,,maurice ,,maeterlink ,l',,intelligence ,,des ,,fleurs ,,deuxi,,me ,,mille ,,paris ,,biblioth,,que-,,charpentier ,,eug,,ne ,,fasquelle1 ,,diteur #aa1 ,,rue ,,de ,,grenelle1 #aa #aijg ,l',,intelligence ,,des ,,fleurs ,,ouvrages ,,du ,m,,me ,,auteur ,,le ,,tr,,sor ,,des ,,humbles 7,mercure de ,france74 7#ac dition7 #c fr4 #ej ,,la ,,sagesse ,,et ,,la ,,destin,e 7#bf mille74 7,fasquelle1 dit47 #c fr4 #ej ,,la ,,vie ,,des ,,abeilles 7#cb mille74 7,fasquelle1 dit47 #c fr4 #ej ,,monna ,,vanna1 pice en #c actes 7#bd mille74 7,fasquelle1 dit47 #b fr4 ,,joyzelle1 pice en #e actes 7#aj mille74 7,fasquelle1 dit47 #c fr4 #ej ,,le ,,temple ,,enseveli 7#af mille74 7,fasquelle74 #c fr4 #ej ,,th,,tre4 7,lacomblez1 diteur ,bruxelles1 ,belgique7 #c vol4 #c fr4 #ej ,l',,ornement ,,des ,,noces ,,spirituelles1 de ,ruysbrck l',admirable1 traduit du flamand et prcd d'une ,introduction4 7,lacomblez1 dit47 #e fr4 ,,les ,,disciples ,a ,,sa,s ,,et ,,les ,,fragments ,,de ,,novalis1 traduits de l'allemand et prcds d'une ,introduction4 7,lacomblez1 dit47 #e fr4 ,,serres ,,chaudes 7posies74 7,lacomblez1 dit47 #c fr4 ,,album ,,de ,,douze ,,chansons4 7,stock1 dit47 #aj fr4 ,,le ,,double ,,jardin 7#ab mille74 7,fasquelle7 #c fr4 #ej ,b--#fibj4--;,impr4 ,,motteroz et ,,martinet1 #g1 rue ,saint-,benot1 ,paris4 ,tous droits rservs4 ,il a t tir de cet #ae exemplaires numrots sur papier du ,japon et #de exemplaires numrots sur papier de ,hollande4 ,l',,intelligence ,,des ,,fleurs ,i ,je veux simplement rappeler ici quelques faits connus de tous les botanistes4 ,je n'ai fait aucune dcouverte1 et mon modeste apport se rduit quelques observations lmentaires4 ,je n'ai pas1 cela va sans dire1 l'intention de passer en revue toutes les preuves d'intelligence que nous donnent les plantes4 ,ces preuves sont innombrables1 continuelles1 surtout parmi les fleurs1 o se concentre l'effort de la vie vgtale vers la lumire et vers l'esprit4 ,s'il se rencontre des plantes et des fleurs maladroites ou malchanceuses1 il n'en est point qui soient entirement dnues de sagesse et d'ingniosit4 ,toutes s'vertuent l'accomplissement de leur uvre2 toutes ont la magnifique ambition d'envahir et de conqurir la surface du globe en y multipliant l'infini la forme d'existence qu'elles reprsentent4 ,pour atteindre ce but1 elles ont1 raison de la loi qui les enchane au sol1 vaincre des difficults bien plus grandes que celles qui s'opposent la multiplication des animaux4 ,aussi1 la plupart ont-elles recours des ruses1 des combinaisons1 une machinerie1 des piges1 qui1 sous le rapport de la mcanique1 de la balistique1 de l'aviation1 de l'observation des insectes1 par exemple1 prcdrent souvent les inventions et les connaissances de l'homme4 ,,ii ,il serait superflu de retracer le tableau des grands systmes de la fcondation florale3 le jeu des tamines et du pistil1 la sduction des parfums1 l'appel des couleurs harmonieuses et clatantes1 l'laboration du nectar1 absolument inutile la fleur1 et qu'elle ne fabrique que pour attirer et retenir le librateur tranger1 le messager d'amour1 abeille1 bourdon1 mouche1 papillon1 phalne1 qui doit lui apporter le baiser de l'amant lointain1 invisible1 immobile444 ,ce monde vgtal qui nous parat si paisible1 si rsign1 o tout semble acceptation1 silence1 obissance1 recueillement1 est au contraire celui o la rvolte contre la destine est la plus vhmente et la plus obstine4 ,l'organe essentiel1 l'organe nourricier de la plante1 sa racine1 l'attache indissolublement au sol4 ,s'il est difficile de dcouvrir1 parmi les grandes lois qui nous accablent1 celle qui pse le plus lourdement nos paules1 pour la plante1 il n'y a pas de doute3 c'est la loi qui la condamne l'immobilit depuis sa naissance jusqu' sa mort4 ,aussi sait-elle mieux que nous1 qui dispersons nos efforts1 contre quoi d'abord s'insurger4 ,et l'nergie de son ide fixe qui monte des tnbres de ses racine pour s'organiser et s'panouir dans la lumire de sa fleur1 est un spectacle incomparable4 ,elle se tend tout entire dans un mme dessein3 chapper par le haut la fatalit du bas2 luder1 transgresser la lourde et sombre loi1 se dlivrer1 briser l'troite sphre1 inventer ou invoquer des ailes1 s'vader le plus loin possible1 vaincre l'espace o le destin renferme1 se rapprocher d'un autre rgne1 pntrer dans un monde mouvant et anim444 ,qu'elle y parvienne1 n'est-ce pas aussi surprenant que si nous russissions vivre hors du temps qu'un autre destin nous assigne1 ou nous introduire dans un univers libr des lois les plus pesantes de la matire8 ,nous verrons que la fleur donne l'homme un prodigieux exemple d'insoumission1 de courage1 de persvrance et d'ingniosit4 ,si nous avions mis soulever diverses ncessits qui nous crasent1 celles1 par exemple1 de la douleur1 de la vieillesse et de la mort1 la moiti de l'nergie qu'a dploye telle petite fleur de nos jardins1 il est permis de croire que notre sort serait trs diffrent de ce qu'il est4 ,,iii ,ce besoin de mouvement1 cet apptit d'espace1 chez la plupart des plantes1 se manifeste la fois dans la fleur et dans le fruit4 ,il s'explique aisment dans le fruit2 ou1 en tout cas1 n'y dcle qu'une exprience1 une prvoyance moins complexe4 ,au rebours de ce qui a lieu dans le rgne animal1 et cause de la terrible loi d'immobilit absolue1 le premier et le pire ennemi de la graine1 c'est la souche paternelle4 ,nous sommes dans un monde bizarre1 o les parents1 incapables de se dplacer1 savent qu'ils sont condamns affamer ou touffer leurs rejetons4 ,toute semence qui tombe au pied de l'arbre ou de la plante est perdue ou germera dans la misre4 ,de l l'immense effort pour secouer le joug et conqurir l'espace4 ,de l les merveilleux systmes de dissmination1 de propulsion1 d'aviation1 que nous trouvons de toutes parts dans la fort et dans la plaine2 entre autres1 pour ne citer en passant que quelques-uns des plus curieux3 l'hlice arienne ou samare de l'rable1 la bracte du ,tilleul1 la machine planer du ,chardon1 du ,pissenlit1 du ,salsifis2 les ressorts dtonnants de l',euphorbe1 l'extraordinaire poire gicler de la ,momordique1 les crochets laine des riophiles2 et mille autres mcanismes inattendus et stupfiants1 car il n'est1 pour ainsi dire1 aucune semence qui n'ait invent de toutes pices quelque procd bien elle pour s'vader de l'ombre maternelle4 ,on ne saurait croire1 en effet1 si l'on n'a quelque peu pratiqu la ,botanique1 ce qu'il se dpense d'imagination et de gnie dans toute cette verdure qui rjouit nos yeux4 ,regardez1 par exemple1 la jolie marmite graines du ,mouron rouge1 les cinq valves de la ,balsamine1 les cinq capsules dtente du ,granium1 etc4 ,n'oubliez pas d'examiner1 l'occasion1 la vulgaire tte de ,pavot qu'on trouve chez tous les herboristes4 ,il y a1 dans cette bonne grosse tte1 une prudence1 une prvoyance dignes des plus grands loges4 ,on sait qu'elle renferme des milliers de petites graines noires extrmement menues4 ,il s'agit de dissminer cette semence le plus adroitement et le plus loin possible4 ,si la capsule qui la contient se fendait1 tombait ou s'ouvrait par le bas1 la prcieuse poudre noire ne formerait qu'un tas inutile au pied de la tige4 ,mais elle ne peut sortir que par des ouvertures perces tout en haut de l'enveloppe4 ,celle-ci1 une fois mre1 se penche sur son pdoncule1 encense au moindre souffle et sme1 littralement1 avec le geste mme du semeur1 les graines dans l'espace4 99 99 99 99 99 ,parlerai-je des graines qui prvoient leur dissmination par les oiseaux et qui1 pour les tenter1 se blottissent1 comme le ,gui1 le ,genvrier1 le ,sorbier1 etc41 au fond d'une enveloppe sucre8 ,il y a l un tel raisonnement1 une telle entente des causes finales1 qu'on n'ose gure insister de peur de renouveler les naves erreurs de ,bernardin de ,saint-,pierre4 ,pourtant les faits ne s'expliquent pas autrement4 ,l'enveloppe sucre est aussi inutile la graine que le nectar1 qui attire les abeilles1 l'est la fleur4 ,l'oiseau mange le fruit parce qu'il est sucr et avale en mme temps la graine qui est indigestible4 ,l'oiseau s'envole et rend peu prs1 telle qu'il l'a reue1 la semence dbarrasse de sa gaine et prte germer loin des dangers du lieu natal4 ,,iv ,mais revenons des combinaisons plus simples4 ,cueillez au bord de la route1 dans la premire touffe venue1 un brin d'herbe quelconque2 et vous surprendrez l'uvre une petite intelligence indpendante1 inlassable1 imprvue4 ,voici deux pauvres plantes rampantes que vous avez mille fois rencontres dans vos promenades1 car on les trouve en tous lieux et jusque dans les coins les plus ingrats o s'est gare une pince d'humus4 ,ce sont deux varits de ,luzernes 7,medicago7 sauvages1 deux mauvaises herbes au sens le plus modeste de ce mot4 ,l'une porte une fleur rougetre1 l'autre une houppette jaune de la grosseur d'un pois4 ,a les voir se glisser et se dissimuler dans le gazon1 parmi les orgueilleuses gramines1 on ne se clouterait jamais qu'elles ont1 bien avant l'illustre gomtre et physicien de ,syracuse1 dcouvert et tent d'appliquer1 non pas l'lvation des liquides1 mais l'aviation1 les tonnantes proprits de la vis d',archimde4 ,elles logent donc leurs graines en de lgres spirales1 trois ou quatre rvolutions1 admirablement construites1 comptant bien ainsi ralentir leur chute et1 par consquent1 avec l'aide du vent1 prolonger leur voyage arien4 ,l'une d'elles1 la jaune1 a mme perfectionn l'appareil de la rouge en garnissant les bords de la spirale d'un double rang de pointes1 dans l'intention vidente de l'accrocher au passage1 soit aux vtements des promeneurs1 soit la laine des animaux4 ,il est clair qu'elle espre joindre les avantages de l'riophilie1 c'est--dire de la dissmination des graines par les moutons1 les chvres1 les lapins1 etc41 ceux de l'anmophilie ou dissmination par le vent4 ,le plus touchant1 dans tout ce grand effort1 c'est qu'il est inutile4 ,les pauvres ,luzernes rouges et jaunes se sont trompes4 ,leurs remarquables vis ne leur servent de rien4 ,elles ne pourraient fonctionner que si elles tombaient d'une certaine hauteur1 du fate d'un grand arbre ou d'une altire gramine2 mais1 construites au ras de l'herbe1 peine ont-elles fait un quart de tour1 qu'elles touchent dj terre4 ,nous avons l un curieux exemple des erreurs1 des ttonnements1 des expriences et des petits mcomptes1 assez frquents1 de la nature3 car il faut ne l'avoir gure tudie pour affirmer que la nature ne se trompe jamais4 ,remarquons1 en passant1 que d'autres varits de ,luzernes1 sans parler du ,trfle1 autre lgumineuse papilionace qui se confond presque avec celle dont nous nous occupons ici1 n'ont pas adopt ces appareils d'aviation1 et s'en tiennent la mthode primitive de la gousse4 ,chez l'une d'elles1 la ,medicago aurantiaca1 on saisit trs nettement la transition de la gousse contourne l'hlice4 ,une autre varit1 la ,medicago scutellata1 arrondit cette hlice en forme de boule1 etc4 ,il semble donc que nous assistions au passionnant spectacle d'une espce en travail d'invention1 aux essais d'une famille qui n'a pas encore fix sa destine et cherche la meilleure faon d'assurer l'avenir4 ,n'est-ce peut-tre pas au cours de cette recherche1 qu'ayant t due par la spirale1 la ,luzerne jaune y ajouta les pointes ou crochets laine1 se disant1 non sans raison1 que puisque son feuillage attire les brebis1 il est invitable et juste que celles-ci assument le souci de sa descendance8 ,et n'est-ce pas1 enfin1 grce ce nouvel effort et cette bonne ide que la ,luzerne fleurs jaunes est infiniment plus rpandue que sa plus robuste cousine qui porte des fleurs rouges8 ,v ,ce n'est pas seulement dans la graine ou la fleur1 mais dans la plante entire1 tiges1 feuilles1 racines1 que l'on dcouvre1 si l'on veut bien s'incliner un instant sur leur humble travail1 maintes traces d'une intelligence avise et vivante4 ,rappelez-vous les magnifiques efforts vers la lumire des branches contraries1 ou l'ingnieuse et courageuse lutte des arbres en danger4 ,pour moi1 je n'oublierai jamais l'admirable exemple d'hrosme que me donnait l'autre jour1 en ,provence1 dans les sauvages et dlicieuses gorges du ,loup1 tout embaumes de violettes1 un norme ,laurier centenaire4 ,on lisait aisment sur son tronc tourment et pour ainsi dire convulsif1 tout le drame de sa vie tenace et difficile4 ,un oiseau ou le vent1 matres des destines1 avait port la graine au flanc du roc tombant pic comme un rideau de fer2 et l'arbre tait n l1 deux cents mtres au-dessus du torrent1 inaccessible et solitaire1 parmi les pierres ardentes et striles4 ,ds les premires heures1 il avait envoy les aveugles racines la longue et pnible recherche de l'eau prcaire et de l'humus4 ,mais ce n'tait que le souci hrditaire d'une espce qui connat l'aridit du ,midi4 ,la jeune tige avait rsoudre un problme bien plus grave et plus inattendu3 elle partait d'un plan vertical1 en sorte que son front1 au lieu de monter vers le ciel1 penchait sur le gouffre4 ,il avait donc fallu1 malgr le poids croissant des branches1 redresser le premier lan1 couder1 opinitrement1 au ras du roc1 le tronc dconcert1 et maintenir ainsi1--comme un nageur qui renverse la tte1--par une volont1 une tension1 une contraction incessantes1 toute droite dans l'azur1 la lourde couronne de feuilles4 ,ds lors1 autour de ce nud vital1 s'taient concentrs toutes les proccupations1 toute l'nergie1 tout le gnie conscient et libre de la plante4 ,le coude monstrueux1 hypertrophi1 rvlait une une les inquitudes successives d'une sorte de pense qui savait profiter des avertissements que lui donnaient les pluies et les temptes4 ,d'anne en anne1 s'alourdissait le dme de feuillage1 sans autre souci que de s'panouir dans la lumire et la chaleur1 tandis qu'un chancre obscur rongeait profondment le bras tragique qui le soutenait dans l'espace4 ,alors1 obissant je ne sais quel ordre de l'instinct1 deux solides racines1 deux cbles chevelus1 sortis du tronc plus de deux pieds au-dessus du coude1 taient venus amarrer celui-ci la paroi de granit4 ,avaient-ils vraiment t voqus par la dtresse1 ou bien1 attendaient-ils1 peut-tre prvoyants1 depuis les premiers jours1 l'heure aigu du pril pour redoubler leur aide8 ,n'tait-ce qu'un hasard heureux8 ,quel il humain assistera jamais ces drames muets et trop longs pour notre petite vie,a8 ,,vi ,parmi les vgtaux qui donnent les preuves les plus frappantes d'initiative1 les plantes qu'on pourrait appeler animes ou sensibles auraient droit une tude dtaille4 ,je me contenterai de rappeler les effarouchements dlicieux de la ,sensitive1 la ,mimosa pudique que nous connaissons tous4 ,d'autres herbes mouvements spontans sont plus ignores2 les ,hdysares1 notamment1 entre lesquelles l',hdysarium gyrans ou ,sainfoin oscillant1 s'agite d'une faon bien surprenante4 ,cette petite lgumineuse1 originaire du ,bengale1 mais souvent cultive dans nos serres1 excute une sorte de danse perptuelle et complique en l'honneur de la lumire4 ,ses feuilles se divisent en trois folioles1 l'une large et terminale1 les deux autres troites et plantes la naissance de la premire4 ,chacune de ces folioles est anime d'un mouvement propre et diffrent4 ,elles vivent dans une agitation rythmique1 presque chronomtrique et incessante4 ,elles sont tellement sensibles la clart que leur danse s'alentit ou s'acclre selon que les nuages voilent ou dcouvrent le coin de ciel qu'elles contemplent4 ,ce sont1 comme on voit1 de vritables photomtres2 et bien avant l'invention de ,crook1 des othoscopes naturels4 ,,vii ,mais ces plantes1 auxquelles il faudrait ajouter les ,rossolis1 les ,diones et bien d'autres1 sont dj des tres nerveux dpassant un peu la crte mystrieuse et probablement imaginaire qui spare le rgne vgtal de l'animal4 ,il n'est pas ncessaire de monter jusque-l1 et l'on trouve autant d'intelligence et presque autant de spontanit visible1 l'autre extrmit du monde qui nous occupe1 dans les bas-fonds o la plante se distingue peine du limon ou de la pierre3 j'entends parler de la fabuleuse tribu des ,cryptogames1 qu'on ne peut tudier qu'au microscope4 ,c'est pourquoi nous la passerons sous silence1 bien que le jeu des spores du ,champignon1 de la ,fougre et surtout de la ,prle ou ,queue-de-rat1 soit d'une dlicatesse1 d'une ingniosit incomparable4 ,mais parmi les plantes aquatiques1 habitantes des vases et des boues originelles1 s'oprent de moins secrtes merveilles4 ,comme la fcondation de leurs fleurs ne peut se faire sous l'eau1 chacune d'elles a imagin un systme diffrent pour que le pollen puisse se dissminer sec4 ,ainsi les ,zostres1 c'est--dire le vulgaire ,varech dont on fait des matelas1 renferment soigneusement leur fleur dans une vritable cloche plongeur2 les ,nnuphars envoient la leur s'panouir la surface de l'tang1 l'y maintiennent et l'y nourrissent sur un interminable pdoncule qui s'allonge ds que s'lve le niveau de l'eau4 ,le faux ,nnuphar 7,villarsia nymphoides71 n'ayant pas de pdoncule allongeable1 lche tout simplement les siennes qui montent et crvent comme des bulles4 ,la ,macre ou ,chtaigne d'eau 7,trapa natans7 les munit d'une sorte de vessie gonfle d'air2 elles montent1 s'ouvrent1 puis1 la fcondation accomplie1 l'air de la vessie est remplac par un liquide mucilagineux plus lourd que l'eau1 et tout l'appareil redescend dans la vase o mriront les fruits4 ,le systme de l',utriculaire est encore plus compliqu4 ,voici comme le dcrit ,m4 ,h4 ,bocquillon dans ,la ,vie des ,plantes3 ,ces plantes1 communes dans les tangs1 les fosss1 les mares1 les flaques d'eau des tourbires1 ne sont pas visibles en hiver2 elles reposent sur la vase4 ,leur tige allonge1 grle1 tranante1 est garnie de feuilles rduites des filaments ramifis4 ,a l'aisselle des feuilles ainsi transformes1 on remarque une sorte de petite poche pyriforme1 dont l'extrmit suprieure et aigu est munie d'une ouverture4 ,cette ouverture porte une soupape qui ne peut s'ouvrir que du dehors en dedans2 les bords en sont garnis de poils ramifis2 l'intrieur de la poche est tapiss d'autres petits poils scrteurs qui lui donnent l'aspect du velours4 ,lorsque le moment de la floraison est arriv1 les petites outres axillaires se remplissent d'air2 plus cet air tend s'chapper1 mieux il ferme la soupape4 ,en dfinitive1 il donne la plante une grande lgret spcifique et l'amne la surface de l'eau4 ,c'est alors seulement que s'panouissent ces charmantes petites fleurs jaunes qui simulent de bizarres petits museaux aux lvres plus ou moins renfles1 dont le palais est stri de lignes oranges ou ferrugineuses4 ,pendant les mois de juin1 juillet1 aot1 elles montrent leurs fraches couleurs au milieu des dtritus vgtaux1 s'levant gracieusement au-dessus de l'eau bourbeuse4 ,mais la fcondation s'est effectue1 le fruit se dveloppe1 les rles changent2 l'eau ambiante pse sur la soupape des utricules1 l'enfonce1 se prcipite dans la cavit1 alourdit la plante et la force redescendre dans la vase4 ,n'est-il pas curieux de voir ramasses en ce petit appareil immmorial quelques-unes des plus fcondes et des plus rcentes inventions humaines3 le jeu des valves ou des soupapes1 la pression des liquides et de l'air1 le principe d',archimde tudi et utilis8 ,comme le fait observer l'auteur que nous venons de citer1 l'ingnieur qui le premier attacha au btiment coul fond un appareil de flottage1 ne se doutait gure qu'un procd analogue tait en usage depuis des milliers d'annes4 ,dans un monde que nous croyons inconscient et dnu d'intelligence1 nous nous imaginons d'abord que la moindre de nos ides cre des combinaisons et des rapports nouveaux4 ,a examiner les choses de plus prs1 il parat infiniment probable qu'il nous est impossible de crer quoi que ce soit4 ,derniers venus sur cette terre1 nous retrouvons simplement ce qui a toujours exist2 nous refaisons comme des enfants merveills la route que la vie avait faite avant nous4 ,il est du reste fort naturel et rconfortant qu'il en soit ainsi4 ,mais nous reviendrons sur ce point4 ,,viii ,nous ne pouvons quitter les plantes aquatiques sans rappeler brivement la vie de la plus romanesque d'entre elles3 la lgendaire ,vallisnre ou ,vallisnrie1 une ,hydrocharide dont les noces forment l'pisode le plus tragique de l'histoire amoureuse des fleurs4 ,la ,vallisnre est une herbe assez insignifiante1 qui n'a rien de la grce trange du ,nnuphar ou de certaines chevelures sous-marines4 ,mais on dirait que la nature a pris plaisir mettre en elle une belle ide4 ,toute l'existence de la petite plante se passe au fond de l'eau1 dans une sorte de demi-sommeil1 jusqu' l'heure nuptiale o elle aspire une vie nouvelle4 ,alors1 la fleur femelle droule lentement la longue spirale de son pdoncule1 