,,les ,r,,veries ,,du ,,promeneur ,,solitaire ,,par ,j4-,j4 ,,rousseau ,ouvrage faisant suite aux ,,confessions ,,paris ,,librairie ,,des ,,bibliophiles ,rue ,saint-,honor1 #cch ,m ,,dccc ,,lxxxii ,,table ,,note ,,de ,l',,diteur ,,premi,,re ,,promenade ,,seconde ,,promenade ,,troisi,,me ,,promenade ,,quatri,,me ,,promenade ,,cinqui,,me ,,promenade ,,sixi,,me ,,promenade ,,septi,,me ,,promenade ,,huiti,,me ,,promenade ,,neuvi,,me ,,promenade ,,dixi,,me ,,promenade ,,sommaires ,,des ,,promenades ,figure #ja ,,note ,,de ,l',,diteur ,les ,rveries du promeneur solitaire1 que nous rimprimons aujourd'hui dans notre collection des ,petits ,chefs-d'uvre1 sont comme une dernire partie ajoute par ,jean-,jacques ,rousseau ses ,confessions4 ,aussi avons-nous cru tre agrable aux bibliophiles en leur offrant cet opuscule la suite des ,confessions1 qui ont paru tout rcemment dans notre ,petite ,bibliothque artistique1 avec la belle suite des eaux-fortes de ,m4 ,hdouin4 ,les ,rveries1 le dernier ouvrage de ,rousseau1 se composent de dix ,promenades4 ,la dixime1 crite moins de trois mois avant sa mort et consacre entirement au souvenir de ,mme de ,warens1 est reste inacheve4 ,arriv au dclin de sa vie et loign de plus en plus du commerce de ses semblables1 ,rousseau a voulu encore consacrer ses derniers jours s'tudier lui-mme1 se livrant1 comme il le dit1 la seule douceur que le monde ne pt lui ter1 celle de converser avec son me4 ,les loisirs de ses promenades journalires ayant t souvent remplis de contemplations charmantes dont il regrettait d'avoir perdu le souvenir1 il a entrepris de fixer par l'criture celles qui pourraient lui revenir encore4 ,voici1 d'ailleurs1 en quels termes il expose lui-mme le plan de son travail3 ,ces feuilles ne seront proprement qu'un informe journal de mes rveries4 ,il y sera beaucoup question de moi1 parce qu'un solitaire qui rflchit s'occupe ncessairement beaucoup de lui-mme4 ,du reste1 toutes les ides trangres qui me passent par la tte en me promenant y trouveront galement leur place4 ,je dirai ce que j'ai pens tout comme il m'est venu1 et avec aussi peu de liaison que les ides de la veille en ont d'ordinaire avec celles du lendemain4 ,mais il en rsultera toujours une nouvelle connoissance de mon naturel et de mon humeur par celle des sentimens et des penses dont mon esprit fait sa pture journalire dans l'trange tat o je suis4 ,rousseau ajoute qu'il n'a plus donn ses ,rveries le titre de ,confessions parce qu'il ne sentoit plus rien dire qui pt le mriter4 ,on pourrait alors se demander pourquoi il les a crites2 objection laquelle il a rpondu l'avance en disant qu'il ne les crivit que pour lui-mme4 ,il n'attache1 si on l'en croit1 aucune importance ces conversations intimes qu'il met sur le papier4 ,qu'on pie ce que je fais1 dit-il ce propos1 qu'on s'inquite de ces feuilles1 qu'on s'en empare1 qu'on les supprime1 qu'on les falsifie1 tout cela m'est gal dsormais4 ,je ne les cache ni ne les montre4 ,si on me les enlve de mon vivant1 on ne m'enlvera ni le plaisir de les avoir crites1 ni le souvenir de leur contenu1 ni les mditations solitaires dont elles sont le fruit1 et dont la source ne peut s'teindre qu'avec mon me4 ,nous avons peine croire1 pour notre part1 que ,rousseau ait jamais pu tre aussi indiffrent au sort de ce qui tombait de sa plume1 et nous n'prouvons aucunement le scrupule d'aller contre les intentions de l'auteur en livrant de nouveau son uvre la publicit4 ,ce qu'on peut dire des ,rveries1 c'est qu'elles sont l'lucubration d'un esprit fatigu1 dcourag1 et de plus en plus aigri par la misanthropie4 ,elles ne se recommandent1 sans doute1 ni par la mme valeur littraire1 ni par le mme attrait que les ,confessions2 mais1 si elles n'ont pas tout l'clat du gnie de ,rousseau1 elles en portent encore le puissant reflet4 ,on y trouve de jolies anecdotes et de charmantes descriptions qui en rendent la lecture intressante4 ,il suffit1 du reste1 que ,rousseau les ait regardes comme la suite de ses ,confessions pour qu'on doive les garder de tomber dans l'oubli4 ,aprs le remarquable travail que ,m4 ,marc-,monnier a plac en tte de notre dition des ,confessions1 nous n'avons pas pens qu'il y et lieu de faire une prface pour les ,rveries4 ,la prface de cet opuscule a t faite d'ailleurs par ,rousseau lui-mme dans la premire ,promenade1 dont nous venons1 pour ainsi dire1 de donner le rsum4 ,figure #jb ,figure #jc ,,les ,r,,veries ,,du ,,promeneur ,,solitaire ,,premi,,re ,,promenade ,me voici donc seul sur la terre1 n'ayant de frre1 de prochain1 d'ami1 de socit1 que moi-mme4 ,le plus sociable et le plus aimant des humains en a t proscrit par un accord unanime4 ,ils ont cherch1 dans les raffinemens de leur haine1 quel tourment pouvoit tre le plus cruel mon me sensible1 et ils ont bris violemment tous les liens qui m'attachoient eux4 ,j'aurois aim les hommes en dpit d'eux-mmes3 ils n'ont pu qu'en cessant de l'tre se drober mon affection4 ,les voil donc trangers1 inconnus1 nuls enfin pour moi1 puisqu'ils l'ont voulu6 ,mais moi1 dtach d'eux et de tout1 que suis-je moi-mme8 ,voil ce qui me reste chercher4 ,malheureusement cette recherche doit tre prcde d'un coup d'il sur ma position3 c'est une ide par laquelle il faut ncessairement que je passe pour arriver d'eux moi4 ,depuis quinze ans et plus que je suis dans cette trange position1 elle me parot encore un rve4 ,je m'imagine toujours qu'une indigestion me tourmente1 que je dors d'un mauvais sommeil1 et que je vais me rveiller bien soulag de ma peine en me retrouvant avec mes amis4 ,oui1 sans doute1 il faut que j'aie fait sans que je m'en aperusse un saut de la veille au sommeil1 ou plutt de la vie la mort4 ,tir1 je ne sais comment1 de l'ordre des choses1 je me suis vu prcipit dans un chaos incomprhensible1 o je n'aperois rien du tout2 et plus je pense ma situation prsente1 et moins je puis comprendre o je suis4 ,eh6 comment aurois-je pu prvoir le destin qui m'attendoit8 comment le puis-je concevoir encore aujourd'hui que j'y suis livr8 ,pouvois-je1 dans mon bon sens1 supposer qu'un jour moi1 le mme homme que j'tois1 le mme que je suis encore1 je passerois1 je serois tenu1 sans le moindre doute1 pour un monstre1 un empoisonneur1 un assassin2 que je deviendrois l'horreur de la race humaine1 le jouet de la canaille2 que toute la salutation que me feroient les passans seroit de cracher sur moi1 qu'une gnration tout entire s'amuseroit d'un accord unanime m'enterrer tout vivant8 ,quand cette trange rvolution se fit1 pris au dpourvu1 j'en fus d'abord boulevers4 ,mes agitations1 mon indignation1 me plongrent dans un dlire qui n'a pas eu trop de dix ans pour se calmer2 et1 dans cet intervalle1 tomb d'erreur en erreur1 de faute en faute1 de sottise en sottise1 j'ai fourni1 par mes imprudences1 aux directeurs de ma destine1 autant d'instrumens qu'ils ont habilement mis en uvre pour la fixer sans retour4 ,je me suis dbattu longtemps aussi violemment que vainement4 ,sans adresse1 sans art1 sans dissimulation1 sans prudence1 franc1 ouvert1 impatient1 emport1 je n'ai fait1 en me dbattant1 que m'enlacer davantage et leur donner incessamment de nouvelles prises qu'ils n'ont eu garde de ngliger4 ,sentant enfin tous mes efforts inutiles1 et me tourmentant pure perte1 j'ai pris le seul parti qui me restoit prendre1 celui de me soumettre ma destine1 sans plus regimber contre la ncessit4 ,j'ai trouv dans cette rsignation le ddommagement de tous mes maux1 par la tranquillit qu'elle me procure et qui ne pouvoit s'allier avec le travail continuel d'une rsistance aussi pnible qu'infructueuse4 ,une autre chose a contribu cette tranquillit4 ,dans tous les raffinemens de leur haine1 mes perscuteurs en ont omis un que leur animosit leur a fait oublier2 c'toit d'en graduer si bien les effets qu'ils pussent entretenir et renouveler mes douleurs sans cesse en me portant toujours quelque nouvelle atteinte4 ,s'ils avoient eu l'adresse de me laisser quelque lueur d'esprance1 ils me tiendroient encore par l4 ,ils pourroient faire encore de moi leur jouet par quelque faux leurre1 et me navrer ensuite d'un tourment toujours nouveau par mon attente due4 ,mais ils ont d'avance puis toutes leurs ressources2 en ne me laissant rien1 ils se sont tout t eux-mmes4 ,la diffamation1 la dpression1 la drision1 l'opprobre dont ils m'ont couvert1 ne sont pas plus susceptibles d'augmentation que d'adoucissement2 nous sommes galement hors d'tat1 eux de les aggraver1 et moi de m'y soustraire4 ,ils se sont tellement presss de porter son comble la mesure de ma misre que toute la puissance humaine1 aide de toutes les ruses de l'enfer1 n'y sauroit plus rien ajouter4 ,la douleur physique elle-mme1 au lieu d'augmenter mes peines1 y feroit diversion4 ,en m'arrachant des cris1 peut-tre elle m'pargneroit des gmissemens1 et les dchiremens de mon corps suspendroient ceux de mon cur4 ,qu'ai-je encore craindre d'eux1 puisque tout est fait8 ,ne pouvant plus empirer mon tat1 ils ne sauroient plus m'inspirer d'alarmes4 ,l'inquitude et l'effroi sont des maux dont ils m'ont pour jamais dlivr3 c'est toujours un soulagement4 ,les maux rels ont sur moi peu de prise2 je prends aisment mon parti sur ceux 'que j'prouve1 mais non pas sur ceux que je crains4 ,mon imagination effarouche les combine1 les retourne1 les tend et les augmente4 ,leur attente me tourmente cent fois plus que leur prsence1 et la menace m'est plus terrible que le coup4 ,sitt qu'ils arrivent1 l'vnement1 leur tant tout ce qu'ils avoient d'imaginaire1 les rduit leur juste valeur4 ,je les trouve alors beaucoup moindres que je ne me les tois figurs2 et mme1 au milieu de ma souffrance1 je ne laisse pas de me sentir soulag4 ,dans cet tat1 affranchi de toute nouvelle crainte et dlivr de l'inquitude de l'esprance1 la seule habitude suffira pour me rendre de jour en jour plus supportable une situation que rien ne peut empirer2 et1 mesure que le sentiment s'en mousse par la dure1 ils n'ont plus de moyens pour le ranimer4 ,voil le bien que m'ont fait mes perscuteurs en puisant sans mesure tous les traits de leur animosit4 ,ils se sont t sur moi tout empire1 et je puis dsormais me moquer d'eux4 ,il n'y a pas deux mois encore qu'un plein calme est rtabli dans mon cur4 ,depuis longtemps je ne craignois plus rien1 mais j'esprois encore2 et cet espoir1 tantt berc1 tantt frustr1 toit une prise par laquelle mille passions diverses ne cessoient de m'agiter4 ,un vnement aussi triste qu'imprvu vient enfin d'effacer de mon cur ce foible rayon d'esprance1 et m'a fait voir ma destine fixe jamais sans retour ici-bas4 ,ds lors je me suis rsign sans rserve1 et j'ai retrouv la paix4 ,sitt que j'ai commenc d'entrevoir la trame dans toute son tendue1 j'ai perdu pour jamais l'ide de ramener de mon vivant le public sur mon compte1 et mme ce retour1 ne pouvant plus tre rciproque1 me seroit dsormais bien inutile4 ,les hommes auroient beau revenir moi1 ils ne me retrouveroient plus4 ,avec le ddain qu'ils m'ont inspir1 leur commerce me seroit insipide et mme charge1 et je suis cent fois plus heureux dans ma solitude que je ne pourrois l'tre en vivant avec eux4 ,ils ont arrach de mon cur toutes les douceurs de la socit4 ,elles n'y pourroient plus germer derechef mon ge2 il est trop tard4 ,qu'ils me fassent dsormais du bien ou du mal1 tout m'est indiffrent de leur part2 et1 quoi qu'ils fassent1 mes contemporains ne seront jamais rien pour moi4 ,mais je comptois encore sur l'avenir1 et j'esprois qu'une gnration meilleure1 examinant mieux et les jugemens ports par celle-ci sur mon compte et sa conduite avec moi1 dmleroit aisment l'artifice de ceux qui la dirigent et me verroit enfin tel que je suis4 ,c'est cet espoir qui m'a fait crire mes ,dialogues1 et qui m'a suggr mille folles tentatives pour les faire passer la postrit4 ,cet espoir1 quoique loign1 tenoit mon me dans la mme agitation que quand je cherchois encore dans le sicle un cur juste2 et mes esprances1 que j'avois beau jeter au loin1 me rendoient galement le jouet des hommes d'aujourd'hui4 ,j'ai dit dans mes ,dialogues sur quoi je fondois cette attente4 ,je me trompois4 ,je l'ai senti par bonheur assez temps pour trouver encore1 avant ma dernire heure1 un intervalle de pleine quitude et de repos absolu4 ,cet intervalle a commenc l'poque dont je parle1 et j'ai lieu de croire qu'il ne sera plus interrompu4 ,il se passe bien peu de jours que de nouvelles rflexions ne me confirment combien j'tois dans l'erreur de compter sur le retour du public1 mme dans un autre ge1 puisqu'il est conduit1 dans ce qui me regarde1 par des guides qui se renouvellent sans cesse dans les corps qui m'ont pris en aversion4 ,les particuliers meurent1 mais les corps collectifs ne meurent point4 ,les mmes passions s'y perptuent1 et leur haine ardente1 immortelle comme le dmon qui l'inspire1 a toujours la mme activit4 ,quand tous mes ennemis particuliers seront morts1 les mdecins1 les oratoriens1 vivront encore2 et1 quand je n'aurois pour perscuteurs que ces deux corps-l1 je dois tre sr qu'ils ne laisseront pas plus de paix ma mmoire1 aprs ma mort1 qu'ils n'en laissent ma personne de mon vivant4 ,peut-tre1 par trait de temps1 les mdecins1 que j'ai rellement offenss1 pourroient-ils s'apaiser2 mais les oratoriens1 que j'aimois1 que j'estimois1 en qui j'avois toute confiance1 et que je n'offensai jamais2 les oratoriens1 gens d'glise et demi-moines1 seront jamais implacables2 leur propre iniquit fait mon crime1 que leur amour-propre ne me pardonnera jamais2 et le public1 dont ils auront soin d'entretenir et ranimer l'animosit sans cesse1 ne s'apaisera pas plus qu'eux4 ,tout est fini pour moi sur la terre4 ,on ne peut plus m'y faire ni bien ni mal4 ,il ne me reste plus rien esprer ni craindre en ce monde1 et m'y voil tranquille au fond de l'abme1 pauvre mortel infortun1 mais impassible comme ,dieu mme4 ,tout ce qui m'est extrieur m'est tranger dsormais4 ,je n'ai plus1 en ce monde1 ni prochain1 ni semblables1 ni frres4 ,je suis sur la terre comme dans une plante trangre o je serois tomb de celle que j'habitois4 ,si je reconnois autour de moi quelque chose1 ce ne sont que des objets affligeans et dchirans pour mon cur1 et je ne peux jeter les yeux sur ce qui me touche et m'entoure sans y trouver toujours quelque sujet de ddain qui m'indigne1 ou de douleur qui m'afflige4 cartons donc de mon esprit tous les pnibles objets dont je m'occuperois aussi douloureusement qu'inutilement4 ,seul pour le reste de ma vie1 puisque je ne trouve qu'en moi la consolation1 l'esprance et la paix1 je ne dois ni ne veux plus m'occuper que de moi4 ,c'est dans cet tat que je reprends la suite de l'examen svre et sincre que j'appelai jadis mes ,confessions4 ,je consacre mes derniers jours m'tudier moi-mme et prparer d'avance le compte que je ne tarderai pas rendre de moi4 ,livrons-nous tout entier la douceur de converser avec mon me1 puisqu'elle est la seule que les hommes ne puissent m'ter4 ,si1 force de rflchir sur mes dispositions intrieures1 je parviens les mettre en meilleur ordre et corriger le mal qui peut y rester1 mes mditations ne seront pas entirement inutiles1 et1 quoique je ne sois plus bon rien sur la terre1 je n'aurai pas tout fait perdu mes derniers jours4 ,les loisirs de mes promenades journalires ont souvent t remplis de contemplations charmantes dont j'ai regret d'avoir perdu le souvenir4 ,je fixerai par l'criture celles qui pourront me venir encore2 chaque fois que je les relirai m'en rendra la jouissance4 ,j'oublierai mes malheurs1 mes perscuteurs1 mes opprobres1 en songeant au prix qu'avoit mrit mon cur4 ,ces feuilles ne seront proprement qu'un informe journal de mes rveries4 ,il y sera beaucoup question de moi1 parce qu'un solitaire qui rflchit s'occupe ncessairement beaucoup de lui-mme4 ,du reste1 toutes les ides trangres qui me passent par la tte en me promenant y trouveront galement leur place4 ,je dirai ce que j'ai pens tout comme il m'est venu1 et avec aussi peu de liaison que les ides de la veille en ont d'ordinaire avec celles du lendemain4 ,mais il en rsultera toujours une nouvelle connoissance de mon naturel et de mon humeur par celle des sentimens et des penses dont mon esprit fait sa pture journalire dans l'trange tat o je suis4 ,ces feuilles peuvent donc tre regardes comme un appendice de mes ,confessions2 mais je ne leur en donne plus le titre1 ne sentant plus rien dire qui puisse le mriter4 ,mon cur s'est purifi la coupelle de l'adversit1 et j'y trouve peine1 en le sondant avec soin1 quelque reste de penchant rprhensible4 ,qu'aurois-je encore confesser quand toutes les affections terrestres en sont arraches8 ,je n'ai pas plus me louer qu' me blmer2 je suis nul dsormais parmi les hommes1 et c'est tout ce que je puis tre1 n'ayant plus avec eux de relation relle1 de vritable socit4 ,ne pouvant plus faire aucun bien qui ne tourne mal1 ne pouvant plus agir sans y nuire autrui ou moi-mme1 m'abstenir est devenu mon unique devoir1 et je le remplis autant qu'il est en moi4 ,mais1 dans ce dsuvrement du corps1 mon me est encore active1 elle produit encore des sentimens1 des penses1 et sa vie interne et morale semble encore s'tre accrue par la mort de tout intrt terrestre et temporel4 ,mon corps n'est plus pour moi qu'un embarras1 qu'un obstacle1 et je m'en dgage d'avance autant que je puis4 ,une situation si singulire mrite assurment d'tre examine et dcrite1 et c'est cet examen que je consacre mes derniers loisirs4 ,pour le faire avec succs1 il y faudroit procder avec ordre et mthode2 mais je suis incapable de ce travail1 et mme il m'carteroit de mon but1 qui est de me rendre compte des modifications de mon me et de leurs successions4 ,je ferai sur moi quelque gard les oprations que font les physiciens sur l'air pour en connotre l'tat journalier4 ,j'appliquerai le baromtre mon me1 et ses oprations1 bien diriges et longtemps rptes1 me pourroient fournir des rsultats aussi srs que les leurs4 ,mais je n'tends pas jusque-l mon entreprise4 ,je me contenterai de tenir le registre des oprations1 sans chercher les rduire en systme4 ,je fais la mme entreprise que ,montaigne1 mais avec un but tout contraire au sien3 car il n'crivoit ses ,essais que pour les autres1 et je n'cris mes rveries que pour moi4 ,si dans mes plus vieux jours1 aux approches du dpart1 je reste1 comme je l'espre1 dans la mme position o je suis1 leur lecture me rappellera la douceur que je gote les crire1 et1 faisant renatre ainsi pour moi le temps pass1 doublera pour ainsi dire mon existence4 ,en dpit des hommes je saurai goter encore le charme de la socit1 et je vivrai dcrpit avec moi dans un autre ge comme je vivrois avec un moins vieux ami4 ,j'crivois mes premires ,confessions et mes ,dialogues dans un souci continuel sur les moyens de les drober aux mains rapaces de mes perscuteurs1 pour les transmettre1 s'il toit possible1 d'autres gnrations4 ,la mme inquitude ne me tourmente plus pour cet crit2 je sais qu'elle seroit inutile1 et le dsir d'tre mieux connu des hommes1 s'tant teint dans mon cur1 n'y laisse qu'une indiffrence profonde sur le sort et de mes vrais crits et des monumens de mon innocence1 qui dj peut-tre ont t tous pour jamais anantis4 ,qu'on pie ce que je fais1 qu'on s'inquite de ces feuilles1 qu'on s'en empare1 qu'on les supprime1 qu'on les falsifie1 tout cela m'est gal dsormais4 ,je ne les cache ni ne les montre4 ,si on me les enlve de mon vivant1 on ne m'enlvera ni le plaisir de les avoir crites1 ni le souvenir de leur contenu1 ni les mditations solitaires dont elles sont le fruit1 et dont la source ne peut s'teindre qu'avec mon me4 ,si ds mes premires calamits j'avois su ne point regimber contre ma destine et prendre le parti que je prends aujourd'hui1 tous les efforts des hommes1 toutes leurs pouvantables machines eussent t sur moi sans effet1 et ils n'auroient pas plus troubl mon repos par toutes leurs trames qu'ils ne peuvent le troubler dsormais par tous leurs succs3 qu'ils jouissent leur gr de mon opprobre1 ils ne m'empcheront pas de jouir de mon innocence et d'achever mes jours en paix malgr eux4 ,figure #jd ,figure #je ,,seconde ,,promenade ,ayant donc form le projet de dcrire l'tat habituel de mon me dans la plus trange position o se puisse jamais trouver un mortel1 je n'ai vu nulle manire plus simple et plus sre d'excuter cette entreprise que de tenir un registre fidle de mes promenades solitaires et des rveries qui les remplissent1 quand je laisse ma tte entirement libre et mes ides suivre leur pente sans rsistance et sans gne4 ,ces heures de solitude et de mditation sont les seules de la journe o je sois pleinement moi et moi1 sans diversion1 sans obstacle1 et o je puisse vritablement dire tre ce que la nature a voulu4 ,j'ai bientt senti que j'avois trop tard d'excuter ce projet4 ,mon imagination1 dj moins vive1 ne s'enflamme plus1 comme autrefois1 la contemplation de l'objet qui l'anime2 je m'enivre moins du dlire de la rverie2 il y a plus de rminiscence que de cration dans ce qu'elle produit dsormais2 un tide alanguissement nerve toutes mes facults2 l'esprit de vie s'teint en moi par degrs2 mon me ne s'lance plus qu'avec peine hors de sa caduque enveloppe1 et1 sans l'esprance de l'tat auquel j'aspire parce que je m'y sens avoir droit1 je n'existerois plus que par des souvenirs3 ainsi1 pour me contempler moi-mme avant mon dclin1 il faut que je remonte au moins de quelques annes au temps o1 perdant tout espoir ici-bas et ne trouvant plus d'aliment pour mon cur sur la terre1 je m'accoutumois peu peu le nourrir de sa propre substance et chercher toute sa pture au dedans de moi4 ,cette ressource1 dont je m'avisai trop tard1 devint si fconde qu'elle suffit bientt pour me ddommager de tout4 ,l'habitude de rentrer en moi-mme me fit perdre enfin le sentiment et presque le souvenir de mes maux4 ,j'appris ainsi par ma propre exprience que la source du vrai bonheur est en nous1 et qu'il ne dpend pas des hommes de rendre vraiment misrable celui qui sait vouloir tre heureux4 ,depuis quatre ou cinq ans je gotois habituellement ces dlices internes que trouvent dans la contemplation les mes aimantes et douces4 ,ces ravissemens1 ces extases1 que j'prouvois quelquefois en me promenant ainsi seul1 toient des jouissances que je devois mes perscuteurs3 sans eux je n'aurois jamais trouv ni connu les trsors que je portois en moi-mme4 ,au milieu de tant de richesses1 comment en tenir un registre fidle8 ,en voulant me rappeler tant de douces rveries1 au lieu de les dcrire j'y retombois4 ,c'est un tat que son souvenir ramne1 et qu'on cesseroit bientt de connotre en cessant tout fait de le sentir4 ,j'prouvai bien cet effet dans les promenades qui suivirent le projet d'crire la suite de mes ,confessions1 surtout dans celle dont je vais parler1 et dans laquelle un accident imprvu vint rompre le fil de mes ides et leur donner pour quelque temps un autre cours4 ,le jeudi #bd octobre #aggf1 je suivis aprs dner les boulevarts jusqu' la rue du ,chemin-,vert1 par laquelle je gagnois les hauteurs de ,mnilmontant1 et de l1 prenant les sentiers travers les vignes et les prairies1 je traversois jusqu' ,charonne le riant paysage qui spare ces deux villages2 puis je fis un dtour pour revenir par les mmes prairies en prenant un autre chemin4 ,je m'amusois les parcourir avec ce plaisir et cet intrt que m'ont toujours donn des sites agrables1 et m'arrtant quelquefois fixer des plantes dans la verdure4 ,j'en aperus deux que je voyois assez rarement autour de ,paris1 et que je trouvai trs abondantes dans ce canton-l4 ,l'une est le ,picris hieraciodes1 de la famille des composes1 et l'autre le ,buplevrum falcatum1 de celle des ombellifres4 ,cette dcouverte me rjouit et m'amusa trs longtemps1 et finit par celle d'une plante encore plus rare1 surtout dans un pays lev1 savoir1 le ,cerastium aquaticum1 que1 malgr l'accident qui m'arriva le mme jour1 j'ai retrouv dans un livre que j'avois sur moi1 et plac dans mon herbier4 ,enfin1 aprs avoir parcouru en dtail plusieurs autres plantes que je voyois encore en fleurs1 et dont l'aspect et l'numration qui m'toit familire me donnoient nanmoins toujours du plaisir1 je quittai peu peu ces menues observations pour me livrer l'impression non moins agrable1 mais plus touchante1 que faisoit sur moi l'ensemble de tout cela4 ,depuis quelques jours on avoit achev la vendange2 les promeneurs de la ville s'toient dj retirs1 les paysans aussi quittoient les champs jusqu'aux travaux d'hiver4 ,la campagne1 encore verte et riante1 mais dfeuille en partie et dj presque dserte1 offroit partout l'image de la solitude et des approches de l'hiver4 ,il rsultoit de son aspect un mlange d'impression douce et triste1 trop analogue mon ge et mon sort pour que je ne m'en fisse pas l'application4 ,je me voyois au dclin d'une vie innocente et infortune1 l'me encore pleine de sentimens vivaces1 et l'esprit encore orn de quelques fleurs1 mais dj fltries par la tristesse et dessches par les ennuis4 ,seul et dlaiss1 je sentois venir le froid des premires glaces1 et mon imagination tarissante ne peuploit plus ma solitude d'tres forms selon mon cur4 ,je me disois en soupirant3 ,qu'ai-je fait ici-bas8 ,j'tois fait pour vivre1 et je meurs sans avoir vcu4 ,au moins ce n'a pas t ma faute1 et je porterai l'auteur de mon tre1 sinon l'offrande des bonnes uvres qu'on ne m'a pas laiss faire1 du moins un tribut de bonnes intentions frustres1 de sentimens sains1 mais rendus sans effet1 et d'une patience l'preuve des mpris des hommes4 ,je m'attendrissois sur ces rflexions1 je rcapitulois les mouvemens de mon me ds ma jeunesse1 et pendant mon ge mr1 et depuis qu'on m'a squestr de la socit des hommes1 et durant la longue retraite dans laquelle je dois achever mes jours4 ,je revenois avec complaisance sur toutes les affections de mon cur1 sur ses attachemens si tendres1 mais si aveugles1 sur les ides moins tristes que consolantes dont mon esprit s'toit nourri depuis quelques annes1 et je me prparois les rappeler assez pour les dcrire avec un plaisir presque gal celui que j'avois pris m'y livrer4 ,mon aprs-midi se passa dans ces paisibles mditations1 et je m'en revenois trs content de ma journe1 quand1 au fort de ma rverie1 j'en fus tir par l'vnement qui me reste raconter4 ,j'tois1 sur les six heures1 la descente de ,mnilmontant1 presque vis--vis du ,galant-,jardinier1 quand1 des personnes qui marchoient devant moi s'tant tout coup brusquement cartes1 je vis fondre sur moi un gros chien danois qui1 s'lanant toutes jambes devant un carrosse1 n'eut pas mme le temps de retenir sa course ou de se dtourner quand il m'aperut4 ,je jugeai que le seul moyen que j'avois d'viter d'tre jet par terre toit de faire un grand saut1 si juste que le chien passt sous moi tandis que je serois en l'air4 ,cette ide1 plus prompte que l'clair1 et que je n'eus le temps ni de raisonner ni d'excuter1 fut la dernire avant mon accident4 ,je ne sentis ni le coup1 ni la chute1 ni rien de ce qui s'ensuivit1 jusqu'au moment o je revins moi4 ,il toit presque nuit quand je repris connoissance4 ,je me trouvai entre les bras de trois ou quatre jeunes gens qui me racontrent ce qui venoit de m'arriver4 ,le chien danois1 n'ayant pu retenir son lan1 s'toit prcipit sur mes deux jambes1 et1 me choquant de sa masse et de sa vitesse1 m'avoit fait tomber la tte en avant2 la mchoire suprieure1 portant tout le poids de mon corps1 avoit frapp sur un pav trs raboteux1 et la chute avoit t d'autant 'plus violente qu'tant la descente1 ma tte avoit donn plus bas que mes pieds4 ,le carrosse auquel appartenoit le chien suivoit immdiatement1 et m'auroit pass sur le corps si le cocher n'et l'instant retenu ses chevaux4 ,voil ce que j'appris par le rcit de ceux qui m'avoient relev et qui me soutenoient encore lorsque je revins moi4 ,l'tat auquel je me trouvai dans cet instant est trop singulier pour n'en pas faire ici la description4 ,la nuit s'avanoit4 ,j'aperus le ciel1 quelques toiles et un peu de verdure4 ,cette premire sensation fut un moment dlicieux4 ,je ne me sentois encore que par l4 ,je naissois dans cet instant la vie1 et il me sembloit que je remplissois de ma lgre existence tous les objets que j'apercevois4 ,tout entier au moment prsent1 je ne me souvenois de rien2 je n'avois nulle notion distincte de mon individu1 pas la moindre ide de ce qui venoit de m'arriver2 je ne savois ni qui j'tois1 ni o j'tois2 je ne sentois ni mal1 ni crainte1 ni inquitude4 ,je voyois couler mon sang comme j'aurois vu couler un ruisseau1 sans songer seulement que ce sang m'appartnt en aucune sorte4 ,je sentois dans tout mon tre un calme ravissant1 auquel1 chaque fois que je me le rappelle1 je ne trouve rien de comparable dans toute l'activit des plaisirs connus4 ,on me demanda o je demeurois2 il me fut impossible de le dire4 ,je demandai o j'tois2 on me dit la ,haute-,borne1 c'toit comme si l'on m'et dit au mont ,atlas4 ,il fallut demander successivement le pays1 la ville et le quartier o je me trouvois3 encore cela ne put-il suffire pour me reconnotre2 il me fallut tout le trajet de l jusqu'au boulevard pour me rappeler ma demeure et mon nom4 ,un monsieur que je ne connoissois pas1 et qui eut la charit de m'accompagner quelque temps1 apprenant que je demeurois si loin1 me conseilla de prendre au ,temple un fiacre pour me reconduire chez moi4 ,je marchois trs bien1 trs lgrement1 sans sentir ni douleur ni blessure1 quoique je crachasse toujours beaucoup de sang4 ,mais j'avois un frisson glacial qui faisoit claquer d'une faon trs incommode mes dents fracasses4 ,arriv au ,temple1 je pensai que1 puisque je marchois sans peine1 il valoit mieux continuer ainsi ma route pied que de m'exposer prir de froid dans un fiacre4 ,je fis ainsi la demi-lieue qu'il y a du ,temple la rue ,pltrire1 marchant sans peine1 vitant les embarras1 les