,,maurice ,,maeterlinck ,,le ,,temple ,,enseveli ,,treizi,,me ,,mille ,,paris ,,biblioth,,que-,,charpentier ,,eug,,ne ,,fasquelle ,,diteur #aa1 ,,rue ,,de ,,grenelle1 #aa #aijc ,tous droits rservs4 ,,ouvrages ,,du ,m,,me ,,auteur ,la ,sagesse et la ,destine 7#ag;e mille74 7,fasquelle1 dit47 #c fr4 #ej ,la ,vie des ,abeilles 7#ah;e mille74 7,fasquelle1 dit47 #c fr4 #ej ,monna ,vanna1 pice en #c actes4 7,fasquelle1 dit47 #b fr4 ,thtre4 7,lacomblez1 diteur ,bruxelles1 ,belgique47 #c vol4 #c fr4 #ej ,l',ornement des ,noces spirituelles1 de ,ruysbrck l',admirable1 traduit du flamand et prcd d'une ,introduction4 7,lacomblez1 dit47 #e fr4 ,les ,disciples ,sas et les ,fragments de ,novalis1 traduits de l'allemand et prcds d'une ,introduction4 7,lacomblez1 dit47 #e fr4 ,serres ,chaudes 7posies74 7,lacomblez1 dit47 #c fr4 ,album de douze chansons4 7,stock1 dit47 #aj fr4 ,tous droits de reproduction rservs pour tous pays1 y compris le ,danemark1 les ,pays-,bas1 la ,sude et la ,norwge4 ,paris4--,l4 ,,maretheux1 imprimeur1 #a1 rue ,cassette4--#cbhf4 ,a ,,octave ,,mirbeau ,,son ,,admirateur ,,son ,,ami ,m4 ,m4 ,,le ,,temple ,,enseveli ,,la ,,justice ,i ,je parle pour ceux qui ne croient pas l'existence d'un ,juge unique1 tout-puissant et infaillible1 qui1 pench jour et nuit sur nos penses1 nos sentiments et nos actions1 maintient la justice en ce monde et la complte ailleurs4 ,s'il n'y a pas de juge1 y a-t-il une justice autre que celle organise par les hommes1 non point seulement par leurs lois et leurs tribunaux1 mais encore dans toutes les relations sociales non soumises aux jugements positifs1 et qui n'a d'ordinaire pour sanction que l'opinion1 la confiance ou la mfiance1 l'approbation et l'improbation de ceux qui nous entourent8 ,n'y a-t-il rien au-dessus de celle-ci8 ,ce qui dans la morale de l'univers parat souvent si inexplicable que les hommes se croient pour ainsi dire forcs de croire l'existence d'un juge intelligent1 peut-on le ramener la justice sociale1 et l'expliquer par elle8 ,quand nous avons tromp ou vaincu notre prochain1 avons-nous tromp ou vaincu toutes les forces de la justice8 ,tout est-il dfinitivement rgl et n'avons-nous plus rien craindre1 ou bien existe-t-il une justice plus grave et moins sujette l'erreur8 moins visible mais plus profonde8 plus universelle et plus puissante8 ,qui niera qu'il y en ait une1 et qui ne sent qu'elle est irrsistible1 qu'elle enveloppe toute la vie humaine1 et que rgne en son centre une intelligence qui ne se trompe pas1 et qu'on ne trompe pas davantage8 ,mais o la mettons-nous depuis que nous l'avons te des cieux8 ,o se trouve-t-elle8 o puise-t-elle le bien et le mal1 le bonheur et le malheur8 ,ce sont l des questions que nous ne nous posons pas souvent4 ,pourtant1 elles sont importantes1 car du lieu o se trouve et d'o sort la justice pour nous punir et nous rcompenser1 dpendent sa nature et toute notre morale4 ,c'est pourquoi il n'est pas inutile d'examiner quel est aujourd'hui1 dans le cur et dans l'esprit des hommes1 l'tat vritable de cette grande ide de justice souveraine et mystique qui s'est transforme plus d'une fois depuis l'origine de l'histoire4 ,aussi bien1 n'est-ce pas le mystre le plus haut et le plus passionnant qui nous reste1 ne touche-t-il pas la plupart des autres1 et n'est-ce pas celui dont les vacillations nous branlent le plus profondment8 ,il se peut que le grand nombre n'ait point conscience de ces vacillations1 de ces transformations4 ,la conscience bien claire n'est pas indispensable tous dans les volutions de la pense humaine4 ,d'ailleurs1 il suffit que quelques-uns se rendent compte qu'une transformation a eu lieu1 pour que la morale gnrale en prouve peu peu les effets4 ,,ii ,nous toucherons naturellement la justice sociale1 c'est--dire la justice que nous nous rendons mutuellement dans la vie1 mais nous ne parlerons pas de la justice lgale ou positive1 qui n'est que l'organisation d'une partie de la justice sociale4 ,nous nous occuperons surtout de cette justice imprcise mais efficace1 insaisissable mais invitable1 qui accompagne et imprgne1 approuve ou dsapprouve1 rcompense ou punit toutes les actions de notre vie4 ,vient-elle du dehors8 ,existe-t-il1 indpendant de l'homme1 dans l'univers et dans les choses1 un principe moral infrangible et indcevable8 ,y a-t-il1 en un mot1 une justice qu'on pourrait appeler la justice physique8 ,ou bien cette justice sort-elle tout entire de l'homme1 est-elle tout intrieure alors mme qu'elle agit au dehors8 et1 pour tout rsumer en un autre mot1 n'existe-t-il qu'une justice psychologique8 ,je pense que ces deux termes1 justice physique1 justice psychologique1 embrassent les diverses formes de justice qui nous semblent encore exister aujourd'hui au-dessus de la justice sociale4 ,,iii ,ds qu'il sort des sentiers faciles mais artificiellement clairs de toute religion positive1 je ne crois pas que l'homme le plus avide d'illusions et de mystres1 s'il interroge sincrement et attentivement son exprience personnelle1 s'il regarde les maux extrieurs qui frappent aveuglment autour de lui les bons et les mchants1 je ne crois pas que cet homme puisse longtemps douter de cette vrit que1 dans le monde o nous vivons1 il n'y a pas de justice physique provenant de causes morales1 que cette justice se prsente sous forme d'hrdit1 de maladie1 de phnomnes atmosphriques ou gologiques1 ou sous toute autre imaginable4 ,ni la terre1 ni le ciel1 ni la nature1 ni la matire1 ni l'ther1 ni aucune des forces que nous connaissons1 hors celles qui sont en nous1 ne se proccupe de justice1 n'a le moindre rapport avec notre morale1 avec nos penses et nos intentions4 ,il n'y a1 entre le monde extrieur et nos actes1 que de simples relations de cause effet1 essentiellement amorales4 ,si je commets telle imprudence ou tel excs1 je cours tel danger et je paie telle dette la nature4 ,et comme l'excs ou l'imprudence ont le plus souvent une cause que nous nommons immorale1 parce que nous avons d accommoder notre vie aux petites exigences de notre sant et de notre scurit1 nous ne pouvons nous empcher d'tablir un rapport entre la cause immorale et le danger couru ou la dette payer1 et nous reprenons cette confiance la justice de l'univers qui est le prjug le mieux enracin dans notre cur4 ,mais en reprenant cette confiance nous perdons de vue qu'il en et t exactement de mme si l'excs ou l'imprudence avaient eu une cause innocente ou hroque1 pour parler selon notre vocabulaire enfantin4 ,que je me jette l'eau par un froid rigoureux1 afin de sauver mon semblable1 ou que j'y tombe en essayant de l'y jeter1 les consquences du refroidissement seront absolument pareilles1 et rien sur la terre ni sous les cieux1 hormis moi-mme et l'homme s'il le peut1 n'ajoutera une souffrance mes souffrances parce que j'ai commis un crime1 n'enlvera une douleur mes douleurs parce que j'ai fait un acte de vertu4 ,,iv ,prenons une autre forme de cette justice physique3 l'hrdit4 ,nous y retrouvons la mme ignorance des causes morales1 la mme indiffrence4 ,ce serait1 il faut en convenir1 une justice trange qui ferait retomber sur le fils et sur l'arrire-petit-fils le poids d'une faute commise par le pre ou le bisaeul4 ,mais elle ne serait pas contraire la morale humaine1 l'homme l'admettrait sans peine2 elle paratrait mme naturelle1 grandiose1 passionnante4 ,elle prolongerait indfiniment notre individualit1 notre conscience et notre existence1 et1 ce point de vue1 elle s'accorderait avec un grand nombre de faits qu'on ne peut gure contester1 et qui prouvent que nous ne sommes pas des tres exclusivement borns nous-mmes1 mais que nous avons plus d'un rapport subtil et encore incompltement connu avec tout ce qui nous entoure1 tout ce qui nous prcde et nous suit dans la vie4 ,mais si cela est vrai certains gards1 cela ne l'est point en ce qui concerne la justice de l'hrdit physique4 ,l'hrdit physique ne tient aucun compte des causes morales de l'acte dont les descendants paient les consquences4 ,il y a1 entre ce qu'a fait le pre qui a compromis sa sant1 et ce que souffre le fils1 un lien physique1 mais les intentions1 les mobiles du pre1 mobiles peut-tre coupables1 peut-tre hroques1 n'auront aucune influence sur les souffrances que le fils doit subir4 ,ajoutons que le champ de la prtendue justice de l'hrdit physique est apparemment trs restreint4 ,un pre peut avoir commis mille fautes abominables1 avoir assassin1 trahi bassement1 perscut l'innocent1 dpouill les malheureux1 sans que ces crimes laissent la moindre trace dans l'organisme de ses enfants4 ,il suffit qu'il ait eu soin de ne rien faire qui pt altrer sa sant4 ,en somme1 la justice de l'hrdit punirait presque exclusivement deux espces de fautes3 l'alcoolisme et la dbauche4 ,mais si l'alcoolisme est un vice assez rpugnant et souvent trs coupable1 il est souvent aussi une faiblesse plutt qu'un crime1 et1 dans quelques cas1 il serait difficile d'imaginer une faute qui suppost moins de mauvaise volont1 moins de perversit4 ,on ne s'explique donc pas pourquoi la morale de l'univers punirait d'une manire si spciale1 si terrible1 et pour ainsi dire ternelle1 une faute relativement innocente1 alors qu'elle n'a nul souci du parricide1 par exemple1 de l'empoisonneur ou du tortionnaire4 ,quant la dbauche1 il est vrai que parmi d'autres maux1 un mal redoutable1 et le plus funeste la descendance1 la chtie frquemment4 ,mais ici encore1 c'est1 de la part de la justice des choses1 la mme ignorance des causes morales1 le mme aveuglement4 ,l'acte de dbauche peut tre monstrueux au point de vue moral1 il peut avoir t prpar par des machinations affreuses1 tre tout souill d'abus de pouvoir1 de dsespoirs et de larmes4 ,d'autre part1 il est possible qu'il soit indiffrent1 innocent mme4 ,peu importe la justice des choses1 elle frappe raison des prcautions prises ou ngliges1 raison de la frquence de l'aventure1 et souvent au hasard1 mais jamais elle ne tient compte de l'tat d'me de sa victime4 ,au reste1 on pourrait faire au sujet de la dbauche la mme remarque qu'au sujet de l'alcoolisme3 pourquoi ce chtiment tout spcial et presque illimit d'une faute souvent inoffensive8 ,il y a des dbauches qui1 aux yeux de la raison froide et haute que devrait possder une justice souveraine1 sont incomparablement moins coupables que bien des penses basses1 que bien des sentiments mauvais1 qui passent inaperus dans notre cur4 ,enfin1 pour conclure ce chapitre1 il ne serait pas difficile d'imaginer ou de trouver tel cas1 o les enfants et les petits-enfants d'un trs honnte homme seraient irrmissiblement punis dans leur intelligence et dans leur chair1 parce que leur pre aurait contract un mal ingurissable dans l'accomplissement d'un acte qu'il considrait1 tort ou raison1 comme un acte de rparation1 d'abngation1 de sacrifice ou de loyaut4 ,v ,voil la ,justice de la nature quant l'hrdit physique4 ,en ce qui concerne l'hrdit morale1 il ne semble pas qu'elle ait des principes diffrents1 mais1 comme il s'agit ici de modifications de l'esprit et du caractre1 infiniment plus complexes et plus insaisissables1 les phnomnes sont moins frappants et moins srs4 ,l'hrdit morale1 du moins dans le domaine pathologique1 qui est le seul assez caractristique pour qu'on y puisse faire des observations dcisives1 l'hrdit morale n'est que la forme spirituelle de l'hrdit physique2 celle-ci est le principe de celle-l1 celle-l le prolongement de celle-ci2 et l'origine de la premire1 au point de vue de la justice1 on trouve1 par consquent1 la mme indiffrence1 le mme aveuglement4 ,les descendants de l'alcoolique ou du dbauch1 quelle que soit la perversit ou l'innocence de la cause morale de l'alcoolisme ou de la dbauche1 pourront tre frapps du mme coup1 dans leur esprit et dans leur chair4 ,ils auront presque invitablement une tare intellectuelle s'ils ont une tare matrielle4 ,et qu'ils soient fous1 idiots1 pileptiques1 qu'ils aient des instincts criminels irrsistibles ou ne doivent redouter qu'un trs lger dsquilibre des facults mentales1 peu importe2 voil l'me atteinte en mme temps que le corps1 et la plus effroyable peine morale que puisse inventer une justice suprme1--s'il tait un instant question de justice1--applique des actes qui font d'ordinaire moins de mal1 et sont presque toujours moins pervers1 que des centaines d'autres que la nature ne songe pas punir4 ,et de plus1 elle est applique aveuglment1 cette peine1 et sans tenir le moindre compte des mobiles peut-tre excusables1 peut-tre indiffrents1 peut-tre excellents de ces actes4 ,est-ce dire que l'alcoolisme et la dbauche comptent seuls dans l'hrdit morale8 ,en aucune faon1 et ce serait absurde4 ,mille facteurs plus ou moins inconnus interviennent4 ,certaines qualits morales semblent se transmettre1 comme certaines qualits physiques4 ,dans telle race on retrouve peu prs constamment telles vertus probablement acquises4 ,mais quelle est la part de l'exemple1 du milieu1 de l'hrdit8 ,le problme se complique tellement1 les faits sont si souvent contradictoires1 qu'il n'est plus possible1 dans la houle des causes innombrables1 de suivre le sillage d'une cause dtermine4 ,il suffit de constater que dans les seuls cas nets1 frappants et dcisifs o une justice intentionnelle puisse se manifester dans l'hrdit physique ou morale1 nous n'en trouvons pas trace4 ,et si nous n'en trouvons point l1 il nous est plus difficile encore d'en trouver ailleurs4 ,,vi ,ainsi1 nous ne pouvons dire qu'il y ait trace1 ni au-dessus1 ni autour1 ni au-dessous de nous1 ni dans cette vie1 ni dans notre autre vie qui est celle de nos enfants1 d'une justice intentionnelle4 ,mais1 en nous adaptant l'existence1 nous avons t naturellement amens imprgner de notre morale les principes de causalit que nous rencontrions le plus souvent1 en sorte qu'il existe une trs suffisante apparence de justice effective1 rcompensant ou punissant la plupart de nos gestes selon qu'ils se rapprochent ou s'cartent de certaines lois ncessaires la conservation des tres4 ,il est vident que si j'ensemence mon champ1 j'aurai cent fois plus de chances de rcolter l't prochain1 que n'en aura mon voisin qui n'ensemence pas le sien parce qu'il prfre vivre dans la paresse ou la dissipation4 ,voil le travail rcompens avec une certitude satisfaisante1 et nous avons fait du travail l'acte moral par excellence et le premier des devoirs1 parce qu'il est indispensable au maintien de notre existence4 ,on pourrait multiplier l'infini les exemples de ce genre4 ,si j'lve bien mes enfants1 si je suis bon et juste envers ceux qui m'entourent1 si je suis honnte1 actif1 sincre1 prudent et sage en toutes circonstances1 j'aurai plus de chance de trouver de la pit filiale1 de l'affection1 du respect et des moments heureux que celui qui aura t ou aura fait tout le contraire4 ,nanmoins ne perdons pas de vue que mon voisin ne rcolterait pas davantage si1 diligent et sobre son ordinaire1 une cause respectable et peut-tre admirable1--par exemple une maladie contracte au chevet de sa femme ou de son voisin--l'avait empch de semer son bl en temps voulu4 ,il en irait de mme1 mutatis mutandis1 dans les autres cas que je viens d'numrer4 ,mais ces cas o une cause respectable ou excellente met obstacle l'accomplissement d'un devoir sont exceptionnels1 et1 en gnral1 entre la cause et l'effet1 entre l'exigence de la loi ncessaire et le rsultat de l'effort qui y obit1 il y a1 grce notre souplesse1 une concordance suffisante pour maintenir en nous l'ide de la justice des choses4 ,,vii ,cette ide1 qui dort au fond des moins mystiques et des moins crdules1 est-elle salutaire8 ,cette partie de notre morale n'est-elle pas pose comme un insecte sur un rocher qui tombe1 et qui1 durant la chute1 s'imagine que le rocher ne se dplace que pour le soutenir8 ,existe-t-il des erreurs et des mensonges qu'il faille encourager8 ,peut-tre y en eut-il qui furent un moment bienfaisants2 mais1 leurs bienfaits passs1 ne s'est-on pas retrouv en face de la vrit1 et n'a-t-on pas d lui faire le sacrifice qu'on avait diffr8 tait-il ncessaire d'attendre que l'illusion ou le mensonge qui paraissaient nous faire du bien commenassent nous faire du mal1 ou retardassent tout au moins l'accord indispensable entre la ralit bien sentie et la manire de l'interprter1 d'en profiter ou de l'accepter8 ,qu'tait-ce que le droit divin des rois1 l'infaillibilit de l'glise et les rcompenses d'outre-tombe1 sinon des illusions qui attendirent longtemps que la raison les sacrifit8 ,qu'a-t-on gagn en ne les sacrifiant pas tout de suite8 ,un peu de paix trompeuse1 quelques consolations parfois funestes1 quelques esprances inactives4 ,mais on a perdu bien des jours2 et l'humanit1 qui veut connatre enfin la vrit1 et qui a trouv dans cette recherche une raison d'tre qui remplace toutes les autres1 a-t-elle beaucoup de temps perdre8 ,il est certain que rien ne lui en fait perdre davantage1 car rien n'est plus vivace1 plus habile changer de forme1 qu'une illusion dj dracine4 ,mais qu'importe1 dira-t-on1 que l'homme fasse telle chose qui est juste1 parce qu'il est persuad que ,dieu le regarde1 ou parce qu'il s'imagine qu'il y a une sorte de justice dans l'univers1 ou simplement1 enfin1 parce que cette chose lui parat juste dans sa conscience8 ,au contraire1 cela importe par-dessus tout4 ,il y a l trois hommes diffrents4 ,le premier1 que ,dieu regarde1 fera plus d'une chose injuste1 car il n'y eut pas de ,dieu qui n'ait voulu beaucoup de choses injustes4 ,le deuxime n'agira pas toujours comme le troisime1 et le troisime est l'homme vritable que le moraliste doit interroger1 car il survivra seul aux deux autres4 ,il est plus intressant pour le moraliste d'essayer de prvoir de quelle manire l'homme se conduira dans la vrit1 c'est--dire dans son lment naturel1 que d'examiner de quelle faon il se comporte dans l'erreur4 ,,viii ,j'imagine qu'il paratra inutile ceux qui ne croient pas l'existence d'un ,juge souverain d'examiner aussi gravement cette ide inadmissible de la justice des choses4 ,oui1 prsente de la sorte1 telle qu'elle est dans la ralit et mise pour ainsi dire au pied du mur1 elle devient1 en effet1 inadmissible4 ,mais dans notre vie de tous les jours nous n'avons pas coutume de nous la reprsenter de cette faon4 ,en voyant le crime malheureux1 la prosprit mal acquise qui finit dans la ruine1 la dbauche misrable1 la mchancet punie1 l'agression inique1 un moment triomphante et bientt dsastreuse1 nous confondons sans cesse l'effet physique avec la cause morale2 et bien que nous ne croyions point l'existence d'un ,juge1 nous en arrivons presque tous vivre1 avec plus ou moins d'abandon1 sur je ne sais quelle foi informe la justice des choses4 ,et lors mme qu' l'tat de raison et d'observation froides nous aurions prouv que cette justice n'existe pas1 il suffit qu'un vnement nous touche de plus prs1 il suffit parfois de deux ou trois concidences plus sensibles1 pour que cette conviction croule dans notre cur1 sinon dans notre esprit4 ,malgr notre raison1 malgr notre exprience1 un rien rveille en nous l'anctre qui tait persuad que les toiles ne brillaient leur place ternelle que pour prdire et approuver une blessure qu'il ferait son ennemi sur le champ de bataille1 une parole qu'il prononcerait dans l'assemble des chefs1 une intrigue heureuse qu'il nouerait autour du gynce4 ,nous aussi1 nous divinisons nos sentiments selon notre intrt1 mais1 comme les dieux n'ont plus de nom1 nous les divinisons d'une manire moins prcise et moins sincre1 et c'est la seule diffrence4 ,quand les ,grecs1 impuissants devant ,troie1 ont besoin d'un secours et d'un signe frappants1 ils vont arracher ,philoctte l'arc et les flches d',hercule1 et l'abandonnent ensuite1 nu1 malade et sans armes1 dans une le dserte2 et c'est la ,justice mystrieuse plus haute que la justice humaine1 et c'est l'ordre des dieux4 ,et nous1 quand une iniquit nous semble utile1 c'est au nom de la race future1 au nom de l'humanit1 au nom de la patrie que nous la rclamons4 ,et1 d'un autre ct1 lorsqu'un grand malheur nous atteint1 il n'y a plus de justice1 il n'y a plus de dieux2 mais s'il frappe notre ennemi1 l'univers se repeuple l'instant de juges invisibles2 et si c'est un bonheur inespr et disproportionn nos mrites qui nous advient1 nous nous imaginons sans peine qu'il y avait en nous des vertus si caches que nous les ignorions nous-mmes1 et nous sommes plus heureux qu'on les ait dcouvertes que du bonheur mme qu'elles nous ont attir4 ,,ix ,tout se paie1 disons-nous4 ,oui1 au fond de notre cur et dans le domaine humain tout se paie selon la justice en monnaie de bonheur ou de malheur intime4 ,hors de nous1 dans l'univers qui nous enveloppe1 tout se paie galement1 mais le bonheur ou le malheur ne passe plus par les mains de la mme intendante4 ,il est distribu d'autre faon et pour d'autres motifs1 en vertu d'autres lois4 ,ce n'est plus la justice de la conscience qui prside2 c'est la logique de la nature ignorante de notre morale4 ,il y a en nous un esprit qui ne pse que les intentions2 il y a hors de nous une puissance qui ne pse que les faits4 ,nous nous persuadons qu'ils agissent de concert4 ,mais1 en ralit1 si l'esprit jette souvent un regard du ct de la puissance1 la puissance ignore l'esprit aussi totalement qu'un homme qui pse de la houille dans l',europe du nord ignore l'existence d'un autre homme qui pse des diamants dans l',afrique australe4 ,nous mlons constamment notre sentiment de justice cette logique amorale2 et c'est la source de la plupart de nos erreurs4 ,x ,au reste1 nous aurions mauvaise grce nous plaindre de l'indiffrence de l'univers et la dclarer monstrueuse et incomprhensible4 ,nous n'avons pas le droit de nous tonner d'une injustice laquelle nous prenons une part trs active4 ,il n'y a1 il est vrai1 nulle trace de justice dans les accidents1 dans les maladies1 ni dans la plupart des hasards de la vie extrieure qui frappent aveuglment le bon et le mchant1 le tratre et le hros1 la sur de charit et l'empoisonneuse4 ,mais nous rangeons volontiers sous la rubrique3 ,injustice de l',univers un grand nombre d'injustices exclusivement humaines et infiniment plus frquentes et plus meurtrires que la tempte1 la maladie et l'incendie4 ,je ne parle pas de la guerre2 on pourrait m'objecter qu'on l'attribue moins la nature qu' la volont des peuples ou des rois4 ,mais la pauvret1 par exemple1 que nous mettons encore au nombre des maux irresponsables1 au mme titre que la peste ou le naufrage1 la pauvret avec ses douleurs crasantes et ses dchances hrditaires1 combien de fois n'est-elle pas imputable l'injustice de notre tat social qui n'est que le total des injustices de l'homme8 ,pourquoi1 au spectacle d'une misre immrite1 cherchons-nous dans le ciel un juge ou une cause impntrable1 comme s'il s'agissait d'un coup de foudre8 ,oublions-nous qu'ici nous nous trouvons dans la partie la mieux connue et la plus sre de notre domaine et que c'est nous qui organisons la misre et la distribuons aussi arbitrairement1 au point de vue moral1 que le feu distribue ses ravages et la maladie ses souffrances8 ,est-il raisonnable de nous tonner que l'ocan ne tienne pas compte de l'tat d'me de sa victime1 alors que nous1 qui avons une me1 c'est--dire l'organe par excellence de la justice1 nous ne tenons pas compte de l'innocence de milliers de misrables qui sont nos victimes8 ,est-ce une excuse suffisante que d'loigner de nos soucis quotidiens1 pour en faire une force fatale1 une force qui est tout entire dans nos mains8 ,en vrit1 nous sommes d'tranges juges et d'tranges amants d'une justice idale6 ,nous frmissons d'un bout du monde l'autre1 devant une erreur judiciaire1 mais l'erreur qui condamne la misre les trois quarts de nos frres1 et qui est aussi purement humaine que l'erreur d'un tribunal1 nous l'attribuons je ne sais quelle puissance inaccessible et implacable4 ,que l'enfant d'un brave homme de notre voisinage naisse aveugle1 idiot ou contrefait1 nous irons chercher n'importe o1 jusque dans les tnbres d'une religion que nous ne pratiquons plus1 un dieu quelconque pour interroger sa pense2 mais si l'enfant nat pauvre1 ce qui d'habitude1 non moins que l'infirmit la plus grave1 rabaisse de plusieurs degrs la destine d'un tre1 nous ne songerons pas poser une seule question au ,dieu qui est partout o nous sommes1 puisqu'il n'est fait que de nos volonts4 ,avant de dsirer un juge idal il serait ncessaire d'purer nos ides1 car ce juge participera des tares de ces ides4 ,avant de nous plaindre de l'indiffrence de la nature et d'y chercher une quit qui n'y est point1 il serait sage d'attaquer1 dans nos rgions humaines1 une iniquit qui s'y trouve1 et quand elle ne s'y trouvera plus1 la part rserve aux injustices du hasard paratra probablement rduite de deux tiers4 ,elle sera1 en tout cas1 plus diminue que si nous avions rendu l'orage raisonnable1 le volcan perspicace1 l'avalanche avise1 le froid et le chaud circonspects1 la maladie judicieuse1 la mer intelligente et attentive nos vertus et nos intentions secrtes4 ,il y a1 en effet1 beaucoup plus de pauvres que de naufrags ou de victimes d'accidents matriels1 et beaucoup plus de maladies dues la misre qu'aux caprices de notre organisme1 ou l'hostilit des lments4 ,,xi ,pourtant1 nous aimons la justice4 ,nous vivons1 il est vrai1 au sein d'une grande injustice1 mais il faut ajouter qu'il n'y a pas longtemps que nous en avons acquis la certitude et nous cherchons encore le moyen de la faire disparatre4 ,elle tait si ancienne1 l'ide de ,dieu1 du destin et des volonts mystrieuses de la nature s'y mlait si intimement1 elle est encore si troitement lie la plupart des puissances injustes de l'univers1 que c'est d'hier seulement que nous essayons d'isoler les forces purement humaines qui s'y trouvent4 ,et si nous parvenons les isoler1 les reconnatre et les sparer dfinitivement de celles sur lesquelles nous n'avons aucune influence1 cela sera plus important la justice que tout ce que l'humanit a trouv jusqu'ici dans sa recherche de la justice4 ,car dans l'injustice sociale1 ce n'est pas la part humaine qui est capable d'arrter notre dsir passionn d'quit1 mais celle qu'un grand nombre attribue encore ,dieu1 une sorte de fatalit1 d'imaginaires lois de la nature4 ,,xii ,cette dernire part1 cette part inactive diminue chaque jour4 ,non pas que le mystre de la justice disparaisse4 ,il est bien rare qu'un mystre disparaisse2 d'ordinaire il ne fait que changer de place4 ,mais il est souvent trs important1 trs dsirable qu'on parvienne le changer de place4 ,d'un certain point de vue1 tout le progrs de la pense humaine se rduit deux ou trois changements de ce genre2 avoir dlog deux ou trois mystres d'un lieu o ils faisaient du mal1 pour les transporter dans un autre o ils deviennent inoffensifs1 o ils peuvent faire du bien4 ,parfois mme1 sans que le mystre change de place1 il suffit qu'on russisse lui donner un autre nom4 ,ce qui s'appelait les dieux1 aujourd'hui on l'appelle la vie4 ,et si la vie est aussi inexplicable que les dieux1 nous y avons du moins gagn que personne n'a le droit de parler ou de nuire en son nom4 ,le but de la pense humaine n'est probablement pas de dtruire le mystre ou de l'amoindrir4 ,cela ne semble pas possible4 ,on peut croire qu'il y aura toujours la mme quantit de mystre autour de ce monde1 attendu que le propre de ce monde1 en mme temps que le propre du mystre1 est d'tre infini4 ,mais la pense honntement humaine veut dterminer avant tout la situation des mystres vritables et irrductibles4 ,elle veut arracher ces mystres tout ce qui ne leur appartient pas1 tout ce qui n'en fait pas partie1 tout ce que nos erreurs1 nos terreurs et nos mensonges y ont ajout4 ,et mesure que tombent les mystres artificiels1 elle voit s'largir l'ocan du mystre rel1 qui est le mystre de la vie1 de son but et de son origine1 le mystre de sa propre existence1 le mystre qu'on a appel l'accident primitif ou l'essence peut-tre inconnaissable de la ralit4 ,,xiii ,o tait situ le mystre de la justice8 ,il remplissait le monde4 ,tantt il se trouvait dans les mains des dieux1 tantt il enveloppait et dominait les dieux mme4 ,on l'avait mis partout except dans l'homme4 ,il occupait les cieux1 animait les rochers1 l'atmosphre et les mers1 peuplait un univers inaccessible4 ,on interroge enfin ses retraites imaginaires1 on branle son trne de nuages1 on le presse1 on l'examine2 il s'vanouit1 et1 au moment o nous croyons qu'il n'est plus1 voici qu'il reparat et se redresse au fond de notre cur4 ,et c'est encore un mystre qui se rapproche de l'homme et se rsorbe en lui4 ,car nous devenons presque toujours le dernier refuge et la vritable demeure des mystres que nous voulions anantir4 ,c'est en nous qu'ils retrouvent enfin le foyer qu'ils avaient abandonn pour parcourir l'espace dans le premier dlire de leur jeunesse2 et c'est en nous aussi que nous devons prendre l'habitude de les rejoindre1 et de les interroger4 ,il est en effet aussi admirable1 aussi inexplicable que l'homme ait dans son cur un immuable instinct de justice1 qu'il tait admirable et inexplicable que les dieux ou les forces de l'univers fussent justes4 ,il est aussi difficile de rendre compte de l'essence de notre mmoire1 de notre volont1 de notre intelligence1 qu'il tait difficile de rendre compte de la mmoire1 de la volont et de l'intelligence des puissances invisibles ou des lois de la nature2 et si c'est l'inconnu ou l'inconnaissable qu'il nous faut pour ennoblir notre curiosit1 si nous avons besoin de l'infini et du mystre pour entretenir notre ardeur1 nous ne perdrons pas un seul des affluents de l'inconnu ou de l'inconnaissable en ramenant enfin le grand fleuve dans son lit primitif2 nous ne fermerons pas une seule des routes de l'infini1 nous n'amoindrirons pas d'une ligne le plus contest des mystres vritables4 ,ce qu'on enlve aux cieux se retrouve dans le cur de l'homme4 ,mais mystre pour mystre1 prfrons celui qui est certain celui qui est douteux1 celui qui est proche celui qui est loin1 celui qui est en nous et qui nous appartient celui qui tait hors de nous et qui avait sur nous une influence trs funeste4 ,mystre pour mystre1 n'interrogeons plus les messagers1 mais le souverain qui les envoyait2 n'interrogeons plus ceux qui fuyaient en silence aux premires questions1 mais notre propre cur1 qui renferme en mme temps la question et la rponse1 et qui peut-tre un jour se souviendra de celle-ci4 ,,xiv ,ds lors1 il nous sera possible de rpondre plus d'une question inquitante sur la rpartition souvent trs quitable des peines et des rcompenses parmi les hommes4 ,et il ne s'agit pas seulement des peines et des rcompenses intrieures et morales1 mais encore de celles qui sont visibles et parfaitement matrielles4 ,ce n'est pas absolument sans raison que l'humanit croit depuis son origine que la justice imprgne et anime pour ainsi dire tous les objets du monde o nous vivons4 ,pour expliquer cette croyance1 il ne suffit pas de constater que nos grandes lois morales ont t forcment adaptes aux grandes lois de la vie de la matire4 ,il y a autre chose4 ,tout ne se borne pas1 dans toutes les circonstances1 un simple rapport de cause effet entre la transgression et le chtiment4 ,souvent aussi on y dcouvre un lment moral1 et1 bien que les choses ne l'y aient pas mis1 bien qu'il n'ait t cr que par nous1 il n'en est pas moins rel et puissant4 ,s'il n'y a pas de justice physique proprement dite1 s'il y a une justice psychologique tout intrieure et dont nous parlerons bientt1 il y a aussi une justice psychologique qui est en relation constante avec le monde physique2 et c'est cette justice que nous attribuons l'on ne sait quel principe invisible et universel4 ,nous avons tort de prter la nature des intentions morales1 et d'agir sous l'empire de la crainte du chtiment ou de l'espoir de la rcompense qu'elle nous rserve4 ,mais cela ne veut pas dire que mme matriellement il n'y ait pas de rcompense pour le bien1 ni de chtiment pour le mal4 ,il y en a incontestablement1 mais ils ne viennent pas d'o nous croyons2 et en croyant qu'ils viennent d'un lieu inabordable1 qu'ils nous dominent1 nous jugent et nous dispensent par consquent de nous juger nous-mmes1 nous commettons l'erreur la plus dangereuse1 car aucune n'influe davantage sur notre manire de nous dfendre contre le malheur et d'aller la conqute lgitime du bonheur4 ,,xv ,la somme de justice que nous trouvons malgr tout dans la nature1 ce n'est pas de la nature qu'elle provient1 mais de nous seuls1 qui la mettons notre insu dans la nature1 en nous mlant aux choses1 en les animant et en nous en servant4 ,dans notre vie1 il n'y a pas seulement le coup de foudre1 l'accident ou la maladie1 qui1 quelles que soient nos penses1 nous frappe l'improviste1 de droite ou de gauche1 sans raison apparente4 ,il y a d'autres cas1 et bien plus nombreux1 o nous agissons directement sur les objets et sur les tres qui nous entourent1 o nous les pntrons de notre personnalit1 o les forces de la nature deviennent les instruments de nos penses2 et quand nos penses sont injustes1 elles abusent de ces forces1 provoquent ncessairement des reprsailles et appellent le chtiment et le malheur4 ,mais la raction morale n'est pas dans la nature2 elle sort de nos propres penses ou des penses des autres hommes4 ,ce n'est pas dans les choses1 c'est en nous que se trouve la justice des choses4 ,c'est notre tat moral qui modifie notre conduite envers le monde extrieur1 et nous met en guerre avec lui1 parce que nous sommes en guerre avec nous-mmes1 avec les lois essentielles de notre esprit et de notre cur4 ,la justice ou l'injustice de notre intention n'a aucune influence sur l'attitude de la nature notre gard2 mais elle en a une presque toujours dcisive sur notre attitude l'gard de la nature4 ,ici1 comme lorsqu'il tait question de la justice sociale1 nous attribuons l'univers ou un principe inintelligible et fatal un rle que nous jouons nous-mmes2 et quand nous disons que la justice1 la nature1 le ciel ou les choses nous punissent1 se rvoltent et se vengent1 c'est en ralit l'homme qui punit l'homme travers les choses1 la nature humaine qui se rvolte1 et la justice humaine qui se venge4 ,,xvi ,je citais un jour l'exemple de ,napolon et de ses trois injustices les plus criantes et les plus clbres qui furent aussi les trois injustices les plus funestes sa fortune4 ,ce fut d'abord l'assassinat du duc d',enghien1 condamn par ordre1 sans jugement et sans preuves1 et excut dans les fosss de ,vincennes4 ,assassinat qui sema autour du dictateur inique des haines dsormais implacables et un dsir de vengeance qui ne dsarma plus4 ,ce fut ensuite l'odieux guet-apens de ,bayonne1 o il attira par de basses intrigues1 pour les dpouiller de leur couronne hrditaire1 les dbonnaires et trop confiants ,bourbons d',espagne1 l'horrible guerre qui s'ensuivit1 o s'engloutirent trois cent mille hommes1 toute l'nergie1 toute la moralit1 la plus grande partie du prestige1 presque toutes les certitudes1 presque tous les dvouements et toutes les destines heureuses de l',empire4 ,ce fut enfin l'effroyable et inexcusable campagne de ,russie1 qui aboutit au dsastre dfinitif de sa fortune dans les glaces de la ,brzina et les neiges de la ,pologne4 ,il y a1 disais-je ce propos1 de trs nombreuses causes ces catastrophes prodigieuses1 mais en remontant lentement travers toutes les circonstances1 travers tous les accidents plus ou moins imprvus1 jusqu' l'altration d'un caractre1 jusqu'aux imprudences1 aux violences1 aux folies et l'enivrement d'un gnie1 jusqu' la trahison d'une fortune heureuse1 n'est-ce pas l'ombre silencieuse de la justice humaine mconnue que l'on croit voir debout prs de la source du malheur8 ,justice humaine qui n'a rien de bien surnaturel1 rien de bien mystrieux aprs tout1 faite de revendications trs explicables1 de mille petits faits trs rels1 d'innombrables abus1 d'innombrables mensonges1 et nullement sortie1 en un moment tragique1 inopine et tout arme1 comme la ,minerve antique1 du front formidable et dcisif du ,destin4 ,il n'y a qu'une chose mystrieuse en tout ceci3 c'est la prsence ternelle de la justice humaine2 mais nous savons que la nature de l'homme est trs mystrieuse4 ,que ce mystre nous retienne en attendant4 ,il est le plus certain1 le plus profond1 le plus salutaire4 ,c'est le seul qui ne paralysera jamais notre nergie bienfaisante4 ,et si dans toute vie nous ne trouvons pas1 comme dans celle de ,napolon1 cette ombre patiente et vigilante1 si la justice n'est pas toujours aussi active1 aussi irrcusable1 il n'en est pas moins utile de la signaler ds qu'on l'aperoit quelque part4 ,en tout cas1 elle fait natre un doute et une interrogation qui donnent de meilleurs conseils qu'une ngation ou une affirmation gratuite1 paresseuse et aveugle1 telle que nous nous en permettons si souvent1 car1 dans toutes les questions de ce genre1 il s'agit bien moins de prouver que de rendre attentif et d'inspirer un certain respect courageux et grave pour tout ce qui demeure encore inexplicable dans les actions des hommes1 dans leur enchanement des lois qui semblent gnrales1 et dans leurs consquences4 ,,xvii ,appliquons-nous dcouvrir en nous l'action vraiment fatale du grand mystre de la justice4 ,dans le cur de celui qui commet une injustice se joue un drame ineffaable1 qui est le drame par excellence de la nature humaine1 et ce drame est d'autant plus dangereux1 d'autant plus funeste1 que l'homme est plus grand et qu'il sait plus de choses4 ,un ,napolon a beau se dire1 en ces minutes agites1 que la morale d'une grande vie ne saurait tre aussi simple que celle d'une vie ordinaire2 qu'une volont active et forte a des prrogatives que ne possde pas une volont stagnante et faible2 qu'on peut d'autant plus lgitimement ngliger certains scrupules de conscience que ce n'est pas par ignorance ou par faiblesse qu'on les nglige1 mais parce qu'on les regarde de plus haut que le commun des hommes1 qu'on a un but grandiose et glorieux1 et que cette ngligence passagre et volontaire est une victoire de l'intelligence et de la force2 qu'il n'y a aucun danger faire le mal1 quand on sait qu'on le fait1 et pourquoi4 ,tout cela ne trompe gure le fond de notre nature4 ,un acte d'injustice branle toujours la confiance qu'un tre avait en soi et dans sa destine4 ,il a renonc un moment donn1 et gnralement des plus graves1 ne compter que sur soi1 cela ne s'oublie point1 et dsormais il ne se retrouvera plus tout entier4 ,il a rendu confuse et probablement corrompu sa fortune en y introduisant des puissances trangres4 ,il a perdu le sentiment exact de sa personnalit et de sa force4 ,il ne distingue plus nettement ce qu'il doit lui-mme de ce qu'il emprunte sans cesse aux collaborateurs pernicieux que sa dfaillance appela4 ,il n'est plus le gnral qui ne compte que des soldats disciplins dans l'arme de ses penses2 il est le chef illgitime qui n'a que des complices4 ,il a abandonn cette dignit de l'homme qui ne veut d'autre gloire que celle laquelle il ne faut pas sourire tristement dans son cur1 comme on sourirait une femme infidle1 dans un amour ardent et malheureux4 ,l'homme rellement fort examine avec soin les louanges et les avantages que ses actions lui ont acquis1 et rejette en silence tout ce qui dpasse une certaine ligne qu'il a trace dans sa conscience4 ,il est d'autant plus fort que cette ligne serre de plus prs celle que la vrit secrte qui vit au fond de toute chose y a trace aussi4 ,un acte d'injustice est presque toujours un aveu d'impuissance que l'on se fait soi-mme1 et il ne faut pas beaucoup d'aveux de ce genre pour rvler l'ennemi l'endroit le plus vulnrable d'une me4 ,commettre une injustice pour obtenir un peu de gloire ou pour sauver celle qu'on a1 c'est s'avouer qu'il n'est pas possible que l'on mrite ce qu'on dsire ou ce que l'on possde2 c'est confesser que l'on ne peut loyalement remplir le rle qu'on a choisi4 ,malgr tout1 on s'y veut maintenir1 et ce sont les erreurs1 les fantmes et les mensonges qui entrent dans la vie4 ,enfin1 aprs deux ou trois perfidies1 deux ou trois trahisons1 quelques infidlits1 un certain nombre de mensonges1 d'abandons et de faiblesses coupables1 notre pass ne nous offre plus qu'un spectacle dcourageant2 or1 nous avons besoin que notre pass nous soutienne4 ,c'est en lui que nous nous connaissons rellement1 c'est lui qui1 dans nos doutes1 vient nous dire3 ,puisque vous avez fait ceci1 vous pourrez faire cela4 ,dans ce danger1 dans ce moment d'angoisse1 vous n'avez pas dsespr1 vous avez eu foi en vous-mme1 et vous avez vaincu4 ,les circonstances sont pareilles1 gardez intacte votre foi1 l'toile sera fidle4 ,mais que rpondrons-nous lorsque notre pass n'ose plus nous parler qu' voix basse3 ,vous n'avez russi que grce l'injustice et au mensonge2 par consquent1 il vous faudra mentir1 il vous faudra tromper encore8 ,nul homme n'aime reporter ses regards sur une dloyaut1 sur un abus de confiance1 sur une bassesse1 sur une cruaut2 et tout ce que nous ne pouvons considrer d'un regard ferme1 clair1 paisible et satisfait1 dans nos jours qui ne sont plus1 trouble et limite l'horizon que forment au loin les jours qui ne sont pas encore4 ,c'est en contemplant longuement notre pass que notre il acquiert la force indispensable pour sonder l'avenir4 ,,xviii ,non1 ce n'est point parce que les choses sont justes que ,napolon fut puni de ses trois grandes injustices1 et que nous serons punis des ntres d'une manire moins retentissante1 mais non moins douloureuse4 ,ce n'est point parce qu'il y a1 s'tendant aussi loin que la vote des cieux1 une justice irrsistible et qu'il est impossible de sduire ou d'garer4 ,c'est parce que l'esprit et le caractre de l'homme1 tout son tre moral1 en un mot1 ne peut vivre et agir que dans la justice4 ,ds qu'il en sort1 il sort de son lment naturel1 il est pour ainsi dire transport dans une plante qu'il ne connat point1 o le sol se drobe sous ses pas1 o tout le dconcerte2 car si l'intelligence la plus humble se sent chez elle dans la justice et peut prdire sans peine toutes les suites d'un acte juste1 l'intelligence la plus profonde et la plus perspicace est dpayse dans l'injustice mme qu'elle a cre1 et ne parvient jamais prvoir la dixime partie de ses consquences4 ,il suffit que le gnie tente de s'carter du sentiment d'quit qui est au cur du simple paysan1 pour qu'il ne sache plus o il se trouve2 que sera-ce quand il outrepassera les bornes de sa propre justice8 ,car la justice qui s'lve la suite de l'intelligence met des bornes nouvelles autour de tout ce qu'elle dcouvre1 en mme temps qu'elle raffermit les anciennes que l'instinct avait poses et les rend de plus en plus infranchissables4 ,tout nous manque la fois sitt que nous transgressons la ligne primitive de l'quit1 un mensonge engendre cent mensonges1 et une trahison nous revient par mille trahisons4 ,tant que nous sommes dans la justice1 nous marchons dans la confiance1 car il y a des choses que les plus fourbes mmes ne peuvent pas trahir2 mais du moment que nous entrons dans l'injustice1 nous devons nous dfier de nos plus loyaux serviteurs1 car il y a des choses auxquelles ils ne peuvent point rester fidles4 ,tout notre organisme moral est fait pour vivre dans la justice1 comme notre organisme physique est fait pour vivre dans l'atmosphre de notre globe4 ,toutes nos facults comptent sur elle bien plus intimement que sur les lois de la gravitation1 de la chaleur ou de la lumire1 et quand on les plonge dans l'injustice1 on les plonge rellement dans l'inconnu et dans l'hostilit4 ,tout en nous est fait en vue de la justice1 tout y va1 tout nous y porte et tout s'y prcipite1 au lieu qu'au fond de l'injustice nous luttons constamment contre nos propres forces2 et lorsqu' l'heure du chtiment invitable les choses1 le ciel1 l'univers ou l'invisible rvolts nous semblent justes enfin1 en prenant parti contre nous qui pleurons et qui nous repentons1 ce n'est pas qu'ils le soient ou l'aient jamais t1 mais c'est nous1 malgr nous1 qui sommes demeurs justes dans l'injustice mme4 ,,xix ,nous disons que la nature ignore compltement notre morale4 ,si celle-ci nous commandait de tuer notre prochain et de lui faire le plus de mal possible1 elle nous y aiderait comme elle nous aide le soulager et le rendre aussi heureux que nous pouvons4 ,elle semblerait souvent nous rcompenser de l'avoir fait souffrir1 comme elle semble souvent nous rcompenser de l'avoir sauv4 ,est-il permis d'en conclure que la nature n'ait point de morale1 en donnant ici au mot morale le sens le plus restreint qu'il puisse avoir1 c'est--dire la subordination logique et inflexible des moyens1 l'accomplissement d'une mission gnrale8 ,voil une question laquelle il ne faut pas trop se hter de rpondre4 ,nous ignorons totalement le but de la nature1 et si elle en a un2 nous ignorons sa conscience et si elle en a une4 ,tout ce que nous pouvons constater1 c'est non pas ce qu'elle pense ni si elle pense1 mais ce qu'elle fait1 et comment elle le fait4 ,et nous voyons alors qu'il y a entre notre morale et sa manire d'agir1 la mme contradiction qu'entre notre instinct que nous tenons d'elle1 et notre conscience qu'en dernire analyse nous tenons d'elle aussi1 mais que nous avons forme nous-mmes et que nous opposons de plus en plus fermement1 en vertu de la morale humaine la plus haute1 aux dsirs de notre instinct4 ,si nous n'coutions que ceux-ci1 nous agirions en tout comme la nature1 qui1 travers les guerres les plus inexcusables1 les barbaries et les injustices les plus flagrantes1 parat donner raison aux plus forts1 et ne vouloir que le triomphe des moins scrupuleux et des mieux arms4 ,nous ne poursuivrions que notre propre triomphe1 sans avoir gard aux droits1 aux souffrances1 l'innocence1 la beaut1 la supriorit morale ou intellectuelle de nos victimes4 ,mais alors pourquoi a-t-elle mis en nous une conscience qui nous dfend de le faire et un sentiment de justice qui empche de vouloir exactement ce qu'elle veut8 ,est-ce nous seuls qui l'y avons mis8 ,pouvons-nous tirer de nous-mmes quelque chose qui ne se trouve pas dans la nature1 ou dvelopper anormalement une force qui s'lve contre sa force8 et si nous le pouvons1 est-ce sans raison que la nature permet que nous le puissions8 ,pourquoi en nous1 et nulle autre part1 ces deux tendances irrconciliables qui l'emportent tour tour1 mais ne cessent jamais de lutter en aucun homme8 ,l'une et-elle t trop dangereuse sans l'autre8 ,et-elle peut-tre dpass le but2 et le besoin de vaincre1 sans le sentiment de justice1 aurait-il amen l'anantissement1 de mme que le sentiment de justice1 sans le besoin de vaincre1 aurait pu engendrer l'immobilit8 ,mais laquelle de ces deux tendances est la plus naturelle et la plus ncessaire8 laquelle la plus troite et laquelle la plus vaste8 laquelle est provisoire et laquelle ternelle8 ,qui nous indiquera celle qu'il faut combattre et celle qu'il faut encourager8 ,devons-nous nous conformer une loi incontestablement plus gnrale ou affermir dans notre cur une loi videmment exceptionnelle8 ,existe-t-il des circonstances o nous ayons le droit d'aller l'encontre de l'idal apparent de la vie8 ,notre devoir est-il de suivre la morale de l'espce ou de la race1 qui semble irrsistible et qui est une des portions visibles des intentions obscures et inconnues de la nature2 ou bien est-il indispensable que l'individu maintienne ou dveloppe en lui une morale entirement diffrente de celle de l'espce ou de la race dont il fait partie8 ,,xx ,en somme1 nous retrouvons ici1 sous une autre forme1 la question peut-tre scientifiquement insoluble qui est la base de la morale volutionniste4 ,la morale volutionniste se fonde1 sans oser prononcer le mot1 sur la justice de la nature1 qui impose chaque individu les consquences bonnes ou mauvaises de sa propre nature et de ses propres actions4 ,et d'un autre ct1 il lui faut invoquer1 ce qu'elle appelle contre-cur1 l'indiffrence ou l'injustice de la nature quand elle veut justifier certains actes1 injustes en eux-mmes1 mais ncessaires la prosprit de l'espce4 ,il y a l deux buts inconnus--celui de l'humanit et celui de la nature--et qui ne paraissent pas conciliables en notre esprit1 dans le mystre peut-tre provisoire o ils se trouvent4 ,au fond1 toutes ces questions n'en forment qu'une2 et c'est pour nous la plus grave de la morale contemporaine4 ,il semble qu'en ce moment l'espce prenne une conscience peut-tre prmature et funeste1 je ne dirai pas de ses droits1 car le problme est encore en suspens1 mais de certaines habitudes amorales de l'histoire4 ,on dirait que cette conscience inquitante envahit peu peu notre vie individuelle4 ,trois fois1 au cours d'une mme anne ou peu s'en faut1 nous avons vu surgir et grandir la question3 ,a propos de l'crasement de l',espagne par l',amrique 7mais ici elle n'tait pas bien nette1 car depuis trop longtemps l',espagne accumulait les fautes et les crimes et le problme changeait de nature72 propos d'un innocent sacrifi aux intrts prpondrants de la patrie2 propos de la guerre inique du ,transvaal4 ,il est vrai que le phnomne n'est pas absolument nouveau4 ,l'homme a toujours essay de justifier son injustice2 et quand il ne trouvait ni prtexte ni excuse dans la justice humaine1 il invoquait dans la volont des dieux une loi suprieure sa propre justice4 ,mais aujourd'hui l'excuse ou le prtexte menacent plus dangereusement notre morale1 attendu qu'ils invoquent une loi ou du moins une coutume de la nature plus relle1 plus incontestable et plus universelle que la volont d'un dieu phmre et local4 ,est-ce la force ou la justice qui doit l'emporter1 ou bien la force contient-elle une justice inconnue dans laquelle vient se perdre notre justice humaine1 ou bien notre sentiment de justice qui semble rsister la force aveugle n'est-il1 en dernire analyse1 qu'une manation dtourne de cette force1 va-t-il au mme but1 et n'est-ce que le dtour qui nous chappe8 ,il faudrait pour pouvoir rpondre n'tre pas soi-mme une partie du mystre qu'il s'agit d'claircir2 il faudrait le contempler du haut d'un autre monde1 connatre le but de l'univers et les destines de l'humanit4 ,en attendant1 si nous donnons raison la nature1 nous donnons tort cet instinct de justice qu'elle a mis en nous1 et qui par consquent est la nature aussi2 et si nous approuvons cet instinct1 nous ne pouvons gure le faire qu'en tirant cette approbation de l'objet mme qui se trouve en question4 ,,xxi ,cela est vrai2 mais il est vrai aussi que c'est une des plus vieilles et des plus vaines habitudes de l'homme que de vouloir enfermer le monde dans un syllogisme4 ,il est bien prilleux de faire de la logique dans l'inconnu et dans l'inconnaissable2 et il semble qu'ici1 presque tous nos doutes proviennent d'un autre syllogisme hasardeux4 ,nous sommes1 nous disons-nous1-- haute voix par moments1 plus souvent voix basse1--nous sommes les enfants de la nature1 nous devons donc nous conformer ses lois et imiter son exemple en toute chose4 ,or1 la nature n'a nul souci de justice2 elle a un autre but1 qui est le maintien1 le renouvellement incessant et l'accroissement de la vie1 par consquent444 ,nous ne formulons pas encore la consquence1 ou du moins1 elle n'ose pas encore se montrer ouvertement dans notre morale2 mais si1 jusqu' ce jour1 elle n'a exerc que de discrets ravages dans la sphre familire qui va de nos parents nos amis et notre prochain immdiat1 elle pntre peu peu dans l'immense rgion dsole o nous relguons notre prochain inconnu1 invisible1 anonyme4 ,elle est dj au fond de bien des actes2 elle envahit notre politique1 notre industrie1 notre commerce1 presque tout ce que nous faisons ds que nous franchissons le cercle troit du foyer domestique1 le seul endroit pour la plupart des hommes o rgne encore un peu de justice vritable1 un peu de bienveillance1 un peu d'amour4 ,loi sociale1 lois conomiques1 volution1 slection1 lutte pour la vie1 concurrence1 elle prend mille noms pour faire le mme mal4 ,pourtant rien n'est moins lgitime que cette consquence2 car sans avoir besoin de retourner le syllogisme1 ce qui serait trs raisonnable aussi1 et de lui faire dire qu'il doit y avoir une certaine justice dans la nature1 parce que nous qui sommes ses enfants nous sommes justes1 il suffit de le prendre tel quel1 et de faire observer que rien n'est plus mystrieux ni plus contestable que l'une au moins des deux prmisses4 ,nous avons vu dans les chapitres prcdents que la nature ne semble pas juste par rapport nous1 mais nous ignorons compltement si elle n'est pas juste par rapport elle-mme4 ,de ce qu'elle ne s'occupe pas de la moralit de nos actions1 il ne suit pas qu'elle n'ait aucune morale1 ni que notre morale soit la seule possible4 ,affirmons que la nature ne tient pas compte de nos intentions bonnes ou mauvaises1 mais n'en concluons pas qu'elle est dnue de toute moralit et de toute quit2 ce serait implicitement affirmer qu'il n'y a plus de secrets1 plus de mystres1 et que nous connaissons les lois1 l'origine et la fin de l'univers4 ,elle n'agit pas comme nous1 mais1 je le rpte1 nous ignorons absolument pourquoi elle agit d'autre faon2 et nous n'avons pas le droit d'imiter quelqu'un qui nous parat faire une chose inique ou cruelle1 tant que nous ne connaissons pas exactement les raisons peut-tre profondes et salutaires pourquoi il la fait4 ,o veut en venir la ,nature8 ,o tendent les mondes travers l'ternit8 ,o commence la conscience8 ,ne peut-elle avoir d'autre forme que celle qu'elle a en nous8 ,a partir de quel point les lois physiques sont-elles des lois morales8 ,la vie est-elle intelligente8 ,avons-nous pntr toutes les proprits de la matire1 et est-ce uniquement dans notre systme crbro-spinal qu'elle devient esprit8 ,enfin1 qu'est-ce que la justice vue d'une autre hauteur8 ,le centre de son domaine est-il ncessairement l'intention1 et n'existe-t-il point de rgions o l'intention ne compte plus8 ,il nous faudrait rpondre toutes ces questions et une foule d'autres1 avant de dcider si la nature est juste ou injuste par rapport des masses qui rpondent sa taille4 ,elle dispose d'un avenir et d'un espace dont nous n'avons aucune ide1 dans lesquels il y a peut-tre une justice proportionne sa dure1 son tendue et son but1 tout comme notre instinct de justice est proportionn la dure et au cercle troit de notre vie4 ,elle peut faire pendant des sicles un mal qu'elle a des sicles pour rparer2 mais nous qui ne vivons que quelques jours1 nous n'avons pas qualit pour imiter ce que nous ne pouvons embrasser du regard1 ni suivre1 ni comprendre4 ,tous les lments nous manquent1 qui nous permettraient de la juger1 ds que nous regardons par del l'heure actuelle4 ,par exemple1 sans chercher dans l'immensit trangre1 et en nous en tenant au point imperceptible que nous sommes dans les mondes1 nous ignorons tout ce qui concerne notre vie possible d'outre-tombe1 et nous oublions que dans l'tat prsent de nos connaissances rien ne nous autorise affirmer qu'il n'y ait pas une sorte de survie plus ou moins consciente1 plus ou moins responsable2 sans qu'il faille pour cela que cette survie soit soumise aux dcisions d'une volont extrieure4 ,trs tmraire serait celui qui soutiendrait que rien ne subsiste1 soit en nous1 soit en d'autres1 des acquisitions de notre cerveau1 des efforts de notre bonne volont4 ,il se peut1 et des expriences srieuses semblent sinon prouver le phnomne1 du moins permettre qu'on le classe parmi les possibilits scientifiques1 il se peut qu'une partie de notre personnalit ou de notre force nerveuse ne se dissolve pas4 ,n'est-ce pas l un avenir trs vaste ouvert aux lois qui unissent la cause l'effet1 et qui toujours finissent par crer de la justice quand elles rencontrent l'me humaine et qu'elles ont des sicles devant elles8 ,ne perdons pas de vue que la nature1 si nous disons qu'elle n'est pas juste1 est nanmoins logique1 et1 lors mme que nous aurions rsolu de devenir injuste1 il nous serait fort difficile de l'tre1 car nous devrions demeurer logique2 et la logique1 ds qu'elle entre en contact avec nos penses1 nos sentiments1 nos passions1 nos intentions1 qu'est-ce qui la distingue de la justice8 ,,xxii ,ne nous htons pas de conclure2 trop de points sont encore incertains4 ,en voulant imiter ce que nous appelons l'injustice de la nature1 nous risquons de n'imiter et de ne favoriser que notre propre injustice4 ,quand nous disons que la nature n'est pas juste1 cela revient en somme dplorer qu'elle ne s'occupe pas davantage de nos petites vertus1 de nos petites intentions et de nos petits hrosmes1 et c'est moins notre dsir d'quit que notre vanit qui est blesse4 ,mais de ce que notre morale n'est pas proportionne l'normit de l'univers et ses destines infinies1 il ne suit pas que nous devions l'abandonner1 car elle est proportionne notre stature et nos destines restreintes4 ,au surplus1 l'injustice de la nature ft-elle incontestable1 il faudrait examiner l'autre question qui reste entire1 savoir1 s'il est ordonn l'homme de suivre la nature dans son injustice4 ,ici1 coutons-nous nous-mmes1 plutt que d'couter une voix si formidable que nous ne saisissons aucune des paroles qu'elle profre4 ,notre raison et notre instinct nous disent qu'il est lgitime de suivre le conseil de la nature1 mais ils disent aussi qu'il ne faut point le suivre lorsqu'il heurte en nous un autre instinct galement profond qui est l'instinct du juste et de l'injuste4 ,et si les instincts se rapprochent de la vrit et doivent tre respects proportion de leur force1 celui-ci est peut-tre le plus puissant1 puisqu'il a lutt seul jusqu' ce jour contre tous les autres et n'est pas encore branl4 ,l'heure n'est pas venue de le renier4 ,hommes1 il nous faut1 en attendant d'autres certitudes1 demeurer justes dans la sphre humaine4 ,nous ne voyons ni assez loin ni assez clair pour tre justes dans une autre4 ,ne nous hasardons pas dans une sorte d'abme1 dont les races et les peuples trouvent sans doute l'issue1 mais o l'homme en tant qu'homme ne doit pas pntrer4 ,l'injustice de la nature finit par devenir de la justice pour l'espce1 elle a le temps d'attendre et cette injustice est sa taille4 ,mais nous1 tout cela nous crase1 et nous comptons trop peu de jours4 ,laissons la force rgner dans l'univers et l'quit dans notre cur4 ,si la race est irrsistiblement et1 je pense1 justement injuste1 si la foule mme parat avoir des droits que n'a pas l'homme isol1 et commet parfois de grands crimes invitables et salutaires1 le devoir de chaque individu dans la race1 le devoir de tout homme dans la foule1 est de demeurer juste au centre de toute la conscience qu'il parvient runir et maintenir en lui-mme4 ,nous n'aurons qualit pour abandonner ce devoir que lorsque nous saurons toutes les raisons de la grande injustice apparente2 et celles qu'on nous donne3 la conservation de l'espce1 la reproduction et la slection des plus forts1 des plus habiles et des mieux adapts1 ne sont pas suffisantes dterminer un changement si effroyable4 ,certes1 chacun de nous doit tcher d'tre le plus fort1 le plus habile1 et de s'adapter le mieux possible aux ncessits de la vie qu'il ne peut transformer2 mais considrer les qualits qui le font vaincre1 manifestent sa puissance morale et son intelligence1 et le rendent rellement heureux1 le plus habile1 le plus fort1 et le mieux adapt1 c'est jusqu'ici le plus humain1 le plus honnte et le plus juste4 ,,xxiii ,plus est en moi1 dit une belle devise inscrite sur les poutres et au fronton des chemines d'une vieille demeure patricienne que visitent ,bruges les voyageurs1 et qui est situe l'angle de l'un de ces quais mlancoliques et tendres1 abandonns1 inanims1 et cependant riants1 comme dans une peinture4 ,plus est en moi1 toutes les lois morales1 tous les mystres intelligents s'y trouvent1 peut dire l'humanit4 ,il est possible qu'il y en ait bien d'autres au-dessus et au-dessous de nous2 mais si nous devons les ignorer toujours1 ils sont pour nous comme s'ils n'taient point1 et si un jour nous apprenions qu'ils existent1 nous ne l'apprendrions que parce que1 notre insu1 ils taient en nous-mmes et nous appartenaient dj4 ,plus est en moi1 et peut-tre avons-nous le droit d'ajouter3 ,et je n'ai rien craindre de ce qui est en moi4 ,en tout cas1 c'est en nous que se trouve toute la rgion active et habite du grand mystre de la justice4 ,quant aux autres rgions1 elles sont inconsistantes1 probablement imaginaires et bien certainement dsertes et striles4 ,sans doute l'humanit y a trouv des illusions utiles1 encore qu'elles ne fussent pas toujours inoffensives1 et1 s'il est hasardeux de soutenir que toutes les illusions doivent tre dtruites1 il faut nanmoins qu'il n'y ait pas un dsaccord trop manifeste entre elles et notre conception de l'univers4 ,aujourd'hui1 nous voulons1 en toutes choses1 l'illusion de la vrit4 ,elle n'est peut-tre ni la dernire1 ni la meilleure1 ni la seule possible1 mais c'est celle qui pour le moment nous parat la plus honnte1 et la plus ncessaire4 ,bornons-nous donc constater l'admirable amour de justice et de vrit qui est au cur de l'homme4 ,en restreignant ainsi notre admiration la rgion inconteste1 peut-tre arriverons-nous savoir ce qu'est cette passion qui est le signe humain par excellence1 mais nous apprendrons sans nul doute1--et c'est le plus important1--de quelle manire il est possible de l'agrandir et de la purifier4 ,en voyant la justice fonctionner sans relche dans le seul temple o elle fonctionne rellement1 c'est--dire en nous-mmes1 en la voyant se mler toutes nos penses1 toutes nos actions1 nous n'aurons pas de peine dcouvrir ce qui l'claire et ce qui l'obscurcit1 ce qui la guide et ce qui la trompe1 ce qui la nourrit et ce qui l'affaiblit1 ce qui l'attaque et ce qui la dfend4 ,,xxiv ,est-elle l'instinct de dfense et de conservation de l'humanit8 ,est-elle le produit le plus pur de notre raison1 ou bien y retrouve-t-on un grand nombre de ces forces sentimentales qui ont si frquemment raison contre la raison mme1 et qui ne sont au fond qu'une sorte de raison inconsciente et plus vaste1 laquelle la raison consciente apporte presque toujours une approbation tonne quand elle arrive aux lieux d'o ces bons sentiments voyaient depuis longtemps ce qu'elle ne voyait pas encore8 ,de quoi dpend-elle davantage1 de notre caractre ou de notre intelligence8 ,questions qui ne sont peut-tre pas oiseuses si l'on se demande ce qu'il convient de faire pour donner toute sa force et tout son clat cet amour de la justice qui est le joyau central de l'me humaine4 ,tous les hommes aiment la justice1 mais tous ne l'aiment pas du mme amour1 farouche et exclusif4 ,tous n'ont pas les mmes scrupules1 la mme sensibilit1 ni la mme certitude4 ,nous rencontrons des tres d'une intelligence trs dveloppe1 dont le sentiment du juste et de l'injuste est infiniment moins dlicat et moins sr que chez d'autres d'une intelligence apparemment trs mdiocre2 et cette portion de nous-mmes1 mal connue et mal dfinie1 qu'on nomme le caractre a ici une grande influence4 ,mais il est difficile d'valuer ce qu'un caractre simplement honnte suppose d'intelligence plus ou moins inconsciente4 ,au surplus1 il importe avant tout d'apprendre de quelle manire il est possible d'clairer et d'augmenter en nous l'amour de la justice2 et ce point de vue une chose est certaine1 savoir que notre caractre commence par chapper l'action directe de notre bonne volont1 au lieu que le dveloppement de notre intelligence y est en grande partie soumis2 on devient meilleur en devenant plus intelligent2 et il est loisible tout homme de cultiver et d'tendre son intelligence4 ,c'est donc en passant par notre intelligence que nous amliorerons cette portion de l'amour de la justice qui ressortit notre caractre1 car1 mesure que l'intelligence s'lve et s'claire1 elle parvient dominer1 clairer1 transformer nos sentiments et nos instincts4 ,mais n'allons plus placer ni interroger cet amour dans une sorte d'infini surhumain et souvent inhumain4 ,il ne participerait ni de la grandeur ni de la beaut que cet infini peut avoir1 il serait incohrent et inactif comme lui4 ,tandis qu'en apprenant le trouver et l'couter en nous-mmes1 o il est rellement1 en voyant de quelle manire il profite de toutes les acquisitions de notre esprit1 de toutes les joies et de toutes les souffrances de notre cur1 nous saurons bientt ce qu'il faut faire pour l'augmenter et l'purer4 ,,xxv ,notre tche ainsi rduite1 sera suffisamment longue et laborieuse4 ,augmenter1 purer en nous l'ide de justice1 savons-nous comment l'entreprendre8 ,nous voyons peu prs de quel idal il faut nous rapprocher1 mais que cet idal est encore altrable et trompeur6 ,il est diminu de tout ce que nous n'apercevons pas1 de tout ce que nous regardons incompltement1 de tout ce que nous n'interrogeons pas assez profondment4 ,il n'en est gure qui soit menac de dangers plus sournois1 victime d'oublis plus extraordinaires ou d'erreurs aussi peu vraisemblables4 ,il n'en est point que nous devions entourer de plus de craintes1 de plus de curiosit pieuse et passionne1 de plus de sollicitude4 ,ce qui nous parat irrprochablement juste cette heure n'est probablement qu'une trs petite portion de ce qui nous paratrait juste si nous changions de place4 ,il suffit de comparer ce que nous faisions hier ce que nous faisons aujourd'hui1 et ce que nous faisons aujourd'hui paratra plein de fautes contre l'quit1 s'il nous est donn de nous lever davantage et de le comparer ce que nous ferons demain4 ,un vnement a lieu2 une pense s'claire1 un devoir envers nous mme se prcise1 une relation inattendue se manifeste1 et toute l'organisation de notre justice intrieure chancelle et se transforme4 ,si peu que nous avancions1 il nous serait impossible de recommencer vivre au milieu de bien des tristesses dont nous avons t la cause involontaire1 parmi certains dcouragements que nous avons sems sans le savoir1 et pourtant1 lorsqu'ils naissaient autour de nous1 il nous semblait que nous avions raison1 et nous ne croyions pas tre injustes4 ,et de mme aujourd'hui1 nous sommes satisfaits de notre bonne volont2 nous nous disons que personne ne souffre par notre faute2 nous sommes persuads que nous n'arrtons pas un sourire1 que nous n'interrompons pas un murmure de bonheur1 que nous n'abrgeons pas une minute de paix et d'amour2 et peut-tre n'apercevons-nous point1 notre droite ou notre gauche1 une injustice sans limite qui couvre les trois quarts de notre vie4 ,,xxvi ,je lisais ce matin le troisime volume de la merveilleuse traduction que le ,dr ,j4 ,c4 ,mardrus vient de nous donner des ,mille et une ,nuits4 ,j'aurais relu l',odysse1 la ,bible1 ,xnophon ou ,plutarque1 que l'enseignement des grandes civilisations disparues et t pareil4 ,je voyais donc1 au cours d'un des plus beaux rcits de la sultane ,schahrazade1 se drouler la vie la plus admirable1 la plus claire1 la plus spontane1 la plus indpendante1 la plus abondante1 la plus raffine1 la plus fleurie1 la plus intelligente1 la plus pleine de beaut1 de bonheur et d'amour1 et1 certains gards1 la plus proche de la vrit la plus probable1 que l'humanit ait peut-tre connue4 ,la civilisation morale y est1 bien des points de vue1 aussi parfaite que la civilisation matrielle4 ,des ides de justice si dlicates1 des prceptes de sagesse si pntrants1 que notre socit plus grossire1 moins heureuse et moins attentive ne trouve plus gure l'occasion de les formuler ou de les dcouvrir1 soutiennent et l cet incomparable difice de flicit1 comme des colonnes de lumire qui soutiendraient de la lumire4 ,pourtant1 ce palais de batitude o la vie morale est si saine1 si gracieusement grave1 si noble et si active1 o la sagesse la plus pure et la plus religieuse prside tous les dlassements d'une humanit bienheureuse1 est bti tout entier sur une injustice telle1 est environn d'une iniquit si vaste1 si profonde et si effroyable1 que le plus malheureux des hommes d'aujourd'hui hsiterait la franchir pour atteindre le seuil tincelant de pierreries qui en merge4 ,mais pas un des habitants de la demeure miraculeuse ne la souponne4 ,on dirait qu'ils ne s'approchent jamais des fentres1 ou1 s'ils les ouvrent par hasard1 et s'ils voient et dplorent1 entre deux festins1 la misre qui les entoure1 ils n'aperoivent point une iniquit incomparablement plus monstrueuse et plus rvoltante que la misre1 je veux dire l'esclavage1 et surtout l'asservissement de la femme qui1 si haute qu'elle soit1 et dans le moment mme o elle parle aux hommes de bont et de justice1 et leur ouvre les yeux sur leurs devoirs les plus touchants et les plus gnreux1 ne voit pas l'abme o elle se trouve et ne se dit pas qu'elle n'est qu'un simple instrument de plaisir1 qu'on achte1 qu'on revend1 ou qu'on donne n'importe quel matre rpugnant et barbare1 dans un moment d'ivresse1 d'ostentation ou de reconnaissance4 ,,xxvii ,on raconte1 dit ,nozhatou1 la belle esclave1 qui1 cache derrire un rideau de soie et de perles1 parle au prince ,scharkan et aux sages du royaume1 on raconte aussi que le ,khalifat ,omar sortit une fois se promener la nuit accompagn du vnrable ,aslam ,abou-,zeid4 ,et il vit au loin un feu qui flambait1 et il s'en approcha1 croyant sa prsence utile1 et il vit une pauvre femme qui allumait un feu de bois sous une marmite2 et elle avait ses cts deux petits enfants chtifs qui gmissaient lamentablement4 ,et ,omar dit3 ,la paix sur toi1 femme6 ,que fais-tu donc l1 seule dans la nuit et le froid8 ,elle rpondit3 ,seigneur1 je fais chauffer un peu d'eau pour la donner boire mes enfants qui meurent de faim et de froid2 mais un jour ,allah demandera compte au ,khalifat ,omar de la misre o nous sommes rduits4 ,et le ,khalifat qui tait dguis fut mu extrmement et lui dit3 ,mais crois-tu1 femme1 qu',omar connaisse ta misre1 s'il ne la soulage pas8 ,elle rpondit3 ,pourquoi donc ,omar est-il le ,khalifat s'il ignore ainsi la misre de son peuple et de chacun de ses sujets8 ,alors le ,khalifat se tut et dit ,aslam ,abou-,zeid3 ,vite1 allons-nous-en4 ,et il marcha trs vite1 jusqu' ce qu'il ft arriv l',intendance de sa maison1 et il entra dans le magasin de l',intendance et il tira un sac de farine d'entre les sacs de farine et aussi une jarre remplie de graisse de mouton1 et il dit ,abou-,zeid3 ,aide-moi les charger sur mon dos1 ,abou-,zeid4 ,mais ,abou-,zeid se rcria et dit3 ,laisse-moi les porter moi-mme sur mon dos1 mir des ,croyants4 ,il rpondit avec calme3 ,mais serait-ce donc toi aussi1 ,abou-,zeid1 qui porterait le fardeau de mes pchs au jour de la ,rsurrection8 ,et il obligea ,abou-,zeid lui mettre sur le dos le sac de farine et le vase de graisse de mouton4 ,et le ,khalifat marcha vite1 ainsi charg1 jusqu' ce qu'il ft parvenu auprs de la pauvre femme1 et il prit de la farine1 et il prit de la graisse et les mit dans la marmite sur le feu1 et de ses propres mains il prpara cette nourriture1 et il se pencha lui-mme sur le feu pour souffler dessus1 et1 comme il avait une trs grande barbe1 la fume du bois se frayait chemin par les interstices de la barbe4 ,et lorsque cette nourriture fut prte1 ,omar l'offrit la femme et aux petits enfants1 qui en mangrent jusqu' satit au fur et mesure qu',omar la leur refroidissait de son souffle4 ,alors ,omar leur laissa le sac de farine et la jarre de graisse1 et s'en alla en disant ,abou-,zeid3 ,o ,abou-,zeid1 maintenant que j'ai vu ce feu1 sa lumire m'a clair4 ,mais1 ,roi1 dit un peu plus loin1 un roi trs sage1 une des cinq adolescentes pensives qu'on dsire lui vendre2 mais1 ,roi1 sache aussi que l'action la plus belle est celle qui est dsintresse4 ,on raconte1 en effet1 que dans ,isral il y avait deux frres1 et l'un de ces frres dit un jour l'autre3 ,quelle est l'action la plus effroyable que tu aies jamais faite8 ,il rpondit3 ,c'est celle-ci3 comme je passais un jour prs d'un poulailler1 je tendis le bras et saisis une poule1 et l'ayant trangle je la rejetai dans le poulailler4 ,c'est l la plus effroyable chose de ma vie4 ,mais toi1 mon frre1 qu'as-tu fait de plus effroyable8 ,il rpondit3 ,c'est d'avoir fait ma prire ,allah pour lui demander une faveur4 ,car la prire n'est belle que lorsqu'elle est la simple lvation de l'me vers les hauteurs4 ,apprends te connatre6 reprend une de ses compagnes1 captive et esclave comme elle4 ,apprends te connatre6 ,et alors seulement agis6 agis selon tous tes dsirs1 mais en prenant garde de ne pas lser ton voisin4 ,notre morale d'aujourd'hui ne saurait rien ajouter cette dernire formule1 et n'a pas de prcepte plus complet4 ,tout au plus pourrait-elle tendre le sens du mot3 voisin1 lever1 allger1 et rendre plus subtil et plus impressionnable celui du mot3 lser4 ,or1 le livre o se trouvent ces paroles1 est1 sous toutes ces fleurs et sous toute cette sagesse1 un monument d'horreur1 de sang1 de larmes1 de despotisme et de servitude4 ,et celles qui les prononcent sont des esclaves4 ,un marchand les achte1 je ne sais o1 et les revend une vieille femme qui leur enseigne ou leur fait enseigner la posie1 la philosophie1 toutes les sciences de l',orient1 afin qu'elles soient un jour des prsents dignes d'un roi4 ,et quand l'ducation est acheve1 et que la beaut et la sagesse des victimes excitent l'admiration de tous ceux qui les approchent1 l'industrieuse et prvoyante vieille les offre1 en effet1 un roi trs juste et trs sage4 ,et quand le roi trs juste et trs sage leur aura pris leur virginit et voudra d'autres amours1 il les donnera probablement 7car je ne me rappelle plus exactement la suite de l'histoire1 mais c'est la destine invariable de toutes les femmes de ces merveilleuses lgendes7 ses vizirs4 ,et les vizirs les changeront contre un vase de parfum ou une ceinture de pierreries1 moins qu'ils ne les envoient au loin faire les dlices d'un protecteur puissant ou d'un rival hideux1 mais redout4 ,et elles qui interrogent leur conscience et lisent dans celle des autres1 elles qui mditent les plus beaux et les plus grands problmes de la justice et de la morale des peuples et des hommes1 elles ne jettent pas un regard sur leur sort et ne se doutent pas un instant de l'abominable injustice qu'elles subissent4 ,et tous ceux qui les coutent1 les aiment1 les admirent et les comprennent1 ne s'en doutent pas davantage4 ,et nous qui nous tonnons et qui rflchissons aussi sur la justice1 la bont1 la piti et l'amour1 rien ne nous prouve que notre tat social n'offrira pas quelque jour1 ceux qui viendront aprs nous1 un spectacle aussi dconcertant4 ,,xxviii ,il nous est difficile d'imaginer ce que sera la justice idale1 puisque toutes nos penses qui s'lvent vers elle sont contraries par l'injustice dans laquelle nous vivons encore4 ,nous ignorons les lois1 les relations nouvelles qui se rvleront quand il n'y aura plus d'ingalits ni de malheurs imputables aux hommes1 et que chacun1 selon le principe de la morale volutionniste1 recueillera les rsultats bons ou mauvais de sa propre nature et des consquences qui dcoulent de celle-ci4 ,a l'heure actuelle1 il n'en est pas ainsi1 et