monte1 merge1 vient planer et s'panouir la surface de l'tang4 ,d'une souche voisine1 les fleurs mles qui l'entrevoient travers l'eau ensoleille1 s'lvent leur tour1 pleines d'espoir1 vers celle qui se balance1 les attend1 les appelle dans un monde magique4 ,mais arrives mi-chemin1 elles se sentent brusquement retenues3 leur tige1 source mme de leur vie1 est trop courte2 elles n'atteindront jamais le sjour de lumire1 le seul o se puisse accomplir l'union des tamines et du pistil4 ,est-il dans la nature inadvertance ou preuve plus cruelle8 ,imaginez le drame de ce dsir1 l'inaccessible que l'on touche1 la fatalit transparente1 l'impossible sans obstacle visible6444 ,il serait insoluble comme notre propre drame sur cette terre2 mais voici que s'y mle un lment inattendu4 ,les mles avaient-ils le pressentiment de leur dception8 ,toujours est-il qu'ils ont renferm dans leur cur une bulle d'air1 comme on renferme dans son me une pense de dlivrance dsespre4 ,on dirait qu'ils hsitent un instant2 puis1 d'un effort magnifique1--le plus surnaturel que je sache dans les fastes des insectes et des fleurs1--pour s'lever jusqu'au bonheur1 ils rompent dlibrment le lien qui les attache l'existence4 ,ils s'arrachent leur pdoncule1 et d'un incomparable lan1 parmi des perles d'allgresse1 leurs ptales viennent crever la surface des eaux4 ,blesss mort mais radieux et libres1 ils flottent un moment aux cts de leurs insoucieuses fiances2 l'union s'accomplit1 aprs quoi les sacrifis s'en vont prir la drive1 tandis que l'pouse dj mre clt sa corolle o vit leur dernier souffle1 enroule sa spirale et redescend dans les profondeurs pour y mrir le fruit du baiser hroque4 ,faut-il ternir ce joli tableau1 rigoureusement exact mais vu du ct de la lumire1 en le regardant galement du ct de l'ombre8 ,pourquoi pas8 ,il y a parfois du ct de l'ombre des vrits tout aussi intressantes que du ct de la lumire4 ,cette dlicieuse tragdie n'est parfaite que lorsqu'on considre l'intelligence1 les aspirations de l'espce4 ,mais si l'on observe les individus1 on les verra souvent s'agiter maladroitement et contre-sens dans ce plan idal4 ,tantt les fleurs mles monteront la surface quand il n'y a pas encore de fleurs pistilles dans le voisinage4 ,tantt1 lorsque l'eau basse leur permettrait de rejoindre aisment leurs compagnes1 elles n'en rompront pas moins1 machinalement et inutilement1 leur tige4 ,nous constatons ici1 une fois de plus1 que tout le gnie rside dans l'espce1 la vie ou la nature2 et que l'individu est peu prs stupide4 ,chez l'homme seul il y a mulation relle entre les deux intelligences1 tendance de plus en plus prcise1 de plus en plus active une sorte d'quilibre qui est le grand secret de notre avenir4 ,,ix ,les plantes parasites nous offriraient galement de singuliers et malicieux spectacles1 telle cette tonnante ,grande ,cuscute qu'on appelle vulgairement ,teigne ou ,barbe de moine4 ,elle n'a pas de feuilles1 et peine sa tige a-t-elle atteint quelques centimtres de longueur1 qu'elle abandonne volontairement ses racines1 pour s'enrouler autour de la victime qu'elle a choisie et dans laquelle elle enfonce ses suoirs4 ,ds lors1 elle vit exclusivement aux dpens de sa proie4 ,il est impossible de tromper sa perspicacit1 elle refusera tout soutien qui ne lui plat pas1 et ira chercher1 assez loin s'il le faut1 la tige de ,chanvre1 de ,houblon1 de ,luzerne ou de ,lin qui convient son temprament et ses gots4 ,cette ,grande ,cuscute appelle naturellement notre attention sur les plantes grimpantes1 qui ont des murs trs remarquables et dont il faudrait dire un mot4 ,du reste1 ceux d'entre nous qui ont quelque peu vcu la campagne ont eu maintes fois l'occasion d'admirer l'instinct1 la sorte de vision qui dirige les vrilles de la ,vigne vierge ou du ,volubilis1 vers le manche d'un rteau ou d'une bche pos contre un mur4 ,dplacez le rteau1 et le lendemain la vrille se sera compltement retourne et l'aura retrouv4 ,schopenhauer1 dans son trait3 ,ueber den ,willen in der ,natur1 au chapitre consacr la physiologie des plantes1 rsume sur ce point et sur plusieurs autres une foule d'observations et d'expriences qu'il serait trop long de rapporter ici4 ,j'y renvoie donc le lecteur2 il y trouvera l'indication de nombreuses sources et rfrences4 ,ai-je besoin d'ajouter que depuis cinquante ou soixante ans1 ces sources se sont trangement multiplies et qu'au surplus1 la matire est presque inpuisable8 ,entre tant d'inventions1 de ruses1 de prcautions diverses1 citons encore1 titre d'exemples1 la prudence de l',hyosride rayonnante 7,hyoseris radiata71 petite plante fleurs jaunes1 assez semblable au ,pissenlit1 et qu'on trouve frquemment sur les vieux murs de la ,riviera4 ,afin d'assurer la fois la dissmination et la stabilit de sa race1 elle porte en mme temps deux espces de graines3 les unes se dtachent facilement et sont munies d'ailes pour se livrer au vent1 tandis que les autres qui en sont dpourvues1 demeurent prisonnires dans l'inflorescence et ne sont libres que lorsque celle-ci se dcompose4 ,le cas de la ,lampourde pineuse 7,xanthium spinosum7 nous montre quel point sont bien conus et russissent effectivement certains systmes de dissmination4 ,cette ,lampourde est une affreuse mauvaise herbe hrisse de pointes barbares4 ,il n'y a pas bien longtemps1 elle tait inconnue dans l',europe occidentale1 et personne1 naturellement1 n'avait song l'y acclimater4 ,elle doit ses conqutes aux crochets qui garnissent les capsules de ses fruits et qui s'agriffent la toison des animaux4 ,originaire de la ,russie1 elle nous est arrive dans les ballots de laine imports du fond des steppes de la ,moscovie1 et l'on pourrait suivre sur la carte les tapes de cette grande migratrice qui s'annexa un nouveau monde4 ,la ,silne d',italie 7,silene ,italica71 petite fleur blanche et nave qu'on trouve en abondance sous les oliviers1 a fait travailler sa pense dans une autre direction4 ,apparemment trs craintive1 trs susceptible1 pour viter la visite d'insectes incommodes et indlicats1 elle garnit ses tiges de poils glanduleux d'o suinte une liqueur visqueuse et o se prennent si bien les parasites que les paysans du ,midi utilisent la plante comme attrape-mouches dans leurs maisons4 ,certaines espces de ,silnes ont d'ailleurs ingnieusement simplifi le systme4 ,comme c'est surtout les fourmis qu'elles redoutent1 elles ont trouv qu'il suffisait1 pour les empcher de passer1 de disposer sous le nud de chaque tige un large anneau gluant4 ,c'est exactement ce que font les jardiniers quand ils tracent autour du tronc des pommiers afin d'arrter l'ascension des chenilles1 un anneau de goudron4 ,ceci nous mnerait tudier les moyens de dfense des plantes4 ,m4 ,henri ,coupin1 dans un excellent livre de vulgarisation3 ,les ,plantes originales1 auquel je renvoie le lecteur qui dsire de plus amples dtails1 examine quelques-unes de ces armes bizarres4 ,il y a d'abord la passionnante question des pines1 au sujet desquelles un lve de la ,sorbonne1 ,m4 ,lothelier1 a fait de trs curieuses expriences1 qui prouvent que l'ombre et l'humidit tendent supprimer les parties piquantes des vgtaux4 ,par contre1 plus le lieu o elle crot est aride et brl de soleil1 plus la plante se hrisse et multiplie ses dards1 comme si elle comprenait que presque seule survivante parmi les rocs dserts ou sur le sable calcin1 il est ncessaire qu'elle redouble nergiquement sa dfense contre un ennemi qui n'a plus le choix de sa proie4 ,il est en outre remarquable que1 cultives par l'homme1 la plupart des plantes pines abandonnent peu peu leurs armes1 remettant le soin de leur salut au protecteur surnaturel qui les adopte dans son clos,b4 ,certaines plantes1 entre autres les ,borragines remplacent les pines par des poils trs durs4 ,d'autres1 comme l',ortie1 y ajoutent le poison4 ,d'autres1 le ,granium1 la ,menthe1 la ,rue1 etc41 pour carter les animaux1 s'imprgnent d'odeurs fortes4 ,mais les plus tranges sont celles qui se dfendent mcaniquement4 ,je ne citerai que la ,prle qui s'entoure d'une vritable armure de grains de ,silex microscopiques4 ,du reste1 presque toutes les ,gramines1 afin de dcourager la gloutonnerie des limaces et des escargots1 introduisent de la chaux dans leurs tissus4 ,x ,avant d'aborder l'tude des appareils compliqus que ncessite la fcondation croise1 parmi les milliers de crmonies nuptiales en usage dans nos jardins1 mentionnons les ides ingnieuses de quelques fleurs trs simples o les poux naissent1 s'aiment et meurent dans la mme corolle4 ,on connat suffisamment le type du systme3 les tamines,c ou organes mles1 gnralement frles et nombreuses1 sont ranges autour du pistil robuste et patient4 ,mariti et uxores uno eodemque thalamo gaudent1 dit dlicieusement le grand ,linn4 ,mais la disposition1 la forme1 les habitudes de ces organes varient de fleur en fleur1 comme si la nature avait une pense qui ne peut encore se fixer1 ou une imagination qui se fait son point d'honneur de ne jamais se rpter4 ,souvent le pollen1 quand il est mr1 tombe tout naturellement du haut des tamines sur le pistil2 mais1 bien souvent aussi1 pistil et tamines sont de mme taille1 ou celles-ci sont trop loignes1 ou le pistil est deux fois plus grand qu'elles4 ,ce sont alors des efforts infinis pour se joindre4 ,tantt1 comme dans l',ortie1 les tamines1 au fond de la corolle1 se tiennent accroupies sur leur tige4 ,au moment de la fcondation1 celle-ci se dtend telle qu'un ressort1 et l'anthre ou sac pollen qui la surmonte lance un nuage de poussire sur le stigmate4 ,tantt1 comme chez l'pine-vinette1 pour que l'hymen ne puisse s'accomplir que durant les belles heures d'un beau jour1 les tamines1 loignes du pistil1 sont maintenues contre les parois de la fleur par le poids de deux glandes humides2 le soleil parat1 vapore le liquide1 et les tamines dlestes se prcipitent sur le stigmate4 ,ailleurs c'est autre chose3 ainsi chez les ,primevres1 les femelles sont tour tour plus longues ou plus petites que les mles4 ,dans le ,lis1 la ,tulipe1 etc41 l'pouse1 trop lance1 fait ce qu'elle peut pour recueillir et fixer le pollen4 ,mais le systme le plus original et le plus fantaisiste est celui de la ,rue 7,ruta graveolens71 une herbe mdicinale assez malodorante1 de la bande mal fame des emmnagogues4 ,les tamines1 tranquilles et dociles dans la corolle jaune1 attendent1 ranges en cercle autour du gros pistil trapu4 ,a l'heure conjugale1 obissant l'ordre de la femme qui fait apparemment une sorte d'appel nominal1 l'un des mles s'approche et touche le stigmate1 puis viennent le troisime1 le cinquime1 le septime1 le neuvime mle1 jusqu' ce que tout le rang impair ait donn4 ,ensuite1 c'est dans le rang pair1 le tour du deuxime1 du quatrime1 du sixime1 etc4 ,c'est bien l'amour au commandement4 ,cette fleur qui sait compter me paraissait si extraordinaire que je n'en ai pas cru1 d'abord1 les botanistes et que j'ai tenu vrifier plus d'une fois son sentiment des nombres avant d'oser le confirmer4 ,j'ai constat qu'elle se trompe assez rarement4 ,il serait abusif de multiplier ces exemples4 ,une simple promenade dans les champs ou les bois permettra de faire sur ce point mille observations aussi curieuses que celles que rapportent les botanistes4 ,mais1 avant de clore ce chapitre1 je tiens signaler une dernire fleur2 non qu'elle tmoigne d'une imagination bien extraordinaire1 mais pour la grce dlicieuse et facilement saisissable de son geste d'amour4 ,c'est la ,nigelle de ,damas 7,nigella damascena7 dont les noms vulgaires sont charmants3 ,cheveux de ,vnus1 ,diable dans le buisson1 ,belle aux cheveux dnous1 etc41 efforts heureux et touchants de la posie populaire pour dcrire une petite plante qui lui plat4 ,on la trouve1 cette plante1 l'tat sauvage1 dans le ,midi1 au bord des routes et sous les oliviers1 et dans le ,nord on la cultive assez souvent dans les jardins un peu dmods4 ,la fleur est d'un bleu tendre1 simple comme une fleurette de primitif1 et les ,cheveux de ,vnus1 les cheveux dnous1 sont les feuilles emmles1 tnues et lgres qui entourent la corolle d'un buisson de verdure vaporeuse4 ,a la naissance de la fleur1 les cinq pistils1 extrmement longs1 se tiennent troitement groups au centre de la couronne d'azur1 comme cinq reines vtues de robes vertes1 altires1 inaccessibles4 ,autour d'elles se presse sans espoir la foule innombrable de leurs amants1 les tamines1 qui n'arrivent pas la hauteur de leurs genoux4 ,alors1 au sein de ce palais de turquoises et de saphirs1 dans le bonheur des jours d't1 commence le drame sans paroles et sans dnouement que l'on puisse prvoir1 de l'attente impuissante1 inutile1 immobile4 ,mais les heures s'coulent1 qui sont les annes de la fleur2 l'clat de celle-ci se ternit1 des ptales se dtachent1 et l'orgueil des grandes reines1 sous le poids de la vie semble enfin s'inflchir4 ,a un moment donn1 comme si elles obissaient au mot d'ordre secret et irrsistible de l'amour qui juge l'preuve suffisante1 d'un mouvement concert et symtrique1 comparable aux harmonieuses paraboles d'un quintuple jet d'eau qui retombe dans sa vasque1 toutes ensemble se penchent la renverse et viennent gracieusement cueillir1 aux lvres de leurs humbles amants1 la poudre d'or du baiser nuptial4 ,,xi ,l'imprvu1 comme on voit1 abonde ici4 ,il y aurait donc crire un gros livre sur l'intelligence des plantes1 comme ,romanes en fit un sur l'intelligence des animaux4 ,mais cette esquisse n'a nullement la prtention de devenir un manuel de ce genre2 j'y veux simplement attirer l'attention sur quelques vnements intressants qui se passent ct de nous1 dans ce monde o nous nous croyons un peu trop vaniteusement privilgis4 ,ces vnements ne sont pas choisis1 mais pris titre d'exemples1 au hasard des observations et des circonstances4 ,au demeurant1 j'entends1 en ces brves notes1 m'occuper avant tout de la fleur1 car c'est en elle qu'clatent les plus grandes merveilles4 ,j'carte pour l'instant les fleurs carnivores1 ,drosras1 ,npenths1 ,sarracnies1 etc41 qui touchent au rgne animal et demanderaient une tude spciale et dveloppe1 pour ne m'attacher qu' la fleur vraiment fleur1 la fleur proprement dite1 que l'on croit insensible et inanime4 ,afin de sparer les faits des thories1 parlons d'elle comme si elle avait prvu et conu la manire des hommes1 ce qu'elle a ralis4 ,nous verrons plus loin ce qu'il faut lui laisser1 ce qu'il convient de lui reprendre4 ,en ce moment1 la voil seule en scne1 comme une princesse magnifique doue de raison et de volont4 ,il est indniable qu'elle en parat pourvue2 et pour l'en dpouiller1 il faut avoir recours de bien obscures hypothses4 ,elle est donc l1 immobile sur sa tige1 abritant dans un tabernacle clatant les organes reproducteurs de la plante4 ,il semble qu'elle n'aie qu' laisser s'accomplir1 au fond de ce tabernacle d'amour1 l'union mystrieuse des tamines et du pistil4 ,et beaucoup de fleurs y consentent4 ,mais pour beaucoup d'autres se pose1 gros d'affreuses menaces1 le problme1 normalement insoluble1 de la fcondation croise4 ,a la suite de quelles expriences innombrables et immmoriales ont-elles reconnu que l'auto-fcondation1 c'est--dire la fcondation du stigmate par le pollen tomb des anthres qui l'entourent dans la mme corolle1 entrane rapidement la dgnrescence de l'espce8 ,elles n'ont rien reconnu1 ni profit d'aucune exprience1 nous dit-on4 ,la force des choses limina tout simplement et peu peu les graines et les plantes affaiblies par l'auto-fcondation4 ,bientt1 ne subsistrent que celles qu'une anomalie quelconque1 par exemple la longueur exagre du pistil inaccessible aux anthres1 empchait qu'elles se fcondassent elles-mmes4 ,ces exceptions survivant seules1 travers mille pripties1 l'hrdit fixa finalement l'uvre du hasard1 et le type normal disparut4 ,,xii ,nous verrons plus loin ce qu'clairent ces explications4 ,pour le moment1 sortons encore une fois dans le jardin ou dans la plaine1 afin d'tudier de plus prs deux ou trois inventions curieuses du gnie de la fleur4 ,et dj1 sans nous loigner de la maison1 voici1 hante des abeilles1 une touffe odorante qu'habite un mcanicien trs habile4 ,il n'est personne1 mme parmi les moins rustiques1 qui ne connaisse la bonne ,sauge4 ,c'est une ,labie sans prtention2 elle porte une fleur trs modeste qui s'ouvre nergiquement1 comme une gueule affame1 afin de happer au passage les rayons du soleil4 ,on en trouve d'ailleurs un grand nombre de varits1 qui1 dtail curieux1 n'ont pas toutes adopt ou pouss la mme perfection le systme de fcondation que nous allons examiner4 ,mais je ne m'occupe ici que de la ,sauge la plus commune1 celle qui recouvre en ce moment1 comme pour clbrer le passage du ,printemps1 de draperies violettes1 tous les murs de mes terrasses d'oliviers4 ,je vous assure que les balcons des grands palais de marbre qui attendent les rois1 n'eurent jamais dcoration plus luxueuse1 plus heureuse1 plus odorante4 ,on croit saisir les parfums mmes des clarts du soleil lorsqu'il est le plus chaud1 lorsque sonne midi444 ,pour en venir aux dtails1 le stigmate ou organe femelle est donc renferm dans la lvre suprieure1 qui forme une sorte de capuchon1 o se trouvent galement les deux tamines ou organes mles4 ,afin d'empcher qu'elles ne fcondent le stigmate qui partage le mme pavillon nuptial1 ce stigmate est deux fois plus long qu'elles1 de sorte qu'elles n'ont aucun espoir de l'atteindre4 ,du reste1 pour viter tout accident1 la fleur s'est faite protnandre1 c'est--dire que les tamines mrissent avant le pistil1 si bien que lorsque la femelle est apte concevoir1 les mles ont dj disparu4 ,il faut donc qu'une force extrieure intervienne pour accomplir l'union en transportant un pollen tranger sur le stigmate abandonn4 ,un certain nombre de fleurs1 les anmophiles1 s'en remettent au vent de ce soin4 ,mais la ,sauge1 et c'est le cas le plus gnral1 est entomophile1 c'est--dire qu'elle aime les insectes et ne compte que sur la collaboration de ceux-ci4 ,du reste1 elle n'ignore point1--car elle sait bien des choses1--qu'elle vit dans un monde o il convient de ne s'attendre aucune sympathie1 aucune aide charitable4 ,elle ne perdra donc pas sa peine faire d'inutiles appels la complaisance de l'abeille4 ,l'abeille1 comme tout ce qui lutte contre la mort sur notre terre1 n'existe que pour soi et pour son espce1 et ne se soucie nullement de rendre service aux fleurs qui la nourrissent4 ,comment l'obliger d'accomplir malgr elle1 ou du moins son insu1 son office matrimonial8 ,voici le merveilleux pige d'amour imagin par la ,sauge3 tout au fond de sa tente de soie violette1 elle distille quelques gouttes de nectar2 c'est l'appt4 ,mais1 barrant l'accs du liquide sucr1 se dressent deux tiges parallles1 assez semblables aux arbres pivotants d'un pont-levis hollandais4 ,tout en haut de chaque tige se trouve une grosse ampoule1 l'anthre1 qui dborde de pollen2 en bas1 deux ampoules plus petites servent de contrepoids4 ,quand l'abeille pntre dans la fleur1 pour atteindre le nectar1 elle doit pousser de la tte les petites ampoules4 ,les deux tiges1 qui pivotent sur un axe1 basculent aussitt1 et les anthres suprieures viennent toucher les flancs de l'insecte qu'ils couvrent de poussire fcondante4 ,aussitt l'abeille sortie1 les pivots formant ressorts ramnent le mcanisme sa position primitive1 et tout est prt fonctionner lors d'une nouvelle visite4 ,cependant1 ce n'est l que la premire moiti du drame3 la suite se droule dans un autre dcor4 ,en une fleur voisine1 o les tamines viennent de se fltrir1 entre en scne le pistil qui attend le pollen4 ,il sort lentement du capuchon1 s'allonge1 s'incline1 se recourbe1 se bifurque1 de manire barrer son tour l'entre du pavillon4 ,allant au nectar1 la tte de l'abeille passe librement sous la fourche suspendue1 mais celle-ci vient lui frler le dos et les flancs1 exactement aux points que touchrent les tamines4 ,le stigmate bifide absorbe avidement la poussire argente et l'imprgnation s'accomplit4 ,il est du reste facile1 en introduisant dans la fleur un brin de paille ou le bout d'une allumette1 de mettre en branle l'appareil et de se rendre compte de la combinaison et de la prcision touchantes et merveilleuses de tous ses mouvements4 ,les varits de la ,sauge sont trs nombreuses1 on en compte environ cinq cents1 et je vous fais grce de la plupart de leurs noms scientifiques qui ne sont pas toujours lgants3 ,salvia ,pratensis1 ,officinalis 7celle de nos potagers71 ,horminum1 ,horminoides1 ,glutinosa1 ,sclarea1 ,rmeri1 ,azurea1 ,pitcheri1 ,splendens 7la magnifique ,sauge carlate de nos corbeilles71 etc4 ,il ne s'en trouve peut-tre pas une seule qui