voitures1 choisissant et suivant mon chemin tout aussi bien que j'aurois pu faire en pleine sant4 ,j'arrive1 j'ouvre le secret qu'on a fait mettre la porte de la rue1 je monte l'escalier dans l'obscurit1 et j'entre enfin chez moi sans autre accident que ma chute et ses suites1 dont je ne m'apercevois pas mme encore alors4 ,les cris de ma femme en me voyant me firent comprendre que j'tois plus maltrait que je ne pensois4 ,je passai la nuit sans connotre encore et sentir mon mal4 ,voici ce que je sentis et trouvai le lendemain3 j'avois la lvre suprieure fendue en dedans jusqu'au nez2 en dehors1 la peau l'avoit mieux garantie1 et empchoit la totale sparation2 quatre dents enfonces la mchoire suprieure1 toute la partie du visage qui la couvre extrmement enfle et meurtrie1 le pouce droit foul et trs gros1 le pouce gauche grivement bless1 le bras gauche foul1 le genou gauche aussi trs enfl1 et qu'une contusion forte et douloureuse empchoit totalement de plier4 ,mais1 avec tout ce fracas1 rien de bris1 pas mme une dent1 bonheur qui tient du prodige dans une chute comme celle-l4 ,voil trs fidlement l'histoire de mon accident4 ,en peu de jours cette histoire se rpandit dans ,paris1 tellement change et dfigure qu'il toit impossible d'y rien connotre4 ,j'aurois d compter d'avance sur cette mtamorphose2 mais il s'y joignit tant de circonstances bizarres1 tant de propos obscurs et de rticences l'accompagnrent1 on m'en parloit d'un air si risiblement discret1 que tous ces mystres m'inquitrent4 ,j'ai toujours ha les tnbres2 elles m'inspirent naturellement une horreur que celles dont on m'environne depuis tant d'annes n'ont pas d diminuer4 ,parmi toutes les singularits de cette poque1 je n'en remarquerai qu'une1 mais suffisante pour faire juger des autres4 ,m9999991 avec lequel je n'avois jamais eu aucune relation1 envoya son secrtaire s'informer de mes nouvelles1 et me faire d'instantes offres de service qui ne me parurent pas1 dans la circonstance1 d'une grande utilit pour mon soulagement4 ,son secrtaire ne laissa pas de me presser trs vivement de me prvaloir de ses offres1 jusqu' me dire que1 si je ne me fiois pas lui1 je pouvois crire directement ,m9999994 ,ce grand empressement et l'air de confidence qu'il y joignit me firent comprendre qu'il y avoit sous tout cela quelque mystre que je cherchois vainement pntrer4 ,il n'en falloit pas tant pour m'effaroucher1 surtout dans l'tat d'agitation o mon accident et la fivre qui s'y toit jointe avoient mis ma tte4 ,je me livrois mille conjectures inquitantes et tristes1 et je faisois sur tout ce qui se passoit autour de moi des commentaires qui marquoient plutt le dlire de la fivre que le sang-froid d'un homme qui ne prend plus d'intrt rien4 ,un autre vnement vint achever de troubler ma tranquillit4 ,mme 999999 m'avoit recherch depuis quelques annes1 sans que je pusse deviner pourquoi4 ,de petits cadeaux affects1 de frquentes visites1 sans objet et sans plaisir1 me marquoient assez un but secret tout cela1 mais ne me le montroient pas4 ,elle m'avoit parl d'un roman qu'elle vouloit faire pour le prsenter la reine4 ,je lui avois dit ce que je pensois des femmes auteurs4 ,elle m'avoit fait entendre que ce projet avoit pour but le rtablissement de sa fortune1 pour lequel elle avoit besoin de protection2 je n'avois rien rpondre cela4 ,elle me dit depuis que1 n'ayant pu avoir accs auprs de la reine1 elle toit dtermine donner son livre au public4 ,ce n'toit plus le cas de lui donner des conseils qu'elle ne me demandoit pas1 et qu'elle n'auroit pas suivis4 ,elle m'avoit parl de me montrer auparavant le manuscrit4 ,je la priai de n'en rien faire1 et elle n'en fit rien4 ,un beau jour1 durant ma convalescence1 je reus de sa part ce livre tout imprim et mme reli1 et je vis dans la prface de si grosses louanges de moi1 si maussadement plaques et avec tant d'affectation1 que j'en fus dsagrablement affect4 ,la rude flagornerie qui s'y faisoit sentir ne s'allia jamais avec la bienveillance2 mon cur ne sauroit se tromper l-dessus4 ,quelques jours aprs1 ,mme 999999 me vint voir avec sa fille4 ,elle m'apprit que son livre faisoit le plus grand bruit cause d'une note qui le lui attiroit3 j'avois peine remarqu cette note en parcourant rapidement ce roman4 ,je la relus aprs le dpart de ,mme 9999992 j'en examinai la tournure2 j'y crus trouver le motif de ses visites1 de ses cajoleries1 des grosses louanges de sa prface2 et je jugeai que tout cela n'avoit d'autre but que de disposer le public m'attribuer la note1 et par consquent le blme qu'elle pouvoit attirer son auteur dans la circonstance o elle toit publie4 ,je n'avois aucun moyen de dtruire ce bruit et l'impression qu'il pouvoit faire2 et tout ce qui dpendoit de moi toit de ne pas l'entretenir1 en souffrant la continuation des vaines et ostensibles visites de ,mme 999999 et de sa fille4 ,voici pour cet effet le billet que j'crivis la mre3 ,rousseau1 ne recevant chez lui aucun auteur1 remercie ,mme 999999 de ses bonts et la prie de ne plus l'honorer de ses visites4 ,elle me rpondit par une lettre honnte dans la forme1 mais tourne comme toutes celles que l'on m'crit en pareil cas4 ,j'avois barbarement port le poignard dans son cur sensible1 et je devois croire1 au ton de sa lettre1 qu'ayant pour moi des sentimens si vifs et si vrais elle ne supporteroit point sans mourir cette rupture4 ,c'est ainsi que la droiture et la franchise en toute chose sont des crimes affreux dans le monde2 et je parotrois mes contemporains mchant et froce quand je n'aurois leurs yeux d'autre crime que de n'tre pas faux et perfide comme eux4 ,j'tois dj sorti plusieurs fois1 et je me promenois mme assez souvent aux ,tuileries1 quand je vis1 l'tonnement de plusieurs de ceux qui me rencontroient1 qu'il y avoit encore mon gard quelque autre nouvelle que j'ignorois4 ,j'appris enfin que le bruit public toit que j'tois mort de ma chute2 et ce bruit se rpandit si rapidement et si opinitrment que1 plus de quinze jours aprs que j'en fus instruit1 l'on en parla la cour comme d'une chose sre4 ,le ,courrier d',avignon1 ce qu'on eut soin de m'crire1 annonant cette heureuse nouvelle1 ne manqua pas d'anticiper cette occasion sur le tribut d'outrages et d'indignits qu'on prpare ma mmoire aprs ma mort1 en forme d'oraison funbre4 ,cette nouvelle fut accompagne d'une circonstance encore plus singulire que je n'appris que par hasard1 et dont je n'ai pu savoir aucun dtail4 ,c'est qu'on avoit ouvert en mme temps une souscription pour l'impression des manuscrits que l'on trouveroit chez moi4 ,je compris par l qu'on tenoit prt un recueil d'crits fabriqus tout exprs pour me les attribuer d'abord aprs ma mort3 car de penser qu'on imprimt fidlement aucun de ceux qu'on pourroit trouver en effet1 c'toit une btise qui ne pouvoit entrer dans l'esprit d'un homme sens1 et dont quinze ans d'exprience ne m'ont que trop garanti4 ,ces remarques1 faites coup sur coup1 et suivies de beaucoup d'autres qui n'toient gure moins tonnantes1 effarouchrent derechef mon imagination que je croyois amortie2 et ces noires tnbres1 qu'on renforoit sans relche autour de moi1 ranimrent toute l'horreur qu'elles m'inspirent naturellement4 ,je me fatiguai faire sur tout cela mille commentaires1 et tcher de comprendre des mystres qu'on a rendus inexplicables pour moi4 ,le seul rsultat constant de tant d'nigmes fut la confirmation de toutes mes conclusions prcdentes1 savoir1 que1 la destine de ma personne et celle de ma rputation ayant t fixes de concert par toute la gnration prsente1 nul effort de ma part ne pouvoit m'y soustraire1 puisqu'il m'est de toute impossibilit de transmettre aucun dpt d'autres ges sans le faire passer dans celui-ci par des mains intresses le supprimer4 ,mais cette fois j'allai plus loin4 ,l'amas de tant de circonstances fortuites1 l'lvation de tous mes plus cruels ennemis1 affecte1 pour ainsi dire1 par la fortune1 tous ceux qui gouvernent l'tat1 tous ceux qui dirigent l'opinion publique1 tous les gens en place1 tous les hommes en crdit1 tris comme sur le volet parmi ceux qui ont contre moi quelque animosit secrte1 pour concourir au commun complot1 cet accord universel est trop extraordinaire pour tre purement fortuit4 ,un seul homme qui et refus d'en tre complice1 un seul vnement qui lui et t contraire1 une seule circonstance imprvue qui lui et fait obstacle1 suffisoit pour le faire chouer4 ,mais toutes les volonts1 toutes les fatalits1 la fortune et toutes les rvolutions1 ont affermi l'uvre des hommes2 et un concours si frappant1 qui tient du prodige1 ne peut me laisser douter que son plein succs ne soit crit dans les dcrets ternels4 ,des foules d'observations particulires1 soit dans le pass1 soit dans le prsent1 me confirment tellement dans cette opinion que je ne puis m'empcher de regarder dsormais comme un de ces secrets du ,ciel impntrables la raison humaine la mme uvre que je n'envisageois jusqu'ici que comme un fruit de la mchancet des hommes4 ,cette ide1 loin de m'tre cruelle et dchirante1 me console1 me tranquillise1 et m'aide me rsigner4 ,je ne vais pas si loin que saint ,augustin1 qui se ft consol d'tre damn si telle et t la volont de ,dieu3 ma rsignation vient d'une source moins dsintresse1 il est vrai1 mais non moins pure1 et plus digne mon gr de l'tre parfait que j'adore4 ,dieu est juste2 il veut que je souffre1 et il sait que je suis innocent4 ,voil le motif de ma confiance2 mon cur et ma raison me crient qu'elle ne me trompera pas4 ,laissons donc faire les hommes et la destine2 apprenons souffrir sans murmure3 tout doit la fin rentrer dans l'ordre1 et mon tour viendra tt ou tard4 ,figure #jf ,figure #jg ,,troisi,,me ,,promenade ,je deviens vieux en apprenant toujours4 ,solon rptoit souvent ce vers dans sa vieillesse4 ,il a un sens dans lequel je pourrois le dire aussi dans la mienne2 mais c'est une bien triste science que celle que depuis vingt ans l'exprience m'a fait acqurir3 l'ignorance est encore prfrable4 ,l'adversit sans doute est un grand matre2 mais ce matre fait payer cher ses leons1 et souvent le profit qu'on en retire ne vaut pas le prix qu'elles ont cot4 ,d'ailleurs1 avant qu'on ait obtenu tout cet acquis par des leons si tardives1 l'-propos d'en user se passe4 ,la jeunesse est le temps d'tudier la sagesse2 la vieillesse est le temps de la pratiquer4 ,l'exprience instruit toujours1 je l'avoue2 mais elle ne profite que pour l'espace qu'on a devant soi4 ,est-il temps1 au moment qu'il faut mourir1 d'apprendre comment on auroit d vivre8 ,eh6 que me servent des lumires si tard et si douloureusement acquises sur ma destine et sur les passions d'autrui dont elle est l'uvre8 ,je n'ai appris mieux connotre les hommes que pour mieux sentir la misre o ils m'ont plong1 sans que cette connoissance1 en me dcouvrant tous leurs piges1 m'en ait pu faire viter aucun4 ,que ne suis-je rest toujours dans cette imbcile mais douce confiance qui me rendit durant tant d'annes la proie et le jouet de mes bruyans amis1 sans qu'envelopp de toutes leurs trames j'en eusse mme le moindre soupon6 ,j'tois leur dupe et leur victime1 il est vrai1 mais je me croyois aim d'eux1 et mon cur jouissoit de l'amiti qu'ils m'avoient inspire1 en leur en attribuant autant pour moi4 ,ces douces illusions sont dtruites4 ,la triste vrit1 que le temps et la raison m'ont dvoile1 en me faisant sentir mon malheur1 m'a fait voir qu'il toit sans remde1 et qu'il ne me restoit qu' m'y rsigner4 ,ainsi toutes les expriences de mon ge sont pour moi1 dans mon tat1 sans utilit prsente et sans profit pour l'avenir4 ,nous entrons en lice notre naissance1 nous en sortons la mort4 ,que sert d'apprendre mieux conduire son char quand on est au bout de la carrire8 ,il ne reste plus penser alors que comment on en sortira4 ,l'tude d'un vieillard1 s'il lui en reste encore faire1 est uniquement d'apprendre mourir2 et c'est prcisment celle qu'on fait le moins mon ge2 on y pense tout1 hormis cela4 ,tous les vieillards tiennent plus la vie que les enfans1 et en sortent de plus mauvaise grce que les jeunes gens4 ,c'est que1 tous leurs travaux ayant t pour cette vie1 ils voient sa fin qu'ils ont perdu leurs peines4 ,tous leurs soins1 tous leurs biens1 tous les fruits de leurs laborieuses veilles1 ils quittent tout quand ils s'en vont4 ,ils n'ont song rien acqurir durant leur vie qu'ils pussent emporter leur mort4 ,je me suis dit tout cela quand il toit temps de me le dire1 et si je n'ai pas mieux su tirer parti de mes rflexions1 ce n'est pas faute de les avoir faites temps et de les avoir bien digres4 ,jet ds mon enfance dans le tourbillon du monde1 j'appris de bonne heure1 par l'exprience1 que je n'tois pas fait pour y vivre1 et que je n'y parviendrois jamais l'tat dont mon cur sentoit le besoin4 ,cessant donc de chercher parmi les hommes le bonheur que je sentois n'y pouvoir trouver1 mon ardente imagination sautoit dj par-dessus l'espace de ma vie1 peine commence1 comme sur un terrain qui m'toit tranger1 pour se reposer sur une assiette tranquille o je pusse me fixer4 ,ce sentiment1 nourri par l'ducation ds mon enfance1 et renforc1 durant toute ma vie1 par ce long tissu de misres et d'infortunes qui l'a remplie1 m'a fait chercher1 dans tous les temps1 connotre la nature et la destination de mon tre avec plus d'intrt et de soin que je n'en ai trouv dans aucun autre homme4 ,j'en ai beaucoup vu qui philosophoient bien plus doctement que moi1 mais leur philosophie leur toit pour ainsi dire trangre4 ,voulant tre plus savans que d'autres1 ils tudioient l'univers pour savoir comment il toit arrang1 comme ils auroient tudi quelque machine qu'ils auroient aperue1 par pure curiosit4 ,ils tudioient la nature humaine pour en pouvoir parler savamment1 mais non pas pour se connotre2 ils travailloient pour instruire les autres1 mais non pas pour s'clairer en dedans4 ,plusieurs d'entre eux ne vouloient que faire un livre1 n'importoit quel1 pourvu qu'il ft accueilli4 ,quand le leur toit fait et publi1 son contenu ne les intressoit plus en aucune sorte1 si ce n'est pour le faire adopter aux autres et pour le dfendre au cas qu'il ft attaqu1 mais du reste sans en rien tirer pour leur propre usage1 sans s'embarrasser mme que ce contenu ft faux ou vrai1 pourvu qu'il ne ft pas rfut4 ,pour moi1 quand j'ai dsir d'apprendre1 c'toit pour savoir moi-mme1 et non pas pour enseigner2 j'ai toujours cru qu'avant d'instruire les autres il falloit commencer par savoir assez pour soi2 et de toutes les tudes que j'ai tch de faire en ma vie au milieu des hommes1 il n'y en a gure que je n'eusse faites galement seul dans une le dserte o j'aurois t confin pour le reste de mes jours4 ,ce qu'on doit faire dpend beaucoup de ce qu'on doit croire2 et1 dans tout ce qui ne tient pas aux premiers besoins de la nature1 nos opinions sont la rgle de nos actions4 ,dans ce principe1 qui fut toujours le mien1 j'ai cherch souvent et longtemps1 pour diriger l'emploi de ma vie1 connotre sa vritable fin1 et je me suis bientt consol de mon peu d'aptitude me conduire habilement dans ce monde1 en sentant qu'il n'y falloit pas chercher cette fin4 ,n dans une famille o rgnoient les murs et la pit1 lev ensuite avec douceur chez un ministre plein de sagesse et de religion1 j'avois reu ds ma plus tendre enfance des principes1 des maximes1 d'autres diroient des prjugs qui ne m'ont jamais tout fait abandonn4 ,enfant encore1 et livr moi-mme1 allch par des caresses1 sduit par la vanit1 leurr par l'esprance1 forc par la ncessit1 je me fis catholique1 mais je demeurai toujours chrtien2 et bientt1 gagn par l'habitude1 mon cur s'attacha sincrement ma nouvelle religion4 ,les instructions1 les exemples de ,mme de ,warens1 m'affermirent dans cet attachement4 ,la solitude champtre o j'ai pass la fleur de ma jeunesse1 l'tude des bons livres laquelle je me livrai tout entier1 renforcrent auprs d'elle mes dispositions naturelles aux sentimens affectueux1 et me rendirent dvot presque la manire de ,fnlon4 ,la mditation dans la retraite1 l'tude de la nature1 la contemplation de l'univers1 forcent un solitaire s'lancer incessamment vers l'auteur des choses1 et chercher avec une douce inquitude la fin de tout ce qu'il voit et la cause de tout ce qu'il sent4 ,lorsque ma destine me rejeta dans le torrent du monde1 je n'y retrouvai plus rien qui pt flatter un moment mon cur4 ,le regret de mes doux loisirs me suivit partout1 et jeta l'indiffrence et le dgot sur tout ce qui pouvoit se trouver ma porte1 propre mener la fortune et aux honneurs4 ,incertain dans mes inquiets dsirs1 j'esprois peu1 j'obtins moins1 et je sentis1 dans des lueurs mme de prosprit1 que1 quand j'aurois obtenu tout ce que je croyois chercher1 je n'y aurois point trouv ce bonheur dont mon cur toit avide sans en savoir dmler l'objet4 ,ainsi tout contribuoit dtacher mes affections de ce monde1 mme avant les malheurs qui devoient m'y rendre tout fait tranger4 ,je parvins jusqu' l'ge de quarante ans1 flottant entre l'indigence et la fortune1 entre la sagesse et l'garement1 plein de vices d'habitude sans aucun mauvais penchant dans le cur1 vivant au hasard sans principes bien dcids par ma raison1 et distrait sur mes devoirs sans les mpriser1 mais souvent sans les bien connotre4 ,ds ma jeunesse j'avois fix cette poque de quarante ans comme le terme de mes efforts pour parvenir1 et celui de mes prtentions en tout genre2 bien rsolu1 ds cet ge atteint et dans quelque situation que je fusse1 de ne plus me dbattre pour en sortir1 et de passer le reste de mes jours vivre au jour la journe sans plus m'occuper de l'avenir4 ,le moment venu1 j'excutai ce projet sans peine1 et1 quoique alors ma fortune semblt vouloir prendre une assiette plus fixe1 j'y renonai1 non seulement sans regret1 mais avec un plaisir vritable4 ,en me dlivrant de tous ces leurres1 de toutes ces vaines esprances1 je me livrai pleinement l'incurie et au repos d'esprit qui fut toujours mon got le plus dominant et mon penchant le plus durable4 ,je quittai le monde et ses pompes4 ,je renonai toutes parures2 plus d'pe1 plus de montre1 plus de bas blancs1 de dorure1 de coiffure2 une perruque toute simple1 un bon gros habit de drap2 et1 mieux que tout cela1 je dracinai de mon cur les cupidits et les convoitises qui donnent du prix tout ce que je quittois4 ,je renonai la place que j'occupois alors1 pour laquelle je n'tois nullement propre1 et je me mis copier de la musique tant la page1 occupation pour laquelle j'avois eu toujours un got dcid4 ,je ne bornai pas ma rforme aux choses extrieures4 ,je sentis que celle-l mme en exigeoit une autre plus pnible1 sans doute1 mais plus ncessaire dans les opinions2 et1 rsolu de n'en pas faire deux fois1 j'entrepris de soumettre mon intrieur un examen svre qui le rglt pour le reste de ma vie tel que je voulois le trouver ma mort4 ,une grande rvolution qui venoit de se faire en moi2 un autre monde moral qui se dvoiloit mes regards2 les insenss jugemens des hommes1 dont1 sans prvoir encore combien j'en serois la victime1 je commenois sentir l'absurdit2 le besoin toujours croissant d'un autre bien que la gloriole littraire dont peine la vapeur m'avoit atteint que j'en tois dj dgot2 le dsir enfin de tracer pour le reste de ma carrire une route moins incertaine que celle dans laquelle j'en venois de passer la plus belle moiti1 tout m'obligeoit cette grande revue dont je sentois depuis longtemps le besoin4 ,je l'entrepris donc1 et je ne ngligeai rien de ce qui dpendoit de moi pour bien excuter cette entreprise4 ,c'est de cette poque que je puis dater mon entier renoncement au monde1 et ce got vif pour la solitude qui ne m'a plus quitt depuis ce temps-l4 ,l'ouvrage que j'entreprenois ne pouvoit s'excuter que dans une retraite absolue2 il demandoit de longues et paisibles mditations que le tumulte de la socit ne souffre pas4 ,cela me fora de prendre pour un temps une autre manire de vivre1 dont ensuite je me trouvai si bien que1 ne l'ayant interrompue depuis lors que par force et pour peu d'instans1 je l'ai reprise de tout mon cur et m'y suis born sans peine aussitt que je l'ai pu2 et1 quand ensuite les hommes m'ont rduit vivre seul1 j'ai trouv qu'en me squestrant pour me rendre misrable1 ils avoient plus fait pour mon bonheur que je n'avois su faire moi-mme4 ,je me livrai au travail que j'avois entrepris avec un zle proportionn et l'importance de la chose1 et au besoin que je sentois en avoir4 ,je vivois alors avec des philosophes modernes qui ne ressembloient gure aux anciens4 ,au lieu de lever mes doutes et de fixer mes irrsolutions1 ils avoient branl toutes les certitudes que je croyois avoir sur les points qu'il m'importoit le plus de connotre3 car1 ardens missionnaires d'athisme et trs imprieux dogmatiques1 ils n'enduroient point sans colre que1 sur quelque point que ce pt tre1 on ost penser autrement qu'eux4 ,je m'tois dfendu souvent assez foiblement par haine pour la dispute et par peu de talent pour la soutenir2 mais jamais je n'adoptai leur dsolante doctrine2 et cette rsistance des hommes1 aussi intolrans1 qui d'ailleurs avoient leurs vues1 ne fut pas une des moindres causes qui attisrent leur animosit4 ,ils ne m'avoient pas persuad1 mais ils m'avoient inquit4 ,leurs argumens m'avoient branl sans m'avoir jamais convaincu2 je n'y trouvois point de bonne rponse1 mais je sentois qu'il y en devoit avoir4 ,je m'accusois moins d'erreur que d'ineptie1 et mon cur leur rpondoit mieux que ma raison4 ,je me dis enfin3 ,me laisserai-je ternellement ballotter par les sophismes des mieux disans1 dont je ne suis pas mme sr que les opinions qu'ils prchent et qu'ils ont tant d'ardeur faire adopter aux autres soient bien les leurs eux-mmes8 ,leurs passions1 qui gouvernent leur doctrine1 leur intrt de faire croire ceci ou cela1 rendent impossible pntrer ce qu'ils croient y eux-mmes4 ,peut-on chercher de la bonne foi dans des chefs de parti8 ,leur philosophie est pour les autres2 il m'en faudroit une pour moi4 ,cherchons-la de toutes mes forces tandis qu'il est temps encore1 afin d'avoir une rgle fixe de conduite pour le reste de mes jours4 ,me voil dans la maturit de l'ge1 dans toute la force de l'entendement2 dj je touche au dclin2 si j'attends encore1 je n'aurai plus1 dans ma dlibration tardive1 l'usage de toutes mes forces2 mes facults intellectuelles auront dj perdu de leur activit2 je ferai moins bien ce que je puis faire aujourd'hui de mon mieux possible1 saisissons ce moment favorable3 il est l'poque de ma rforme externe et matrielle1 qu'il soit aussi celle de ma rforme intellectuelle et morale4 ,fixons une bonne fois mes opinions1 mes principes2 et soyons pour le reste de ma vie ce que j'aurai trouv devoir tre aprs y avoir bien pens4 ,j'excutai ce projet lentement et diverses reprises1 mais avec tout l'effort et toute l'attention dont j'tois capable4 ,je sentois vivement que le repos du reste de mes jours et mon sort total en dpendoient4 ,je m'y trouvai d'abord dans un tel labyrinthe d'embarras1 de difficults1 d'objections1 de tortuosits1 de tnbres1 que1 vingt fois tent de tout abandonner1 je fus prs1 renonant de vaines recherches1 de m'en tenir1 dans mes dlibrations aux rgles de la prudence commune1 sans plus en chercher dans des principes que j'avois tant de peine dbrouiller2 mais cette prudence mme m'toit tellement trangre1 je me sentois si peu propre l'acqurir1 que la prendre pour mon guide n'toit autre chose que vouloir1 travers les mers et les orages1 chercher1 sans gouvernail1 sans boussole1 un fanal presque inaccessible et qui ne m'indiquoit aucun port4 ,je persistai3 pour la premire fois de ma vie j'eus du courage1 et je dois son succs d'avoir pu soutenir l'horrible destine qui ds lors commenoit m'envelopper sans que j'en eusse le moindre soupon4 ,aprs les recherches les plus ardentes et les plus sincres qui jamais peut-tre aient t faites par aucun mortel1 je me dcidai pour toute ma vie sur tous les sentimens qu'il m'importoit d'avoir2 et1 si j'ai pu me tromper dans mes rsultats1 je suis sr au moins que mon erreur ne peut m'tre impute crime3 car j'ai fait tous mes efforts pour m'en garantir4 ,je ne doute point1 il est vrai1 que les prjugs de l'enfance et les vux secrets de mon cur n'aient fait pencher la balance du ct le plus consolant pour moi4 ,on se dfend difficilement de croire ce qu'on dsire avec tant d'ardeur2 et qui peut douter que l'intrt d'admettre ou rejeter les jugemens de l'autre vie ne dtermine la foi de la plupart des hommes sur leur esprance ou leur crainte8 ,tout cela pouvoit fasciner mon jugement1 j'en conviens1 mais non pas altrer ma bonne foi3 car je craignois de me tromper sur toute chose4 ,si tout consistoit dans l'usage de cette vie1 il m'importoit de le savoir1 pour en tirer du moins le meilleur parti qu'il dpendroit de moi1 tandis qu'il toit encore temps1 et n'tre pas tout fait dupe4 ,mais ce que j'avois le plus redouter au monde1 dans la disposition o je me sentois1 toit d'exposer le sort ternel de mon me pour la jouissance des biens de ce monde1 qui ne m'ont jamais paru d'un grand prix4 ,j'avoue encore que je ne levai pas toujours ma satisfaction toutes ces difficults qui m'avoient embarrass1 et dont nos philosophes avoient si souvent rebattu mes oreilles4 ,mais1 rsolu de me dcider enfin sur des matires o l'intelligence humaine a si peu de prise1 et trouvant de toutes parts des mystres impntrables et des objections insolubles1 j'adoptai dans chaque question le sentiment qui me parut le mieux tabli directement1 le plus croyable en lui-mme1 sans m'arrter aux objections que je ne pouvois rsoudre1 mais qui se rtorquoient par d'autres objections non moins fortes dans le systme oppos4 ,le ton dogmatique sur ces matires ne convient qu' des charlatans2 mais il importe d'avoir un sentiment pour soi1 et de le choisir avec toute la maturit de jugement qu'on y peut mettre4 ,si malgr cela nous tombons dans l'erreur1 nous n'en saurions porter la peine en bonne justice1 puisque nous n'en aurons point la coulpe4 ,voil le principe inbranlable qui sert de base ma scurit4 ,le rsultat de mes pnibles recherches fut tel1 peu prs1 que je l'ai consign depuis dans la ,profession de foi du vicaire savoyard1 ouvrage indignement prostitu et profan dans la gnration prsente1 mais qui peut faire un jour rvolution parmi les hommes1 si jamais il y renat du bon sens et de la bonne foi4 ,depuis lors1 rest tranquille dans les principes que j'avois adopts aprs une mditation si longue et si rflchie1 j'en ai fait la rgle immuable de ma conduite et de ma foi1 sans plus m'inquiter ni des objections que je n'avois pu rsoudre1 ni de celles que je n'avois pu prvoir et qui se prsentaient nouvellement de temps autre mon esprit4 ,elles m'ont inquit quelquefois1 mais elles ne m'ont jamais branl4 ,je me suis toujours dit3 ,tout cela ne sont que des arguties et des subtilits mtaphysiques1 qui ne sont d'aucun poids auprs des principes fondamentaux adopts par ma raison1 confirms par mon cur1 et qui tous portent le sceau de l'assentiment intrieur dans le silence des passions4 ,dans des matires si suprieures l'entendement humain1 une objection que je ne puis rsoudre renversera-t-elle tout un corps de doctrine si solide1 si bien lie1 et forme avec tant de mditation et de soin1 si bien approprie ma raison1 mon cur1 tout mon tre1 et renforce de l'assentiment intrieur que je sens manquer toutes les autres8 ,non1 de vaines argumentations ne dtruiront jamais la convenance que j'aperois entre ma nature immortelle et la constitution de ce monde1 et l'ordre physique que j'y vois rgner3 j'y trouve dans l'ordre moral correspondant1 et dont le systme est le rsultat de mes recherches1 les appuis dont j'ai besoin pour supporter les misres de ma vie4 ,dans tout autre systme je vivrois sans ressource1 et je mourrois sans espoir2 je serois la plus malheureuse des cratures4 ,tenons-nous-en donc celui qui seul suffit pour me rendre heureux en dpit de la fortune et des hommes4 ,cette dlibration et la conclusion que j'en tirai ne semblent-elles pas avoir t dictes par le ,ciel mme pour me prparer la destine qui m'attendoit et me mettre en tat de la soutenir8 ,que serois-je devenu1 que deviendrois-je encore dans les angoisses affreuses qui m'attendoient et dans l'incroyable situation o je suis rduit pour le reste de ma vie1 si1 rest sans asile o je pusse chapper mes implacables perscuteurs1 sans ddommagement des opprobres qu'ils me font essuyer en ce monde1 et sans espoir d'obtenir jamais la justice qui m'toit due1 je m'tois vu livr tout entier au plus horrible sort qu'ait prouv sur la terre aucun mortel8 ,tandis que1 tranquille dans mon innocence1 je n'imaginois qu'estime et bienveillance pour moi parmi les hommes2 tandis que mon cur ouvert et confiant s'panchoit avec des amis et des frres1 les tratres m'enlaoient en silence des rets forgs au fond des enfers4 ,surpris par les plus imprvus de tous les malheurs et les plus terribles pour une me fire1 tran dans la fange sans jamais savoir par qui ni pourquoi1 plong dans un abme d'ignominie1 envelopp d'horribles tnbres travers lesquelles je n'apercevois que de sinistres objets1 la premire surprise je fus terrass1 et jamais je ne serois revenu de l'abattement o me jeta ce genre imprvu de malheurs1 si je ne m'tois mnag d'avance des forces pour me relever dans mes chutes4 ,ce ne fut qu'aprs des annes d'agitation que1 reprenant enfin mes esprits et commenant de rentrer en moi-mme1 je sentis le prix des ressources que je m'tois mnages pour l'adversit4 ,dcid sur toutes les choses dont il m'importoit de juger1 je vis1 en comparant mes maximes ma situation1 que je donnois aux insenss jugemens des hommes et aux petits vnemens de cette courte vie beaucoup plus d'importance qu'ils n'en avoient2 que1 cette vie n'tant qu'un tat d'preuves1 il importoit peu que ces preuves fussent de telle ou telle sorte1 pourvu qu'il