l'on peut dire que pour la totalit des hommes1 dans le domaine matriel1 la connexit entre la conduite et ses consquences1 selon la formule de ,spencer1 n'existe que d'une manire drisoire1 arbitraire et inique4 ,n'est-il pas tmraire d'esprer que nos penses soient justes quand le corps de chacun de nous trempe compltement dans l'injustice8 ,et il n'est personne qui n'y trempe pour en souffrir ou pour en profiter1 personne dont les efforts n'obtiennent trop ou trop peu1 personne qui ne soit privilgi ou frustr4 ,nous pouvons essayer de dgager notre pense de cette injustice invtre1 vestige trop durable de la morale sous-humaine ncessaire l'espce primitive4 ,mais il est vain de croire qu'elle aura la mme force1 la mme indpendance1 la mme clairvoyance1 et qu'elle arrivera aux mmes rsultats que si cette injustice n'tait pas4 ,ce n'est jamais qu'une trs timide et trs incertaine partie de la pense humaine1 qui parvient se dresser au-dessus de la ralit4 ,la pense humaine peut beaucoup de choses2 et elle a amen1 la longue1 des amliorations tonnantes dans ce qui paraissait immuable dans l'espce ou la race4 ,mais au moment o elle mdite sur une transformation qu'elle entrevoit ou qu'elle espre1 elle n'en subit pas moins le joug1 la manire de voir1 de sentir et d'imaginer de ce qu'elle voudrait changer4 ,elle n'en est pas moins et presque tout entire1 cela mme qu'elle prtend transformer4 ,elle est plutt faite pour expliquer1 juger1 coordonner ce qui tait1 pour aider1 nourrir et faire connatre ce qui est dj n mais encore invisible2 et il est rare qu'elle prvoie l'avenir ou qu'elle produise rien de bien salutaire et de durable1 quand elle se risque dans ce qui n'est pas encore4 ,aussi porte-t-elle la peine de l'tat social dans lequel nous vivons4 ,il y a trop d'injustice autour de nous pour que nous puissions nous faire une ide satisfaisante de la justice1 pour que nous puissions y penser avec la bonne foi et la paix ncessaires4 ,il faudrait pour l'tudier et en parler avec fruit qu'elle ft ce qu'elle pourrait tre3 une puissance sociale1 irrprochable et relle4 ,mais nous devons nous borner invoquer ses effets inconscients1 secrets1 et pour ainsi dire insensibles4 ,c'est vraiment du rivage de l'injustice humaine que nous contemplons la justice1 et nous ignorons encore le spectacle de la haute mer sous la vote illimite et inviolable d'une conscience sans reproche4 ,il faudrait1 tout au moins1 que les hommes eussent fait leur possible1 dans leur propre domaine2 ils auraient alors le droit d'aller plus loin et d'interroger autre chose1 et leurs penses seraient probablement plus claires si leur conscience tait plus tranquille4 ,,xxix ,un grand reproche paralyse notre ardeur quand nous entreprenons de devenir meilleurs1 de pardonner1 d'aimer et de comprendre davantage4 ,nous avons beau purifier notre conscience1 ennoblir nos penses et nous efforcer de rendre la vie plus douce et plus lgre ceux qui nous entourent2 tout cela ne produit presque rien au dehors1 tout cela ne passe point notre porte2 et ds que nous sortons de la demeure de notre intimit1 nous sentons que nous n'avons rien fait1 qu'il n'y a rien faire et que nous prenons part malgr nous la grande injustice anonyme4 ,n'est-il pas drisoire de rsoudre chez soi les problmes de conscience les plus touchants et les plus dlicats1 de chasser avec crainte l'ombre d'une pense amre1 de se vouloir1 toute heure du jour1 noble1 simple1 fidle1 loyal1 compatissant1 moralement intact1 entre les quatre murs de son appartement1 pour oublier l'instant mme1 et sans qu'il soit possible de ne pas le faire1 toute piti1 toute quit et tout amour sitt que nous descendons dans la rue1 ou que nous rencontrons d'autres tres que ceux dont le visage nous est devenu familier8 ,quelle est la dignit1 la loyaut1 de cette double vie1 sage1 humaine1 leve1 rflchie de ce ct de notre seuil1 et de l'autre1 indiffrente1 instinctive1 impitoyable8 ,il suffit que nous ayons moins froid1 que nous soyons mieux vtus et mieux nourris que l'ouvrier qui passe1 que nous achetions n'importe quel objet qui n'est pas strictement indispensable2 et c'est1 en dernire analyse1 aprs mille circuits1 un retour inconscient l'acte primitif du plus fort dpouillant sans scrupule le plus faible4 ,nous ne jouissons pas d'un avantage qui ne soit1 le regarder d'assez prs1 le rsultat d'un abus de pouvoir peut-tre trs ancien1 d'une violence inconnue1 d'une ruse antrieure1 que nous remettons en mouvement en nous asseyant notre table1 en nous promenant oisivement par la ville1 en nous couchant le soir dans un lit que nos mains n'ont point fait4 ,et le loisir mme d'tre meilleur1 plus compatissant1 et plus doux1 et de penser plus fraternellement l'injustice que subissent les autres1 qu'est-ce1 en somme1 que le fruit le plus mr de la grande injustice8 ,,xxx ,je sais bien1 il ne faut pas pousser trop loin ces scrupules1 on irait des rvoltes fort inutiles et peut-tre funestes l'espce dont il convient de respecter la puissante et clmente lenteur4 ,ou bien l'on retournerait aux renoncements inactifs et mystiques1 hostiles aux volonts les plus videntes et les plus invariables de la vie4 ,il y a l des lois qu'on dit invitables2 mais dj on le dit avec moins d'assurance4 ,c'est en quoi la situation du juste et du sage est change4 ,marc-,aurle1 l'me la plus noblement sensible1 la plus sagement impressionnable1 la plus purement anxieuse1 la plus inquite de justice qui ft jamais peut-tre1 ne se demande pas ce qui se passe hors de l'admirable petit cercle de lumire o sa vertu1 sa conscience1 sa piti1 sa mansutude divine enveloppe ses proches1 ses amis et ses serviteurs4 ,tout autour1 il ne l'ignore point1 c'est l'iniquit infinie4 ,mais cette iniquit ne le regarde pas4 ,elle est l'ocan ncessaire1 mystrieux et sacr2 l'immense part des dieux1 de la fatalit et des lois suprieures1 inconnues1 irresponsables1 irrsistibles1 immuables4 ,elle n'accable point son courage2 au contraire1 elle le rassure1 le concentre et l'lve1 comme une flamme est plus haute qui ne se rpand pas sur une grande surface1 qui jaillit toute seule dans la nuit1 et que les tnbres activent4 ,il ne lui appartient pas de toucher au rgime du destin qui veut la servitude du plus grand nombre4 ,il se soumet avec tristesse1 mais avec confiance1 aux dcrets irrvocables1 et c'est encore un acte de pit et de vertu4 ,il s'enferme en lui-mme et devient plus humain et plus juste1 dans une sorte de vide immobile et sans rayonnement4 ,et de sicle en sicle les sages et les bons auront la mme ardeur concentre et recluse4 ,plus d'une loi immuable aura chang de nom2 mais la part de l'iniquit demeurera pareille2 et ils la regarderont avec la mme mlancolie rsigne et rassure4 ,mais nous1 qu'allons-nous faire8 ,nous savons qu'il n'y a plus d'iniquit ncessaire4 ,nous avons envahi le domaine des dieux1 du destin et des lois inconnues4 ,peut-tre leur reste-t-il la maladie1 l'accident1 la tempte1 la foudre et la plupart des mystres de la mort2 nous n'avons pas pntr jusque-l2 mais il est certain qu'ils n'ont plus la pauvret1 le travail sans espoir1 la misre1 la famine et la servitude4 ,c'est nous qui les organisons1 les maintenons et les distribuons4 ,ce sont nos flaux personnels1 affreux mais familiers1 et ils sont de plus en plus rares ceux qui croient de bonne foi qu'une puissance surhumaine y prside4 ,il n'existe plus que dans nos souvenirs1 l'ocan religieux et infranchissable qui protgeait et excusait la retraite du penseur et du juste repli sur lui-mme4 ,aujourd'hui1 ,marc-,aurle ne dirait plus avec la mme srnit3 ,ils se cherchent des refuges1 chaumires rustiques1 rivages des mers1 montagnes3 toi aussi1 tu te livres d'habitude un vif dsir de pareils biens4 ,or1 c'est l le fait d'un homme ignorant et inhabile1 puisqu'il t'est permis l'heure que tu veux de te retirer en toi-mme4 ,nulle part l'homme n'a de retraite plus tranquille1 moins trouble par les affaires1 que celle qu'il trouve en son me1 particulirement si l'on a en soi-mme de ces choses dont la contemplation suffit pour nous faire jouir l'instant du calme parfait1 lequel n'est pas autre1 mon sens1 qu'une parfaite ordonnance de notre me4 ,il y a autre chose cette heure que l'ordonnance de l'me2 ou plutt il s'agit d'y ordonner toutes les choses qui ne s'y trouvaient point du temps de ,marc-,aurle1--c'est--dire les trois quarts des malheurs des hommes1--et qui1 d'intangibles1 d'inintelligibles1 d'immobiles1 de fatales qu'elles taient1 sont devenues relles1 explicables1 pressantes et humaines4 ,,xxxi ,cela ne veut pas dire qu'il faille abandonner ce dsir d'ordonnance des vieux sages4 ,nous n'avons plus attendre l'ordonnance absolue qu'ils trouvaient dans leur gosme excusable2 mais nous pouvons esprer une sorte d'ordonnance conditionnelle et provisoire4 ,cette ordonnance n'est plus le dernier mot de la morale1 mais il n'en est pas moins indispensable de commencer par tre aussi juste que possible en soi-mme et envers ses proches1 ses amis1 ses voisins et ses serviteurs4 ,c'est l'heure o nous sommes tout fait juste envers ceux-ci et dans notre conscience1 que nous nous apercevons que nous sommes trs injuste envers tous les autres4 ,quant au moyen d'tre pratiquement plus juste envers ces derniers1 nous l'ignorons encore1 moins de recourir aux grands renoncements hroques qui1 ne pouvant tre unanimes1 produiraient peu de chose1 et iraient probablement contre les lois les plus profondes de la nature1 laquelle rejette le renoncement sous toutes ses formes1 hormis celle de l'amour maternel4 ,cette justice pratique est donc le secret de l'espce4 ,l'espce a ainsi maints secrets qu'elle rvle un un1 aux moments vritablement dangereux de l'histoire2 et les solutions qu'elle impose aux difficults trop mortelles1 sont presque toujours inattendues1 et d'une simplicit assez trange4 ,il est possible que l'heure approche o elle parlera de nouveau4 ,esprons1 sans outrer notre espoir1 car nous ne devons pas perdre de vue que l'humanit est loin d'tre sortie de la priode des gnrations sacrifies4 ,l'histoire n'en a point connu d'autres1 et il est possible que jusqu' la fin des temps toutes les gnrations se disent sacrifies4 ,nanmoins1 on ne saurait nier que les sacrifices1 pour injustes et inutiles qu'ils soient encore1 deviennent de moins en moins inhumains et inluctables1 qu'ils ont lieu en vertu de lois de mieux en mieux connues1 et qui paraissent de plus en plus se rapprocher de celles qu'une raison leve peut accepter sans tre impitoyable4 ,,xxxii ,mais1 il faut l'avouer1 les ides de l'espce sont d'une lenteur majestueuse et redoutable4 ,il a fallu des sicles pour que les hommes primitifs renonassent se fuir ou s'attaquer1 quand ils se rencontraient l'entre des cavernes1 et reconnussent qu'ils avaient intrt se rapprocher1 et se dfendre en commun contre les normes ennemis du dehors4 ,en outre1 les ides de l'espce sont souvent trs diffrentes de celles que pourrait avoir l'homme le plus sage4 ,elles paraissent indpendantes1 spontanes1 s'appuient frquemment sur des donnes dont on ne trouve pas trace dans la raison humaine de l'poque o elles naissent2 et c'est une des questions les plus graves et les plus inquitantes qu'ait se poser le moraliste ou le sociologue1 que de savoir si tous ses efforts peuvent hter d'une heure ou faire dvier d'une ligne les dcisions de la grande masse anonyme qui poursuit pas pas son but indiscernable4 ,,xxxiii ,il y a longtemps1 si longtemps que c'est une des premires affirmations de la science1 au moment o elle sort des entrailles de la terre1 des glaciers et des grottes1 et cesse de s'appeler gologie ou palontologie pour devenir l'histoire de l'homme1 il y a donc bien longtemps1 l'humanit passa par une crise qui n'est pas sans analogie avec celle dont elle approche1 ou dans laquelle elle se dbat actuellement2 cette diffrence prs qu'elle paraissait tout autrement tragique et insoluble4 ,on peut mme affirmer que l'espce humaine n'a pas connu jusqu'ici une heure plus critique ni plus dcisive1 une priode o elle fut plus prs de sa ruine2 et si nous vivons aujourd'hui1 nous le devons apparemment l'expdient inespr qui sauva la race dans l'instant que le flau1 nourri par la raison mme de l'homme et par tout ce qu'il y avait de meilleur et de plus irrsistible en son instinct du juste et de l'injuste1 allait enfin dtruire l'quilibre hroque entre le dsir et la possibilit de vivre4 ,je veux parler des violences1 des rapts et des meurtres qui surgirent naturellement parmi les premiers groupes humains4 ,ils furent probablement effroyables et durent trs srieusement menacer l'existence de la race1 car la vengeance est la forme terrible1 et pour ainsi dire pidmique1 que prend d'abord le besoin de justice4 ,il est vident que1 livre elle-mme1 et se multipliant chaque pas1 la vengeance1 suivie de la vengeance de la vengeance1 n'et pas tard dvorer1 sinon l'humanit entire1 du moins tout ce qui tait nergique et fier parmi les premiers hommes4 ,or1 chez presque tous les peuples barbares1 aussi bien que dans la plupart des tribus sauvages qu'on peut encore observer aujourd'hui1 on voit1 un moment donn1--et c'est gnralement le moment o les armes de la tribu deviennent rellement meurtrires1--on voit la vengeance s'arrter brusquement devant une coutume singulire qu'on a appele le prix du sang ou la composition pour l'homicide et qui permet au coupable d'chapper aux reprsailles des amis ou des parents de la victime1 en payant ceux-ci une indemnit1 arbitraire au dbut1 mais bientt strictement gradue4 ,a la bien examiner1 dans l'histoire toute hroque1 toute de premier mouvement des peuples enfants1 rien n'est plus trange1 plus inattendu que l'ingniosit un peu mercantile1 un peu trop patiente1 de cet usage presque gnral4 ,faut-il l'attribuer la prvoyance des chefs8 ,mais on la retrouve l o il n'y a1 pour ainsi dire1 aucune autorit4 ,en est-on redevable aux vieillards1 aux penseurs1 aux sages des groupes primitifs8 ,cela n'est gure plus probable4 ,il y a l une pense qui est en mme temps plus basse et plus haute que ne pourrait l'tre la pense d'un gnie isol1 d'un prophte des priodes barbares4 ,le sage1 le prophte1 le gnie1 surtout le gnie inculte1 est plutt port outrer les penchants gnreux et hroques du clan et de l'poque auxquels il appartient4 ,cette hsitation craintive et presque sournoise d'une vengeance naturelle et sacre1 ce march assez odieux de l'amiti1 de la fidlit et de l'amour devaient lui rpugner4 ,et1 d'un autre ct1 est-il vraisemblable qu'il ait pu s'lever assez haut pour entrevoir par del les devoirs immdiats les plus nobles et les plus incontests1 cet intrt suprieur de la tribu et de la race1 cette volont mystrieuse de la vie1 que les plus sages d'entre les sages d'aujourd'hui n'aperoivent d'ordinaire et ne justifient qu'aprs une grave et douloureuse victoire sur leur raison solitaire et sur leur cur8 ,non1 ce ne fut pas la pense de l'homme qui trouva cette solution4 ,ce fut l'inconscience de la masse oblige de se dfendre contre des penses trop individuellement1 trop purement humaines pour qu'elles pussent s'adapter aux irrductibles exigences de la vie sur cette terre4 ,l'espce est extrmement docile1 extrmement endurante4 ,elle porte le plus longtemps et le plus loin possible le fardeau que la raison1 le dsir du mieux1 l'imagination1 les passions1 les vices1 les vertus et les sentiments qui sont propres l'homme1 lui imposent4 ,mais au moment o le fardeau devient rellement crasant et funeste1 elle s'en dbarrasse avec indiffrence4 ,elle n'a nul souci du moyen2 elle prend le plus proche1 et le plus simple1 tant sre1 dirait-on1 que son ide est la plus juste et la meilleure4 ,or1 elle n'a qu'une ide3 c'est de vivre2 et cette ide surpasse en somme tous les hrosmes et les rves les plus admirables que renfermait peut-tre le fardeau qu'elle rejette4 ,reconnaissons-le1 dans l'histoire de la raison humaine1 ce ne sont pas toujours les penses qui s'lvent le plus haut qui sont les plus justes et les plus grandes4 ,il en est un peu des penses de l'homme comme des jets d'eau qui ne montent si haut que parce qu'ils ont t emprisonns et qu'ils s'chappent par un orifice trs troit4 ,a sa sortie de l'orifice on peut imaginer que l'eau qui s'lance vers le ciel mprise le grand lac immobile et sans bornes qui s'tend sous elle4 ,pourtant1 on a beau dire1 c'est le grand lac qui a raison4 ,il accomplit tranquillement1 dans son immobilit apparente et dans son silence passif1 l'uvre immense et normale du plus important lment de notre globe1 et le jet d'eau n'est qu'un incident curieux qui retombe bientt dans l'uvre universelle4 ,pour nous1 l'espce est le grand lac qui a toujours raison1 mme au point de vue de la raison de l'homme suprieur qu'elle semble parfois outrager4 ,elle a l'ide la plus vaste1 celle qui contient toutes les autres et qui embrasse le temps et l'espace le plus illimits4 ,et ne voyons-nous pas mieux1 de jour en jour1 que l'ide la plus vaste1 dans quelque domaine que ce soit1 est1 en fin de compte1 la plus raisonnable1 la plus sage1 la plus juste et la plus belle aussi8 ,,xxxiv ,on se demande parfois s'il ne vaudrait pas mieux que les destines de l'humanit fussent diriges par les hommes suprieurs1 par les grands sages1 plutt que par l'instinct de l'espce1 toujours si lent et souvent si cruel4 ,je ne crois pas qu'on puisse rpondre la question de la mme faon qu'on y et autrefois rpondu4 ,certes1 il et t bien dangereux de confier les destines de l'espce ,platon1 ,aristote1 ,marc-,aurle1 ,shakespeare ou ,montesquieu4 ,aux pires moments de la ,rvolution franaise1 le sort d'un peuple tait en somme entre les mains d'assez bons philosophes4 ,mais il est certain qu'aujourd'hui1 les habitudes du penseur se sont profondment modifies4 ,il n'est plus spculatif1 utopiste1 ou exclusivement intuitif4 ,en politique1 comme en littrature1 comme en philosophie et dans toutes les sciences1 il est de plus en plus observateur et de moins en moins imaginatif4 ,il suit1 il regarde1 il tudie1 il tche d'organiser ce qui est1 plutt qu'il ne prcde1 qu'il ne tente de crer ce qui n'est pas encore ou ce qui ne sera jamais4 ,ds lors1 il a peut-tre qualit pour parler plus imprieusement et y aurait-il moins de danger ce qu'il intervnt plus directement4 ,il est vrai qu'on ne le lui permettra gure plus qu'auparavant4 ,moins peut-tre1 car1 tant plus circonspect et moins aveugl par ses certitudes bornes1 il sera moins hardi et moins exclusif4 ,il est pourtant probable que1 se trouvant naturellement d'accord avec le gnie de l'espce qu'il se contente d'observer1 son influence gagnera peu peu1 de sorte qu'ici encore1 en dernire analyse1 ce sera l'espce qui aura raison et qui dcidera2 puisqu'elle guide celui qui l'observe1 et qu'en suivant celui qu'elle guide1 elle ne fera que suivre ses propres volonts inconscientes et informes1 qu'il aura claires et exprimes4 ,,xxxv ,en attendant que l'espce trouve le nouvel expdient ncessaire 7,et elle le trouvera sans peine quand le danger sera plus grave1 il est mme probable qu'elle l'a dj trouv et qu'il transforme1 l'heure qu'il est1 une partie de nos destines sans que nous souponnions son existence71 en attendant1 tout en travaillant au dehors comme si le salut de nos frres dpendait entirement de notre travail1 il nous est permis1 aussi bien qu'aux vieux sages1 de rentrer par moments en nous-mmes4 ,nous y trouverons peut-tre notre tour1 une de ces choses dont la contemplation suffit pour nous faire jouir l'instant1 sinon d'un calme parfait1 du moins d'une esprance indestructible4 ,si la nature ne nous semble pas juste1 si rien ne nous permet d'affirmer qu'une puissance suprieure ou l'intelligence de l'univers rcompense ou chtie1 ici-bas ou ailleurs1 selon les lois de notre conscience ou selon d'autres lois que nous admettrons quelque jour1 si enfin1 d'homme homme1 c'est--dire dans nos relations avec nos semblables1 il y a un admirable dsir d'quit1 mais une justice effective toujours incomplte1 sujette toutes les erreurs de la raison1 toutes les embches de l'intrt personnel1 et soumise toutes les mauvaises habitudes d'un tat social encore sous-humain1 il est nanmoins certain qu'au fond de la vie morale de chacun de nous se trouve une image de cette justice invisible et incorruptible que nous avons vainement cherche dans le ciel1 dans l'univers et dans l'humanit4 ,elle agit1 il est vrai1 d'une manire qui chappe aux regards des autres hommes et souvent notre propre conscience1 mais pour tre cach et intangible1 ce qu'elle fait n'en est pas moins profondment humain1 profondment rel4 ,il semble qu'elle coute et examine tout ce que nous pensons1 tout ce que nous disons1 tout ce que nous tentons dans la vie du dehors1 et s'il y a1 au fond de tout cela1 un peu de bonne volont et de sincrit1 elle le transforme en forces morales qui tendent et clairent notre vie intrieure et nous aident penser1 dire1 tenter mieux encore dans l'avenir4 ,elle n'accrot ni ne diminue nos richesses1 elle ne dtourne ni la maladie ni la foudre1 elle ne prolonge point la vie d'un tre que nous adorons2 mais si nous avons appris rflchir et aimer1 si1 en d'autres termes1 nous avons fait notre devoir selon l'esprit en mme temps que notre devoir selon le cur1 elle entretient au fond de notre esprit et de notre cur1 une intelligence1 une satisfaction peut-tre dsenchante1 mais noble et inpuisable1 une dignit d'existence1 qui suffisent nourrir notre vie1 aprs que les richesses sont perdues1 aprs que la foudre ou la maladie ont frapp1 aprs que l'tre ador a quitt nos bras pour toujours4 ,une bonne pense1 une bonne action apporte en notre cur la rcompense que l'absence d'un juge universel de la nature ne lui permet pas de rpandre autour de nous sur les choses4 ,le bonheur qu'il lui est impossible de produire au dehors1 elle s'efforce de le produire au-dedans de nous-mmes4 ,elle remplit l'me d'autant plus qu'elle est prive d'panchements extrieurs4 ,elle prpare l'espace ncessaire une intelligence1 une paix1 un amour qui vont grandir4 ,elle ne peut rien sur les lois de la nature4 ,elle peut tout sur les lois qui prsident l'heureux quilibre d'une conscience humaine4 ,et cela est vrai tous les degrs de la pense1 comme tous les degrs de l'action4 ,l'ouvrier qui vit honntement son humble vie de pre de famille en faisant honntement son devoir d'ouvrier et l'homme qui persvre dans l'hrosme moral1 sont peut-tre une grande distance l'un de l'autre1 mais ils existent et agissent sur le mme plan1 et sont transports dans la mme rgion loyale et consolatrice4 ,certes1 ce que nous disons et ce que nous faisons influe beaucoup sur notre bonheur matriel4 ,mais c'est1 en dernire analyse1 par ses organes spirituels que l'homme jouit durablement et compltement du bonheur matriel mme4 ,voil pourquoi ce que nous pensons a plus d'importance encore4 ,mais ce qui importe par-dessus tout1 au point de vue de l'accueil que nous saurons faire aux joies et aux peines de la vie1 c'est le caractre1 l'tat d'esprit1 l'habitude morale qu'aura crs en nous ce que nous avons dit1 fait et pens4 ,ici se manifeste une justice incontestable1 et il y a un accord d'autant plus ncessaire et d'autant plus parfait entre la bonne volont habituelle de l'esprit et du cur et le bonheur intime de notre tre moral1 que ce bonheur n'est autre chose que la face de la bonne pense et du bon sentiment qui rayonne vers le dedans de nous-mmes4 ,ici se trouve rellement1 entre la cause et l'effet1 ce lien intelligent et moral que nous avons inutilement recherch dans le monde du dehors1 et il y a en vrit dans les choses morales1 et rgnant sur le bien et le mal qui s'agitent au fond de notre conscience1 une justice exactement semblable celle que nous souhaiterions qu'il y et dans les choses physiques4 ,n'est-ce d'ailleurs pas d'elle que nat notre souhait1 et n'est-ce pas parce que cette justice est si vivante et si puissante en notre cur qu'il est si difficile de nous persuader qu'elle n'existe pas dans l'univers8 ,,xxxvi ,nous avons parl bien longuement de la ,justice1 mais n'est-elle pas le grand mystre moral de l'homme1 et ne tend-elle pas se substituer la plupart des mystres spirituels qui dominaient sa destine8 ,elle a pris la place de plus d'un dieu1 de plus d'une puissance anonyme4 ,elle est l'toile qui se forme dans la nbuleuse de nos instincts et de notre vie incomprhensible4 ,elle n'est pas le mot de l'nigme1 et quand nous saurons mieux ce qu'elle est1 et qu'elle rgnera vritablement sur la terre1 nous ne saurons pas davantage ce que nous sommes1 ni pourquoi nous sommes1 ni d'o nous venons1 ni o nous allons2 mais elle est le premier ordre de l'nigme1 et quand il sera obi nous pourrons aller1 d'un esprit plus libre et d'un cur plus tranquille1 la recherche du secret de celle-ci4 ,enfin1 elle comprend toutes les vertus humaines1 et seul1 son sourire accueillant les purifie1 les ennoblit et leur donne le droit de pntrer dans notre vie morale4 ,car toute vertu qui ne peut soutenir le regard clair et fixe de la justice est pleine de ruses1 et malfaisante4 ,on la retrouve ainsi au centre de tout idal4 ,elle est au milieu de l'amour de la vrit1 comme elle est au milieu de l'amour de la beaut4 ,elle est galement la bont1 la piti1 la gnrosit et l'hrosme1 car ils sont les actes de justice de celui qui s'est lev assez haut pour ne plus voir uniquement le juste et l'injuste ses pieds et dans le cercle troit des obligations que le hasard lui impose1 mais par del les annes et les destines voisines1 par del ce qu'il doit1 par del ce qu'il aime1 par del ce qu'il rencontre1 par del ce qu'il cherche1 par del ce qu'il approuve ou ce qu'il dsapprouve1 par del ce qu'il espre et ce qu'il redoute1 par del les torts et les crimes mmes de ses frres les hommes4 ,l',,volution ,,du ,,myst,,re ,i ,il est fort raisonnable de croire1 et beaucoup d'intelligences un peu lasses des incertitudes naturelles de la science croient1 faute de mieux1 que l'intrt principal de notre vie1 que tout ce qui est vraiment lev et digne d'attention dans notre destine1 se trouve presque uniquement dans le mystre qui nous entoure1 et de prfrence dans ces deux mystres plus redoutables et plus sonores que les autres3 la mort et la fatalit4 ,je crois aussi1 mais d'une faon un peu diffrente1 que l'tude du mystre sous toutes ses formes est la plus noble laquelle puisse se livrer notre esprit1 et c'est d'ailleurs l'tude et le souci de tous les hommes qui1 dans la science1 l'art1 la littrature et la philosophie1 s'lvent au-dessus de l'observation et de la reproduction des petits faits1 des petites ralits ou des petites vrits acquises4 ,ils y excellent plus ou moins1 ils vont plus ou moins loin1 plus ou moins haut1 dans ce qu'ils savent1 proportion du respect qu'ils ont pour ce qu'ils ignorent1 proportion de l'ampleur que leur imagination ou leur intelligence sait donner l'ensemble des forces qu'on ne peut pas connatre4 ,c'est la conscience de l'inconnu dans lequel nous vivons qui confre notre vie une signification qu'elle n'aurait point si nous nous renfermions dans ce que nous savons1 ou si nous croyions trop facilement que ce que nous savons est de beaucoup plus important que ce que nous ignorons encore4 ,,ii ,il faut se faire une conception gnrale de ce monde4 ,toute notre vie morale1 toute notre vie humaine s'appuie sur cette conception4 ,mais une conception gnrale de ce monde1 qu'est-elle1 pour la plus grande part1 si on l'examine de prs1 qu'une conception gnrale de l'inconnu8 ,il n'est pas permis1 quand il s'agit d'une ide aussi grave et dont les consquences sont aussi srieuses1 de prendre celle qui nous plat le mieux1 qui nous semble la plus imposante ou la plus belle4 ,nous sommes tenus de choisir celle qui nous parat la plus vraie ou plutt la seule vraie1 car je ne crois pas que l'homme puisse sincrement hsiter entre deux vrits apparentes ou relles4 ,il s'en trouve toujours une qui1 un moment donn1 lui semble plus vraie que l'autre4 ,son devoir1 dans tout ce qu'il fait1 dans tout ce qu'il dit1 dans tout ce qu'il pense1 dans son art1 dans sa science1 dans sa vie intellectuelle ou sentimentale1 est de se tenir celle-l4 ,peut-tre lui sera-t-il impossible de la dfinir4 ,peut-tre ne lui apportera-t-elle aucune certitude satisfaisante4 ,peut-tre ne sera-t-elle au fond qu'une impression plus profonde1 plus sincre que les autres4 ,n'importe4 ,il n'est pas besoin1 pour que nous chrissions une vrit1 qu'elle soit irrcusable ou inattaquable4 ,c'est dj beaucoup qu'elle nous ait fait voir que les ides que nous aimions avant elle n'taient point d'accord avec l'exprience loyale de la vie4 ,cela suffit pour que nous nous y attachions de toute notre reconnaissance1 jusqu' ce qu'elle subisse le sort qu'elle fit subir l'ide primitive4 ,le grand mal1 celui qui dtruit notre vie morale1 et menace l'intgrit de notre esprit et de notre caractre1 n'est point de se tromper ou d'aimer une vrit incertaine1 mais de rester fidle ce qu'on ne croit plus entirement4 ,le plus bel emploi de notre vie1 a-t-on dit1 c'est d'accrotre la conformit de notre intelligence la ralit4 ,,iii ,s'il n'tait question que de se faire de l'inconnu l'image la plus grandiose1 la plus tragique1 la plus imposante1 la plus crasante1 nous aurions tort de nous restreindre4 ,il est certain qu' bien des points de vue1 l'attitude la plus belle et la plus religieuse1 en face du mystre1 c'est le silence ou la prire1 l'acceptation et la crainte4 ,au premier abord1 l'abandon total1 l'effroi grave mais contenu1 devant une force immense1 irrsistible1 inconnaissable1 mais attentive1 humainement surhumaine1 souverainement intelligente1 et peut-tre paternelle1 semblent plus dignes1 plus sacrs1 qu'une interrogation patiente1 minutieuse et tranquille4 ,mais sommes-nous encore en tat1 avons-nous encore le droit de choisir8 ,il ne s'agit plus de la beaut ou de la grandeur de l'attitude4 ,en face du mystre comme en face de toute chose et bien plus qu'en face de toute autre chose1 il y va non pas de beaut ou de grandeur1 mais de vrit et de sincrit4 ,notre devoir n'est plus de chercher conformer les faits nos prfrences instinctives1 notre idal1 mais de nourrir des aspirations assez vastes1 assez dsintresses pour qu'elles soient toujours prtes s'harmoniser avec tous les faits incontestables4 ,ce qu'il y avait de beau dans l'agenouillement ou la prosternation1 c'est le pass qui l'y avait mis1 ou plutt ce qui tait une vrit dans le pass4 ,pour nous1 peut-tre n'avons-nous pas une autre certitude1 mais nous ne sommes plus pntrs de la mme vrit4 ,si nous ne connaissons pas l'inconnu1 si nous ignorons ce qu'il est1 du moins savons-nous en partie ce qu'il n'est pas2 et si nous reprenions l'attitude de nos pres1 nous reprendrions cette attitude devant ce que nous savons qu'il n'est pas4 ,car1 s'il n'est pas absolument tabli que l'inconnu ne soit ni attentif ni personnel1 ni souverainement intelligent et juste1 s'il n'est pas absolument prouv qu'il n'ait ni la forme1 ni les intentions1 ni les passions1 ni les vices1 ni les vertus de l'homme1 il est incomparablement plus probable qu'il ignore tout ce qui nous parat capital dans notre existence4 ,il est incomparablement plus probable qu'il a peut-tre rserv l'espce1 dans son plan dmesur et ternel1 une petite place phmre1 mais que l'action de l'individu le plus puissant1 le meilleur ou le pire n'y a pas plus d'importance que n'en eurent1 dans l'histoire des continents et des mers1 les mouvements peine perceptibles de l'obscure cellule gologique4 ,s'il n'est pas irrfutablement dmontr que l'infini et l'invisible ne soient pas aux aguets autour de nous1 pesant notre bonheur ou notre malheur1 selon les intentions bonnes ou mauvaises de nos actes1 guidant pas pas nos destins1 et organisant1 avec l'aide de forces innombrables1 les pripties de notre naissance1 de notre avenir1 de notre mort et de notre vie d'outre-tombe1 d'aprs des lois incomprhensibles mais inluctables1 il est incomparablement plus probable que l'invisible et l'infini interviennent chaque instant dans notre vie1 mais titre d'lments indiffrents1 normes et aveugles1 qui passent sur nous et en nous1 nous pntrent1 nous faonnent et nous animent1 sans se douter de notre existence1 comme le font l'eau1 l'air1 le feu et la lumire4 ,or1 toute notre vie consciente1 toute cette vie qui forme notre seule certitude et notre seul point fixe dans le temps et l'espace1 repose en somme sur d'incomparables probabilits du mme ordre1 et il est rare qu'elles soient aussi incomparables que celles-ci4 ,,iv ,il ne faudrait jamais avoir regret ces heures ou une croyance grandiose nous abandonne4 ,une foi qui s'teint1 un ressort qui se brise1 une ide dominante qui ne nous domine plus parce que nous croyons la dominer notre tour1 cela prouve que nous vivons1 que nous marchons1 que nous usons beaucoup de choses parce que nous ne demeurons pas immobiles4 ,rien ne devrait nous tre plus doux que la vue d'une pense qui nous a longtemps soutenu et qui ne peut plus se soutenir elle-mme4 ,et si nous n'avons rien mettre la place du ressort bris1 ne nous tourmentons point4 ,mieux vaut que la place reste vide que d'y laisser un ressort qui se rouille ou d'y introduire une vrit nouvelle laquelle nous ne croyons qu' demi4 ,d'ailleurs1 la place n'est vide qu'en apparence1 et1 dfaut d'une vrit dtermine1 il y reste tout au fond une vrit sans nom qui attend et qui appelle4 ,et s'il arrive que cette vrit attende et appelle trop longtemps dans le vide1 que rien ne se forme qui vienne remplacer le ressort enlev1 vous verrez que dans la vie morale1 comme dans la vie physique1 le besoin crera l'organe1 et que la vrit ngative finira par trouver en elle la force ncessaire pour remettre en mouvement les rouages reposs4 ,et nous constatons souvent que les vies qui n'ont plus qu'une force de ce genre ne sont pas les moins puissantes1 les moins utiles4 ,au reste1 alors mme que la croyance s'en irait tout entire1 elle n'emporterait rien de ce que nous lui avons donn1 et pas un des efforts sincres et dsintresss que nous avons faits pour l'tendre et l'embellir n'est perdu4 ,chacune des penses que nous y avons ajoutes1 chacun des bons sacrifices que nous avons eu le courage de raliser en son nom1 laisse une empreinte dans notre tre moral4 ,le corps disparat1 mais le palais qu'il a bti reste intact1 et l'espace qu'il a conquis ne se referme pas4 ,or1 prparer des demeures pour les vrits qui viendront1 maintenir en bon tat les forces qui devront les servir1 faire en soi de l'espace1 c'est un travail qui n'est pas strile et une uvre laquelle il ne faut jamais renoncer4 ,v ,je pensais ces choses1 ayant t forc1 l'autre jour1 de jeter un coup d'il sur divers petits drames que j'ai faits1 et o l'on voit les inquitudes1 d'ailleurs excusables1--mais qui ne sont plus suffisamment invitables pour qu'on ait le droit de s'y complaire1--d'un esprit qui se laisse aller au mystre4 ,le ressort de ces petits drames1 c'tait l'effroi de l'inconnu qui nous entoure4 ,on y avait foi1 ou plutt1 je ne sais quel obscur sentiment potique avait foi 7car dans les potes les plus sincres1 il faut souvent sparer quelque peu le sentiment instinctif de leur art des penses de leur vie relle71 on y avait foi des puissances normes1 invisibles et fatales1 dont nul ne devinait les intentions1 mais que l'me du drame supposait malveillantes1 attentives toutes nos actions1 ennemies du sourire1 de la vie1 de la paix1 de l'amour4 ,peut-tre taient-elles justes1 au fond1 mais seulement dans la colre1 et elles exeraient la justice d'une manire si souterraine et1 si tortueuse1 si lente1 et si lointaine1 que leurs chtiments1--car elles ne rcompensaient jamais1--prenaient l'apparence d'actes arbitraires et inexplicables du destin4 ,en un mot1 c'tait un peu l'ide du ,dieu des chrtiens mle celle de la fatalit antique1 refoule dans la nuit impntrable de la nature1 et1 de l1 se plaisant guetter1 djouer1 dconcerter1 assombrir les projets1 et le bonheur des hommes4 ,,vi ,cet inconnu prenait le plus souvent la forme de la mort4 ,la prsence infinie1 tnbreuse1 sournoisement active de la mort1 remplissait tous les interstices du pome4 ,au problme de l'existence il n'tait rpondu que par l'nigme de son anantissement4 ,d'ailleurs1 c'tait une mort indiffrente et inexorable1 aveugle1 ttonnant au hasard1 emportant de prfrence les plus jeunes et les moins malheureux1 simplement parce qu'ils se tenaient moins immobiles que les autres et que tout mouvement trop brusque dans la nuit attirait son attention4 ,il n'y avait autour d'elle que de petits tres fragiles1 grelottants1 lmentaires1 qui s'agitaient et pleuraient un moment au bord d'un gouffre1 et les paroles prononces1 les larmes rpandues ne prenaient d'importance que de ce qu'elles tombaient toutes dans ce gouffre1 et qu'il arrivait parfois que l'une d'elles y retentissait d'une certaine faon qui permettait de croire que l'abme tait vaste parce que le bruit qu'on y faisait tait confus et sourd4 ,,vii ,il n'est pas draisonnable1 mais il n'est pas salutaire d'envisager de cette faon la vie1 et je n'en aurais pas parl si l'on ne voyait pas1 ds qu'arrive la moindre infortune1 que cette conception ou une conception de ce genre est1 au fond1 celle de la plupart des hommes1 de ceux-l mmes qui semblent le plus rassurs et le plus rflchis4 videmment1 par un certain ct1 malgr tout ce que nous apprendrons1 malgr toutes les conqutes que nous ferons et toutes les certitudes que nous acquerrons peut-tre1 nous serons toujours de petits tres chtifs et inutiles1 