n'ait modifi quelque dtail du mcanisme que nous venons d'examiner4 ,les unes1 et c'est1 je crois1 un perfectionnement discutable1 ont doubl1 parfois tripl la longueur du pistil1 de telle faon qu'il sort non seulement du capuchon1 mais vient amplement se recourber en panache devant l'entre de la fleur4 ,elles vitent ainsi le danger1 la rigueur possible1 de la fcondation du stigmate par les anthres loges dans le mme capuchon1 mais1 par contre1 il se peut faire1 si la protnandrie n'est pas rigoureuse1 que l'abeille1 au sortir de la fleur1 dpose sur ce stigmate le pollen des anthres avec lesquelles il cohabite4 ,d'autres1 dans le mouvement de bascule1 font diverger davantage les anthres1 qui1 de cette manire1 frappent avec plus de prcision les flancs de l'animal4 ,d'autres enfin n'ont pas russi agencer1 ajuster toutes les parties de la mcanique4 ,je trouve1 par exemple1 non loin de mes ,sauges violettes1 prs du puits1 sous une touffe de ,lauriers-roses1 une famille fleurs blanches teintes de lilas ple4 ,on n'y dcouvre ni projet ni trace de bascule4 ,les tamines et le stigmate encombrent ple-mle le milieu de la corolle4 ,tout y semble livr au hasard et dsorganis4 ,je ne doute pas qu'il ne soit possible1 qui runirait les trs nombreuses varits de cette ,labie1 de reconstituer toute l'histoire1 de suivre toutes les tapes de l'invention1 depuis le dsordre primitif de la ,sauge blanche que j'ai sous les yeux1 jusqu'aux derniers perfectionnements de la ,sauge officinale4 ,qu'est-ce dire8 ,le systme est-il encore l'tude dans la tribu aromatique8 ,en est-on toujours la priode de la mise au point et des essais1 comme pour la vis d',archimde dans la famille du ,sainfoin8 ,n'y a-t-on pas encore unanimement reconnu l'excellence de la bascule automatique8 ,tout ne serait donc pas immuable et prtabli1 on discuterait1 on exprimenterait donc dans ce monde que nous croyons fatalement1 organiquement routinier,d8 ,,xiii ,quoi qu'il en soit1 la fleur de la plupart des ,sauges offre donc une lgante solution du grand problme de la fcondation croise4 ,mais de mme que1 parmi les hommes1 une invention nouvelle est aussitt reprise1 simplifie1 amliore par une foule de petits chercheurs infatigables1 dans le monde des fleurs qu'on pourrait appeler mcaniques1 le brevet de la ,sauge a t tourn et1 en maints dtails1 trangement perfectionn4 ,une assez vulgaire ,scrofularine1 la ,pdiculaire des bois 7,pedicularis sylvatica71 que vous avez srement rencontre dans les parties ombrages des boqueteaux et des bruyres1 y a apport des modifications extrmement ingnieuses4 ,la forme de la corolle est peu prs pareille celle de la ,sauge2 le stigmate et les deux anthres sont tous trois logs dans le capuchon suprieur4 ,seule la petite boule humide du stigmate dpasse le capuchon1 tandis que les anthres y demeurent strictement prisonnires4 ,dans ce tabernacle soyeux1 les organes des deux sexes sont donc trs l'troit1 et mme en contact immdiat2 nanmoins1 grce un dispositif tout diffrent de celui de la ,sauge1 l'auto-fcondation est absolument impossible4 ,en effet1 les anthres forment deux ampoules pleines de poudre2 ces ampoules qui n'ont chacune qu'une ouverture sont juxtaposes de manire que ces ouvertures concidant1 s'obturent rciproquement4 ,elles sont maintenues de force l'intrieur du capuchon1 sur leurs tiges replies qui forment ressort1 par deux sortes de dents4 ,l'abeille ou le bourdon qui pntre dans la fleur pour y puiser le nectar1 carte ncessairement ces dents2 aussitt libres1 les ampoules surgissent1 se projettent au dehors et s'abattent sur le dos de l'insecte4 ,mais l ne s'arrtent pas le gnie et la prvoyance de la fleur4 ,comme le fait observer ,h4 ,mller1 qui le premier tudia compltement le prodigieux mcanisme de la ,pdiculaire1 si les tamines frappaient l'insecte en conservant leur disposition relative1 pas un grain de pollen n'en sortirait1 puisque leurs orifices se bouchent rciproquement4 ,mais un artifice aussi simple qu'ingnieux vient bout de la difficult4 ,la lvre infrieure de la corolle1 au lieu d'tre symtrique et horizontale1 est irrgulire et oblique1 au point qu'un ct est plus haut que l'autre de quelques millimtres4 ,le bourdon pos dessus ne peut avoir lui-mme qu'une position incline4 ,il en rsulte que sa tte ne heurte que l'une aprs l'autre les saillies de la corolle4 ,c'est donc successivement aussi que se produit le dclenchement des tamines1 et l'une1 puis l'autre1 viennent frapper l'insecte1 leur orifice libre1 et l'asperger de poussire fcondante4 ,quand le bourdon passe ensuite une autre fleur1 il la fconde invitablement1 car1 dtail omis dessein1 ce qu'il rencontre tout d'abord en poussant sa tte l'entre de la corolle1 c'est le stigmate qui le frle1 juste l'endroit o il va1 l'instant d'aprs1 tre atteint par le choc des tamines1 l'endroit prcisment o l'ont dj touch les tamines de la fleur qu'il vient de quitter4 ,,xiv ,on pourrait multiplier indfiniment ces exemples1 chaque fleur a son ide1 son systme1 son exprience acquise qu'elle met profit4 ,a examiner de prs leurs petites inventions1 leurs procds divers1 on se rappelle ces passionnantes expositions de machines-outils1 o le gnie mcanique de l'homme rvle toutes ses ressources4 ,mais notre gnie mcanique date d'hier2 tandis que la mcanique florale fonctionne depuis des milliers d'annes4 ,lorsque la fleur fit son apparition sur notre terre1 il n'y avait autour d'elle aucun modle qu'elle pt imiter2 il a fallu qu'elle tirt tout de son propre fond4 ,a l'poque o nous en tions encore la massue1 l'arc1 au flau d'armes1 aux jours relativement rcents o nous imaginmes le rouet1 la poulie1 le palan1 le blier1 au temps1--c'tait pour ainsi dire l'anne dernire1--o nos chefs-d'uvre taient la catapulte1 l'horloge et le mtier tisser1 la ,sauge avait faonn les arbres pivotants et les contrepoids de sa bascule de prcision1 et la ,pdiculaire ses ampoules obtures comme pour une exprience scientifique1 les dclenchements successifs de ses ressorts et la combinaison de ses plans inclins4 ,qui donc1 il y a moins de cent ans1 se doutait des proprits de l'hlice que l'rable et le ,tilleul utilisent depuis la naissance des arbres4 ,quand parviendrons-nous construire un parachute ou un aviateur aussi rigide1 aussi lger1 aussi subtil et aussi sr que celui du ,pissenlit8 ,quand trouverons-nous le secret de tailler dans un tissu aussi fragile que la soie des ptales1 un ressort aussi puissant que celui qui projette dans l'espace le pollen dor du ,gent d',espagne8 ,et la ,momordique ou ,pistolet de ,dames dont je citais le nom au commencement de cette petite tude1 qui nous dira le mystre de sa force miraculeuse8 ,connaissez-vous la ,momordique8 ,c'est une humble ,cucurbitace1 assez commune le long du littoral mditerranen4 ,son fruit charnu qui ressemble un petit concombre est dou d'une vitalit1 d'une nergie inexplicables4 ,si peu qu'on le touche1 au moment de sa maturit1 il se dtache subitement de son pdoncule par une contraction convulsive1 et lance travers l'ouverture produite par l'arrachement1 ml de nombreuses graines1 un jet mucilagineux1 d'une si prodigieuse puissance qu'il emporte la semence quatre ou cinq mtres de la plante natale4 ,le geste est aussi extraordinaire que si nous parvenions1 proportion garde1 nous vider d'un seul mouvement spasmodique et envoyer tous nos organes1 nos viscres et notre sang un demi-kilomtre de notre peau ou de notre squelette4 ,du reste1 un grand nombre de graines usent en balistique de procds et utilisent des sources d'nergie qui nous sont plus ou moins inconnues4 ,rappelez-vous1 par exemple1 les crpitements du ,colza et du ,gent2 mais l'un des grands matres de l'artillerie vgtale c'est l'purge4 ,l'purge est une ,euphorbiace de nos climats1 une grande mauvaise herbe assez ornementale1 qui dpasse souvent la taille de l'homme4 ,en ce moment1 j'ai sur ma table1 trempant dans un verre d'eau1 une branche d'purge4 ,elle porte des baies trilobes et verdtres qui renferment les graines4 ,de temps en temps1 une de ces baies clate avec fracas1 et les graines doues d'une vitesse initiale prodigieuse frappent de tous cts les meubles et les murs4 ,si l'une d'elles vous atteint au visage1 vous croirez tre piqu par un insecte1 tant est extraordinaire la force de pntration de ces minuscules semences grosses comme des ttes d'pingle4 ,examinez la baie1 cherchez les ressorts qui l'animent1 vous ne trouverez pas le secret de cette force2 elle est aussi invisible que celle de nos nerfs4 ,le ,gent d',espagne 7,spartium ,junceum7 a non seulement des cosses1 mais des fleurs ressort4 ,peut-tre avez-vous remarqu l'admirable plante4 ,c'est le plus superbe reprsentant de cette puissante famille des ,gents1 pre la vie1 pauvre1 sobre1 robuste1 que ne rebute aucune terre1 aucune preuve4 ,il forme le long des sentiers et dans les montagnes du ,midi1 d'normes boules touffues1 parfois hautes de trois mtres1 qui de mai juin1 se couvrent d'une magnifique floraison d'or pur1 dont les parfums mls ceux de son habituel voisin1 le ,chvrefeuille1 talent sous la fureur d'un soleil calcaire1 des dlices qu'on ne peut dfinir qu'en voquant des roses clestes1 des sources lysennes1 des fracheurs et des transparences d'toiles au creux de grottes bleues444 ,la fleur de ce ,gent1 comme celle de toutes les ,lgumineuses papilionaces1 ressemble la fleur des pois de nos jardins2 et ses ptales infrieurs souds en peron de galre enferment hermtiquement les tamines et le pistil4 ,tant qu'elle n'est pas mre1 l'abeille qui l'explore la trouve impntrable4 ,mais ds qu'arrive pour les fiancs captifs l'heure de la pubert1 sous le poids de l'insecte qui se pose1 l'peron s'abaisse1 la chambre d'or clate voluptueusement1 projetant au loin1 avec force1 sur le visiteur1 sur les fleurs prochaines1 un nuage de poudre lumineuse1 qu'un large ptale dispos en auvent1 rabat1 par surcrot de prcautions1 sur le stigmate qu'il s'agit d'imprgner4 ,,xv ,ceux qui voudraient tudier fond tous ces problmes1 je les renvoie aux ouvrages de ,christian-,konrad ,sprengel1 qui le premier1 et ds #agic1 dans son curieux travail3 ,das entdeckte ,geheimniss der ,natur1 analysa les fonctions des diffrents organes chez les ,orchides2 puis aux livres de ,charles ,darwin1 du docteur ,h4 ,mller de ,lippstadt1 de ,hildebrandt1 de l',italien ,delpino1 de ,hooker1 de ,robert ,brown et de bien d'autres4 ,c'est parmi les ,orchides que nous trouverons les manifestations les plus parfaites et les plus harmonieuses de l'intelligence vgtale4 ,en ces fleurs tourmentes et bizarres1 le gnie de la plante atteint ses points extrmes et vient percer d'une flamme insolite la paroi qui spare les rgnes4 ,du reste1 il ne faut pas que ce nom d',orchides nous gare et nous fasse croire qu'il ne s'agit ici que de fleurs rares et prcieuses1 de ces reines de serres qui semblent rclamer les soins de l'orfvre plutt que ceux du jardinier4 ,notre flore indigne et sauvage1 qui comprend toutes nos modestes ,mauvaises herbes1 compte plus de vingt-cinq espces d',orchides1 parmi lesquelles1 justement1 se rencontrent les plus ingnieuses et les plus compliques4 ,c'est elles que ,charles ,darwin a tudies dans son livre3 ,de la ,fcondation des ,orchides par les insectes1 qui est l'histoire merveilleuse des plus hroques efforts de l'me de la fleur4 ,il ne saurait tre question de rsumer ici1 en quelques lignes1 cette abondante et ferique biographie4 ,nanmoins1 puisque nous nous occupons de l'intelligence des fleurs1 il est ncessaire de donner une ide suffisante des procds et des habitudes mentales de celle qui l'emporte sur toutes dans l'art d'obliger l'abeille ou le papillon faire exactement ce qu'elle dsire1 dans la forme et le temps prescrits4 ,,xvi ,il n'est pas facile de faire comprendre1 sans figures1 le mcanisme extraordinairement complexe de l',orchide2 j'essayerai nanmoins d'en donner une ide suffisante1 l'aide de comparaisons plus ou moins approximatives1 tout en vitant autant que possible l'emploi des termes techniques1 tels que rtinacle1 labellum1 rostellum1 pollinies1 etc41 qui n'voquent aucune image prcise chez les personnes peu familires avec la ,botanique4 ,prenons l'une des ,orchides les plus rpandues dans nos contres1 l',orchis maculata1 par exemple1 ou plutt1 car elle est un peu plus grande et par consquent d'observation plus facile1 l',orchis latifolia1 l',orchis larges feuilles1 vulgairement appele ,pentecte4 ,c'est une plante vivace qui atteint de trente soixante centimtres de hauteur4 ,elle est assez commune dans les bois et les prairies humides1 et porte un thyrse de petites fleurs rostres qui s'panouissent en mai et en juin4 ,la fleur type de nos ,orchides reprsente assez exactement une gueule fantastique et bante de dragon chinois4 ,la lvre infrieure trs allonge et pendante1 en forme de tablier dentel ou dchiquet1 sert de pied--terre ou de reposoir l'insecte4 ,la lvre suprieure s'arrondit en une sorte de capuchon qui abrite les organes essentiels2 tandis qu'au dos de la fleur1 ct du pdoncule1 s'abaisse une espce d'peron ou de long cornet pointu qui renferme le nectar4 ,chez la plupart des fleurs1 le stigmate ou organe femelle est une petite houppe plus ou moins visqueuse qui1 patiente1 au bout d'une tige fragile1 attend la venue du pollen4 ,dans l',orchide1 cette installation classique est devenue mconnaissable4 ,au fond de la gueule1 la place qu'occupe la luette dans la gorge1 se trouvent deux stigmates troitement souds1 au-dessus desquels s'lve un troisime stigmate modifi en un organe extraordinaire4 ,il porte son sommet une sorte de pochette1 ou plus exactement de demi-vasque qu'on appelle le rostellum4 ,cette demi-vasque est pleine d'un liquide visqueux1 dans lequel trempent deux minuscules boulettes d'o sortent deux courtes tiges charges leur extrmit suprieure d'un paquet de grains de pollen soigneusement ficel4 ,voyons maintenant ce qui se produit lorsqu'un insecte pntre dans la fleur4 ,il se pose sur la lvre infrieure1 tale pour le recevoir1 et1 attir par l'odeur du nectar1 cherche atteindre1 tout au fond1 le cornet qui le contient4 ,mais le passage est1 dessein1 trs rtrci2 et sa tte en s'avanant heurte forcment la demi-vasque4 ,aussitt celle-ci1 attentive au moindre choc1 se dchire suivant une ligne convenable1 et met nu les deux boulettes enduites du liquide visqueux4 ,ces dernires en contact immdiat avec le crne du visiteur s'y attachent et s'y collent solidement1 de faon que1 lorsque l'insecte quitte la fleur1 il les emporte et1 avec elles1 les deux tiges qu'elles soutiennent et que terminent les paquets de pollen ficels4 ,voil donc l'insecte coiff de deux cornes droites1 en forme de bouteille ,champagne4 ,artisan inconscient d'une uvre difficile1 il visite une fleur voisine4 ,si ses cornes demeuraient rigides1 elles iraient simplement frapper de leurs paquets de pollen les paquets de pollen dont les pieds trempent dans la vasque vigilante1 et du pollen qui se mlerait au pollen ne natrait aucun vnement4 ,ici clate le gnie1 l'exprience et la prvoyance de l',orchide4 ,elle a minutieusement calcul le temps ncessaire l'insecte pour pomper le nectar et se rendre la fleur prochaine et elle a constat qu'il lui fallait en moyenne trente secondes4 ,nous avons vu que les paquets de pollen sont ports sur deux courtes tiges qui s'insrent dans les boulettes visqueuses2 or1 aux points d'insertion se trouvent1 sous chaque tige1 un petit disque membraneux dont la seule fonction est1 au bout de trente secondes1 de contracter et de replier chacune de ces tiges1 de manire qu'elles s'inclinent en dcrivant un arc de #ij4 ,c'est le rsultat d'un nouveau calcul1 non plus dans le temps1 cette fois1 mais dans l'espace4 ,les deux cornes de pollen qui coiffent le messager nuptial1 sont maintenant horizontales et pointent en avant de sa tte1 si bien que1 quand il entrera dans la fleur voisine1 elles iront exactement frapper les deux stigmates souds que surplombe la demi-vasque4 ,ce n'est pas tout1 et le gnie de l',orchide n'est pas encore au bout de sa prvoyance4 ,le stigmate qui reoit le choc du paquet de pollen est enduit d'une substance visqueuse4 ,si cette substance tait aussi nergiquement adhsive que celle que renferme la petite vasque1 les masses polliniques1 leur tige rompue1 s'y englueraient et y demeureraient fixes tout entires1 et leur destine serait close4 ,il ne faut pas que cela arrive2 il importe de ne pas puiser en une seule aventure les chances du pollen1 mais de les multiplier autant que possible4 ,la fleur qui compte les secondes et mesure les lignes1 est chimiste par surcrot et distille deux espces de gommes3 l'une extrmement agrippante et durcissant immdiatement au contact de l'air1 pour coller les cornes pollen sur la tte de l'insecte1 l'autre trs dilue1 pour le travail du stigmate4 ,celle-ci est juste assez prenante pour dnouer ou dranger un peu les fils tnus et lastiques qui enveloppent les grains de pollen4 ,quelques-uns de ces grains y adhrent1 mais la masse pollinique n'est pas dtruite2 et quand l'insecte visitera d'autres fleurs1 elle continuera presque indfiniment son uvre fcondante4 ,ai-je expos tout le miracle8 ,non1 il faudrait encore appeler l'attention sur maint dtail nglig2 entre autres sur le mouvement de la petite vasque qui1 aprs que sa membrane s'est rompue pour dmasquer les boulettes visqueuses1 relve immdiatement son bord infrieur1 afin de garder en bon tat1 dans le liquide gluant1 le paquet de pollen que l'insecte n'aurait pas emport4 ,il y aurait lieu de noter aussi la divergence trs curieusement combine des tiges polliniques sur la tte de l'insecte1 ainsi que certaines prcautions chimiques1 communes toutes les plantes1 car de trs rcentes expriences de ,gaston ,bonnier semblent prouver que chaque fleur1 afin de maintenir intacte son espce1 scrte des toxines qui dtruisent ou strilisent tous les pollens trangers4 ,c'est1 peu prs1 tout ce que nous voyons2 mais ici1 comme en toutes choses1 le vritable et grand miracle commence o s'arrte notre regard4 ,,xvii ,je viens de trouver l'instant1 dans un coin inculte de l'olivaie1 un superbe pied de ,loroglosse odeur de bouc 7,loroglossum hircinum71 varit que1 je ne sais pour quelle cause 7peut-tre est-elle extrmement rare en ,angleterre71 ,darwin n'a pas tudie4 ,c'est assurment de toutes nos ,orchides indignes1 la plus remarquable1 la plus fantastique1 la plus stupfiante4 ,si elle avait la taille des ,orchides amricaines1 on pourrait affirmer qu'il n'existe pas de plante plus chimrique4 ,figurez-vous un thyrse1 dans le genre de celui de la ,jacinthe1 mais un peu plus haut4 ,il est symtriquement garni de fleurs hargneuses1 trois cornes1 d'un blanc verdtre pointill de violet ple4 ,le ptale infrieur orn sa naissance de caroncules bronzes1 de moustaches mrovingiennes1 et de bubons lilas de mauvais augure1 s'allonge interminablement1 follement1 invraisemblablement1 en forme de ruban tire-bouchonn1 de la couleur que prennent les noys aprs un mois de sjour dans la rivire4 ,de l'ensemble1 qui voque l'ide des pires maladies et parat s'panouir dans on ne sait quel pays de cauchemars ironiques et de malfices1 se dgage une affreuse et puissante odeur de bouc empoisonn qui se rpand au loin et dcle la prsence du monstre4 ,je signale et dcris ainsi cette nausabonde ,orchide1 parce qu'elle est assez commune en ,france1 qu'on la reconnat aisment et qu'elle se prte fort bien1 en raison de sa taille et de la nettet de ses organes1 aux expriences que l'on voudrait faire4 ,il suffit en effet d'introduire dans la fleur1 en la poussant soigneusement jusqu'au fond du nectaire1 la pointe d'une allumette1 pour voir se succder1 l'il nu1 toutes les pripties de la fcondation4 ,frle au passage1 la pochette ou rostellum s'abaisse1 dcouvrant le petit disque visqueux 7le ,loroglosse n'en a qu'un7 qui supporte les deux tiges pollen4 ,aussitt ce disque agrippe violemment le bout de bois1 les deux loges qui renferment les boulettes de pollen s'ouvrent longitudinalement1 et quand on retire l'allumette1 son extrmit est solidement coiffe de deux cornes divergentes et rigides que terminent des boules d'or4 ,malheureusement1 on ne jouit pas ici1 comme dans l'exprience avec l',orchis latifolia1 du joli spectacle qu'offre l'inclination graduelle et prcise des deux cornes4 ,pourquoi ne s'abaissent-elles point8 ,il suffit de pousser l'allumette coiffe dans un nectaire voisin pour constater que ce mouvement serait inutile1 la fleur tant beaucoup plus grande que celle de l',orchis maculata ou latifolia1 et le cornet nectar dispos de telle sorte que1 lorsque l'insecte charg des masses polliniques y pntre1 ces masses