en rsultt l'effet auquel elles toient destines1 et que1 par consquent1 plus les preuves toient grandes1 fortes1 multiplies1 plus il toit avantageux de les savoir soutenir4 ,toutes les plus vives peines perdent leur force pour quiconque en voit le ddommagement grand et sr1 et la certitude de ce ddommagement toit le principal fruit que j'avois retir de mes mditations prcdentes4 ,il est vrai qu'au milieu des outrages sans nombre et des indignits sans mesure dont je me sentois accabl de toutes parts1 des intervalles d'inquitude et de doute venoient1 de temps autre1 branler mon esprance et troubler ma tranquillit4 ,les puissantes objections que je n'avois pu rsoudre se prsentoient alors mon esprit avec plus de force1 pour achever de m'abattre prcisment dans les momens o1 surcharg du poids de ma destine1 j'tois prt tomber dans le dcouragement2 souvent des argumens nouveaux1 que j'entendois faire1 me revenoient dans l'esprit l'appui de ceux qui m'avoient dj tourment4 ,ah6 me disois-je alors dans des serremens de cur prts m'touffer1 qui me garantira du dsespoir si1 dans l'horreur de mon sort1 je ne vois plus que des chimres dans les consolations que me fournissoit ma raison2 si1 dtruisant ainsi son propre ouvrage1 elle renverse tout l'appui d'esprance et de confiance qu'elle m'avoit mnag dans l'adversit8 ,quel appui que des illusions qui ne bercent que moi seul au monde6 ,toute la gnration prsente ne voit qu'erreurs et prjugs dans les sentimens dont je me nourris seul3 elle trouve la vrit1 l'vidence1 dans le systme contraire au mien2 elle semble mme ne pouvoir croire que je l'adopte de bonne foi2 et moi-mme1 en m'y livrant de toute ma volont1 j'y trouve des difficults insurmontables qu'il m'est impossible de rsoudre1 et qui ne m'empchent pas d'y persister4 ,suis-je donc seul sage1 seul clair1 parmi les mortels8 ,pour croire que les choses sont ainsi1 suffit-il qu'elles me conviennent8 puis-je prendre une confiance claire en des apparences qui n'ont rien de solide aux yeux du reste des hommes1 et qui me sembleroient illusoires moi-mme si mon cur ne soutenoit pas ma raison8 ,n'et-il pas mieux valu combattre mes perscuteurs armes gales en adoptant leurs maximes1 que de rester sur les chimres des miennes en proie leurs atteintes sans agir pour les repousser8 ,je me crois sage1 et je ne suis que dupe1 victime et martyr d'une vaine erreur4 ,combien de fois1 dans ces momens de doute et d'incertitude1 je fus prt m'abandonner au dsespoir6 ,si jamais j'avois pass dans cet tat un mois entier1 c'toit fait de ma vie et de moi4 ,mais ces crises1 quoique autrefois assez frquentes1 ont toujours t courtes2 et1 maintenant que je n'en suis pas dlivr tout fait encore1 elles sont si rares et si rapides qu'elles n'ont pas mme la force de troubler mon repos4 ,ce sont de lgres inquitudes qui n'affectent pas plus mon me qu'une plume qui tombe dans la rivire ne peut altrer le cours de l'eau4 ,j'ai senti que remettre en dlibration les mmes points sur lesquels je m'tois ci-devant dcid toit me supposer de nouvelles lumires1 ou le jugement plus form1 ou plus de zle pour la vrit que je n'en avois lors de mes recherches2 qu'aucun de ces cas n'tant ni ne pouvant tre le mien1 je ne pouvois prfrer par aucune raison solide des opinions qui1 dans l'accablement du dsespoir1 ne me tentoient que pour augmenter ma misre1 des sentimens adopts dans la vigueur de l'ge1 dans toute la maturit de l'esprit1 aprs l'examen le plus rflchi1 et dans des temps o le calme de ma vie ne me laissoit d'autre intrt dominant que celui de connotre la vrit4 ,aujourd'hui que mon cur serr de dtresse1 mon me affaisse par les ennuis1 mon imagination effarouche1 ma tte trouble par tant d'affreux mystres dont je suis environn1 aujourd'hui que toutes mes facults1 affoiblies par la vieillesse et les angoisses1 ont perdu tout leur ressort1 irai-je m'ter plaisir toutes les ressources que je m'tois mnages1 et donner plus de confiance ma raison dclinante1 pour me rendre injustement malheureux1 qu' ma raison pleine et vigoureuse pour me ddommager des maux que je souffre sans les avoir mrits8 ,non1 je ne suis ni plus sage1 ni mieux instruit1 ni de meilleure foi que quand je me dcidai sur ces grandes questions3 je n'ignorois pas alors les difficults dont je me laisse troubler aujourd'hui2 elles ne m'arrtrent pas1 et1 s'il s'en prsente quelques nouvelles dont on ne s'toit pas encore avis1 ce sont les sophismes d'une subtile mtaphysique1 qui ne sauroient balancer les vrits ternelles admises de tous les temps1 par tous les sages1 reconnues par toutes les nations1 et graves dans le cur humain en caractres ineffaables4 ,je savois1 en mditant sur ces matires1 que l'entendement humain1 circonscrit par les sens1 ne les pouvoit embrasser dans toute leur tendue3 je m'en tins donc ce qui toit ma porte sans m'engager dans ce qui la passoit4 ,ce parti toit raisonnable2 je l'embrassai jadis1 et m'y tins avec l'assentiment de mon cur et de ma raison4 ,sur quel fondement y renoncerois-je aujourd'hui que tant de puissans motifs m'y doivent tenir attach8 quel danger vois-je le suivre8 quel profit trouverois-je l'abandonner8 ,en prenant la doctrine de mes perscuteurs1 prendrois-je aussi leur morale8 cette morale sans racine et sans fruit1 qu'ils talent pompeusement dans des livres ou dans quelque action d'clat sur le thtre1 sans qu'il en pntre jamais rien dans le cur ni dans la raison2 ou bien cette autre morale secrte et cruelle1 doctrine intrieure de tous leurs initis1 laquelle l'autre ne sert que de masque1 qu'ils suivent seule dans leur conduite1 et qu'ils ont si habilement pratique mon gard4 ,cette morale1 purement offensive1 ne sert point la dfense1 et n'est bonne qu' l'agression4 ,de quoi me serviroit-elle dans l'tat o ils m'ont rduit8 ,ma seule innocence me soutient dans les malheurs1 et combien me rendrois-je plus malheureux encore si1 m'tant cette unique mais puissante ressource1 j'y substituois la mchancet6 ,les atteindrois-je dans l'art de nuire8 et1 quand j'y russirois1 de quel mal me soulageroit celui que je leur pourrois faire8 ,je perdrois ma propre estime1 et je ne gagnerois rien la place4 ,c'est ainsi que1 raisonnant avec moi-mme1 je parvins ne plus me laisser branler dans mes principes par des argumens captieux1 par des objections insolubles et par des difficults qui passoient ma porte et peut-tre celle de l'esprit humain4 ,le mien1 restant dans la plus solide assiette que j'avois pu lui donner1 s'accoutuma si bien s'y reposer l'abri de ma conscience qu'aucune doctrine trangre1 ancienne ou nouvelle1 ne put plus l'mouvoir1 ni troubler un instant mon repos4 ,tomb dans la langueur et l'appesantissement d'esprit1 j'ai oubli jusqu'aux raisonnemens sur lesquels je fondois ma croyance et mes maximes2 mais je n'oublierai jamais les conclusions que j'en ai tires avec l'approbation de ma conscience et de ma raison1 et je m'y tiens dsormais4 ,que tous les philosophes viennent ergoter contre1 ils perdront leur temps et leurs peines3 je me tiens1 pour le reste de ma vie1 en toutes choses1 au parti que j'ai pris quand j'tois plus en tat de bien choisir4 ,tranquille dans ces dispositions1 j'y trouve1 avec le contentement de moi1 l'esprance et les consolations dont j'ai besoin dans ma situation3 il n'est pas possible qu'une solitude aussi complte1 aussi permanente1 aussi triste en elle-mme1 l'animosit toujours sensible et toujours active de toute la gnration prsente1 les indignits dont elle m'accable sans cesse1 ne me jettent quelquefois dans l'abattement2 l'esprance branle1 les doutes dcourageans1 reviennent encore de temps autre troubler mon me et la remplir de tristesse4 ,c'est alors qu'incapable des oprations de l'esprit ncessaires pour me rassurer moi-mme1 j'ai besoin de me rappeler mes anciennes rsolutions3 les soins1 l'attention1 la sincrit du cur1 que j'ai mis les prendre1 reviennent alors mon souvenir et me rendent toute ma confiance4 ,je me refuse ainsi toutes nouvelles ides comme des erreurs funestes qui n'ont qu'une fausse apparence et ne sont bonnes qu' troubler mon repos4 ,ainsi retenu dans l'troite sphre de mes anciennes connoissances1 je n'ai pas1 comme ,solon1 le bonheur de pouvoir m'instruire chaque jour en vieillissant1 et je dois mme me garantir du dangereux orgueil de vouloir apprendre ce que je suis dsormais hors d'tat de bien savoir4 ,mais1 s'il me reste peu d'acquisitions esprer du ct des lumires utiles1 il m'en reste de bien importantes faire du ct des vertus ncessaires mon tat3 c'est l qu'il seroit temps d'enrichir et d'orner mon me d'un acquis qu'elle pt emporter avec elle2 lorsque1 dlivre de ce corps qui l'offusque et l'aveugle1 et voyant la vrit sans voile1 elle apercevra la misre de toutes ces connoissances dont nos faux savans sont si vains1 elle gmira des momens perdus en cette vie les vouloir acqurir4 ,mais la patience1 la douceur1 la rsignation1 l'intgrit1 la justice impartiale1 sont un bien qu'on emporte avec soi1 et dont on peut s'enrichir sans cesse1 sans craindre que la mort mme nous en fasse perdre le prix3 c'est cette unique et utile tude que je consacre le reste de ma vieillesse4 ,heureux si1 par mes progrs sur moi-mme1 j'apprends sortir de la vie1 non meilleur1 car cela n'est pas possible1 mais plus vertueux que je n'y suis entr6 ,figure #jh ,figure #ji ,,quatri,,me ,,promenade ,dans le petit nombre de livres que je lis quelquefois encore1 ,plutarque est celui qui m'attache et me profite le plus4 ,ce fut la premire lecture de mon enfance1 ce sera la dernire de ma vieillesse2 c'est presque le seul auteur que je n'ai jamais lu sans en tirer quelque fruit4 ,avant-hier1 je lisois dans ses uvres morales le trait ,comment on pourra tirer utilit de ses ennemis4 ,le mme jour1 en rangeant quelques brochures qui m'ont t envoyes par les auteurs1 je tombai sur un des journaux de l'abb ,royou1 au titre duquel il avoit mis ces paroles3 vitam vero impendenti1 ,royou4 ,trop au fait des tournures de ces messieurs pour prendre le change sur celle-l1 je compris qu'il avoit cru sous cet air de politesse me dire une cruelle contre-vrit2 mais sur quoi fond8 ,pourquoi ce sarcasme8 ,quel sujet y pouvois-je avoir donn8 ,pour mettre profit les leons du bon ,plutarque1 je rsolus d'employer m'examiner sur le mensonge la promenade du lendemain1 et j'y vins bien confirm dans l'opinion dj prise que le ,connois-toi toi-mme du temple de ,delphes n'toit pas une maxime si facile suivre que je l'avois cru dans mes ,confessions4 ,le lendemain1 m'tant mis en marche pour excuter cette rsolution1 la premire ide qui me vint1 en commenant me recueillir1 fut celle d'un mensonge affreux fait dans ma premire jeunesse1 dont le souvenir m'a troubl toute ma vie et vient1 jusque dans ma vieillesse1 contrister encore mon cur dj navr de tant d'autres faons4 ,ce mensonge1 qui fut un grand crime en lui-mme1 en dut tre un plus grand encore par ses effets que j'ai toujours ignors1 mais que le remords m'a fait supposer aussi cruels qu'il toit possible4 ,cependant1 ne consulter que la disposition o j'tois en le faisant1 ce mensonge ne fut qu'un fruit de la mauvaise honte2 et1 bien loin qu'il partt d'une intention de nuire celle qui en fut la victime1 je puis jurer la face du ,ciel qu' l'instant mme o cette honte invincible me l'arrachoit1 j'aurois donn tout mon sang avec joie pour en dtourner l'effet sur moi seul3 c'est un dlire que je ne puis expliquer qu'en disant1 comme je le crois sentir1 qu'en cet instant mon naturel timide subjugua tous les vux de mon cur4 ,le souvenir de ce malheureux acte et les inextinguibles regrets qu'il m'a laisss m'ont inspir pour le mensonge une horreur qui a d garantir mon cur de ce vice pour le reste de ma vie4 ,lorsque je pris ma devise je me sentois fait pour la mriter1 et je ne doutois pas que je n'en fusse digne quand1 sur le mot de l'abb ,royou1 je commenai de m'examiner plus srieusement4 ,alors1 en m'pluchant avec plus de soin1 je fus bien surpris du nombre de choses de mon invention que je me rappelois avoir dites comme vraies dans le mme temps o1 fier en moi-mme de mon amour pour la vrit1 je lui sacrifiois ma sret1 mes intrts1 ma personne1 avec une impartialit dont je ne connois nul autre exemple parmi les humains4 ,ce qui me surprit le plus toit qu'en me rappelant ces choses controuves1 je n'en sentois aucun vrai repentir4 ,moi dont l'horreur pour la fausset n'a rien dans mon cur qui la balance1 moi qui braverois les supplices s'il les falloit viter par un mensonge1 par quelle bizarre inconsquence mentois-je ainsi de gaiet de cur1 sans ncessit1 sans profit1 et par quelle inconcevable contradiction n'en sentois-je pas le moindre regret1 moi que le remords d'un mensonge n'a cess d'affliger pendant cinquante ans6 ,je ne me suis jamais endurci sur mes fautes3 l'instinct moral m'a toujours bien conduit1 ma conscience a gard sa premire intgrit1 et1 quand mme elle se seroit altre en se pliant mes intrts1 comment1 gardant toute sa droiture dans les occasions o l'homme1 forc par ses passions1 peut au moins s'excuser sur sa foiblesse1 la perd-elle uniquement dans les choses indiffrentes o le vice n'a point d'excuse8 ,je vis que de la solution de ce problme dpendoit la justesse du jugement que j'avois porter en ce point sur moi-mme2 et1 aprs l'avoir bien examin1 voici de quelle manire je parvins me l'expliquer4 ,je me souviens d'avoir lu dans un livre de philosophie que mentir c'est cacher une vrit que l'on doit manifester4 ,il suit bien de cette dfinition que taire une vrit qu'on n'est pas oblig de dire n'est pas mentir2 mais celui qui1 non content en pareil cas de ne pas dire la vrit1 dit le contraire1 ment-il alors1 ou ne ment-il pas8 ,selon la dfinition1 l'on ne sauroit dire qu'il ment3 car1 s'il donne de la fausse monnoie un homme auquel il ne doit rien1 il trompe cet homme1 sans doute1 mais il ne le vole pas4 ,il se prsente ici deux questions examiner1 trs importantes l'une et l'autre3 la premire1 quand et comment on doit autrui la vrit1 puisqu'on ne la doit pas toujours2 la seconde1 s'il est des cas o l'on puisse tromper innocemment4 ,cette seconde question est trs dcide1 je le sais bien3 ngativement dans les livres1 o la plus austre morale ne cote rien l'auteur2 affirmativement dans la socit1 o la morale des livres passe pour un bavardage impossible pratiquer4 ,laissons donc ces autorits qui se contredisent1 et cherchons1 par mes propres principes1 rsoudre pour moi ces questions4 ,la vrit gnrale et abstraite est le plus prcieux de tous les biens3 sans elle l'homme est aveugle2 elle est l'il de la raison4 ,c'est par elle que l'homme apprend se conduire1 tre ce qu'il doit tre1 faire ce qu'il doit faire1 tendre sa vritable fin4 ,la vrit particulire et individuelle n'est pas toujours un bien2 elle est quelquefois un mal1 trs souvent une chose indiffrente4 ,les choses qu'il importe un homme de savoir1 et dont la connoissance est ncessaire son bonheur1 ne sont peut-tre pas en grand nombre2 mais1 en quelque nombre qu'elles soient1 elles sont un bien qui lui appartient1 qu'il a droit de rclamer partout o il le trouve1 et dont on ne peut le frustrer sans commettre le plus inique de tous les vols1 puisqu'elle est de ces biens communs tous dont la communication n'en prive point celui qui le donne4 ,quant aux vrits qui n'ont aucune sorte d'utilit ni pour l'instruction1 ni dans la pratique1 comment seroient-elles un bien d1 puisqu'elles ne sont pas mme un bien8 et1 puisque la proprit n'est fonde que sur l'utilit1 o il n'y a point d'utilit possible il ne peut y avoir de proprit4 ,on peut rclamer un terrain quoique strile1 parce qu'on peut au moins habiter sur le sol2 mais qu'un fait oiseux1 indiffrent tous gards et sans consquence pour personne1 soit vrai ou faux1 cela n'intresse qui que ce soit4 ,dans l'ordre moral rien n'est inutile1 non plus que dans l'ordre physique3 rien ne peut tre d de ce qui n'est bon rien2 pour qu'une chose soit due1 il faut qu'elle soit ou puisse tre utile4 ,ainsi1 la vrit due est celle qui intresse la justice1 et c'est profaner ce nom sacr de vrit que de l'appliquer aux choses vaines dont l'existence est indiffrente tous1 et dont la connoissance est inutile tout4 ,la vrit1 dpouille de toute espce d'utilit mme possible1 ne peut donc pas tre une chose due2 et1 par consquent1 celui qui la tait ou la dguise ne ment point4 ,mais est-il de ces vrits si parfaitement striles qu'elles soient de tout point inutiles tout8 ,c'est un autre article discuter1 et auquel je reviendrai tout--l'heure4 ,quant prsent1 passons la seconde question4 ,ne pas dire ce qui est vrai1 et dire ce qui est faux1 sont deux choses trs diffrentes1 mais dont peut nanmoins rsulter le mme effet1 car ce rsultat est assurment bien le mme toutes les fois que cet effet est nul4 ,partout o la vrit est indiffrente1 l'erreur contraire est indiffrente aussi3 d'o il suit qu'en pareil cas celui qui trompe en disant le contraire de la vrit n'est pas plus injuste que celui qui trompe en ne la dclarant pas3 car1 en fait de vrits inutiles1 l'erreur n'a rien de pire que l'ignorance4 ,que je croie le sable qui est au fond de la mer blanc ou rouge1 cela ne m'importe pas plus que d'ignorer de quelle couleur il est4 ,comment pourroit-on tre injuste en ne nuisant personne1 puisque l'injustice ne consiste que dans le tort fait autrui8 ,mais ces questions1 ainsi sommairement dcides1 ne sauroient me fournir encore aucune application sre pour la pratique1 sans beaucoup d'claircissemens pralables ncessaires pour faire avec justesse cette application dans tous les cas qui peuvent se prsenter3 car1 si l'obligation de dire la vrit n'est fonde que sur son utilit1 comment me constituerai-je juge de cette utilit8 ,trs souvent l'avantage de l'un fait le prjudice de l'autre2 l'intrt particulier est presque toujours en opposition avec l'intrt public4 ,comment se conduire en pareil cas8 ,faut-il sacrifier l'utilit de l'absent celle de la personne qui l'on parle8 faut-il taire ou dire la vrit qui1 profitant l'un1 nuit l'autre8 faut-il peser tout ce qu'on doit dire l'unique balance du bien public1 ou celle de la justice distributive8 et suis-je assur de connotre assez tous les rapports de la chose pour ne dispenser les lumires dont je dispose que sur les rgles de l'quit8 ,de plus1 en examinant ce qu'on doit aux autres1 ai-je examin suffisamment ce qu'on se doit soi-mme2 ce qu'on doit la vrit pour elle seule8 ,si je ne fais aucun tort un autre en le trompant1 s'ensuit-il que je ne m'en fasse point moi-mme1 et suffit-il de n'tre jamais injuste pour tre toujours innocent8 ,que d'embarrassantes discussions dont il seroit ais de se tirer en se disant3 ,soyons toujours vrais1 au risque de tout ce qui en peut arriver6 ,la justice elle-mme est dans la vrit des choses3 le mensonge est toujours iniquit1 l'erreur est toujours imposture quand on donne ce qui n'est pas pour la rgle de ce qu'on doit faire ou croire2 et1 quelque effet qui rsulte de la vrit1 on est toujours inculpable quand on l'a dite1 parce qu'on n'y a rien mis du sien4 ,mais c'est l trancher la question sans la rsoudre3 il ne s'agissoit pas de prononcer s'il seroit bon de dire toujours la vrit1 mais si l'on y toit toujours galement oblig2 et1 sur la dfinition que j'examinois1 supposant que non1 de distinguer les cas o la vrit est rigoureusement due1 de ceux o l'on peut la taire sans injustice et la dguiser sans mensonge1 car j'ai trouv que de tels cas existoient rellement4 ,ce dont il s'agit est donc de chercher une rgle sre pour les connotre et les bien dterminer4 ,mais d'o tirer cette rgle et la preuve de son infaillibilit8444 ,dans toutes les questions de morale difficiles comme celle-ci1 je me suis toujours bien trouv de les rsoudre par le dictamen de ma conscience plutt que par les lumires de ma raison3 jamais l'instinct moral ne m'a tromp2 il a gard jusqu'ici sa puret dans mon cur assez pour que je puisse m'y confier2 et1 s'il se tait quelquefois devant mes passions dans ma conduite1 il reprend bien son empire sur elle dans mes souvenirs3 c'est l que je me juge moi-mme avec autant de svrit peut-tre que je serai jug par le souverain juge aprs cette vie4 ,juger des discours des hommes par les effets qu'ils produisent1 c'est souvent mal les apprcier4 ,outre que ces effets ne sont pas toujours sensibles et faciles connotre1 ils varient l'infini comme les circonstances dans lesquelles ces discours sont tenus2 mais c'est uniquement l'intention de celui qui les tient qui les apprcie et dtermine leur degr de malice ou de bont4 ,dire faux n'est mentir que par l'intention de tromper2 et l'intention mme de tromper1 loin d'tre toujours jointe avec celle de nuire1 a quelquefois un but tout contraire2 mais pour rendre un mensonge innocent il ne suffit pas que l'intention de nuire ne soit pas expresse1 il faut de plus la certitude que l'erreur dans laquelle on jette ceux qui l'on parle ne peut nuire eux ni personne en quelque faon que ce soit4 ,il est rare et difficile qu'on puisse avoir cette certitude2 aussi est-il difficile et rare qu'un mensonge soit parfaitement innocent4 ,mentir pour son avantage soi-mme est imposture1 mentir pour l'avantage d'autrui est fraude1 mentir pour nuire est calomnie1 c'est la pire espce de mensonge3 mentir sans profit ni prjudice de soi ni d'autrui n'est pas mentir1 ce n'est pas mensonge1 c'est fiction4 ,les fictions qui ont un objet moral s'appellent apologues ou fables1 et1 comme leur objet n'est ou ne doit tre que d'envelopper des vrits utiles sous des formes sensibles et agrables1 en pareil cas on ne s'attache gure cacher le mensonge de fait1 qui n'est que l'habit de la vrit2 et celui qui ne dbite une fable que pour une fable ne ment en aucune faon4 ,il est d'autres fictions purement oiseuses1 telles que sont la plupart des contes et des romans qui1 sans renfermer aucune instruction vritable1 n'ont pour objet que l'amusement4 ,celles-l1 dpouilles de toute utilit morale1 ne peuvent s'apprcier que par l'intention de celui qui les invente2 et1 lorsqu'il les dbite avec affirmation comme des vrits relles1 on ne peut gure disconvenir qu'elles ne soient de vrais mensonges4 ,cependant1 qui jamais s'est fait un grand scrupule de ces mensonges-l1 et qui jamais en a fait un reproche grave ceux qui les font8 ,s'il y a1 par exemple1 quelque objet moral dans le ,temple de ,gnide1 cet objet est bien offusqu et gt par les dtails voluptueux et par les images lascives4 ,qu'a fait l'auteur pour couvrir cela d'un vernis de modestie8 ,il a feint que son ouvrage toit la traduction d'un manuscrit grec1 et il a fait l'histoire de la dcouverte de ce manuscrit de la faon la plus propre persuader ses lecteurs de la vrit de son rcit4 ,si ce n'est pas l un mensonge bien positif1 qu'on me dise donc ce que c'est que mentir4 ,cependant1 qui est-ce qui s'est avis de faire l'auteur un crime de ce mensonge1 et de le traiter pour cela d'imposteur8 ,on dira vainement que ce n'est l qu'une plaisanterie2 que l'auteur1 tout en affirmant1 ne vouloit persuader personne2 qu'il n'a persuad personne en effet1 et que le public n'a pas dout un moment qu'il ne ft l'auteur lui-mme de l'ouvrage prtendu grec dont il se donnoit pour le traducteur4 ,je rpondrai qu'une pareille plaisanterie sans aucun objet n'et t qu'un bien sot enfantillage2 qu'un menteur ne ment pas moins quand il affirme1 quoiqu'il ne persuade pas2 qu'il faut dtacher du public instruit des multitudes de lecteurs simples et crdules1 qui l'histoire du manuscrit narre par un auteur grave avec un air de bonne foi en a rellement impos1 et qui ont bu sans crainte1 dans une coupe de forme antique1 le poison dont ils se seroient au moins dfis s'il leur et t prsent dans un vase moderne4 ,que ces distinctions se trouvent ou non dans les livres1 elles ne s'en font pas moins dans le cur de tout homme de bonne foi avec lui-mme1 qui ne veut rien se permettre que sa conscience puisse lui reprocher3 car dire une chose fausse son avantage n'est pas moins mentir que si on la disoit au prjudice d'autrui1 quoique le mensonge soit moins criminel4 ,donner l'avantage qui ne doit pas l'avoir1 c'est troubler l'ordre de la justice2 attribuer faussement soi-mme ou autrui un acte d'o peut rsulter louange ou blme1 inculpation ou disculpation1 c'est faire une chose injuste2 or tout ce qui1 contraire la vrit1 blesse la justice en quelque faon que ce soit1 est mensonge4 ,voil la limite exacte2 mais tout ce qui1 contraire la vrit1 n'intresse la justice en aucune sorte1 n'est que fiction2 et j'avoue que quiconque se reproche une pure fiction comme un mensonge a la conscience plus dlicate que moi4 ,ce qu'on appelle mensonges officieux sont de vrais mensonges1 parce qu'en imposer l'avantage soit d'autrui1 soit de soi-mme1 n'est pas moins injuste que d'en imposer son dtriment3 quiconque loue ou blme contre la vrit ment ds qu'il s'agit d'une personne relle4 ,s'il s'agit d'un tre imaginaire1 il en peut dire tout ce qu'il veut sans mentir1 moins qu'il ne juge sur la moralit des faits qu'il invente1 et qu'il n'en juge faussement1 car alors1 s'il ne ment pas dans le fait1 il ment contre la vrit morale1 cent fois plus respectable que celle des faits4 ,j'ai vu de ces gens qu'on appelle vrais dans le monde3 toute leur vracit s'puise dans les conversations oiseuses citer fidlement les lieux1 les temps1 les personnes1 ne se permettre aucune fiction1 ne broder aucune circonstance1 ne rien exagrer4 ,en tout ce qui ne touche point leur intrt1 ils sont dans leurs narrations de la plus inviolable fidlit2 mais s'agit-il de traiter quelque affaire qui les regarde1 de narrer quelque fait qui leur touche de prs1 toutes les couleurs sont employes pour prsenter les choses sous le jour qui leur est le plus avantageux2 et1 si le mensonge leur est utile et qu'ils s'abstiennent de le dire eux-mmes1 ils le favorisent avec adresse1 et font en sorte qu'on l'adopte1 sans le leur pouvoir imputer4 ,ainsi le veut la prudence3 adieu la vracit4 ,l'homme que j'appelle vrai fait tout le contraire4 ,en choses parfaitement indiffrentes1 la vrit1 qu'alors l'autre respecte si fort1 le touche fort peu1 et il ne se fera gure de scrupule d'amuser une compagnie par des faits controuvs1 dont il ne rsulte aucun jugement injuste1 ni pour ni contre qui que ce soit vivant ou mort2 mais tout discours qui produit pour quelqu'un profit ou dommage1 estime ou mpris1 louange ou blme1 contre la justice et la vrit1 est un mensonge qui jamais n'approchera de son cur1 ni de sa bouche1 ni de sa plume4 ,il est solidement vrai1 mme contre son intrt1 quoiqu'il se pique assez peu de l'tre dans les conversations oiseuses2 il est vrai en ce qu'il ne cherche tromper personne1 qu'il est aussi fidle la vrit qui l'accuse qu' celle qui l'honore1 et qu'il n'en impose jamais pour son avantage1 ni pour nuire son ennemi4 ,la diffrence donc qu'il y a entre mon homme vrai et l'autre est que celui du monde est trs rigoureusement fidle toute vrit qui ne lui cote rien1 mais pas au-del1 et que le mien ne la sert jamais si fidlement que quand il faut s'immoler pour elle4 ,mais1 diroit-on1 comment accorder ce relchement avec cet ardent amour pour la vrit dont je le glorifie8 ,cet amour est donc faux puisqu'il souffre tant d'alliage8 ,non1 il est pur et vrai2 mais il n'est qu'une manation de l'amour de la justice1 et ne veut jamais tre faux1 quoiqu'il soit souvent fabuleux4 ,justice et vrit sont dans son esprit deux mots synonymes1 qu'il prend l'un pour l'autre indiffremment3 la sainte vrit1 que son cur adore1 ne consiste point en faits indiffrens et en noms inutiles1 mais rendre fidlement chacun ce qui lui est d en choses qui sont vritablement siennes1 en imputations bonnes ou mauvaises1 en rtributions d'honneur ou de blme1 de louange ou d'improbation2 il n'est faux ni contre autrui1 parce que son quit l'en empche et qu'il ne veut nuire personne injustement2 ni pour lui-mme1 parce que sa conscience l'en empche et qu'il ne sauroit s'approprier ce qui n'est pas lui4 ,c'est surtout de sa propre estime qu'il est jaloux3 c'est le bien dont il peut le moins se passer1 et il sentiroit une perte relle d'acqurir celle des autres aux dpens de ce bien-l4 ,il mentira donc quelquefois en choses indiffrentes sans scrupule et sans croire mentir1 jamais pour le dommage ou le profit d'autrui ni de lui-mme3 en tout ce qui tient aux vrits historiques1 en tout ce qui a trait la conduite des hommes1 la justice1 la sociabilit1 aux lumires utiles1 il garantira de l'erreur et lui-mme et les autres1 autant qu'il dpendra de lui4 ,tout mensonge hors de l1 selon lui1 n'en est pas un4 ,si le ,temple de ,gnide est un ouvrage utile1 l'histoire du manuscrit grec n'est qu'une fiction trs innocente2 elle est un mensonge trs punissable si l'ouvrage est dangereux4 ,telles furent mes rgles de conscience sur le mensonge et sur la vrit3 mon cur suivoit machinalement ces rgles avant que ma raison les et adoptes1 et l'instinct moral en fit seul l'application4 ,le criminel mensonge dont la pauvre ,marion fut la victime m'a laiss d'ineffaables remords1 qui m'ont garanti tout le reste de ma vie non seulement de tout mensonge de cette espce1 mais de tous ceux qui1 de quelque faon que ce pt tre1 pouvoient toucher l'intrt et la rputation d'autrui4 ,en gnralisant ainsi l'exclusion1 je me suis dispens de peser exactement l'avantage et le prjudice1 et de marquer les limites prcises du mensonge nuisible et du mensonge officieux2 en regardant l'un et l'autre comme coupables1 je me les suis interdits tous les deux4 ,en ceci comme en tout le reste1 mon temprament a beaucoup influ sur mes maximes1 ou plutt sur mes habitudes3 car je n'ai gure agi par rgle1 ou n'ai gure suivi d'autres rgles en toute chose que les impulsions de mon naturel4 ,jamais mensonge prmdit n'approcha de ma pense1 jamais je n'ai menti pour mon intrt2 mais souvent