vous la mort et livrs aux caprices des forces ngligentes et dmesures qui nous enveloppent4 ,nous paraissons un moment dans l'espace sans bornes1 et n'avons d'autre mission apprciable que la propagation d'une espce qui elle-mme n'a aucune mission certaine1 dans l'organisme d'un univers dont l'tendue et la dure chappent l'imagination la plus puissante et la plus tmraire4 ,c'est l une vrit1 une de ces vrits profondes mais inactives que le pote peut saluer en passant1 mais prs desquelles l'homme aux mille devoirs qui vit dans le pote ne doit pas s'arrter trop longtemps4 ,il y a ainsi une foule de vrits grandes et vnrables dans le domaine desquelles il n'est pas bon de s'endormir4 ,les vrits sont si nombreuses autour de nous que l'on peut dire que la plupart des hommes1 et les plus mchants mme1 ont pour conseil et pour guide une grave et respectable vrit4 ,oui1 c'est une vrit et1 si l'on veut1 c'est la plus vaste et la plus certaine des vrits1 que notre vie n'est rien1 que l'effort que nous faisons est drisoire1 que notre existence1 que l'existence de notre plante n'est qu'un accident misrable dans l'histoire des mondes2 mais c'est une vrit aussi que notre vie et que notre plante sont pour nous les phnomnes les plus importants1 et mme les seuls importants dans l'histoire des mondes4 ,laquelle est la plus vraie8 ,la premire dtruit-elle ncessairement la seconde1 et sans la seconde aurions-nous la force de formuler la premire8 ,l'une s'adresse notre imagination et peut nous faire du bien dans son domaine1 mais l'autre intresse directement notre vie relle4 ,il convient que chacune ait sa part4 ,l'essentiel n'est pas de s'attacher la vrit qui est peut-tre la plus vraie au point de vue universel1 mais celle qui est certainement la plus vraie au point de vue humain4 ,nous ignorons le but de l'univers et si les destines de notre espce lui importent ou non2 par consquent1 l'inutilit probable de notre vie ou de notre espce est une vrit qui ne nous regarde qu'indirectement et qui reste pour nous en suspens4 ,au lieu que l'autre vrit1 celle qui nous donne conscience de l'importance de notre vie1 est sans doute plus troite1 mais nous touche actuellement1 immdiatement et incontestablement4 ,nous aurions tort de la sacrifier ou de la subordonner une vrit trangre4 ,certes1 il nous est permis de ne pas perdre de vue la premire1 elle soutiendra et clairera la seconde1 nous apprendra ne pas tre son esclave vaniteux et born et tirer profit de tout ce qu'elle n'embrasse point4 ,mais si elle nous dcourage et nous paralyse1 c'est que nous ne nous rendons pas suffisamment compte de la place immense mais trs prcaire qu'elle occupe dans la rgion des vrits importantes1 car elle dpend d'un grand nombre de problmes qui ne sont pas encore rsolus1 tandis que les problmes dont dpend la seconde sont rsolus chaque instant par la vie mme4 ,c'est aussi qu'elle est encore dans la priode fbrile et dangereuse par laquelle passent toutes les vrits qui pntrent en notre intelligence4 ,je veux dire la priode de jalousie et d'intransigeance qui fait qu'elles ne peuvent rien supporter autour d'elles4 ,il faut attendre alors que la fivre s'apaise1 et si la demeure que nous leur avons prpare dans notre esprit est rellement saine et vaste1 le moment ne tardera pas venir o les vrits les plus contradictoires ne verront plus autre chose que le lien mystrieux qui les unit1 et s'accorderont en silence pour mettre au premier rang1 aider et soutenir celle d'entre elles qui a continu tranquillement sa besogne pendant que les autres s'effaraient1 celle qui peut faire le plus de bien et qui apporte le plus d'espoir4 ,,viii ,a l'heure prsente1 rien n'est plus singulier que le dsarroi qui trouble nos instincts et nos sentiments1 et parfois mme nos ides-- moins d'excepter nos moments les plus lucides et les plus rflchis--ds qu'il s'agit de l'intervention de l'inconnu ou du mystre dans les vnements rellement graves de notre vie4 ,on y trouve1 dans ce dsarroi1 des sentiments qui ne rpondent plus aucune ide vivante1 prcise et accepte1 par exemple ceux qui ont rapport l'existence d'un ,dieu bien dtermin1 plus ou moins anthropomorphe1 attentif1 personnel et providentiel4 ,on y trouve des sentiments qui sont encore demi des ides1 par exemple ceux qui ont rapport la fatalit1 au destin1 la justice des choses4 ,on y trouve aussi des ides qui sont en voie de devenir des sentiments1 par exemple celles qui ont rapport au gnie de l'espce1 aux lois de l'volution et de la slection1 la volont de la race1 etc4 ,on y trouve enfin des ides qui sont purement des ides1 et trop incertaines1 trop parses pour qu'on puisse prvoir le moment o elles se transformeront en sentiments1 et o elles auront1 par consquent1 une influence srieuse sur notre manire d'agir1 d'accepter la vie1 et d'tre heureux ou malheureux4 ,,ix ,on ne se rend pas compte de ce dsarroi dans la vie1 parce que d'ordinaire elle ne s'exprime pas1 ne prend pas la peine de prciser l'aide d'une formule ou d'une image la conscience de ce qu'elle prouve4 ,mais il est trs visible chez tous ceux qui assument la mission de reprsenter la vie relle1 de l'expliquer1 de l'interprter et de mettre en lumire les causes secrtes des bonnes ou des mauvaises destines2 je veux dire chez les potes1 et surtout les potes qui s'occupent le plus directement de la vie extrieure et active1 les potes dramatiques2 peu importe d'ailleurs qu'il s'agisse de romans1 de tragdies1 de drames proprement dits ou d'tudes historiques1 car je prends les mots potes et potes dramatiques dans le sens le plus large4 ,il faut l'avouer1 c'est une grande force pour le pote ou pour l'interprte de la vie1 surtout pour le pote dramatique1 qu'une ide dominante et pour ainsi dire exclusive1 et cette force est d'autant plus inpuisable1 tient dans le pome une place d'autant plus considrable1 que l'ide dominante est plus mystrieuse1 qu'il est plus difficile de la contrler ou de la dfinir4 ,cela1 d'ailleurs1 est trs lgitime1 tant que le pote n'a pas le moindre doute sur la valeur de son ide dominante1 et de trs bons potes ne se sont jamais interrogs sur ce point1 n'ont pas dout1 n'ont pas hsit4 ,voyez par exemple la place norme qu'occupe l'ide du devoir hroque dans les tragdies de ,corneille1 la foi absolue dans les drames de ,calderon1 la tyrannie du destin dans les pomes de ,sophocle4 ,x ,l'ide du devoir hroque est plus humaine et moins mystrieuse1 que les deux autres1 et bien qu'elle soit beaucoup moins fconde qu'elle n'tait au temps de ,corneille 7car il est aujourd'hui fort peu de devoirs hroques qu'il ne soit raisonnable et mme hroque de remettre en question1 et il devient de plus en plus difficile d'en trouver un qui s'affirme rellement impratif71 on peut encore1 dans certaines circonstances imaginables1 y avoir recours4 ,mais quel pote moderne trouvera dans une foi qui1 chez les plus croyants1 n'est plus qu'un souvenir vacillant1 la puissance et l'inspiration qu'y trouvait ,calderon pour faire du ,dieu des chrtiens l'acteur auguste et invisible1 mais partout prsent1 et partout souverain de ses drames8 ,et la tyrannie du ,destin1 de la force inflexible1 qui pousse tel homme1 telle famille1 par tels chemins1 vers tel malheur1 vers telle mort1 qui de nous peut raisonnablement l'accepter dans une vie que nous voyons soumise1 il est vrai1 bien des forces inconnues1 mais dont les plus sages parviennent viter1 dans une certaine mesure1 les chocs les plus malfaisants1 et qui semblent1 en tout cas1 aveugles1 indiffrentes1 inconscientes8 ,nous est-il encore permis de supposer qu'il existe1 dans l'univers1 une puissance assez misrable1 assez oisive1 pour s'occuper uniquement chagriner1 tonner les projets et les entreprises de l'homme8 ,on a galement us d'une troisime force mystrieuse et souveraine1 qui est la ,justice immanente4 ,mais il faut remarquer que ce postulat de la justice immanente proprement dite1 on n'a jamais os s'en servir que dans les pires uvres dnues de tout souci de vraisemblance et de ralit4 ,affirmer que le mal est ncessairement et visiblement puni1 que le bien est ncessairement et visiblement rcompens dans cette vie1 cela est trop manifestement contredit par l'exprience quotidienne la plus lmentaire1 pour qu'un pote vritable ait jamais pu trouver dans ce rve arbitraire et inconsistant le point d'appui qu'il fallait son travail4 ,d'autre part1 si on remet une vie ultrieure le soin des rcompenses et des chtiments1 on rentre par un sentier dtourn dans le domaine de la justice divine4 ,si enfin1 la justice immanente n'est pas invariable1 permanente1 invitable1 infaillible1 ce n'est plus qu'un caprice bienveillant et extraordinaire du destin2 et ds lors1 ce n'est pas la justice1 ce n'est plus mme le destin1 ce n'est plus qu'un hasard1 c'est--dire presque rien4 ,il y a1 il est vrai1 une justice immanente trs relle1 celle qui fait que l'homme vicieux1 cruel1 malveillant1 injuste1 dloyal1 est moralement moins heureux que l'homme bon1 juste1 dvou1 aimant1 bienveillant1 innocent1 pacifique4 ,celle qui fait1 comme on l'a dit1 que le mal gravite vers la douleur avec la mme certitude que la terre vers le soleil4 ,mais il s'agit alors d'une justice intrieure1 trs humaine1 trs naturelle1 trs explicable1 et1 si nous en tudions les causes et les effets1 nous arrivons ncessairement au drame psychologique1 qui se droule sur une scne o l'on n'a plus l'arrire-plan profond et dfendu par le mystre qui donnait aux vnements du drame ou de l'histoire une perspective grandiose et sacre4 ,mais la question est de savoir s'il est lgitime de crer cet arrire-plan1 en ayant recours une conception de l'inconnu trs diffrente de celle qui domine rellement notre vie8 ,,xi ,puisque nous parlons d'ides dominantes et de mystres1 arrtons-nous surtout aux diverses formes qu'a prises et que prend tous les jours l'ide de la fatalit1 car aujourd'hui encore c'est la fatalit qui est l'explication suprme de ce qu'on ne peut expliquer1 et c'est encore elle que les interprtes de la vie ne cessent de penser4 ,il se sont efforcs de la transfigurer1 et de la rajeunir4 ,ils ont essay d'introduire dans leurs uvres1 par cent canaux nouveaux et compliqus1 les eaux glaces du grand fleuve dsol dont les demeures des hommes se sont peu peu cartes4 ,il en est bien peu1 parmi ceux qui ont su nous faire partager l'illusion qu'ils donnaient la vie un sens dfinitif et grave1 qui n'aient reconnu d'instinct l'importance souveraine que confre aux actions des hommes la puissance irresponsable du ,destin1 toujours auguste1 et toujours excusable4 ,il semble que la fatalit soit la force tragique par excellence1 et ds qu'elle pntre dans une uvre1 elle y fait les trois quarts de la besogne4 ,on peut affirmer que le pote qui trouverait aujourd'hui1 dans les sciences matrielles1 dans l'inconnu qui nous environne1 ou dans notre propre cur1 l'quivalent de la fatalit antique1 c'est--dire une force de prdestination aussi irrsistible1 aussi universellement admise1 crirait coup sr un chef-d'uvre4 ,il est vrai qu'il aurait probablement trouv en mme temps le mot de la grande nigme qui nous dvore1 et que1 par consquent1 cette supposition ne se ralisera pas de sitt4 ,,xii ,voil donc la source o les potes vont puiser l'eau lustrale qui doit purifier les plus cruelles tragdies4 ,il y a dans l'homme un instinct qui adore la fatalit2 et tout ce qui est fatal lui semble solennel1 indiscutable et beau4 ,il voudrait tre libre1 mais il est plus satisfaisant de pouvoir se dire1 dans certaines circonstances1 qu'on ne l'est pas4 ,une divinit malveillante et inbranlable est souvent moins inacceptable qu'une divinit qui exige un effort pour carter le mal4 ,on aime malgr tout dpendre d'une puissance qu'on ne peut pas flchir1 et ce qu'y perd la vanit de notre esprit1 une sorte de vanit sentimentale le regagne1 en se reprsentant cette vaste puissance attentive nos desseins et donnant nos actes les plus comprhensibles une signification auguste et ternelle4 ,enfin1 la fatalit explique1 excuse tout1 en loignant une distance suffisante dans l'invisible ou l'inintelligible ce qu'il serait pnible d'expliquer et plus difficile encore d'excuser4 ,,xiii ,on a donc cherch utiliser les dbris de la statue de la desse terrible qui dominait les tragdies d',eschyle1 de ,sophocle et d',euripide1 et plus d'un pote a trouv dans ses membres pars le marbre qu'il fallait pour faonner une desse nouvelle1 plus humaine1 moins absolue et moins inconcevable4 ,on en a tir1 par exemple1 la fatalit des passions4 ,mais pour qu'une passion soit rellement fatale dans une me consciente1 et pour que le mystre reparaisse1 qui excuse l'horreur en l'agrandissant et en l'levant au-dessus de la volont humaine1 il faut l'intervention d'un ,dieu1 ou de tout autre force infinie et irrsistible4 ,ainsi ,wagner a eu recours au philtre dans ,tristan et ,yseult1 ,shakespeare aux sorcires dans ,macbeth1 ,racine l'oracle de ,calchas dans ,iphignie2 et dans ,phdre1 la haine spciale de ,vnus4 ,nous nous retrouvons1 aprs un circuit1 au cur mme de la ncessit d'autrefois4 ,ce circuit est plus ou moins admissible dans un drame archaque ou lgendaire1 o toute fantaisie potique est permise2 mais dans un drame qui voudrait serrer de plus prs la vrit actuelle1 il faudrait trouver une autre intervention1 qui nous part rellement irrsistible1 pour revtir les crimes de ,macbeth1 l'horreur o consent ,agamemnon1 et peut-tre l'amour de ,phdre1 d'une excuse fatidique1 et leur donner ainsi la grandeur et la noblesse sombres qu'ils n'ont pas par eux-mmes4 ,otez de ,macbeth la prdestination maudite1 l'intervention de l'enfer1 la lutte hroque contre une justice occulte qui1 tout moment1 devient visible par les mille fissures de la nature rvolte1 et le personnage principal n'est plus qu'un assassin odieux et forcen4 ,otez l'oracle de ,calchas1 voil ,agamemnon abominable4 ,otez la haine de ,vnus1 et ,phdre n'est qu'une malade dont la qualit morale1 la force de rsistance au mal1 est infrieure ce que notre pense exige pour s'intresser rellement un malheur4 ,,xiv ,a vrai dire1 le spectateur ou le lecteur d'aujourd'hui ne peut plus se contenter d'aucune de ces interventions surnaturelles4 ,qu'il le veuille ou non1 qu'il le sache ou l'ignore1 au fond de sa conscience1 il ne lui est plus possible de les prendre au srieux4 ,il a une autre conception de l'univers4 ,il ne voit plus une volont dtermine1 obstine1 borne et tracassire dans la multitude des forces qui agissent en lui et autour de lui4 ,si dans la vie il rencontre un criminel1 il apprendra que cet homme a t pouss son crime par ses malheurs1 par son ducation1 par des antcdents ataviques1 par des mouvements passionnels que lui-mme a prouvs et rprims1 tout en concevant parfaitement qu'il est des circonstances o il lui et t trs difficile de les rprimer4 ,il ne pntrera pas toujours la cause de ces malheurs ou de ces mouvements passionnels4 ,il cherchera1 peut-tre vainement1 une raison aux injustices de l'ducation ou de l'hrdit4 ,mais1 en tout cas1 il ne songera plus attribuer ce crime l'interposition de l'enfer1 la colre d'un dieu ou une srie de dcrets immuables gravs au livre du destin4 ,ds lors1 pourquoi admettrait-il dans un pome une explication qu'il n'admettra pas dans la vie8 ,le devoir du pote serait1 tout au contraire1 de lui proposer une explication plus haute1 plus claire1 plus largement et plus profondment humaine que celle que lui-mme peut trouver4 ,sinon1 il ne verra dans l'enfer1 dans la colre du dieu1 dans les dcrets d'airain1 qu'une ostentation de symboles qui ne le satisfont plus4 ,il est temps que les potes le reconnaissent3 le symbole suffit reprsenter provisoirement une vrit admise ou une vrit qu'on ne peut ou qu'on ne veut pas encore regarder2 mais quand vient le moment o l'on veut voir la vrit mme1 il est bon que le symbole disparaisse4 ,il faut d'ailleurs1 pour qu'un symbole soit digne d'une posie rellement vivante1 qu'il soit au moins aussi grand1 aussi beau que la vrit qu'il reprsente2 il faut aussi qu'il prcde une vrit et non pas qu'il la suive4 ,,xv ,voil pourquoi il est bien plus difficile d'introduire aujourd'hui dans une uvre1 et surtout de porter la scne1 de grands crimes et des passions vraiment tragiques1 dchanes et cruelles1 car on ne sait plus o leur trouver l'excuse mystrieuse qu'ils exigent4 ,et cependant1 nous sommes tout prts encore1 quand il s'agit de crimes ou de passions de ce genre1 admettre toute intervention de la fatalit1 pour peu qu'elle ne soit pas trop manifestement inacceptable1 tant l'excuse mystrieuse est dans notre nature1 tant nous sommes persuads1 qu'au fond1 l'homme n'est jamais aussi coupable qu'il parat l'tre4 ,aussi bien ne demandons-nous cette excuse que lorsqu'il est question de crimes absolument contraires la nature humaine1 ou de malheurs rellement anormaux1 et non provoqus par des fautes1 crimes commis ou malheurs prouvs par des tres plus ou moins suprieurs et en tout cas conscients4 ,il nous rpugne d'admettre qu'un crime et un malheur extraordinaires puissent n'avoir qu'une cause purement humaine4 ,nous dsirons1 malgr tout1 une explication quelconque de l'inexplicable1 et nous ne serions nullement satisfaits si le pote venait nous dire3 ,voil le mal qu'a fait cet homme fort1 conscient1 intelligent4 ,voil le malheur d'un hros1 la ruine et la douleur de ce juste1 l'iniquit tragique et sans remde dont ce sage est victime4 ,vous voyez les causes humaines de ces vnements4 ,je n'en ai pas d'autres vous faire voir1 sinon peut-tre l'indiffrence de l'univers aux actions des hommes4 ,encore ne serions-nous pas mcontents s'il parvenait nous donner le sentiment de cette indiffrence1 la montrer1 pour ainsi dire1 en action2 mais comme le propre de l'indiffrence est de n'agir point1 de ne jamais intervenir1 cela est peu prs impossible4 ,,xvi ,mais qu'il s'agisse de la jalousie d',othello1 qui n'a rien d'invitable1 des malheurs de ,romo et de ,juliette1 qui ne sont nullement prtablis1 nous nous passons parfaitement de l'influence purificatrice de la fatalit et de toute autre explication4 ,dans un autre drame1 le chef-d'uvre de ,ford3 ',tis pity she's a ,whore1 qui roule tout entier sur l'amour incestueux de ,giovanni pour sa sur ,annabella1 on nous mne au bord de l'abme o nous avons coutume de rclamer l'excuse mystrieuse si l'on ne veut pas que nous dtournions la tte4 ,pourtant1 ici encore1 nous nous en passons aprs une seconde de vertige douloureux4 ,c'est que l'amour du frre et de la sur1 vu de haut1 est un crime contre notre morale1 mais non contre la nature humaine1 et qu'en tout cas il trouve ici son pardon dans la jeunesse et l'aveuglement passionn de ceux qui le commettent4 ,c'est d'autre part que le meurtre d',othello trouve son excuse dans l'affolement o les machinations d',iago ont entran la navet et la crdulit d'un demi-barbare1 et ,iago son tour a une excuse dans sa haine injuste1 mais non gratuite4 ,c'est1 enfin1 que les malheurs des amants de ,vrone s'expliquent par l'inexprience des victimes et la disproportion trop manifeste de leurs forces celles qu'ils devraient vaincre1 car on peut remarquer que nous avons piti de l'homme qui lutte contre des forces humaines suprieures1 mais1 s'il succombe1 nous ne sommes point surpris4 ,nous ne pensons pas regarder ailleurs1 interroger le destin1 et1 moins qu'il soit victime d'une injustice surnaturelle1 nous nous disons simplement3 ,cela devait arriver4 ,ce qui a besoin d'explications1 c'est qu'une catastrophe puisse arriver aprs que toutes les prcautions ont t prises que nous-mmes aurions pu prendre4 ,,xvii ,ainsi1 nous avons peine concevoir et accepter la possibilit naturelle et humaine du crime quand il est commis par un tre qui nous parat intelligent et conscient4 ,nous avons peine aussi concevoir et accepter des malheurs naturellement inexplicables1 imprvus et immrits4 ,il s'ensuivrait qu'on ne pourrait mettre au thtre--et1 quand je dis mettre au thtre1 c'est1 bien entendu1 une expression abrviative1 il faudrait dire plutt3 nous faire assister d'une faon quelconque une aventure dont nous ne connaissons pas personnellement toutes les circonstances ni les acteurs1--il s'ensuivrait donc qu'on ne pourrait mettre au thtre que des injustices1 des fautes1 des crimes commis par des personnages qui ne jouiraient pas d'une conscience suffisante1 et des malheurs que subiraient des mes faibles1 victimes de leurs dsirs1 innocentes1 mais imprvoyantes1 imprudentes et aveugles4 ,a ce prix1 nous n'aurions jamais besoin de l'intervention de ce qui est situ hors de la psychologie habituelle de l'homme4 ,mais une telle conception du thtre ne rpondrait pas du tout la ralit de la vie o nous voyons au contraire des tres trs conscients commettre des actions trs criminelles1 et des tres trs bons1 trs prudents1 trs vertueux1 trs justes et trs sages1 en proie une foule de misres et de malheurs inexpliqus4 ,les premiers drames1 les drames des inconscients1 des opprims1 certes1 nous intressent et nous apitoient1 mais le drame vritable1 celui qui va au fond des choses1 celui qui s'attaque srieusement aux vrits importantes1 notre drame tous1 en un mot1 celui qui plane sur toute notre vie1 c'est le drame o les forts1 les conscients et les intelligents commettent des fautes et des crimes presque invitables2 c'est le drame o le juste et le sage luttent contre des malheurs tout-puissants1 contre des forces qui dconcertent la sagesse et la vertu2 car le spectateur1 si faible1 si peu honnte qu'il soit dans la vie relle1 se compte toujours au nombre des justes et des forts2 et s'il regarde les malheurs des faibles1 si mme il y prend part1 jamais il ne se met entirement la place de ceux qui les subissent4 ,,xviii ,nous nous retrouvons ici l'endroit assez sombre o finit l'action que la volont humaine la plus juste et la plus claire a sur les vnements dont dpend notre bonne ou mauvaise fortune4 ,il n'est gure de drame un peu lev1 gure de grand pome dont l'un ou l'autre hros n'atteigne ce carrefour o sa destine se dcide4 ,pourquoi cet homme bon et sage commet-il cette faute ou ce crime8 ,pourquoi cette femme1 qui sait ce qu'elle fait1 accomplit-elle ce geste qui fixe jamais son malheur8 ,qui a forg tous les maillons de la chane de dsastres qui treint cette famille inoffensive8 ,pourquoi tout croule-t-il autour de celui-ci et tout se rtablit-il autour de celui-l qui est moins fort1 moins sage1 moins actif1 moins habile8 ,pourquoi l'un rencontre-t-il l'amour1 la douceur1 la beaut1 et pourquoi l'autre trouve-t-il sur sa route la haine1 la trahison et la mchancet8 ,pourquoi1 mrites gaux1 par ici le bonheur obstin1 et par l le malheur infatigable8 ,pourquoi la tempte permanente autour de cette maison1 et sur l'autre les toiles invariables8 ,pourquoi de ce ct le gnie1 la sant1 la richesse1 et1 de l'autre1 la pauvret1 la maladie et l'imbcillit8 ,d'o vient cette passion source de tant de maux1 d'o sort cette passion source de tant de biens8 ,pourquoi l'adolescent que j'ai rencontr hier s'en va-t-il lentement vers un bonheur profond1 et pourquoi son ami s'avance-t-il vers la mort du mme pas prcis1 ignorant et tranquille8 ,,xix ,la vie nous met souvent en prsence de questions de ce genre1 mais combien de fois1 pour y trouver une rponse satisfaisante1 nous faut-il l'aller chercher dans les rgions du surnaturel1 du prtabli1 du surhumain1 du mystre8 ,seuls1 quelques croyants sincres reconnatront en ces vnements l'intervention divine4 ,mais nous1 si nous avons l'occasion de pntrer dans la maison de la tempte ou dans celle de la paix1 nous en sortons rarement sans avoir vu la cause trs humaine de la tempte ou de la paix4 ,si nous avons connu l'homme bon et sage qui a commis cette faute ou ce crime1 nous avons connu aussi toutes les circonstances qui l'ont dtermin et que ces circonstances n'taient point surnaturelles4 ,si nous avons approch la femme qui a fait le geste qui dcide son malheur1 nous savons parfaitement que ce geste n'tait pas fatal et qu' sa place nous ne l'aurions pas fait4 ,si nous avons vcu dans l'intimit de celui autour de qui tout croule et dans celle de son voisin autour de qui tout se rtablit1 nous avons vu aussi le gland du chne tomber sur un rocher ou dans une terre fertile1 sans penser des forces malveillantes et pleines d'intentions obscures4 ,et si la pauvret1 la maladie1 la mort demeurent les trois desses injustes de l'existence humaine1 elles ne nous inspirent plus la crainte superstitieuse d'autrefois4 ,il nous semble aujourd'hui qu'elles sont avant tout inconscientes et aveugles1 qu'elles ne connaissent aucune des lois idales que nous avons cru qu'elles sanctionnaient1 et nous avons trop souvent constat qu'au moment o nous les appelions preuve1 rcompense1 chtiment1 purification1 leurs caprices sans discernement dmentaient le nom trop haut et trop moral que nous leur donnions4 ,,xx ,quelque porte que soit notre imagination admettre et dsirer l'intervention de puissances suprieures l'homme1 dans la vie pratique il en est peu parmi nous1 mme parmi les plus mystiques1 qui ne soient persuads que notre malheur moral dpend1 au fond1 de notre esprit et de notre caractre1 et nos malheurs physiques du jeu de certaines forces souvent mal connues1 de relations de cause effet souvent mal dfinies1 mais qui pourtant ne sont pas totalement trangres ce que nous pouvons esprer de pntrer un jour dans la nature4 ,et nous vivons en somme sur cette certitude qui n'est rellement branle que lorsqu'il s'agit de nos propres infortunes1 car alors il nous est difficile de discerner ou de nous avouer les fautes que nous avons commises1 et trop pnible notre espoir humain de reconnatre que nos malheurs n'ont pas de causes plus profondes que ceux du gland de chne qui tombe sur un rocher1 de la vague qui se meurt dans le sable1 ou s'crase contre la falaise1 de l'insecte dont un rayon qui brille ranime les petites ailes1 ou dont l'oiseau qui passe engloutit l'existence4 ,,xxi ,mon voisin1 que je connais intimement1 que je vois tous les jours1 dont j'estime les habitudes rgulires1 et les murs inoffensives1 je suppose qu'il perde coup sur coup sa femme dans un accident de chemin de fer1 l'un de ses fils dans un naufrage1 un autre dans un incendie1 et que le dernier meure de maladie2 je serai douloureusement tonn1 mais je ne songerai gure attribuer cette srie de dsastres une vengeance divine1 une justice invisible1 une prdestination singulire et mauvaise1 une fatalit1 acharne et consciente4 ,je penserai la vie1 ses mille hasards malheureux1 j'y verrai des concidences affreuses1 mais il ne me viendra pas l'esprit qu'une volont surhumaine ait jet ce train dans l'abme1 ait dirig ce navire sur un cueil1 ait allum cet incendie1 ait fait ces efforts monstrueux pour chagriner ou chtier un pauvre tre alors mme que celui-ci se ft rendu coupable d'une grande faute1 d'une de ces grandes fautes humaines si petites en face de l'univers1 d'une faute qui n'est peut-tre pas sortie de sa pense ou de son cur1 et qui n'a pas fait osciller un brin d'herbe sur la face de la terre4 ,,xxii ,mais lui1 frapp de ces grands coups ritrs et effrayants comme des clairs dans une nuit d'orage1 pensera-t-il de mme1 les trouvera-t-il aussi familiers1 aussi naturels et aussi explicables8 ,les mots3 destin1 fortune1 hasard1 malchance1 fatalit1 toile1 et peut-tre le mot ,providence1 ne prendront-ils pas dans son esprit une signification qu'ils n'avaient jamais eue8 ,n'interrogera-t-il pas sa conscience sous une autre lumire1 ne sentira-t-il pas autour de sa vie des influences1 une puissance1 une sorte de mauvais vouloir que je n'y vois pas8 ,qui a raison8 ,qui1 de lui ou de moi1 voit plus loin et plus clair8 ,aperoit-on dans les heures troubles des vrits que l'on n'aperoit pas dans les heures plus calmes8 et quel moment choisir pour donner un sens la vie8 ,en gnral1 l'interprte de la vie1 quel qu'il soit1 prend les heures troubles4 ,il se met et nous met dans l'tat d'me des victimes4 ,il nous reprsente les malheurs d'autrui en raccourci1 si brusquement1 si massivement1 que nous avons un instant l'illusion d'un malheur personnel4 ,en outre1 il lui est peu prs impossible de nous les peindre tels que nous les voyons dans la vie relle4 ,si nous avions vcu de longues annes avec le personnage principal du drame qui nous bouleverse1 si ce personnage avait t notre frre1 notre ami1 nous aurions probablement dnombr1 reconnu au passage toutes les causes de son infortune1 qui nous tonnerait moins1 et1 bien souvent1 nous paratrait au contraire trs naturelle et presque humainement inluctable4 ,mais l'interprte de la vie n'a ni le temps ni le pouvoir de nous parler de toutes les causes vritables4 ,elles sont d'ordinaire insignifiantes1 infiniment petites1 multiples1 et extrmement lentes4 ,il est donc port substituer aux causes humaines et relles qu'il ne peut nous montrer1 qu'il lui est impossible d'tudier et d'numrer1 une cause gnrale et assez vaste pour envelopper le drame tout entier4 ,et cette cause gnrale assez vaste1 o la trouver1 sinon dans les deux ou trois mots que nous balbutions quand nous ne voulons pas nous rsigner au silence3 ,divinit1 ,providence1 ,fatalit1 ,justice obscure et anonyme8444 ,,xxiii ,on peut se demander jusqu' quel point cela est lgitime et salutaire1 et si la mission du pote est de reproduire et d'entretenir le trouble et l'garement des minutes peut-tre les moins lucides1 ou d'augmenter la clairvoyance des instants o l'homme se croit en possession de toute sa force et de toute sa raison4 ,il y a quelque chose de bon dans nos malheurs et par consquent dans l'illusion d'un malheur personnel4 ,ils nous font rentrer en nous-mmes4 ,ils nous montrent nos faiblesses1 nos erreurs et nos torts4 ,ils clairent notre conscience d'une lumire mille fois plus indiscrte et plus active que ne le feraient des annes d'tudes et de mditations4 ,ils nous font aussi sortir de nous-mmes1 nous apprennent regarder autour de nous1 et nous rendent sensibles aux peines de nos frres4 ,ils font mieux encore1 nous dit-on4 ,ils nous forcent lever les yeux1 reconnatre une puissance suprieure la ntre1 saluer une justice invisible1 nous incliner devant un mystre impntrable et infini4 ,en vrit est-ce l le meilleur de leur uvre8 ,oui1 il tait salutaire1 au point de vue de la morale religieuse1 qu'ils nous obligeassent de lever les yeux1 quand nos yeux rencontraient un ,dieu incontestable et qui nous paraissait souverainement bon1 souverainement juste1 immuable et certain4 ,il tait salutaire que le pote qui avait en son ,dieu un idal inbranlable1 levt nos regards le plus souvent possible vers cet idal unique et dfinitif4 ,mais aujourd'hui1 qu'avons-nous offrir ces regards mus quand nous les loignons des vrits et de l'exprience ordinaires de la vie8 ,qu'avons-nous dire en prsence de l'injustice qui triomphe et du crime impuni et prospre1 si nous entranons l'homme au del des lois plus ou moins compensatrices de la conscience et du bonheur intrieur8444 ,quelle explication avons-nous donner devant l'enfant qui meurt1 devant l'innocent qui prit1 devant le malheureux injustement perscut par le hasard1 si nous voulons en donner de plus hautes1 de plus brves1 de plus frappantes et de plus dcisives que celles dont il faut bien que nous nous contentions dans l'existence journalire1 puisque ce sont les seules qui rpondent un certain nombre de ralits8 ,avons-nous le droit1 pour solenniser l'atmosphre de notre uvre1 de rveiller des craintes et des prjugs que nous ne pourrions nous empcher de dsapprouver et de combattre si nous les rencontrions encore dans nos amis ou nos enfants8 ,avons-nous le droit de profiter d'un moment d'angoisse pour substituer aux petites mais respectables certitudes que l'homme a pniblement acquises par l'observation des habitudes du cur et de l'esprit humains1 des coutumes de la matire1 des lois de l'existence1 des caprices du hasard et de l'indiffrence maternelle de la nature1 avons-nous le droit de profiter de cette angoisse pour substituer ces certitudes une fatalit que tous nos actes nient1 des puissances devant lesquelles nous ne songerions pas nous agenouiller si le malheur qui frappe notre hros venait nous frapper nous-mmes1 une justice mystique qui nous pargne plus d'une explication difficile mais qui ne ressemble gure la justice plus active et plus positive avec laquelle nous comptons dans notre vie personnelle8 ,,xxiv ,pourtant1 c'est ce que fait volontairement l'interprte de la vie1 sitt qu'il veut lever son uvre1 y mler une beaut religieuse et profonde1 y introduire le sentiment de l'infini4 ,mme quand cette uvre est aussi sincre que possible et serre d'aussi prs qu'elle peut sa vrit personnelle la plus intime1 il croit soutenir et agrandir cette vrit en mettant autour d'elle une troupe de fantmes du pass4 ,je sais qu'il a besoin d'images1 d'hypothses1 de symboles1 de tout ce qui constitue les pierres d'attente de l'inexpliqu2 mais pourquoi les prendre si souvent dans ce qui n'est plus vrai1 et si rarement dans ce qui sera peut-tre une vrit8 ,est-ce rendre la mort plus auguste1 que de l'environner d'pouvantes disparues1 que de mettre sous elle1 comme un trait de lumire1 une lueur emprunte un enfer qui n'est plus8 ,est-ce ennoblir notre destine que de la faire dpendre d'une volont suprieure mais imaginaire8 ,est-ce agrandir la justice1 qui est le rseau immense que les actions et les ractions humaines tendent sur la sagesse immuable des forces physiques et morales de la nature1 est-ce l'agrandir1 cette justice1 que de la confier aux mains d'un juge unique que l'esprit mme de notre uvre dpossde et dtruit8 ,,xxv ,demandons-nous si l'heure n'est pas venue de faire une revision srieuse des beauts1 des images1 des symboles1 des sentiments dont nous usons encore pour amplifier en nous le spectacle du monde4 ,il est certain que la plupart d'entre eux n'ont plus que des rapports prcaires avec les phnomnes1 les penses1 les rves mmes de notre existence relle2 et s'ils nous retiennent encore1 c'est plutt titre de souvenirs innocents et harmonieux d'un pass plus crdule et plus proche de l'enfance de l'homme4 ,ne serait-il pas souhaitable que ceux qui ont mission de nous rendre attentifs aux beauts et aux harmonies du monde o nous vivons1 fissent un pas de plus vers la vrit actuelle de ce monde8 ,ne serait-il pas dsirable que1 sans enlever un seul ornement leur conception de l'univers1 ils allassent moins souvent chercher ces ornements parmi des souvenirs gracieux ou terribles1 et plus frquemment dans le fonds vritable des penses sur lesquelles ils btissent et organisent effectivement leur existence spirituelle et sentimentale8 ,il n'est pas indiffrent de vivre au milieu d'images fausses1 alors mme que nous savons qu'elles sont fausses4 ,les images trompeuses finissent par prendre la place des ides justes qu'elles reprsentent4 ,et employer d'autres images1 avoir recours des conceptions plus relles1 ce ne serait pas rduire la part de l'infini et du mystre4 ,le voult-on1 qu'il ne serait gure possible de rduire srieusement cette part4 ,on la retrouvera toujours au fond des problmes moraux1 au fond du cur de l'homme et dans tout l'univers4 ,il n'importe que leur situation et leur substance ne soient plus exactement les mmes2 leur puissance et leur tendue demeurent peu prs pareilles4 ,est-ce que1 pour prendre l'un de ces mystres1 est-ce que ce phnomne1 qu'il y a parmi les hommes une sorte de justice suprme et toute spirituelle1 sans appareil1 sans armes et sans organes1 souvent trs lente1 mais presque toujours sre1 et qui se maintient pour ainsi dire invariable dans un monde o tout semble encourager l'injustice1 est-ce que ce phnomne n'a pas des causes et des effets aussi profonds1 aussi inpuisables1 n'est pas aussi surprenant et aussi admirable que l'existence et la sagesse d'un juge omniprsent et ternel8 ,celui-ci doit-il nous sduire davantage parce qu'il est plus inconcevable8 ,y a-t-il moins de sources de beaut1 et1 pour le gnie1 moins d'occasions d'exercer sa puissance et sa pntration1 dans ce qu'il est1 du moins en esprance1 possible d'expliquer que dans ce qui est1 a priori1 inexplicable8 ,par exemple dans une guerre heureuse1 mais inique1 7je pourrais citer les ,romains1 les conqutes de l',espagne en ,amrique1 ,napolon1 l',angleterre d'aujourd'hui et tant d'autres71 qui finit toujours par dmoraliser le vainqueur et par le prcipiter en des habitudes et des fautes qui lui font payer cher son triomphe1 l'uvre mticuleuse et inexorable de cette justice psychologique n'est-elle pas aussi passionnante et aussi vaste que l'intervention d'une justice surnaturelle8 ,ne pourrait-on pas en dire autant de la justice qui rgne dans chacun de nous1 et qui1 proportion de nos efforts vers le juste ou l'injuste1 augmente ou diminue1 dans notre esprit et dans notre cur1 l'espace rserv la paix1 l'amour et au bonheur intrieur8 ,je vous en prie1 dit ,thomas ,huxley dans une admirable lettre crite un ami qui cherchait le consoler1 au moyen d'anciennes images1 de la mort d'un fils ador1 je vous en prie1 comprenez bien que je ne fais1 a priori1 aucune objection tout cela4 ,l'homme qui est journellement en contact avec la nature ne peut tre troubl par des difficults a prioriques4 ,donnez-moi une preuve qui justifie votre merveilleux1 et j'y croirai4 ,pourquoi pas8 ,ce ne serait pas1 beaucoup prs1 aussi prodigieux que la conservation de la force ou l'indestructibilit de la matire4 ,celui qui apprcie clairement tout ce qui est impliqu dans la chute d'une pierre ne peut