arrivent exactement la hauteur du stigmate qu'il s'agit d'imprgner4 ,ajoutons qu'il importe1 pour que l'exprience russisse1 de choisir une fleur bien mre4 ,nous ignorons quand elle l'est2 mais l'insecte et la fleur le savent1 car celle-ci n'invite ses htes ncessaires1 en leur offrant une goutte de nectar1 qu'au moment o tout son appareil est prt fonctionner4 ,,xviii ,voil le fond du systme de fcondation adopte par l',orchide de nos contres4 ,mais chaque espce1 chaque famille en modifie1 en perfectionne les dtails selon son exprience1 sa psychologie et ses convenances particulires4 ,l',orchis ou ,anacamptis pyramidalis1 par exemple1 une des plus intelligentes1 a ajout sa lvre infrieure ou labellum1 deux petites crtes qui guident la trompe de l'insecte vers le nectaire et la forcent d'accomplir exactement tout ce qu'on attend d'elle4 ,darwin compare trs justement cet ingnieux accessoire l'instrument dont on se sert parfois pour guider un fil dans le trou d'une aiguille4 ,autre amlioration intressante3 les deux petites boules qui portent les tiges pollen et trempent dans la demi-vasque sont remplaces par un seul disque visqueux1 en forme de selle4 ,si l'on introduit dans la fleur1 en suivant le chemin que doit suivre la trompe de l'insecte1 une pointe d'aiguille ou une soie de porc1 on constate trs nettement les avantages de ce dispositif plus simple et plus pratique4 ,ds que la soie a effleur la demi-vasque1 celle-ci se rompt suivant une ligne symtrique1 dcouvrant le disque en forme de selle qui s'attache instantanment la soie4 ,retirez vivement cette soie1 et vous aurez tout juste le temps de surprendre le joli mouvement de la selle qui1 assise sur la soie ou l'aiguille1 replie ses deux ailes infrieures de faon enlacer troitement l'objet qui la soutient4 ,ce mouvement a pour but d'affermir l'adhrence de la selle1 et surtout d'assurer avec plus de prcision que chez l',orchide larges feuilles1 la divergence indispensable des tiges pollen4 ,aussitt que la selle a embrass la soie1 et que les tiges pollen qui y sont implantes1 entranes par sa contraction1 divergent forcment1 commence le second mouvement des tiges qui s'inclinent vers le bout de la soie1 de la mme manire que dans l',orchide que nous avons prcdemment tudie4 ,ces deux mouvements combins s'effectuent en trente ou trente-quatre secondes4 ,,xix ,n'est-ce pas exactement ainsi1 par des riens1 par des reprises1 des retouches successives que progressent les inventions humaines8 ,nous avons tous suivi1 dans la plus rcente de nos industries mcaniques1 les perfectionnements minimes mais incessants de l'allumage1 de la carburation1 du dbrayage1 du changement de vitesse4 ,on dirait vraiment que les ides viennent aux fleurs de la mme faon qu'elles nous viennent4 ,elles ttonnent dans la mme nuit1 elles rencontrent les mmes obstacles1 la mme mauvaise volont1 dans le mme inconnu4 ,elles connaissent les mmes lois1 les mmes dceptions1 les mmes triomphes lents et difficiles4 ,il semble qu'elles ont notre patience1 notre persvrance1 notre amour-propre2 la mme intelligence nuance et diverse1 presque le mme espoir et le mme idal4 ,elles luttent comme nous1 contre une grande force indiffrente qui finit par les aider4 ,leur imagination inventive suit non seulement les mmes mthodes prudentes et minutieuses1 les mmes petits sentiers fatigants1 troits et contourns1 elle a aussi des bonds inattendus qui mettent tout coup au point dfinitif1 une trouvaille incertaine4 ,c'est ainsi qu'une famille de grands inventeurs1 parmi les ,orchides1 une trange et riche famille amricaine1 celle des ,catastides1 a1 d'une pense hardie1 brusquement boulevers un certain nombre d'habitudes qui lui semblaient sans doute trop primitives4 ,d'abord1 la sparation des sexes est absolue2 chacun d'eux a sa fleur particulire4 ,ensuite1 la pollinie ou1 en d'autres termes1 la masse ou le paquet de pollen1 ne trempe plus sa tige dans une vasque pleine de gomme1 y attendant1 un peu inerte1 et en tous cas prive d'initiative1 le bon hasard qui doit la fixer sur la tte de l'insecte4 ,elle est replie sur un puissant ressort1 dans une sorte de loge4 ,rien n'attire spcialement l'insecte du ct de cette loge4 ,aussi bien les superbes ,catastides n'ont-elles pas compt1 comme les ,orchides vulgaires1 sur tel ou tel mouvement du visiteur2 mouvement dirig et prcis1 si vous voulez1 mais nanmoins alatoire4 ,non1 ce n'est plus seulement dans une fleur admirablement machine1 c'est dans une fleur anime et1 au pied de la lettre1 sensible1 que pntre l'insecte4 ,a peine s'est-il pos sur le magnifique parvis de soie cuivre1 que de longues et nerveuses antennes qu'il doit forcment effleurer portent l'alarme dans tout l'difice4 ,aussitt se dchire la loge o est retenue captive1 sur son pdicelle repli que soutient un gros disque visqueux1 la masse de pollen1 divise en deux paquets4 ,brusquement dgag1 le pdicelle se dtend comme un ressort1 entranant les deux paquets de pollen et le disque visqueux1 qui sont violemment projets au dehors4 ,a la suite d'un curieux calcul balistique1 le disque est toujours lanc en avant1 et va frapper l'insecte auquel il adhre4 ,celui-ci1 tourdi du choc1 ne pense plus qu' quitter au plus vite la corolle agressive et se rfugier dans une fleur voisine4 ,c'est tout ce que voulait l',orchide amricaine4 ,,xx ,signalerai-je aussi les simplifications curieuses et pratiques qu'apporte au systme gnral une autre famille d',orchides exotiques1 les ,cypripdies8 ,rappelons-nous toujours les circonvolutions des inventions humaines2 nous en avons ici une contre-preuve amusante4 ,a l'atelier1 un ajusteur1 au laboratoire1 un prparateur1 un lve1 dit un jour au patron3 ,si nous essayions de faire tout le contraire8--,si nous renversions le mouvement8--,si nous intervertissions le mlange des liquides8--,on tente l'exprience2 et de l'inattendu sort tout coup de l'inconnu4 ,on croirait volontiers que les ,cypripdies ont tenu entre elles des propos analogues4 ,nous connaissons tous le ,cypripedium ou ,sabot de ,vnus2 c'est1 avec son norme menton en galoche1 son air hargneux et venimeux1 la fleur la plus caractristique de nos serres1 celle qui nous semble l',orchide-type1 pour ainsi dire4 ,le ,cypripedium a bravement supprim tout l'appareil compliqu et dlicat des paquets de pollen ressort1 des tiges divergentes1 des disques visqueux1 des gommes savantes1 etc4 ,son menton en sabot et une anthre strile en forme de bouclier barrent l'entre de manire forcer l'insecte de passer sa trompe sur deux petits tas de pollen4 ,mais l n'est pas le point important2 ce qui est tout fait inattendu et anormal1 c'est qu'au rebours de ce que nous avons constat chez toutes les autres espces1 ce n'est plus le stigmate1 l'organe femelle qui est visqueux2 mais le pollen lui-mme1 dont les grains1 au lieu d'tre pulvrulents1 sont revtus d'un enduit si gluant qu'on peut l'tirer et l'allonger en fils4 ,quels sont les avantages et les inconvnients de cette disposition nouvelle8--,il est craindre que le pollen transport par l'insecte ne s'attache tout autre objet que le stigmate2 par contre1 le stigmate est dispens de scrter le fluide destin striliser tout pollen tranger4 ,en tout cas1 ce problme demanderait une tude particulire4 ,il y a ainsi des brevets dont on ne saisit pas immdiatement l'utilit4 ,,xxi ,pour en finir avec cette trange tribu des ,orchides1 il nous reste dire quelques mots d'un organe auxiliaire qui met en branle toute la mcanique3 le nectaire4 ,il a d'ailleurs t1 de la part du gnie de l'espce1 l'objet de recherches1 de tentatives1 d'expriences aussi intelligentes1 aussi varies que celles qui modifient sans cesse l'conomie des organes essentiels4 ,le nectaire1 nous l'avons vu1 est en principe1 une sorte de long peron1 de long cornet pointu qui s'ouvre tout au fond de la fleur1 ct du pdoncule1 et fait plus ou moins contrepoids la corolle4 ,il contient un liquide sucr1 le nectar1 dont se nourrissent les papillons1 les coloptres et d'autres insectes1 et que l'abeille transforme en miel4 ,il est donc charg d'attirer les htes indispensables4 ,il s'est conform leur taille1 leurs habitudes1 leurs gots3 il est toujours dispos de telle sorte qu'ils ne puissent y introduire et en retirer leur trompe qu'aprs avoir scrupuleusement et successivement accompli tous les rites prescrits par les lois organiques de la fleur4 ,nous connaissons dj suffisamment le caractre et l'imagination fantasques des ,orchides1 pour prvoir qu'ici1 comme ailleurs1 et mme plus qu'ailleurs1 car l'organe plus souple s'y prtait davantage1 leur esprit inventif1 pratique1 observateur et ttillon1 se donne libre cours4 ,l'une d'elles par exemple1 le ,sarcanthus teretifolius1 ne parvenant probablement pas laborer1 pour coller le paquet de pollen sur la tte de l'insecte1 un liquide visqueux qui durct assez vite1 a tourn la difficult1 en s'appliquant retarder autant que possible la trompe du visiteur dans les troits passages qui mnent au nectar4 ,le labyrinthe qu'elle a trac est tellement compliqu1 que ,bauer1 l'habile dessinateur de ,darwin1 dut s'avouer vaincu et renona le reproduire4 ,il en est qui1 partant de l'excellent principe1 que toute simplification est perfectionnement1 ont bravement supprim le cornet nectar4 ,elles l'ont remplac par certaines excroissances charnues1 bizarres et videmment succulentes1 que rongent les insectes4 ,est-il besoin d'ajouter que ces excroissances sont toujours disposes de telle sorte que l'hte qui s'en rgale doit ncessairement mettre en branle toute la mcanique pollen8 ,,xxii ,mais1 sans nous attarder mille petites ruses trs varies1 terminons ces contes de fes par l'tude des appts du ,coryanthes macrantha4 ,en vrit1 nous ne savons plus exactement quelle sorte d'tre nous avons affaire4 ,la stupfiante ,orchide a imagin ceci3 sa lvre infrieure ou labellum forme une espce de grand godet dans lequel des gouttes d'une eau presque pure1 scrte par deux cornets situs au-dessus1 tombent continuellement2 quand ce godet est demi plein1 l'eau s'coule d'un ct par une gouttire4 ,toute cette installation hydraulique est dj fort remarquable2 mais voici o commence le ct inquitant1 je dirai presque diabolique de la combinaison4 ,le liquide que scrtent les cornets et qui s'accumule dans la vasque de satin1 n'est pas du nectar1 et n'est nullement destin attirer les insectes2 il a une mission bien plus dlicate1 dans le plan rellement machiavlique de l'trange fleur4 ,les insectes nafs sont invits par les parfums sucrs que rpandent les excroissances charnues dont nous avons parl plus haut1 prendre place dans le pige4 ,ces excroissances se trouvent au-dessus du godet1 en une sorte de chambre o donnent accs deux ouvertures latrales4 ,la grosse abeille visiteuse1--la fleur tant norme ne sduit gure que les plus lourds hymnoptres1 comme si les autres prouvaient quelque honte pntrer en d'aussi vastes et somptueux salons1--la grosse abeille se met ronger les savoureuses caroncules4 ,si elle tait seule1 son repas termin1 elle s'en irait tranquillement1 sans mme effleurer le godet plein d'eau1 le stigmate et le pollen3 et rien n'arriverait de ce qui est requis4 ,mais la sage ,orchide a observ la vie qui s'agite autour d'elle4 ,elle sait que les abeilles forment un peuple innombrable1 avide et affair1 qu'elles sortent par milliers aux heures ensoleilles1 qu'il suffit qu'un parfum vibre comme un baiser au seuil d'une fleur qui s'ouvre1 pour qu'elles accourent en foule au festin prpar sous la tente nuptiale4 ,voici donc deux ou trois butineuses dans la chambre sucre2 le lieu est exigu1 les parois sont glissantes1 les invites brutales4 ,elles se pressent1 se bousculent1 si bien que l'une d'elles finit toujours par choir dans le godet qui l'attend sous le repas perfide4 ,elle y trouve un bain inattendu2 y mouille consciencieusement ses belles ailes diaphanes1 et malgr d'immenses efforts1 ne parvient plus reprendre son vol4 ,c'est bien l que la guette la fleur astucieuse4 ,il n'existe1 pour sortir du godet magique1 qu'une seule ouverture1 la gouttire qui dverse au dehors le trop-plein du rservoir4 ,elle est tout juste assez large pour livrer passage l'insecte dont le dos touche d'abord la surface gluante du stigmate1 puis les glandes visqueuses des masses de pollen qui l'attendent le long de la vote4 ,il s'chappe ainsi1 charg de la poudre adhsive1 entre dans une fleur voisine1 o recommence le drame du repas1 de la bousculade1 de la chute1 de la baignade et de l'vasion1 qui met forcment en contact avec l'avide stigmate le pollen import4 ,voil donc une fleur qui connat et exploite les passions des insectes4 ,on ne saurait prtendre que tout ceci n'est qu'interprtations plus ou moins romanesques2 non1 les faits sont d'observation prcise et scientifique1 et il est impossible d'expliquer d'autre faon l'utilit et la disposition des divers organes de la fleur4 ,il faut accepter l'vidence4 ,cette ruse incroyable et efficace est d'autant plus surprenante1 qu'elle ne tend pas satisfaire ici le besoin de manger1 immdiat et urgent1 qui aiguise les plus obtuses intelligences3 elle n'a en vue qu'un idal lointain3 la propagation de l'espce4 ,mais pourquoi1 dira-t-on1 ces complications fantastiques qui n'aboutissent qu' grandir les dangers du hasard8 ,ne nous htons pas de juger et de rpondre4 ,nous ignorons tout des raisons de la plante4 ,savons-nous les obstacles qu'elle rencontre du ct de la logique et de la simplicit8 ,connaissons-nous1 au fond1 une seule des lois organiques de son existence et de sa croissance8 ,quelqu'un qui nous verrait du haut de ,mars ou de ,vnus nous vertuer la conqute de l'air1 se demanderait de mme3 pourquoi ces appareils informes et monstrueux1 ces ballons1 ces aroplanes1 ces parachutes1 quand il serait si simple d'imiter les oiseaux et de munir les bras d'une paire d'ailes suffisantes8 ,,xxiii ,a ces preuves d'intelligence1 la vanit un peu purile de l'homme oppose l'objection traditionnelle3 oui1 elles crent des merveilles1 mais ces merveilles demeurent ternellement les mmes4 ,chaque espce1 chaque varit a son systme1 et1 de gnrations en gnrations1 n'y apporte nulle amlioration sensible4 ,il est certain que depuis que nous les observons1 c'est--dire depuis une cinquantaine d'annes1 nous n'avons pas vu le ,coryanthes macrantha ou les ,catastides perfectionner leur pige2 c'est tout ce que nous pouvons affirmer1 et c'est vraiment insuffisant4 ,avons-nous seulement tent les expriences les plus lmentaires1 et savons-nous ce que feraient au bout d'un sicle les gnrations successives de notre tonnante ,orchide baigneuse places dans un milieu diffrent1 parmi des insectes insolites8 ,du reste1 les noms que nous donnons aux genres1 espces et varits finissent par nous tromper nous-mmes1 et nous crons ainsi d'imaginaires types que nous croyons fixs1 alors qu'ils ne sont probablement que les reprsentants d'une mme fleur qui continue de modifier lentement ses organes selon de lentes circonstances4 ,les fleurs prcdrent les insectes sur notre terre2 elles durent donc1 quand ceux-ci apparurent1 adapter aux murs de ces collaborateurs imprvus toute une machinerie nouvelle4 ,ce fait seul1 gologiquement incontestable1 parmi tout ce que nous ignorons1 suffit tablir l'volution1 et ce mot un peu vague ne signifie-t-il pas1 en dernire analyse1 adaptation1 modification1 progrs intelligent8 ,du reste1 pour ne pas recourir cet vnement prhistorique1 il serait facile de grouper un grand nombre de faits qui dmontreraient que la facult d'adaptation et de progrs intelligents n'est pas exclusivement rserve l'espce humaine4 ,sans revenir sur les chapitres dtaills que j'ai consacrs ce sujet dans ,la ,vie des ,abeilles1 je rappellerai simplement deux ou trois dtails topiques qui s'y trouvent cits4 ,les abeilles1 par exemple1 ont invent la ruche4 ,a l'tat sauvage et primitif et dans leur pays d'origine1 elles travaillent l'air libre4 ,c'est l'incertitude1 l'inclmence de nos saisons septentrionales qui leur donna l'ide de chercher un abri dans le creux des rochers ou des arbres4 ,cette ide de gnie rendit au butinage et aux soins du couvain les milliers d'ouvrires autrefois immobilises autour des rayons afin d'y maintenir la chaleur ncessaire4 ,il n'est pas rare1 surtout dans le ,midi1 que durant les ts exceptionnellement doux1 elles retournent ces murs tropicales de leurs anctres,e4 ,autre fait3 transporte en ,australie ou en ,californie1 notre abeille noire change compltement ses habitudes4 ,ds la seconde ou la troisime anne1 ayant constat que l't est perptuel1 que les fleurs ne font jamais dfaut1 elle vit au jour le jour1 se contente de rcolter le miel et le pollen indispensables la consommation quotidienne1 et son observation rcente et raisonne l'emportant sur l'exprience hrditaire1 elle ne fait plus de provisions4 ,dans le mme ordre d'ides1 ,bchner mentionne un trait qui prouve galement l'adaptation aux circonstances1 non pas lente1 sculaire1 inconsciente et fatale1 mais immdiate et intelligente3 la ,barbade1 au milieu des raffineries o pendant toute l'anne elles trouvent le sucre en abondance1 elles cessent compltement de visiter les fleurs4 ,rappelons enfin l'amusant dmenti qu'elles donnrent deux savants entomologistes anglais3 ,kirby et ,spence4 ,montrez-nous1 disaient-ils1 un seul cas o1 presses par les circonstances1 elles aient eu l'ide de substituer l'argile ou le mortier la cire et la propolis1 et nous conviendrons qu'elles sont capables de raisonner4 ,a peine avaient-ils exprim ce dsir assez arbitraire1 qu'un autre naturaliste1 ,andr ,knight1 ayant enduit d'une espce de ciment fait de cire et de trbenthine l'corce de certains arbres1 observa que ses abeilles renonaient entirement rcolter la propolis et n'usaient plus que de cette substance nouvelle et inconnue qu'elles trouvaient toute prpare et en abondance aux environs de leur logis4 ,au surplus1 dans la pratique apicole1 quand il y a disette de pollen1 il suffit de mettre leur disposition quelques pinces de farine1 pour qu'elles comprennent immdiatement que celle-ci peut leur rendre les mmes services et tre employe aux mmes usages que la poussire des anthres1 bien que la saveur1 l'odeur et la couleur soient absolument diffrentes4 ,ce que je viens de rappeler au sujet des abeilles1 pourrait1 je pense1 mutatis mutandis1 se vrifier dans le royaume des fleurs4 ,il suffirait probablement que l'admirable effort volutif des nombreuses varits de la ,sauge1 par exemple1 ft soumis quelques expriences et tudi plus mthodiquement que n'est capable de le faire le profane que je suis4 ,en attendant1 parmi bien d'autres indices qu'il serait facile de runir1 une curieuse tude de ,babinet sur les crales nous apprend que certaines plantes1 transportes loin de leur climat habituel1 observent les circonstances nouvelles et en tirent parti1 exactement comme font les abeilles4 ,ainsi1 dans les rgions les plus chaudes de l',asie1 de l',afrique et de l',amrique1 o l'hiver ne le tue pas annuellement1 notre bl redevient ce qu'il devait tre l'origine2 une plante vivace comme le gazon4 ,il y demeure toujours vert1 s'y multiplie par la racine et n'y porte plus d'pis ni de graines4 ,quand1 de sa patrie tropicale et primitive1 il est venu s'acclimater dans nos contres glaces1 il lui a donc fallu bouleverser ses habitudes et inventer un nouveau mode de multiplication4 ,comme le dit excellemment ,babinet1 l'organisme de la plante1 par un inconcevable miracle1 a sembl pressentir la ncessit de passer par l'tat de graine1 pour ne pas prir compltement pendant la saison rigoureuse4 ,,xxiv ,en tous cas1 pour dtruire l'objection dont nous parlions plus haut et qui nous a fait faire ce long dtour1 il suffirait que l'acte de progrs intelligent ft constat1 ne serait-ce qu'une seule fois hors de l'humanit4 ,mais part le plaisir qu'on prouve rfuter un argument trop vaniteux et prim1 que cette question de l'intelligence personnelle des fleurs1 des insectes ou des oiseaux a donc1 au fond1 peu d'importance6 ,que l'on dise1 propos de l',orchide comme de l'abeille1 que c'est la ,nature et non point la plante ou la mouche qui calcule1 combine1 orne1 invente et raisonne1 quel intrt cette distinction peut-elle avoir pour nous8 ,une question bien plus haute et plus digne de notre attention passionne domine ces dtails4 ,il s'agit de saisir le caractre1 la qualit1 les habitudes et peut-tre le but de l'intelligence gnrale d'o manent tous les actes intelligents qui s'accomplissent sur cette terre4 ,c'est ce point de vue que l'tude des tres1--les fourmis et les abeilles entre autres1--o se manifestent le plus nettement1 hors de la forme