j'ai menti par honte pour me tirer d'embarras en choses indiffrentes1 ou qui n'intressoient tout au plus que moi seul1 lorsqu'ayant soutenir un entretien1 la lenteur de mes ides et l'aridit de ma conversation me foroient de recourir aux fictions pour avoir quelque chose dire4 ,quand il faut ncessairement parler1 et que des vrits amusantes ne se prsentent pas assez tt mon esprit1 je dbite des fables pour ne pas demeurer muet2 mais1 dans l'invention de ces fables1 j'ai soin1 tant que je puis1 qu'elles ne soient pas des mensonges1 c'est--dire qu'elles ne blessent ni la justice ni la vrit due1 et qu'elles ne soient que des fictions indiffrentes tout le monde et moi4 ,mon dsir seroit bien d'y substituer au moins la vrit des faits une vrit morale1 c'est--dire d'y bien reprsenter les affections naturelles au cur humain1 et d'en faire sortir toujours quelque instruction utile1 d'en faire1 en un mot1 des contes moraux1 des apologues2 mais il faudroit plus de prsence d'esprit que je n'en ai1 et plus de facilit dans la parole pour savoir mettre profit1 pour l'instruction1 le babil de la conversation4 ,sa marche1 plus rapide que celle de mes ides1 me forant presque toujours de parler avant de penser1 m'a souvent suggr des sottises et des inepties que ma raison dsapprouvoit1 et que mon cur dsavouoit mesure qu'elles chappoient de ma bouche1 mais qui1 prcdant mon propre jugement1 ne pouvoient plus tre rformes par sa censure4 ,c'est encore par cette premire et irrsistible impulsion du temprament que1 dans des momens imprvus et rapides1 la honte et la timidit m'arrachent souvent des mensonges auxquels ma volont n'a point de part1 mais qui la prcdent en quelque sorte par la ncessit de rpondre l'instant4 ,l'impression profonde du souvenir de la pauvre ,marion peut bien retenir toujours ceux qui pourroient tre nuisibles d'autres1 mais non pas ceux qui peuvent servir me tirer d'embarras quand il s'agit de moi seul1 ce qui n'est pas moins contre ma conscience et mes principes que ceux qui peuvent influer sur le sort d'autrui4 ,j'atteste le ,ciel que1 si je pouvois l'instant d'aprs retirer le mensonge qui m'excuse1 et dire la vrit qui me charge1 sans me faire un nouvel affront en me rtractant1 je le ferois de tout mon cur2 mais la honte de me prendre ainsi moi-mme en faute me retient encore2 et je me repens trs sincrement de ma faute1 sans nanmoins l'oser rparer4 ,un exemple expliquera mieux ce que je veux dire1 et montrera que je ne mens ni par intrt ni par amour-propre1 encore moins par envie ou par malignit1 mais uniquement par embarras et mauvaise honte1 sachant mme trs bien quelquefois que ce mensonge est connu pour tel et ne peut me servir du tout rien4 ,il y a quelque temps que ,m4 ,f999999 m'engagea1 contre mon usage1 aller1 avec ma femme1 dner1 en manire de pique-nique1 avec lui et ,m4 ,b9999991 chez la dame 9999991 restauratrice1 laquelle et ses deux filles dnrent aussi avec nous4 ,au milieu du dner1 l'ane1 qui est marie depuis peu et qui toit grosse1 s'avisa de me demander brusquement1 et en me fixant1 si j'avois eu des enfans4 ,je rpondis1 en rougissant jusqu'aux yeux1 que je n'avois pas eu ce bonheur4 ,elle sourit malignement en regardant la compagnie2 tout cela n'toit pas bien obscur1 mme pour moi4 ,il est clair d'abord que cette rponse n'est point celle que j'aurois voulu faire1 quand mme j'aurois eu l'intention d'en imposer3 car1 dans la disposition o je voyois les convives1 j'tois bien sr que ma rponse ne changeoit rien leur opinion sur ce point4 ,on s'attendoit cette ngative2 on la provoquoit mme pour jouir du plaisir de m'avoir fait mentir4 ,je n'tois pas assez bouch pour ne pas sentir cela4 ,deux minutes aprs1 la rponse que j'aurois d faire me vint d'elle-mme4 ,voil une question peu discrte1 de la part d'une jeune femme1 un homme qui a vieilli garon4 ,en parlant ainsi1 sans mentir1 sans avoir rougir d'aucun aveu1 je mettois les rieurs de mon ct1 et je lui faisois une petite leon qui1 naturellement1 devoit la rendre un peu moins impertinente me questionner4 ,je ne fis rien de tout cela1 je ne dis point ce qu'il falloit dire1 je dis ce qu'il ne falloit pas et qui ne pouvoit me servir de rien4 ,il est donc certain que ni mon jugement ni ma volont ne dictrent ma rponse1 et qu'elle fut l'effet machinal de mon embarras4 ,autrefois je n'avois point cet embarras1 et je faisois l'aveu de mes fautes avec plus de franchise que de honte1 parce que je ne doutois pas qu'on ne vt ce qui les rachetoit1 et que je sentois au dedans de moi2 mais l'il de la malignit me navre et me dconcerte3 en devenant plus malheureux1 je suis devenu plus timide2 et jamais je n'ai menti que par timidit4 ,je n'ai jamais mieux senti mon aversion naturelle pour le mensonge qu'en crivant mes ,confessions3 car c'est l que les tentations auroient t frquentes et fortes1 pour peu que mon penchant m'et port de ce ct2 mais1 loin d'avoir rien tu1 rien dissimul qui ft ma charge1 par un tour d'esprit que j'ai peine m'expliquer1 et qui vient peut-tre d'loignement pour toute imitation1 je me sentois plutt port mentir dans le sens contraire en m'accusant avec trop de svrit1 qu'en m'excusant avec trop d'indulgence1 et ma conscience m'assure qu'un jour je serai jug moins svrement que je ne me suis jug moi-mme4 ,oui1 je le dis et le sens avec une fire lvation d'me1 j'ai port dans cet crit la bonne foi1 la vracit1 la franchise1 aussi loin1 plus loin mme1 au moins je le crois1 que ne fit jamais aucun autre homme2 sentant que le bien surpassoit le mal1 j'avois mon intrt tout dire1 et j'ai tout dit4 ,je n'ai jamais dit moins2 j'ai dit plus quelquefois1 non dans les faits1 mais dans les circonstances2 et cette espce de mensonge fut plutt l'effet du dlire de l'imagination qu'un acte de volont2 j'ai tort mme de l'appeler mensonge1 car aucune de ces additions n'en fut un4 ,j'crivois mes ,confessions dj vieux1 et dgot des vains plaisirs de la vie que j'avois tous effleurs1 et dont mon cur avoit bien senti le vide4 ,je les crivois de mmoire2 cette mmoire me manquoit souvent ou ne me fournissoit que des souvenirs imparfaits1 et j'en remplissois les lacunes par des dtails que j'imaginois en supplment de ces souvenirs1 mais qui ne leur toient jamais contraires4 ,j'aimois m'tendre sur les momens heureux de ma vie1 et je les embellissois quelquefois des ornemens que de tendres regrets venoient me fournir4 ,je disois les choses que j'avois oublies comme il me sembloit qu'elles avoient d tre1 comme elles avoient t peut-tre en effet1 jamais au contraire de ce que je me rappelois qu'elles avoient t4 ,je prtois quelquefois la vrit des charmes trangers1 mais jamais je n'ai mis le mensonge la place pour pallier mes vices ou pour m'arroger des vertus4 ,que si quelquefois1 sans y songer1 par un mouvement involontaire1 j'ai cach le ct difforme1 en me peignant de profil1 ces rticences ont t bien compenses par d'autres rticences plus bizarres1 qui m'ont souvent fait taire le bien plus soigneusement que le mal4 ,ceci est une singularit de mon naturel qu'il est fort pardonnable aux hommes de ne pas croire1 mais qui1 tout incroyable qu'elle est1 n'en est pas moins relle3 j'ai souvent dit le mal dans toute sa turpitude1 j'ai rarement dit le bien dans tout ce qu'il eut d'aimable1 et souvent je l'ai tu tout fait parce qu'il m'honoroit trop1 et que1 faisant mes ,confessions1 j'aurois l'air d'avoir fait mon loge4 ,j'ai dcrit mes jeunes ans sans me vanter des heureuses qualits dont mon cur toit dou1 et mme en supprimant les faits qui les mettoient trop en vidence4 ,je m'en rappelle ici deux de ma premire enfance1 qui tous deux sont bien venus mon souvenir en crivant1 mais que j'ai rejets l'un et l'autre par l'unique raison dont je viens de parler4 ,j'allois presque tous les dimanches passer la journe aux ,pquis1 chez ,m4 ,fazy1 qui avoit pous une de mes tantes1 et qui avoit l une fabrique d'indiennes4 ,un jour j'tois l'tendage1 dans la chambre de la calandre1 et j'en regardois les rouleaux de fonte2 leur luisant flattoit ma vue2 je fus tent d'y poser mes doigts1 et je les promenois avec plaisir sur le lyce du cylindre1 quand le jeune ,fazy1 s'tant mis dans la roue1 lui donna un demi-quart de tour si adroitement qu'il n'y prit que le bout de mes deux plus longs doigts2 mais c'en fut assez pour qu'ils y fussent crass par le bout1 et que les deux ongles y restassent4 ,je fis un cri perant2 ,fazy dtourne l'instant la roue1 mais les ongles ne restrent pas moins au cylindre1 et le sang ruisseloit de mes doigts4 ,fazy1 constern1 s'crie1 sort de la roue1 m'embrasse1 et me conjure d'apaiser mes cris1 ajoutant qu'il toit perdu4 ,au fort de ma douleur la sienne me toucha2 je me tus1 nous fmes la carpire1 o il m'aida laver mes doigts et tancher mon sang avec de la mousse4 ,il me supplia avec larmes de ne point l'accuser2 je le lui promis1 et le tins si bien que plus de vingt ans aprs personne ne savoit par quelle aventure j'avois deux de mes doigts cicatriss3 car ils le sont demeurs toujours4 ,je fus dtenu dans mon lit plus de trois semaines1 et plus de deux mois hors d'tat de me servir de ma main1 disant toujours qu'une grosse pierre1 en tombant1 m'avoit cras les doigts4 ,magnanime menzogna6 or quando il vero ,s bello1 che si possa a te preporre6 ,cet accident me fut pourtant bien sensible par la circonstance1 car c'toit le temps des exercices1 o l'on faisoit manuvrer la bourgeoisie1 et nous avions fait un rang de trois autres enfans de mon ge1 avec lesquels je devois1 en uniforme1 faire l'exercice avec la compagnie de mon quartier4 ,j'eus la douleur d'entendre le tambour de la compagnie1 passant sous ma fentre avec mes trois camarades1 tandis que j'tois dans mon lit4 ,mon autre histoire est toute semblable1 mais d'un ge plus avanc4 ,je jouois au mail1 ,plain-,palais1 avec un de mes camarades appel ,plince4 ,nous prmes querelle au jeu2 nous nous battmes1 et1 durant le combat1 il me donna1 sur la tte nue1 un coup de mail si bien appliqu que d'une main plus forte il m'et fait sauter la cervelle4 ,je tombe l'instant4 ,je ne vis de ma vie une agitation pareille celle de ce pauvre garon voyant mon sang ruisseler dans mes cheveux4 ,il crut m'avoir tu4 ,il se prcipite sur moi1 m'embrasse1 me serre troitement en fondant en larmes et poussant des cris perants4 ,je l'embrassois aussi de toute ma force1 en pleurant comme lui1 dans une motion confuse qui n'toit pas sans quelque douceur4 ,enfin il se mit en devoir d'tancher mon sang qui continuoit de couler2 et1 voyant que nos deux mouchoirs n'y pouvoient suffire1 il m'entrana chez sa mre1 qui avoit un petit jardin prs de l4 ,cette bonne dame faillit se trouver mal en me voyant dans cet tat2 mais elle sut conserver ses forces pour me panser2 et1 aprs avoir bien bassin ma plaie1 elle y appliqua des fleurs de lis macres dans l'eau-de-vie1 vulnraire excellent et trs usit dans notre pays4 ,ses larmes et celles de son fils pntrrent mon cur au point que longtemps je la regardois comme ma mre1 et son fils comme mon frre1 jusqu' ce qu'ayant perdu l'un et l'autre de vue1 je les oubliai peu peu4 ,je gardai le mme secret sur cet accident que sur l'autre1 et il m'en est arriv cent autres de pareille nature1 en ma vie1 dont je n'ai pas mme t tent de parler dans mes ,confessions1 tant j'y cherchois peu l'art de faire valoir le bien que je sentois dans mon caractre4 ,non1 quand j'ai parl contre la vrit qui m'toit connue1 ce n'a jamais t qu'en choses indiffrentes1 et plus ou par l'embarras de parler1 ou pour le plaisir d'crire1 que par aucun motif d'intrt pour moi1 ni d'avantage ou de prjudice d'autrui2 et quiconque lira mes ,confessions impartialement1 si jamais cela arrive1 sentira que les aveux que j'y fais sont plus humilians1 plus pnibles faire1 que ceux d'un mal plus grand1 mais moins honteux dire1 et que je n'ai pas dit parce que je ne l'ai pas fait4 ,il suit de toutes ces rflexions que la profession de vracit que je me suis faite a plus son fondement sur des sentimens de droiture et d'quit que sur la ralit des choses1 et que j'ai plus suivi1 dans la pratique1 les directions morales de ma conscience que les notions abstraites du vrai et du faux4 ,j'ai souvent dbit bien des fables1 mais j'ai trs rarement menti4 ,en suivant ces principes1 j'ai donn sur moi beaucoup de prise aux autres1 mais je n'ai fait tort qui que ce ft1 et je ne me suis point attribu moi-mme plus d'avantage qu'il ne m'en toit d4 ,c'est uniquement par l1 ce me semble1 que la vrit est une vertu4 ,a tout autre gard elle n'est pour nous qu'un tre mtaphysique dont il ne rsulte ni bien ni mal4 ,je ne sens pourtant pas mon cur assez content de ces distinctions pour me croire tout fait irrprhensible4 ,en pesant avec tant de soin ce que je devois aux autres1 ai-je assez examin ce que je me devois moi-mme8 ,s'il faut tre juste pour autrui1 il faut tre vrai pour soi2 c'est un hommage que l'honnte homme doit rendre sa propre dignit4 ,quand la strilit de ma conversation me foroit d'y suppler par d'innocentes fictions1 j'avois tort1 parce qu'il ne faut point1 pour amuser autrui1 s'avilir soi-mme2 et quand1 entran par le plaisir d'crire1 j'ajoutois des choses relles des ornemens invents1 j'avois plus de tort encore1 parce que orner la vrit par des fables1 c'est en effet la dfigurer4 ,mais ce qui me rend plus inexcusable est la devise que j'avois choisie4 ,cette devise m'obligeoit plus que tout autre homme une profession plus troite de la vrit1 et il ne suffisoit pas que je lui sacrifiasse partout mon intrt et mes penchans1 il falloit lui sacrifier aussi ma foiblesse et mon naturel timide4 ,il falloit avoir le courage et la force d'tre vrai toujours1 en toute occasion1 et qu'il ne sortt jamais ni fictions ni fables d'une bouche et d'une plume qui s'toient particulirement consacres la vrit4 ,voil ce que j'aurois d me dire en prenant cette fire devise1 et me rpter sans cesse tant que j'osai la porter4 ,jamais la fausset ne dicta mes mensonges1 ils sont tous venus de foiblesse1 mais cela m'excuse trs mal4 ,avec une me foible on peut tout au plus se garantir du vice2 mais c'est tre arrogant et tmraire d'oser professer de grandes vertus4 ,voil des rflexions qui probablement ne me seroient jamais venues dans l'esprit si l'abb ,royou ne me les et suggres4 ,il est bien tard1 sans doute1 pour en faire usage2 mais il n'est pas trop tard au moins pour redresser mon erreur et remettre ma volont dans la rgle3 car c'est dsormais tout ce qui dpend de moi4 ,en ceci donc1 et en toutes choses semblables1 la maxime de ,solon est applicable tous les ges1 et il n'est jamais trop tard pour apprendre1 mme de ses ennemis1 tre sage1 vrai1 modeste1 et moins prsumer de soi4 ,figure #aj ,figure #aa ,,cinqui,,me ,,promenade ,de toutes les habitations o j'ai demeur 7et j'en ai eu de charmantes71 aucune ne m'a rendu si vritablement heureux et ne m'a laiss de si tendres regrets que l'le de ,saint-,pierre au milieu du lac de ,bienne4 ,cette petite le1 qu'on appelle ,neuchtel l'le de ,la ,motte1 est bien peu connue1 mme en ,suisse4 ,aucun voyageur1 que je sache1 n'en fait mention4 ,cependant elle est trs agrable1 et singulirement situe pour le bonheur d'un homme qui aime se circonscrire3 car1 quoique je sois peut-tre le seul au monde qui sa destine en ait fait une loi1 je ne puis croire tre le seul qui ait un got si naturel1 quoique je ne l'aie trouv jusqu'ici chez nul autre4 ,les rives du lac de ,bienne sont plus sauvages et romantiques que celles du lac de ,genve1 parce que les rochers et les bois y bordent l'eau de plus prs2 mais elles ne sont pas moins riantes4 ,s'il y a moins de culture de champs et de vignes1 moins de villes et de maisons1 il y a aussi plus de verdure naturelle1 plus de prairies1 d'asiles ombrags de bocages1 des contrastes plus frquens et des accidens plus rapprochs4 ,comme il n'y a pas sur ces heureux bords de grandes routes commodes pour les voitures1 le pays est peu frquent par les voyageurs2 mais il est intressant pour des contemplatifs solitaires qui aiment s'enivrer loisir des charmes de la nature1 et se recueillir dans un silence que ne trouble aucun autre bruit que le cri des aigles1 le ramage entrecoup de quelques oiseaux1 et le roulement des torrens qui tombent de la montagne4 ,ce beau bassin1 d'une forme presque ronde1 enferme dans son milieu deux petites les1 l'une habite et cultive1 d'environ une demi-lieue de tour2 l'autre plus petite1 dserte et en friche1 et qui sera dtruite la fin par les transports de la terre qu'on en te sans cesse pour rparer les dgts que les vagues et les orages font la grande4 ,c'est ainsi que la substance du foible est toujours employe au profit du puissant4 ,il n'y a dans l'le qu'une seule maison1 mais grande1 agrable et commode1 qui appartient l'hpital de ,berne1 ainsi que l'le1 et o loge un receveur avec sa famille et ses domestiques4 ,il y entretient une nombreuse basse-cour1 une volire1 et des rservoirs pour le poisson4 ,l'le1 dans sa petitesse1 est tellement varie dans ses terrains et ses aspects qu'elle offre toutes sortes de sites et souffre toutes sortes de cultures4 ,on y trouve des champs1 des vignes1 des bois1 des vergers1 de gras pturages ombrags de bosquets et bords d'arbrisseaux de toute espce1 dont le bord des eaux entretient la fracheur2 une haute terrasse plante de deux rangs d'arbres borde ,pile dans sa longueur1 et dans le milieu de cette terrasse on a bti un joli salon o les habitans des rives voisines se rassemblent et viennent danser les dimanches durant les vendanges4 ,c'est dans cette le que je me rfugiai aprs la lapidation de ,motiers4 ,j'en trouvai le sjour si charmant1 j'y menois une vie si convenable mon humeur1 que1 rsolu d'y finir mes jours1 je n'avois d'autre inquitude sinon qu'on ne me laisst pas excuter ce projet qui ne s'accordoit pas avec celui de m'entraner en ,angleterre1 dont je sentois dj les premiers effets4 ,dans les pressentimens qui m'inquitoient1 j'aurois voulu qu'on m'et fait de cet asile une prison perptuelle1 qu'on m'y et confin pour toute ma vie1 et qu'en m'tant toute puissance et tout espoir d'en sortir1 on m'et interdit toute espce de communication avec la terre ferme1 de sorte qu'ignorant tout ce qui se faisoit dans le monde1 j'en eusse oubli l'existence et qu'on y et oubli la mienne aussi4 ,on ne m'a laiss passer gure que deux mois dans cette le1 mais j'y aurois pass deux ans1 deux sicles1 et toute l'ternit1 sans m'y ennuyer un moment1 quoique je n'y eusse1 avec ma compagne1 d'autre socit que celle du receveur1 de sa femme et de ses domestiques1 qui tous toient la vrit de trs bonnes gens1 et rien de plus2 mais c'toit prcisment ce qu'il me falloit4 ,je compte ces deux mois pour le temps le plus heureux de ma vie1 et tellement heureux qu'il m'et suffi durant toute mon existence1 sans laisser natre un seul instant dans mon me le dsir d'un autre tat4 ,quel toit donc ce bonheur1 et en quoi consistoit sa jouissance8 ,je le donnerois deviner tous les hommes de ce sicle sur la description de la vie que j'y menois4 ,le prcieux far niente fut la premire et la principale de ces jouissances que je voulus savourer dans toute sa douceur1 et tout ce que je fis durant mon sjour ne fut en effet que l'occupation dlicieuse et ncessaire d'un homme qui s'est dvou l'oisivet4 ,l'espoir qu'on ne demanderoit pas mieux que de me laisser dans ce sjour isol o je m'tois enlac de moi-mme1 dont il m'toit impossible de sortir sans assistance et sans tre bien aperu1 et o je ne pouvois avoir ni communication ni correspondance que par le concours des gens qui m'entouroient2 cet espoir1 dis-je1 me donnoit celui d'y finir mes jours plus tranquillement 'que je ne les avois passs2 et l'ide que j'aurois le temps de m'y arranger tout loisir fit que je commenai par n'y faire aucun arrangement4 ,transport l brusquement1 seul et nu1 j'y fis venir successivement ma gouvernante1 mes livres et mon petit quipage1 dont j'eus le plaisir de ne rien dballer1 laissant mes caisses et mes malles comme elles toient arrives1 et vivant dans l'habitation o je comptois achever mes jours comme dans une auberge dont j'aurois d partir le lendemain4 ,toutes choses1 telles qu'elles toient1 alloient si bien que vouloir les mieux ranger toit y gter quelque chose4 ,un de mes plus grands dlices toit surtout de laisser toujours mes livres bien encaisss1 et de n'avoir point d'critoire4 ,quand de malheureuses lettres me foroient de prendre la plume pour y rpondre1 j'empruntois en murmurant l'critoire du receveur1 et je me htois de la rendre1 dans la vaine esprance de n'avoir plus besoin de la remprunter4 ,au lieu de ces tristes paperasses et de toute cette bouquinerie1 j'emplissois ma chambre de fleurs et de foin1 car j'tois alors dans ma premire ferveur de botanique1 pour laquelle le docteur d',ivernois m'avoit inspir un got qui bientt devint passion4 ,ne voulant plus d'uvre de travail1 il m'en falloit une d'amusement qui me plt et qui ne me donnt de peine que celle qu'aime prendre un paresseux4 ,j'entrepris de faire la ,flora petrinsularis1 et de dcrire toutes les plantes de l'le1 sans en omettre une seule1 avec un dtail suffisant pour m'occuper le reste de mes jours4 ,on dit qu'un ,allemand a fait un livre sur un zeste de citron2 j'en aurois fait un sur chaque gramen des prs1 sur chaque mousse des bois1 sur chaque lichen qui tapisse les rochers2 enfin je ne voulois pas laisser un poil d'herbe1 pas un atome vgtal qui ne ft amplement dcrit4 ,en consquence de ce beau projet1 tous les matins1 aprs le djeuner1 que nous faisions tous ensemble1 j'allois1 une loupe la main1 et mon ,systema natur sous le bras1 visiter un canton de l'le1 que j'avois pour cet effet divise en petits carrs1 dans l'intention de les parcourir l'un aprs l'autre en chaque saison4 ,rien n'est plus singulier que les ravissemens1 les extases que j'prouvois chaque observation que je faisois sur la structure et l'organisation vgtale1 et sur le jeu des parties sexuelles dans la fructification1 dont le systme toit alors tout fait nouveau pour moi4 ,la distinction des caractres gnriques1 dont je n'avois pas auparavant la moindre ide1 m'enchantoit en les vrifiant sur les espces communes1 en attendant qu'il s'en offrt moi de plus rares4 ,la fourchure des deux longues tamines de la brunelle1 le ressort de celles de l'ortie et de la paritaire1 l'explosion du fruit de la balsamine et de la capsule du buis1 mille petits jeux de la fructification1 que j'observois pour la premire fois1 me combloient de joie1 et j'allois demandant si l'on avoit vu les cornes de la brunelle1 comme ,la ,fontaine demandoit si l'on avoit lu ,habacuc4 ,au bout de deux ou trois heures je m'en revenois charg d'une ample moisson1 provision d'amusement pour l'aprs-dne au logis1 en cas de pluie4 ,j'employois le reste de la matine aller avec le receveur1 sa femme et ,thrse visiter leurs ouvriers et leur rcolte1 mettant le plus souvent la main l'uvre avec eux2 et souvent des ,bernois qui me venoient voir m'ont trouv juch sur de grands arbres1 ceint d'un sac que je remplissois de fruits1 et que je dvalois ensuite terre avec une corde4 ,l'exercice que j'avois fait dans la matine et la bonne humeur qui en est insparable me rendoient le repos du dner trs agrable2 mais quand il se prolongeoit trop1 et que le beau temps m'invitoit1 je ne pouvois si longtemps attendre1 et1 pendant qu'on toit encore table1 je m'esquivois et j'allois me jeter seul dans un bateau que je conduisois au milieu du lac quand l'eau toit calme2 et l1 m'tendant tout de mon long dans le bateau1 les yeux tourns vers le ciel1 je me laissois aller et driver lentement au gr de l'eau1 quelquefois pendant plusieurs heures1 plong dans mille rveries confuses1 mais dlicieuses1 t qui1 sans avoir aucun objet bien dtermin ni constant1 ne laissoient pas d'tre1 mon gr1 cent fois prfrables tout ce que j'avois trouv de plus doux dans ce qu'on appelle les plaisirs de la vie4 ,souvent averti par le baisser du soleil de l'heure de la retraite1 je me trouvois si loin de l'le que j'tois forc de travailler de toute ma force pour arriver avant la nuit close4 ,d'autres fois1 au lieu de m'carter en pleine eau1 je me plaisois ctoyer les verdoyantes rives de l'le1 dont les limpides eaux et les ombrages frais m'ont souvent engag m'y baigner4 ,mais une de mes navigations les plus frquentes toit d'aller de la grande la petite le1 d'y dbarquer1 et d'y passer l'aprs-dne1 tantt des promenades trs circonscrites au milieu des marceaux1 des bourdaines1 des persicaires1 des arbrisseaux de toute espce1 et tantt m'tablissant au sommet d'un tertre sablonneux1 couvert de gazon1 de serpolet1 de fleurs1 mme d'esparcette1 et de trfles qu'on y avoit vraisemblablement sems autrefois1 et trs propres loger des lapins1 qui pouvoient l multiplier en paix sans rien craindre1 et sans nuire rien4 ,je donnai cette ide au receveur1 qui fit venir de ,neuchtel des lapins mles et femelles1 et nous allmes en grande pompe1 sa femme1 une de ses surs1 ,thrse et moi1 les tablir dans la petite le1 o ils commenoient peupler avant mon dpart1 et o ils auront prospr sans doute1 s'ils ont pu soutenir la rigueur des hivers4 ,la fondation de cette petite colonie fut une fte4 ,le pilote des ,argonautes n'toit pas plus fier que moi1 menant en triomphe la compagnie et les lapins de la grande le la petite1 et je notois avec orgueil que la receveuse1 qui redoutoit l'eau l'excs et s'y trouvoit toujours mal1 s'embarqua sous ma conduite avec confiance1 et ne montra nulle peur durant la traverse4 ,quand le lac agit ne me permettoit pas la navigation1 je passois mon aprs-midi parcourir l'le1 en herborisant droite et gauche2 m'asseyant tantt dans les rduits les plus rians et les plus solitaires pour y rver mon aise1 tantt sur les terrasses et les tertres1 pour parcourir des yeux le superbe et ravissant coup d'il du lac et de ses rivages1 couronns d'un ct par des montagnes prochaines1 et de l'autre largis en riches et fertiles plaines1 dans lesquelles la vue s'tendoit jusqu'aux montagnes bleutres plus loignes qui la bornoient4 ,quand le soir approchoit1 je descendois des cimes de l'le1 et j'allois volontiers m'asseoir au bord du lac1 sur la grve1 dans quelque asile cach2 l1 le bruit des vagues et l'agitation de l'eau1 fixant mes sens et chassant de mon me toute autre agitation1 la plongeoient dans une rverie dlicieuse1 o la nuit me surprenoit souvent sans que je m'en fusse aperu4 ,le flux et le reflux de cette eau1 son bruit continu1 mais renfl par intervalles1 frappant sans relche mon oreille et mes yeux1 supploient aux mouvemens internes que la rverie teignoit en moi1 et suffisoient pour me faire sentir avec plaisir mon existence1 sans prendre la peine de penser4 ,de temps autre naissoit quelque foible et courte rflexion sur l'instabilit des choses de ce monde1 dont la surface des eaux m'offroit l'image2 mais bientt ces impressions lgres s'effaoient dans l'uniformit du mouvement continu qui me beroit1 et qui1 sans aucun concours actif de mon me1 ne laissoit pas de m'attacher au point qu'appel par l'heure et par le signal convenu1 je ne pouvois m'arracher de l sans efforts4 ,aprs le souper1 quand la soire toit belle1 nous allions encore tous ensemble faire quelque tour de promenade sur la terrasse1 pour y respirer l'air du lac et la fracheur4 ,on se reposoit dans le pavillon1 on rioit1 on causoit1 on chantoit quelque vieille chanson qui valoit bien le tortillage moderne1 et enfin l'on s'alloit coucher content de sa journe1 et n'en dsirant qu'une semblable pour le lendemain4 ,telle est1 laissant part les visites imprvues et importunes1 la manire dont j'ai pass mon temps dans cette le1 durant le sjour que j'y ai fait4 ,qu'on me dise prsent ce qu'il y a l d'assez attrayant pour exciter dans mon cur des regrets si vifs1 si tendres et si durables1 qu'au bout de quinze ans il m'est impossible de songer cette habitation chrie sans m'y sentir chaque fois transporter encore par les lans du dsir4 ,j'ai remarqu dans les vicissitudes d'une longue vie que les poques des plus douces jouissances et des plaisirs les plus vifs ne sont pourtant pas celles dont le souvenir m'attire et me touche le plus4 ,ces courts momens de dlire et de passion1 quelque vifs qu'ils puissent tre1 ne sont cependant1 et par leur vivacit mme1 que des points bien clairsems dans la ligne de la vie4 ,ils sont trop rares et trop rapides pour constituer un tat2 et le bonheur que mon cur regrette n'est point compos d'instans fugitifs1 mais un tat simple et permanent1 qui n'a rien de vif en lui-mme1 mais dont la dure accrot le charme1 au point d'y trouver enfin la suprme flicit4 ,tout est dans un flux continuel sur la terre4 ,rien n'y garde une forme constante et arrte1 et nos affections1 qui s'attachent aux choses extrieures1 passent et changent ncessairement comme elles4 ,toujours en avant ou en arrire de nous1 elles rappellent le pass1 qui n'est plus1 ou prviennent l'avenir1 qui souvent ne doit point tre3 il n'y a rien l de solide quoi le cur se puisse attacher4 ,aussi n'a-t-on gure ici-bas que du plaisir qui passe2 pour le bonheur qui dure1 je doute qu'il y soit connu4 ,a peine est-il1 dans nos plus vives jouissances1 un instant o le cur puisse vritablement nous dire3 ,je voudrois que cet instant durt toujours4 ,et comment peut-on appeler bonheur un tat fugitif qui nous laisse encore le cur inquiet et vide1 qui nous fait regretter quelque chose avant1 ou dsirer encore quelque chose aprs8 ,mais1 s'il est un tat o l'me trouve une assiette assez solide pour s'y reposer tout entire1 et rassembler l tout son tre1 sans avoir besoin de rappeler le pass ni d'enjamber sur l'avenir1 o le temps ne soit rien pour elle1 o le prsent dure toujours1 sans nanmoins marquer sa dure et sans aucune trace de succession1 sans aucun autre sentiment de privation ni de jouissance1 de plaisir ni