rejeter aucune doctrine pour la seule raison qu'elle est merveilleuse4 ,mais plus je vis1 plus il m'est vident que l'acte le plus sacr de la vie d'un homme est de dire et de sentir3 ,je crois que ceci ou que cela est vrai4 ,toutes les grandes rcompenses1 toutes les lourdes pnalits d'une existence1 s'attachent cet acte4 ,l'univers est un et le mme tout entier2 et si je ne parviens dbrouiller mes petites difficults d'anatomie et de physiologie qu'en refusant de donner ma foi ce qui ne repose pas sur une suffisante vidence1 je ne puis croire que le grand mystre de l'existence me sera rvl sous d'autres conditions4 ,,xxvi ,et pour en revenir ce mystre qui motive la lettre de ,huxley1 ce mystre de la mort1 le plus effrayant de tous1 serait-il facile d'tablir que la sensibilit la justice1 la beaut1 la bont1 les forces intelligentes et sentimentales1 la curiosit de tout ce qui est en contact avec l'infini1 le tout-puissant1 l'ternel1 sont amoindris depuis que la mort n'est plus pour nous l'immense et exclusive angoisse de la vie8 ,on ne saurait nier que le poids de la mort s'allge chaque gnration1 mesure que ses formes violentes et ses terreurs posthumes s'attnuent4 ,nous y pensons et la redoutons beaucoup moins qu'autrefois4 ,au fond1 ce que nous craignons le plus en elle1 c'est la douleur qui l'accompagne ou la maladie qui la prcde4 ,mais elle n'est plus l'heure du juge irrit et inconnaissable1 le but unique et effroyable1 l'abme des tnbres et des chtiments ternels4 ,elle devient peu peu et elle est dj bien souvent le repos dsir d'une existence qui s'achve4 ,elle ne pse plus sur nos actions2 et surtout1 car c'est l le grand point et le grand changement1 elle n'intervient plus dans notre morale4 ,notre morale est-elle moins haute1 moins pure et moins profonde depuis qu'elle est plus dsintresse8 ,l'humanit a-t-elle perdu un sentiment indispensable ou prcieux en perdant une pouvante8 ,et l'importance enleve la mort1 qui en profitera8 ,probablement la vie4 ,il y a en nous une rserve de forces neutres et toujours disponibles1 et si on nous te une terreur1 une tristesse1 un dcouragement1 il vient la place une admiration1 une confiance1 un espoir4 ,,xxvii ,on dira peut-tre1 surtout en ce qui concerne la justice et la fatalit1 qu'on personnifie1 qu'on met hors de nous deux forces qui sont en nous1 d'abord1 parce qu'il est beaucoup plus difficile de les montrer en nous1 et ensuite1 parce qu'il parat assez certain que l'inconnu ou l'infini1 en tant qu'inconnu ou infini1 c'est--dire sans intelligence1 sans moralit1 sans personnalit1 sont impuissants nous mouvoir4 ,il est remarquer1 en effet1 que le mystre matriel1 si obscur et si dangereux qu'il puisse tre1 que la justice psychologique1 si complexes qu'en soient les rsultats1 ne nous troublent gure4 ,ce qui nous meut et nous crase1 ce n'est point ce que nous ne comprenons pas dans l'ordre naturel1 mais l'ide qu'une volont suprieure1 consciente1 raisonnable1 surhumaine1 et pourtant semblable celle de l'homme1 plane peut-tre sur la nature4 ,c'est1 en un mot1 la prsence d'un ,dieu2 et quelque nom que nous lui donnions1 justice1 fatalit1 mystre1 c'est toujours ,dieu que nous redoutons1 c'est--dire un tre pareil nous1 bien qu'ternel1 infini1 invisible et tout-puissant1 car je ne sais si nous aurions peur d'une force morale qui ne serait pas faite l'image de la ntre4 ,ce n'est pas l'inconnu de la nature qui nous effraie1 ce n'est pas le mystre de notre monde4 ,c'est le mystre d'un autre monde4 ,ce n'est pas l'nigme matrielle1 c'est l'nigme morale4 ,rien1 par exemple1 n'est plus imparfaitement connu que l'ensemble des causes qui dterminent un tremblement de terre1 et rien n'est plus pouvantable4 ,mais si le tremblement de terre pouvante notre corps1 il ne fera frissonner notre esprit qu' la condition que nous y voyions un acte de justice1 un chtiment surnaturel4 ,il en est de mme de la tempte1 de la maladie1 de la mort1 des mille phnomnes1 des mille catastrophes d'une existence humaine4 ,il semble que le vritable frisson1 le frisson de l'esprit1 que la grande motion qui remue autre chose que l'instinct physique de la conservation ne se trouve que dans l'ide d'un ,dieu plus ou moins dtermin1 d'un gelier incorruptible1 d'une justice invisible et permanente1 d'une ,providence impntrable et attentive4 ,mais la question est de savoir ce qui se rapproche le plus de la vrit1 et si la mission de l'interprte de la vie est d'attrister et d'mouvoir profondment ou d'apaiser et d'clairer4 ,,xxviii ,j'en conviens1 il est bien difficile de se dgager de l'interprtation traditionnelle1 et souvent on y retombe malgr soi dans le moment mme o l'on essaie de s'en loigner4 ,ainsi ,ibsen1 en qute d'une forme nouvelle et pour ainsi dire scientifique de la fatalit1 a plac au milieu du meilleur de ses drames la figure voile1 grandiose et tyrannique de l'hrdit4 ,mais au fond1 dans son uvre1 ce n'est pas le mystre scientifique de l'hrdit qui remue en nous certaines craintes humaines plus profondes que nos craintes animales4 ,s'il s'y trouvait seul1 il ne les remuerait pas plus que ne le ferait le mystre scientifique de telle ou telle maladie redoutable1 de tel ou tel phnomne sidral ou marin4 ,non2 ce qui y suscite une terreur d'un autre genre que celle d'un danger imminent1 mais naturel1 c'est l'obscure ide de justice qu'y reprsente l'hrdit1 c'est l'affirmation audacieuse que les fautes du pre retombent sur les enfants1 c'est l'insinuation qu'un ,juge souverain1 une sorte de ,matre de la race1 veille sur nos actions1 les inscrit au livre de bronze et pse en ses mains ternelles des rcompenses longtemps diffres et des chtiments infinis4 ,c'est1 en un mot1 et pendant qu'on le nie1 le visage de ,dieu qui reparat1 et une trs vieille flamme de l'enfer qui gronde encore sous la dalle qu'on venait de sceller4 ,,xxix ,or1 cette forme nouvelle de la fatalit ou de la justice fatale est encore moins dfendable1 moins acceptable que la fatalit antique pure et simple1 qui demeurait gnrale et indfinie1 ne prtendait rien expliquer trop strictement et se prtait par consquent un plus grand nombre de situations4 ,il se peut que1 dans le cas spcial mis en scne par ,ibsen1 il y ait une sorte de justice accidentelle1 comme il se peut qu'une flche1 lance par un aveugle dans une foule1 atteigne par hasard un parricide4 ,mais faire une loi gnrale de cette justice accidentelle1 c'est une fois de plus abuser du mystre1 c'est introduire dans la morale humaine des lments qui ne devraient pas s'y trouver1 des lments peut-tre dsirables et qui seraient salutaires s'ils reprsentaient certaines vrits1 mais qu'il faut liminer parce qu'ils n'en reprsentent aucune et qu'ils sont trangers notre vie relle4 ,nous savons en effet que1 dans l'tat actuel de notre exprience1 il est impossible de dcouvrir1 dans les phnomnes de l'hrdit1 la plus petite trace de justice1 c'est--dire le plus fragile lien moral entre la cause1 qui est l'acte du pre1 et l'effet1 qui est la rcompense ou le chtiment de l'enfant4 ,il est permis aux potes de faire des hypothses et de devancer en quelque sorte la ralit4 ,mais souvent il arrive que1 croyant la devancer1 ils ne font que la tourner1 que1 croyant prcder une vrit nouvelle1 ils retrouvent simplement la piste d'une illusion ancienne4 ,ici1 pour devancer l'exprience1 il faudrait peut-tre aller encore plus loin dans la ngation de la justice4 ,mais quelle que soit1 sur ce point1 notre pense1 pour qu'une hypothse potique demeure lgitime et valable1 il convient qu'elle ne soit pas ouvertement contredite par l'exprience de tous les jours1 sinon elle est bien inutile1 bien dangereuse1 et pour peu que l'erreur ne soit pas tout fait involontaire1 elle n'est gure honnte4 ,,xxx ,que conclure de tout ce qui prcde8 ,bien des choses1 si l'on veut1 mais tout d'abord ceci3 qu'il importe que l'interprte de la vie aussi bien que ceux qui la vivent1 soient extrmement circonspects dans le maniement ou dans l'admission du mystre1 et ne s'imaginent point que la part faite l'inexplicable est ncessairement ce qu'il y a de meilleur et de plus grand dans une uvre ou dans une existence4 ,il est des uvres trs belles1 trs humaines et trs vraies dont l'inquitude du mystre universel est presque entirement absente4 ,on n'est ni grand ni sublime parce qu'on pense sans cesse l'inconnaissable et l'infini4 ,la pense de l'inconnaissable et de l'infini ne devient vraiment salutaire que lorsqu'elle est la rcompense inattendue de l'esprit qui s'est donn loyalement et sans rserve l'tude du connaissable et du fini2 et l'on s'aperoit bientt que la diffrence est notable1 du mystre qui prcde ce que nous ignorons1 au mystre qui suit ce que nous avons appris4 ,il semble qu'il y ait beaucoup de tristesses dans le premier2 c'est qu'elles s'y trouvent l'troit et s'accumulent toutes sur deux ou trois minences trop proches4 ,il semble qu'il y en ait bien moins dans le second2 c'est que sa surface est plus vaste1 et qu'aux grands horizons les tristesses les plus grandes prennent la forme d'espoirs4 ,,xxxi ,oui1 la vie humaine1 dans son ensemble1 est chose assez triste2 et il est plus facile1 je dirai presque plus agrable de parler de ses tristesses et de les mettre en lumire1 que de rechercher ses consolations et de les faire valoir4 ,les tristesses sont nombreuses1 apparentes1 infaillibles2 les consolations1 ou plutt les raisons qui nous font accepter avec une certaine allgresse le devoir de la vie1 semblent rares1 peu visibles1 prcaires4 ,les tristesses semblent nobles et grandes et pleines d'un mystre irrcusable1 en quelque sorte personnel et sensible4 ,les consolations paraissent mesquines1 gostes1 presque basses4 ,pourtant1 y regarder de plus prs1 et quelle que soit l'apparence phmre qu'elles revtent1 elles touchent aussi un mystre qui n'est moins visible et moins saisissable que parce qu'il est plus profond et plus mystrieux4 ,le dsir de vivre ou l'assentiment la vie telle qu'elle est1 usent peut-tre d'expressions bien vulgaires1 mais ils obissent en somme1 leur insu ou malgr eux1 des lois plus vastes1 plus conformes au gnie de l'univers1 par consquent plus vnrables que le dsir de fuir les tristesses de la vie ou que la noble sagesse dsenchante qui les constate4 ,,xxxii ,nous sommes trop ports peindre la vie plus triste qu'elle n'est2 et c'est une grande faute1 mais excusable dans le moment d'incertitude o nous nous trouvons4 ,il n'y a pas encore d'explication plausible4 ,la destine de l'homme est soumise comme autrefois des forces inconnues1 dont quelques-unes ont peut-tre disparu1 mais pour faire place d'autres4 ,en tout cas1 le nombre de celles qui sont rellement souveraines n'est gure diminu4 ,on a essay d'expliquer de diverses faons l'action et l'intervention de ces forces1 et l'on dirait qu'aprs avoir reconnu que la plupart de ces explications ne tenaient pas devant la ralit1 qui1 malgr tout1 se dcouvre peu peu1 on revient1 pour totaliser en quelque sorte l'inexplicable ou du moins les tristesses de l'inexplicable1 la ,fatalit4 ,au fond vous ne trouverez pas autre chose dans ,ibsen1 dans le roman russe1 dans la haute histoire contemporaine1 dans ,flaubert1 etc4 7voyez entre autres ,la ,guerre et la ,paix1 ,l'ducation sentimentale et le reste74 ,ce n'est plus exactement la ,fatalit antique1 il est vrai1 la desse ou plutt le dieu bien dtermin 7du moins dans l'esprit de la foule71 volontaire1 inflexible1 implacable1 aveugle mais attentif1 c'est une fatalit plus vague1 plus informe1 distraite1 indiffrente1 inhumaine1 impersonnelle1 universelle4 ,en somme1 ce n'est qu'une appellation provisoire accorde1 en attendant mieux1 la misre gnrale et inexplicable de l'homme4 ,on peut l'accepter dans ce sens1 bien qu'elle n'claire rien et qu'elle ne soit que le nom nouveau de l'nigme invariable4 ,mais il faut se garder d'exagrer son rle et sa valeur1 et ne pas s'imaginer qu'on contemple les hommes et les vnements de trs haut et dans une lumire dfinitive et qu'il n'y a plus rien chercher par del1 parce qu' un moment donn1 on sent profondment1 au bout de toutes les existences1 la force invincible et obscure du destin4 ,il est vident que d'un point de vue1 les hommes paratront toujours malheureux1 et sembleront toujours entrans vers un gouffre fatal1 puisqu'ils seront toujours vous la maladie1 l'inconstance de la matire1 la vieillesse et la mort4 ,si l'on ne regarde que le terme de toutes les existences1 il y a ncessairement quelque chose de fatal et de misrable dans la vie la plus heureuse et la plus triomphante4 ,mais n'abusons pas de ces mots1 et surtout ne nous en servons pas par nonchalance ou par amour de la tristesse mystique1 pour rduire la part de ce qui pourrait s'expliquer si nous nous attachions davantage l'tude de l'homme et de la nature des choses4 ,il ne faudrait invoquer le mystre et se renfermer dans le silence rsign qui l'accompagne qu'aux moments o son intervention est rellement sensible1 frappante1 personnelle1 intelligente1 morale et indubitable2 et cette intervention1 ainsi circonscrite1 est plus rare qu'on ne pense4 ,tant que ce mystre-l ne se manifeste point1 il n'y a pas lieu de s'arrter1 de baisser les yeux1 de se soumettre1 de se taire4 ,,le ,r,,gne ,,de ,,la ,,mati,,re ,i ,malgr le dsir si naturel l'homme de trouver dans l'univers une sanction ses vertus1 il nous fallait reconnatre1 dans une prcdente tude1 que le ciel ni la terre n'ont le moindre souci de notre morale1 et que tout enseignerait au juste qu'il est dupe1 s'il ne trouvait en soi une approbation que nous ne pouvions gure exprimer1 et une rcompense si peu tangible1 que nous nous efforcions assez vainement d'en peindre les douceurs les moins incertaines4 ,on dira3 est-ce l tout ce qu'il faut attendre de notre grand effort1 d'une attention1 d'une contrainte perptuelles1 du sacrifice d'instincts et de plaisirs qui paratraient lgitimes et ncessaires1 et par consquent nous rendraient plus heureux1 s'il n'y avait en nous ce dsir de justice qui vient on ne sait d'o1 qui appartient peut-tre notre nature1 mais qui1 selon toute apparence1 contrarie des lois gnrales de la grande nature dont nous faisons partie8 ,oui1 si vous voulez1 c'est peu de chose que cette justice vaporeuse qui ne produit qu'une satisfaction diffuse1 laquelle ne peut mme tre trop consciente sans devenir odieuse et se dtruire elle-mme4 ,mais ce compte1 et du point de vue o vous vous placez pour en juger ainsi1 tout ce qui se passe dans notre tre moral est bien peu de chose4 ,c'est peu de chose aussi que l'amour1 passe la minute de la possession qui seule est relle et assure la perptuit de l'espce2 et cependant1 mesure que l'homme se civilise1 il attache plus d'importance aux heures et aux annes adoucies et embellies qui constituent ce peu de chose qui prcde1 accompagne et suit la possession1 qu' la possession mme sans ce peu de chose4 ,c'est peu de chose aussi qu'un beau visage1 une belle attitude1 un beau corps1 un beau spectacle1 une voix harmonieuse1 une noble statue1 un lever de soleil sur la mer1 les toiles sur la fort1 les fleurs dans un jardin1 un rayon de lune sur le fleuve1 un vers merveilleux1 une grande pense1 un sacrifice hroque qui reste le secret d'une me profonde et tendre4 ,nous l'admirons un instant1 cela nous donne un sentiment de plnitude que nous ne trouvons pas dans d'autres joies1 mais aussi je ne sais quelle tristesse et quelle inquitude2 et si nous sommes malheureux par ailleurs1 cela ne nous apporte pas ce que les hommes ont coutume d'appeler le bonheur4 ,cela ne produit rien que l'on puisse peser ou dfinir1 rien que les autres puissent reconnatre1 ni qu'ils songent nous envier2 et pourtant qui de nous1 qui a ce sentiment de la beaut1 si un magicien pouvait le lui enlever tout d'un coup1 sans qu'il en restt la moindre trace1 sans espoir que jamais il revnt1 qui de nous n'aimerait mieux perdre richesses1 tranquillit1 sant mme1 et bien des annes de sa vie1 plutt que cette facult invisible1 et presque indfinissable8 ,ce sont des choses intangibles aussi1 et dont on ne peut gure rendre compte1 que la douceur d'une amiti profonde1 d'un souvenir vnr1 adorable ou touchant1 et de mille autres penses1 de mille autres sentiments qui ne percent pas les montagnes1 qui n'cartent pas un nuage1 qui ne dplacent mme pas un grain de sable sur la route4 ,pourtant1 tout cela c'est le meilleur et le plus heureux de nous-mme1 tout nous-mme1 tout ce que devraient envier ceux qui le possdent1 ceux qui ne le possdent point4 ,a mesure que nous nous loignons de l'animal1 pour nous rapprocher de ce qui parat tre l'idal le plus stable de notre espce1 nous voyons mieux que tout cela n'est rien1 si1 par exemple1 nous le comparons l'normit des lois de la matire1 mais nous voyons en mme temps que ce rien est notre part unique1 et que1 quoi qu'il arrive1 jusqu' la fin des temps1 c'est autour de ces foyers de lumire que se concentrera de plus en plus la vie humaine4 ,,ii ,nous sommes dans un sicle qui parat n'aimer que la matire1 mais tout en l'aimant il la dompte1 et la dompte plus passionnment qu'aucun autre4 ,on dirait qu'il a hte de la connatre1 de la pntrer1 de l'asservir1 de la possder tout entire1 d'en jouir une fois pour toutes jusqu' satit1 comme pour dbarrasser l'avenir de la recherche inquite d'un bonheur que l'on peut trs raisonnablement esprer trouver en elle tant qu'on n'en aura pas puis toutes les ressources et dcouvert tous les secrets4 ,cela est ncessaire1 comme il est ncessaire que l'on passe par l'amour charnel pour connatre dans toute sa puret profonde et inaltrable la nature vritable de l'amour4 ,il est probable qu'il y aura quelque jour une raction trs srieuse contre cette passion des jouissances de la matire4 ,non que l'homme s'en dtache jamais2 il aurait tort de le tenter4 ,nous sommes aprs tout des fragments de matire anime1 et il est bon de ne pas ngliger le point de dpart de notre tre4 ,mais ce n'est pas une raison pour emprisonner tous nos bonheurs1 toutes nos esprances1 dans la petite circonfrence de ce point de dpart4 ,presque tous ceux que nous rencontrons par la vie mettent une sorte d'obstination irrflchie entretenir en eux la prpondrance de la matire4 ,entrez dans une assemble d'hommes et de femmes l'abri des soucis les plus dprimants de l'existence1 une assemble d'lite1 si vous voulez1 prononcez-y les mots joie1 bonheur1 flicit1 batitude1 idal1 et supposez qu'un ange recueille l'instant mme et retienne dans un miroir magique ou dans une corbeille surnaturelle les images que ces mots auront voqus dans les mes qui les ont entendus4 ,que verrez-vous dans le miroir ou la corbeille8 ,de beaux corps enlacs1 de l'or1 des pierreries1 un palais1 un grand parc1 le philtre de la sant1 des ornements et des bijoux bizarres qui reprsentent les rves de la vanit1 et1 formant le gros tas1 il faut bien l'avouer1 de bons repas1 de bons vins1 des tables somptueuses1 des appartements magnifiques4 ,l'humanit est-elle encore trop proche de ses origines pour concevoir autre chose8 ,l'heure n'est-elle pas venue o l'on devrait trouver dans la corbeille une intelligence puissante et dsintresse1 une conscience pacifie1 un cur juste et aimant1 des regards et une attention qui auraient appris saisir et pntrer toutes les beauts1 aussi bien celles des soirs1 des villes1 des mers et des forts1 que celles d'un visage1 d'un sourire1 d'une parole1 d'une action1 ou d'un mouvement d'me8 ,quand verrons-nous1 au premier plan1 dans le miroir magique1 au lieu de belles femmes nues1 l'amour vaste et profond de deux tres qui ont appris que les jouissances de la chair ne perdent leur arrire-got d'inquitude et d'amertume que lorsque les penses1 les sentiments1 et ce qui est meilleur encore1 plus haut et plus mystrieux que les penses et les sentiments1 s'unissent chaque jour davantage8 ,quand y verrons-nous1 la place de l'exaltation factice et maladive engendre par des nourritures trop abondantes et trop lourdes1 ou par des excitants qui ne sont en somme que les missaires les plus dangereux de l'ennemi mme que nous cherchons vaincre1 quand trouverons-nous sa place l'allgresse altire et grave d'un esprit qui est toujours exalt parce qu'il cherche toujours comprendre et aimer8444 ,voil longtemps que l'on sait ces choses1 et il semble bien inutile de les redire4 ,pourtant1 il suffit de se trouver deux ou trois fois au milieu de ceux qui reprsentent ce qu'il y a de meilleur1 de plus intellectuellement et sentimentalement humain dans l'humanit1 pour reconnatre quel point ils ttonnent encore dans la recherche des moments heureux de l'existence1 quel point le bonheur inconscient qu'ils attendent ressemble encore celui de l'homme qui n'a pas de vie spirituelle1 et le mal qu'ils ont percer le nuage qui spare ce qui appartient l'tre qui s'lve1 de ce qui appartient l'tre qui descend4 ,l'heure n'est pas venue1 dira-t-on1 o l'homme puisse clairement voir la part qu'il convient de faire au corps et l'esprit4 ,mais quand viendra-t-elle1 si ceux pour qui elle devrait tre sonne depuis longtemps se laissent ainsi1 dans le choix de leur bonheur1 nonchalamment guider par les prjugs obscurs de la masse8 ,quand ils acquirent la richesse et la gloire1 quand ils trouvent l'amour1 ils en liminent simplement quelques satisfactions vulgaires de la vanit1 quelques excs grossiers1 mais ils ne poussent gure plus loin la conqute d'un bonheur plus spirituel1 plus proprement humain1 ils ne profitent gure de leurs avantages pour largir un peu le cercle des exigences le moins justifies de la matire4 ,ils subissent dans les plaisirs de la vie la diminution spirituelle que subit1 par exemple1 le spectateur clair qui s'est gar dans un thtre o l'on joue un drame qui n'est pas l'un des cinq ou six chefs-d'uvre de la littrature universelle4 ,il sait que presque tout ce qui transporte ceux qui applaudissent autour de lui est fait de prjugs plus ou moins pernicieux sur l'honneur1 la gloire1 l'amour1 la patrie1 le sacrifice1 la justice1 la religion et la libert2 ou des lieux communs les plus mous et les plus nervants de la posie4 ,nanmoins1 il prendra part l'exaltation gnrale1 et il lui faudra faire chaque instant un violent retour sur lui-mme1 un appel tonn toutes les certitudes pour se persuader que ceux qui sont rests fidles aux plus vieilles erreurs n'ont pas raison contre sa raison isole4 ,,iii ,du reste1 dans les rapports de l'homme avec la matire1 on constate1 non sans tonnement1 que rien1 pour ainsi dire1 n'a t lucid ni rgl jusqu'ici4 ,pourtant ils sont imprieux et lmentaires1 mais depuis l'origine on voit l'humanit incertaine1 passer tour tour de la confiance la plus dangereuse la mfiance la plus systmatique1 de l'adoration l'horreur1 de l'asctisme1 du renoncement absolu1 l'excs contraire4 ,il ne s'agit pas de prcher et de pratiquer une fois de plus l'abstinence inconsidre et vaine4 ,elle est souvent aussi pernicieuse que l'intemprance habituelle4 ,nous avons droit tout ce qui peut favoriser et maintenir le dveloppement complet de notre corps2 mais il serait ncessaire de fixer aussi exactement que possible les limites de ce droit1 car tout ce qui les outrepasse nuit l'panouissement de l'autre partie de notre tre qui est comme la fleur que les feuilles alimentent ou touffent4 ,or1 l'humanit1 qui s'occupe depuis si longtemps des nuances et des parfums les plus subtils et les plus fugitifs de sa fleur1 livre1 le plus souvent1 la bonne ou mauvaise volont du temprament1 de l'heure ou du hasard1 les forces inconscientes qui reprsentent les feuilles nourricires1 discrtes et laborieuses1 ou profusment gostes1 envahissantes et mortelles4 ,peut-tre le fit-on assez impunment jusqu' ce jour1 car l'idal de l'humanit1 aprs s'tre d'abord exclusivement attach au corps1 hsita longtemps entre la matire et l'esprit4 ,mais voici qu'il se fixe avec une certitude de plus en plus inbranlable autour de l'intelligence4 ,nous ne songeons plus rivaliser de force ou d'agilit avec le lion1 la panthre1 ou le grand singe anthropode1 ni de beaut avec la fleur ou l'clat des toiles sur l'ocan4 ,l'utilisation par l'intelligence de toute force inconsciente1 la soumission graduelle de la matire et la recherche de son nigme1 tel est pour le moment le but le plus probable1 la mission la plus plausible de notre espce4 ,autrefois1 dans le doute1 toute satisfaction1 tout excs mme tait excusable et moral qui n'entranait pas une perte de force irrparable ou quelque dommage organique4 ,aujourd'hui que la mission de l'espce se prcise1 notre devoir est d'liminer tout ce qui n'est pas directement favorable au dveloppement de la partie spirituelle de notre tre4 ,le pch contre l'esprit1 qui est bien le pch contre la sant de l'intelligence que ,jsus devait avoir en vue et couvrait d'anathmes inous1 devient irrmissible4 ,il faudra sacrifier peu peu tout ce qui ne procure au corps qu'un plaisir strile1 c'est--dire qui ne se traduit pas par une nergie plus grande et plus durable de la pense1 toutes ces petites satisfactions soi-disant inoffensives1 qui1 si peu malfaisantes qu'elles soient par elles-mmes1 entretiennent nanmoins1 par l'habitude et l'exemple1 le prjug des jouissances infrieures et usurpent la place que devraient occuper les satisfactions de l'intelligence4 ,or1 ces dernires ne sont pas comme celles du corps1 dont les unes peuvent tre utiles1 les autres nuisibles1 l'panouissement de celui-ci4 ,dans les champs lysens de la pense1 toute satisfaction correspond un rajeunissement et un dveloppement1 et rien n'est plus sain pour l'esprit que les ivresses et les dbauches de la curiosit1 de la comprhension et de l'admiration4 ,,iv ,il faudra bien que notre morale se conforme quelque jour la mission probable de l'espce1 et remplace la plupart des restrictions arbitraires1 et souvent ridicules1 dont elle est tissue1 par ces restrictions logiques et indispensables4 ,car l'unique morale d'un tre ou d'une espce est la subordination de sa manire de vivre l'accomplissement de la mission gnrale qui lui parat confie4 ,nous verrons ainsi se dplacer peu peu l'axe d'un certain nombre de pchs et de grands attentats1 jusqu' ce qu' tous les crimes conventionnels contre le corps soient substitus les crimes vritables contre les destines de l'humanit1 c'est--dire tout ce qui porte atteinte la puissance1 l'intgrit1 la libert1 la prpondrance1 aux loisirs de l'intelligence4 ,ce n'est pas dire que le corps soit l'irrconciliable ennemi1 comme dans la thorie chrtienne4 ,loin de l4 ,que tout d'abord il s'affirme aussi sain1 aussi robuste1 aussi beau que possible4 ,mais c'est un enfant capricieux1 exigeant1 imprvoyant1 goste1 et d'autant plus dangereux qu'il est plus fort4 ,il n'a qu'un culte1 celui de la minute prsente4 ,la pense purile et la satisfaction lmentaire1 bate et prcaire du petit chien ou du ngre1 voil tout ce qu'il peut imaginer et dsirer4 ,du reste1 il jouit avec dsinvolture1 et comme s'ils lui taient dus1 du bien-tre1 de la scurit1 des loisirs1 des agrments1 des volupts qu'une intelligence plus active sait lui procurer4 ,et livr lui-mme1 il en jouirait si sottement et si sauvagement qu'il ne tarderait gure touffer l'intelligence laquelle il doit son bonheur4 ,il y a donc des restrictions et des renoncements ncessaires4 ,ils ne sont pas seulement imposs celui qui a le droit de croire ou d'esprer qu'il travaille effectivement la solution de l'nigme1 l'accomplissement des destines humaines1 au triomphe de la pense sur la substance aveugle1 mais encore tous ceux qui suivent passivement1 dans l'paisse arrire-garde inconsciente1 les volutions phosphorescentes de l'intelligence travers les lments et les tnbres de nos mondes4 ,l'humanit est un tre unique et unanime4 ,il parat trange qu'une dpression de la pense de la masse1 de cette pense qui est peine de la pense1 puisse avoir quelque influence sur le caractre1 la moralit1 les habitudes laborieuses1 l'idal1 le sentiment du devoir1 l'indpendance et la force intellectuelle de l'astronome1 du chimiste1 du pote ou du philosophe4 ,pourtant il semble bien qu'elle en ait une1 et dcisive4 ,aucune ide ne s'allume sur les sommets si les innombrables et uniformes petites ides de la plaine n'atteignent un certain niveau4 ,en bas1 on ne pense pas avec force1 mais on y pense en nombre1 et le peu qu'on y pense acquiert une influence en quelque sorte atmosphrique4 ,cette atmosphre est hostile ou salutaire ceux qui se hasardent sur les pics1 au bord des prcipices1 la pointe des glaciers1 selon qu'elle est plus ou moins lourde ou plus ou moins lgre1 plus ou moins charge d'ides gnreuses ou d'habitudes et de dsirs grossiers4 ,l'action hroque d'un peuple 7la ,rforme1 par exemple1 la ,rvolution franaise1 toutes les guerres d'indpendance ou de libration1 le meurtre des tyrans1 etc47 l'assainit et la fconde pour plus d'un sicle4 ,mais il n'en faut pas tant pour soulager ceux qui travaillent l'accomplissement des destines4 ,qu'autour d'eux1 les habitudes soient un peu moins basses1 les esprances plus dsintresses2 que les inquitudes1 les passions1 les plaisirs1 les amours s'clairent d'un rayon de grce1 d'insouciance1 de ferveur immatrielle1 voil qu'ils respirent librement1 ils se sentent soutenus1 ils n'ont plus lutter contre les parties instinctives d'eux-mmes1 leurs forces s'allgent et se concentrent4 ,le paysan qui1 le dimanche1 au lieu de s'enivrer au cabaret1 reste paisiblement lire sous les pommiers de son verger2 le petit bourgeois qui sacrifie un noble spectacle1 ou simplement une aprs-midi silencieuse1 les motions et les vocifrations du champ de courses2 l'ouvrier qui1 plutt que de remplir les rues de chants obscnes ou idiots1 va se promener dans la campagne ou contempler le coucher du soleil du haut des remparts1 on peut dire qu'ils apportent une aide anonyme et inconsciente1 mais considrable1 au triomphe de la grande flamme humaine4 ,v ,mais que de choses faire et apprendre1 avant que la grande flamme s'lve claire et sre6 ,comme nous le disions tout l'heure1 dans ses rapports avec la matire1 l'humanit en est encore aux ttonnements et aux expriences des premiers jours4 ,elle ne sait mme pas au juste comment il faut qu'elle se nourrisse1 si elle est frugivore ou carnivore1 ni la quantit de nourriture qu'il faut prendre4 ,son intelligence gare son instinct4 ,c'est d'hier seulement qu'on lui a rvl qu'elle s'tait probablement trompe jusqu'ici sur le choix de ses aliments1 qu'il fallait rduire de plus de deux tiers la quantit d'azote et notablement augmenter celle des hydrocarbones qu'elle consomme2 que quelques lgumes1 quelques fruits1 quelques farineux1 un peu de lait1 ce qui n'est que l'accessoire de ces repas qui font son principal souci1 le but de ses efforts1 et dont elle s'puise conqurir l'abondance malfaisante1 suffisent entretenir l'ardeur de la plus belle et de la plus puissante vie4 ,je n'ai pas l'intention d'approfondir ici la question du vgtarisme ni de rencontrer les objections qu'on y peut faire1 mais il convient de reconnatre que bien peu de ces objections rsistent un examen loyal et attentif1 et l'on peut affirmer que tous ceux qui se sont soumis ce rgime ont senti leurs forces s'accrotre1 leur sant se rtablir ou s'affermir1 leur esprit s'allger et se purifier comme au sortir d'une prison sculaire1 nausabonde et misrable4 ,mais n'allons pas terminer ces pages par un essai sur l'alimentation4 ,pourtant1 cela serait fort naturel4 ,toute notre justice1 toute notre morale1 tous nos sentiments et toutes nos penses drivent en somme de trois ou quatre besoins primordiaux dont le principal est celui de la nourriture4 ,la moindre modification de l'un de ces besoins amnerait des changements considrables dans notre vie morale4 ,si quelque jour se gnralisait la certitude que l'homme peut se passer de la chair des animaux1 il y aurait non seulement une grande rvolution conomique1--car un buf1 pour produire une livre de viande1 consomme plus de cent livres de fourrage1--il y aurait encore une amlioration morale probablement aussi importante et certainement plus sincre et plus durable que si l',envoy du ,pre revenait une seconde fois visiter notre terre pour rparer les erreurs et les oublis de son premier plerinage4 ,on constate en effet que l'homme qui abandonne le rgime carn renonce presque ncessairement l'alcool1 et celui qui renonce l'alcool renonce par le fait mme la plupart des plaisirs violents et grossiers4 ,or le prestige1 le prjug et la recherche passionne de ces plaisirs forment le grand obstacle au dveloppement harmonieux de l'humanit4 ,s'en dtacher1 c'est se crer de nobles loisirs1 d'autres dsirs1 un espoir de divertissement qui sera ncessairement plus lev1 car il ne saurait tre aussi bas que celui qui nat de l'alcool4 ,mais verrons-nous ces heures plus lgres et plus pures8 ,le crime de l'alcool1 ce n'est pas seulement qu'il tue ses fidles et empoisonne la moiti de la race1 c'est aussi qu'il exerce une influence indirecte mais profonde sur les ides de ceux-l mmes qui s'en cartent avec effroi4 ,il entretient dans la foule1 et1 par l'action irrsistible de la foule1 jusque dans la vie ordinaire de l'lite1 une notion du plaisir qui altre et rabaisse tout ce qui touche au repos1 la paix1 l'panouissement1 l'allgresse de l'homme1 et l'on peut dire que pour l'instant il rend presque impossible la naissance d'un idal de bonheur plus rel1 plus profond1 plus simple1 plus paisible1 plus grave1 plus spirituel1 plus humain4 ,il est vident que cet idal de bonheur semble encore bien imaginaire et bien insignifiant2 et cette certitude de ceux qui sont convaincus que notre race s'est trompe jusqu'ici sur le choix de ses aliments1 supposer que toutes les expriences la confirment1 mettra1 comme n'importe quelle certitude1 un temps infini descendre dans la masse confuse qu'elle doit clairer et soulager4 ,mais qui sait si ce n'est pas l l'expdient que tient en rserve la nature1 quand la lutte pour la vie1 qui est en ce moment la lutte pour la viande et pour l'alcool1 double source de dilapidation et d'injustice qui alimente toutes les autres1 double symbole d'une ncessit et d'un bonheur qui ne sont pas humains1 deviendra dcidment insupportable8 ,,vi ,o va l'humanit8 ,cette proccupation du but et de la fin est purement humaine1 une sorte de provincialisme ou d'infirmit de notre esprit1 et n'a1 apparemment1 rien de commun avec la ralit universelle4 ,les choses ont-elles un but8 ,pourquoi en auraient-elles un et que serait un but ou une fin dans un organisme infini8 ,mais s'il est probable que nous n'avons d'autre mission que d'occuper un instant une petite place qui serait tenue par des cigales ou des violettes sans que l'clat ou l'conomie de l'univers fussent altrs1 sans que les destines de la terre fussent prolonges ou abrges d'une heure1 si nous ne marchons que pour marcher1 sans nous rendre nulle part1 nous ne pouvons nanmoins nous intresser autre chose qu' cette marche inutile1 et cela est1 en outre1 parfaitement raisonnable et le parti le plus haut que nous ayons prendre4 ,ne donnerions-nous point tort la fourmi qui1 tant mme d'tudier les lois des astres1 sans avoir du reste le moindre espoir d'en modifier jamais les moindres consquences1 dciderait qu'il n'y a plus lieu de s'occuper des affaires ni de l'avenir de la fourmilire8 ,pour nous qui la jugeons et la dominons avec une assurance et une aisance qui rpondent celles que nous prtons nos grands dieux1 serait-ce une bonne fourmi1 une fourmi morale que cette fourmi trop universelle8 ,la raison son apoge est strile et ne nous enseigne que l'immobilit1 si aprs avoir reconnu les petitesses et le nant de nos passions1 de nos espoirs1 de tout notre tre et d'elle-mme1 elle ne revient sur ses pas pour s'intresser ces petitesses et tout ce nant1 comme aux seules choses auxquelles elle puisse tre utile en ce monde4 ,si nous ignorons o nous allons1 n'en prenons pas moins plaisir notre marche1 et pour l'allger et l'encourager tchons de deviner l'tape prochaine4 ,que sera-t-elle8 ,nous aurons videmment passer par un dfil terrible4 ,mais1 malgr la menace de ce dfil1 les chemins qui s'largissent et s'aplanissent1 les arbres qui arrondissent et commencent fleurir leurs couronnes1 le silence des eaux qui se reposent et s'talent1 tout annonce que nous approchons de la plus vaste plaine que l'humanit ait eu saluer jusqu'ici du haut des sentiers tortueux qu'elle gravit depuis sa naissance4 ,la nommera-t-on la premire plaine des loisirs8 ,bien que nous dfiant des surprises de l'avenir1 et quels que soient les peines et les soucis qui l'attendent par del1 il parat peu prs certain que la masse des hommes va connatre des jours o1 grce une galit moins illusoire1 grce aux machines1 la chimie agricole1 grce peut-tre la mdecine ou je ne sais quelle science qui nat1 le travail sera moins pre1 moins incessant1 moins matriel1 moins tyrannique1 moins impitoyable4 ,que fera-t-elle de ses loisirs8 ,qui sait si sa destine ne dpend pas de leur emploi8 ,l'un des premiers devoirs de ses conseillers serait peut-tre de l'accoutumer ds cette heure en jouir d'une manire moins basse et moins funeste4 ,autant que le travail ou la guerre1 c'est en somme la faon plus ou moins digne1 honnte1 rflchie1 gracieuse et leve dont il jouit de ses heures dlivres1 qui fixe la valeur morale d'un individu et d'un peuple4 ,c'est elle aussi qui l'puise et le rconforte1 le dgrade ou l'ennoblit4 ,actuellement1 dans les grandes villes1 trois jours d'oisivet peuplent les hpitaux de victimes plus dangereusement atteintes que ne le font trois mois de travail4 ,,vii ,cela nous