humaine1 les procds et l'idal de ce gnie1 est une des plus curieuses que l'on puisse entreprendre4 ,il semble1 aprs tout ce que nous venons de constater1 que ces tendances1 ces mthodes intellectuelles soient au moins aussi complexes1 aussi avances1 aussi saisissantes chez les ,orchides que chez les ,hymnoptres sociaux4 ,ajoutons qu'un grand nombre de mobiles1 qu'une partie de la logique de ces insectes agits et d'observation difficile1 nous chappent encore1 au lieu que nous saisissons sans peine tous les motifs silencieux1 tous les raisonnements stables et sages de la paisible fleur4 ,,xxv ,or qu'observons-nous1 en surprenant l'uvre la ,nature1 l',intelligence gnrale1 ou le ,gnie universel 7le nom n'importe gure7 dans le monde des fleurs8 ,bien des choses1 et1 pour n'en parler qu'en passant1 car le sujet prterait une longue tude1 nous constatons tout d'abord que son ide de beaut1 d'allgresse1 que ses moyens de sduction1 ses gots esthtiques1 sont trs proches des ntres4 ,mais sans doute serait-il plus exact d'affirmer que les ntres sont conformes aux siens4 ,il est en effet bien incertain que nous ayons invent une beaut qui nous soit propre4 ,tous nos motifs architecturaux1 musicaux1 toutes nos harmonies de couleur et de lumire1 etc41 sont directement emprunts la ,nature4 ,sans voquer la mer1 la montagne1 les ciels1 la nuit1 les crpuscules1 que ne pourrait-on dire1 par exemple1 sur la beaut des arbres8 ,je parle non seulement de l'arbre considr dans la fort1 qui est une des puissances de la terre1 peut-tre la principale source de nos instincts1 de notre sentiment de l'univers1 mais de l'arbre en soi1 de l'arbre solitaire1 dont la verte vieillesse est charge d'un millier de saisons4 ,parmi ces impressions qui1 sans que nous le sachions1 forment le creux limpide et peut-tre le trfonds de bonheur et de calme de toute notre existence1 qui de nous ne garde la mmoire de quelques beaux arbres8 ,quand on a dpass le milieu de la vie1 quand on arrive au bout de la priode merveille1 qu'on a puis peu prs tous les spectacles que peuvent offrir l'art1 le gnie et le luxe des sicles et des hommes1 aprs avoir prouv et compar bien des choses1 on en revient de trs simples souvenirs4 ,ils dressent l'horizon purifi1 deux ou trois images innocentes1 invariables et fraches1 qu'on voudrait emporter dans le dernier sommeil1 s'il est vrai qu'une image puisse passer le seuil qui spare nos deux mondes4 ,pour moi1 je n'imagine pas de paradis1 ni de vie d'outre-tombe si splendide qu'elle devienne1 o ne serait point sa place tel magnifique ,htre de la ,sainte-,baume1 tel ,cyprs ou tel ,pin-parasol de ,florence ou d'un humble ermitage voisin de ma maison1 qui donnent au passant le modle de tous les grands mouvements de rsistance ncessaire1 de courage paisible1 d'lan1 de gravit1 de victoire silencieuse et de persvrance4 ,,xxvi ,mais je m'loigne trop2 j'entendais simplement remarquer1 propos de la fleur1 que la ,nature1 lorsqu'elle veut tre belle1 plaire1 rjouir et se montrer heureuse1 fait peu prs ce que nous ferions si nous disposions de ses trsors4 ,je sais qu'en parlant ainsi1 je parle un peu comme cet vque qui admirait que la ,providence ft toujours passer les grands fleuves proximit des grandes villes2 mais il est difficile d'envisager ces choses d'un autre point de vue que l'humain4 ,or donc1 de ce point de vue1 considrons que nous connatrions bien peu de signes1 bien peu d'expressions de bonheur si nous ne connaissions pas la fleur4 ,pour bien juger de sa puissance d'allgresse et de beaut1 il faut habiter un pays o elle rgne sans partage1 comme le coin de ,provence1 entre la ,siagne et le ,loup1 o j'cris ces lignes4 ,ici1 vraiment elle est l'unique souveraine des valles et des collines4 ,les paysans y ont perdu l'habitude de cultiver le bl1 comme s'ils n'avaient plus qu' pourvoir aux besoins d'une humanit plus subtile qui se nourrirait d'odeurs suaves et d'ambroisie4 ,les champs ne forment qu'un bouquet qui se renouvelle sans cesse1 et les parfums qui se succdent semblent danser la ronde tout autour de l'anne azure4 ,les ,anmones1 les ,girofles1 les ,mimosas1 les ,violettes1 les illets1 les ,narcisses1 les ,jacinthes1 les ,jonquilles1 les ,rsdas1 les ,jasmins1 les ,tubreuses envahissent les jours et les nuits1 les mois d'hiver1 d't1 de printemps et d'automne4 ,mais l'heure magnifique appartient aux ,roses de ,mai4 ,alors1 perte de vue1 du penchant des coteaux aux creux des plaines1 entre des digues de vignes et d'oliviers1 elles coulent de toutes parts comme un fleuve de ptales d'o mergent les maisons et les arbres1 un fleuve de la couleur que nous donnons la jeunesse1 la sant et la joie4 ,l'arome la fois chaud et frais1 mais surtout spacieux qui entr'ouvre le ciel1 mane1 croirait-on1 directement des sources de la batitude4 ,les routes1 les sentiers sont taills dans la pulpe de la fleur1 dans la substance mme des ,paradis4 ,il semble que1 pour la premire fois de sa vie1 on ait une vision satisfaisante du bonheur4 ,,xxvii ,toujours de notre point de vue humain1 et pour persvrer dans l'illusion ncessaire1 la premire remarque ajoutons-en une autre un peu plus tendue1 un peu moins hasardeuse1 et peut-tre lourde de consquences3 savoir que le ,gnie de la ,terre1 qui est probablement celui du monde entier1 agit1 dans la lutte vitale1 exactement comme agirait un homme4 ,il use des mmes mthodes1 de la mme logique4 ,il atteint au but par les moyens que nous emploierions1 il ttonne1 il hsite1 il s'y reprend plusieurs fois1 il ajoute1 il limine1 il reconnat et redresse ses erreurs comme nous le ferions sa place4 ,il s'vertue1 il invente pniblement et petit petit1 la faon des ouvriers et des ingnieurs de nos ateliers4 ,il lutte1 ainsi que nous1 contre la masse pesante1 norme et obscure de son tre4 ,il ne sait pas plus que nous o il va2 il se cherche1 se dcouvre peu peu4 ,il a un idal souvent confus1 mais o l'on distingue nanmoins une foule de grandes lignes qui s'lvent vers une vie plus ardente1 plus complexe1 plus nerveuse1 plus spirituelle4 ,matriellement1 il dispose de ressources infinies1 il connat le secret de prodigieuses forces que nous ignorons2 mais intellectuellement1 il parat strictement occuper notre sphre1 nous ne constatons pas1 jusqu'ici1 qu'il outrepasse ses limites2 et s'il ne va rien puiser par del1 n'est-ce pas dire qu'il n'y a rien hors de cette sphre8 ,n'est-ce pas dire que les mthodes de l'esprit humain sont les seules possibles1 que l'homme ne s'est pas tromp1 qu'il n'est ni une exception ni un monstre1 mais l'tre par qui passent1 en qui se manifestent le plus intensment les grandes volonts1 les grands dsirs de l',univers8 ,,xxviii ,les points de repre de notre connaissance mergent lentement1 parcimonieusement4 ,peut-tre l'image fameuse de ,platon1 la caverne aux murs de laquelle se refltent des ombres inexpliques1 n'est-elle plus suffisante2 mais1 si l'on voulait lui substituer une image nouvelle et plus exacte1 elle ne serait gure plus consolante4 ,imaginez cette caverne agrandie4 ,jamais n'y pntrerait un rayon de clart4 ,except la lumire et le feu1 on l'aurait soigneusement pourvue de tout ce que comporte notre civilisation2 et des hommes s'y trouveraient prisonniers depuis leur naissance4 ,ils ne regretteraient point la lumire1 ne l'ayant jamais vue2 ils ne seraient pas aveugles1 leurs yeux ne seraient pas morts1 mais n'ayant rien regarder1 deviendraient probablement l'organe le plus sensible du toucher4 ,afin de nous reconnatre en leurs gestes1 reprsentons-nous ces malheureux dans leurs tnbres1 au milieu de la multitude d'objets inconnus qui les entourent4 ,que de bizarres mprises1 de dviations incroyables1 d'interprtations imprvues6 ,mais qu'il paratrait touchant et souvent ingnieux le parti qu'ils auraient tir de choses qui n'avaient pas t cres pour la nuit6444 ,combien de fois auraient-ils rencontr juste1 et quelle ne serait pas leur stupfaction1 si tout coup1 la clart du jour1 ils dcouvraient la nature et la destination vritables d'outils et d'appareils qu'ils auraient de leur mieux appropris aux incertitudes de l'ombre8444 ,pourtant1 au regard de la ntre1 leur situation semble simple et facile4 ,le mystre o ils rampent est born4 ,ils ne sont privs que d'un sens1 au lieu qu'il est impossible d'estimer le nombre de ceux qui nous manquent4 ,la cause de leurs erreurs est unique et l'on ne peut compter celles des ntres4 ,puisque nous vivons dans une caverne de ce genre1 n'est-il pas intressant de constater que la puissance qui nous y a mis1 agit souvent et sur quelques points importants1 comme nous agissons nous-mmes8 ,ce sont des lueurs dans notre souterrain qui nous montrent que nous ne nous sommes pas tromps sur l'usage de tous les objets qui s'y trouvent2 et quelques-unes de ces lueurs nous y sont apportes par les insectes et les fleurs4 ,,xxix ,nous avons mis longtemps un assez sot orgueil nous croire des tres miraculeux1 uniques et merveilleusement fortuits1 probablement tombs d'un autre monde1 sans attaches certaines avec le reste de la vie1 et1 en tout cas1 dous d'une facult insolite1 incomparable1 monstrueuse4 ,il est bien prfrable de n'tre point si prodigieux1 car nous avons appris que les prodiges ne tardent pas disparatre dans l'volution normale de la nature4 ,il est bien plus consolant d'observer que nous suivons la mme route que l'me de ce grand monde1 que nous avons mmes ides1 mmes esprances1 mmes preuves et presque1--n'tait notre rve spcifique de justice et de piti1--mmes sentiments4 ,il est bien plus tranquillisant de s'assurer que nous employons1 pour amliorer notre sort1 pour utiliser les forces1 les occasions1 les lois de la matire1 des moyens exactement pareils ceux dont elle use pour clairer et ordonner ses rgions insoumises et inconscientes2 qu'il n'y en pas d'autres1 que nous sommes dans la vrit1 que nous sommes bien notre place et chez nous dans cet univers ptri de substances inconnues1 mais dont la pense est non pas impntrable et hostile1 mais analogue ou conforme la ntre4 ,si la nature savait tout1 si elle ne se trompait jamais1 si partout1 en toutes ses entreprises1 elle se montrait d'emble parfaite et infaillible1 si elle rvlait en toutes choses une intelligence incommensurablement suprieure la ntre1 c'est alors qu'il y aurait lieu de craindre et de perdre courage4 ,nous nous sentirions la victime et la proie d'une puissance trangre1 que nous n'aurions aucun espoir de connatre ou de mesurer4 ,il est bien prfrable de se convaincre que cette puissance1 tout au moins au point de vue intellectuel1 est troitement parente de la ntre4 ,notre esprit puise aux mmes rservoirs que le sien4 ,nous sommes du mme monde1 presque entre gaux4 ,nous ne frayons plus avec des dieux inaccessibles1 mais avec des volonts voiles et fraternelles1 qu'il s'agit de surprendre et de diriger4 ,,xxx ,il ne serait pas1 j'imagine1 trs tmraire de soutenir qu'il n'y a pas d'tres plus ou moins intelligents1 mais une intelligence parse1 gnrale1 une sorte de fluide universel qui pntre diversement1 selon qu'ils sont bons ou mauvais conducteurs de l'esprit1 les organismes qu'il rencontre4 ,l'homme serait1 jusqu'ici1 sur cette terre1 le mode de vie qui offrirait la moindre rsistance ce fluide que les religions appelrent divin4 ,nos nerfs seraient les fils o se rpandrait cette lectricit plus subtile4 ,les circonvolutions de notre cerveau formeraient en quelque sorte le bobine d'induction o se multiplierait la force du courant1 mais ce courant ne serait pas d'une autre nature1 ne proviendrait pas d'une autre source que celui qui passe dans la pierre1 dans l'astre1 dans la fleur ou l'animal4 ,mais voil des mystres qu'il assez oiseux d'interroger2 attendu que nous ne possdons pas encore l'organe qui puisse recueillir leur rponse4 ,contentons-nous d'avoir observ1 hors de nous1 certaines manifestations de cette intelligence4 ,tout ce que nous observons en nous-mmes est bon droit suspect2 nous sommes la fois juge et partie1 et nous avons trop d'intrt peupler notre monde d'illusions et d'esprances magnifiques4 ,mais que le moindre indice extrieur nous soit cher et prcieux4 ,ceux que les fleurs viennent de nous offrir sont probablement bien minimes1 au regard de ce que nous diraient les montagnes1 la mer et les toiles1 si nous surprenions les secrets de leur vie4 ,ils nous permettent nanmoins de prsumer avec plus d'assurance que l'esprit qui anime toutes choses ou se dgage d'elles est de la mme essence que celui qui anime notre corps4 ,s'il nous ressemble1 si nous lui ressemblons ainsi1 si tout ce qui se trouve en lui1 se retrouve en nous-mmes1 s'il emploie nos mthodes1 s'il a nos habitudes1 nos proccupations1 nos tendances1 nos dsirs vers le mieux1 est-il illogique d'esprer tout ce que nous esprons instinctivement1 invinciblement1 puisqu'il est presque certain qu'il l'espre aussi8 ,est-il vraisemblable1 quand nous trouvons parse dans la vie une telle somme d'intelligence1 que cette vie ne fasse pas uvre d'intelligence1 c'est--dire ne poursuive une fin de bonheur1 de perfection1 de victoire sur ce que nous appelons le mal1 la mort1 les tnbres1 le nant1 qui n'est probablement que l'ombre de sa face ou son propre sommeil8 ,,les ,,parfums ,aprs avoir assez longuement parl de l'intelligence des fleurs1 il semblera naturel que nous disions un mot de leur me qui est leur parfum4 ,malheureusement ici1 de mme que pour l'me de l'homme1 parfum d'une autre sphre o baigne la raison1 nous touchons tout de suite l'inconnaissable4 ,nous ignorons peu prs entirement l'intention de cette zone d'air fri et invisiblement magnifique que les corolles rpandent autour d'elles4 ,il est en effet fort douteux qu'elle serve principalement attirer les insectes4 ,d'abord1 beaucoup de fleurs1 parmi les plus odorantes1 n'admettent pas la fcondation croise1 de sorte que la visite de l'abeille ou du papillon leur est indiffrente ou importune4 ,ensuite1 ce qui appelle les insectes1 c'est uniquement le pollen et le nectar1 qui gnralement1 n'ont pas d'odeur sensible4 ,aussi les voyons-nous ngliger les fleurs les plus dlicieusement parfumes1 telles que la ,rose et l'illet1 pour assiger en foule celles de l'rable ou du ,coudrier1 dont l'arome est pour ainsi dire nul4 ,avouons donc que nous ne savons pas encore en quoi les parfums sont utiles la fleur1 de mme que nous ignorons pourquoi nous les percevons4 ,l'odorat est effectivement le plus inexpliqu de nos sens4 ,il est vident que la vue1 l'oue1 le toucher et le got sont indispensables notre vie animale4 ,seule1 une longue ducation nous apprend jouir avec dsintressement des formes1 des couleurs et des sons4 ,du reste1 notre odorat exerce aussi d'importantes fonctions serviles4 ,il est le gardien de l'air que nous respirons1 il est l'hyginiste et le chimiste qui veille soigneusement sur la qualit des aliments offerts1 toute manation dsagrable dcelant la prsence de germes suspects ou dangereux4 ,mais1 ct de cette mission pratique1 il en a une autre qui ne rpond apparemment rien4 ,les parfums sont en tout point inutiles notre vie physique4 ,trop violents1 trop permanents1 ils peuvent mme lui devenir hostiles4 ,nanmoins1 nous possdons une facult qui s'en rjouit et nous en apporte la bonne nouvelle avec autant d'enthousiasme et de conviction que s'il s'agissait de la dcouverte d'un fruit ou d'un breuvage dlicieux4 ,cette inutilit mrite notre attention4 ,elle doit cacher un beau secret4 ,voici la seule occurrence o la nature nous procure un plaisir gratuit1 une satisfaction qui n'orne pas un pige de la ncessit4 ,l'odorat est l'unique sens de luxe qu'elle nous ait octroy4 ,aussi bien semble-t-il presque tranger notre corps1 ne pas tenir fort troitement notre organisme4 ,est-ce un appareil qui se dveloppe ou s'atrophie1 une facult qui s'endort ou s'veille8 ,tout porte croire qu'il volue de pair avec notre civilisation4 ,les anciens ne s'occupaient gure que des bonnes odeurs les plus brutales1 les plus lourdes1 les plus solides1 pour ainsi dire1 musc1 benjoin1 myrrhe1 encens1 etc41 et l'arome des fleurs est bien rarement mentionn dans les pomes grecs et latins et dans la littrature hbraque4 ,aujourd'hui1 voyons-nous nos paysans1 mme dans leurs plus longs loisirs1 songer respirer une ,violette ou une ,rose8 ,n'est-ce pas1 au contraire1 le premier geste de l'habitant des grandes villes qui dcouvre une fleur8 ,il y a donc quelque sujet d'admettre que l'odorat soit le dernier n de nos sens1 le seul peut-tre1 qui ne soit pas en voie de rgression1 comme disent pesamment les biologistes4 ,c'est une raison pour nous y attacher1 l'interroger et cultiver ses possibilits4 ,qui dira les surprises qu'il nous rserverait s'il galait1 par exemple1 la perfection de l'il1 comme il fait chez le chien qui vit autant par le nez que par les yeux8 ,il y a l un monde inexplor4 ,ce sens mystrieux qui1 au premier abord1 parat presque tranger notre organisme1 le mieux considrer est peut-tre celui qui le pntre le plus intimement4 ,ne sommes-nous pas1 avant tout1 des tres ariens8 ,l'air ne nous est-il pas l'lment le plus absolument et le plus promptement indispensable1 et l'odorat n'est-il pas justement l'unique sens qui en peroive quelques parties8 ,les parfums qui sont les joyaux de cet air qui nous fait vivre1 ne l'ornent pas sans raison4 ,il ne serait pas surprenant que ce luxe incompris rpondt quelque chose de trs profond et de trs essentiel1 et plutt1 comme nous venons de le voir1 quelque chose qui n'est pas encore1 qu' quelque chose qui n'est plus4 ,il est fort possible que ce sens1 le seul qui soit tourn vers l'avenir1 saisisse dj les manifestations les plus frappantes d'une forme ou d'un tat heureux et salutaire de la matire qui nous rserve bien des surprises4 ,en attendant1 il en est encore aux perceptions les plus violentes1 les moins subtiles4 ,c'est peine s'il souponne1 en s'aidant de l'imagination1 les profonds et harmonieux effluves qui enveloppent videmment les grands spectacles de l'atmosphre et de la lumire4 ,comme nous sommes sur le point de saisir ceux de la pluie ou du crpuscule1 pourquoi n'arriverions-nous pas dmler et fixer le parfum de la neige1 de la glace1 de la rose du matin1 des prmices de l'aube1 du scintillement des toiles8 ,tout doit avoir son parfum1 encore inconcevable1 dans l'espace1 mme un rayon de lune1 un murmure de l'eau1 un nuage qui plane1 un sourire de l'azur444 99 99 99 99 99 ,le hasard1 ou plutt le choix de la vie1 m'a ramen ces temps-ci aux lieux o naissent et s'laborent presque tous les parfums de l',europe4 ,en effet1 comme chacun sait1 c'est sur la bande de terre lumineuse qui s'tend de ,cannes ,nice1 que les dernires collines et les dernires valles de fleurs vivantes et sincres soutiennent une hroque lutte contre les grossires odeurs chimiques d',allemagne1 lesquelles sont exactement aux parfums naturels ce que sont aux futaies et aux plaines de la vraie campagne1 les futaies et les plaines peintes d'une salle de spectacle4 ,le travail du paysan y est rgl sur une sorte de calendrier uniquement floral1 o dominent1 en mai et en juillet1 deux adorables reines3 la ,rose et le ,jasmin4 ,autour de ces deux souveraines de l'anne1 l'une couleur d'aurore1 l'autre vtue d'toiles blanches1 dfilent1 de janvier dcembre1 les innombrables et promptes ,violettes1 les tumultueuses ,jonquilles1 les ,narcisses nafs1 l'il merveill1 les ,mimosas normes1 le ,rsda1 l'illet charg de prcieuses pices1 le ,granium imprieux1 la fleur d',oranger tyranniquement virginale1 la ,lavande1 le ,gent d',espagne1 la trop puissante ,tubreuse et la ,cassie qui est une espce d',acacia et porte une fleur pareille une chenille orange4 ,il est d'abord assez dconcertant de voir les grands rustres pais et balourds1 que la dure ncessit dtourne partout ailleurs des sourires de la vie1 prendre ainsi les fleurs au srieux1 manier soigneusement ces fragiles ornements de la terre1 accomplir une besogne d'abeille ou de princesse et ployer sous le faix des ,violettes ou des ,jonquilles4 ,mais l'impression la plus frappante est celle de certains soirs ou de certains matins de la saison des ,roses ou du ,jasmin4 ,on croirait que l'atmosphre de la terre vient de subitement changer1 qu'elle a fait place celle d'une plante infiniment heureuse1 o le parfum n'est plus1 comme ici-bas1 fugitif1 imprcis et prcaire1 mais stable1 vaste1 plein1 permanent1 gnreux1 normal1 inalinable4 99 99 99 99 99 ,on a plus d'une fois trac--du moins je l'imagine--en parlant de ,grasse et de ses alentours1 le tableau de cette industrie presque ferique qui occupe toute une ville laborieuse1 pose au flanc d'une montagne1 comme une ruche