de peine1 de dsir ni de crainte que celui seul de notre existence1 et que ce sentiment seul puisse la remplir tout entire2 tant que cet tat dure1 celui qui s'y trouve peut s'appeler heureux non d'un bonheur imparfait1 pauvre et relatif1 tel que celui qu'on trouve dans les plaisirs de la vie1 mais d'un bonheur suffisant1 parfait et plein1 qui ne laisse dans l'me aucun vide qu'elle sente le besoin de remplir4 ,tel est l'tat o je me suis trouv souvent l'le de ,saint-,pierre1 dans mes rveries solitaires1 soit couch dans mon bateau que je laissois driver au gr de l'eau1 soit assis sur les rives du lac agit1 soit ailleurs1 au bord d'une belle rivire ou d'un ruisseau murmurant sur le gravier4 ,de quoi jouit-on dans une pareille situation8 ,de rien d'extrieur soi1 de rien sinon de soi-mme et de sa propre existence2 tant que cet tat dure1 on se suffit soi-mme1 comme ,dieu4 ,le sentiment de l'existence dpouill de toute autre affection est par lui-mme un sentiment prcieux de contentement et de paix1 qui suffiroit seul pour rendre cette existence chre et douce qui sauroit carter de soi toutes les impressions sensuelles et terrestres qui viennent sans cesse nous en distraire et en troubler ici-bas la douceur4 ,mais la plupart des hommes1 agits de passions continuelles1 connoissent peu cet tat1 et1 ne l'ayant got qu'imparfaitement durant peu d'instans1 n'en conservent qu'une ide obscure et confuse qui ne leur en fait pas sentir le charme4 ,il ne seroit pas mme bon1 dans la prsente constitution des choses1 qu'avides de ces douces extases ils s'y dgotassent de la vie active dont leurs besoins toujours renaissans leur prescrivent le devoir4 ,mais un infortun qu'on a retranch de la socit humaine1 et qui ne peut plus rien faire ici-bas d'utile et de bon pour autrui ni pour soi1 peut trouver1 dans cet tat1 toutes les flicits humaines des ddommagemens que la fortune et les hommes ne lui sauroient ter4 ,il est vrai que ces ddommagemens ne peuvent tre sentis par toutes les mes1 ni dans toutes les situations4 ,il faut que le cur soit en paix1 et qu'aucune passion n'en vienne troubler le calme4 ,il y faut des dispositions de la part de celui qui les prouve2 il en faut dans le concours des objets environnans4 ,il n'y faut ni un repos absolu1 ni trop d'agitation1 mais un mouvement uniforme et modr1 qui n'ait ni secousses ni intervalles4 ,sans mouvement la vie n'est qu'une lthargie4 ,si le mouvement est ingal ou trop fort1 il rveille2 en nous rappelant aux objets environnans1 il dtruit le charme de la rverie1 et nous arrache d'au dedans de nous1 pour nous remettre l'instant sous le joug de la fortune et des hommes et nous rendre au sentiment de nos malheurs4 ,un silence absolu porte la tristesse4 ,il offre une image de la mort3 alors le secours d'une imagination riante est ncessaire et se prsente assez naturellement ceux que le ,ciel en a gratifis4 ,le mouvement qui ne vient pas du dehors se fait alors au dedans de nous4 ,le repos est moindre1 il est vrai1 mais il est aussi plus agrable quand de lgres et douces ides1 sans agiter le fond de l'me1 ne font pour ainsi dire qu'en effleurer la surface4 ,il n'en faut qu'assez pour se souvenir de soi-mme en oubliant tous ses maux4 ,cette espce de rverie peut se goter partout o l'on peut tre tranquille1 et j'ai souvent pens qu' la ,bastille1 et mme dans un cachot o nul objet n'et frapp ma vue1 j'aurois encore pu rver agrablement4 ,mais il faut avouer que cela se faisoit bien mieux et plus agrablement dans une le fertile et solitaire1 naturellement circonscrite et spare du reste du monde1 o rien ne m'offroit que des images riantes2 o rien ne me rappeloit des souvenirs attristans2 o la socit du petit nombre d'habitans toit liante et douce1 sans tre intressante au point de m'occuper incessamment2 o je pouvois enfin me livrer tout le jour1 sans obstacles et sans soins1 aux occupations de mon got ou la plus molle oisivet4 ,l'occasion sans doute toit belle pour un rveur1 qui1 sachant se nourrir d'agrables chimres au milieu des objets les plus dplaisans1 pouvoit s'en rassasier son aise en y faisant concourir tout ce qui frappoit rellement ses sens4 ,en sortant d'une longue et douce rverie1 me voyant entour de verdure1 de fleurs1 d'oiseaux1 et laissant errer mes yeux au loin sur les romanesques rivages qui bordoient une vaste tendue d'eau claire et cristalline1 j'assimilois mes fictions tous ces aimables objets2 et1 me trouvant enfin ramen par degrs moi-mme et ce qui m'entouroit1 je ne pouvois marquer le point de sparation des fictions aux ralits1 tant tout concouroit galement me rendre chre la vie recueillie et solitaire que je menois dans ce beau sjour6 ,que ne peut-elle renatre encore6 que ne puis-je aller finir mes jours dans cette le chrie1 sans en ressortir jamais1 ni jamais y revoir aucun habitant du continent qui me rappelt le souvenir des calamits de toute espce qu'ils se plaisent rassembler sur moi depuis tant d'annes6 ,ils seroient bientt oublis pour jamais3 sans doute ils ne m'oublieroient pas de mme2 mais que m'importeroit1 pourvu qu'ils n'eussent aucun accs pour y venir troubler mon repos8 ,dlivr de toutes les passions terrestres qu'engendre le tumulte de la vie sociale1 mon me s'lanceroit frquemment au-dessus de cette atmosphre1 et commerceroit d'avance avec les intelligences clestes1 dont elle espre aller augmenter le nombre dans peu de temps4 ,les hommes se garderont1 je le sais1 de me rendre un si doux asile1 o ils n'ont pas voulu me laisser4 ,mais ils ne m'empcheront pas du moins de m'y transporter chaque jour sur les ailes de l'imagination1 et d'y goter durant quelques heures le mme plaisir que si je l'habitois encore4 ,ce que j'y ferois de plus doux seroit d'y rver mon aise4 ,en rvant que j'y suis ne fais-je pas la mme chose8 ,je fais mme plus1 l'attrait d'une rverie abstraite et monotone je joins des images charmantes qui la vivifient4 ,leurs objets chappoient souvent mes sens dans mes extases2 et maintenant plus ma rverie est profonde1 plus elle me les peint vivement4 ,je suis souvent plus au milieu d'eux1 et plus agrablement encore1 que quand j'y tois rellement4 ,le malheur est qu' mesure que l'imagination s'attidit1 cela vient avec plus de peine1 et ne dure pas si longtemps4 ,hlas6 c'est quand on commence quitter sa dpouille qu'on en est le plus offusqu6 ,figure #ab ,figure #ac ,,sixi,,me ,,promenade ,nous n'avons gure de mouvement machinal dont nous ne puissions trouver la cause dans notre cur1 si nous savions bien l'y chercher4 ,hier1 en passant sur le nouveau boulevard pour aller herboriser le long de la ,bivre1 du ct de ,gentilly1 je fis le crochet droite en approchant de la barrire d',enfer1 et1 m'cartant dans la campagne1 j'allai1 par la route de ,fontainebleau1 gagner les hauteurs qui bordent cette petite rivire4 ,cette marche toit fort indiffrente en elle-mme2 mais1 en me rappelant que j'avois fait plusieurs fois machinalement le mme dtour1 j'en recherchai la cause en moi-mme1 et je ne pus m'empcher de rire quand je vins la dmler4 ,dans un coin du boulevard1 la sortie de la barrire d',enfer1 s'tablit journellement en t une femme qui vend du fruit1 de la tisane et des petits pains4 ,cette femme a un petit garon fort gentil1 mais boiteux1 qui1 clopinant avec ses bquilles1 s'en va d'assez bonne grce demandant l'aumne aux passans4 ,j'avois fait une espce de connoissance avec ce petit bonhomme2 il ne manquoit pas1 chaque fois que je passois1 de venir me faire son petit compliment1 toujours suivi de ma petite offrande4 ,les premires fois je fus charm de le voir1 je lui donnois de trs bon cur1 et je continuai quelque temps de le faire avec le mme plaisir1 y joignant mme le plus souvent celui d'exciter et d'couter son petit babil1 que je trouvois agrable4 ,ce plaisir1 devenu par degrs habitude1 se trouva1 je ne sais comment1 transform dans une espce de devoir dont je sentis bientt la gne1 surtout cause de la harangue prliminaire qu'il falloit couter1 et dans laquelle il ne manquoit jamais de m'appeler souvent ,m4 ,rousseau1 pour montrer qu'il me connoissoit bien2 ce qui m'apprenoit assez au contraire qu'il ne me connoissoit pas plus que ceux qui l'avoient instruit4 ,ds lors je passai par l moins volontiers1 et enfin je pris machinalement l'habitude de faire le plus souvent un dtour quand j'approchois de cette traverse4 ,voil ce que je dcouvris en y rflchissant1 car rien de tout cela ne s'toit offert jusqu'alors distinctement ma pense4 ,cette observation m'en a rappel successivement des multitudes d'autres1 qui m'ont bien confirm que les vrais et premiers motifs de la plupart de mes actions ne me sont pas aussi clairs moi-mme que je me l'tois longtemps figur3 je sais et je sens que faire du bien est le plus vrai bonheur que le cur humain puisse goter2 mais il y a longtemps que ce bonheur a t mis hors de ma porte1 et ce n'est pas dans un aussi misrable sort que le mien qu'on peut esprer de placer avec choix et avec fruit une seule action rellement bonne4 ,le plus grand soin de ceux qui rglent ma destine ayant t que tout ne ft pour moi que fausse et trompeuse apparence1 un motif de vertu n'est jamais qu'un leurre qu'on me prsente pour m'attirer dans le pige o l'on veut m'enlacer4 ,je sais cela2 je sais que le seul bien qui soit dsormais en ma puissance est de m'abstenir d'agir1 de peur de mal faire sans le vouloir et sans le savoir4 ,mais il fut des temps plus heureux o1 suivant les mouvemens de mon cur1 je pouvois quelquefois rendre un autre cur content1 et je me dois l'honorable tmoignage que1 chaque fois que j'ai pu goter ce plaisir1 je l'ai trouv plus doux qu'aucun autre3 ce penchant fut vif1 vrai1 pur2 et rien1 dans mon plus secret intrieur1 ne l'a jamais dmenti4 ,cependant j'ai senti souvent le poids de mes propres bienfaits par la chane des devoirs qu'ils entranoient leur suite3 alors le plaisir a disparu1 et je n'ai plus trouv dans la continuation des mmes soins qui m'avoient d'abord charm qu'une gne presque insupportable4 ,durant mes courtes prosprits beaucoup de gens recouroient moi1 et jamais1 dans tous les services que je pus leur rendre1 aucun d'eux ne fut conduit4 ,mais de ces premiers bienfaits1 verss avec effusion de cur1 naissoient des chanes d'engagemens successifs que je n'avois pas prvus et dont je ne pouvois plus secouer le joug3 mes premiers services n'toient1 aux yeux de ceux qui les recevoient1 que les arrhes de ceux qui les dvoient suivre2 et1 ds que quelque infortun avoit jet sur moi le grappin d'un bienfait reu1 c'en toit fait dsormais1 et ce premier bienfait1 libre et volontaire1 devenoit un droit indfini tous ceux dont il pouvoit avoir besoin dans la suite1 sans que l'impuissance mme sufft pour m'en affranchir4 ,voil comment des jouissances trs douces se transformoient pour moi dans la suite en d'onreux assujettissemens4 ,ces chanes cependant ne me parurent pas trs pesantes tant qu'ignor du public je vcus dans l'obscurit2 mais1 quand une fois ma personne fut affiche par mes crits1 faute grave sans doute1 mais plus qu'expie par mes malheurs1 ds lors je devins le bureau gnral d'adresse de tous les souffreteux ou soi-disant tels1 de tous les aventuriers qui cherchoient des dupes1 de tous ceux qui1 sous prtexte du grand crdit qu'ils feignoient de m'attribuer1 vouloient s'emparer de moi de manire ou d'autre4 ,c'est alors que j'eus lieu de connotre que tous les penchans de la nature1 sans en excepter la bienfaisance elle-mme1 ports ou suivis dans la socit sans prudence et sans choix1 changent de nature1 et deviennent souvent aussi nuisibles qu'ils toient utiles dans leur premire direction4 ,tant de cruelles expriences changrent peu peu mes premires dispositions1 ou plutt1 les renfermant enfin dans leurs vritables bornes1 elles m'apprirent suivre moins aveuglment mon penchant bien faire1 lorsqu'il ne servoit qu' favoriser la mchancet d'autrui4 ,mais je n'ai point regret ces mmes expriences1 puisqu'elles m'ont procur1 par la rflexion1 de nouvelles lumires sur la connoissance de moi-mme et sur les vrais motifs de ma conduite en mille circonstances sur lesquelles je me suis si souvent fait illusion3 j'ai vu que1 pour bien faire avec plaisir1 il falloit que j'agisse librement1 sans contrainte1 et que1 pour m'ter toute la douceur d'une bonne uvre1 il suffisoit qu'elle devnt un devoir pour moi4 ,ds lors le poids de l'obligation me fait un fardeau des plus douces jouissances2 et1 comme je l'ai dit dans l'mile1 ce que je crois1 j'eusse t chez les ,turcs un mauvais mari l'heure o le cri public les appelle remplir les devoirs de leur tat4 ,voil ce qui modifie beaucoup l'opinion que j'eus longtemps de ma propre vertu1 car il n'y en a point suivre ses penchans et se donner1 quand ils nous y portent1 le plaisir de bien faire2 mais elle consiste les vaincre quand le devoir le commande pour faire ce qu'il nous prescrit1 et voil ce que j'ai su moins faire qu'homme du monde4 ,n sensible et bon1 portant la piti jusqu' la foiblesse1 et me sentant exalter l'me par tout ce qui tient la gnrosit1 je fus humain1 bienfaisant1 secourable1 par got1 par passion mme1 tant qu'on n'intressa que mon cur2 j'eusse t le meilleur et le plus clment des hommes si j'en avois t le plus puissant2 et1 pour teindre en moi tout dsir de vengeance1 il m'et suffi de pouvoir me venger4 ,j'aurois mme t juste sans peine contre mon propre intrt2 mais contre celui des personnes qui m'toient chres je n'aurois pu me rsoudre l'tre4 ,ds que mon devoir et mon cur toient en contradiction1 le premier eut rarement la victoire1 moins qu'il ne fallt seulement que m'abstenir3 alors j'tois fort le plus souvent2 mais agir contre mon penchant me fut toujours impossible4 ,que ce soient les hommes1 le devoir ou mme la ncessit qui commandent1 quand mon cur se tait1 ma volont reste sourde1 et je ne saurois obir3 je vois le mal qui me menace1 et je le laisse arriver plutt que de m'agiter pour le prvenir4 ,je commence quelquefois avec effort2 mais cet effort me lasse et m'puise bien vite3 je ne saurois continuer4 ,en toute chose imaginable1 ce que je ne fais pas avec plaisir m'est bientt impossible faire4 ,il y a plus3 la contrainte1 d'accord avec mon dsir1 suffit pour l'anantir et le changer en rpugnance1 en aversion mme1 pour peu qu'elle agisse trop fortement3 et voil ce qui me rend pnible la bonne uvre qu'on exige1 et que je faisois de moi-mme lorsqu'on ne l'exigeoit pas4 ,un bienfait purement gratuit est certainement une uvre que j'aime faire2 mais1 quand celui qui l'a reu s'en fait un titre pour en exiger la continuation sous peine de sa haine1 quand il me fait une loi d'tre jamais son bienfaiteur1 pour avoir d'abord pris plaisir l'tre1 ds lors la gne commence et le plaisir s'vanouit4 ,ce que je fais alors quand je cde est foiblesse et mauvaise honte2 mais la bonne volont n'y est plus2 et1 loin que je m'en applaudisse en moi-mme1 je me reproche en ma conscience de bien faire contre-cur4 ,je sais qu'il y a une espce de contrat1 et mme le plus saint de tous1 entre le bienfaiteur et l'oblig3 c'est une sorte de socit qu'ils forment l'un avec l'autre1 plus troite que celle qui unit les hommes en gnral2 et1 si l'oblig s'engage tacitement la reconnoissance1 le bienfaiteur s'engage de mme conserver l'autre1 tant qu'il ne s'en rendra pas indigne1 la mme bonne volont qu'il vient de lui tmoigner1 et lui en renouveler les actes toutes les fois qu'il le pourra et qu'il en sera requis4 ,ce ne sont pas l des conditions expresses1 mais ce sont des effets naturels de la relation qui vient de s'tablir entre eux4 ,celui qui1 la premire fois1 refuse un service gratuit qu'on lui demande ne donne aucun droit de se plaindre celui qu'il a refus2 mais celui qui1 dans un cas semblable1 refuse au mme la mme grce qu'il lui accorda ci-devant frustre une esprance qu'il l'a autoris concevoir2 il trompe et dment une attente qu'il a fait natre4 ,on sent dans ce refus je ne sais quoi d'injuste et de plus dur que dans l'autre2 mais il n'en est pas moins l'effet d'une indpendance que le cur aime et laquelle il ne renonce pas sans effort4 ,quand je paie une dette1 c'est un devoir que je remplis2 quand je fais un don1 c'est un plaisir que je me donne4 ,or le plaisir de remplir ses devoirs est de ceux que la seule habitude de la vertu fait natre3 ceux qui nous viennent immdiatement de la nature ne s'lvent pas si haut que cela4 ,aprs tant de tristes expriences j'ai appris prvoir de loin les consquences de mes premiers mouvemens suivis1 et je me suis souvent abstenu d'une bonne uvre que j'avois le dsir et le pouvoir de faire1 effray de l'assujettissement auquel dans la suite je m'allois soumettre1 si je m'y livrois inconsidrment4 ,je n'ai pas toujours senti cette crainte3 au contraire1 dans ma jeunesse je m'attachois par mes propres bienfaits1 et j'ai souvent prouv de mme que ceux que j'obligeois s'affectionnoient moi par reconnoissance encore plus que par intrt4 ,mais les choses ont bien chang de face cet gard comme tout autre aussitt que mes malheurs ont commenc3 j'ai vcu ds lors dans une gnration nouvelle qui ne ressembloit point la premire1 et mes propres sentimens pour les autres ont souffert des changemens que j'ai trouvs dans les leurs4 ,les mmes gens que j'ai vus successivement dans ces deux gnrations si diffrentes se sont1 pour ainsi dire1 assimils successivement l'une et l'autre3 de vrais et francs qu'ils toient d'abord1 devenus ce qu'ils sont1 ils ont fait comme tous les autres2 et1 par cela seul que les temps sont changs1 les hommes ont chang comme eux4 ,eh6 comment pourrois-je garder les mmes sentimens pour ceux en qui je trouve le contraire de ce qui les fit natre6 ,je ne les hais point1 parce que je ne saurois har2 mais je ne puis me dfendre du mpris qu'ils mritent1 ni m'abstenir de le leur tmoigner4 ,peut-tre1 sans m'en apercevoir1 ai-je chang moi-mme plus qu'il n'auroit fallu3 quel naturel rsisteroit sans s'altrer une situation pareille la mienne8 ,convaincu par vingt ans d'exprience que tout ce que la nature a mis d'heureuses dispositions dans mon cur est tourn1 par ma destine et par ceux qui en disposent1 au prjudice de moi-mme ou d'autrui1 je ne puis plus regarder une bonne uvre qu'on me prsente faire que comme un pige qu'on me tend1 et sous lequel est cach quelque mal4 ,je sais que1 quel que soit l'effet de l'uvre1 je n'en aurai pas moins le mrite de ma bonne intention3 oui1 ce mrite y est toujours1 sans doute2 mais le charme intrieur n'y est plus1 et1 sitt que ce stimulant me manque1 je ne sens qu'indiffrence et glace au dedans de moi1 et1 sr qu'au lieu de faire une action vraiment utile1 je ne fais qu'un acte de dupe1 l'indignation de l'amour-propre1 jointe au dsaveu de la raison1 ne m'inspire que rpugnance et rsistance o j'eusse t plein d'ardeur et de zle dans mon tat naturel4 ,il est des sortes d'adversits qui lvent et renforcent l'me1 mais il en est qui l'abattent et la tuent3 telle est celle dont je suis la proie4 ,pour peu qu'il y et eu quelque mauvais levain dans la mienne1 elle l'et fait fermenter l'excs1 elle m'et rendu frntique2 mais elle ne m'a rendu que nul4 ,hors d'tat de bien faire et pour moi-mme et pour autrui1 je m'abstiens d'agir2 et cet tat1 qui n'est innocent que parce qu'il est forc1 me fait trouver une sorte de douceur me livrer pleinement sans reproche mon penchant naturel4 ,je vais trop loin sans doute1 puisque j'vite les occasions d'agir mme o je ne vois que du bien faire2 mais1 certain qu'on ne me laisse pas voir les choses comme elles sont1 je m'abstiens de juger sur les apparences qu'on leur donne2 et1 de quelque leurre qu'on couvre les motifs d'agir1 il suffit que ces motifs soient laisss ma porte pour que je sois sr qu'ils sont trompeurs4 ,ma destine semble avoir tendu1 ds mon enfance1 le premier pige qui m'a rendu longtemps si facile tomber dans tous les autres3 je suis n le plus confiant des hommes1 et1 durant quarante ans entiers1 jamais cette confiance ne fut trompe une seule fois4 ,tomb tout d'un coup dans un autre ordre de gens et de choses1 j'ai donn dans mille embches sans jamais en apercevoir aucune2 et vingt ans d'exprience ont peine suffi pour m'clairer sur mon sort4 ,une fois convaincu qu'il n'y a que mensonge et fausset dans les dmonstrations grimacires qu'on me prodigue1 j'ai pass rapidement l'autre extrmit3 car1 quand on est une fois sorti de son naturel1 il n'y a plus de bornes qui nous retiennent4 ,ds lors je me suis dgot des hommes1 et ma volont1 concourant avec la leur cet gard1 me tient encore plus loign d'eux que ne font toutes leurs machines4 ,ils ont beau faire1 cette rpugnance ne peut jamais aller jusqu' l'aversion3 en pensant la dpendance o ils se sont mis de moi pour me tenir dans la leur1 ils me font une piti relle2 si je ne suis malheureux1 ils le sont eux-mmes1 et1 chaque fois que je rentre en moi1 je les trouve toujours plaindre4 ,l'orgueil peut-tre se mle encore ces jugemens2 je me sens trop au-dessus d'eux pour les har3 ils peuvent m'intresser tout au plus jusqu'au mpris1 mais jamais jusqu' la haine2 enfin je m'aime trop moi-mme pour pouvoir har qui que ce soit4 ,ce seroit resserrer1 comprimer mon existence1 et je voudrois plutt l'tendre sur tout l'univers4 ,j'aime mieux les fuir que les har3 leur aspect frappe mes sens1 et1 par eux1 mon cur1 d'impressions que mille regards cruels me rendent pnibles2 mais le malaise cesse aussitt que l'objet qui le cause a disparu4 ,je m'occupe d'eux1 et bien malgr moi1 par leur prsence1 mais jamais par leur souvenir3 quand je ne les vois plus1 ils sont pour moi comme s'ils n'existoient point4 ,ils ne me sont mme indiffrens qu'en ce qui se rapporte moi3 car1 dans leurs rapports entre eux1 ils peuvent encore m'intresser et m'mouvoir comme les personnages d'un drame que je verrois reprsenter4 ,il faudroit que mon tre moral ft ananti pour que la justice me devnt indiffrente2 le spectacle de l'injustice et de la mchancet me fait encore bouillir le sang de colre2 les actes de vertu o je ne vois ni forfanterie ni ostentation me font toujours tressaillir de joie1 et m'arrachent encore de douces larmes4 ,mais il faut que je les voie et les apprcie moi-mme1 car1 aprs ma propre histoire1 il faudroit que je fusse insens pour adopter1 sur quoi que ce ft1 le jugement des hommes et pour croire aucune chose sur la foi d'autrui4 ,si ma figure et mes traits toient aussi parfaitement inconnus aux hommes que le sont mon caractre et mon naturel1 je vivrois encore sans peine au milieu d'eux3 leur socit mme pourroit me plaire tant que je leur serois parfaitement tranger2 livr sans contrainte mes inclinations naturelles1 je les aimerois encore s'ils ne s'occupoient jamais de moi4 ,j'exercerois sur eux une bienveillance universelle et parfaitement dsintresse2 mais1 sans former jamais d'attachement particulier1 et sans porter le joug d'aucun devoir1 je ferois envers eux1 librement et de moi-mme1 tout ce qu'ils ont tant de peine faire incits par leur amour-propre1 et contraints par toutes leurs lois4 ,si j'tois rest libre1 obscur1 isol1 comme j'tois fait pour l'tre1 je n'aurois fait que du bien1 car je n'ai dans le cur le germe d'aucune passion nuisible2 si j'eusse t invisible et tout-puissant comme ,dieu1 j'aurois t bienfaisant et bon comme lui4 ,c'est la force et la libert qui font les excellens hommes3 la foiblesse et l'esclavage n'ont jamais fait que des mchans4 ,si j'eusse t possesseur de l'anneau de ,gygs1 il m'et tir de la dpendance des hommes et les et mis dans la mienne4 ,je me suis souvent demand1 dans mes chteaux en ,espagne1 quel usage j'aurois fait de cet anneau3 car c'est bien l que la tentation d'abuser doit tre prs du pouvoir2 matre de contenter mes dsirs1 pouvant tout1 sans pouvoir tre tromp par personne1 qu'aurois-je pu dsirer avec quelque suite8 ,une seule chose3 c'et t de voir tous les curs contens2 l'aspect de la flicit publique et pu seul toucher mon cur d'un sentiment permanent1 et l'ardent dsir d'y concourir et t ma plus constante passion4 ,toujours juste sans partialit et toujours bon sans foiblesse1 je me serois galement garanti des mfiances aveugles et des haines implacables1 parce que1 voyant les hommes tels qu'ils sont et lisant aisment au fond de leurs curs1 j'en aurois peu trouv d'assez aimables pour mriter toutes mes affections1 peu d'assez odieux pour mriter toute ma haine1 et que leur mchancet mme m'et dispos les plaindre par la connoissance certaine du mal qu'ils se font eux-mmes en voulant en faire autrui4 ,peut-tre aurois-je eu dans des momens de gaiet l'enfantillage d'oprer quelquefois des prodiges2 mais1 parfaitement dsintress pour moi-mme et n'ayant pour loi que mes inclinations naturelles1 sur quelques actes de justice svre j'en aurois fait mille de clmence et d'quit2 ministre de la ,providence et dispensateur de ses lois1 selon mon pouvoir1 j'aurois fait des miracles plus sages et plus utiles que ceux de la lgende dore et du tombeau de saint ,mdard4 ,il n'y a qu'un seul point sur lequel la facult de pntrer partout invisible m'et pu faire chercher des tentations auxquelles j'aurois mal rsist2 et1 une fois entr dans ces voies d'garement1 o n'euss-je point t conduit par elles8 ,ce seroit bien mal connotre la nature et moi-mme que de me flatter que ces facilits ne m'auroient point sduit1 ou que la raison m'auroit arrt dans cette fatale pente3 sr de moi sur tout autre article1 j'tois perdu par celui-l seul4 ,celui que sa puissance met au-dessus de l'homme doit tre au-dessus des foiblesses de l'humanit1 sans quoi cet excs de force ne servira qu' le mettre en effet au-dessous des autres et de ce qu'il et t lui-mme s'il ft rest leur gal4 ,tout bien considr1 je crois que je ferai mieux de jeter mon anneau magique avant qu'il m'ait fait faire quelque sottise4 ,si les hommes s'obstinent me voir tout autre que je ne suis1 et que mon aspect irrite leur injustice1 pour leur ter cette vue il faut les fuir1 mais non pas m'clipser au milieu d'eux3 c'est eux de se cacher devant moi1 de me drober leurs manuvres1 de fuir la lumire du jour1 de s'enfoncer en terre comme des taupes4 ,pour moi1 qu'ils me voient1 s'ils peuvent1 tant mieux2 mais cela leur est impossible3 ils ne verront jamais ma place que le ,jean-,jacques qu'ils se sont fait1 et qu'ils ont fait selon leur cur pour le har leur aise4 ,j'aurois donc tort de m'affecter de la faon dont ils me voient2 je n'y dois prendre aucun intrt vritable1 car ce n'est pas moi qu'ils voient ainsi4 ,le rsultat que je puis tirer de toutes ces rflexions est que je n'ai jamais t vraiment propre la socit civile1 o tout est gne1 obligation1 devoir1 et que mon naturel indpendant me rendit toujours incapable des assujettissemens ncessaires qui veut vivre avec les hommes4 ,tant que j'agis librement1 je suis bon et je ne fais que du bien2 mais1 sitt que je sens le joug1 soit de la ncessit1 soit des hommes1 je deviens rebelle ou plutt rtif2 alors je suis nul4 ,lorsqu'il faut faire le contraire de ma volont1 je ne le fais point1 quoi qu'il arrive2 je ne fais pas non plus ma volont mme1 parce que je suis foible4 ,je m'abstiens d'agir1 car toute ma foiblesse est pour l'action2 toute ma force est ngative1 et tous mes pchs sont d'omission1 rarement de commission4 ,je n'ai jamais cru que la libert de l'homme consistt faire ce qu'il veut1 mais bien ne jamais faire ce qu'il ne veut pas1 et voil celle que j'ai toujours rclame1 souvent conserve1 et par qui j'ai t le plus en scandale mes contemporains3 car1 pour eux1 actifs1 remuans1 ambitieux1 dtestant la libert dans les autres et n'en voulant point pour eux-mmes1 pourvu qu'ils fassent quelquefois leur volont1 ou plutt qu'ils dominent celle d'autrui1 ils se gnent toute leur vie faire ce qui leur rpugne1 et n'omettent rien de servile pour commander4 ,leur tort n'a donc pas t de m'carter de la socit comme un membre inutile1 mais de m'en proscrire comme un membre pernicieux3 car j'ai trs peu fait de bien1 je l'avoue2 mais pour du mal1 il n'en est entr dans ma volont de ma vie1 et je doute qu'il y ait aucun homme au monde qui en ait rellement moins fait que moi4 ,figure #ad ,figure #ae ,,septi,,me ,,promenade ,le recueil de mes longs rves est peine commenc1 et dj je sens qu'il touche sa fin4 ,un autre amusement lui succde1 m'absorbe1 et m'te mme le temps de rver3 je m'y livre avec un engouement qui tient de l'extravagance1 et qui me fait rire moi-mme quand j'y rflchis2 mais je ne m'y livre pas moins1 parce que1 dans la situation o me voil1 je n'ai plus d'autre rgle de conduite que de suivre en tout mon penchant sans contrainte4 ,je ne peux rien mon sort1 je n'ai que des inclinations innocentes2 et1 tous les jugemens des hommes tant dsormais nuis pour moi1 la sagesse mme veut qu'en ce qui reste ma porte je fasse tout ce qui me flatte1 soit en public1 soit part moi1 sans autre rgle que ma fantaisie1 et sans autre mesure que le peu de force qui m'est reste4 ,me voil donc mon foin pour toute nourriture1 et la botanique pour toute occupation4 ,dj vieux1 j'en avois pris la premire teinture en ,suisse1 auprs du docteur d',ivernois1 et j'avois herboris assez heureusement1 durant mes voyages1 pour prendre une connoissance passable du rgne vgtal2 mais devenu plus que sexagnaire1 et sdentaire ,paris1 les forces commenant me manquer pour les grandes herborisations1 et1 d'ailleurs1 assez livr ma copie de musique pour n'avoir pas besoin d'autre occupation1 j'avois abandonn cet amusement qui ne m'toit plus ncessaire2 j'avois vendu mon herbier1 j'avois vendu mes livres1 content de revoir quelquefois les plantes communes que je trouvois autour de ,paris1 dans mes promenades4 ,durant cet intervalle1 le peu que je savois s'est presque entirement effac de ma mmoire1 et bien plus rapidement qu'il ne s'y toit grav4 ,tout d'un coup1 g de soixante-cinq ans passs1 priv du peu de mmoire que j'avois et des forces qui me restoient