ramne au bonheur qui devrait tre et qui sera probablement dans la suite des temps le bonheur humain proprement dit4 ,il est prsumable que si nous avions pris part la cration de ce monde1 nous aurions donn ce qu'il y a de meilleur1 de plus immatriel1 de plus distinctement homme dans l'homme1 une force plus sensible et plus efficace4 ,une pense d'amour1 une intuition de l'intelligence1 une parole de justice1 un acte de piti1 un simple dsir de sacrifice et de pardon1 un mouvement de sympathie1 un lan de notre tre vers la bont1 la beaut ou la vrit1 s'ils taient aux yeux de l'univers ce qu'ils sont rellement aux yeux de l'homme qui les connat1 eussent pu produire des fleurs miraculeuses1 une lumire extraordinaire1 une harmonie inconcevable1 loigner la nuit1 rappeler le printemps et le soleil1 arrter la misre1 la maladie1 la douleur et la tempte1 dlivrer la pense1 immortaliser les sentiments1 prolonger la jeunesse1 dployer l'allgresse1 terniser la vie4 ,il aurait pu se faire qu'ils fussent irrsistibles1 qu'ils fussent visiblement rcompenss1 comme l'activit du laboureur1 le travail de l'abeille1 le chant du rossignol4 ,mais nous n'ignorons plus que le monde moral est un monde o nous sommes absolument seuls1 un monde renferm tout entier en nous-mmes1 qui n'a pour ainsi dire aucune communication avec la matire1 et n'exerce sur elle qu'une influence hasardeuse et exceptionnelle4 ,il n'en est pas moins rel et infini1 et si les mots n'en parlent pas comme il faudrait1 c'est que les mots sont1 tout prendre1 de petits morceaux de matire qui voudraient pntrer dans une sphre o la matire ne rgne point4 ,c'est que toujours ils trahissent plus ou moins la pense par les images qu'ils voquent4 ,pour exprimer la plus dlicate volupt1 la plus noble ivresse spirituelle1 l'amour le plus complet1 le plus inbranlable1 il faut bien qu'ils les comparent la volupt1 l'ivresse la plus brutale1 la possession1 au dsir le plus grossier2 et non seulement tout ce que l'me de l'homme a conquis de meilleur1 ils le rabaissent ainsi au niveau de comparaisons encore plonges dans la nature primitive1 mais1 malgr nous1 ils nous incitent croire que l'objet ou le sentiment compar est moins rel1 moins solide que le type auquel on le compare4 ,voil l'infirmit et l'injustice de tout ce qui tente d'exprimer les secrets de l'homme4 ,en attendant1 nous aurions tort de n'accorder qu'une attention distraite aux vnements de ce monde intrieur que les mots amoindrissent1 ce sont les seuls vritablement et purement humains qu'il nous ait t possible de rencontrer jusqu'ici4 ,ne les croyons pas inutiles1 encore qu'ils se perdent comme la rose qui s'goutte d'une ple fleur matinale dans l'immense torrent des forces matrielles4 ,nous vivons dans un univers qui1 bien qu'illimit1 est aussi hermtiquement clos qu'une sphre d'acier4 ,rien ne peut tomber au dehors1 attendu qu'il n'y a point de dehors2 et il est vident qu'aucun atome ne s'y perd4 ,alors mme que notre espce disparatrait entirement1 l'tat par lequel elle a fait passer certaines portions de la matire n'en demeurerait pas moins1 malgr toutes les transformations ultrieures1 un principe indlbile et une cause immortelle4 ,les vgtations formidables et provisoires de l'poque primaire1 les monstres chaotiques et peine viables des terrains secondaires3 ,plsiosaures1 ,ichtyosaures1 ,ptrodactyles1 pouvaient aussi s'estimer de vaines et phmres bauches1 de drisoires expriences d'une nature encore purile1 qui ne devaient laisser aucune trace sur un globe mieux quilibr4 ,pourtant1 ils n'ont pas fait un effort qui se soit gar dans l'espace4 ,ils ont purifi l'air1 amorti l'irrespirable flamme de l'oxygne1 organis la vie plus harmonieuse de leur descendance4 ,c'est grce telle fort de fougres arborescentes1 inconcevablement dsordonnes1 que nos poumons trouvent dans l'atmosphre l'aliment qu'il leur faut4 ,c'est grce telle effroyable peuplade de reptiles volants ou nageurs que nous avons nos nerfs et notre cerveau d'aujourd'hui4 ,ils ont obi l'ordre de leur vie4 ,ils ont fait ce qu'ils devaient faire4 ,ils ont modifi la matire de la faon qui leur tait prescrite4 ,et nous pareillement1 en portant des parcelles de cette mme matire ce degr d'incandescence extraordinaire qui est propre la pense de l'homme1 nous fixons videmment pour l'avenir quelque chose qui ne prira plus4 ,,le ,,pass ,i ,derrire nous notre pass s'tend en longue perspective4 ,il dort au loin1 comme une ville abandonne dans la brume4 ,quelques sommets le dlimitent et le dominent4 ,quelques actes importants s'y lvent pareils des tours1 les unes encore claires1 les autres demi ruines et s'inclinant peu peu sous le poids de l'oubli4 ,des arbres s'effeuillent1 des pans de mur s'effritent1 de grands espaces d'ombre s'largissent4 ,tout cela parat mort et n'avoir d'autres mouvements que ceux dont l'anime illusoirement la lente dcomposition de notre mmoire4 ,mais part cette vie emprunte la mort mme de nos souvenirs1 il semble que tout soit dfinitivement immobile1 jamais immuable1 et spar du prsent et de l'avenir par un fleuve que rien ne peut plus traverser4 ,en ralit cela vit2 et pour beaucoup d'entre nous1 plus ardemment et plus profondment que le prsent ou l'avenir4 ,en ralit1 cette ville morte est souvent le foyer le plus actif de l'existence2 et selon l'esprit qui les y ramne1 les uns en tirent toutes leurs richesses1 les autres les y engloutissent4 ,,ii ,il en est de nos ides sur le pass comme de nos ides sur l'amour1 la justice1 le destin1 le bonheur et la plupart de ces organismes spirituels1 incertains et nanmoins puissants qui reprsentent les grandes forces auxquelles nous obissons4 ,nous les avons reues toutes faites de ceux qui nous prcdrent2 et mme lorsque s'veille notre seconde conscience1 celle qui se flatte de n'accepter plus rien les yeux ferms1 mme lorsque nous nous appliquons les examiner1 nous perdons notre temps interroger celles qui parlent haut et ne cessent de se rpter1 au lieu de rechercher s'il ne s'en trouve pas d'autres autour d'elles qui n'aient encore rien dit4 ,d'habitude1 il ne faut pas aller bien loin pour dcouvrir ces dernires4 ,elles attendent en nous que nous leur adressions la parole4 ,du reste1 dans leur silence1 elles ne sont pas oisives4 ,par-dessus les convictions bavardes1 elles dirigent tranquillement une partie de notre vie relle1 et1 tant plus prs de la vrit que leurs surs satisfaites1 elles sont bien souvent plus simples et plus belles4 ,,iii ,parmi ces ides toutes faites1 celles qui prsident notre conception du pass sont particulirement arrtes4 ,grce elles1 le pass nous parat une puissance aussi importante1 aussi inbranlable que le ,destin4 ,il est le destin qui agit en arrire et donne la main celui qui agit en avant de nous4 ,il lui passe le dernier anneau de nos chanes4 ,il nous pousse avec la mme brutalit irrsistible que l'autre nous tire4 ,peut-tre sa brutalit est-elle plus saisissante et plus terrible4 ,on peut douter du destin4 ,c'est un dieu dont beaucoup ne subissent pas l'atteinte4 ,mais personne ne songe contester la force du pass4 ,il parat impossible de n'en point prouver tt ou tard les effets4 ,ceux-l mmes qui se refusent admettre tout ce qui n'est pas tangible reportent sur ce pass qu'ils peuvent toucher du doigt1 toute l'influence1 toutes les penses de mystre et d'intervention souveraine qu'ils tent ce qu'ils nient1 pour faire de lui le dieu presque unique et d'autant plus redoutable de leur ,olympe dpeupl4 ,,iv ,en vrit1 la force du pass est une des plus lourdes qui psent sur les hommes et les courbent vers la tristesse4 ,pourtant1 aucune ne serait plus docile1 ne suivrait plus volontiers la direction que nous lui donnerions si nous savions tirer meilleur parti de sa docilit4 ,a y bien rflchir1 le pass nous appartient aussi rellement que le prsent1 et il est plus mallable que l'avenir4 ,autant que le prsent1 bien plus que l'avenir1 il est tout entier dans notre pense1 et constamment dans notre main2 et cela est vrai non seulement des rgions de notre pass matriel o il nous est encore possible de relever les ruines que nous avons faites1 mais aussi des parties de ce pass qui semblent irrmdiablement soustraites nos bonnes intentions trop tardives2 et surtout de notre pass moral et de tout ce qu'on croit le plus irrparable en lui4 ,v ,le pass est pass1 disons-nous2 et cela n'est pas vrai2 le pass est toujours prsent4 ,nous portons le poids de notre pass1 affirmons-nous encore2 et cela n'est pas vrai2 c'est le pass qui porte notre poids4 ,rien ne peut effacer le pass4 ,et cela n'est pas vrai2 le prsent et l'avenir1 au moindre signe de notre volont1 parcourent le pass et y effacent tout ce que nous leur enjoignons d'y effacer4 ,l'indestructible1 l'irrparable1 l'immuable pass6 ,et cela n'est pas vrai non plus4 ,c'est le prsent qui est immuable et ne rpare rien dans ceux qui parlent ainsi4 ,mon pass est mauvais1 il est triste1 il est vide1 disons-nous enfin1 je n'y trouve pas une minute de beaut1 de bonheur ou d'amour2 je n'y vois que des ruines sans grandeur444 ,et tout cela n'est pas vrai2 car vous y voyez exactement ce que vous y mettez dans l'instant mme que vous le regardez4 ,,vi ,notre pass dpend tout entier de notre prsent et change perptuellement avec lui4 ,il prend immdiatement la forme des vases dans lesquels notre pense d'aujourd'hui le recueille4 ,il est contenu dans notre mmoire1 et rien n'est plus variable et plus impressionnable1 rien n'est moins indpendant que cette mmoire1 alimente et travaille sans cesse par notre cur et notre intelligence1 qui deviennent plus petits ou plus grands1 meilleurs ou pires selon les efforts que nous faisons4 ,ce qui importe chacun de nous dans le pass1 ce qui nous en reste1 ce qui est partie de nous-mmes1 ce ne sont pas les actes accomplis ou les aventures subies1 ce sont les ractions morales que produisent en ce moment sur nous les vnements qui ont eu lieu2 c'est l'tre intrieur qu'ils ont contribu faonner2 et ces ractions qui crent l'tre intime et souverain dpendent entirement de la manire dont nous envisageons les vnements rvolus4 ,elles varient suivant la substance morale qu'elles rencontrent en nous4 ,or1 chaque degr que gravissent notre intelligence et nos sentiments1 la substance morale de notre tre se modifie2 et aussitt les plus immuables faits qui paraissent scells dans la pierre et le bronze revtent un aspect tout diffrent1 se dplacent et se raniment1 nous donnent des conseils plus vastes et plus courageux1 entranent la mmoire dans leur ascension1 et1 d'un amas de ruines qui pourrissaient dans l'ombre1 reforment une cit qui se repeuple et sur laquelle le soleil se lve de nouveau4 ,,vii ,c'est arbitrairement que nous situons derrire nous un certain nombre d'vnements4 ,nous les relguons l'horizon de nos souvenirs2 et une fois l1 nous nous imaginons qu'ils appartiennent un monde dans lequel tous les efforts des hommes runis ne peuvent plus relever une fleur ni essuyer une larme4 ,mais1 trange contradiction6 tout en admettant que nous n'avons plus aucune action sur eux1 nous sommes convaincus qu'ils agissent sur nous4 ,la vrit est qu'ils n'agissent sur nous qu'autant que nous renonons agir sur eux4 ,le pass ne s'affirme que pour ceux en qui la vie morale s'est arrte4 ,il ne se fixe dans sa forme redoutable qu' partir de cet arrt4 ,a compter de ce point il y a vraiment derrire nous de l'irrparable1 et le poids de ce que nous avons fait descend sur nos paules4 ,mais tant que nous ne nous interrompons pas de vivre par l'esprit et le caractre1 il demeure en suspens sur notre tte2 et pareil ces nuages complaisants qu',hamlet montre ,polonius1 il attend que notre regard lui transmette la figure d'esprance ou de crainte1 de trouble ou de srnit1 que nous laborons en nous4 ,,viii ,ds que notre activit morale s'alentit1 les vnements accomplis accourent et nous assaillent2 et malheur celui qui leur ouvre la porte et les laisse s'installer son foyer6 ,a l'envi1 ils l'accablent des dons les plus propres briser les courages4 ,et le pass le plus heureux et le plus noble1 quand nous lui permettons de s'introduire en nous1 non comme un hte que nous y invitons1 mais comme un parasite qui s'impose1 est aussi dangereux que le pass le plus lugubre et le plus criminel4 ,si celui-ci n'apporte que des remords impuissants1 celui-l n'amne que des regrets striles2 et remords et regrets qui pntrent ainsi nous sont galement funestes4 ,pour tirer du pass ce qu'il contient de prcieux--et il contient presque toutes nos richesses--il faut aller lui aux heures o notre force est dans sa plnitude1 entrer en matre dans son domaine1 y choisir ce qui nous convient1 et lui laisser le reste1 en lui dfendant de franchir notre seuil sans notre ordre4 ,comme tout ce qui ne vit en somme qu'aux dpens de notre force spirituelle1 il prendra tt l'habitude d'obir4 ,peut-tre essayera-t-il d'abord de rsister4 ,il aura recours aux ruses1 aux prires4 ,il voudra nous tenter et nous attendrir4 ,il nous fera voir des espoirs dus1 des joies qui ne reviendront plus1 des reproches mrits1 des affections brises1 de l'amour qui est mort1 de la haine qui expire1 de la foi gaspille1 de la beaut perdue1 tout ce qui fut un jour le merveilleux ressort de notre ardeur vivre1 et tout ce que ses ruines reclent maintenant de tristesses qui nous rappellent1 et de bonheurs dfunts4 ,mais nous passerons outre1 sans retourner la tte1 cartant de la main la foule des souvenirs1 comme le sage ,ulysse1 dans la nuit ,cimmrienne1 l'aide de son pe1 cartait du sang noir qui devait les faire revivre et leur rendre un instant la parole1 toutes les ombres des morts--mme celle de sa mre--qu'il n'avait pas mission d'interroger4 ,nous irons droit telle joie1 tel regret1 tel remords dont le conseil est ncessaire2 nous irons poser des questions trs prcises telle injustice1 soit que nous voulions rparer celle-ci s'il est encore possible de le faire2 soit que nous venions demander au spectacle de telle autre que nous avons commise et dont les victimes ne sont plus1 la force indispensable pour nous lever au-dessus des injustices que nous nous sentons encore capables de commettre aujourd'hui4 ,,ix ,oui1 alors mme qu'il y aurait dans notre pass des crimes que notre meilleure volont ne puisse plus atteindre1 et dont il ne soit plus possible qu'elle arrte les effets1 si l'on considre1 par-dessus les circonstances de temps et de lieu1 le vaste plan de chaque existence humaine1 ces crimes sortent rellement de notre vie ds l'instant que nous sentons qu'aucune tentation1 qu'aucune force de ce monde ne pourrait nous induire en commettre de semblables4 ,ils ne sont pas pardonns au dehors1 car peu de choses s'oublient et se pardonnent dans la sphre extrieure2 ils continuent de produire leurs effets matriels1 car les lois des effets et des causes sont trangres celles de notre conscience4 ,mais au tribunal de notre justice personnelle1 le seul qui ait une action dcisive sur notre vie inaccessible1 le seul qui nous juge efficacement jusqu'aux moelles et dont nous ne puissions luder les arrts1 une action malfaisante que nous regardons de plus haut que le lieu o elle fut hasarde1 est une action qui n'existe plus que pour nous rendre la descente plus difficile1 et qui n'a dsormais le droit de se redresser devant nous qu'au moment o nous penchons de nouveau vers l'abme qu'elle garde4 ,certes1 c'est une des plus profondes tristesses humaines1 que d'avoir dans son pass des injustices dont toutes les routes sont1 pour ainsi dire1 barres derrire nous1 dont il n'est plus possible de retrouver1 de rejoindre1 de relever ou de consoler les victimes4 ,c'est une des douleurs qui s'oublient le moins vite que d'avoir abus de sa force pour dpouiller le faible qui a dfinitivement succomb2 d'avoir iniquement et mortellement fait souffrir un cur qui nous aimait1 ou simplement mconnu une affection touchante qui s'offrait4 ,il est ncessaire que cela pse d'un grand poids sur notre existence4 ,mais selon le point o nous avons fix notre conscience actuelle1 il dpend de nous que ce poids fasse descendre ou remonter toute notre destine morale4 ,il est invitable1--car presque rien ne meurt de ce que nous faisons1--il est invitable que beaucoup d'injustices commises ressuscitent quelque jour1 pour rclamer les parts qui leur demeurent dues1 et commencer de lgitimes reprsailles4 ,elles atteindront alors notre vie extrieure2 mais avant de pouvoir toucher l'tre intime qui est au centre de cette vie1 elles seront forces de passer par le jugement que nous avons dj port sur nous-mmes2 et la qualit de ce jugement dterminera l'attitude de ces mystrieuses envoyes qui viennent des profondeurs o s'labore l'ternel quilibre des effets et des causes4 ,si nous nous sommes sincrement interrogs et condamns du haut de notre conscience nouvelle1 ce ne seront point de soudaines et menaantes revendicatrices que nous verrons surgir de toutes parts1 mais de bienveillantes visiteuses1 presque des amies attendues1 qui s'approcheront en silence4 ,elles savent d'avance qu'elles trouveront un homme qui n'est plus le coupable qu'elles cherchent2 et1 au lieu des ides de rvolte1 de dsespoir1 de haine1 au lieu des chtiments qui dgradent ou qui tuent1 elles verseront dans notre cur les penses et les peines qui ennoblissent1 purifient et consolent4 ,x ,entre beaucoup de choses1 qui drivent presque toutes d'un mme principe de confiance et d'ardeur1 ce qui diffrencie les heureux et les forts de ceux qui pleurent et sont dcourags1 c'est bien moins ce qu'ils ont fait ou subi que la manire dont ils savent se rappeler ce qu'ils firent ou subirent4 ,a le prendre en soi1 il n'y a de pass heureux pour personne2 et les privilgis du destin1 s'ils considrent ce qui demeure des annes coules dans le plus grand bonheur1 ont peut-tre plus de raison de s'attrister que les infortuns qui parcourent les restes d'une vie de misre4 ,tout ce qui fut un jour et n'est plus aujourd'hui incline la tristesse1 surtout ce qui fut trs beau et trs heureux4 ,l'objet des regrets--que ceux-ci se tournent vers ce qui a t ou ce qui aurait pu tre--est donc peu prs le mme pour tous les hommes2 et leur tristesse devrait tre identique4 ,pourtant1 elle ne l'est point2 ici elle rgne sans interruption1 et l-bas ne se montre qu' de longs intervalles4 ,il faut donc qu'elle dpende d'autre chose que des faits accomplis4 ,elle dpend de la faon dont l'homme agit sur eux4 ,les vainqueurs de ce monde1 ceux qui ne perdent pas leur temps fermer l'horizon avec de l'immuable et de l'irrparable imaginaires1 ceux qui semblent natre chaque matin dans un monde qui nat sans cesse l'avenir1 ceux-l savent d'instinct que ce qui parat ne plus exister1 existe toujours vierge1 que ce qu'on croit fini est en train de s'achever4 ,ils savent que les annes que le temps leur a prises sont encore en travail1 et sous leur nouveau matre n'obissent qu' l'ancien4 ,ils savent que leur pass est toujours en mouvement2 qu'hier qui fut lugubre1 infirme ou trs coupable1 reviendra tout joyeux1 innocent1 rajeuni1 sur la route de demain4 ,ils savent que leur image n'est pas encore fixe dans les jours couls1 qu'il suffit d'une pense ou d'un acte dcisifs pour bouleverser toute l'uvre4 ,ils savent que1 si vieille1 si compacte que soit l'ombre tendue derrire eux1 ils n'ont qu' faire un geste d'allgresse ou d'espoir pour que l'ombre aussitt l'imite et le prolonge jusqu'aux petites ruines de leur premire enfance1 et tire de ces dbris des trsors imprvus4 ,ils savent que tout peut s'embellir et devenir meilleur rtroactivement1 et que les morts eux-mmes casseront leurs sentences au fond de leurs tombeaux pour juger nouveau un pass qu'aujourd'hui vient de faire revivre et de transfigurer4 ,ils sont heureux ceux qui trouvent cet instinct aux plis de leur berceau4 ,mais ceux qui ne l'ont point ne peuvent-ils l'imiter1 et l'une des missions de la sagesse humaine n'est-elle pas de nous faire acqurir les instincts salutaires que la nature nous avait refuss8 ,,xi ,ne nous endormons point dans notre pass4 ,plus il est heureux ou glorieux1 plus il doit nous tre suspect s'il tend s'arrondir en vote sur notre vie1 s'il ne change pas sans cesse sous notre il1 si le prsent s'accoutume le visiter1 non plus comme un bon ouvrier qui s'y rend pour y faire le travail auquel l'appellent les ordres d'aujourd'hui1 mais comme un plerin passif et trop crdule qui se contente de contempler de belles ruines immobiles4 ,et n'ayons pas pour lui le respect profond que l'instinct nous impose1 si ce respect nous fait craindre d'en troubler la belle ordonnance4 ,mieux vaut un pass ordinaire1 qui se tient sa place dans sa brume1 qu'un pass somptueux qui prtend rgenter ce qui ne lui appartient plus4 ,mieux vaut un prsent mdiocre mais bien vivant1 et qui agit comme s'il tait seul au monde1 qu'un prsent qui se meurt firement dans les chanes d'un merveilleux jadis4 ,un pas que nous faisons cette heure vers un but incertain a plus d'importance pour nous que les mille lieues que nous avons faites autrefois vers une victoire clatante mais prime4 ,notre pass n'eut d'autre mission que de nous lever au moment o nous sommes1 et de nous y fournir les armes1 l'exprience1 la pense et la joie ncessaires4 ,qu' ce moment prcis1 il nous retire ou dtourne sur lui une parcelle de notre nergie2 si glorieux qu'il ait t1 il ne fut qu'inutile1 et il et mieux valu qu'il n'et pas exist4 ,quand nous lui permettons d'entraver un geste que nous allions faire1 c'est alors que notre mort commence1 et que les difices de l'avenir prennent subitement la forme de tombeaux4 ,,xii ,il est d'autres passs plus dangereux encore que les passs de bonheur et de gloire2 ce sont ceux que peuplent des fantmes trop puissants et trop chers4 ,ils sont nombreux ceux qui prissent dans les enlacements de ses ombres aimes4 ,n'oublions pas ceux qui ne sont plus l2 mais que leur prsence idale1 au lieu d'tre une peine1 soit une consolation4 ,recueillons et gardons dans une me fidle et heureuse en ses larmes1 les jours qu'ils nous donnrent4 ,en s'en allant ils nous ont laiss le plus pur de ce qu'ils furent1 ne perdons pas dans les mmes tnbres ce qu'ils nous ont laiss et ce que la mort nous a pris4 ,si eux-mmes revenaient sur la terre1 sages1 puisqu'ils ont vu ce que nous cache encore la lumire phmre1 ils nous diraient1 je pense3 ,ne pleurez pas ainsi4 ,loin de nous ranimer1 vos larmes nous puisent1 puisqu'elles vous puisent4 ,dtachez-vous de nous1 ne pensez plus nous1 tant que notre pense ne mle que des pleurs la vie qui nous reste dans votre propre vie4 ,nous ne subsistons plus que dans vos souvenirs2 mais vous croyez tort que les seuls qui nous touchent sont ceux qui nous regrettent4 ,c'est tout ce que vous faites qui se souvient de nous et rjouit nos mnes1 sans que vous le sachiez1 sans qu'il soit ncessaire de vous tourner vers nous4 ,si notre ple image attriste votre ardeur1 nous nous sentons prir d'une mort plus sensible et plus irrvocable que la premire mort2 et quand vous vous penchez trop souvent sur nos tombes1 vous nous prenez la vie1 l'amour et le courage que vous croyez nous rendre4 ,c'est en vous que nous sommes2 c'est en toute votre vie que se trouve notre vie2 et quand vous grandissez1 mme en nous oubliant1 nous grandissons aussi2 et nos ombres respirent comme des prisonnires dont la prison s'entr'ouvre4 ,si nous avons appris quelque chose de nouveau dans le monde o nous sommes1 c'est d'abord que le bien que nous vous avons fait1 alors que nous tions comme vous sur cette terre1 ne balance pas le mal que fait un souvenir qui diminue la force et la confiance de la vie4 ,,xiii ,surtout1 n'envions le pass d'aucun homme4 ,notre pass fut cr par nous-mmes1 pour nous seuls4 ,il est le seul qui nous convienne2 le seul qui ait nous apprendre une vrit que personne n'et pu nous apprendre1 le seul qui nous donne une force que personne ne nous puisse donner4 ,bon ou mauvais1 tincelant ou morne1 il est pour nous comme un muse qui renferme des chefs-d'uvre uniques qui ne parlent qu' nous2 car aucun chef-d'uvre tranger ne saurait galer une action que nous avons accomplie1 un baiser que nous avons reu1 une beaut que nous avons sentie1 une souffrance que nous avons subie1 une angoisse qui nous a treints1 un amour qui nous a couverts de sourires ou de larmes4 ,notre pass1 c'est nous-mmes1 ce que nous sommes et ce que nous deviendrons2 et sur cette sphre inconnue o nous nous agitons1 nul1--du plus heureux au plus infortun1--nul ne saurait prvoir ce qu'il perdrait substituer une trace trangre la trace qu'il devait laisser dans la vie4 ,notre pass1 c'est notre secret promulgu par la bouche des annes1 c'est l'image la plus mystrieuse de notre tre1 surprise et garde par le ,temps4 ,l'image n'est pas morte2 un rien la dgrade ou la pare1 elle peut encore s'clairer ou s'assombrir1 rire ou pleurer1 exprimer la haine ou l'amour2 mais elle demeure jamais reconnaissable au milieu des myriades d'images qui l'entourent4 ,elle nous reprsente derrire nous1 comme nos aspirations et nos espoirs nous reprsentent dans l'avenir2 et les deux visages se confondent pour nous apprendre nous-mmes ce que nous sommes4 ,ce qui est enviable1 ce ne sont point les faits du pass1 mais le tissu spirituel dont le souvenir des jours qui ne sont plus vient envelopper le sage4 ,ce tissu1 qu'il soit form dans la douleur ou dans la joie1 qu'il soit tir de l'abondance ou de la misre des vnements1 peut tre galement prcieux2 et l'on ne saurait dire1 le voir resplendir sur la vie qui le porte1 si les toiles et les pierreries qui l'animent furent trouves dans les cendres parcimonieuses d'une cabane ou sur les marches d'un palais4 ,il n'y a point de pass vide ou pauvre1 il n'y a point d'vnements misrables1 il n'y a que des vnements misrablement accueillis4 ,si rellement il ne vous tait rien arriv1 ce serait l'aventure la plus extraordinaire qui ft jamais arrive personne1 et vous en pourriez tirer une lumire non moins extraordinaire4 ,en ralit1 les mmes faits1 les mmes passions1 les mmes possibilits et des occasions peu prs identiques attendent et sollicitent la plupart des hommes4 ,les circonstances et leur clat diffrent1 mais bien moins que les ractions intrieures2 et un vnement minime et inachev1 tombant dans un esprit et dans un cur fconds1 atteint aisment la hauteur et les proportions morales d'une conjoncture analogue qui1 sur un autre plan1 branlerait un peuple4 ,a celui qui verrait tals devant lui les passs divers d'une assemble humaine1 s'il ne percevait en mme temps les consquences morales de tous ces faits pars et dissemblables1 il serait bien difficile de dsigner lequel de ces passs il souhaiterait vivre4 ,peut-tre se tromperait-il mortellement1 en choisissant telle existence dont dbordent1 pareils d'normes joyaux1 des bonheurs et des triomphes incomparables1 tandis que son regard glisserait avec indiffrence sur telle autre1 apparemment dserte et cependant peuple d'motions sereines et de hautes penses rdemptrices qui la rendent heureuse entre toutes1 mais ne se montrent point4 ,car nous savons bien qu'il suffit d'une pense pour bouleverser1 aussi profondment que ferait une grande victoire ou une grande dfaite1 ce que le destin nous donna et ce qu'il nous rserve4 ,elle ne fait pas de bruit1 elle ne choque pas un caillou sur la route illusoire que l'on voit2 mais tranquillement elle lve une pyramide indestructible au tournant du chemin plus rel que suit la vie secrte2 et soudain1 tout ce qui nous arrive1 jusqu'aux phnomnes du ciel et de la terre1 prend une direction nouvelle4 ,ce qu'il y a de plus important dans la vie de ,siegfried1 ce n'est pas le moment o il forge l'pe prodigieuse1 ni celui o il tue le dragon et oblige les dieux lui cder la place2 ce n'est pas davantage la minute blouie o il trouve l'amour sur la montagne en flammes1 mais la brve seconde arrache aux dcrets ternels1 le petit geste puril o1 ayant approch par mgarde de ses lvres l'une de ses mains rougies du sang de sa mystrieuse victime1 ses yeux et ses oreilles s'ouvrent2 il entend le langage cach de tout ce qui l'entoure1 surprend la trahison du ,nain1 qui reprsente les mauvaises puissances1 et1 tout coup1 apprend faire ce qu'il doit faire4 ,,la ,,chance ,i ,il y avait une fois deux frres1 dit un vieux conte serbe4 ,l'un tait actif et malheureux1 l'autre paresseux et combl de prosprits4 ,le frre malheureux rencontre un jour une belle jeune fille qui gardait des moutons en filant un fil d'or4--,a qui appartiennent ces moutons8 demande-t-il4--,ils appartiennent qui j'appartiens4--,a qui appartiens-tu8--,a ton frre1 je suis son bonheur4--,et mon bonheur1 o est-il8--,bien loin de toi4--,puis-je le trouver8--,oui1 si tu le cherches4 ,il s'en va donc la recherche de son bonheur4 ,un soir1 dans une grande fort1 il dcouvre1 endormie sous un arbre1 une pauvre vieille femme cheveux gris4 ,il la rveille et lui demande qui elle est4--,tu ne me connais pas8 rpond-elle4 ,il est vrai que tu ne m'as jamais vue3 je suis ton bonheur4--,et qui donc m'a donn un si misrable bonheur8--,la ,destine4--,puis-je trouver la ,destine8--,peut-tre1 force de la chercher4 ,il part la recherche de la ,destine4 ,aprs de longues routes1 on la lui montre enfin4 ,elle vit dans le luxe d'un immense palais2 mais de jour en jour ses richesses diminuent1 et les portes1 les fentres et les murs de sa demeure se contractent4 ,elle lui explique qu'elle passe ainsi1 alternativement1 de la misre l'opulence2 et que la situation o elle se trouve un moment donn1 dtermine l'avenir de tous les enfants qui naissent ce moment4--,vous tes venu au monde1 ajoute-t-elle1 aux heures o ma fortune dcroissait1 de l tous vos malheurs4--,elle lui conseille1 pour conjurer ou pour tromper le mauvais sort1 de substituer sa chance celle de sa nice ,militza1 qui est ne durant une priode propice4 ,pour oprer cette substitution1 il suffira qu'il prenne chez lui cette nice1 et dclare qui l'interroge que tout ce qu'il possde appartient ,militza4 ,il suit ce conseil2 et ses affaires changent de face4 ,ses troupeaux engraissent et multiplient1 ses arbres rompent de fruits1 il lui choit des hritages imprvus1 ses terres se couvrent de moissons prodigieuses4 ,mais un matin1 que1 immobile dans son bonheur1 il contemple un admirable champ de bl1 un tranger lui demande en passant qui appartiennent ces pis magnifiques qui se balancent sous la rose1 deux fois plus hauts et plus lourds que les pis voisins1 il s'oublie et rpond3--,ils sont moi4--,aussitt le feu prend l'autre bout du champ et commence ses ravages4 ,il se rappelle alors le conseil nglig1 court aprs l'tranger et lui crie3--,je me trompe6 ,je ne t'ai pas dit vrai2 arrte-toi1 reviens2 ce champ n'est pas moi1 mais ma nice ,militza6--,subitement1 entendant ces paroles1 les flammes tombent et les pis repoussent4 ,,ii ,cette image nave et trs ancienne montre que le mystrieux problme de la chance ne s'est gure modifi depuis que l'homme commena de l'interroger4 ,elle pourrait encore illustrer notre ignorance actuelle4 ,nous avons nos penses qui nous faonnent un bonheur ou un malheur intimes1 sur lequel les incidents du dehors ont plus ou moins d'influence4 ,il en est chez qui ces penses sont devenues si puissantes1 si vigilantes1 que rien ne peut plus1 sans leur agrment1 pntrer dans l'difice de cristal et d'airain qu'elles on su lever sur une colline qui domine la route habituelle des aventures4 ,nous avons notre volont qui1 nourrie de nos penses et soutenue par elles1 parvient carter un grand nombre d'vnements inutiles ou nuisibles4 ,cependant1 autour de ces lots plus ou moins srs1 plus ou moins inexpugnables1 s'tend une rgion aussi insoumise1 aussi vaste que l'ocan1 o il semble que le hasard rgne seul1 comme le vent sur les flots4 ,nulle pense1 nulle volont ne peuvent empcher un de ces flots d'inopinment surgir1 de nous surprendre1 de nous tourdir1 de nous blesser4 ,leur bienfaisante action ne recommence qu'aprs que la vague s'est retire4 ,alors elles nous relvent1 nous pansent1 nous raniment1 et veillent ce que le mal que le choc nous a fait ne pntre pas jusqu'aux sources profondes de la vie4 ,a cela se borne leur rle4 ,en apparence il est trs humble4 ,en ralit1 moins que le hasard ne prenne la forme irrsistible d'une maladie cruelle ou de la mort1 il rend ce hasard presque impuissant1 et suffit maintenir ce qu'il y a de meilleur et de plus propre l'homme dans le bonheur humain4 ,,iii ,entre les actes que nous avons prvus1 autour des faits que nous dterminons et qui tracent pniblement les grandes lignes de notre existence1 se presse et circule la redoutable multitude des hasards aux aguets4 ,l'air que nous respirons1 l'espace o nous nous mouvons1 le temps que nous traversons1 sont peupls de circonstances qui nous attendent1 et nous choisissent dans la foule4 ,a observer leurs habitudes1 on constate bientt que ces tranges filles du hasard1 qui devraient tre aveugles et sourdes comme leur pre1 n'agissent nullement au hasard4 ,elles savent ce qu'elles font1 et se trompent rarement4 ,avec une certitude inexplicable1 elles reconnaissent le passant qui s'avance et devant lequel elles doivent se dresser4 ,que deux hommes suivent1 la mme heure1 le mme chemin1 il n'y aura ni hsitation ni confusion dans la double troupe invisible aposte par le sort4 ,a l'arrive de l'un se rangent les vierges blanches1 avec les palmes1 les amphores et les mille bonheurs imprvus de la route2 l'approche de l'autre1 les ,mauvaises ,femelles qu',eschyle nous a peintes s'lancent hors des taillis1 comme si elles avaient venger sur leur ignorante victime quelque offense inexplicable et antrieure sa naissance4 ,,iv ,tous nous avons plus ou moins suivi par la vie la destine de certains tres auxquels advenaient des bonheurs ou des malheurs que leurs actes n'avaient point prpars1 et qui soudain1 au tournant d'une rue1 semblaient jaillir du sol ou tomber des toiles1 parfaits1 gratuits1 invitables4 ,l'un qui ne songeait mme pas un emploi dont un rival mieux arm lui barrait l'accs1 voit disparatre ce rival la minute dcisive2 l'autre qui comptait sur la protection d'un ami trs puissant1 voit mourir cet ami au moment mme que ce dernier tendait la main pour lui venir en aide4 ,celui-ci1 qui n'a ni talent ni beaut1 et ne sait rien prvoir1 arrive chaque matin au palais de la ,fortune1 de la ,gloire ou de l',amour1 la brve seconde o toutes les portes sont ouvertes2 celui-l1 qui est plein de mrites et a longuement mdit sa dmarche lgitime1 s'y prsente l'heure mme o la malchance le ferme pour un demi-sicle4 ,tel risque vingt fois sa sant dans des prouesses imbciles et l'en retire intacte1 tel autre la hasarde prudemment dans une aventure honorable et la perd sans retour4 ,des milliers d'inconnus travaillent obscurment aider le premier sans l'avoir jamais vu2 des milliers d'inconnus entravent l'uvre du second sans savoir qu'il existe4 ,et les uns et les autres ignorent ce qu'ils font2 spars par des mers1 ils obissent au mme ordre diffus et minutieux2 puis1 l'heure prescrite1 les pices dtaches de l'norme machine se rejoignent et s'embotent2 et voil deux destines compltes et dissemblables que le ,temps met en branle4 ,v ,le ,dr ,foissac1 en un curieux livre sur ,la ,chance et la ,destine1 numre d'innombrables et tranges exemples de l'iniquit fondamentale1 prtablie1 obstine1 irrductible1 o baignent la plupart des existences4 ,on croirait1 le suivre1 pntrer avec lui dans les dconcertants laboratoires d'un autre monde1 o l'on ne trouve1 pour peser et rpartir le bonheur et le malheur1 rien qui rappelle les instruments indispensables la justice1 la raison humaines4 ,c'est1 entre autres1 la vie de l'admirable ,vauvenargues1 le plus infortun des grands sages1 qui1 malgr son gnie1 sa beaut morale1 sa bravoure1 ses efforts1 bris et dfigur par de cruelles maladies aux moments o sa fortune se trouvait en suspens1 va chaque jour d'une dception immrite une injustice gratuite1 et meurt trente-deux ans1 l'heure mme o l'on allait reconnatre son uvre4 ,c'est l'effroyable histoire de ,lesurques#a1 dans laquelle mille concidences1 qu'on dirait guides par l'enfer1 accourent et s'accumulent pour perdre un innocent1 sans que la vrit1 enchane par le sort et qui hurle en silence sous la foule des erreurs qui la cherchent1--comme on hurle en silence au fond d'un mauvais rve1--puisse faire un seul geste pour dchirer la nuit4 ,c'est encore l'aventure d',aimar de ,ranconnet1 prsident du parlement de ,paris1 le plus probe des hommes1 qui1 injustement dpouill de sa charge1 voit sa fille mourir sur un fumier1 son fils prir de la main du bourreau et sa femme crase par la foudre1 tandis qu'il est lui-mme accus d'hrsie1 et qu'enferm la ,bastille il y meurt de douleur avant son jugement4 #a ,voici cette histoire1 telle que la rsume fort bien le ,dr ,foissac3 ,le #h ,floral an ,,iv1 le courrier et le postillon qui conduisaient la malle de ,paris ,lyon furent attaqus et assassins1 #i heures du soir1 dans la fort de ,snart4 ,les assassins taient ,couriol1 qui avait pris place dans le cabriolet ct du courrier1 ,durochal1 ,rossi1 ,vidal et ,dubosq1 qui taient venus sa rencontre sur des chevaux de louage1 ,bernard1 enfin1 qui avait procur les chevaux1 et prit part au partage du butin4 ,pour ce crime1 auquel prirent part cinq assassins et un complice1 sept individus1 dans l'espace de quatre ans1 portrent leur tte sur l'chafaud4 ,la justice tua donc un homme de trop1 elle frappa donc un innocent2 ce ne pouvait tre aucun des six individus1 qui tous avourent leur