ensoleille4 ,on doit avoir dit les magnifiques charretes de ,roses roses dverses au seuil des fumantes usines1 les vastes salles o les trieuses nagent littralement dans le flot des ptales1 l'arrive moins encombrante mais plus prcieuse des ,violettes1 des ,tubreuses1 de la ,cassie1 du ,jasmin1 en de larges corbeilles que les paysannes portent noblement sur la tte4 ,on doit avoir dcrit les procds divers par lesquels on arrache aux fleurs1 selon leur caractre1 pour les fixer dans le cristal1 les secrets merveilleux de leur cur4 ,on sait que les unes1 les ,roses par exemple1 sont pleines de complaisances et de bonne volont et livrent leur arme avec simplicit4 ,on les entasse en d'normes chaudires1 aussi hautes que celles de nos locomotives1 o passe de la vapeur d'eau4 ,peu peu leur huile essentielle1 plus coteuse qu'une gele de perles1 suinte goutte goutte en un tube de verre troit comme une plume d'oie1 au bas de l'alambic pareil quelque monstre qui donnerait pniblement naissance une larme d'ambre4 ,mais la plupart des fleurs laissent moins facilement emprisonner leur me4 ,je ne parlerai pas ici de toutes les tortures infiniment varies qu'on leur inflige pour les forcer d'abandonner enfin le trsor qu'elles cachent dsesprment au fond de leur corolle4 ,il suffira1 pour donner une ide de la ruse du bourreau et de l'obstination de certaines victimes1 de rappeler le supplice de l'enfleurage froid que subissent1 avant de rompre le silence1 la ,jonquille1 le ,rsda1 la ,tubreuse et le ,jasmin4--,remarquons en passant que le parfum du ,jasmin est le seul qui soit inimitable1 le seul qu'on ne puisse obtenir par le savant mlange d'autres odeurs4 ,on tale donc un lit de graisse pais de deux doigts sur de grandes plaques de verre1 et le tout est abondamment recouvert de fleurs4 ,a la suite de quelles papelardes manuvres1 de quelles onctueuses promesses1 la graisse obtient-elle d'irrvocables confidences8 ,toujours est-il que bientt les pauvres fleurs trop confiantes n'ont plus rien perdre4 ,chaque matin on les enlve1 on les jette aux dbris1 et une nouvelle jonche d'ingnues les remplace sur la couche insidieuse4 ,elles cdent leur tour1 souffrent le mme sort1 d'autres et d'autres les suivent4 ,ce n'est qu'au bout de trois mois1 c'est--dire aprs avoir dvor quatre-vingt-dix gnrations de fleurs1 que la graisse avide et captieuse1 sature d'abandons et d'aveux embaums1 refuse de dpouiller de nouvelles victimes4 ,la ,violette1 elle1 rsiste aux instances de la graisse froide2 il faut qu'on y joigne le supplice du feu4 ,on chauffe donc le saindoux au bain-marie4 ,a la suite de ce barbare traitement1 l'humble et suave fleur des routes printanires perd peu peu la force qui gardait son secret4 ,elle se rend1 elle se donne2 et son bourreau liquide1 avant d'tre repu1 absorbe quatre fois son poids de ptales1 ce qui fait que l'ignoble torture se prolonge durant toute la saison o les ,violettes s'panouissent sous les ,oliviers4 ,mais le drame n'est pas termin4 ,il s'agit maintenant1 qu'elle soit chaude ou froide1 de faire rendre gorge cette graisse avare qui entend retenir1 de toutes ses nergies informes et vasives1 le trsor absorb4 ,on y russit non sans peine4 ,elle a des passions basses qui la perdent4 ,on l'abreuve d'alcool1 on l'enivre1 elle finit par lcher prise4 ,a prsent c'est l'alcool qui possde le mystre4 ,a peine le dtient-il qu'il prtend1 lui aussi1 n'en faire part personne1 le garder pour soi seul4 ,on l'attaque son tour1 on le rduit1 on l'vapore1 on le condense2 et la perle liquide1 aprs tant d'aventures1 pure1 essentielle1 inpuisable et presque imprissable1 est enfin recueillie dans une ampoule de cristal4 ,je n'numrerai pas les procds chimiques d'extraction3 aux thers de ptrole1 au sulfure de carbone1 etc4 ,les grands parfumeurs de ,grasse1 fidles aux traditions1 rpugnent ces mthodes artificielles et presque dloyales1 qui ne donnent que d'acres armes et froissent l'me de la fleur4 ,,la ,,mesure ,,des ,,heures ,l't est la saison du bonheur4 ,quand reviennent parmi les arbres1 dans la montagne ou sur les plages1 les belles heures de l'anne2 celles qu'on attend et qu'on espre du fond de l'hiver1 celles qui nous ouvrent enfin les portes dores du loisir1 apprenons en jouir pleinement1 longuement1 voluptueusement4 ,ayons pour ces heures privilgies une mesure plus noble que celle o nous rpandons les heures ordinaires4 ,recueillons leurs blouissantes minutes dans des urnes inaccoutumes1 glorieuses1 transparentes et faites de la lumire mme qu'elles doivent contenir2 comme on verse un vin prcieux non dans les verreries vulgaires de la table quotidienne1 mais dans la plus pure coupe de cristal et d'argent que recle le dressoir des grandes ftes4 99 99 99 99 99 ,mesurer le temps6 ,nous sommes ainsi faits que nous ne prenons conscience de celui-ci et ne pouvons nous pntrer de ses tristesses ou de ses flicits qu' la condition de le compter1 de le peser comme une monnaie que nous ne verrions point4 ,il ne prend corps1 il n'acquiert sa substance et sa valeur que dans les appareils compliqus que nous avons imagins pour le rendre visible1 et1 n'existant pas en soi1 il emprunte le got1 le parfum et la forme de l'instrument qui le dtermine4 ,c'est ainsi que la minute dchiquete par nos petites montres n'a pas mme visage que celle que prolonge la grande aiguille de l'horloge du beffroi ou de la cathdrale4 ,il convient donc de n'tre pas indiffrent la naissance de nos heures4 ,de mme que nous avons des verres dont la forme1 la nuance et l'clat varient selon qu'ils sont appels offrir nos lvres le bordeaux lger1 le bourgogne opulent1 le rhin frais1 le porto lourd ou l'allgresse du champagne1 pourquoi nos minutes ne seraient-elles pas dnombres selon des modes appropris leur mlancolie1 leur inertie1 leur joie8 ,il sied1 par exemple1 que nos mois laborieux et nos jours d'hiver1 jours de tracas1 d'affaires1 de hte1 d'inquitude1 soient strictement1 mthodiquement1 prement diviss et enregistrs par les rouages1 les aiguilles d'acier1 les disques maills de nos pendules de chemine1 de nos cadrans lectriques ou pneumatiques et de nos minuscules montres de poche4 ,ici1 le temps majestueux1 matre des hommes et des dieux1 le temps1 immense forme humaine de l'ternit1 n'est plus qu'un insecte opinitre qui ronge mcaniquement une vie sans horizon1 sans ciel et sans repos4 ,tout au plus1 aux moments de dtente1 le soir1 sous la lampe1 durant la trop brve veille drobe aux soucis de la faim ou de la vanit1 sera-t-il permis au large balancier de cuivre de l'horloge cauchoise ou flamande d'alentir et de solenniser les secondes qui prcdent les pas de la nuit grave qui s'avance4 99 99 99 99 99 ,d'autre part1 pour nos heures non plus indiffrentes mais rellement sombres1 pour nos heures de dcouragement1 de renoncement1 de maladie et de souffrances1 pour les minutes mortes de notre vie1 regrettons l'antique1 le morne et silencieux sablier de nos anctres4 ,il n'est plus aujourd'hui qu'un inactif symbole sur nos tombes ou sur les tentures funraires de nos glises2 moins que1 pitoyablement dchu1 on ne le retrouve qui prside encore1 dans quelque cuisine de province1 la cuisson mticuleuse de nos ufs la coque4 ,il ne subsiste plus comme instrument du temps1 bien qu'il figure encore1 ct de la faux1 dans ses armoiries surannes4 ,pourtant il avait ses mrites et ses raisons d'tre4 ,aux jours attrists de la pense humaine1 dans les clotres btis autour de la demeure des trpasss1 dans les couvents qui n'entr'ouvraient leurs portes et leurs fentres que sur les lueurs indcises d'un autre monde1 plus redoutable que le ntre1 il tait1 pour les heures dpouilles de leurs joies1 de leurs sourires1 de leurs surprises heureuses et de leurs ornements1 une mesure que nulle autre n'aurait pu remplacer sans disgrce4 ,il ne prcisait pas le temps1 il l'touffait dans la poudre4 ,il tait fait pour compter un un les grains de la prire1 de l'attente1 de l'pouvante et de l'ennui4 ,les minutes y coulaient en poussire1 isoles de la vie ambiante du ciel1 du jardin1 de l'espace1 recluses dans l'ampoule de verre comme le moine tait reclus dans sa cellule1 ne marquant1 ne nommant aucune heure1 les ensevelissant toutes dans le sable funbre1 tandis que les penses dsuvres qui veillaient sur leur chute incessante et muette s'en allaient avec elles s'ajouter la cendre des morts4 99 99 99 99 99 ,entre les magnifiques rives de l't de flamme1 il semble meilleur de goter l'ardente succession des heures dans l'ordre o les marque l'astre mme qui les panche sur nos loisirs4 ,en ces jours plus larges1 plus ouverts1 plus pars1 je n'ai foi et ne m'attache qu'aux grandes divisions de la lumire que le soleil me nomme l'aide de l'ombre chaude de l'un de ses rayons sur le cadran de marbre qui l1 dans le jardin1 prs de la pice d'eau1 reflte et inscrit en silence1 comme s'il faisait une chose insignifiante1 le parcours de nos mondes dans l'espace plantaire4 ,a cette transcription immdiate et seule authentique des volonts du temps qui dirige les astres1 notre pauvre heure humaine1 qui rgle nos repas et les petits mouvements de notre petite vie1 acquiert une noblesse1 une odeur d'infini imprieuse et directe qui rend plus vastes et plus salutaires les matines blouissantes de rose et les aprs-midi presque immobiles du bel t sans tache4 ,malheureusement1 le cadran solaire qui seul savait noblement suivre la marche grave et lumineuse des heures immacules1 se fait rare et disparat de nos jardins4 ,on ne le rencontre plus gure que dans la cour d'honneur1 aux terrasses de pierre1 sur le mail1 aux quinconces de quelque vieille ville1 de quelque vieux chteau1 de quelque ancien palais1 o ses chiffres dors1 son disque et son style s'effacent sous la main du dieu mme dont ils devaient perptuer le culte4 ,nanmoins1 la ,provence1 certaines bourgades italiennes sont demeures fidles la cleste horloge4 ,on y voit frquemment s'panouir1 au pignon ensoleill de la bastide la plus allgrement dlabre1 le cercle peint la fresque o les rayons mesurent soigneusement leur marche ferique4 ,et des devises profondes ou naves1 mais toujours significatives par la place qu'elles occupent et la part qu'elles prennent une norme vie1 s'efforcent de mler l'me humaine d'incomprhensibles phnomnes4 ,l'heure de la justice ne sonne pas aux cadrans de ce monde1 dit l'inscription solaire de l'glise de ,tourette-sur-,loup1 l'extraordinaire petit village presque africain1 voisin de ma demeure1 et qui semble1 parmi l'boulement des rocs et l'escalade des agaves et des figuiers de barbarie1 une ,tolde en miniature1 rduite aux os par le soleil4 ,a lumine motus4 ,je suis mue par la lumire1 proclame firement une autre horloge rayonnante4 ,amyddst ye flowres1 ,i tell ye houres6 ,je compte les heures parmi les fleurs1 rpte une antique table de marbre au fond d'un vieux jardin4 ,mais l'une des plus belles exergues est certes celle que dcouvrit un jour aux environs de ,venise1 ,hazlitt1 un essayiste anglais du commencement de l'autre sicle3 ,horas non numero nisi serenas4 ,je ne compte que les heures claires4 ,quel sentiment destructeur des soucis6 ,toutes les ombres s'effacent au cadran quand le soleil se voile1 et le temps n'est plus qu'un grand vide1 moins que son progrs ne soit marqu par ce qui est joyeux1 tandis que tout ce qui n'est pas heureux descend dans l'oubli6 ,et la belle parole qui nous apprend ne compter les heures que par leurs bienfaits1 n'attacher d'importance qu'aux sourires et ngliger les rigueurs du destin1 composer notre existence des moments brillants et amnes1 nous tournant toujours vers le ct ensoleill des choses et laissant passer tout le reste travers notre imagination oublieuse ou inattentive6 99 99 99 99 99 ,la pendule1 le sablier1 la clepsydre perdue donnent des heures abstraites1 sans forme et sans visage4 ,ce sont les instruments du temps anmi de nos chambres1 du temps esclave et prisonnier2 mais le cadran solaire nous rvle l'ombre relle et palpitante de l'aile du grand dieu qui plane dans l'azur4 ,autour du plateau de marbre qui orne la terrasse ou le carrefour des larges avenues et qui s'harmonise si bien aux escaliers majestueux1 aux balustrades ployes1 aux murailles de verdure des charmilles profondes1 nous jouissons de la prsence fugitive mais irrcusable des heures radieuses4 ,qui sut apprendre les discerner dans l'espace1 les verra tour tour toucher terre et se pencher sur l'autel mystrieux pour faire un sacrifice au dieu que l'homme honore mais ne peut pas connatre4 ,il les verra s'avancer en robes diverses et changeantes1 couronnes de fruits1 de fleurs ou de rose3 d'abord celles encore diaphanes et peine visibles de l'aube2 puis leurs surs de midi1 ardentes1 cruelles1 resplendissantes1 presque implacables1 et enfin les dernires du crpuscule1 lentes et somptueuses1 que retarde1 dans leur marche vers la nuit qui s'approche1 l'ombre empourpre des arbres4 99 99 99 99 99 ,seul il est digne de mesurer la splendeur des mois verts et dors4 ,de mme que le bonheur profond1 il ne parle point4 ,sur lui1 le temps marche en silence1 comme il passe en silence sur les sphres de l'espace2 mais l'glise du village voisin lui prte par moments sa voix de bronze1 et rien n'est harmonieux comme le son de la cloche qui s'accorde au geste muet de son ombre marquant midi dans l'ocan d'azur4 ,il donne un centre et des noms successifs la batitude parse et anonyme4 ,toute la posie1 toutes les dlices des environs1 tous les mystres du firmament1 toutes les penses confuses de la futaie qui garde la fracheur que lui confia la nuit comme un trsor sacr1 toute l'intensit bienheureuse et tremblante des champs de froment1 des plaines1 des collines livres sans dfense la dvorante magnificence de la lumire1 toute l'indolence du ruisseau qui coule entre ses rives tendres1 et le sommeil de l'tang qui se couvre des gouttes de sueur que forment les lentilles d'eau1 et la satisfaction de la maison qui ouvre en sa faade blanche ses fentres avides d'aspirer l'horizon1 et le parfum des fleurs qui se htent de finir une journe de beaut embrase1 et les oiseaux qui chantent selon l'ordre des heures pour leur tresser des guirlandes d'allgresse dans le ciel1--tout cela1 avec des milliers de choses et des milliers de vies qui ne sont pas visibles1 se donne rendez-vous et prend conscience de sa dure autour de ce miroir du temps o le soleil1 qui n'est qu'un des rouages de l'immense machine qui subdivise en vain l'ternit1 vient marquer d'un rayon complaisant le trajet que la terre1 et tout ce qu'elle porte1 accomplit chaque jour sur la route des toiles4 ,l',,inqui,,tude ,,de ,,notre ,,morale ,i ,nous sommes un moment de l'volution humaine qui ne doit gure avoir de prcdents dans l'histoire4 ,une grande partie de l'humanit1 et justement cette partie qui rpond celle qui cra jusqu'ici les vnements que nous connaissons avec quelque certitude1 quitte peu peu la religion dans laquelle elle vcut durant prs de vingt sicles4 ,qu'une religion s'teigne1 le fait n'est pas nouveau4 ,il doit s'tre accompli plus d'une fois dans la nuit des temps2 et les annalistes de la fin de l'empire romain nous font assister la mort du paganisme4 ,mais1 jusqu' prsent1 les hommes passaient d'un temple qui croulait1 dans un temple qu'on difiait1 ils sortaient d'une religion pour entrer dans une autre2 au lieu que nous abandonnons la ntre pour n'aller nulle part4 ,voil le phnomne nouveau1 aux consquences inconnues1 dans lequel nous vivons4 ,,ii ,il est inutile de rappeler que les religions ont toujours eu1 par leurs promesses d'outre-tombe et par leur morale1 une influence norme sur le bonheur des hommes1 bien qu'on en ait vu1 et de trs importantes1 comme le paganisme1 qui n'apportaient ni ces promesses1 ni une morale proprement dite4 ,nous ne parlerons pas des promesses de la ntre1 puisqu'elles prissent d'abord avec la foi2 au lieu que nous vivons encore dans les monuments levs par la morale ne de cette foi qui se retire4 ,mais nous sentons que1 malgr les soutiens de l'habitude1 ces monuments s'entr'ouvrent sur nos ttes1 et que dj en maints endroits1 nous nous trouvons sans abri sous un ciel imprvu qui ne donne plus d'ordres4 ,aussi1 assistons-nous l'laboration plus ou moins inconsciente et fbrile d'une morale htive parce qu'on la sent indispensable1 faite de dbris recueillis dans le pass1 de conclusions empruntes au bon sens ordinaire1 de quelques lois entrevues par la science1 et enfin de certaines intuitions extrmes de l'intelligence dsoriente1 qui revient1 par un dtour dans un mystre nouveau1 d'anciennes vertus que le bon sens ne suffit pas tayer4 ,peut-tre est-il curieux de tenter de saisir les principaux rflexes de cette laboration4 ,l'heure semble sonner o beaucoup se demandent si1 en continuant de pratiquer une morale haute et noble dans un milieu qui obit d'autres lois1 ils ne se dsarment point trop navement et ne jouent pas le rle ingrat de dupes4 ,ils veulent savoir si les motifs qui les attachent encore de vieilles vertus ne sont pas purement sentimentaux1 traditionnels et chimriques2 et ils cherchent assez vainement en eux-mmes les appuis que la raison peut encore leur prter4 ,,iii ,mettant part le havre artificiel o se rfugient ceux qui demeurent fidles aux certitudes religieuses1 les hauts courants de l'humanit civilise oscillent en apparence entre deux doctrines contraires4 ,d'ailleurs1 ces deux doctrines1 parallles mais inverses1 ont de tout temps1 travers1 comme des fleuves ennemis1 les champs de la morale humaine4 ,mais jamais leur lit ne fut aussi nettement1 aussi rigidement creus4 ,ce qui n'tait autrefois que de l'altruisme et de l'gosme instinctifs1 diffus1 aux flots souvent mls1 est devenu rcemment l'altruisme et l'gosme absolus et systmatiques4 ,a leurs sources1 non pas renouveles mais remues1 se trouvent deux hommes de gnie3 ,tolsto et ,nietzsche4 ,mais1 comme je l'ai dit1 ce n'est qu'en apparence que ces deux doctrines se partagent le monde de l'thique4 ,ce n'est nullement l'un ou l'autre de ces points trop extrmes que se joue le vritable drame de la conscience moderne4 ,ils ne marquent gure1 perdus dans l'espace1 que deux buts chimriques1 auxquels personne ne songe arriver4 ,l'une de ces doctrines reflue violemment vers un pass qui n'exista jamais tel qu'elle se le reprsente2 l'autre bouillonne cruellement vers un avenir que rien ne fait prvoir4 ,entre ces deux rves1 les enveloppant d'ailleurs et les dbordant de toutes parts1 passe la ralit dont ils n'ont point tenu compte4 ,c'est dans cette ralit dont chacun de nous porte en soi l'image1 que nous devons tudier la formation de la morale qui soutient aujourd'hui notre vie4 ,ai-je besoin d'ajouter qu'en employant le mot morale je n'entends point parler des pratiques de l'existence quotidienne qui ressortissent aux usages et la mode1 mais des grandes lois qui dterminent l'homme intrieur8 ,,iv ,c'est dans notre raison1 consciente ou non1 que se forme notre morale4 ,on pourrait1 ce point de vue1 y marquer trois rgions4 ,tout au bas1 la partie la plus lourde1 la plus paisse et la plus gnrale1 que nous appellerons le sens commun4 ,un peu plus haut1 s'levant dj aux ides d'utilit et de jouissance immatrielles1 ce qu'on pourrait nommer le bon sens1 et enfin1 au sommet1 admettant1 mais contrlant aussi svrement que possible les revendications de l'imagination1 des sentiments et de tout ce qui relie notre vie consciente l'inconsciente et aux forces inconnues du dedans et du dehors1 la partie indtermine de cette mme raison totale laquelle nous donnerons le nom de raison mystique4 ,v ,il n'est pas besoin d'exposer longuement la morale du sens commun1 du bon gros sens commun qui se trouve en chacun de nous1 dans les meilleurs comme dans les pires2 et qui s'difie spontanment sur les ruines de l'ide religieuse4 ,c'est la morale du quant soi1 de l'gosme pratique et cubique1 de tous les instincts et de toutes les jouissances matrielles4 ,qui part du sens commun1 considre qu'il n'a qu'une certitude3 sa propre vie4 ,dans cette vie1 allant au fond des choses1 il n'est que deux maux rels3 la maladie et la pauvret2 et deux biens vritables et irrductibles3 la sant et la richesse4 ,toutes les autres ralits1 heureuses ou malheureuses1 en dcoulent4 ,le reste1 joies et peines qui naissent des sentiments1 des passions1 est imaginaire1 puisqu'il dpend de l'ide que nous nous en faisons4 ,notre droit jouir n'est limit que par le droit pareil de ceux qui vivent en mme temps que nous2 et nous avons respecter certaines lois tablies dans l'intrt mme de notre paisible jouissance4 ,a la rserve de ces lois1 nous n'admettons aucune contrainte2 et notre