pour courir la campagne1 sans guide1 sans livres1 sans jardin1 sans herbier1 me voil repris de cette folie1 mais avec plus d'ardeur encore que je n'en eus en m'y livrant la premire fois2 me voil srieusement occup du sage projet d'apprendre par cur tout le regnum vegetabile de ,murray1 et de connotre toutes les plantes connues sur la terre4 ,hors d'tat de racheter des livres de botanique1 je me suis mis en devoir de transcrire ceux qu'on m'a prts2 et1 rsolu de refaire un herbier plus riche que le premier1 en attendant que j'y mette toutes les plantes de la mer et des ,alpes1 et de tous les arbres des ,indes1 je commence toujours bon compte par le mouron1 le cerfeuil1 la bourrache et le seneon2 j'herborise savamment sur la cage de mes oiseaux2 et1 chaque nouveau brin d'herbe que je rencontre1 je me dis avec satisfaction3 ,voil toujours une plante de plus4 ,je ne cherche pas justifier le parti que je prends de suivre cette fantaisie2 je la trouve trs raisonnable1 persuad que1 dans la position o je suis1 me livrer aux amusemens qui me flattent est une grande sagesse1 et mme une grande vertu3 c'est le moyen de ne laisser germer dans mon cur aucun levain de vengeance ou de haine2 et1 pour trouver encore dans ma destine du got quelque amusement1 il faut assurment avoir un naturel bien pur de toutes passions irascibles4 ,c'est me venger de mes perscuteurs ma manire3 je ne saurois les punir plus cruellement que d'tre heureux malgr eux4 ,oui1 sans doute1 la raison me permet1 me prescrit mme de me livrer tout penchant qui m'attire1 et que rien ne m'empche de suivre2 mais elle ne m'apprend pas pourquoi ce penchant m'attire1 et quel attrait je puis trouver une vaine tude faite sans profit1 sans progrs1 et qui1 vieux1 radoteur1 dj caduc et pesant1 sans facilit1 sans mmoire1 me ramne aux exercices de la jeunesse et aux leons d'un colier3 or c'est une bizarrerie que je voudrois m'expliquer4 ,il me semble que1 bien claircie1 elle pourroit jeter quelque nouveau jour sur cette connoissance de moi-mme l'acquisition de laquelle j'ai consacr mes derniers loisirs4 ,j'ai pens quelquefois assez profondment1 mais rarement avec plaisir1 presque toujours contre mon gr et comme par force4 ,la rverie me dlasse et m'amuse1 la rflexion me fatigue et m'attriste4 ,penser fut toujours pour moi une occupation pnible et sans charme4 ,quelquefois mes rveries finissent par la mditation1 mais plus souvent mes mditations finissent par la rverie2 et1 durant ces garemens1 mon me erre et plane dans l'univers sur les ailes de l'imagination1 dans des extases qui passent toute autre jouissance4 ,tant que je gotai celle-l dans toute sa puret1 toute autre occupation me fut toujours insipide2 mais quand une fois1 jet dans la carrire littraire par des impulsions trangres1 je sentis la fatigue du travail d'esprit et l'importunit d'une clbrit malheureuse1 je sentis en mme temps languir et s'attidir mes douces rveries2 et1 bientt1 forc de m'occuper malgr moi de ma triste situation1 je ne pus plus retrouver que bien rarement ces chres extases qui1 durant cinquante ans1 m'avoient tenu lieu de fortune et de gloire1 et1 sans autre dpense que celle du temps1 m'avoient rendu dans l'oisivet le plus heureux des mortels4 ,j'avois mme craindre1 dans mes rveries1 que mon imagination1 effarouche par mes malheurs1 ne tournt enfin de ce ct son activit1 et que le continuel sentiment de mes peines1 me resserrant le cur par degrs1 ne m'accablt enfin de leur poids4 ,dans cet tat1 un instinct qui m'est naturel1 me faisant fuir toute ide attristante1 imposa silence mon imagination1 et1 fixant mon attention sur les objets qui m'environnoient1 me fit1 pour la premire fois1 dtailler le spectacle de la nature1 que je n'avois gure contempl jusqu'alors qu'en masse et dans son ensemble4 ,les arbres1 les arbrisseaux1 les plantes1 sont la parure et le vtement de la terre4 ,rien n'est si triste que l'aspect d'une campagne nue et pele1 qui n'tale aux yeux que des pierres1 du limon et des sables2 mais1 vivifie par la nature et revtue de sa robe de noces1 au milieu du cours des eaux et du chant des oiseaux1 la terre offre l'homme1 dans l'harmonie des trois rgnes1 un spectacle plein de vie1 d'intrt et de charmes1 le seul spectacle au monde dont ses yeux et son cur ne se lassent jamais4 ,plus un contemplateur a l'me sensible1 plus il se livre aux extases qu'excite en lui cet accord4 ,une rverie douce et profonde s'empare alors de ses sens1 et il se perd avec une dlicieuse ivresse dans l'immensit de ce beau systme avec lequel il se sent identifi4 ,alors tous les objets particuliers lui chappent2 il ne voit et ne sent rien que dans le tout4 ,il faut que quelque circonstance particulire resserre ses ides et circonscrive son imagination pour qu'il puisse observer par parties cet univers qu'il s'efforoit d'embrasser4 ,c'est ce qui m'arriva naturellement quand mon cur1 resserr par la dtresse1 rapprochoit et concentroit tous ses mouvemens autour de lui pour conserver ce reste de chaleur prt s'vaporer et s'teindre dans l'abattement o je tombois par degrs4 ,j'errois nonchalamment dans les bois et dans les montagnes1 n'osant penser de peur d'attiser mes douleurs4 ,mon imagination1 qui se refuse aux objets de peine1 laissoit mes sens se livrer aux impressions lgres1 mais douces1 des objets environnans4 ,mes yeux se promenoient sans cesse de l'un l'autre1 et il n'toit pas possible que1 dans une varit si grande1 il ne s'en trouvt qui les fixoient davantage et les arrtoient plus longtemps4 ,je pris got cette rcration des yeux qui1 dans l'infortune1 repose1 amuse1 distrait l'esprit et suspend le sentiment des peines4 ,la nature des objets aide beaucoup cette diversion1 et la rend plus sduisante4 ,les odeurs suaves1 les vives couleurs1 les plus lgantes formes1 semblent se disputer l'envi le droit de fixer notre attention4 ,il ne faut qu'aimer le plaisir pour se livrer des sensations si douces2 et1 si cet effet n'a pas lieu sur tous ceux qui en sont frapps1 c'est1 dans les uns1 faute de sensibilit naturelle1 et dans la plupart1 que leur esprit1 trop occup d'autres ides1 ne se livre qu' la drobe aux objets qui frappent leurs sens4 ,une autre chose contribue encore loigner du rgne vgtal l'attention des gens de got3 c'est l'habitude de ne chercher dans les plantes que des drogues et des remdes4 ,thophraste s'y toit pris autrement1 et l'on peut regarder ce philosophe comme le seul botaniste de l'antiquit3 aussi n'est-il presque point connu parmi nous2 mais1 grce un certain ,dioscoride1 grand compilateur de recettes1 et ses commentateurs1 la mdecine s'est tellement empare des plantes transformes en simples qu'on n'y voit que ce qu'on n'y voit point1 savoir1 les prtendues vertus qu'il plat au tiers et au quart de leur attribuer4 ,on ne conoit pas que l'organisation vgtale puisse par elle-mme mriter quelque attention2 des gens qui passent leur vie arranger savamment des coquilles se moquent de la botanique comme d'une tude inutile1 quand on n'y joint pas1 comme ils disent1 celle des proprits1 c'est--dire quand on n'abandonne pas l'observation de la nature1 qui ne ment point1 et qui ne nous dit rien de tout cela1 pour se livrer uniquement l'autorit des hommes1 qui sont menteurs1 et qui nous affirment beaucoup de choses qu'il faut croire sur leur parole1 fonde elle-mme1 le plus souvent1 sur l'autorit d'autrui4 ,arrtez-vous dans une prairie maille examiner successivement les fleurs dont elle brille2 ceux qui vous verront faire1 vous prenant pour un frater1 vous demanderont des herbes pour gurir la rogne des enfans1 la gale des hommes1 ou la morve des chevaux4 ,ce dgotant prjug est dtruit en partie dans les autres pays1 et surtout en ,angleterre1 grce ,linnus1 qui a un peu tir la botanique des coles de pharmacie pour la rendre l'histoire naturelle et aux usages conomiques2 mais en ,france1 o cette tude a moins pntr chez les gens du monde1 on est rest sur ce point tellement barbare qu'un bel esprit de ,paris1 voyant ,londres un jardin de curieux plein d'arbres et de plantes rares1 s'cria pour tout loge3 ,voil un fort beau jardin d'apothicaire6 ,a ce compte1 le premier apothicaire fut ,adam3 car il n'est pas ais d'imaginer un jardin mieux assorti de plantes que celui d'den4 ,ces ides mdicinales ne sont assurment gure propres rendre agrable l'tude de la botanique2 elles fltrissent l'mail des prs1 l'clat des fleurs1 desschent la fracheur des bocages1 rendent la verdure et les ombrages insipides et dgotans2 toutes ces structures charmantes et gracieuses intressent fort peu quiconque ne veut que piler tout cela dans un mortier1 et l'on n'ira pas chercher des guirlandes pour les bergres parmi des herbes pour les lavemens4 ,toute cette pharmacie ne souilloit point mes images champtres2 rien n'en toit plus loign que des tisanes et des empltres4 ,j'ai souvent pens1 en regardant de prs les champs1 les vergers1 les bois1 et leurs nombreux habitans1 que le rgne vgtal toit un magasin d'alimens donns par la nature l'homme et aux animaux2 mais jamais il ne m'est venu l'esprit d'y chercher des drogues et des remdes4 ,je ne vois rien1 dans ces diverses productions1 qui m'indique un pareil usage2 et elle nous auroit montr le choix1 si elle nous l'avoit prescrit1 comme elle a fait pour les comestibles4 ,je sens mme que le plaisir que je prends parcourir les bocages seroit empoisonn par le sentiment des infirmits humaines s'il me laissoit penser la fivre1 la pierre1 la goutte et au mal caduc4 ,du reste1 je ne disputerai point aux vgtaux les grandes vertus qu'on leur attribue2 je dirai seulement qu'en supposant ces vertus relles1 c'est malice pure aux malades de continuer l'tre3 car1 de tant de maladies que les hommes se donnent1 il n'y en a pas une seule dont vingt sortes d'herbes ne gurissent radicalement4 ,ces tournures d'esprit qui rapportent toujours tout notre intrt matriel1 qui font chercher partout du profit ou des remdes1 et qui feroient regarder avec indiffrence toute la nature si l'on se portoit toujours bien1 n'ont jamais t les miennes4 ,je me sens l-dessus tout rebours des autres hommes3 tout ce qui tient au sentiment de mes besoins attriste et gte mes penses1 et jamais je n'ai trouv de vrais charmes aux plaisirs de l'esprit qu'en perdant tout fait de vue l'intrt de mon corps4 ,ainsi1 quand mme je croirois la mdecine1 et quand mme ses remdes seroient agrables1 je ne trouverois jamais m'en occuper ces dlices que donne une contemplation pure et dsintresse2 et mon me ne sauroit s'exalter et planer sur la nature1 tant que je la sens tenir aux liens de mon corps4 ,d'ailleurs1 sans avoir eu jamais grande confiance la mdecine1 j'en ai eu beaucoup des mdecins que j'estimois1 que j'aimois1 et qui je laissois gouverner ma carcasse avec pleine autorit4 ,quinze ans d'exprience m'ont instruit mes dpens2 rentr maintenant sous les seules lois de la nature1 j'ai repris par elle ma premire sant4 ,quand les mdecins n'auroient point contre moi d'autres griefs1 qui pourroit s'tonner de leur haine8 ,je suis la preuve vivante de la vanit de leur art et de l'inutilit de leurs soins4 ,non1 rien de personnel1 rien qui tienne l'intrt de mon corps ne peut occuper vraiment mon me4 ,je ne mdite1 je ne rve jamais plus dlicieusement que quand je m'oublie moi-mme4 ,je sens des extases1 des ravissemens inexprimables me fondre1 pour ainsi dire1 dans le systme des tres1 m'identifier avec la nature entire4 ,tant que les hommes furent mes frres1 je me faisois des projets de flicit terrestre2 ces projets tant toujours relatifs au tout1 je ne pouvois tre heureux que de la flicit publique1 et jamais l'ide d'un bonheur particulier n'a touch mon cur que quand j'ai vu mes frres ne chercher le leur que dans ma misre4 ,alors1 pour ne les pas har1 il a bien fallu les fuir2 alors1 me rfugiant chez la mre commune1 j'ai cherch1 dans ses bras1 me soustraire aux atteintes de ses enfans2 je suis devenu solitaire1 ou1 comme ils le disent1 insociable et misanthrope1 parce que la plus sauvage solitude me parot prfrable la socit des mchans1 qui ne se nourrit que de trahisons et de haine4 ,forc de m'abstenir de penser1 de peur de penser mes malheurs malgr moi2 forc de contenir les restes d'une imagination riante1 mais languissante1 que tant d'angoisses pourroient effaroucher la fin2 forc de tcher d'oublier les hommes qui m'accablent d'ignominie et d'outrages1 de peur que l'indignation ne m'aigrt enfin contre eux1 je ne puis cependant me concentrer tout entier en moi-mme1 parce que mon me expansive cherche1 malgr que j'en aie1 tendre ses sentimens et son existence sur d'autres tres1 et je ne puis plus1 comme autrefois1 me jeter tte baisse dans ce vaste ocan de la nature1 parce que mes facults1 affoiblies et relches1 ne trouvent plus d'objets assez dtermins1 assez fixes1 assez ma porte1 pour s'y attacher fortement1 et que je ne me sens plus assez de vigueur pour nager dans le chaos de mes anciennes extases4 ,mes ides ne sont presque plus que des sensations1 et la sphre de mon entendement ne passe pas les objets dont je suis immdiatement entour4 ,fuyant les hommes1 cherchant la solitude1 n'imaginant plus1 pensant encore moins1 et cependant dou d'un temprament vif1 qui m'loigne de l'apathie languissante et mlancolique1 je commenai de m'occuper de tout ce qui m'entouroit1 et1 par un instinct fort naturel1 je donnai la prfrence aux objets les plus agrables4 ,le rgne minral n'a rien en soi d'aimable et d'attrayant2 ses richesses1 enfermes dans le sein de la terre1 semblent avoir t loignes des regards des hommes pour ne pas tenter leur cupidit3 elles sont l comme en rserve pour servir un jour de supplment aux vritables richesses qui sont plus sa porte1 et dont il perd le got mesure qu'il se corrompt4 ,alors il faut qu'il appelle l'industrie1 la peine et le travail au secours de ses misres2 il fouille les entrailles de la terre2 il va chercher dans son centre1 aux risques de sa vie et aux dpens de sa sant1 des biens imaginaires la place des biens rels qu'elle lui offroit d'elle-mme quand il savoit en jouir4 ,il fuit le soleil et le jour1 qu'il n'est plus digne de voir2 il s'enterre tout vivant1 et fait bien1 ne mritant plus de vivre la lumire du jour4 ,l des carrires1 des gouffres1 des forges1 des fourneaux1 un appareil d'enclumes1 de marteaux1 de fume et de feu1 succdent aux douces images des travaux champtres4 ,les visages hves des malheureux qui languissent dans les infectes vapeurs des mines1 de noirs forgerons1 de hideux cyclopes1 sont le spectacle que l'appareil des mines substitue1 au sein de la terre1 celui de la verdure et des fleurs1 du ciel azur1 des bergers amoureux et des laboureurs robustes1 sur sa surface4 ,il est ais1 je l'avoue1 d'aller ramassant du sable et des pierres1 et d'en remplir ses poches et son cabinet1 et de se donner avec cela les airs d'un naturaliste2 mais ceux qui s'attachent et se bornent ces sortes de collections sont1 pour l'ordinaire1 de riches ignorans qui ne cherchent cela que le plaisir de l'talage4 ,pour profiter dans l'tude des minraux1 il faut tre chimiste et physicien2 il faut faire des expriences pnibles et coteuses1 travailler dans des laboratoires1 dpenser beaucoup d'argent et de temps parmi le charbon1 les creusets1 les fourneaux1 les cornues1 dans la fume et les vapeurs touffantes1 toujours au risque de sa vie1 et souvent aux dpens de sa sant4 ,de tout ce triste et fatigant travail rsulte pour l'ordinaire beaucoup moins de savoir que d'orgueil2 et o est le plus mdiocre chimiste qui ne croie pas avoir pntr toutes les grandes oprations de la nature1 pour avoir trouv1 par hasard peut-tre1 quelques petites combinaisons de l'art8 ,le rgne animal est plus notre porte1 et certainement mrite encore mieux d'tre tudi2 mais enfin cette tude n'a-t-elle pas aussi ses difficults1 ses embarras1 ses dgots et ses peines1 surtout pour un solitaire qui n'a1 ni dans ses jeux ni dans ses travaux1 d'assistance esprer de personne8 ,comment observer1 dissquer1 tudier1 connotre les oiseaux dans les airs1 les poissons dans les eaux1 les quadrupdes plus lgers que le vent1 plus forts que l'homme1 et qui ne sont pas plus disposs venir s'offrir mes recherches que moi de courir aprs eux pour les y soumettre de force8 ,j'aurois donc pour ressource des escargots1 des vers1 des mouches2 et je passerois ma vie me mettre hors d'haleine pour courir aprs des papillons1 empaler de pauvres insectes1 dissquer des souris quand j'en pourrois prendre1 ou les charognes des btes que par hasard je trouverois mortes4 ,l'tude des animaux n'est rien sans l'anatomie2 c'est par elle qu'on apprend les classer1 distinguer les genres1 les espces4 ,pour les tudier par leurs murs1 par leurs caractres1 il faudroit avoir des volires1 des viviers1 des mnageries2 il faudroit les contraindre1 en quelque manire que ce pt tre1 rester rassembls autour de moi2 je n'ai ni le got ni les moyens de les tenir en captivit1 ni l'agilit ncessaire pour les suivre dans leurs allures quand ils sont en libert4 ,il faudra donc les tudier morts1 les dchirer1 les dsosser1 fouiller loisir dans leurs entrailles palpitantes6 ,quel appareil affreux qu'un amphithtre anatomique6 des cadavres puans1 de baveuses et livides chairs1 du sang1 des intestins dgotans1 des squelettes affreux1 des vapeurs pestilentielles6 ,ce n'est pas l1 sur ma parole1 que ,jean-,jacques ira chercher ses amusemens4 ,brillantes fleurs1 mail des prs1 ombrages frais1 ruisseaux1 bosquets1 verdure1 venez purifier mon imagination salie par tous ces hideux objets4 ,mon me1 morte tous les grands mouvemens1 ne peut plus s'affecter que par des objets sensibles2 je n'ai plus que des sensations1 et ce n'est plus que par elles que la peine ou le plaisir peuvent m'atteindre ici-bas4 ,attir par les rians objets qui m'entourent1 je les considre1 je les contemple1 je les compare1 j'apprends enfin les classer1 et me voil tout d'un coup aussi botaniste qu'a besoin de l'tre celui qui ne veut tudier la nature que pour trouver sans cesse de nouvelles raisons de l'aimer4 ,je ne cherche point m'instruire3 il est trop tard4 ,d'ailleurs je n'ai jamais vu que tant de science contribut au bonheur de la vie2 mais je cherche me donner des amusemens doux et simples que je puisse goter sans peine1 et qui me distraient de mes malheurs4 ,je n'ai ni dpense faire1 ni peine prendre pour errer nonchalamment d'herbe en herbe1 de plante en plante1 pour les examiner1 pour comparer leurs divers caractres1 pour marquer leurs rapports et leurs diffrences1 enfin pour observer l'organisation vgtale de manire suivre la marche et le jeu de ces machines vivantes1 chercher quelquefois avec succs leurs lois gnrales1 la raison et la fin de leurs structures diverses1 et me livrer aux charmes de l'admiration reconnaissante pour la main qui me fait jouir de tout cela4 ,les plantes semblent avoir t semes avec profusion sur la terre1 comme les toiles dans le ciel1 pour inviter l'homme1 par l'attrait du plaisir et de la curiosit1 l'tude de la nature2 mais les astres sont placs loin de nous2 il faut des connoissances prliminaires1 des instrumens1 des machines1 de bien longues chelles pour les atteindre et les rapprocher notre porte4 ,les plantes y sont naturellement2 elles naissent sous nos pieds1 et dans nos mains pour ainsi dire1 et1 si la petitesse de leurs parties essentielles les drobe quelquefois la simple vue1 les instrumens qui les y rendent sont d'un beaucoup plus facile usage que ceux de l'astronomie4 ,la botanique est l'tude d'un oisif et paresseux solitaire3 une pointe et une loupe sont tout l'appareil dont il a besoin pour les observer4 ,il se promne1 il erre librement d'un objet l'autre1 il fait la revue de chaque fleur avec intrt et curiosit2 et1 sitt qu'il commence saisir les lois de leur structure1 il gote les observer un plaisir sans peine1 aussi vif que s'il lui en cotoit beaucoup4 ,il y a dans cette oiseuse occupation un charme qu'on ne sent que dans le plein calme des passions1 mais qui suffit seul alors pour rendre la vie heureuse et douce2 mais1 sitt qu'on y mle un motif d'intrt ou de vanit1 soit pour remplir des places ou pour faire des livres1 sitt qu'on ne veut apprendre que pour instruire1 qu'on n'herborise que pour devenir auteur ou professeur1 tout ce doux charme s'vanouit1 on ne voit plus dans les plantes que des instrumens de nos passions1 on ne trouve plus aucun vrai plaisir dans leur tude1 on ne veut plus savoir1 mais montrer qu'on sait1 et dans les bois on n'est que sur le thtre du monde1 occup du soin de s'y faire admirer2 ou bien1 se bornant la botanique de cabinet et de jardin tout au plus1 au lieu d'observer les vgtaux dans la nature1 on ne s'occupe que de systmes et de mthodes2 matire ternelle de dispute1 qui ne fait pas connotre une plante de plus1 et ne jette aucune vritable lumire sur l'histoire naturelle et le rgne vgtal4 ,de l les haines1 les jalousies1 que la concurrence de clbrit excite chez les botanistes auteurs autant et plus que chez les autres savans4 ,en dnaturant cette aimable tude1 ils la transplantent au milieu des villes et des acadmies1 o elle ne dgnre pas moins que les plantes exotiques dans les jardins des curieux4 ,des dispositions bien diffrentes ont fait pour moi de cette tude une espce de passion qui remplit le vide de toutes celles que je n'ai plus4 ,je gravis les rochers1 les montagnes1 je m'enfonce dans les vallons1 dans les bois1 pour me drober1 autant qu'il est possible1 au souvenir des hommes et aux atteintes des mdians4 ,il me semble que sous les ombrages d'une fort je suis oubli1 libre et paisible1 comme si je n'avois plus d'ennemis1 ou que le feuillage des bois dt me garantir de leurs atteintes comme il les loigne de mon souvenir1 et je m'imagine1 dans ma btise1 qu'en ne pensant point eux ils ne penseront point moi4 ,je trouve une si grande douceur dans cette illusion que je m'y livrerois tout entier si ma situation1 ma foiblesse et mes besoins me le permettoient4 ,plus la solitude o je vis alors est profonde1 plus il faut que quelque objet en remplisse le vide1 et ceux que mon imagination me refuse ou que ma mmoire repousse sont suppls par les productions spontanes que la terre non force par les hommes offre mes yeux de toutes parts4 ,le plaisir d'aller dans un dsert chercher de nouvelles plantes couvre celui d'chapper mes perscuteurs2 et1 parvenu dans des lieux o je ne vois nulles traces d'hommes1 je respire plus mon aise1 comme dans un asile o leur haine ne me poursuit plus4 ,je me rappellerai toute ma vie une herborisation que je fis un jour du ct de la ,robaila1 montagne du justicier ,clerc4 ,j'tois seul1 je m'enfonai dans les anfractuosits de la montagne2 et1 de bois en bois1 de roche en roche1 je parvins un rduit si cach que je n'ai vu de ma vie un aspect plus sauvage4 ,de noirs sapins entremls de htres prodigieux1 dont plusieurs tombs de vieillesse et entrelacs les uns dans les autres1 fermoient ce rduit de barrires impntrables2 quelques intervalles que laissoit cette sombre enceinte n'offroient au del que des roches coupes pic1 et d'horribles prcipices que je n'osois regarder qu'en me couchant sur le ventre4 ,le duc1 la chevche et l'orfraie faisoient entendre leurs cris dans les fentes de la montagne2 quelques petits oiseaux rares1 mais familiers1 temproient cependant l'horreur de cette solitude2 l1 je trouvai la dentaire heptaphyllos1 le cyclamen1 le nidus avis1 le grand laserpitium1 et quelques autres plantes qui me charmrent et m'amusrent longtemps2 mais1 insensiblement domin par la forte impression des objets1 j'oubliai la botanique et les plantes1 je m'assis sur des oreillers de lycopodium et de mousses1 et je me mis rver plus mon aise1 en pensant que j'tois l dans un refuge ignor de tout l'univers1 o les perscuteurs ne me dterreroient pas4 ,un mouvement d'orgueil se mla bientt cette rverie4 ,je me comparois ces grands voyageurs qui dcouvrent une le dserte1 et je me disois avec complaisance3 ,sans doute je suis le premier mortel qui ait pntr jusqu'ici4 ,je me regardois presque comme un autre ,colomb4 ,tandis que je me pavanois dans cette ide1 j'entendis peu loin de moi un certain cliquetis que je crus reconnotre2 j'coute3 le mme bruit se rpte et se multiplie4 ,surpris et curieux1 je me lve1 je perce travers un fourr de broussailles du ct d'o venoit le bruit1 et dans une combe1 vingt pas du lieu mme o je croyois tre parvenu le premier1 j'aperois une manufacture de bas4 ,je ne saurois exprimer l'agitation confuse et contradictoire que je sentis dans mon cur cette dcouverte4 ,mon premier mouvement fut un sentiment de joie de me retrouver parmi des humains o je m'tois cru totalement seul2 mais ce mouvement1 plus rapide que l'clair1 fit bientt place un sentiment douloureux plus durable1 comme ne pouvant dans les antres mmes des ,alpes chapper aux cruelles mains des hommes acharns me tourmenter4 ,car j'tois bien sr qu'il n'y avoit peut-tre pas deux hommes dans cette fabrique qui ne fussent initis dans le complot dont le prdicant ,montmollin s'toit fait le chef1 et qui tiroit de plus loin ses premiers mobiles4 ,je me htai d'carter cette triste ide1 et je finis par rire en moi-mme et de ma vanit purile1 et de la manire comique dont j'en avois t puni4 ,mais1 en effet1 qui jamais et d s'attendre trouver une manufacture dans un prcipice6 ,il n'y a que la ,suisse au monde qui prsente ce mlange de la nature sauvage et de l'industrie humaine4 ,la ,suisse entire n'est1 pour ainsi dire1 qu'une grande ville1 dont les rues1 larges et longues plus que celle de ,saint-,antoine1 sont semes de forts1 coupes de montagnes1 et dont les maisons parses et isoles ne communiquent entre elles que par des jardins anglois4 ,je me rappelai ce sujet une autre herborisation que du ,peyrou1 d',escherny1 le colonel ,pury1 le justicier ,clerc et moi avions faite1 il y avoit quelque temps1 sur la montagne de ,chasseron1 du sommet de laquelle on dcouvre sept lacs4 ,on nous dit qu'il n'y avoit qu'une seule maison sur cette montagne1 et nous n'eussions srement pas devin la profession de celui qui l'habitoit1 si l'on n'et ajout que c'toit un libraire1 et qui mme faisoit fort bien ses affaires dans le pays4 ,il me semble qu'un seul fait de cette espce fait mieux connotre la ,suisse que toutes les descriptions des voyageurs4 ,en voici un autre de mme nature1 ou peu prs1 qui ne fait pas mieux connotre un peuple fort diffrent4 ,durant mon sjour ,grenoble je faisois souvent de petites herborisations hors de la ville avec le sieur ,bovier1 avocat de ce pays-l1 non pas qu'il aimt ni st la botanique1 mais parce que1 s'tant fait mon garde de la manche1 il se faisoit1 autant que la chose toit possible1 une loi de ne pas me quitter d'un pas4 ,un jour nous nous promenions le long de l',isre1 dans un lieu tout plein de saules pineux4 ,je vis sur ces arbrisseaux des fruits mrs2 j'eus la curiosit d'en goter1 et1 leur trouvant une petite acidit trs agrable1 je me mis manger de ces grains pour me rafrachir3 le sieur ,bovier se tenoit ct de moi sans m'imiter et sans rien dire4 ,un de ses amis survint qui1 me voyant picorer ces grains1 me dit3 ,eh6 ,monsieur1 que faites-vous l8 ignorez-vous que ce fruit empoisonne8--,ce fruit empoisonne6 m'criai-je tout surpris4--,sans doute1 reprit-il1 et tout le monde sait si bien cela que personne dans le pays ne s'avise d'en goter4 ,je regardois le sieur ,bovier1 et je lui dis3 ,pourquoi donc ne m'avertissiez-vous pas8--,ah6 ,monsieur1 me rpondit-il d'un ton respectueux1 je n'osois pas prendre cette libert4 ,je me mis rire de cette humilit dauphinoise1 en discontinuant nanmoins ma petite collation4 ,j'tois persuad1 comme je le suis encore1 que toute production naturelle agrable au got ne peut tre nuisible au corps1 ou ne l'est du moins que par son excs4 ,cependant j'avoue que je m'coutai un peu tout le reste de la journe2 mais j'en fus quitte pour un peu d'inquitude2 je soupai trs bien1 dormis mieux1 et me levai le matin en parfaite sant1 aprs avoir aval la veille quinze ou vingt grains de ce terrible hippophae1 qui empoisonne trs petite dose1 ce que tout le monde me dit ,grenoble le lendemain4 ,cette aventure me parut si plaisante que je ne me la rappelle jamais sans rire de la singulire discrtion de ,m4 l'avocat ,bovier4 ,toutes mes courses de botanique1 les diverses impressions du local des objets qui m'ont frapp1 les ides qu'il m'a fait natre1 les incidens qui s'y sont mls1 tout cela m'a laiss des impressions qui se renouvellent par l'aspect des plantes herborises dans ces mmes lieux4 ,je ne reverrai plus ces beaux paysages1 ces forts1 ces lacs1 ces bosquets1 ces rochers1 ces montagnes1 dont l'aspect a toujours touch mon cur2 mais1 maintenant que je ne peux plus courir ces heureuses contres1 je n'ai qu' ouvrir mon herbier1 et bientt il m'y transporte4 ,les fragmens des plantes que j'y ai cueillies suffisent pour me rappeler tout ce magnifique spectacle4 ,cet herbier est pour moi un journal d'herborisations1 qui me les fait recommencer avec un nouveau charme1 et produit l'effet d'un optique qui les peindroit derechef mes yeux4 ,c'est la chane des ides accessoires qui m'attache la botanique4 ,elle rassemble et rappelle mon imagination toutes les ides qui la flattent davantage2 les prs1 les eaux1 les bois1 la solitude1 la paix surtout1 et le repos qu'on trouve au milieu de tout cela1 sont retracs par elle incessamment ma mmoire4 ,elle me fait oublier les perscutions des hommes1 leur haine1 leur mpris1 leurs outrages1 et tous les maux dont ils ont pay mon tendre et sincre attachement pour eux4 ,elle me transporte dans des habitations paisibles1 au milieu de gens simples et bons1 tels que ceux avec qui j'ai vcu jadis4 ,elle me rappelle et mon jeune ge1 et mes innocens plaisirs2 elle m'en fait jouir derechef1 et me rend heureux bien souvent encore1 au milieu du plus triste