crime4 ,cet innocent tait ,lesurques1 qui n'avait cess de protester qu'il n'tait point coupable1 et que chacun de ses prtendus complices dclarait ne pas connatre4 ,comment cet infortun fut-il donc impliqu dans cette affaire qui devait donner son nom une si triste immortalit8 ,la fatalit voulut que1 quatre jours avant le crime1 ,lesurques1 qui avait quitt ,douai avec #ah4jjj livres de rentes1 et tait venu se fixer ,paris pour y donner une meilleure ducation ses enfants1 se trouvt djeuner chez un de ses compatriotes1 ,guesno1 au moment o ,couriol1 survenant1 fut invit prendre part au repas4 ,les soupons s'tant immdiatement ports sur ,couriol1 le fait de ce djeuner suffit pour que ,guesno ft un moment arrt2 mais comme il avait prouv son alibi1 le juge ,daubenton l'avait mis immdiatement en libert4 ,seulement1 comme il tait tard1 celui-ci lui avait dit de se prsenter le lendemain pour retirer ses papiers4 ,le #aa ,floral au matin1 ,guesno1 se rendant cet effet la prfecture de police1 rencontra ,lesurques1 auquel il proposa de l'accompagner1 ce que celui-ci accepta par dsuvrement4 ,pendant qu'ils attendaient dans l'antichambre l'arrive du magistrat1 on y introduisit deux femmes appeles dans l'affaire1 et qui1 trompes par la ressemblance de ,lesurques avec ,dubosq1 qui tait en fuite1 n'hsitrent pas le signaler comme l'un des assassins1 et malheureusement persistrent l'affirmer jusqu' la fin4 ,les antcdents de ,lesurques plaidaient en sa faveur1 et1 entre autres faits qu'il cita pour prouver qu'il n'avait pas quitt ,paris dans la journe du #h ,floral1 il dit avoir assist1 chez un bijoutier1 certains changes entre ,legrand et son confrre ,aldenoff4 ,ces transactions avaient1 en effet1 eu lieu le #h2 mais ,legrand1 ayant t requis de prsenter son livre1 s'aperut qu'il les avait1 par erreur1 inscrites la date du #i4 ,il crut bien faire de gratter le #i pour en faire un #h2 il voulait sauver son compatriote ,lesurques1 qu'il savait innocent1 il acheva de le perdre4 ,la surcharge1 le faux furent facilement constats2 ds lors1 le ministre public et les jurs n'accordrent plus la moindre confiance aux quatre-vingts tmoins dcharge cits par l'accus3 il fut condamn1 et ses biens furent confisqus4 ,il s'coula quatre-vingt sept jours entre sa condamnation et son excution1 dlai tout fait insolite cette poque3 c'est que de grands doutes s'taient levs sur sa culpabilit4 ,le ,directoire ne possdait pas le droit de grce2 il crut devoir en rfrer au ,conseil des ,cinq-,cents1 lui demandant si ,lesurques devait prir parce qu'il ressemblait un coupable4 ,le ,conseil passa l'ordre du jour sur le rapport de ,simon1 et ,lesurques fut excut1 en pardonnant ses juges4 ,et non seulement il avait constamment protest de son innocence1 mais encore1 au moment o l'arrt fut prononc1 ,couriol s'tait cri d'une voix ferme3 ,lesurques est innocent6 ,il fit entendre la mme protestation sur la fatale charrette1 et jusque sur l'chafaud4 ,tous les autres condamns1 en s'avouant coupables1 dclarrent galement que ,lesurques tait innocent2 ce fut en l'an ,,ix seulement que ,dubosq1 son sosie1 fut arrt et condamn4 ,la fatalit qui avait frapp le chef de famille n'en pargna aucun membre4 ,la mre de ,lesurques mourut de douleur2 sa femme devint folle1 ses trois enfants languirent dans le dlaissement et la misre4 mu1 cependant1 d'une aussi cruelle infortune1 le gouvernement restitua en deux fois1 la famille de ,lesurques1 les cinq ou six cent mille francs dont une confiscation inique l'avait dpouille2 mais la plus grande partie de cette fortune fut soustraite par un escroc4 ,soixante ans s'taient couls2 des trois enfants de ,lesurques1 deux taient morts2 une seule avait survcu1 c'tait ,virginie ,lesurques4 ,depuis longtemps dj1 l'opinion publique avait proclam l'innocence et la rhabilitation de son malheureux pre4 ,elle voulait davantage1 et1 aussitt que fut dicte la loi du #bi juin #ahfg1 qui autorisait la rvision des jugements criminels1 elle espra que le jour tait enfin venu o elle pourrait proclamer cette rhabilitation dans le sanctuaire de la justice2 mais1 par une dernire fatalit1 la cour de cassation1 arguant de subtilits lgales1 dclara1 par arrt du #ag dcembre #ahfh1 qu'il n'y avait pas lieu de s'occuper du fond1 et que ,virginie ,lesurques n'tait pas recevable dans sa demande en rvision4 ,il semble que l'on voie1 comme dans le plus affreux des rves1 un misrable en proie aux ,eumnides4 ,depuis ce repas chez ,guesno1 presque aussi tragique que celui de ,thyeste1 il tourne sans relche autour de l'abme qui l'aspire1 tandis que son destin1 qui plane sur sa tte comme un vautour norme1 obscurcit la lumire de tous ceux qui l'approchent4 ,et les cercles d'en haut et les cercles d'en bas1 magiquement1 se prcipitent1 se rtrcissent et se rejoignent1 jusqu' ce que leurs tourbillons se confondent et s'abattent sur le mme cadavre4 ,en vrit1 le concours des fatalits meurtrires doit paratre surnaturel dans cette cause2 et le cas est typique1 formidable et symbolique comme un mythe4 ,mais il est certain que des sries analogues se reproduisent en petit1 chaque jour1 dans les mille dboires mdiocres ou ridicules de bien des vies soumises l'influence d'une toile nfaste ou malicieuse4 ,nous estimons fabuleuses et invraisemblables les calamits des ,atrides et d'dipe1 et cependant nous voyons dans l'histoire contemporaine la fatalit s'acharner avec la mme opinitret sur certaines familles1 comme celle des ,coligny1 des ,stuarts#b1 etc41 ou poursuivre jusque dans la mort1 d'une haine personnelle1 quelques victimes innocentes et hagardes telles qu',henriette d',angleterre1 fille de ,henri ,,iv1 ,louise de ,bourbon1 ,joseph ,,ii et ,marie-,antoinette4 #b ,les malheurs des ,stuarts sont suffisamment connus2 ceux des ,coligny sont moins populaires4 ,les voici tels que les met en bonne lumire l'auteur dj cit3 ,marchal de ,france sous ,franois ,ier1 ,gaspard de ,coligny avait pous la sur du conntable ,anne de ,montmorency4 ,on lui reprocha d'avoir diffr d'une demi-journe d'attaquer ,charles-,quint1 comme il pouvait le faire avec avantage1 et manqu ainsi une occasion presque certaine de le vaincre4 ,l'un de ses fils1 archevque et cardinal1 embrassa le protestantisme1 et se maria en soutane rouge4 ,il combattit la bataille de ,saint-,denis contre le roi1 se sauva en ,angleterre1 o il fut empoisonn par un de ses domestiques en #aega4 chapp cependant cette tentative1 il voulut rentrer en ,france2 mais1 pris la ,rochelle1 il fut condamn mort et excut4 ,l'amiral de ,coligny1 frre du cardinal1 passait pour un des premiers capitaines de son sicle2 il fit des prodiges la dfense de ,saint-,quentin4 ,toutefois1 la place ayant t force1 il resta prisonnier de guerre4 ,devenu1 sous le prince de ,cond1 le vritable chef des calvinistes1 il dploya un courage toute preuve1 montra un esprit fertile en ressources1 et personne ne mit en doute ni son mrite1 ni son habilet militaire2 et cependant1 il fut constamment malheureux dans ses entreprises4 ,en #aefb1 il perdit la bataille de ,dreux contre le duc de ,guise1 celle de ,saint-,denis contre le conntable de ,montmorency1 et1 enfin1 celle de ,jarnac1 qui fut galement fatale son parti4 ,vaincu encore ,moncontour1 dans le ,poitou1 son courage1 nanmoins1 ne fut jamais branl2 il sut rparer par son habilet les trahisons de la fortune1 et parut plus redoutable aprs ses dfaites1 que ses ennemis au milieu de leurs victoires4 ,souvent bless1 mais toujours inaccessible la crainte1 il dit un jour tranquillement ses amis qui pleuraient en voyant son sang couler flots3 ,le mtier que nous faisons ne doit-il pas nous accoutumer la mort comme la vie8 ,peu de jours avant la ,saint-,barthlemy1 ,maurevert lui tira un coup de carabine d'une maison du clotre ,saint-,germain-l',auxerrois1 et le blessa dangereusement la main droite et au bras gauche4 ,on sait que1 la veille de cette sanglante journe1 ,besme1 la tte d'une troupe de sicaires1 pntra chez l'amiral1 le pera de plusieurs coups1 et le jeta par la fentre dans la cour de sa maison1 o1 dit-on1 il rendit le dernier soupir aux pieds du duc de ,guise4 ,expos pendant trois jours aux insultes de la populace1 son corps fut enfin pendu par les pieds au gibet de ,montfaucon4 ,ainsi1 quoique l'amiral de ,coligny passt pour le plus grand capitaine de son temps1 il fut toujours malheureux1 toujours vaincu2 tandis que le duc de ,guise1 son rival1 moins prudent mais plus hardi1 plus confiant surtout dans sa destine1 sut tonner ses ennemis et se rendre matre des vnements4 ,coligny tait honnte homme1 dit l'abb de ,mably2 ,guise avait le masque d'un plus grand nombre de vertus4 ,coligny tait dtest de la foule1 le duc de ,guise en tait l'idole4 ,on rapporte que l'amiral de ,coligny laissa un journal que ,charles ,,ix lut avec intrt1 mais que le marchal de ,retz fit jeter au feu4 ,enfin1 une fatale destine s'attachant tout ce qui portait le nom de ,coligny1 le dernier descendant de cette famille fut tu en duel par le chevalier de ,guise4 ,et1 dans un ordre un peu diffrent1 que dire de l'injustice inintelligente1 mais qui parat presque consciente1 systmatique1 des jeux de hasard1 des duels1 des batailles1 des temptes1 des naufrages1 de la flamme1 de la foudre8 ,que dire de l'incroyable chance d'un ,chastenet de ,puysgur1 qui1 aprs avoir servi quarante ans1 pris part trente combats et cent vingt siges1 toujours au premier rang et d'une intrpidit lgendaire1 n'avait jamais t atteint par le fer ou le plomb1 alors que le marchal ,oudinot fut bless trente-cinq fois et que le gnral ,trzel chaque rencontre recevait une balle8 ,que dire encore de l'extraordinaire fortune d'un ,lauzun1 d'un ,chamillart1 d'un ,casanova1 d'un ,chesterfield1 etc41 de l'inconcevable et persistant bonheur dans le crime de ,sylla2 de ,marius1 de ,denys l',ancien1 lequel1 arriv la plus extrme vieillesse1 aprs une vie odieuse mais bnie par le sort1 mourut de joie en apprenant que les ,athniens venaient de couronner une de ses tragdies8 ,que dire1 enfin1 de la destine d',hrode surnomm le ,grand ou l',ascalonite1 qui nagea dans le sang1 fit prir une de ses femmes1 cinq de ses enfants1 tous les hommes vertueux qui lui portaient ombrage1 et fut heureux dans toutes ses entreprises8 ,,vi ,en ces exemples fameux1 qu'on pourrait indfiniment multiplier1 sont agrandis aux proportions anormales de l'histoire les spectacles plus humbles mais non moins tranchs que nous offrent chaque jour1 sur la petite scne mal claire de l'ordinaire de la vie1 les mille et un caprices de la chance heureuse ou contraire4 ,certes1 en interrogeant ces bonheurs insolents et ces invariables malheurs1 il faut d'abord faire une part royale aux causes physiques et morales qui les peuvent expliquer4 ,il est probable que si nous avions connu ,vauvenargues1 nous aurions dcouvert dans son caractre la timidit1 l'irrsolution ou la fiert inopportune qui l'empchrent de faire natre ou de saisir assez vigoureusement l'occasion4 ,il est possible que ,lesurques ait manqu d'habilet1 de je ne sais quoi1 de cette force intime et prodigieuse qu'on s'attend trouver dans l'innocence faussement accuse4 ,il est certain que les ,stuarts1 ,joseph ,,ii et ,marie-,antoinette commirent d'normes fautes qui veillrent les dsastres2 que ,lauzun1 ,casanova1 lord ,chesterfield s'taient dbarrasss de la plupart des scrupules ncessaires qui entravent l'honnte homme4 ,il est galement certain que si l'existence de ,sylla1 de ,marius1 de ,denys l',ancien1 d',hrode l',ascalonite fut en dehors heureuse jusqu'au miracle1 aucun de nous1 je pense1 ne se contenterait de l'trange fantme1 inquiet1 ensanglant1 presque sans sentiment et presque sans pense1 que doit tre en dedans un bonheur 7si le mot bonheur est encore applicable7 fond sur des crimes incessants4 ,mais ce dcompte fait1 aussi raisonnablement1 aussi largement que possible 7et plus on voit et tudie la vie1 plus on pntre dans le secret des petites causes et des grands effets1 plus largement il se fera71 en ces concidences opinitrement rptes1 en ces sries indissolubles de bonne chance ou d'infortune 7il y a longtemps que l'on a remarqu que le bonheur ou le malheur procde presque toujours par sries ininterrompues71 il ne reste pas moins une part considrable1 souvent capitale1 parfois exclusive1 qu'on ne saurait attribuer qu' l'impntrable mais incontestable volont d'une puissance inconnue mais relle1 appele ,hasard1 ,fatalit1 ,destin1 ,veine1 ,guignon1 bonne ou mauvaise toile1 ,aile de l',ange blanc1 ,aile de l',ange noir1 et de bien d'autres noms1 selon le gnie plus ou moins imaginatif1 plus ou moins potique des peuples et des sicles4 ,c'est l1 pour l'homme1 l'un des problmes les plus troublants et les plus difficiles1 parmi tous ceux qu'il lui faudra rsoudre1 pour se sentir un jour l'occupant principal1 lgitime1 indpendant et irrvocable de cette terre4 ,,vii ,posons-le devant la raison dans ses termes les plus simples2 et voyons d'abord s'il n'intresse que l'homme4 ,nous avons avec nous1 sur ce globe assez incomprhensible1 de silencieux et fidles compagnons d'existence qu'il est souvent utile de chercher du regard quand la tte nous tourne sur certaines hauteurs peut-tre illusoires1 o nous nous imaginons volontiers que les astres1 les dieux ou les reprsentants voils des lois suprmes de l'univers ne s'occupent que de nous4 ,en leur rsignation si confiante et si calme1 ils ont l'air1 ces pauvres frres de notre vie animale1 de savoir bien des choses que nous ne savons plus4 ,mais ils gardent tranquillement un secret que nous poursuivons avec tant d'inquitude6 ,il est certain que les animaux1 notamment les animaux domestiques1 ont une sorte de destin4 ,ils connaissent le bonheur gratuit et prolong1 et le malheur fortuit et opinitre2 ils pourraient comme nous parler d'toile1 de chance ou de malchance1 de veine ou de guignon4 ,le sort du cheval de fiacre qui finit la fourrire aprs avoir pass par les mains de cent bourreaux anonymes1 compar celui du pur sang1 qui meurt de vieillesse dans l'curie d'un matre compatissant1 est aussi inexplicable1 au point de vue de la justice 7 moins d'avoir recours aux doctrines bouddhiques qui y voient la rcompense ou le chtiment d'une vie antrieure71 que celui de l'homme devenu pauvre par hasard ou riche sans mrite4 ,il y a1 en pays flamand1 une race de chiens de trait1 sur laquelle le destin puise tour tour sa faveur et sa haine4 ,qu'un boucher les achte1 ils mnent une vie magnifique4 ,peu de travail2 le matin1 attels en quadrige1 ils tranent aux abattoirs une lgre voiture1 et l'en ramnent le soir1 dbordante de viande1 dans un galop joyeux et triomphal1 par les rues tortueuses des vieilles villes aux petits pignons clairs4 ,dans l'entre-temps tout est loisir1 et loisir merveilleux1 parmi les rats et les dchets de l'abattoir4 ,ils sont plantureusement nourris1 gras1 lustrs comme des otaries1 et gotent dans sa plnitude le seul bonheur que doive rver l'me nave et fureteuse d'un bon chien4 ,mais leurs malheureux frres de la mme porte qu'acquiert le vieillard qui ramasse les ordures mnagres1 ou le marchand de sable1 presque toujours boiteux1 ou le paysan pauvre aux gros sabots cruels1 enchans de lourdes charrettes1 d'informes brouettes1 pouilleux1 pels1 galeux1 affams1 efflanqus1 parcourent jusqu' la mort les cercles d'un enfer o les plongrent quelques sous mis dans une main calleuse4 ,et dans un monde moins directement assujetti l'homme1 on trouve videmment des perdrix1 des faisans1 des biches1 des livres qui n'ont gure de chance1 et sont blesss chaque rencontre du chasseur1 alors qu'il en est d'autres qui1 on ne sait comment ni par quel privilge1 chappent toutes les battues4 ,ils sont donc soumis comme nous d'incontestables injustices4 ,mais nous ne songeons point1 propos de ces injustices1 mettre en branle tous les dieux1 interroger les puissances occultes2 et pourtant1 ce qui leur arrive n'est peut-tre que l'image navement simplifie de ce qui nous arrive4 ,il est vrai que pour eux nous reprsentons prcisment ces puissances occultes que nous cherchons dans notre ciel4 ,mais alors1 sommes-nous en droit d'attendre de ces dernires beaucoup plus de conscience et de justice intelligente que nous n'en tmoignons l'gard des animaux8 ,en tout cas1 quand cet exemple n'aurait fait qu'enlever au hasard un peu de son inutile prestige1 pour augmenter d'autant notre esprit d'initiative et de lutte1 ce serait dj un gain non ngligeable4 ,,viii ,malgr ce nouveau dcompte1 on ne saurait nier qu'il y ait1--tout au moins pour la vie plus complexe de l'homme1--par del tout ce que nous avons dit1 dans la volont souvent visible du hasard1--cette menue monnaie de la fatalit1--une cause de bonheur ou de malheur que nos explications n'atteignent pas encore4 ,nous savons1--et cela fait partie de ces ides informes mais fondamentales sur les lois de la vie qu'une exprience millnaire a transmues en une sorte d'instinct1--nous savons qu'il existe des hommes qui1 toutes autres choses gales1 ont la main heureuse ou malheureuse4 ,il m'a t donn de suivre de fort prs la carrire d'un ami victime d'une persistante malchance4 ,je n'entends pas par l que sa vie ft malheureuse4 ,il est mme remarquable que les hasards contraires respectrent toujours les grandes lignes de son bonheur rel1 probablement parce qu'elles taient bien dfendues4 ,car il avait en lui une forte existence morale1 des penses1 des espoirs1 des certitudes1 des sentiments profonds4 ,il n'ignorait point que ces biens se trouvaient l'abri d'un coup du sort1 et que rien1 sans son aide1 n'aurait pu les dtruire4 ,le destin n'est pas invincible2 c'est--dire que la voie centrale de l'existence1 le grand canal intrieur1 se laisse dtourner vers le bonheur ou le malheur1 bien que ses ramifications qui s'tendent sur les jours1 et les mille affluents qui viennent y verser les hasards du dehors1 chappent notre volont4 ,c'est ainsi qu'un beau fleuve1 descendu des hauteurs1 et tout resplendissant de la noblesse des glaciers1 traverse enfin les plaines et les villes1 o il ne reoit plus qu'une eau empoisonne4 ,il se trouble un instant2 et nous croyons qu'il perd1 pour ne plus la reprendre1 l'image du ciel pur qu'il avait emprunte aux bassins des fontaines1 et qui semblait son me et l'expression profonde et limpide de sa force4 ,pourtant1 rejoignez-le1 l-bas1 sous ces grands arbres2 il y oublie dj les souillures des ruisseaux4 ,il ressaisit l'azur dans ses flots transparents et le porte la mer1 aussi clair qu'il tait quand il riait encore aux sources des montagnes4 ,aussi1 l'ami dont je vous parle1 quoi qu'il ait pleur plus d'une fois1 ne pleura-t-il jamais ces larmes que l'on verse sur la mort de soi-mme et qui ne sortent plus de notre souvenir4 ,aussi1 chaque mcompte1 aprs l'nervement invitable1 n'arrivait-il1 en somme1 qu' le rapprocher davantage de son bonheur secret1 concentrer celui-ci1 le circonscrire d'un trait plus sombre1 pour le faire paratre plus prcieux1 plus ardent et plus sr4 ,mais sitt qu'il quittait cet enclos enchant1 les incidents hostiles l'assaillaient l'envi4 ,il tait1 par exemple1 fort bon tireur l'pe1 eut trois duels1 et fut bless trois fois par des adversaires moins habiles4 ,s'il s'embarquait1 la traverse tait rarement heureuse4 ,s'il mettait quelque argent dans une affaire1 celle-ci tournait mal4 ,une erreur judiciaire1 o l'impliqua tout un enchanement de circonstances trangement malveillantes1 fut pour lui la source de longs et srieux ennuis4 ,en outre1 de visage agrable et l'il plein de franchise et de bont1 il n'tait pas ce qu'on appelle sympathique4 ,il n'attirait point d'abord cette premire affection spontane que nous donnons souvent1 et sans savoir pourquoi1 l'inconnu qui passe1 un ennemi mme4 ,sa vie sentimentale ne fut gure plus favorise que l'autre4 ,aimant1 et infiniment plus digne d'tre aim que la plupart de ceux auxquels le sacrifia le cur fortuit des femmes2 l encore1 il ne trouva que trahisons1 chagrins et dceptions4 ,il allait ainsi1 se tirant de son mieux des mdiocres piges que lui tendait chaque pas son ingrate fortune1 non dcourag ni intimement attrist1 mais un peu tonn de tant d'acharnement1 jusqu' ce qu'il rencontrt enfin la seule et grande chance de sa vie3 un amour gal celui qui attendait en lui1 exclusif1 passionn1 complet1 inaltrable4 ,a partir de cette heure1 comme sous la bienfaisante influence d'une toile nouvelle qui mlait ses rayons la sienne1 il sentit peu peu les vnements fcheux s'espacer1 s'alentir1 s'loigner1 et prendre une autre route4 ,on et dit qu'ils quittaient regret l'habitude de le suivre4 ,il vit rellement tourner la chance4 ,et voici qu'aujourd'hui1 rentr dans l'atmosphre indiffrente et neutre du hasard commun la plupart des hommes1 il se rappelle en souriant le temps o chacun de ses gestes1 pi par l'ennemi insaisissable1 suscitait un danger4 ,,ix ,n'appelons pas les dieux pour expliquer ces phnomnes4 ,ils n'auront qualit pour nous expliquer quelque chose1 qu'aprs qu'ils se seront clairement expliqus sur eux-mmes4 ,et le destin1 qui n'est que le plus inconnu d'entre eux1 a moins que tous les autres le droit d'intervenir et de nous crier1 comme il fait1 du fond de son inbranlable nuit3 ,c'est moi qui l'ai voulu6 ,n'invoquons pas davantage les lois illimites de l',univers1 les desseins de l'histoire1 la volont des mondes1 la justice des toiles4 ,ces puissances existent1 et nous les subissons comme nous subissons la puissance du soleil4 ,mais de mme que celle-ci agit sans nous connatre1 il nous reste une libert probablement immense dans le cercle dmesur de leurs influences1 et elles ont mieux faire qu' se pencher sur nous pour poser un brin d'herbe ou soulever une feuille dans le petit sentier de notre fourmilire4 ,puisqu'il s'agit de nous1 de notre vie troite1 c'est1 je pense1 en nous-mmes que se trouve la clef du mystre1 car il est vraisemblable que tout tre porte en soi la meilleure solution du problme qu'il propose4 ,il y a en nous1 sous notre existence consciente1 soumise la raison et la volont1 une existence plus profonde1 qui plonge1 d'une part1 dans un pass que l'histoire n'atteint pas1 et de l'autre dans un avenir que des milliers d'annes n'puiseront jamais4 ,il n'est pas tmraire de croire que tous les dieux s'y cachent1 et que ceux dont nous avons peupl la terre et les plantes en sortirent tour tour1 pour lui donner un nom et une forme que notre imagination pt comprendre4 ,a mesure que l'homme voit plus clair1 qu'il a moins besoin de symboles et d'images1 il diminue le nombre de ces noms1 le nombre de ces formes4 ,il arrive peu peu n'en prononcer qu'un1 n'en rserver qu'une1 et souponne bientt que cette dernire forme et que ce dernier nom ne sont eux-mmes que la dernire image d'une puissance dont le trne fut toujours en lui-mme4 ,les dieux rentrent alors en nous d'o ils taient sortis2 et c'est l qu'aujourd'hui nous les interrogeons4 ,x ,je crois donc que c'est dans notre vie inconsciente1--norme1 inpuisable1 insondable et divine1--qu'il faut chercher l'explication de nos chances heureuses ou contraires4 ,en nous se trouve un tre qui est notre moi vritable1 notre moi premier-n1 immmorial1 illimit1 universel1 et probablement immortel4 ,notre intelligence1 qui n'est qu'une sorte de phosphorescence sur cet ocan intrieur1 ne le connat encore qu'imparfaitement4 ,mais chaque jour elle apprend davantage que l gisent sans doute tous les secrets des phnomnes humains qu'elle n'a pas compris jusqu'ici4 ,cet tre inconscient vit sur un autre plan et dans un autre monde que notre intelligence4 ,il ignore le ,temps et l',espace1 ces deux murailles formidables et illusoires1 entre lesquelles doit couler notre raison sous peine de se perdre4 ,pour lui1 il n'y a ni proximit1 ni loignement1 ni pass1 ni avenir1 ni rsistance de la matire4 ,il sait tout et peut tout4 ,du reste1 on a toujours admis1 des degrs divers1 cette science et cette puissance1 et l'on a donn ses manifestations les noms d'instinct1 d'me1 d'inconscient1 de subconscient1 de mouvements rflexes1 d'intuition1 de pressentiment1 etc4 ,on lui attribue notamment cette force indtermine et souvent prodigieuse de ceux de nos nerfs qui ne servent pas directement produire notre raison et notre volont1 et qui est apparemment le fluide essentiel1 le rayon ultra-violet de la vie universelle4 ,il est vraisemblable que ce fluide est1 peu de chose prs1 de mme nature chez tous les hommes4 ,mais il communique avec l'intelligence de faons trs diverses4 ,dans les uns1 ce principe inconnu demeure si profondment enseveli1 qu'il ne s'occupe que des fonctions physiques et de la permanence de l'espce4 ,dans d'autres1 au contraire1 il parat toujours en veil1 il s'lve frquemment jusqu' affleurer de sa ferique prsence la surface de la vie extrieure et consciente2 tout propos il intervient1 prvoit1 avertit1 dcide et se mle la plupart des faits prpondrants d'une carrire4 ,d'o vient cette facult8 ,on ne saurait le dire4 ,il n'y a pas de lois fixes et certaines4 ,on ne dcouvre1 par exemple1 aucun rapport constant entre l'activit de l'inconscient et le dveloppement de l'intelligence4 ,cette activit obit des rgles que nous ignorons4 ,pour l'instant1 en l'tat actuel de nos connaissances1 elle semble purement accidentelle4 ,on la rencontre en celui-ci et non en celui-l1 sans qu'aucun signe permette de souponner la cause de cette diffrence4 ,,xi ,qu'il s'agisse de chance heureuse ou contraire1 voici ce qui probablement arrive4 ,un vnement propice ou funeste1 venu du fond des grandes lois ternelles1 se dresse sur notre route et la barre tout entire4 ,il est l1 immobile1 fatal1 dmesur1 inbranlable4 ,il ne s'occupe pas de nous2 il n'est pas l pour nous4 ,il n'a de raison d'tre qu'en soi et pour soi4 ,il nous ignore simplement4 ,c'est nous qui nous approchons de lui1 et qui1 arrivs porte de son influence1 avons le fuir ou l'affronter1 le tourner ou le traverser4 ,je suppose que l'vnement soit nfaste3 un naufrage1 un incendie1 un coup de foudre2 ou la mort1 la maladie1 l'accident1 la dtresse1 sous une forme un peu anormale4 ,il attend1 invisible1 aveugle1 indiffrent1 parfait1 inaltrable1 mais encore en puissance4 ,il existe tout entier1 mais seulement dans l'avenir2 et pour nous1 dont les sens au service de notre intelligence et de notre conscience sont construits de telle sorte qu'ils ne peroivent les choses que successivement dans le temps1 il est encore comme s'il n'tait pas4 ,prenons1 pour prciser davantage1 qu'il s'agisse d'un naufrage4 ,le navire qui doit prir n'est pas sorti du port2 le roc ou l'pave qui le dchirera dort paisiblement sous les flots2 et la tempte1 qui n'clatera qu' la fin du mois1 sommeille1 par del les regards1 dans le secret des cieux4 ,normalement1 si rien n'tait crit1 et si dj la catastrophe n'avait eu lieu dans l'avenir1 cinquante passagers1 venus de cinq ou six pays divers1 se fussent embarqus4 ,mais le navire est bien marqu par le destin4 ,il est certain qu'il doit prir4 ,aussi1 depuis des mois1 peut-tre depuis des annes1 une mystrieuse slection s'est-elle opre parmi les voyageurs qui auraient d partir le mme jour4 ,il est possible que sur ces cinquante voyageurs primitifs1 vingt seulement montent bord au moment o l'ancre se lve#c4 ,il se peut mme que pas un des cinquante ne rponde l'appel des circonstances qui1 n'et t le dsastre futur1 eussent ncessit leur dpart1 et qu'ils soient remplacs par vingt ou trente autres en qui la voix du hasard ne parle pas avec la mme force4 ,ici1 o l'on plonge au plus profond de la plus profonde des nigmes humaines1 l'hypothse s'gare forcment4 ,mais en prsence de ce fait imaginaire qui ne sert qu' mettre en vidence ce qui se produit si souvent dans les conjonctures plus rduites de la vie quotidienne1 au lieu d'avoir recours des dieux lointains et douteux1 n'est-il pas plus naturel de prsumer que notre inconscient agisse et dcide8 ,il connat1 il doit connatre1 il doit voir la catastrophe1 puisque pour lui il n'y a ni temps ni espace1 et qu'elle a lieu en ce moment sous ses yeux1 comme elle a lieu sous les yeux des forces ternelles4 ,peu importe la manire dont il prvient le mal4 ,parmi les trente voyageurs avertis1 deux ou trois auront eu le pressentiment rel du danger2 ce sont ceux en qui l'inconscient est plus libre et atteint plus facilement les premires couches encore obscures de l'intelligence4 ,les autres ne se douteront de rien1 maudiront des retards et des contrarits inexplicables1 feront tout ce qu'ils peuvent pour arriver temps1 mais ne partiront point4 ,ceux-ci tomberont malades1 se tromperont de route1 changeront leurs projets1 rencontreront une aventure insignifiante1 auront une querelle1 un amour1 un moment de paresse ou d'oubli qui les retiendra malgr eux4 ,ceux-l n'auront jamais song s'embarquer sur le navire prdestin1 alors que c'est le seul qu'ils eussent d logiquement1 fatalement choisir4 ,chez la plupart1 ces efforts de l'inconscient pour les sauver s'effectuent de telles profondeurs que l'ide qu'ils doivent la vie leur heureuse chance ne leur vient mme pas l'esprit1 et qu'ils croient de bonne foi n'avoir jamais eu l'intention de monter sur le vaisseau marqu par les puissances de la mer4 #c ,il est en effet remarquable et constant que dans les grandes catastrophes1 on compte d'habitude infiniment moins de victimes que les probabilits les plus raisonnables ne l'eussent fait redouter4 ,au dernier moment1 une circonstance fortuite et exceptionnelle a presque toujours loign la moiti et parfois les deux tiers des personnes que menaait le danger encore invisible4 ,un paquebot qui sombre a gnralement bien moins de passagers qu'il n'en aurait eu s'il n'et pas d sombrer4 ,deux trains qui se rencontrent1 un express qui tombe dans un prcipice1 etc41 transportent moins de voyageurs que les jours o rien ne leur arrive4 ,un pont qui s'effondre1 le fait le plus souvent1 et contre toute attente1 au moment o la foule le quitte4 ,il n'en va malheureusement pas ainsi dans les incendies de thtres et autres lieux publics4 ,mais l1 on le sait1 ce n'est pas le feu1 mais la prsence mme de la foule affole et forcene qui constitue le principal danger4 ,d'autre part1 un coup de grisou clate de prfrence quand il y a dans la mine un nombre de mineurs sensiblement infrieur celui qui devrait rgulirement s'y trouver4 ,de mme1 lorsque saute une poudrerie1 une cartoucherie1 etc41 c'est gnralement au moment o la plupart des ouvriers1 qui tous auraient fatalement pri1 s'en taient loigns pour quelque cause futile1 mais providentielle4 ,cela est si vrai que cette observation presque invariable s'est transforme en une sorte de clich que nous connaissons tous4 ,tous les jours1 nous lisons dans les faits divers des gazettes des phrases de ce genre3 ,une catastrophe qui aurait pu avoir des consquences pouvantables1 grce telle circonstance1 s'est heureusement borne 1 etc444 ,ou bien3 ,on frmit quand on pense que si le mme accident s'tait produit une minute plus tt1 alors que tous les ouvriers1 que tous les voyageurs1 etc4 ,est-ce clmence du ,hasard8 ,nous croyons de moins en moins la personnalit1 l'intelligence et aux intentions du ,hasard4 ,il est bien plus naturel de supposer que quelque chose en l'homme a flair le malheur1 et qu'un instinct obscur1 mais trs sr chez beaucoup d'tres1 les a loigns du danger au moment o1 grandissant subitement1 il prenait la forme imminente et imprieuse de l',invitable4 ,c'est alors une sorte de panique sourde et cache de l',inconscient1 qui ne se traduit au dehors que par une vellit1 un caprice1 un incident1 souvent purils et inconsistants1 mais irrsistibles et sauveurs4 ,pour ce qui est de ceux qui1 fidlement1 sont arrivs au fatal rendez-vous1 ils appartiennent la tribu infortune4 ,ils forment une race plus malheureuse dans notre race4 ,quand tous les autres fuient1 eux seuls restent en place4 ,quand les autres s'cartent1 confiants1 ils se rapprochent4 ,ils prennent infailliblement le train qui draillera1 passent l'heure voulue sous la tour qui s'croule1 entrent dans la maison o dj le feu couve1 traversent la fort que l'clair va percer1 portent ce qu'ils possdent au banquier qui va fuir1 font le pas et le geste qu'il ne fallait point faire1 aiment la seule femme qu'ils eussent d viter4 ,au rebours1 s'il s'agit de bonheur1 lorsque accourent les autres1 attirs par la voix profonde des forces bienveillantes1 ils passent sans l'entendre1 et jamais prvenus1 livrs aux seuls conseils de leur intelligence1 le vieux guide1 trs sage mais peu prs aveugle1 qui ne connat que les petits sentiers au pied de la montagne1 ils s'garent dans un monde que la raison humaine n'a pas encore compris4 ,certes1 ils ont sujet d'accuser le destin1 mais non comme ils l'entendent4 ,ils ont le droit de lui demander pourquoi il n'a pas mis en eux le veilleur avis qui protge leurs frres4 ,mais ce reproche fait1 qui est le grand reproche aux injustices irrductibles1 ils n'ont plus se plaindre4 ,l'univers ne leur est point hostile4 ,les calamits ne les poursuivent pas2 ils vont elles4 ,les choses du dehors ne leur veulent pas de mal2 ils se donnent aux maux4 ,le malheur qu'ils saisissent ne les a pas guetts2 eux-mmes l'ont choisi4 ,au long de leurs annes1 ainsi qu'au long de celles de tout homme1 les vnements attendent1 comme des marchandises dans un bazar attendent le chaland qui doit les acqurir4 ,personne ne les trompe2 ils se trompent simplement4 ,rien ne les perscute2 mais leur me inconsciente ne fait pas son devoir4 ,est-elle plus maladroite ou moins attentive8 ,dort-elle sans espoir au fond d'une prison mieux close que les autres2 et nulle volont ne peut-elle la tirer d'un sommeil si funeste1 ni branler les redoutables portes qui mnent de la vie qui sait tout sans conscience1 celle qui ignore avec intelligence8 ,,xii ,un ami devant qui j'agitais ces problmes me dit hier3 ,la vie qui nous interroge mieux que les philosophes1 va me forcer aujourd'hui mme ajouter une question assez trange vos questions4 ,qu'arrive-t-il lorsque deux chances1 c'est--dire deux inconscients contraires1 l'un heureux et habile1 l'autre maladroit et infortun1 s'unissent et se confondent en quelque sorte dans la mme aventure1 dans la mme entreprise8 ,lequel l'emportera8 ,je le saurai bientt4 ,je vais faire cet aprs-midi une dmarche importante1 dont dpendent presque entirement l'avenir1 la possibilit de vivre selon sa nature et ses droits1 la fortune et tout le bonheur extrieur de l'tre qui m'est le plus cher4 ,en interrogeant mon pass qui fut toujours clment1 o le hasard me fut un ami prvoyant et fidle1 en me retournant pour revoir les cinq ou six moments qui1 dans toutes les vies1 sont comme les pivots d'or sur lesquels a roul la chance favorable1 j'ai foi en mon toile1 et je suis moralement sr que la dmarche1 si elle n'intressait que moi1 russirait sans peine1 car j'ai la main heureuse4 ,mais la personne pour laquelle je la fais n'a jamais eu de chance4 ,avec l'intelligence la plus subtile et la plus tendue1 avec une volont mille fois plus prudente1 plus ferme que la mienne1 elle a1 il faut le croire1 un inconscient stupide ou malveillant1 qui l'oblige de parcourir1 sans lui faire grce d'une station1 l'pre route des injustices1 des passe-droits1 des concidences fcheuses1 des contre-temps et des dceptions4 ,ne doutez pas qu'il l'et embarqu de force sur le navire dont vous parliez4 ,je me demande donc de quelle faon mon inconscient alerte et avis se conduira envers ce frre indolent et nfaste1 au nom duquel il doit agir1 et dont il va1 pour ainsi dire1 prendre la place4 ,comment et o se forme en cet instant la dcision si grave la recherche de laquelle je sortirai tout l'heure8 ,pendant que je vous parle1 quelle est donc la puissance qui pse le pour et le contre1 c'est--dire le bonheur et le malheur de celle que je reprsente8 ,de quelle sphre1 de quelle vertu peut-tre immmoriale1 de quel esprit cach ou de quelle toile invisible tombera donc le poids qui fera pencher la balance vers l'ombre ou la lumire8 ,en apparence1 c'est la raison1 c'est la volont1 l'intrt des parties qui dcide2 dans la ralit plus profonde1 c'est souvent autre chose4 ,lorsqu'on se trouve ainsi en face du problme1 et que l'amour qu'on a pour ceux qui le subissent nous ouvre un peu les yeux1 il ne semble plus aussi simple1 et l'on jette un regard tonn1 anxieux et presque vierge sur tout l'inconnu qui nous mne et auquel nous obissons4 ,je vais donc tenter cette dmarche avec une motion plus grande1 avec plus de force et d'ardeur que si ma propre vie et mon propre bonheur se trouvaient en pril4 ,celle pour qui je la fais est en effet plus moi que tout moi-mme et depuis longtemps son bonheur est la source du mien4 ,ma raison et mon cur en sont bien convaincus2 mais mon inconscient le sait-il8 ,ma raison et mon cur1 qui forment ma conscience1 ont peine trente ans1 mais mon me inconsciente qui se souvient encore des secrets primitifs1 compte peut-tre des sicles4 ,elle volue sans hte4 ,elle est lente comme un monde qui tourne dans le temps qui n'aura point de fin4 ,aussi ignore-t-elle probablement encore qu'une seconde existence est venue se mler la mienne et l'absorbe tout entire4 ,combien s'couleront d'annes avant que la grande nouvelle pntre en sa retraite8 ,ici encore elle est diverse et ingale4 ,chez l'un elle apprend tout de suite ce qui se passe dans le cur2 chez l'autre1 elle ne prend qu'une part trs tardive aux phnomnes de la raison4 ,du reste1 il y a des amours o elle prcde le cur et la raison3 l'amour maternel1 par exemple4 ,l'me inconsciente d'une