conscience1 loin d'entraver les mouvements de notre gosme1 doit1 au contraire1 approuver leurs triomphes1 attendu que ces triomphes sont ce qu'il y a de plus conforme aux devoirs instinctifs et logiques de la vie4 ,voil la premire assise1 le premier tat1 de toute morale naturelle4 ,c'est un tat que beaucoup d'hommes1 aprs la mort complte des ides religieuses1 ne dpasseront plus4 ,,vi ,le bon sens1 lui1 un peu moins matriel1 un peu moins animal1 regarde les choses d'un peu plus haut et voit par consquent un peu plus loin4 ,il remarque bientt que l'avare sens commun mne dans sa coquille une vie obscure1 troite et misrable4 ,il observe que l'homme1 non plus que l'abeille1 ne saurait demeurer solitaire2 et que la vie qu'il partage avec ses semblables1 pour s'panouir librement et compltement1 ne se peut rduire une lutte sans justice et sans piti1 ni un simple change de services prement compenss4 ,dans ses rapports avec autrui1 il part encore de l'gosme2 mais cet gosme n'est plus purement matriel4 ,il considre encore l'utilit1 mais l'admet dj spirituelle ou sentimentale4 ,il connat des joies et des peines1 des affections et des antipathies dont les objets peuvent se trouver dans l'imagination4 ,ainsi entendu1 et capable de s'lever une certaine hauteur au-dessus des conclusions de la logique matrielle1--sans perdre de vue son intrt1--il parat l'abri de toutes les objections4 ,il se flatte d'occuper solidement tous les sommets de la raison4 ,il fait mme quelques concessions ce qui n'est pas sensiblement du domaine de celle-ci1 je veux dire aux passions1 aux sentiments et tout l'inexpliqu qui les entoure4 ,il faut bien qu'il les fasse1 sinon1 les caves obscures o il s'enfermerait ne seraient gure plus habitables que celles o s'abtit le morne sens commun4 ,mais ces concessions mmes appellent l'attention sur l'illgitimit de ses prtentions s'occuper de morale ds que celle-ci dpasse les pratiques ordinaires de la vie quotidienne4 ,,vii ,en effet1 que peut-il y avoir de commun entre le bon sens et l'ide stocienne du devoir1 par exemple8 ,ils habitent deux rgions diffrentes et presque sans communications4 ,le bon sens1 quand il prtend promulguer seul les lois qui forment l'homme intrieur1 devrait rencontrer les mmes dfenses et les mmes obstacles que ceux o il se heurte dans l'une des rares rgions qu'il n'a pas encore rduites l'esclavage3 l'esthtique4 ,il y est trs heureusement consult sur tout ce qui concerne le point de dpart et certaines grandes lignes1 et trs imprieusement pri de se taire ds qu'il s'agit de l'achvement et de la beaut suprme et mystrieuse de l'uvre4 ,mais au lieu qu'en esthtique il se rsigne assez facilement au silence1 en morale il veut tout rgenter4 ,il importerait donc de le remettre une fois pour toutes sa place lgitime dans l'ensemble des facults qui constituent notre personne humaine4 ,,viii ,un des traits de notre temps1 c'est la confiance de plus en plus grande et presque exclusive que nous accordons ces parties de notre intelligence que nous venons d'appeler le sens commun et le bon sens4 ,il n'en fut pas toujours ainsi4 ,autrefois l'homme n'asseyait sur le bon sens qu'une portion assez restreinte et la plus vulgaire de sa vie4 ,le reste avait ses fondements en d'autres rgions de notre esprit1 notamment dans l'imagination4 ,les religions1 par exemple1 et avec elles le plus clair de la morale dont elles sont les sources principales1 s'levrent toujours une grande distance de la minuscule enceinte du bon sens4 ,c'tait excessif2 il s'agit de savoir si l'excs actuel et contraire n'est pas aussi aveugle4 ,l'norme dveloppement qu'ont pris dans la pratique de notre vie certaines lois mcaniques et scientifiques1 nous fait accorder au bon sens une prpondrance quoi il reste prouver qu'il ait droit4 ,la logique apparemment irrductible1 mais peut-tre illusoire1 de quelques phnomnes que nous croyons connatre1 nous fait oublier l'illogisme possible de millions d'autres phnomnes que nous ne connaissons pas encore4 ,les lois de notre bon sens sont le fruit d'une exprience insignifiante quand on la compare ce que nous ignorons4 ,il n'y a pas d'effet sans cause1 dit notre bon sens1 pour prendre l'exemple le plus banal4 ,oui1 dans le petit cercle de notre vie matrielle1 cela est incontestable et suffisant4 ,mais ds que nous sortons de ce cercle infime1 cela ne rpond plus rien1 attendu que les notions de cause et d'effet sont l'une et l'autre inconnaissables dans un monde o tout est inconnu4 ,or1 notre vie1 ds qu'elle s'lve un peu1 sort chaque instant du petit cercle matriel et exprimental1 et par consquent du domaine du bon sens4 ,mme dans le monde visible qui lui sert de modle en notre esprit1 nous n'observons point qu'il rgne sans partage4 ,autour de nous1 dans ses phnomnes les plus constants et les plus familiers1 la nature n'agit pas toujours selon notre bon sens4 ,quoi de plus insens que ses gaspillages d'existences8 ,quoi de plus draisonnable que ces milliards de germes aveuglment prodigus pour arriver la naissance hasardeuse d'un seul tre8 ,quoi de plus illogique que l'innombrable et inutile complication de ses moyens 7par exemple dans la vie de certains parasites et la fcondation des fleurs par les insectes71 pour arriver aux buts les plus simples8 ,quoi de plus fou que ces milliers de mondes qui prissent dans l'espace sans accomplir une uvre8 ,tout cela dpasse notre bon sens et lui montre qu'il n'est pas toujours d'accord avec la vie gnrale1 et qu'il se trouve peu prs isol dans l'univers4 ,il faut qu'il raisonne contre lui-mme et reconnaisse que nous n'avons pas lui donner1 dans notre vie qui n'est pas isole1 la place prpondrante o il aspire4 ,ce n'est pas dire que nous l'abandonnerons l o il nous est utile2 mais il est bon de savoir qu'il ne peut suffire tout1 n'tant presque rien4 ,de mme qu'il existe hors de nous un monde qui le dpasse1 il en existe un autre en nous qui le dborde4 ,il est sa place et fait une humble et saine besogne dans son petit village2 mais qu'il ne prtende pas devenir le matre des grandes villes et le souverain des mers et des montagnes4 ,or1 les grandes villes1 les mers et les montagnes occupent en nous infiniment plus d'espace que le petit village de notre existence pratique4 ,il est l'accord ncessaire sur un certain nombre de vrits infrieures1 parfois douteuses mais indispensables et rien de plus4 ,il est une chane plutt qu'un soutien4 ,souvenons-nous que presque tous nos progrs se sont faits en dpit des sarcasmes et des maldictions avec lesquels il accueillit les hypothses draisonnables mais fcondes de l'imagination4 ,parmi les flots mouvants et ternels d'un univers sans bornes1 ne nous attachons donc point notre bon sens comme l'unique roc de salut4 ,lis ce roc immobile travers tous les ges et toutes les civilisations1 nous ne ferions rien de ce que nous devrions faire2 nous ne deviendrions rien de ce que nous pouvons peut-tre devenir4 ,,ix ,jusqu'ici1 cette question d'une morale limite par le bon sens n'avait pas grande importance4 ,elle n'arrtait pas le dveloppement de certaines aspirations1 de certaines forces qu'on a toujours considres comme les plus belles et les plus nobles qui se trouvent dans l'homme4 ,les religions achevaient l'uvre interrompue4 ,aujourd'hui1 sentant le danger de ses bornes1 la morale du bon sens qui voudrait devenir la morale gnrale1 cherche s'tendre autant que possible du ct de la justice et de la gnrosit1 trouver1 dans un intrt suprieur1 des raisons d'tre dsintresses1 afin de combler une partie de l'abme qui la spare de ces forces et de ces aspirations indestructibles4 ,mais il y a des points qu'elle ne saurait outrepasser sans se nier1 sans se dtruire dans sa source mme4 ,a partir de ces points o commencent prcisment les grandes vertus inutiles1 quel guide nous reste-t-il8 ,x ,nous verrons tout l'heure s'il est possible de rpondre cette question4 ,mais en admettant mme que par del les plaines de la morale du bon sens1 il n'y ait plus1 qu'il ne doive plus jamais y avoir de guide1 ce ne serait pas une raison pour nous inquiter de l'avenir moral de l'humanit4 ,l'homme est un tre si essentiellement1 si ncessairement moral1 que1 lorsqu'il nie toute morale1 cette ngation mme est dj le noyau d'une morale nouvelle4 ,la morale est1 peut-on dire1 sa folie spcifique4 ,a la rigueur1 l'humanit n'a pas besoin de guide4 ,elle marche un peu moins vite1 mais presque aussi srement par les nuits que personne n'claire4 ,elle porte en elle sa lumire dont les orages tordent mais ravivent la flamme4 ,elle est1 pour ainsi dire1 indpendante des ides qui croient la conduire4 ,il est1 au demeurant1 curieux et facile de constater que ces ides priodiques ont toujours eu assez peu d'influence sur la somme de bien et de mal qui se fait dans le monde4 ,ce qui a seul une influence vritable1 c'est le flot spirituel qui nous porte1 qui a des flux et des reflux1 mais qui semble gagner lentement1 conqurir on ne sait quelle chose dans l'espace4 ,ce qui importe plus que l'ide1 c'est le temps qui s'coule autour d'elle2 c'est le dveloppement d'une civilisation1 qui n'est que l'lvation de l'intelligence gnrale un moment donn de l'histoire4 ,si demain1 une religion nous tait rvle1 prouvant scientifiquement et avec une certitude absolue1 que chaque acte de bont1 de sacrifice1 d'hrosme1 de noblesse intrieure1 nous apporte immdiatement aprs notre mort une rcompense indubitable et inimaginable1 je doute que le mlange de bien et de mal1 de vertus et de vices au milieu de quoi nous vivons1 subisse un changement que l'on puisse apprcier4 ,faut-il nous rappeler un exemple probant8 ,au moyen ge1 il y eut des moments o la foi tait absolue et s'imposait avec une certitude qui rpond exactement nos certitudes scientifiques4 ,les rcompenses promises au bien1 comme les chtiments menaant le mal1 taient1 dans la pense des hommes de ce temps1 pour ainsi dire aussi tangibles que le seraient ceux de la rvlation dont je parlais plus haut4 ,pourtant1 nous ne voyons pas que le niveau du bien se soit lev4 ,quelques saints se sacrifiaient pour leurs frres1 portaient certaines vertus1 choisies parmi les plus discutables1 jusqu' l'hrosme2 mais la masse des hommes continuait se tromper1 mentir1 forniquer1 voler1 s'envier1 s'entre-tuer4 ,la moyenne des vices n'tait pas infrieure celle d' prsent4 ,au contraire1 la vie tait incomparablement plus dure1 plus cruelle et plus injuste1 parce que le niveau de l'intelligence gnrale tait plus bas4 ,,xi ,essayons maintenant de jeter quelques lueurs sur le troisime tat de notre morale4 ,ce troisime tat1 ou1 si l'on veut1 cette troisime morale embrasse tout ce qui s'tend depuis les vertus du bon sens1 ncessaires notre bonheur matriel et spirituel1 jusqu' l'infini de l'hrosme1 du sacrifice1 de la bont1 de l'amour1 de la probit et de la dignit intrieure4 ,il est certain que la morale du bon sens1 bien que de quelques cts1 du ct de l'altruisme1 par exemple1 elle puisse s'avancer assez loin1 manquera toujours un peu de noblesse1 de dsintressement1 et surtout de je ne sais quelles facults capables de la mettre directement en rapport avec le mystre incontestable de la vie4 ,s'il est probable1 comme nous l'avons insinu1 que notre bon sens ne rpond qu' une portion minime des phnomnes1 des vrits et des lois de la nature1 s'il nous isole assez tristement dans ce monde1 nous avons en nous d'autres facults merveilleusement adaptes aux parties inconnues de l'univers1 et qui semblent nous avoir t donnes tout exprs pour nous prparer1 sinon les comprendre1 du moins les admettre et en subir les grands pressentiments3 c'est l'imagination et le sommet mystique de notre raison4 ,nous avons beau faire et beau dire1 nous n'avons jamais t1 nous ne sommes pas encore une sorte d'animal purement logique4 ,il y a en nous1 au-dessus de la partie raisonnante de notre entendement1 toute une rgion qui rpond autre chose1 qui se prpare aux surprises de l'avenir1 qui attend les vnements de l'inconnu4 ,cette partie de notre esprit que j'appellerai imagination ou raison mystique1 dans les temps o nous ne savions pour ainsi dire rien des lois de la nature1 nous a prcds1 a devanc nos connaissances imparfaites2 et nous a fait vivre moralement1 socialement et sentimentalement un niveau bien suprieur celui de ces connaissances4 ,a prsent que nous avons fait faire ces dernires quelques pas dans la nuit1 et qu'en ces cent annes qui viennent de s'couler nous avons dbrouill plus de chaos qu'en mille sicles antrieurs1 prsent que notre vie matrielle semble sur le point de se fixer et de s'assurer1 est-ce une raison pour que cette facult cesse de nous prcder ou pour la faire rtrograder vers le bon sens8 ,n'y aurait-il pas1 au contraire1 de trs srieux motifs de la pousser plus avant1 afin de rtablir les distances normales et l'avance proportionnelle8 ,est-il juste que nous perdions confiance en elle8 ,peut-on dire qu'elle ait empch un progrs humain8 ,peut-tre nous a-t-elle plus d'une fois tromps2 mais ses erreurs fcondes1 en nous forant faire du chemin1 nous ont rvl plus de vrits1 dans le dtour1 que n'en et jamais souponn le pitinement sur place du bon sens trop timide4 ,les plus belles dcouvertes1 en biologie1 en chimie1 en mdecine1 en physique1 sont presque toutes parties d'une hypothse fournie par l'imagination ou la raison mystique1 hypothse que confirmrent les expriences du bon sens1 mais que celui-ci1 adonn d'troites mthodes1 n'et jamais entrevue4 ,,xii ,dans les sciences exactes1 o il semble qu'elles devraient tre d'abord dtrnes1 l'imagination et la raison mystique1 c'est--dire cette partie de notre raison qui s'tale au-dessus du bon sens1 ne conclut pas et fait une part norme et lgitime aux hsitations et aux possibilits de l'inconnu1 notre imagination1 dis-je1 et notre raison mystique ont encore une place d'honneur4 ,en esthtique1 elles rgnent peu prs sans partage4 ,pourquoi faudrait-il leur imposer silence dans la morale1 qui occupe une rgion intermdiaire entre les sciences exactes et l'esthtique8 ,il n'y a pas se le dissimuler1 si elles cessent de venir en aide au bon sens1 si elles renoncent prolonger son uvre1 tout le sommet de notre morale s'affaisse brusquement4 ,a partir d'une certaine ligne que dpassent les hros1 les grands sages et mme la plupart des simples gens de bien1 tout le haut de notre morale est le fruit de notre imagination et appartient la raison mystique4 ,l'homme idal1 tel que le forme le bon sens le plus clair et le plus tendu1 ne rpond pas encore1 ne rpond mme pas du tout l'homme idal de notre imagination4 ,celui-ci est infiniment plus haut1 plus gnreux1 plus noble1 plus dsintress1 plus capable d'amour1 d'abngation1 de dvouement et de sacrifices ncessaires4 ,il s'agit de savoir lequel a tort ou raison1 lequel a le droit de survivre4 ,ou plutt1 il s'agit de savoir si quelque fait nouveau nous permet de nous faire cette demande et de mettre en question les hautes traditions de la morale humaine4 ,,xiii ,ce fait nouveau1 o le trouverons-nous8 ,parmi toutes les rvlations que la science vient de nous faire1 en est-il une seule qui nous autorise retrancher quelque chose de l'idal que nous proposait ,marc-,aurle1 par exemple8 ,le moindre signe1 le moindre indice1 le moindre pressentiment veille-t-il le soupon que les ides mres qui jusqu'ici ont conduit le juste1 doivent changer de direction2 et que la route des bonnes volonts humaines soit une fausse route8 ,quelle dcouverte nous annonce qu'il est temps de dtruire en notre conscience tout ce qui dpasse la stricte justice1 c'est--dire ces vertus innommes qui1 par del celles qui sont ncessaires la vie sociale1 paraissent des faiblesses et font cependant du simple honnte homme le vritable et profond homme de bien8 ,ces vertus-l1 nous dira-t-on1 et une foule d'autres qui ont toujours form le parfum des grandes mes1 ces vertus-l seraient sans doute leur place dans un monde o la lutte pour la vie ne serait plus aussi ncessaire qu'elle ne l'est actuellement sur une plante o ne s'est pas encore acheve l'volution des espces4 ,en attendant1 la plupart d'entre elles dsarment ceux qui les pratiquent en face de ceux qui ne les pratiquent point4 ,elles entravent le dveloppement de ceux qui devraient tre les meilleurs1 au profit des moins bons4 ,elles opposent un idal excellent1 mais humain et particulier1 l'idal gnral de la vie2 et cet idal plus restreint est forcment vaincu d'avance4 ,l'objection est spcieuse3 d'abord1 cette soi-disant dcouverte de la lutte pour la vie1 o l'on cherche la source d'une morale nouvelle1 n'est au fond qu'une dcouverte de mots4 ,il ne suffit pas de donner un nom inaccoutum une loi immmoriale pour lgitimer une dviation radicale de l'idal humain4 ,la lutte pour la vie existe depuis qu'existe notre plante2 et pas une de ses consquences ne s'est modifie1 pas une de ses nigmes ne s'est claircie1 le jour que l'on crut en prendre conscience en l'ornant d'une appellation qu'un caprice du vocabulaire changera peut-tre avant un demi-sicle4 ,ensuite1 il convient de reconnatre que si ces vertus nous dsarment parfois devant ceux qui n'en ont pas la notion1 elles ne nous dsarment qu'en de bien misrables combats4 ,certes1 l'homme trop scrupuleux sera tromp par celui qui ne l'est pas2 l'homme trop aimant1 trop indulgent1 trop dvou souffrira par celui qui l'est moins2 mais est-ce cela qui peut s'appeler une victoire du second sur le premier8 ,en quoi cette dfaite atteint-elle la vie profonde du meilleur8 ,il y perdra quelque avantage matriel2 mais il perdrait bien plus laisser en friche toute la rgion qui s'tend par del la morale du bon sens4 ,qui enrichit sa sensibilit enrichit son intelligence2 et ce sont l les forces proprement humaines qui finissent toujours par avoir le dernier mot4 ,,xiv ,du reste1 si quelques penses gnrales parviennent merger du chaos de demi-dcouvertes1 de demi-vrits qui hallucinent l'esprit de l'homme moderne1 l'une de ces penses n'affirme-t-elle pas que la nature a mis en chaque espce d'tres vivants tous les instincts ncessaires l'accomplissement de ses destines8 ,et de tout temps1 n'a-t-elle pas mis en nous un idal moral qui1 chez le sauvage le plus primitif1 comme chez le civilis le plus raffin1 garde1 sur les conclusions du bon sens1 une avance proportionnelle sensiblement gale8 ,le sauvage1 de mme que le civilis dans une sphre plus leve1 n'est-il pas d'ordinaire infiniment plus gnreux1 plus loyal1 plus fidle sa parole que ne le conseillent l'intrt et l'exprience de sa misrable vie8 ,n'est-ce pas grce cet idal instinctif que nous vivons dans un milieu o1 malgr la prpondrance pratique du mal1 qu'excusent les dures ncessits de l'existence1 l'ide du bien et du juste rgne de plus en plus souverainement1 o la conscience publique qui est la forme sensible et gnrale de cette ide1 devient de plus en plus puissante et sre d'elle-mme8 ,n'est-ce pas grce au mme idal que la morale d'une foule 7au thtre1 par exemple7 est infiniment suprieure la morale des units qui la composent8 ,,xv ,il conviendrait de s'entendre une fois pour toutes sur les droits de nos instincts4 ,nous n'admettons plus que l'on conteste ceux de n'importe quels instincts infrieurs4 ,nous savons les lgitimer et les ennoblir en les rattachant quelque grande loi de la nature2 pourquoi certains instincts plus levs1 aussi incontestables que ceux qui rampent tout au bas de nos sens1 n'auraient-ils pas les mmes prrogatives8 ,doivent-ils tre nis1 suspects ou traits de chimres parce qu'ils ne se rapportent pas deux ou trois ncessits primitives de la vie animale8 ,du moment qu'ils existent1 n'est-il pas probable qu'ils sont aussi indispensables que les autres l'accomplissement d'une destine dont nous ignorons ce qui lui est utile ou inutile1 puisque nous n'en connaissons pas le but8 ,et1 ds lors1 n'est-il pas du devoir de notre bon sens1 leur ennemi inn1 de les aider1 de les encourager et d'enfin s'avouer que certaines parties de notre vie chappent sa comptence8 ,,xvi ,nous devons avant tout nous efforcer de dvelopper en nous les caractres spcifiques de la classe d'tres vivants laquelle nous appartenons2 et de prfrence ceux qui nous diffrencient le plus de tous les autres phnomnes de la vie environnante4 ,parmi ces caractres1 l'un des plus notoires1 est peut-tre moins notre intelligence que nos aspirations morales4 ,une partie de ces aspirations mane de notre intelligence2 mais une autre a toujours prcd celle-ci1 en a toujours paru indpendante1 et ne trouvant pas en elle de racines visibles1 a cherch ailleurs1 n'importe o1 mais surtout dans les religions1 l'explication d'un mystrieux instinct qui la poussait