sort qu'ait subi jamais un mortel4 ,figure #af ,figure #ag ,,huiti,,me ,,promenade ,en mditant sur les dispositions de mon me dans toutes les situations de ma vie1 je suis extrmement frapp de voir si peu de proportion entre les diverses combinaisons de ma destine et les sentimens habituels de bien ou mal tre dont elles m'ont affect4 ,les divers intervalles de mes courtes prosprits ne m'ont laiss presque aucun souvenir agrable de la manire intime et permanente dont elles m'ont affect2 et1 au contraire1 dans toutes les misres de ma vie1 je me sentois constamment rempli de sentimens tendres1 touchans1 dlicieux1 qui1 versant un baume salutaire sur les blessures de mon cur navr1 sembloient en convertir la douleur en volupt1 et dont l'aimable souvenir me revient seul1 dgag de celui des maux que j'prouvois en mme temps4 ,il me semble que j'ai plus got la douceur de l'existence1 que j'ai rellement plus vcu1 quand mes sentimens1 resserrs1 pour ainsi dire1 autour de mon cur par ma destine1 n'alloient point s'vaporant au dehors sur tous les objets de l'estime des hommes qui en mritent si peu par eux-mmes1 et qui font l'unique occupation des gens que l'on croit heureux4 ,quand tout toit dans l'ordre autour de moi1 quand j'tois content de tout ce qui m'entouroit et de la sphre dans laquelle j'avois vivre1 je la remplissois de mes affections4 ,mon me expansive s'tendoit sur d'autres objets2 et1 toujours attir loin de moi par des gots de mille espces1 par des attachemens aimables qui sans cesse occupoient mon cur1 je m'oubliois1 en quelque faon1 moi-mme2 j'tois tout entier ce qui m'toit tranger1 et j'prouvois1 dans la continuelle agitation de mon cur1 toute la vicissitude des choses humaines4 ,cette vie orageuse ne me laissoit ni paix au dedans1 ni repos au dehors4 ,heureux en apparence1 je n'avois pas un sentiment qui pt soutenir l'preuve de la rflexion1 et dans lequel je pusse y vraiment me complaire4 ,jamais je n'tois parfaitement content ni d'autrui ni de moi-mme4 ,le tumulte du monde m'tourdissoit1 la solitude m'ennuyoit1 j'avois sans cesse besoin de changer de place1 et je n'tois bien nulle part4 ,j'tois ft pourtant1 bien voulu1 bien reu1 caress partout2 je n'avois pas un ennemi1 pas un malveillant1 pas un envieux2 comme on ne cherchoit qu' m'obliger1 j'avois souvent le plaisir d'obliger moi-mme beaucoup de monde1 et1 sans bien1 sans emploi1 sans fauteurs1 sans grands talens bien dvelopps ni bien connus1 je jouissois des avantages attachs tout cela1 et je ne voyois personne1 dans aucun tat1 dont le sort me part prfrable au mien4 ,que me manquoit-il donc pour tre heureux8 ,je l'ignore2 mais je sais que je ne l'tois pas4 ,que me manque-t-il aujourd'hui pour tre le plus infortun des mortels8 ,rien de tout ce que les hommes ont pu mettre du leur pour cela4 ,h bien1 dans cet tat dplorable1 je ne changerois pas encore d'tre et de destine contre le plus fortun d'entre eux1 et j'aime encore mieux tre moi dans toute ma misre que d'tre aucun de ces gens-l dans toute leur prosprit4 ,rduit moi seul1 je me nourris1 il est vrai1 de ma propre substance1 mais elle ne s'puise pas2 je me suffis moi-mme1 quoique je rumine1 pour ainsi dire1 vide1 et que mon imagination tarie et mes ides teintes ne fournissent plus d'alimens mon cur4 ,mon me1 offusque1 obstrue par mes organes1 s'affaisse de jour en jour1 et1 sous le poids de ces lourdes masses1 n'a plus assez de vigueur pour s'lancer1 comme autrefois1 hors de sa vieille enveloppe4 ,c'est ce retour sur nous-mmes que nous force l'adversit2 et c'est peut-tre l ce qui la rend le plus insupportable la plupart des hommes4 ,pour moi1 qui ne trouve me reprocher que des fautes1 j'en accuse ma foiblesse1 et je me console1 car jamais mal prmdit n'approcha de mon cur4 ,cependant1 moins d'tre stupide1 comment contempler un moment ma situation sans la voir aussi horrible qu'ils l'ont rendue et sans prir de douleur et de dsespoir8 ,loin de cela1 moi1 le plus sensible des tres1 je la contemple et ne m'en meus pas2 et1 sans combats1 sans efforts sur moi-mme1 je me vois presque avec indiffrence dans un tat dont nul autre homme peut-tre ne supporteroit l'aspect sans effroi4 ,comment en suis-je venu l8 car j'tois bien loin de cette disposition paisible1 au premier soupon du complot dont j'tois enlac depuis longtemps sans m'en tre aucunement aperu4 ,cette dcouverte nouvelle me bouleversa4 ,l'infamie et la trahison me surprirent au dpourvu4 ,quelle me honnte est prpare de tels genres de peines8 ,il faudroit les mriter pour les prvoir4 ,je tombai dans tous les piges qu'on creusa sous mes pas4 ,l'indignation1 la fureur1 le dlire1 s'emparrent de moi3 je perdis la tramontane4 ,ma tte se bouleversa1 et1 dans les tnbres horribles o l'on n'a cess de me tenir plong1 je n'aperus plus ni lueur pour me conduire1 ni appui1 ni prise o je pusse me tenir ferme et rsister au dsespoir qui m'entranoit4 ,comment vivre heureux et tranquille dans cet tat affreux8 ,j'y suis pourtant encore1 et plus enfonc que jamais1 et j'y ai retrouv le calme et la paix1 et j'y vis heureux et tranquille1 et j'y ris des incroyables tourmens que mes perscuteurs se donnent sans cesse1 tandis que je reste en paix1 occup de fleurs1 d'tamines et d'enfantillages1 et que je ne songe pas mme eux4 ,comment s'est fait ce passage8 ,naturellement1 insensiblement1 et sans peine4 ,la premire surprise fut pouvantable4 ,moi qui me sentois digne d'amour et d'estime1 moi qui me croyois honor1 chri1 comme je mritois de l'tre1 je me vis travesti tout d'un coup en un monstre affreux tel qu'il n'en exista jamais4 ,je vois toute une gnration se prcipiter tout entire dans cette trange opinion1 sans explication1 sans doute1 sans honte1 et sans que je puisse parvenir savoir jamais la cause de cette trange rvolution4 ,je me dbattis avec violence et ne fis que mieux m'enlacer4 ,je voulus forcer mes perscuteurs s'expliquer avec moi2 ils n'avoient garde4 ,aprs m'tre longtemps tourment sans succs1 il fallut bien prendre haleine4 ,cependant j'esprois toujours2 je me disois3 ,un aveuglement si stupide1 une si absurde prvention1 ne sauroit gagner tout le genre humain4 ,il y a des hommes de sens qui ne partagent pas le dlire2 il y a des mes justes qui dtestent la fourberie et les tratres4 ,cherchons1 je trouverai peut-tre enfin un homme3 si je le trouve1 ils sont confondus4 ,j'ai cherch vainement2 je ne l'ai point trouv4 ,la ligue est universelle1 sans exception1 sans retour2 et je suis sr d'achever mes jours dans cette affreuse proscription sans jamais en pntrer le mystre4 ,c'est dans cet tat dplorable qu'aprs de longues angoisses1 au lieu du dsespoir qui sembloit devoir tre enfin mon partage1 j'ai retrouv la srnit1 la tranquillit1 la paix1 le bonheur mme1 puisque chaque jour de ma vie me rappelle avec plaisir celui de la veille1 et que je n'en dsire point d'autre pour le lendemain4 ,d'o vient cette diffrence8 ,d'une seule chose3 c'est que j'ai appris porter le joug de la ncessit sans murmure4 ,c'est que je m'efforois de tenir encore mille choses1 et que1 toutes ces prises m'ayant successivement chapp1 rduit moi seul1 j'ai repris enfin mon assiette4 ,press de tous cts1 je demeure en quilibre1 parce que je ne m'attache plus rien1 je ne m'appuie que sur moi4 ,quand je m'levois avec tant d'ardeur contre l'opinion1 je portois encore son joug sans que je m'en aperusse4 ,on veut tre estim des gens qu'on estime1 et1 tant que je pus juger avantageusement des hommes ou du moins de quelques hommes1 les jugemens qu'ils portoient de moi ne pouvoient m'tre indiffrens3 je voyois que souvent les jugemens du public sont quitables2 mais je ne voyois pas que cette quit mme toit l'effet du hasard1 que les rgles sur lesquelles les hommes fondent leurs opinions ne sont tires que de leurs passions ou de leurs prjugs qui en sont l'ouvrage1 et que1 lors mme qu'ils jugent bien1 souvent encore ces bons jugemens naissent d'un mauvais principe1 comme lorsqu'ils feignent d'honorer en quelques succs le mrite d'un homme1 non par esprit de justice1 mais pour se donner un air impartial1 en calomniant tout leur aise le mme homme sur d'autres points4 ,mais quand1 aprs de si longues et vaines recherches1 je les vis tous rester sans exception dans le plus inique et absurde systme que l'esprit infernal pt inventer2 quand je vis qu' mon gard la raison toit bannie de toutes les ttes et l'quit de tous les curs2 quand je vis une gnration frntique se livrer tout entire l'aveugle fureur de ses guides contre un infortun qui jamais ne fit1 ne voulut1 ne rendit de mal personne2 quand1 aprs avoir vainement cherch un homme1 il fallut teindre enfin ma lanterne et m'crier3 ,il n'y en a plus2 alors je commenai me voir seul sur la terre1 et je compris que mes contemporains n'toient1 par rapport moi1 que des tres mcaniques1 qui n'agissoient que par impulsion1 et dont je ne pouvois calculer l'action que par les lois du mouvement3 quelque intention1 quelque passion que j'eusse pu supposer dans leurs mes1 elles n'auroient jamais expliqu leur conduite mon gard d'une faon que je pusse entendre4 ,c'est ainsi que leurs dispositions intrieures cessrent d'tre quelque chose pour moi2 je ne vis plus en eux que des masses diffremment mues1 dpourvues mon gard de toute moralit4 ,dans tous les maux qui nous arrivent nous regardons plus l'intention qu' l'effet3 une tuile qui tombe d'un toit peut nous blesser davantage1 mais ne nous navre pas tant qu'une pierre lance dessein par une main malveillante2 le coup porte faux quelquefois1 mais l'intention ne manque jamais son atteinte4 ,la douleur matrielle est ce qu'on sent le moins dans les atteintes de la fortune2 et1 quand les infortuns ne savent qui s'en prendre de leurs malheurs1 ils s'en prennent la destine qu'ils personnifient et laquelle ils prtent des yeux et une intelligence pour les tourmenter dessein3 c'est ainsi qu'un joueur1 dpit par ses pertes1 se met en fureur sans savoir contre qui2 il imagine un sort qui s'acharne dessein sur lui pour le tourmenter1 et1 trouvant un aliment sa colre1 il s'anime et s'enflamme contre l'ennemi qu'il s'est cr4 ,l'homme sage1 qui ne voit dans tous les malheurs qui lui arrivent que les coups de l'aveugle ncessit1 n'a point ces agitations insenses2 il crie dans sa douleur1 mais sans emportement1 sans colre2 il ne sent du mal dont il est la proie que l'atteinte matrielle1 et les coups qu'il reoit ont beau blesser sa personne1 pas un n'arrive jusqu' son cur4 ,c'est beaucoup que d'en tre venu l1 mais ce n'est pas tout1 si l'on s'arrte2 c'est bien avoir coup le mal1 mais c'est avoir laiss la racine3 car cette racine n'est pas dans les tres qui nous sont trangers1 elle est en nous-mmes1 et c'est l qu'il faut travailler pour l'arracher tout fait4 ,voil ce que je sentis parfaitement ds que je commenai de revenir moi3 ma raison ne me montrant qu'absurdits dans toutes les explications que je cherchois donner ce qui m'arrive1 je compris que les causes1 les instrumens1 les moyens de tout cela1 m'tant inconnus et inexplicables1 dvoient tre nuis pour moi2 que je devois regarder tous les dtails de ma destine comme autant d'actes d'une pure fatalit1 o je ne devois supposer ni direction1 ni intention1 ni cause morale2 qu'il falloit m'y soumettre sans raisonner et sans regimber1 parce que cela toit inutile2 que1 tout ce que j'avois faire encore sur la terre tant de m'y regarder comme un tre purement passif1 je ne devois point user rsister inutilement ma destine la force qui me restoit pour la supporter4 ,voil ce que je me disois2 ma raison1 mon cur y acquiesoient1 et nanmoins je sentois ce cur murmurer encore4 ,d'o venoit ce murmure8 ,je le cherchai1 je le trouvai2 il venoit de l'amour-propre1 qui1 aprs s'tre indign contre les hommes1 se soulevoit encore contre la raison4 ,cette dcouverte n'toit pas si facile faire qu'on pourroit croire1 car un innocent perscut prend longtemps pour un pur amour de la justice l'orgueil de son petit individu2 mais aussi la vritable source1 une fois bien connue1 est facile tarir1 ou du moins dtourner4 ,l'estime de soi-mme est le plus grand mobile des mes fires2 l'amour-propre1 fertile en illusions1 se dguise et se fait prendre pour cette estime2 mais1 quand la fraude enfin se dcouvre et que l'amour-propre ne peut plus se cacher1 ds lors il n'est plus craindre1 et1 quoiqu'on l'touffe avec peine1 on le subjugue au moins aisment4 ,je n'eus jamais beaucoup de pente l'amour-propre2 mais cette passion factice s'toit exalte en moi dans le monde1 et surtout quand je fus auteur3 j'en avois peut-tre encore moins qu'un autre1 mais j'en avois prodigieusement4 ,les terribles leons que j'ai reues l'ont bientt renferm dans ses premires bornes3 il commena par se rvolter contre l'injustice1 mais il a fini par la ddaigner2 en se repliant sur mon me1 en coupant les relations extrieures qui le rendent exigeant1 en renonant aux comparaisons1 aux prfrences1 il s'est content que je fusse bon pour moi4 ,alors1 redevenant amour de moi-mme1 il est rentr dans l'ordre de la nature1 et m'a dlivr du joug de l'opinion4 ,ds lors j'ai retrouv la paix de l'me et presque la flicit3 car1 dans quelque situation qu'on se trouve1 ce n'est que par lui qu'on est constamment malheureux4 ,quand il se tait et que la raison parle1 elle nous console enfin de tous les maux qu'il n'a pas dpendu nous d'viter2 elle les anantit mme autant qu'ils n'agissent pas immdiatement sur nous3 car on est sr alors d'viter leurs plus poignantes atteintes en cessant de s'en occuper4 ,ils ne sont rien pour celui qui n'y pense pas3 les offenses1 les vengeances1 les passe-droits1 les outrages1 les injustices1 ne sont rien pour celui qui ne voit dans les maux qu'il endure que le mal mme et non pas l'intention1 pour celui dont la place ne dpend pas dans sa propre estime de celle qu'il plat aux autres de lui accorder4 ,de quelque faon que les hommes veuillent me voir1 ils ne sauroient changer mon tre2 et1 malgr leur puissance et malgr toutes leurs sourdes intrigues1 je continuerai1 quoi qu'ils fassent1 d'tre en dpit d'eux ce que je suis4 ,il est vrai que leurs dispositions mon gard influent sur ma situation relle3 la barrire qu'ils ont mise entre eux et moi m'te toute ressource de subsistance et d'assistance dans ma vieillesse et mes besoins4 ,elle me rend l'argent mme inutile1 puisqu'il ne peut me procurer les services qui me sont ncessaires3 il n'y a plus ni commerce1 ni secours rciproque1 ni correspondance entre eux et moi4 ,seul au milieu d'eux1 je n'ai que moi seul pour ressource1 et cette ressource est bien foible mon ge et dans l'tat o je suis4 ,ces maux sont grands2 mais ils ont perdu sur moi toute leur force depuis que j'ai su les supporter sans m'en irriter4 ,les points o le vrai besoin se fait sentir sont toujours rares3 la prvoyance et l'imagination les multiplient1 et c'est par cette continuit de sentimens qu'on s'inquite et qu'on se rend malheureux4 ,pour moi1 j'ai beau savoir que je souffrirai demain1 il me suffit de ne pas souffrir aujourd'hui pour tre tranquille2 je ne m'affecte point du mal que je prvois1 mais seulement de celui que je sens1 et cela le rduit trs peu de chose4 ,seul1 malade et dlaiss dans mon lit1 j'y peux mourir d'indigence1 de froid et de faim1 sans que personne s'en mette en peine4 ,mais qu'importe1 si je ne m'en mets pas en peine moi-mme1 et si je m'affecte aussi peu que les autres de mon destin1 quel qu'il soit8 ,n'est-ce rien1 surtout mon ge1 que d'avoir appris voir la vie et la mort1 la maladie et la sant1 la richesse et la misre1 la gloire et la diffamation1 avec la mme indiffrence8 ,tous les autres vieillards s'inquitent de tout1 moi1 je ne m'inquite de rien2 quoi qu'il puisse arriver1 tout m'est indiffrent2 et cette indiffrence n'est pas l'ouvrage de ma sagesse1 elle est celui de mes ennemis1 et devient une compensation des maux qu'ils me font4 ,en me rendant insensible l'adversit1 ils m'ont fait plus de bien que s'ils m'eussent pargn ses atteintes2 en ne l'prouvant pas je pouvois toujours la craindre1 au lieu qu'en la subjuguant je ne la crains plus4 ,cette disposition me livre1 au milieu des traverses de ma vie1 l'incurie de mon naturel1 presque aussi pleinement que si je vivois dans la plus complte prosprit3 hors les courts momens o je suis rappel par la prsence des objets aux plus douloureuses inquitudes1 tout le reste du temps1 livr par mes penchans aux affections qui m'attirent1 mon cur se nourrit encore des sentimens pour lesquels il toit n1 et j'en jouis avec les tres imaginaires qui les produisent et qui les partagent1 comme si ces tres existoient rellement3 ils existent pour moi qui les ai crs1 et je ne crains ni qu'ils me trahissent ni qu'ils m'abandonnent2 ils dureront autant que mes malheurs mmes1 et suffiront pour me les faire oublier4 ,tout me ramne la vie heureuse et douce pour laquelle j'tois n3 je passe les trois quarts de ma vie ou occup d'objets instructifs et mme agrables auxquels je livre avec dlices mon esprit et mes sens1 ou avec les enfans de mes fantaisies que j'ai crs selon mon cur1 et dont le commerce en nourrit les sentimens1 ou avec moi seul1 content de moi-mme1 et dj plein du bonheur que je sens m'tre d4 ,en tout ceci l'amour de moi-mme fait toute l'uvre1 l'amour-propre n'y entre pour rien4 ,il n'en est pas ainsi des tristes momens que je passe encore au milieu des hommes1 jouet de leurs caresses tratresses1 de leurs complimens ampouls et drisoires1 de leur mielleuse malignit3 de quelque faon que je m'y sois pu prendre1 l'amour-propre alors fait son jeu4 ,la haine et l'animosit1 que je vois dans leurs curs travers cette grossire enveloppe1 dchirent le mien de douleur1 et l'ide d'tre ainsi sottement pris pour dupe ajoute encore cette douleur un dpit trs puril1 fruit d'un sot amour-propre dont je sens toute la btise1 mais que je ne puis subjuguer4 ,les efforts que j'ai faits pour m'aguerrir ces regards insultans et moqueurs sont incroyables3 cent fois j'ai pass par les promenades publiques et par les lieux les plus frquents1 dans l'unique dessein de m'exercer ces cruelles luttes2 non seulement je n'y ai pu parvenir1 mais je n'ai mme rien avanc1 et tous mes pnibles mais vains efforts m'ont laiss tout aussi facile troubler1 navrer et indigner qu'auparavant4 ,domin par mes sens1 quoi que je puisse faire1 je n'ai jamais su rsister leurs impressions1 et1 tant que l'objet agit sur eux1 mon cur ne cesse d'en tre affect2 mais ces affections passagres ne durent qu'autant que la sensation qui les cause4 ,la prsence de l'homme haineux m'affecte violemment2 mais1 sitt qu'il disparot1 l'impression cesse3 l'instant que je ne le vois plus1 je n'y pense plus4 ,j'ai beau savoir qu'il va s'occuper de moi1 je ne saurois m'occuper de lui2 le mal que je ne sens point actuellement ne m'affecte en aucune sorte2 le perscuteur que je ne vois point est nul pour moi4 ,je sens l'avantage que cette position donne ceux qui disposent de ma destine4 ,qu'ils en disposent donc tout leur aise2 j'aime encore mieux qu'ils me tourmentent sans rsistance que d'tre forc de penser eux pour me garantir de leurs coups4 ,cette action de mes sens sur mon cur fait le seul tourment de ma vie4 ,les lieux o je ne vois personne je ne pense plus ma destine2 je ne la sens plus1 je ne souffre plus1 je suis heureux et content sans diversion1 sans obstacle4 ,mais j'chappe rarement quelque atteinte sensible2 et1 lorsque j'y pense le moins1 un geste1 un regard sinistre que j'aperois1 un mot envenim que j'entends1 un malveillant que je rencontre1 suffit pour me bouleverser3 tout ce que je puis faire en pareil cas est d'oublier bien vite et de fuir2 le trouble de mon cur disparot avec l'objet qui l'a caus1 et je rentre dans le calme aussitt que je suis seul2 ou1 si quelque chose m'inquite1 c'est la crainte de rencontrer sur mon passage quelque nouveau sujet de douleur4 ,c'est l ma seule peine2 mais elle suffit pour altrer mon bonheur4 ,je loge au milieu de ,paris3 en sortant de chez moi je soupire aprs la campagne et la solitude2 mais il faut l'aller chercher si loin qu'avant de pouvoir respirer mon aise je trouve en mon chemin mille objets qui me serrent le cur1 et la moiti de la journe se passe en angoisses avant que j'aie atteint l'asile que je vais chercher4 ,heureux du moins quand on me laisse achever ma route6 ,le moment o j'chappe au cortge des mchans est dlicieux1 et1 sitt que je me vois sous les arbres1 au milieu de la verdure1 je crois me voir dans le paradis terrestre1 et je gote un plaisir interne aussi vif que si j'tois le plus heureux des mortels4 ,je me souviens parfaitement que1 durant mes courtes prosprits1 ces mmes promenades solitaires1 qui me sont aujourd'hui si dlicieuses1 m'toient insipides et ennuyeuses3 quand j'tois chez quelqu'un la campagne1 le besoin de faire de l'exercice et de respirer le grand air me faisoit souvent sortir seul1 et1 m'chappant comme un voleur1 je m'allois promener dans le parc ou dans la campagne2 mais1 loin d'y trouver le calme heureux que j'y gote aujourd'hui1 j'y portois l'agitation des vaines ides qui m'avoient occup dans le salon1 le souvenir de la compagnie que j'y avois laisse m'y suivoit4 ,dans la solitude1 les vapeurs de l'amour-propre et le tumulte du monde ternissoient mes yeux la fracheur des bosquets1 et troubloient la paix de la retraite3 j'avois beau fuir au fond des bois1 une foule importune m'y suivoit partout et voiloit pour moi toute la nature4 ,ce n'est qu'aprs m'tre dtach des passions sociales et de leur triste cortge que je l'ai retrouve avec tous ses charmes4 ,convaincu de l'impossibilit de contenir ces premiers mouvemens involontaires1 j'ai cess tous mes efforts pour cela3 je laisse1 chaque atteinte1 mon sang s'allumer1 la colre et l'indignation s'emparer de mes sens2 je cde la nature cette premire explosion que toutes mes forces ne pourroient arrter ni suspendre4 ,je tche seulement d'en arrter les suites avant qu'elle ait produit aucun effet4 ,les yeux tincelans1 le feu du visage1 le tremblement des membres1 les suffocantes palpitations1 tout cela tient au seul physique1 et le raisonnement n'y peut rien4 ,mais1 aprs avoir laiss faire au naturel sa premire explosion1 l'on peut redevenir son propre matre en reprenant peu peu ses sens3 c'est ce que j'ai tch de faire longtemps sans succs1 mais enfin plus heureusement2 et1 cessant d'employer ma force en vaine rsistance1 j'attends le moment de vaincre en laissant agir ma raison1 car elle ne me parle que quand elle peut se faire couter4 ,eh6 que dis-je1 hlas6 ma raison8 ,j'aurois grand tort encore de lui faire l'honneur de ce triomphe1 car elle n'y a gure de part3 tout vient galement d'un temprament versatile qu'un vent imptueux agite1 mais qui rentre dans le calme l'instant que le vent ne souffle plus2 c'est mon naturel ardent qui m'agite1 c'est mon naturel indolent qui m'apaise4 ,je cde toutes les impulsions prsentes2 tout choc me donne un mouvement vif et court2 sitt qu'il n'y a plus de choc1 le mouvement cesse1 rien de communiqu ne peut se prolonger en moi4 ,tous les vnemens de la fortune1 toutes les machines des hommes1 ont peu de prise sur un homme ainsi constitu2 pour m'affecter de peines durables1 il faudroit que l'impression se renouvelt chaque instant3 car les intervalles1 quelque courts qu'ils soient1 suffisent pour me rendre moi-mme4 ,je suis ce qu'il plat aux hommes tant qu'ils peuvent agir sur mes sens2 mais1 au premier instant de relche1 je redeviens ce que la nature a voulu3 c'est l1 quoi qu'on puisse faire1 mon tat le plus constant1 et celui par lequel1 en dpit de la destine1 je gote un bonheur pour lequel je me sens constitu4 ,j'ai dcrit cet tat dans une de mes rveries4 ,il me convient si bien que je ne dsire autre chose que sa dure1 et ne crains que de le voir troubl4 ,le mal que m'ont fait les hommes ne me touche en aucune sorte3 la crainte seule de celui qu'ils peuvent me faire encore est capable de m'agiter2 mais1 certain qu'ils n'ont plus de nouvelle prise par laquelle ils puissent m'affecter d'un sentiment permanent1 je me ris de toutes leurs trames1 et je jouis de moi-mme en dpit d'eux4 ,figure #ah ,figure #ai ,,neuvi,,me ,,promenade ,le bonheur est un tat permanent qui ne semble pas fait ici-bas pour l'homme3 tout est sur la terre dans un flux continuel qui ne permet rien d'y prendre une forme constante4 ,tout change autour de nous3 nous changeons nous-mmes1 et nul ne peut s'assurer qu'il aimera demain ce qu'il aime aujourd'hui2 ainsi tous nos projets de flicit pour cette vie sont des chimres4 ,profitons du contentement d'esprit quand il vient1 gardons-nous de l'loigner par notre faute2 mais ne faisons pas des projets pour l'enchaner1 car ces projets-l sont de pures folies3 j'ai peu vu d'hommes heureux1 peut-tre point2 mais j'ai souvent vu des curs contens1 et de tous les objets qui m'ont frapp1 c'est celui qui m'a le plus content moi-mme4 ,je crois que c'est une suite naturelle du pouvoir des sensations sur mes sentimens internes4 ,le bonheur n'a point d'enseigne extrieure3 pour le connotre1 il faudroit lire dans le cur de l'homme heureux2 mais le contentement se lit dans les yeux1 dans le maintien1 dans l'accent1 dans la dmarche1 et semble se communiquer celui qui l'aperoit4 ,est-il une jouissance plus douce que de voir un peuple entier se livrer la joie un jour de fte1 et tous les curs s'panouir aux rayons expansifs du plaisir qui passe rapidement1 mais vivement1 travers les nuages de la vie84 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 ,il y a trois jours que ,m4 ,p4 vint1 avec un empressement extraordinaire1 me montrer l'loge de madame ,geoffrin par ,m4 d',alembert4 ,la lecture fut prcde de longs et grands clats de rire sur le ridicule nologisme de cette pice et sur les badins jeux de mots dont il la disoit remplie3 il commena de lire en riant toujours4 ,je l'coutois d'un srieux qui le calma1 et1 voyant que je ne l'imitois point1 il cessa enfin de rire4 ,l'article le plus long et le plus recherch de cette pice rouloit sur le plaisir que prenoit ,mme ,geoffrin voir les enfans et les faire causer3 l'auteur tiroit avec raison de cette disposition une preuve de bon naturel2 mais il ne s'arrtoit pas l1 et il accusoit dcidment de mauvais naturel et de mchancet tous ceux qui n'avoient pas le mme got1 au point de dire que1 si l'on interrogeoit l-dessus ceux qu'on mne au gibet ou la roue1 tous conviendroient qu'ils n'avoient pas aim les enfans4 ,ces assertions faisoient un effet singulier dans la place o elles toient4 ,supposant tout cela vrai1 toit-ce l l'occasion de le dire8 et falloit-il souiller l'loge d'une femme estimable des images de supplice et de malfaiteurs8 ,je compris aisment le motif de cette affectation vilaine2 et1 quand ,m4 ,p4 eut fini de lire1 en relevant ce qui m'avoit paru bien dans l'loge1 j'ajoutai que l'auteur1 en l'crivant1 avoit dans le cur moins d'amiti que de haine4 ,le lendemain1 le temps tant assez beau1 quoique froid1 j'allai faire une course jusqu' l'cole militaire1 comptant d'y trouver des mousses en pleine fleur3 en allant je rvois sur la visite de la veille et sur l'crit de ,m4 d',alembert1 o je pensois bien que le placage pisodique n'avoit pas t mis sans dessein1 et la seule affectation de m'apporter cette brochure1 moi qui l'on cache tout1 m'apprenoit assez quel en toit l'objet4 ,j'avois mis mes enfans aux ,enfans-,trouvs3 c'en toit assez pour m'avoir travesti en pre dnatur1 et de l1 en tendant et caressant cette ide1 on en avoit peu peu tir la consquence vidente que je hassois les enfans2 en suivant par la pense la chane de ces gradations1 j'admirois avec quel art l'industrie humaine sait changer les choses du blanc au noir3 car je ne crois pas que jamais homme ait plus aim que moi voir de petits bambins foltrer et jouer ensemble2 et souvent1 dans la rue et aux promenades1 je m'arrte regarder leur espiglerie et leurs petits jeux avec un intrt que je ne vois partager personne4 ,le jour mme o vint ,m4 ,p41 une heure avant sa visite1 j'avois eu celle des deux petits du ,soussoi1 les plus jeunes enfans de mon hte1 dont l'an peut avoir sept ans3 ils toient venus m'embrasser de si bon cur1 et je leur avois rendu si tendrement leurs caresses1 que1 malgr la disparit des ges1 ils avoient paru se plaire avec moi sincrement2 et1 pour moi1 j'tois transport d'aise de voir que ma vieille figure ne les avoit pas rebuts2 le cadet mme paroissoit venir moi si volontiers que1 plus enfant qu'eux1 je me sentois attacher lui dj par prfrence1 et je le vis partir avec autant de regret que s'il m'et appartenu4 ,je comprends que le reproche d'avoir mis mes enfans aux ,enfans-,trouvs a facilement dgnr1 avec un peu de tournure1 en celui d'tre un pre dnatur et de har les enfans2 cependant il est sr que c'est la crainte d'une destine pour eux mille fois pire1 et presque invitable par toute autre voie1 qui m'a le plus dtermin dans cette dmarche4 ,plus indiffrent sur ce qu'ils deviendroient1 et hors d'tat de les lever moi-mme1 il auroit fallu1 dans ma situation1 les laisser lever par leur mre1 qui les auroit gts1 et par sa famille1 qui en auroit fait des monstres4 ,je frmis encore d'y penser3 ce que ,mahomet fit de ,side n'est rien auprs de ce qu'on auroit fait d'eux mon gard1 et les piges qu'on m'a tendus l-dessus dans la suite me confirment assez que le projet en avoit t form4 ,a la vrit j'tois bien loign de prvoir alors ces trames atroces2 mais je savois que l'ducation pour eux la moins prilleuse toit celle des ,enfans-,trouvs1 et je les y mis4 ,je le ferois encore1 avec bien moins de doute aussi1 si la chose toit faire1 et je sais bien que nul pre n'est plus tendre que je l'aurois t pour eux1 pour peu que l'habitude et aid la nature4 ,si j'ai fait quelque progrs dans la connoissance du cur humain1 c'est le plaisir que j'avois voir et observer les enfans qui m'a valu