mre ne se spare qu' la longue de celle de ses enfants1 et veille d'abord sur ceux-ci avec bien plus de zle et de sollicitude que sur la mre mme4 ,mais dans un amour comme le mien1 il est impossible de dire si elle sait ou ignore que cet amour m'est plus ncessaire que la vie4 ,pour moi1 je crois qu'elle reste convaincue que la dmarche que je vais faire au nom de cet amour ne me regarde en rien4 ,elle ne paratra pas et n'interviendra point4 ,au moment o je tends toute mon nergie1 toutes mes esprances1 plus que s'il tait question de mon propre salut1 elle vaque ses mystrieuses besognes au fond de sa tnbreuse demeure4 ,si j'allais demander justice pour moi-mme1 elle serait dj en veil4 ,peut-tre saurait-elle que ce n'est pas aujourd'hui qu'il convient que j'agisse4 ,je ne me rendrais nullement compte1 j'imagine1 de son intervention2 mais elle susciterait quelque obstacle imprvu4 ,je tomberais malade1 je ferais une chute1 je serais attir par un vnement secondaire qui m'empcherait d'arriver l'heure dfavorable4 ,puis1 une fois en prsence de celui entre les mains de qui se trouverait mon destin1 ma vigilante amie me couvrirait de ses ailes1 m'inspirerait son souffle1 m'clairerait de sa lumire4 ,elle me dicterait les paroles qu'il faudrait dire1 et qui rpondraient seules aux objections secrtes du matre de mon sort4 ,elle m'imposerait l'attitude1 les silences1 les gestes2 elle me donnerait la confiance1 elle rpandrait sur moi l'influence innome1 qui1 bien plus que les raisons de la raison et l'loquence de l'intrt1 dterminent souvent le choix des hommes4 ,tout cela1 j'ai bien peur qu'elle ne s'abstienne de le faire4 ,elle ne se drangera pas4 ,elle ne se montrera pas au seuil accoutum4 ,obtuse1 impntrable l'ide que ma vie n'est plus toute en moi-mme1 elle agira selon sa conviction tant de fois sculaire1 et croyant me servir en faisant chouer ce qui1 dans sa pense1 ne me regarde pas1 elle me fera plus de mal1 elle me causera une douleur plus profonde que si elle me trahissait l'approche de la mort4 ,je n'apporterai donc en toute cette affaire qu'un trs ple reflet1 une sorte de fantme de ma chance1 et je me demande avec crainte s'il sera suffisant pour balancer la mauvaise volont de la chance contraire dont je suis revtu et que je reprsente4 ,,xiii ,quelques jours aprs1 mon ami m'apprit que sa dmarche n'avait pas russi4 ,il est possible qu'il ne doive cet chec qu'au hasard ou son manque de confiance4 ,car la confiance qui pressent le succs1 s'acharne l'obtenir1 dploie des ressources que ne connaissent pas l'hsitation et le doute1 et ne dmasque aucune de ces faiblesses involontaires dont sait profiter l'instinct de l'adversaire4 ,il est probable aussi qu'il y a beaucoup de vrai dans sa mise en scne de l'inconscient4 ,du reste1 une certaine profondeur1 inconscient et confiance se confondent2 et il est fort difficile de dire o commence le premier1 o finit la seconde4 ,sans nous arrter cette recherche trop subtile1 coutons la vie nous poser d'autres questions plus directes au sujet de la chance qui est une des grandes questions de la vie4 ,il en est d'un intrt pour ainsi dire quotidien4 ,elle nous demande1 par exemple1 quelle conduite il nous faudra tenir envers les hommes incontestablement malchanceux1 et dont la mauvaise toile est si funestement puissante qu'elle mne immanquablement au dsastre tout ce qui s'aventure trop prs de la sphre1 souvent trs tendue1 de sa pernicieuse influence4 ,doit-on les fuir sans scrupules1 comme le conseille le ,dr ,foissac8--,oui1 sans doute1 si leurs malheurs proviennent d'un esprit imprudent1 hasardeux1 inattentif1 brouillon1 fumeux ou utopique4 ,la malchance est une maladie contagieuse qui souvent se propage d'inconscient inconscient4 ,mais s'il s'agit de malheurs rellement immrits1 qui frappent ceux que nous aimons1 la fuite est injuste et honteuse4 ,ici1 la partie libre et fire de notre tre1 qui ignore tant de choses1 mais qui cre des vrits d'une autre nature1 qui sont comme les premires fleurs d'un monde en formation1 a le devoir de tenir tte la sagesse universelle de l'inconscient1 de braver ses avertissements1 et de l'entraner dans sa ruine qui est une victoire sur un plan qu'claire un idal dont l'inconscient lui-mme arrivera peut-tre tenir compte un jour4 ,,xiv ,nous sommes ainsi amens nous demander si l'inconscient1 auquel nous attribuons notre chance1 est rellement immuable et imperfectible4 ,qui de nous n'a observ les bizarres habitudes de la chance8 ,elle semble1 quand on la regarde s'agiter dans une petite ville ou parmi un certain nombre d'hommes qu'on ne perd pas de vue1 une sorte de desse obstine et fantasque comme un taon4 ,selon l'tre ou l'vnement auquel elle s'attache1 elle prend aussitt une personnalit et un caractre bien tranchs4 ,elle a des manies trs diverses1 mais elle est pour ainsi dire invariable en chacune d'elles4 ,suivant que l'on surprend le premier ou le second de ses gestes1 il est impossible ou facile de prvoir ce qu'elle fera par la suite4 ,divinit protenne que nulle image ne saurait entirement envelopper1 ici elle surgit inopinment1 comme un jet d'eau au milieu d'un dsert1 et disparat aprs avoir donn naissance une phmre oasis4 ,l-bas1 elle revient intervalles rguliers1 s'attroupe et s'parpille1 comme ces oiseaux migrateurs qui obissent au rythme des saisons4 ,a notre droite1 elle renverse un homme1 et ne s'en occupe plus2 notre gauche1 elle en terrasse un autre1 et s'acharne affreusement sur sa victime4 ,mais presque toujours1 qu'il s'agisse de biens ou de maux1 elle demeurera tonnamment fidle au caractre qu'elle assuma1 une fois pour toutes1 croirait-on1 dans chaque cas particulier4 ,celui-ci1 par exemple1 qui n'a pas russi la guerre1 n'y russira jamais2 celui-l perdra ou gagnera rgulirement au jeu2 un autre sera invitablement tromp2 un quatrime se verra perscut par l'eau1 le feu ou les accidents de la rue2 un cinquime se trouvera constamment heureux ou malheureux en amour1 dans les affaires d'argent1 et ainsi de suite4 ,n'est-ce pas encore1 sinon une preuve1 du moins un indice que ce n'est point hors de nous mais en nous qu'elle rgne1 et que nous la formons et la revtons d'une force cache qui n'mane que de nous8 ,parfois d'tranges revirements qui sont eux-mmes des manies issues de ses manies1 dchirent brusquement ses habitudes et dmentent son caractre1 pour le confirmer aussitt aprs dans une autre atmosphre4 ,on dit alors que la chance tourne4--,n'est-ce pas plutt l'inconscient qui volue8 ,son attention ou son habilet s'veillent-elles enfin8--,s'aperoit-il1 la longue1 que d'importants vnements se droulent dans le monde qui lui est superpos8--,acquiert-il une certaine exprience8--,un rayon d'intelligence1 un clair de volont s'infiltrent-ils en sa retraite et le prviennent-ils du danger8--,apprend-il1 au bout de nombreuses annes1 la suite de cruelles preuves1 qu'il a intrt sortir de son apathie trop confiante8 ,les malheurs du dehors viennent-ils secouer son sommeil prilleux8--,ou bien1 s'il n'a jamais ignor ce qui se passait au-dessus de sa prison1 aprs de vains et pnibles efforts1 parvient-il1 au moment de l'urgence1 pratiquer une sorte de fissure dans l'norme couche de sicles et d'indiffrence qui le spare de ses surs inconnues1 la volont et l'intelligence1 et russit-il ainsi prendre part la vie phmre dont dpend une partie de sa vie8 ,,xv ,aussi bien1 reconnaissons-le1 cette hypothse de l'inconscient ne suffit pas expliquer toutes les injustices de la chance4 ,les trois plus grandes1 qui sont les trois malheurs les plus rels qui puissent atteindre l'homme1 le frappent d'habitude ds avant sa naissance3 je veux dire la pauvret absolue1 la maladie 7notamment sous ces formes odieuses3 la misre physiologique et les infirmits incurables1 la laideur repoussante et la difformit7 et l'infriorit intellectuelle4 ,voil les trois grandes prtresses d'iniquit qui attendent et marquent l'innocence l'entre de la vie4 ,mais si leurs choix paraissent mystrieux1 la triple source o elles puisent les trois maux sans remde est peut-tre moins mystrieuse qu'on ne croit4 ,il n'est pas ncessaire de la faire remonter une volont prtablie1 des lois fatales et ternelles4 ,la premire de ces sources commence et finit son cours dans le domaine de l'homme2 et si l'on ignore pourquoi tel nat pauvre et tel autre riche1 on sait parfaitement en vertu de quelles injustices purement humaines il y a en ce monde trop de misre d'un ct et trop d'opulence de l'autre4 ,les dieux et les astres n'ont aucune part cette iniquit4 ,quant aux deux autres1 lorsqu'on leur aura enlev tout ce qu'elles doivent la pauvret1 mre de la plupart des misres physiques et morales1 lorsqu'on en aura dtourn tout ce qu'elles empruntent aux fautes antrieures des parents1 fautes qui n'avaient rien d'invitable1 il restera quelques injustices acharnes dont on ne pourra rendre compte2 mais ce reste de mystre sera bien prs de tenir dans le creux de la main du philosophe qui plus tard l'examinera plus loisir4 ,aujourd'hui1 il y a sagesse ne pas entourer notre vie de maldictions ou d'ennemis imaginaires1 ne pas l'assombrir sans certitudes suffisantes4 ,et pour la chance quotidienne1 admettons1 en attendant mieux1 que lorsque nous faisons l'histoire de notre fortune 7qui n'est pas ncessairement l'histoire de notre bonheur rel1 c'est--dire intrieur1 puisqu'il est possible d'tablir celui-ci au-dessus du hasard71 nous faisons l'histoire de notre tre inconscient4 ,c'est plus vraisemblable que de mler l'ternit1 les toiles et l'esprit de l'univers nos petites aventures2 et cela donne notre courage une meilleure allure4 ,peut-tre est-il aussi difficile de changer le caractre de notre inconscient que de modifier le cours de ,mars ou de ,vnus2 mais cela semble moins lointain et moins chimrique2 et ds que nous avons choisir entre deux probabilits1 il est de notre devoir le plus strict d'adopter celle qui entrave le moins notre espoir4 ,au surplus1 si le malheur tait rellement inluctable1 il y aurait je ne sais quelle consolation fire se dire qu'il n'mane que de nous1 que nous ne sommes pas les victimes d'une volont mchante ou les jouets d'un hasard inutile2 mais qu'en subissant plus de maux que nos frres1 nous ne faisons peut-tre que dcrire dans le temps et l'espace la forme ncessaire de notre personnalit4 ,et tant que le malheur n'attaque pas la fiert intime de l'homme1 celui-ci conserve la force de continuer la lutte et d'accomplir sa mission essentielle1 qui est de vivre avec toute l'ardeur dont il est capable1 comme si sa vie tait plus importante que toute autre aux destins de l'humanit4 ,c'est aussi plus conforme la vaste loi qui ramne en nous1 un un1 tous les dieux dont nous avions rempli le monde4 ,la plupart de ces dieux n'taient que des effets dont les causes se trouvaient en nous-mmes4 ,a mesure que nous avanons1 nous dcouvrons que beaucoup de forces qui nous dominaient et nous merveillaient ne sont que des portions mal connues de notre propre puissance1 et il est probable que cela se confirmera chaque jour davantage4 ,si rapprocher de nous1 circonscrire en nous-mmes une force inconnue n'est pas encore la vaincre1 c'est dj quelque chose que de savoir o la trouver et o l'interroger4 ,nous sommes environns de forces trs obscures1 mais celle avec qui nous avons le plus directement affaire est celle qui se trouve au foyer de notre tre4 ,toutes les autres passent par elle1 s'y donnent rendez-vous1 y rentrent1 y confluent et ne nous intressent que dans leurs rapports avec elle4 ,cette dernire force1 nous l'avons1 pour la distinguer de la foule des autres1 appele notre force inconsciente4 ,le jour o nous aurons russi tudier de plus prs cet inconscient1 ses habilets1 ses prfrences1 ses antipathies1 ses maladresses mystrieuses1 nous aurons singulirement mouss les ongles et les dents du monstre qui nous perscute sous le nom de ,chance1 de ,fortune1 de ,destin4 ,a cette heure nous le nourrissons encore comme un aveugle nourrirait le lion qui doit le dvorer4 ,bientt peut-tre1 nous verrons le lion dans sa vritable lumire1 et apprendrons alors le dompter4 ,parcourons donc1 sans nous lasser1 tous les chemins qui mnent de notre conscience notre inconscience4 ,nous arriverons ainsi tracer une sorte de sentier dans les grandes routes encore impraticables qui vont de ce qu'on voit ce qu'on ne voit pas1 de l'homme ,dieu et de l'individu l'univers4 ,au bout de ces routes se cache le secret gnral de la vie4 ,en attendant1 adoptons l'hypothse qui encourage notre vie dans cette vie universelle qui a besoin de nous pour percer ses propres nigmes1 car nous sommes ceux en qui ses secrets achvent de se cristalliser le plus rapidement1 le plus limpidement4 ,l',,avenir ,i ,il est1 certains gards1 tout fait incomprhensible que nous ne connaissions pas l'avenir4 ,il suffirait probablement d'un rien1 d'un lobe crbral dplac1 de la circonvolution de ,broca oriente de faon diffrente1 d'un mince rseau de nerfs ajout ceux qui forment notre conscience1 pour que l'avenir se droult devant nous avec la mme nettet1 avec la mme ampleur majestueuse et immuable que le pass s'tale1 non seulement l'horizon de notre vie individuelle1 mais encore de celle de l'espce laquelle nous appartenons4 ,c'est une infirmit singulire1 une limitation curieuse de notre intelligence1 qui est cause que nous ne savons pas ce qui va nous arriver1 alors que nous connaissons ce qui nous est advenu4 ,du point de vue absolu o notre imagination parvient se hausser1 bien qu'elle n'y puisse vivre1 il n'y a aucune raison pour que nous ne voyions pas ce qui n'est pas encore1 attendu que ce qui n'est pas encore par rapport nous doit forcment exister dj et se manifester quelque part4 ,sinon1 il faudrait dire que1 en ce qui concerne le ,temps1 nous formons le centre du monde1 que nous sommes les tmoins uniques qu'attendent les vnements pour avoir le droit de paratre et de compter dans l'histoire ternelle des effets et des causes4 ,il serait aussi absurde de l'affirmer pour le ,temps qu'il serait absurde de le faire pour l',espace1 cette autre forme un peu moins incomprhensible du double mystre infini dans lequel flotte toute notre vie4 ,l',espace nous est plus familier parce que les hasards de notre organisme nous mettent plus directement en rapport avec lui et le rendent plus concret4 ,nous pouvons assez librement nous y mouvoir dans un certain nombre de sens1 en avant et en arrire de nous4 ,c'est pourquoi aucun voyageur ne s'aviserait de soutenir que les villes qu'il n'a pas encore visites ne deviendront relles qu'au moment o il pntrera dans leur enceinte4 ,pourtant1 c'est peu prs ce que nous faisons quand nous nous persuadons qu'un vnement qui n'est pas encore arriv n'a pas encore d'existence4 ,,ii ,mais je n'ai pas l'intention de m'garer1 la suite de tant d'autres1 dans la plus insoluble des nigmes4 ,n'en disons pas davantage1 sinon que le ,temps est un mystre que nous avons arbitrairement divis en pass et en avenir1 pour essayer d'y comprendre quelque chose4 ,en soi1 il est peu prs certain qu'il n'est qu'un immense ,prsent1 ternel1 immobile1 o tout ce qui a eu lieu et tout ce qui aura lieu a immuablement lieu1 sans que demain1 except dans l'esprit phmre des hommes1 se distingue d'hier ou d'aujourd'hui4 ,on dirait que l'homme eut toujours le sentiment qu'une simple infirmit de son esprit le spare de l'avenir4 ,il le sait l1 vivant1 actuel et parfait1 derrire une espce de mur autour duquel il n'a cess de tourner depuis les premiers jours de sa venue sur cette terre4 ,ou plutt1 il le sent en lui1 et connu d'une partie de lui-mme1 sans que cette connaissance1 pressante et inquitante1 puisse parvenir1 travers les canaux trop troits de ses sens1 jusqu' sa conscience1 qui est le seul lieu o une connaissance acquire un nom1 une force utilisable1 et pour ainsi dire droit de cit humaine4 ,c'est seulement par lueurs1 par des infiltrations fortuites et passagres1 que les annes futures dont il est plein et dont les ralits imprieuses l'entourent de toutes parts pntrent en son cerveau4 ,il s'tonne qu'un extraordinaire hasard ait clos presque hermtiquement l'avenir ce cerveau qui y plonge tout entier1 comme un vase scell plonge sans s'y mler au profond d'une mer monstrueuse qui l'accable1 l'agace et le caresse de ses milliers de vagues4 ,de tout temps1 il essaya de trouver des crevasses dans ce mur1 de provoquer des infiltrations dans ce vase1 de percer les parois qui sparent sa raison1 qui ne sait presque rien1 de son instinct qui sait tout1 mais ne peut se servir de sa science4 ,il semble qu'il y ait plus d'une fois russi4 ,il y eut des visionnaires1 des prophtes1 des sibylles1 des pythonisses1 en qui une maladie1 un systme nerveux spontanment ou artificiellement hypertrophi1 permirent des communications insolites de s'tablir entre le conscient et l'inconscient1 entre la vie de l'individu et celle de l'espce1 entre l'homme et son dieu cach4 ,ils laissrent de cette possibilit des tmoignages aussi irrcusables qu'aucun autre tmoignage de l'histoire4 ,d'autre part1 comme ces interprtes tranges1 ces grands hystriques mystrieux1 le long des nerfs de qui circulaient et se mlaient ainsi le prsent et l'avenir1 taient rares1 on dcouvrit ou l'on crut dcouvrir des procds empiriques pour arriver dchiffrer peu prs mcaniquement l'nigme toujours prsente et irritante du futur4 ,on se flattait d'interroger de cette manire la science inconsciente des choses et des animaux4 ,de l vinrent l'interprtation du vol des oiseaux1 des entrailles des victimes1 du cours des astres1 du feu1 de l'eau1 des songes1 et tous les modes de divination que nous ont transmis les auteurs de l'antiquit4 ,,iii ,il m'a paru curieux de rechercher o en est aujourd'hui cette science de l'avenir4 ,elle n'a plus la splendeur ni l'audace d'autrefois4 ,elle ne fait plus partie de la vie publique et religieuse des nations4 ,le prsent et le pass nous rvlent tant de prodiges qu'ils suffisent amuser notre soif de merveilles4 ,absorbs par ce qui est ou ce qui fut1 nous avons peu prs renonc interroger ce qui pourrait tre ou ce qui sera4 ,cependant la vieille et vnrable science1 si profondment enracine dans l'instinct infaillible de l'homme1 n'est pas abandonne4 ,elle ne s'exerce plus au grand jour4 ,elle s'est rfugie dans les coins les plus sombres1 dans les milieux les plus vulgaires1 les plus crdules1 les plus ignorants et les plus ddaigns4 ,elle use de moyens nafs ou purils2 nanmoins elle a volu1 elle aussi1 dans une certaine mesure4 ,elle nglige la plupart des procds de la divination primitive2 elle en a trouv d'autres1 souvent bizarres1 parfois risibles1 et a su profiter de quelques dcouvertes qui ne lui taient nullement destines4 ,c'est dans ces refuges obscurs que je l'ai suivie4 ,j'ai voulu la voir1 non dans les livres1 mais l'uvre1 dans la vie relle1 et parmi les humbles fidles qui ont confiance en elle et lui demandent chaque jour un conseil ou un encouragement4 ,j'y suis all de bonne foi1 incroyant mais prt croire1 sans parti pris et sans sourire prconu1 car s'il ne faut admettre aveuglment aucun miracle1 il est pire d'aveuglment en rire2 et dans toute erreur obstine se cache d'habitude une excellente vrit qui attend l'heure de la naissance4 ,,iv ,peu de villes m'eussent offert un champ d'exprience plus vaste et plus fcond que ,paris4 ,c'est donc l que je fis mon enqute4 ,pour la commencer1 je choisis le moment o un projet1 dont la ralisation 7qui ne dpendait pas de moi seul7 devait avoir pour moi une grande importance1 se trouvait en suspens4 ,je n'entrerai pas dans le dtail de l'affaire qui1 en soi1 n'a gure d'intrt4 ,il suffira de savoir qu'il y avait autour de ce projet une foule d'intrigues et plusieurs volonts puissantes et hostiles1 en lutte contre la mienne4 ,les forces se balanaient1 et selon la logique humaine il tait impossible de prvoir o allait se fixer la victoire4 ,j'avais donc poser l'avenir des questions trs prcises1 condition ncessaire1 car si beaucoup se plaignent qu'il ne leur dise rien1 c'est souvent qu'ils l'interrogent un moment o rien ne se prpare l'horizon de leur existence4 ,j'allai successivement voir les astrologues1 les chiromanciens1 les sibylles dchues et familires qui se flattent de lire l'avenir dans les cartes1 dans le marc de caf1 dans l'inflorescence du blanc d'uf dissous dans un verre d'eau1 etc4 7,car il ne faut rien ngliger2 et si l'appareil est parfois singulier1 il arrive qu'une parcelle de vrit se dissimule sous les plus absurdes pratiques47 ,j'allai surtout voir les plus clbres de ces prophtesses1 qui1 sous le nom de somnambules1 de voyantes1 de mdiums1 etc41 savent substituer leur conscience la conscience et mme une partie de l'inconscience de ceux qui les interrogent1 et qui sont1 en somme1 les plus directes hritires des pythonisses d'autrefois4 ,je rencontrai dans ce monde dsquilibr beaucoup de fourberies1 de simulations et de grossiers mensonges4 ,mais j'eus aussi l'occasion d'y tudier de prs certains phnomnes curieux et incontestables4 ,ils ne suffisent pas dcider s'il est donn l'homme de soulever le tissu d'illusions qui lui drobe l'avenir1 mais ils jettent un jour assez trange sur ce qui se passe dans le lieu que nous croyons le plus inviolable1 je veux dire le saint des saints du ,temple enseveli1 o nos penses les plus intimes1 et les forces qui se trouvent sous elles et que nous ignorons1 entrent et sortent notre insu et cherchent ttons la mystrieuse route qui mne aux vnements futurs4 ,v ,il serait fastidieux de dire ce qui m'advint chez ces prophtes et ces voyantes4 ,je me contenterai de rapporter brivement l'une des expriences les plus curieuses4 ,du reste1 elle rsume la plupart des autres2 et la psychologie de toutes est1 peu de chose prs1 identique4 ,la voyante en question est l'une des plus clbres de ,paris4 ,elle prtend incarner1 dans son tat hypnotique1 l'esprit d'une petite fille inconnue nomme ,julia4 ,aprs m'avoir fait asseoir devant une table qui nous sparait1 elle me recommanda de tutoyer ,julia et de lui parler doucement1 comme on parle une enfant de sept ou huit ans4 ,ensuite1 ses traits1 ses yeux1 ses mains1 tout son corps se convulsa dsagrablement durant quelques secondes1 ses cheveux se dnourent2 et l'expression de sa face1 compltement change1 devint nave et purile4 ,une petite voix d'enfant1 aigu et claire1 sortit alors de ce grand corps de femme mre1 et me demanda1 en zzayant un peu3 ,qu'est-ce que tu veux8 ,tu as des ennuis8 ,est-ce pour toi1 ou pour une autre personne1 que tu viens me voir8--,c'est pour moi4--,bien2 veux-tu m'aider un peu8 ,conduis-moi par la pense l'endroit o sont tes ennuis4 ,je concentrai mon attention sur le projet qui me tenait cur1 et sur les divers acteurs du petit drame encore latent4 ,alors1 peu peu1 aprs quelques ttonnements prliminaires1 et sans que je l'aidasse ni d'un mot ni d'un geste1 elle pntra rellement dans ma pense1 y lut1 pour ainsi dire1 comme dans un livre lgrement voil1 situa trs exactement le lieu de la scne1 reconnut les personnages principaux1 et les dcrivit sommairement1 par petites touches sautillantes et enfantines1 mais bizarrement justes et prcises4--,c'est trs bien1 ,julia1 lui dis-je ce moment1 mais je sais tout cela2 ce qu'il faudrait m'apprendre1 c'est ce qui arrivera par la suite4--,ce qui arrivera1 ce qui arrivera444 ,vous voulez tous savoir ce qui arrivera2 mais c'est trs difficile444--,mais encore8444 ,comment l'affaire finira-t-elle8 ,est-ce moi qui l'emporterai8--,oui1 oui1 je vois2 n'aie pas peur1 je t'aiderai2 tu seras satisfait444--,mais l'ennemi dont tu m'as parl2 celui qui me rsiste et me veut du mal444--,non1 non1 il n'en veut pas toi3--c'est cause d'une autre personne444 ,je ne vois pas pourquoi444 ,il la dteste444 ,oh6 il la hait1 il la hait6444 ,et c'est parce que tu l'aimes bien1 qu'il ne veut pas que tu fasses pour elle ce que tu voudrais faire444 7,elle disait vrai47--,mais enfin1 insistai-je1 ira-t-il jusqu'au bout1 ne cdera-t-il point8--,oh6 ne le crains pas444 ,je vois1 il est malade2 il ne vivra pas longtemps4--,tu te trompes1 ,julia1 je l'ai vu avant-hier1 il se porte fort bien4--,non1 non1 a n'y fait rien2 il est malade444 ,cela ne se voit pas1 mais il est trs malade444 ,il doit mourir bientt444--,mais quand donc8 et comment8--,il y a du sang sur lui1 autour de lui1 partout444--,du sang8--,est-ce un duel8 7,j'avais pens1 un instant1 trouver occasion de me battre avec l'adversaire7 un accident1 un meurtre1 une vengeance8 7,c'tait un homme injuste et sans scrupules1 qui avait fait beaucoup de mal bien des gens7--,non1 non1 ne m'interroge plus1 je suis trs fatigue444 ,laisse-moi m'en aller444--,pas avant de savoir444--,non1 je ne puis rien dire444 ,je suis trop fatigue444 ,laisse-moi m'en aller444 ,sois bon1 je t'aiderai444 ,la mme crise qu'au dbut convulsa le corps o la petite voix s'tait tue2 et le masque de la quarantaine recouvrit le visage de la femme1 qui parut sortir d'un long sommeil4 ,est-il ncessaire d'ajouter que nous ne nous tions jamais vus avant cette rencontre1 et que nous nous ignorions aussi profondment que si nous fussions ns sur deux plantes diffrentes8 ,,vi ,analogues furent1 en somme1 avec des dtails moins caractristiques et moins probants1 les rsultats de la plupart des expriences o les voyantes taient sincrement endormies4 ,afin de faire une sorte de contre-preuve1 j'envoyai1 chez la femme que ,julia avait choisie pour interprte1 deux personnes dont je connaissais l'intelligence et la bonne foi4 ,comme moi1 elles avaient poser l'avenir une question importante et prcise1 que la chance ou la destine pouvaient seules rsoudre4 ,a l'une1 qui l'interrogeait sur la maladie d'un ami1 ,julia prdit la mort prochaine de cet ami3 et l'vnement vrifia sa prdiction1 bien qu'au moment o elle la fit1 la gurison part infiniment plus probable que la mort4 ,a l'autre1 qui lui demanda comment finirait un procs1 elle rpondit assez vasivement sur ce point2 par contre1 spontanment elle lui rvla l'endroit o se trouvait un objet qui avait t fort prcieux la personne qui la consultait1 mais perdu depuis si longtemps1 et si souvent cherch en vain1 que cette personne tait persuade qu'elle n'y pensait plus4 ,pour ce qui me concerne1 la prophtie de ,julia se ralisa en partie1 c'est--dire que sans que je triomphasse sur le point principal1 l'affaire s'arrangea nanmoins d'une manire satisfaisante d'autres gards4 ,quant la mort de l'adversaire1 elle n'est pas encore advenue1 et volontiers je dispense l'avenir de tenir la promesse qu'il me fit par la bouche innocente de l'enfant d'un monde inconnu4 ,,vii ,il est fort tonnant qu'on puisse ainsi pntrer dans le suprme refuge de notre tre1 et y lire mieux que nous des penses et des sentiments parfois oublis ou repousss1 mais toujours vivaces1 ou encore informuls4 ,il est vraiment dconcertant qu'un tranger aille plus loin que nous dans notre propre cur4 ,cela rpand une lumire singulire sur la nature de notre vie intime4 ,nous avons beau nous garder1 nous renfermer en nous1 notre conscience n'est pas tanche1 elle fuit1 elle ne nous appartient pas2 et s'il faut des circonstances spciales pour qu'un autre s'y installe et en prenne possession1 il est nanmoins certain que dans la vie normale1 notre for intrieur1 comme on l'a appel avec l'intuition profonde que l'on trouve souvent dans l'tymologie des mots1 est une sorte de forum1 de march spirituel1 o la plupart de ceux qui y ont affaire vont et viennent leur gr1 plongent le regard et choisissent les vrits d'une faon tout autre1 et beaucoup plus librement que nous ne l'avions cru jusqu' ce jour4 ,mais laissons ce point qui n'est pas l'objet de notre tude4 ,ce que je voudrais dmler dans les prdictions de ,julia1 c'est la part d'inconnu trangre moi-mme4 ,alla-t-elle au del de ce que je savais8 ,je ne le crois pas4 ,quand elle me parla de l'heureuse issue de l'affaire1 c'tait en somme l'issue que je prvoyais1 qui pouvait1 la rigueur1 satisfaire la partie goste et grossire de mon instinct1 bien que ma volont1 fidle un devoir lmentaire1 ft dcide tout sacrifier plutt que de se sparer de ce devoir pour lui prfrer un misrable triomphe personnel4 ,il est donc remarquable que dans les communications de ce genre1 la voix la plus secrte de l'instinct se fasse entendre bien plus nettement que celle de la volont la mieux dtermine4 ,aussi bien quand elle m'annona la mort de l'adversaire1 elle ne faisait que rvler un secret dsir de ce mme instinct1 un de ces dsirs lches et honteux que nous nous cachons nous-mmes et qui ne s'lvent pas jusqu' notre pense4 ,il n'y aurait rellement prophtie que si1 contre toute attente1 contre toute vraisemblance1 cette mort survenait d'ici peu4 ,mais alors mme qu'elle surviendrait prochainement1 ce ne serait pas1 je crois1 la pythie qui aurait pntr l'avenir1 mais moi1 mon instinct1 mon tre inconscient qui aurait prvu un vnement auquel il se trouvait li4 ,elle aurait lu dans le ,temps1 non pas absolument et comme dans un livre universel o tout ce qui doit avoir lieu est inscrit1 mais par moi1 travers moi1 dans mon intuition particulire1 et n'aurait fait que traduire ce que mon inconscience ne pouvait dire ma pense4 ,il en fut de mme1 j'imagine1 pour les deux personnes qui l'allrent consulter4 ,celle qui elle prdit la mort d'un ami avait probablement1 malgr l'assurance que la raison donnait l'amiti1 la conviction intime1 naturelle ou divinatrice1 mais nergiquement touffe1 que le malade succomberait1 et c'est cette conviction que la somnambule dcouvrit parmi les doux espoirs qui s'efforaient de la tromper4 ,quant la seconde1 qui retrouva inopinment un objet gar1 il est difficile de connatre assez exactement l'tat d'esprit d'autrui pour dcider s'il y eut double vue ou simplement ressouvenir4 ,celui qui avait perdu l'objet ignorait-il absolument en quel lieu et dans quelles circonstances il l'avait perdu8 ,il affirme que oui1 qu'il n'en avait jamais eu la moindre notion1 qu'au contraire1 il tait persuad que l'objet avait t non pas gar1 mais drob1 et qu'il n'avait cess de souponner un de ses domestiques4 ,mais il est possible que sans que son intelligence1 son moi veill y ft attention1 la partie inconsciente et comme endormie de lui-mme et fort bien remarqu et se rappelt l'endroit o l'objet avait t dpos4 ,ds lors1 par un miracle non moins surprenant1 mais d'un autre ordre1 la voyante aurait retrouv et rveill le souvenir latent et presque animal1 et l'aurait amen la lumire humaine qu'il avait vainement tent de rejoindre4 ,,viii ,en serait-il ainsi de toutes les prdictions8 ,les prophties des grands prophtes1 les oracles des sibylles1 des pythies1 des pythonisses se seraient-ils contents de reflter1 de traduire et d'lever ainsi au monde intelligible l'instinctive clairvoyance des individus ou des peuples qui les coutaient8 ,que chacun accepte la rponse ou l'hypothse que lui suggre sa propre exprience4 ,j'ai donn la mienne avec la simplicit et la sincrit que demande une question de la nature#d4 #d ,d'autres sujets de mon enqute m'ont donn des rsultats moins curieux mais parfois d'une nature analogue4 ,j'ai visit1 par exemple1 un certain nombre de chiromanciens2 et1 en voyant les appartements somptueux de plusieurs de ces prophtes de la main qui ne me rvlaient que des niaiseries1 7je fais nanmoins une exception honorable71 j'admirais dj la navet de leur clientle1 lorsqu'un ami me signala1 dans une ruelle aux environs du ,mont-de-,pit1 la demeure du praticien qui1 selon lui1 avait le mieux cultiv et dvelopp les grandes traditions de la science de ,desbarolles et de d',arpentigny4 ,je trouvai au sixime tage d'une affreuse maison-fourmilire1 dans une soupente qui servait la fois de salon et de chambre coucher1 un vieil homme sans prtention1 doux et vulgaire1 dont les phrases tenaient plus du concierge que du prophte4 ,je n'en obtins pas grand'chose3 mais1 quelques personnes plus nerveuses que je menai chez lui1 notamment deux ou trois femmes dont je connaissais suffisamment le pass et le caractre1 il rvla avec une prcision assez tonnante les proccupations de leur esprit et de leur cur1 discerna fort adroitement les principales courbes de leur existence1 s'arrta aux carrefours o leur destine avait rellement dvi ou hsit1 dcouvrit certaines particularits frappantes1 exactes1 presque anecdotiques 7voyages1 amours1 influences subies1 accidents7 en un mot1 et tout en tenant compte de la sorte d'auto-suggestion qui fait que notre imagination plus ou moins enflamme au contact du mystre1 prcise immdiatement le plus informe indice1 il leur traa de leur prsent et de leur pass1 sur un plan un peu conventionnel et symbolique1 un schme bien arrt o elles taient obliges de reconnatre1 malgr leur mfiance1 le sillage spcial de leur vie4 ,pour ce qui est de ses prdictions1 je dois dire qu'aucune ne se ralisa4 ,assurment1 il y avait dans ses intuitions quelque chose de plus que des concidences heureuses4 ,c'tait1 apparemment1 un degr moindre1 une sorte de communication nerveuse d'inconscient inconscient1 du mme ordre que chez la somnambule4 ,j'ai rencontr le mme phnomne chez une liseuse de marc de caf2 mais avec des manifestations plus hasardeuses1 plus incertaines1 c'est pourquoi je ne m'y arrterai pas4 ,il est1 je le rpte1 presque incroyable que nous ne sachions point l'avenir4 ,je m'imagine que nous sommes en face de lui comme en face d'un pass oubli4 ,nous pourrions essayer de nous en souvenir4 ,quelques faits insinuent que cela n'est pas impossible4 ,il s'agirait d'inventer ou de retrouver le chemin de cette mmoire qui nous prcde4 ,je conois que nous n'ayons pas qualit pour connatre d'avance les bouleversements des lments1 le destin des plantes1 de la terre1 des empires1 des peuples et des races4 ,cela ne nous touche pas directement1 et nous ne le savons dans le pass que grce aux artifices de l'histoire4 ,mais ce qui nous regarde1 ce qui est notre porte1 ce qui doit se drouler dans la petite sphre d'annes1 scrtion de notre organisme spirituel1 qui nous enveloppe dans le ,temps1 comme leur coquille ou leur cocon enveloppe dans l',espace le mollusque ou l'insecte1 cela1 et tous les vnements extrieurs qui s'y rapportent1 est probablement inscrit dans cette sphre4 ,en tout cas1 il serait beaucoup plus naturel qu'il l'y ft1 qu'il n'est comprhensible qu'il ne l'y soit pas4 ,il y a l des ralits en lutte avec une illusion2 et rien ne nous empche de croire qu'ici1 comme partout ailleurs1 les ralits ne finissent par vaincre l'illusion4 ,les ralits1 c'est ce qui nous arrivera1 tant dj arriv dans l'histoire qui surplombe la ntre1 dans l'histoire immobile et surhumaine de l'univers4 ,l'illusion1 c'est le voile opaque tram de ces fils phmres appels hier1 aujourd'hui et demain1 que nous tissons sur ces ralits4 ,mais il n'est pas indispensable que tout notre tre demeure ternellement dupe de cette illusion4 ,on peut mme se demander si notre extraordinaire inaptitude connatre une chose aussi simple1 aussi incontestable1 aussi parfaite et aussi ncessaire que l'avenir1 ne serait pas l'un des plus grands sujets d'tonnement de l'habitant d'une autre toile qui nous visiterait4 ,aujourd'hui1 cela nous parat si profondment impossible que nous avons peine nous imaginer comment la ralit certaine de l'avenir rfuterait les objections que nous lui faisons au nom de l'illusion organique de notre esprit4 ,nous lui disons par exemple3 si1 au moment d'entreprendre une affaire1 nous pouvions savoir que l'issue en sera malheureuse1 nous ne l'entreprendrions pas2 et1 ds lors1 puisqu'il doit tre crit quelque part1 dans le ,temps1 avant notre interrogation1 que l'affaire n'aura pas lieu attendu que nous y renoncerons1 nous ne saurions prvoir l'issue de ce qui n'aura pas eu de commencement1 etc4 ,pour ne pas nous garer dans cette voie qui nous mnerait en des lieux o rien ne nous appelle1 il nous suffira de nous dire que l'avenir1 comme tout ce qui existe1 est probablement plus cohrent et plus logique que la logique de notre imagination1 et que toutes nos hsitations et nos incertitudes seront comprises dans ses prvisions4 ,du reste1 soyons persuads que la marche des vnements ne dvierait gure si nous la connaissions d'avance4 ,d'abord1 ne sauraient l'avenir ou une partie de l'avenir1 que ceux qui voudraient se donner la peine de l'apprendre2 comme ne savent le pass ou une partie de leur propre prsent que ceux qui ont le courage et l'intelligence de l'interroger4 ,nous nous adapterions promptement aux leons de cette science nouvelle1 de mme que nous nous sommes adapts celles de l'histoire4 ,nous ferions bientt la part des maux auxquels nous nous pourrions drober1 et celle des maux invitables4 ,les plus sages amoindriraient pour eux le total de ceux-ci1 et les autres iraient au-devant d'eux comme ils vont maintenant au-devant de beaucoup de dsastres certains et qu'il est facile de prdire4 ,la somme de nos dboires serait un peu diminue1 mais moins que nous ne l'esprons2 car dj notre raison sait prvoir une portion de notre avenir1 sinon avec l'vidence matrielle que nous rvons1 du moins avec une certitude morale souvent satisfaisante2 et nous remarquons que la plupart des hommes ne tirent gure profit de ces prvisions si faciles4 ,ils ngligeraient les conseils de l'avenir1 comme ils entendent1 sans les suivre1 les avis du pass4 ,,fin ,,table ,,des ,,mati,,res ,pages4 ,la ,justice #a ,l'volution du ,mystre #ajc ,le ,rgne de la ,matire #aga ,le ,pass #bja ,la ,chance #bbi ,l',avenir #bhe ,paris4--,l4 ,,maretheux1 imprimeur1 #a1 rue ,cassette4--#aeje4