cette connoissance4 ,ce mme plaisir dans ma jeunesse y a mis une espce d'obstacle1 car je jouois avec les enfans si gaiement et de si bon cur que je ne songeois gure les tudier4 ,mais1 quand en vieillissant j'ai vu que ma figure caduque les inquitoit1 je me suis abstenu de les importuner2 j'ai mieux aim me priver d'un plaisir que de troubler leur joie2 et1 content alors de me satisfaire en regardant leurs jeux et tous leurs petits manges1 j'ai trouv le ddommagement de mon sacrifice dans les lumires que ces observations m'ont fait acqurir sur les premiers et vrais mouvemens de la nature1 auxquels tous nos savans ne connoissent rien4 ,j'ai consign dans mes crits la preuve que je m'tois occup de cette recherche trop soigneusement pour ne l'avoir pas faite avec plaisir2 et ce seroit assurment la chose du monde la plus incroyable que l',hlose et l'mile fussent l'ouvrage d'un homme qui n'aimoit pas les enfans4 ,je n'eus jamais ni prsence d'esprit1 ni facilit de parler2 mais1 depuis mes malheurs1 ma langue et ma tte se sont de plus en plus embarrasses3 l'ide et le mot propre m'chappent galement1 et rien n'exige un meilleur discernement et un choix d'expressions plus juste que les propos qu'on tient aux enfans4 ,ce qui augmente encore en moi cet embarras est l'attention des coutans1 les interprtations et le poids qu'ils donnent tout ce qui part d'un homme qui1 ayant crit expressment pour les enfans1 est suppos ne devoir leur parler que par oracles3 cette gne extrme1 et l'inaptitude que je me sens1 me trouble1 me dconcerte1 et je serois bien plus mon aise devant un monarque d',asie que devant un bambin qu'il faut faire babiller4 ,un autre inconvnient me tient maintenant plus loign d'eux1 et1 depuis mes malheurs1 je les vois toujours avec le mme plaisir1 mais je n'ai plus avec eux la mme familiarit4 ,les enfans n'aiment pas la vieillesse3 l'aspect de la nature dfaillante est hideux leurs yeux2 leur rpugnance que j'aperois me navre1 et j'aime mieux m'abstenir de les caresser que de leur donner de la gne ou du dgot4 ,ce motif1 qui n'agit que sur les mes vraiment aimantes1 est nul pour tous nos docteurs et doctoresses4 ,mme ,geoffrin s'embarrassoit fort peu que les enfans eussent du plaisir avec elle pourvu qu'elle en et avec eux2 mais1 pour moi1 ce plaisir est pis que nul2 il est ngatif quand il n'est pas partag2 et je ne suis plus dans la situation ni dans l'ge o je voyois le petit cur d'un enfant s'panouir avec le mien4 ,si cela pouvoit m'arriver encore1 ce plaisir1 devenu plus rare1 n'en seroit pour moi que plus vif3 je l'prouvois bien l'autre matin par celui que je prenois caresser les petits du ,soussoi1 non seulement parce que la bonne qui les conduisoit ne m'en imposoit pas beaucoup et que je sentois moins le besoin de m'couter devant elle1 mais encore parce que l'air jovial avec lequel ils m'abordrent ne les quitta point1 et qu'ils ne parurent ni se dplaire ni s'ennuyer de moi4 ,oh6 si j'avois encore quelques momens de pures caresses qui vinssent du cur1 ne ft-ce que d'un enfant encore en jaquette1 si je pouvois voir encore dans quelques yeux la joie et le contentement d'tre avec moi1 de combien de maux et de peines ne me ddommageroient pas ces courts mais doux panchemens de mon cur6 ,ah6 je ne serois pas oblig de chercher parmi les animaux le regard de la bienveillance1 qui m'est dsormais refus parmi les humains4 ,j'en puis juger sur bien peu d'exemples1 mais toujours chers mon souvenir3 en voici un qu'en tout autre tat j'aurois oubli presque1 et dont l'impression qu'il a faite sur moi peint bien toute ma misre4 ,il y a deux ans que1 m'tant all promener du ct de la ,nouvelle-,france1 je poussai plus loin2 puis1 tirant gauche et voulant tourner autour de ,montmartre1 je traversai le village de ,clignancourt3 je marchois distrait et rvant sans regarder autour de moi1 quand tout coup je me sentis saisir les genoux4 ,je regarde et je vois un petit enfant de cinq six ans qui serroit mes genoux de toute sa force1 en me regardant d'un air si familier et si caressant que mes entrailles s'murent2 je me disois3 ,c'est ainsi que j'aurois t trait des miens4 ,je pris l'enfant dans mes bras1 je le baisai plusieurs fois dans une espce de transport1 et puis je continuai mon chemin4 ,je sentois en marchant qu'il me manquoit quelque chose3 un besoin naissant me ramenoit sur mes pas2 je me reprochois d'avoir quitt si brusquement cet enfant1 je croyois voir dans son action sans cause apparente une sorte d'inspiration qu'il ne falloit pas ddaigner4 ,enfin1 cdant la tentation1 je reviens sur mes pas3 je cours l'enfant1 je l'embrasse de nouveau1 et je lui donne de quoi acheter des petits pains de ,nanterre1 dont le marchand passoit l par hasard1 et je commenai le faire jaser4 ,je lui demandai qui toit son pre2 il me le montra qui relioit des tonneaux4 ,j'tois prt quitter l'enfant pour aller lui parler quand je vis que j'avois t prvenu par un homme de mauvaise mine1 qui me parut tre une de ces mouches qu'on tient sans cesse mes trousses3 tandis que cet homme lui parloit l'oreille1 je vis les regards du tonnelier se fixer attentivement sur moi d'un air qui n'avoit rien d'amical4 ,cet objet me resserra le cur l'instant1 et je quittai le pre et l'enfant avec plus de promptitude encore que je n'en avois mis revenir sur mes pas1 mais dans un trouble moins agrable qui changea toutes mes dispositions4 ,je les ai pourtant senties renatre souvent depuis lors3 je suis repass plusieurs fois par ,clignancourt dans l'esprance d'y revoir cet enfant2 mais je n'ai plus revu ni lui ni le pre1 et il ne m'est plus rest de cette rencontre qu'un souvenir assez vif1 ml toujours de douceur et de tristesse1 comme toutes les motions qui pntrent encore quelquefois jusqu' mon cur4 ,il y a compensation tout3 si mes plaisirs sont rares et courts1 je les gote aussi plus vivement quand ils viennent que s'ils m'toient plus familiers1 je les rumine1 pour ainsi dire1 par de frquents souvenirs1 et1 quelque rares qu'ils soient1 s'ils toient purs et sans mlange1 je serois plus heureux peut-tre que dans ma prosprit4 ,dans l'extrme misre on se trouve riche de peu3 un gueux qui trouve un cu en est plus affect que ne le seroit un riche en trouvant une bourse d'or4 ,on riroit si l'on voyoit dans mon me l'impression qu'y font les moindres plaisirs de cette espce que je puis drober la vigilance de mes perscuteurs3 un des plus doux s'offrit il y a quatre ou cinq ans1 que je ne me rappelle jamais sans me sentir ravi d'aise d'en avoir si bien profit4 ,un dimanche nous tions alls1 ma femme et moi1 dner la porte ,maillot2 aprs le dner nous traversmes le bois de ,boulogne jusqu' la ,muette2 l1 nous nous assmes sur l'herbe l'ombre en attendant que le soleil ft baiss1 pour nous en retourner ensuite tout doucement par ,passy4 ,une vingtaine de petites filles1 conduites par une manire de religieuse1 vinrent1 les unes s'asseoir1 les autres foltrer assez prs de nous4 ,durant leurs jeux1 vint passer un oublieur avec son tambour et son tourniquet1 qui cherchoit pratique3 je vis que les petites filles convoitoient fort les oublies1 et deux ou trois d'entre elles1 qui apparemment possdoient quelques liards1 demandrent la permission de jouer4 ,tandis que la gouvernante hsitoit et disputoit1 j'appelai l'oublieur et je lui dis3 ,faites tirer toutes ces demoiselles chacune son tour1 et je vous payerai le tout4 ,ce mot rpandit dans toute la troupe une joie qui seule et plus que pay ma bourse1 quand je l'aurois toute employe cela4 ,comme je vis qu'elles s'empressoient avec un peu de confusion1 avec l'agrment de la gouvernante je les fis ranger toutes d'un ct1 et puis passer de l'autre ct l'une aprs l'autre1 mesure qu'elles avoient tir4 ,quoiqu'il n'y et point de billet blanc1 et qu'il revnt au moins une oublie chacune de celles qui n'auroient rien1 qu'aucune d'elles ne pouvoit donc tre absolument mcontente1 afin de rendre la fte encore plus gaie1 je dis en secret l'oublieur d'user de son adresse ordinaire en sens contraire1 en faisant tomber autant de bons lots qu'il pourroit1 et que je lui en tiendrois compte4 ,au moyen de cette prvoyance1 il y eut prs d'une centaine d'oublies distribues1 quoique les jeunes filles ne tirassent chacune qu'une seule fois3 car l-dessus je fus inexorable1 ne voulant ni favoriser des abus1 ni marquer des prfrences qui produiroient des mcontentemens4 ,ma femme insinua celles qui avoient de bons lots d'en faire part leurs camarades1 au moyen de quoi le partage devint presque gal et la joie plus gnrale4 ,je priai la religieuse de tirer son tour1 craignant fort qu'elle ne rejett ddaigneusement mon offre2 elle l'accepta de bonne grce1 tira comme les pensionnaires1 et prit sans faon ce qui lui revint4 ,je lui en sus un gr infini1 et je trouvai cela une sorte de politesse qui me plut fort1 et qui vaut bien1 je crois1 celle des simagres4 ,pendant toute cette opration1 il y eut des disputes qu'on porta devant mon tribunal2 et ces petites filles1 venant plaider tour tour leur cause1 me donnrent occasion de remarquer que1 quoiqu'il n'y en et aucune de jolie1 la gentillesse de quelques-unes faisoit oublier leur laideur4 ,nous nous quittmes enfin trs contens les uns des autres1 et cet aprs-midi fut un de ceux de ma vie dont je me rappelle le souvenir avec le plus de satisfaction4 ,la fte1 au reste1 ne fut pas ruineuse3 pour trente sous qu'il m'en cota tout au plus1 il y eut pour plus de cent cus de contentement2 tant il est vrai que le plaisir ne se mesure pas sur la dpense1 et que la joie est plus amie des liards que des louis4 ,je suis revenu plusieurs fois la mme place1 la mme heure1 esprant d'y rencontrer encore la petite troupe2 mais cela n'est plus arriv4 ,ceci me rappelle un autre amusement peu prs de mme espce1 dont le souvenir m'est rest de beaucoup plus loin4 ,c'toit dans le malheureux temps o1 faufil parmi les riches et les gens de lettres1 j'tois quelquefois rduit partager leurs tristes plaisirs4 ,j'tois la ,chevrette au temps de la fte du matre de la maison2 toute sa famille s'toit runie pour la clbrer1 et tout l'clat des plaisirs bruyans fut mis en uvre pour cet effet4 ,spectacles1 festins1 feux d'artifice1 rien ne fut pargn4 ,l'on n'avoit pas le temps de prendre haleine1 et l'on s'tourdissoit au lieu de s'amuser4 ,aprs le dner on alla prendre l'air dans l'avenue1 o se tenoit une espce de foire4 ,on dansoit2 les messieurs daignrent danser avec les paysannes1 mais les dames gardrent leur dignit4 ,on vendoit l des pains d'pice4 ,un jeune homme de la compagnie s'avisa d'en acheter1 pour les lancer l'un aprs l'autre au milieu de la foule1 et l'on prit tant de plaisir voir tous ces manans se prcipiter1 se battre1 se renverser pour en avoir1 que tout le monde voulut se donner le mme plaisir2 et pains d'pice de voler droite et gauche1 et filles et garons de courir1 de s'entasser et s'estropier4 ,cela paroissoit charmant tout le monde4 ,je fis comme les autres par mauvaise honte1 quoique en dedans je ne m'amusasse pas autant qu'eux4 ,mais bientt1 ennuy de vider ma bourse pour faire craser les gens1 je laissai l la bonne compagnie1 et je fus me promener seul dans la foire4 ,la varit des objets m'amusa longtemps4 ,j'aperus entre autres cinq ou six ,savoyards autour d'une petite fille qui avoit encore sur son ventaire une douzaine de chtives pommes1 dont elle auroit bien voulu se dbarrasser4 ,les ,savoyards1 de leur ct1 auroient bien voulu l'en dbarrasser1 mais ils n'avoient que deux ou trois liards eux tous1 et ce n'toit pas de quoi faire une grande brche aux pommes4 ,cet ventaire toit pour eux le jardin des ,hesprides1 et la petite fille toit le dragon qui le gardoit4 ,cette comdie m'amusa longtemps2 j'en fis enfin le dnoment en payant les pommes la petite fille1 et les lui faisant distribuer aux petits garons4 ,j'eus alors un des plus doux spectacles qui puissent flatter un cur d'homme1 celui de voir la joie unie avec l'innocence de l'ge se rpandre tout autour de moi3 car les spectateurs mmes1 en la voyant1 la partagrent2 et moi1 qui partageois si bon march cette joie1 j'avois de plus celle de sentir qu'elle toit mon ouvrage4 ,en comparant cet amusement avec ceux que je venois de quitter1 je sentois avec satisfaction la diffrence qu'il y a des gots sains et des plaisirs naturels ceux que fait natre l'opulence1 et qui ne sont gure que des plaisirs de moquerie et des gots exclusifs engendrs par le mpris4 ,car quelle sorte de plaisir pouvoit-on prendre voir des troupeaux d'hommes avilis par la misre s'entasser1 s'touffer1 s'estropier brutalement1 pour s'arracher avidement quelques morceaux de pain d'pice fouls aux pieds et couverts de boue8 ,de mon ct1 quand j'ai bien rflchi sur l'espce de volupt que je gotois dans ces sortes d'occasions1 j'ai trouv qu'elle consistoit moins dans un sentiment de bienfaisance que dans le plaisir de voir des visages contens4 ,cet aspect a pour moi un charme qui1 bien qu'il pntre jusqu' mon cur1 semble tre uniquement de sensation4 ,si je ne vois la satisfaction que je cause1 quand mme j'en serois sr1 je n'en jouirois qu' demi4 ,c'est mme pour moi un plaisir dsintress1 qui ne dpend pas de la part que j'y puis avoir3 car1 dans les ftes du peuple1 celui de voir des visages gais m'a toujours vivement attir4 ,cette attente a pourtant t souvent frustre en ,france1 o cette nation1 qui se prtend si gaie1 montre peu cette gaiet dans ses jeux4 ,souvent j'allois jadis aux guinguettes1 pour y voir danser le menu peuple2 mais ses danses toient si maussades1 son maintien si dolent1 si gauche1 que j'en sortois plutt contrist que rjoui4 ,mais ,genve et en ,suisse1 o le rire ne s'vapore pas sans cesse en folles malignits1 tout respire le contentement et la gaiet dans les ftes4 ,la misre n'y porte point son hideux aspect4 ,le faste n'y montre pas non plus son insolence4 ,le bien-tre1 la fraternit1 la concorde1 y disposent les curs s'panouir1 et souvent1 dans les transports d'une innocente joie1 les inconnus s'accostent1 s'embrassent1 et s'invitent jouir de concert des plaisirs du jour4 ,pour jouir moi-mme de ces aimables ftes1 je n'ai pas besoin d'en tre4 ,il me suffit de les voir2 en les voyant1 je les partage2 et1 parmi tant de visages gais1 je suis bien sr qu'il n'y a pas un cur plus gai que le mien4 ,quoique ce ne soit l qu'un plaisir de sensation1 il a certainement une cause morale1 et la preuve en est que ce mme aspect1 au lieu de me flatter1 de me plaire1 peut me dchirer de douleur et d'indignation1 quand je sais que ces signes de plaisir et de joie sur les visages des mchans ne sont que des marques que leur malignit est satisfaite4 ,la joie innocente est la seule dont les signes flattent mon cur4 ,ceux de la cruelle et moqueuse joie le navrent et l'affligent1 quoiqu'elle n'ait nul rapport moi4 ,ces signes1 sans doute1 ne sauroient tre exactement les mmes1 partant de principes si differens2 mais enfin ce sont galement des signes de joie1 et leurs diffrences sensibles ne sont assurment pas proportionnelles celles des mouvemens qu'ils excitent en moi4 ,ceux de douleur et de peine me sont encore plus sensibles1 au point qu'il m'est impossible de les soutenir sans tre agit moi-mme d'motions peut-tre encore plus vives que celles qu'ils reprsentent4 ,l'imagination1 renforant la sensation1 m'identifie avec l'tre souffrant1 et me donne souvent plus d'angoisse qu'il n'en sent lui-mme4 ,un visage mcontent est encore un spectacle qu'il m'est impossible de soutenir1 surtout si j'ai lieu de penser que ce mcontentement me regarde4 ,je ne saurois dire combien l'air grognard et maussade des valets qui servent en rechignant m'a arrach d'cus dans les maisons o j'avois autrefois la sottise de me laisser entraner1 et o les domestiques m'ont toujours fait payer bien chrement l'hospitalit des matres4 ,toujours trop affect des objets sensibles1 et surtout de ceux qui portent signe de plaisir ou de peine1 de bienveillance ou d'aversion1 je me laisse entraner par ces impressions extrieures sans pouvoir jamais m'y drober autrement que par la fuite4 ,un signe1 un geste1 un coup d'il d'un inconnu1 suffit pour troubler mes plaisirs ou calmer mes peines4 ,je ne suis moi que quand je suis seul2 hors de l1 je suis le jouet de tous ceux qui m'entourent4 ,je vivois jadis avec plaisir dans le monde1 quand je ne voyois dans tous les yeux que bienveillance1 ou1 tout au pis1 indiffrence dans ceux qui j'tois inconnu2 mais aujourd'hui qu'on ne prend pas moins de peine montrer mon visage au peuple qu' lui masquer mon naturel1 je ne puis mettre le pied dans la rue sans m'y voir entour d'objets dchirans4 ,je me hte de gagner grands pas la campagne2 sitt que je vois la verdure1 je commence respirer4 ,faut-il s'tonner si j'aime la solitude8 ,je ne vois qu'animosit sur les visages des hommes1 et la nature me rit toujours4 ,je sens pourtant encore1 il faut l'avouer1 du plaisir vivre au milieu des hommes tant que mon visage leur est inconnu4 ,mais c'est un plaisir qu'on ne me laisse gure4 ,j'aimois encore1 il y a quelques annes1 traverser les villages1 et voir au matin les laboureurs raccommoder leurs flaux1 ou les femmes sur leurs portes avec leurs enfans4 ,cette vue avoit je ne sais quoi qui touchoit mon cur4 ,je m'arrtois quelquefois1 sans y prendre garde1 regarder les petits manges de ces bonnes gens1 et je me sentois soupirer sans savoir pourquoi4 ,j'ignore si l'on m'a vu sensible ce petit plaisir1 et si l'on a voulu me l'ter encore2 mais1 au changement que j'aperois sur les physionomies mon passage et l'air dont je suis regard1 je suis bien forc de comprendre qu'on a pris grand soin de m'ter cet incognito4 ,la mme chose m'est arrive d'une faon plus marque encore aux ,invalides4 ,ce bel tablissement m'a toujours intress4 ,je ne vois jamais sans attendrissement et vnration ces groupes de bons vieillards qui peuvent dire comme ceux de ,lacdmone3 ,nous avons t jadis ,jeunes1 vaillans et hardis4 ,une de mes promenades favorites toit autour de l'cole ,militaire1 et je rencontrois avec plaisir et l quelques invalides qui1 ayant conserv l'ancienne honntet militaire1 me saluoient en passant4 ,ce salut1 que mon cur leur rendoit au centuple1 me flattoit et augmentoit le plaisir que j'avois les voir4 ,comme je ne sais rien cacher de ce qui me touche1 je parlois souvent des invalides et de la faon dont leur aspect m'affectoit4 ,il n'en fallut pas davantage4 ,au bout de quelque temps je m'aperus que je n'tois plus un inconnu pour eux1 ou plutt que je le leur tois bien davantage1 puisqu'ils me voyoient du mme il que fait le public4 ,plus d'honntet1 plus de salutations4 ,un air repoussant1 un regard farouche1 avoient succd leur premire urbanit4 ,l'ancienne franchise de leur mtier ne leur laissant pas comme aux autres couvrir leur animosit d'un masque ricaneur et tratre1 ils me montrent tout ouvertement la plus violente haine2 et tel est l'excs de ma misre que je suis forc de distinguer dans mon estime ceux qui me dguisent le moins leur fureur4 ,depuis lors je me promne avec moins de plaisir du ct des ,invalides4 ,cependant1 comme mes sentimens pour eux ne dpendent pas des leurs pour moi1 je ne vois jamais sans respect et sans intrt ces anciens dfenseurs de leur patrie2 mais il m'est bien dur de me voir si mal pay de leur part de la justice que je leur rends4 ,quand1 par hasard1 j'en rencontre quelqu'un qui a chapp aux instructions communes1 ou qui1 ne connoissant pas ma figure1 ne me montre aucune aversion1 l'honnte salutation de ce seul-l me ddommage du maintien rbarbatif des autres4 ,je les oublie pour ne m'occuper que de lui1 et je m'imagine qu'il a une de ces mes comme la mienne1 o la haine ne sauroit pntrer4 ,j'eus encore ce plaisir l'anne dernire1 en passant l'eau pour m'aller promener l'le aux ,cygnes4 ,un pauvre vieux invalide1 dans un bateau1 attendoit compagnie pour traverser4 ,je me prsentai2 je dis au batelier de partir4 ,l'eau toit forte et la traverse fut longue4 ,je n'osois presque pas adresser la parole l'invalide1 de peur d'tre rudoy et rebut comme l'ordinaire2 mais son air honnte me rassura4 ,nous causmes4 ,il me parut homme de sens et de murs4 ,je fus surpris et charm de son ton ouvert et affable4 ,je n'tois pas accoutum tant de faveur4 ,ma surprise cessa quand j'appris qu'il arrivoit tout nouvellement de province4 ,je compris qu'on ne lui avoit pas encore montr ma figure et donn ses instructions4 ,je profitai de cet incognito pour converser quelques momens avec un homme1 et je sentis1 la douceur que j'y trouvois1 combien la raret des plaisirs les plus communs est capable d'en augmenter le prix4 ,en sortant du bateau1 il prparoit ses deux pauvres liards4 ,je payai le passage1 et le priai de les resserrer1 en tremblant de le cabrer4 ,cela n'arriva point2 au contraire1 il parut sensible mon attention1 et surtout celle que j'eus encore1 comme il toit plus vieux que moi1 de lui aider sortir du bateau4 ,qui croiroit que je fus assez enfant pour en pleurer d'aise8 ,je mourrois d'envie de lui mettre une pice de vingt-quatre sous dans la main pour avoir du tabac2 je n'osai jamais4 ,la mme honte qui me retint m'a souvent empch de faire de bonnes actions qui m'auroient combl de joie1 et dont je ne me suis abstenu qu'en dplorant mon imbcillit4 ,cette fois1 aprs avoir quitt mon vieux invalide1 je me consolai bientt en pensant que j'aurois1 pour ainsi dire1 agi contre mes propres principes en mlant aux choses honntes un prix d'argent qui dgrade leur noblesse et souille leur dsintressement4 ,il faut s'empresser de secourir ceux qui en ont besoin2 mais1 dans le commerce ordinaire de la vie1 laissons la bienveillance naturelle et l'urbanit faire chacune leur uvre1 sans que jamais rien de vnal et de mercantile ose approcher d'une si pure source pour la corrompre ou pour l'altrer4 ,on dit qu'en ,hollande le peuple se fait payer pour vous dire l'heure et pour vous montrer le chemin3 ce doit tre un bien mprisable peuple que celui qui trafique ainsi des plus simples devoirs de l'humanit4 ,j'ai remarqu qu'il n'y a que l',europe seule o l'on vende l'hospitalit4 ,dans toute l',asie on vous loge gratuitement4 ,je comprends qu'on n'y trouve pas si bien toutes ses aises2 mais n'est-ce rien que de se dire3 ,je suis homme et reu chez des humains2 c'est l'humanit pure qui me donne le couvert8 ,les petites privations s'endurent sans peine quand le cur est mieux trait que le corps4 ,figure #bj ,figure #ba ,,dixi,,me ,,promenade ,aujourd'hui1 jour de ,pques fleuries1 il y a prcisment cinquante ans de ma premire connoissance avec ,mme de ,warens4 ,elle avoit vingt-huit ans alors1 tant ne avec le sicle4 ,je n'en avois pas encore dix-sept1 et mon temprament naissant1 mais que j'ignorois encore1 donnoit une nouvelle chaleur un cur naturellement plein de vie4 ,s'il n'toit pas tonnant qu'elle cont de la bienveillance pour un jeune homme vif1 mais doux et modeste1 d'une figure assez agrable1 il l'toit encore moins qu'une femme charmante1 pleine d'esprit et de grces1 m'inspirt1 avec la reconnoissance1 des sentimens plus tendres que je n'en distinguois pas4 ,mais ce qui est moins ordinaire est que ce premier moment dcida de moi pour toute ma vie1 et produisit1 par un enchanement invitable1 le destin du reste de mes jours4 ,mon me1 dont mes organes n'avoient point dvelopp les plus prcieuses facults1 n'avoit encore aucune forme dtermine4 ,elle attendoit1 dans une sorte d'impatience1 le moment qui devoit la lui donner1 et ce moment1 acclr par cette rencontre1 ne vint pourtant pas si tt2 et1 dans la simplicit de murs que l'ducation m'avoit donne1 je vis longtemps prolonger pour moi cet tat dlicieux1 mais rapide1 o l'amour et l'innocence habitent le mme cur4 ,elle m'avoit loign4 ,tout me rappeloit elle3 il y fallut revenir4 ,ce retour fixa ma destine1 et longtemps encore avant de la possder je ne vivois plus qu'en elle et pour elle4 ,ah6 si j'avois suffi son cur comme elle suffisoit au mien6 quels paisibles et dlicieux jours nous eussions couls ensemble6 ,nous en avons pass de tels1 mais qu'ils ont t courts et rapides1 et quel destin les a suivis6 ,il n'y a pas de jour o je ne me rappelle avec joie et attendrissement cet unique et court temps de ma vie o je fus moi pleinement1 sans mlange et sans obstacle1 et o je puis vritablement dire avoir vcu4 ,je puis dire peu prs comme ce prfet du prtoire qui1 disgraci sous ,vespasien1 s'en alla finir paisiblement ses jours la campagne3 ,j'ai pass soixante et dix ans sur la terre1 et j'en ai vcu sept4 ,sans ce court mais prcieux espace1 je serois rest peut-tre incertain sur moi3 car1 tout le reste de ma vie1 facile et sans rsistance1 j'ai t tellement agit1 ballott1 tiraill par les passions d'autrui1 que1 presque passif dans une vie aussi orageuse1 j'aurois peine dmler ce qu'il y a du mien dans ma propre conduite1 tant la dure ncessit n'a cess de s'appesantir sur moi4 ,mais1 durant ce petit nombre d'annes1 aim d'une femme pleine de complaisance et de douceur1 je fis ce que je voulois faire1 je fus ce que je voulois tre1 et1 par l'emploi que je fis de mes loisirs1 aid de ses leons et de son exemple1 je sus donner mon me encore simple et neuve la forme qui lui convenoit davantage et qu'elle a garde toujours4 ,le got de la solitude et de la contemplation naquit dans mon cur avec les sentimens expansifs et tendres faits pour tre son aliment4 ,le tumulte et le bruit les resserrent et les touffent2 le calme et la paix les raniment et les exaltent4 ,j'ai besoin de me recueillir pour aimer4 ,j'engageai maman vivre la campagne4 ,une maison isole1 au penchant d'un vallon1 fut notre asile1 et c'est l que1 dans l'espace de quatre ou cinq ans1 j'ai joui d'un sicle de vie et d'un bonheur pur et plein1 qui couvre de son charme tout ce que mon sort prsent a d'affreux4 ,j'avois besoin d'une amie selon mon cur1 je la possdois4 ,j'avois dsir la campagne1 je l'avois obtenue4 ,je ne pouvois souffrir l'assujettissement1 j'tois parfaitement libre1 et mieux que libre3 car1 assujetti par mes seuls attachemens1 je ne faisois que ce que je voulois faire4 ,tout mon temps toit rempli par des soins affectueux1 ou par des occupations champtres4 ,je ne dsirois rien que la continuation d'un tat si doux2 ma seule peine toit la crainte qu'il ne durt pas longtemps1 et cette crainte1 ne de la gne de notre situation1 n'toit pas sans fondement4 ,ds lors je songeai me donner en mme temps des diversions sur cette inquitude1 et des ressources pour en prvenir l'effet4 ,je pensai qu'une provision de talens toit la plus sre ressource contre la misre1 et je rsolus d'employer mes loisirs me mettre en tat1 s'il toit possible1 de rendre un jour la meilleure des femmes l'assistance que j'en avois reue4 4 4 4 ,figure #bb ,figure #bc ,,sommaires ,,des ,,promenades ,,premi,,re ,,promenade4--,rousseau se regarde comme isol sur la terre4--,il crit ses ,promenades pour servir de suite ses ,confessions4--,il n'a pas1 pour ses ,rveries1 les mmes inquitudes qu'il a eues pour ses ,dialogues et ses premires ,confessions4 ,,seconde ,,promenade4--,rousseau s'aperoit que ses forces l'abandonnent peu peu4--,il fait une chute ,mnilmontant4--,dtails de cet accident funeste4--,cris et effroi de sa femme son arrive chez lui4--,il reoit plusieurs visites d'une dame4--,ses ennemis rpandent le bruit de sa mort la cour et la ville4--,on veut ouvrir une souscription pour l'impression de ses manuscrits4 ,,troisi,,me ,,promenade4--,l'tude d'un vieillard est d'apprendre mourir4--,tableau de la philosophie moderne4--,famille de ,rousseau2 son enfance1 sa rforme1 ses rgles de conduite et de foi4 ,,quatri,,me ,,promenade4--,rousseau aime le bon ,plutarque2 c'est le livre qui lui profite le plus4--,il a se plaindre de l'abb ,royou4--,il se rappelle un mensonge de sa jeunesse qui l'afflige beaucoup4--,dissertation sur le mensonge et sur le temple de ,gnide4--,portrait d'un homme vrai4--,il rpond mal une question qu'on lui fait table4--,il a plus souvent gard le silence sur le bien qu'il a fait que sur le mal4--,exemples qu'il en donne4 ,,cinqui,,me ,,promenade4--,description de l'le de ,saint-,pierre4--,rousseau regrette de n'avoir pu y fixer son sjour4--,il y travaille la botanique4--,dtail de ses amusements dans cette le4--,il y fonde une colonie4 ,,sixi,,me ,,promenade4--,rousseau va herboriser ,gentilly4--,il rencontre en chemin un petit bossu4--,s'il avait eu l'anneau de ,gygs1 il ne s'en seroit servi que pour le bonheur de l'univers4 ,,septi,,me ,,promenade4--,rousseau1 devenu plus que sexagnaire1 suit son penchant pour la botanique4--,il herborise jusque sur la cage de ses oiseaux4--,thophraste est le seul botaniste de l'antiquit4--,les ides mdicinales tent tout le charme de l'tude des plantes4--,il compare ensemble les trois rgnes de la nature4--,anecdotes sur les herborisations en ,suisse et sur l'humilit d'un avocat de ,grenoble4 ,,huiti,,me ,,promenade4--,rousseau ne changeroit pas sa destine1 quoique trs-dplorable1 contre celle du plus fortun des mortels4--,il avoue qu'il a eu beaucoup d'amour-propre quand il a vcu dans le monde4--,il ne s'affecte pas des maux venir1 mais de ceux qu'il souffre dans le moment4--,tous les vnements de la vie et les piges des hommes n'ont plus de prise sur lui4 ,,neuvi,,me ,,promenade4--,on lui porte l'loge de madame ,geoffrin avec mauvaise intention4--,conduite de ,rousseau envers ses propres enfants4--,raisons qu'il donne pour se justifier4--,il prouve beaucoup de plaisir voir et observer la jeunesse4--,ses promenades ,clignancourt et la ,muette4--,fte de la ,chevrette4--,amusements de ,paris compars avec ceux de ,genve et de ,suisse4--,promenade de ,jean-,jacques aux ,invalides4 ,,dixi,,me ,,promenade4--poque o ,rousseau fait connoissance avec madame de ,warens4--,son bonheur chez cette dame4--,il fait ses efforts pour rendre cette union durable4 ,figure #bd