plus outre4 ,aujourd'hui que les religions n'ont plus qualit pour expliquer quelque chose1 le fait n'en demeure pas moins2 et je ne crois pas que nous ayons le droit de supprimer d'un trait de plume toute une rgion de notre existence intrieure1 seule fin de donner satisfaction aux organes raisonneurs de notre entendement4 ,du reste1 tout se tient et s'entr'aide1 mme ce qui semble se combattre1 dans le mystre des instincts1 des facults et des aspirations de l'homme4 ,notre intelligence profite immdiatement des sacrifices qu'elle fait l'imagination lorsque celle-ci caresse un idal que celle-l ne trouve pas conforme aux ralits de la vie4 ,notre intelligence1 depuis quelques annes1 est trop porte croire qu'elle peut se suffire elle-mme4 ,elle a besoin de toutes nos forces1 de tous nos sentiments1 de toutes nos passions1 de toutes nos inconsciences1 de tout ce qui est avec elle comme de tout ce qui lui tient tte1 pour s'tendre et fleurir dans la vie4 ,mais l'aliment qui lui est plus que tout ncessaire1 ce sont les hautes inquitudes1 les graves souffrances1 les nobles joies de notre cur4 ,elles sont vraiment pour elle1 l'eau du ciel sur les lis1 la rose du matin sur les roses4 ,il est bon qu'elle sache s'incliner et passer en silence devant certains dsirs et devant certains rves de ce cur qu'elle ne comprend pas toujours1 mais qui renferme une lumire qui l'a plus d'une fois conduite vers des vrits qu'elle cherchait en vain aux points extrmes de ses penses4 ,,xvii ,nous sommes un tout spirituel indivisible2 et c'est seulement pour les besoins de la parole que nous pouvons sparer1 lorsque nous les tudions1 les penses de notre intelligence1 des passions et des sentiments de notre cur4 ,tout homme est plus ou moins victime de cette division illusoire4 ,il se dit1 dans sa jeunesse1 qu'il y verra plus clair quand il sera plus g4 ,il s'imagine que ses passions1 mme les plus gnreuses1 voilent et troublent sa pense1 et se demande1 avec je ne sais quel espoir1 jusqu'o ira cette pense quand elle rgnera seule sur ses rves et ses sens apaiss4 ,et la vieillesse vient2 l'intelligence est claire1 mais elle n'a plus d'objet4 ,elle n'a plus rien faire1 elle fonctionne dans le vide4 ,et c'est ainsi que dans les domaines o les rsultats de cette division sont le plus visibles nous constatons qu'en gnral l'uvre de la vieillesse ne vaut pas celle de la jeunesse ou de l'ge mr1 qui cependant a bien moins d'exprience et sait bien moins de choses1 mais n'a pas encore touff les mystrieuses forces trangres l'intelligence4 ,,xviii ,si l'on nous demande maintenant quels sont enfin les prceptes de cette haute morale dont nous avons parl sans la dfinir1 nous rpondrons qu'elle suppose un tat d'me ou de cur plutt qu'un code de prceptes strictement formuls4 ,ce qui constitue son essence1 c'est la sincre et forte volont de former en nous un puissant idal de justice et d'amour qui s'lve toujours au-dessus de celui qu'laborent les parties les plus claires et les plus gnreuses de notre intelligence4 ,il y aurait citer mille exemples2 je n'en prendrai qu'un seul1 celui qui est au centre de toutes nos inquitudes1 et ct duquel tout le reste n'a plus d'importance1 celui qui1 lorsque nous parlons ainsi de morale haute et noble et de vertus parfaites1 nous interpelle comme des coupables pour nous demander brusquement3 ,et l'injustice dans laquelle vous vivez1 quand y mettrez-vous fin8 ,oui1 nous tous qui possdons plus que les autres1 nous tous qui sommes plus ou moins riches1 contre ceux qui sont tout fait pauvres1 nous vivons au milieu d'une injustice plus profonde que celle qui provient de l'abus de la force brutale1 puisque nous abusons d'une force qui n'est mme pas relle4 ,notre raison dplore cette injustice1 mais l'explique1 l'excuse et la dclare invitable4 ,elle nous dmontre qu'il est impossible d'y apporter le remde efficace et rapide que cherche notre quit2 que tout remde trop radical amnerait 7surtout pour nous7 des maux plus cruels et plus dsesprs que ceux qu'il prtendrait gurir2 elle nous prouve enfin que cette injustice est organique1 essentielle et conforme toutes les lois de la nature4 ,notre raison a peut-tre raison2 mais ce qui a bien plus profondment1 bien plus srement raison qu'elle1 c'est notre idal de justice qui proclame qu'elle a tort4 ,alors mme qu'il n'agit pas1 il est bon1 sinon pour le prsent1 du moins pour l'avenir1 que cet idal ressente vivement l'iniquit2 et1 s'il n'entrane plus de renonciations ni de sacrifices hroques1 ce n'est point qu'il soit moins noble ou moins sr que l'idal des meilleures religions1 c'est qu'il ne promet d'autres rcompenses que celles du devoir accompli2 et que ces rcompenses sont prcisment celles que seuls quelques hros comprirent jusqu'ici1 et que les grands pressentiments qui flottent au del de notre intelligence cherchent nous faire comprendre4 ,,xix ,au fond1 il nous faut si peu de prceptes6444 ,peut-tre trois ou quatre1 tout au plus cinq ou six1 qu'un enfant pourrait nous donner4 ,il faut avant tout les comprendre2 et comprendre tel que nous l'entendons1 c'est peine1 d'habitude1 le commencement de la vie d'une ide4 ,si cela suffisait1 toutes les intelligences et tous les caractres seraient gaux2 car tout homme d'intelligence mme trs mdiocre est apte comprendre1 ce premier degr1 tout ce qu'on lui explique avec une clart suffisante4 ,il y a autant de degrs dans la faon de comprendre une vrit1 qu'il y a d'esprits qui la croient comprendre4 ,si je dmontre1 par exemple1 tel vaniteux intelligent ce qu'il y a de puril dans sa vanit1 tel goste capable de conscience ce qu'il y a d'excessif et d'odieux dans son gosme1 ils en conviendront volontiers1 ils renchriront mme sur ce que j'aurai dit4 ,il n'est donc pas douteux qu'ils aient compris2 mais il est peu prs certain qu'ils continueront d'agir comme si l'extrmit de l'une des vrits qu'ils viennent de reconnatre n'avait mme pas effleur leur cerveau4 ,au lieu que dans tel autre elles entreront un soir1 ces vrits1 couvertes des mmes mots1 et pntrant soudain1 par del ses penses1 jusqu'au fond de son cur1 bouleverseront son existence1 dplaceront tous les axes1 tous les leviers1 toutes les joies1 toutes les tristesses1 tous les buts de son activit4 ,il a compris plus profondment1 voil tout2 car nous ne pouvons nous flatter d'avoir compris une vrit1 que lorsqu'il nous est impossible de n'y pas conformer notre vie4 ,,xx ,pour revenir l'ide centrale de tout ceci1 et pour la rsumer1 reconnaissons qu'il est ncessaire de maintenir l'quilibre entre ce que nous avons appel le bon sens et les autres facults et sentiments de notre vie4 ,au rebours de ce que nous faisions autrefois1 nous sommes aujourd'hui trop enclins rompre cet quilibre en faveur du bon sens4 ,certes1 le bon sens a le droit de contrler plus strictement que jamais tout ce qui dpasse la conclusion pratique de son raisonnement1 tout ce que lui apportent d'autres forces2 mais il ne peut empcher celles-ci d'agir que lorsqu'il a acquis la certitude qu'elles se trompent2 et il se doit lui-mme1 au respect de ses propres lois1 d'tre de plus en plus circonspect dans l'affirmation de cette certitude4 ,or1 s'il peut avoir acquis la conviction que ces forces ont commis une erreur en attribuant une volont1 des ordres divins et prcis1 la plupart des phnomnes qui se manifestent en elles1 s'il a le devoir de redresser les erreurs accessoires qui dcoulent de cette erreur initiale1 en liminant1 par exemple1 de notre idal moral une foule de vertus striles et dangereuses1 il ne saurait nier que les mmes phnomnes subsistent1 soit qu'ils viennent d'un instinct suprieur1 de la vie de l'espce1 infiniment plus puissante en nous que la vie de l'individu1 ou de toute autre source inintelligible4 ,en tout cas1 il ne saurait les traiter de chimres1 car1 ce compte1 nous pourrions nous demander si ce juge suprme1 dbord et contredit de tous cts par le gnie de la nature et les inconcevables lois de l'univers1 n'est pas plus chimrique que les chimres qu'il aspire anantir4 ,,xxi ,pour tout ce qui touche notre vie morale1 nous avons encore le choix de nos chimres2 le bon sens mme1 c'est--dire l'esprit scientifique1 est oblig d'en convenir4 ,donc1 chimres pour chimres1 accueillons celles d'en haut plutt que celles d'en bas4 ,les premires1 aprs tout1 nous ont fait parvenir o nous sommes2 et lorsqu'on envisage notre point de dpart1 l'effroyable caverne de l'homme prhistorique1 nous leur devons quelque reconnaissance4 ,les secondes chimres1 celles des rgions infrieures1 c'est--dire du bon sens1 n'ont fait leurs preuves jusqu'ici qu'accompagnes et soutenues par les premires4 ,elles n'ont pas encore march seules4 ,elles font leurs premiers pas dans la nuit4 ,elles nous mnent1 disent-elles1 un bien-tre rgulier1 assur1 mesur1 exactement pes1 la conqute de la matire4 ,soit1 elles ont charge de ce genre de bonheur4 ,mais qu'elles ne prtendent pas que pour y arriver il soit ncessaire de jeter la mer1 comme un poids dangereux1 tout ce qui formait jusqu'ici l'nergie hroque1 sourcilleuse1 infatigable1 aventureuse de notre conscience4 ,laissez-nous quelques vertus de luxe4 ,accordez un peu d'espace nos sentiments fraternels4 ,il est fort possible que ces vertus et ces sentiments qui ne sont pas strictement indispensables au juste d'aujourd'hui1 soient les racines de tout ce qui s'panouira quand l'homme aura fait le plus dur de l'tape de la lutte pour la vie4 ,il faut aussi que nous tenions en rserve quelques vertus somptueuses1 afin de remplacer celles que nous abandonnons comme inutiles2 car notre conscience a besoin d'exercice et d'aliments4 ,dj nous avons dpouill bien des contraintes assurment nuisibles1 mais qui du moins entretenaient l'activit de notre vie intrieure4 ,nous ne sommes plus chastes1 depuis que nous avons reconnu que l'uvre de la chair1 maudite durant vingt sicles1 est naturelle et lgitime4 ,nous ne sortons plus la recherche de la rsignation1 de la mortification1 du sacrifice1 nous ne sommes plus humbles de cur ni pauvres d'esprit4 ,tout cela est fort lgitime1 attendu que ces vertus dpendaient d'une religion qui se retire2 mais il n'est pas bon que la place reste vide4 ,notre idal ne demande plus crer des asctes1 des vierges1 des martyrs2 mais bien qu'elle prenne une autre route1 la force spirituelle qui animait ceux-ci doit demeurer intacte et reste ncessaire l'homme qui veut aller plus loin que la simple justice4 ,c'est par del cette simple justice que commence la morale de ceux qui esprent en l'avenir4 ,c'est dans cette partie peut-tre ferique mais non pas chimrique de notre conscience que nous devons nous acclimater et nous complaire4 ,il est encore raisonnable de nous persuader qu'en le faisant nous ne sommes pas dupes4 ,,xxii ,la bonne volont des hommes est admirable4 ,ils sont prts renoncer tous les droits qu'ils croyaient spcifiques1 abandonner tous leurs rves et toutes leurs esprances de bonheur2 comme beaucoup d'entre eux ont dj abandonn1 sans se dsesprer1 toutes leurs esprances d'outre-tombe4 ,ils sont d'avance rsigns voir leurs gnrations se succder1 sans but1 sans mission1 sans horizon1 sans avenir1 si telle est la volont certaine de la vie4 ,l'nergie et la fiert de notre conscience se manifesteront une dernire fois dans cette acceptation et dans cette adhsion4 ,mais avant d'en venir l1 avant d'abdiquer aussi lugubrement1 il est juste que nous demandions des preuves2 et jusqu'ici1 elles semblent se tourner contre ceux qui les apportent4 ,en tout cas1 rien n'est dcid4 ,nous sommes encore en suspens4 ,ceux qui assurent que l'ancien idal moral doit disparatre parce que les religions disparaissent1 se trompent trangement4 ,ce ne sont point les religions qui ont form cet idal2 mais bien celui-ci qui a donn naissance aux religions4 ,ces dernires affaiblies ou disparues1 leurs sources subsistent qui cherchent un autre cours4 ,tout compte fait1 la rserve de certaines vertus factices et parasites qu'on abandonne naturellement au tournant de la plupart des cultes1 il n'y a encore rien changer notre vieil idal aryen de justice1 de conscience1 de courage1 de bont et d'honneur4 ,il n'y a qu' s'en rapprocher davantage1 le serrer de plus prs1 le raliser plus efficacement2 et1 avant de le dpasser1 nous avons encore une longue et noble route parcourir sous les toiles4 ,,loge ,,de ,,la ,,boxe ,il convient1 parmi nos soucis intellectuels1 de s'occuper parfois des aptitudes de notre corps et spcialement des exercices qui augmentent le plus sa force1 son agilit et ses qualits de bel animal sain1 redoutable et prt faire face toutes les exigences de la vie4 ,je me souviens1 ce propos1 qu'en parlant nagure de l'pe1 entran par mon sujet1 je fus assez injuste envers la seule arme spcifique que la nature nous ait donne3 le poing4 ,je tiens rparer cette injustice4 ,l'pe et le poing se compltent et peuvent faire1 s'il est gracieux de s'exprimer ainsi1 fort bon mnage ensemble4 ,mais l'pe n'est ou ne devrait tre qu'une arme exceptionnelle1 une sorte d'ultima et sacra ratio4 ,il n'y faudrait avoir recours qu'avec de solennelles prcautions et un crmonial quivalent celui dont on entoure les procs qui peuvent aboutir une condamnation mort4 ,au contraire1 le poing est l'arme de tous les jours1 l'arme humaine par excellence1 la seule qui soit organiquement adapte la sensibilit1 la rsistance1 la structure offensive et dfensive de notre corps4 99 99 99 99 99 ,en effet1 nous bien examiner1 nous devons nous ranger1 sans vanit1 parmi les tres les moins protgs1 les plus nus1 les plus fragiles1 les plus friables et les plus flasques de la cration4 ,comparons-nous1 par exemple1 avec les insectes1 si formidablement outills pour l'attaque et si fantastiquement cuirasss6 ,voyez1 entre autres1 la fourmi sur laquelle vous pouvez accumuler dix ou vingt mille fois le poids de son corps sans qu'elle en paraisse incommode4 ,voyez le hanneton1 le moins robuste des coloptres1 et pesez ce qu'il peut porter avant que craquent les anneaux de son ventre1 avant que flchisse le bouclier de ses lytres4 ,quant la rsistance de l'escarbot1 elle n'a pour ainsi dire pas de limites4 ,nous sommes donc1 par rapport eux1 nous et la plupart des mammifres1 des tres non solidifis1 encore glatineux et tout proches du protoplasme primitif4 ,seul1 notre squelette1 qui est comme l'bauche de notre forme dfinitive1 offre quelque consistance4 ,mais qu'il est misrable1 ce squelette que l'on dirait construit par un enfant6 ,considrez notre pine dorsale1 base de tout le systme1 dont les vertbres mal embotes ne tiennent que par miracle2 et notre cage thoracique qui n'offre qu'une srie de porte faux qu'on ose peine toucher du bout des doigts4 ,or c'est contre cette molle et incohrente machine qui semble un essai manqu de la nature1 c'est contre ce pauvre organisme d'o la vie tend s'chapper de toutes parts1 que nous avons imagin des armes capables de nous anantir mme si nous possdions la fabuleuse cuirasse1 la prodigieuse force et l'incroyable vitalit des insectes les plus indestructibles4 ,il y a l1 il faut en convenir1 une bien curieuse et bien dconcertante aberration1 une folie initiale1 propre l'espce humaine1 qui1 loin de s'amender1 va croissant chaque jour4 ,pour rentrer dans la logique naturelle que suivent tous les autres tres vivants1 s'il nous est permis d'user d'armes extraordinaires contre nos ennemis d'un ordre diffrent1 nous devrions1 entre nous1 hommes1 ne nous servir que des moyens d'attaque et de dfense fournis par notre propre corps4 ,dans une humanit qui se conformerait strictement au vu vident de la nature1 le poing1 qui est l'homme ce que la corne est au taureau et au lion la griffe et la dent1 suffirait tous nos besoins de protection1 de justice et de vengeance4 ,sous peine de crime irrmissible contre les lois essentielles de l'espce1 une race plus sage interdirait tout autre mode de combat4 ,au bout de quelques gnrations on parviendrait rpandre ainsi et mettre en vigueur une sorte de respect panique de vie humaine4 ,et quelle slection prompte et dans le sens exact des volonts de la nature amnerait la pratique intensive du pugilat1 o se concentreraient toutes les esprances de la gloire militaire6 ,or la slection est1 aprs tout1 la seule chose rellement importante dont nous ayons nous proccuper2 c'est le premier1 le plus vaste et le plus ternel de nos devoirs envers l'espce4 99 99 99 99 99 ,en attendant1 l'tude de la boxe nous donne d'excellentes leons d'humilit et jette sur la dchance de quelques-uns de nos instincts les plus prcieux une lumire assez inquitante4 ,nous nous apercevons bientt qu'en tout ce qui concerne l'usage de nos membres1 l'agilit1 l'adresse1 la force musculaire1 la rsistance la douleur1 nous sommes tombs au dernier rang des mammifres ou des batraciens4 ,a ce point de vue1 dans une hirarchie bien comprise1 nous aurions droit une modeste place entre la grenouille et le mouton4 ,le coup de pied du cheval de mme que le coup de corne du taureau ou le coup de dent du chien sont mcaniquement et anatomiquement imperfectibles4 ,il serait impossible d'amliorer1 par les plus savantes leons1 l'usage instinctif de leurs armes naturelles4 ,mais nous1 les hominiens1 les plus orgueilleux des primates1 nous ne savons pas donner un coup de poing6 ,nous ne savons mme pas quelle est au juste l'arme de notre espce6 ,avant qu'un matre ne nous l'ait laborieusement et mthodiquement enseigne1 nous ignorons totalement la manire de mettre en uvre et de concentrer dans notre bras la force relativement norme qui rside dans notre paule et dans notre bassin4 ,regardez deux charretiers1 deux paysans qui en viennent aux mains3 rien n'est plus pitoyable4 ,aprs une copieuse et dilatoire borde d'injures et de menaces1 ils se saisissent la gorge et aux cheveux1 jouent des pieds1 du genou1 au hasard1 se mordent1 s'gratignent1 s'emptrent dans leur rage immobile1 n'osent pas lcher prise1 et si l'un d'eux parvient dgager un bras1 il en porte1 l'aveuglette et le plus souvent dans le vide1 de petits coups prcipits1 triqus1 bredouills2 et le combat ne finirait jamais si le couteau flon1 voqu par la honte du spectacle incongru1 ne surgissait soudain1 presque spontanment1 de l'une ou l'autre poche4 ,contemplez d'autre part deux boxeurs3 pas de mots inutiles1 pas de ttonnements1 pas de colre2 le calme de deux certitudes qui savent ce qu'il faut faire4 ,l'attitude athltique de la garde1 l'une des plus belles du corps viril1 met logiquement en valeur tous les muscles de l'organisme4 ,aucune parcelle de force qui de la tte aux pieds puisse encore s'garer4 ,chacune d'elles a son ple dans l'un ou l'autre des deux poings massifs surchargs d'nergie4 ,et quelle noble simplicit dans l'attaque6 ,trois coups1 sans plus1 fruits d'une exprience sculaire1 puisent mathmatiquement les mille possibilits inutiles o s'aventurent les profanes4 ,trois coups synthtiques1 irrsistibles1 imperfectibles4 ,ds que l'un d'eux atteint franchement l'adversaire1 la lutte est termine la satisfaction complte du vainqueur qui triomphe si incontestablement qu'il n'a nul dsir d'abuser de sa victoire1 et sans dangereux dommage pour le vaincu simplement rduit l'impuissance et l'inconscience durant le temps ncessaire pour que toute rancune s'vapore4 ,bientt aprs1 ce vaincu se relvera sans avarie durable1 parce que la rsistance de ses os et de ses organes est strictement et naturellement proportionne la puissance de l'arme humaine qui l'a frapp et terrass4 99 99 99 99 99 ,il peut sembler paradoxal1 mais il est facile de constater que l'art de la boxe1 l o il est gnralement pratiqu et cultiv1 devient un gage de paix et de mansutude4 ,notre nervosit agressive1 notre susceptibilit aux aguets1 la sorte de perptuel qui-vive o s'agite notre vanit souponneuse1 tout cela vient1 au fond1 du sentiment de notre impuissance et de notre infriorit physique qui peine de son mieux en imposer1 par un masque fier et irritable1 aux hommes souvent grossiers1 injustes et malveillants qui nous entourent4 ,plus nous nous sentons dsarms en face de l'offense1 plus nous tourmente le dsir de tmoigner aux autres et de nous persuader nous-mmes que nul ne nous offense impunment4 ,le courage est d'autant plus chatouilleux1 d'autant plus intraitable que l'instinct effray1 tapi au fond du corps qui recevra les coups1 se demande avec plus d'anxit comment finira l'algarade4 ,que fera-t-il1 ce pauvre instinct prudent1 si la crise tourne mal8 ,c'est sur lui que l'on compte1 l'heure du pril4 ,a lui sont dvolus le souci de l'attaque1 le soin de la dfense4 ,mais on l'a si souvent1 dans la vie quotidienne1 loign des affaires et du conseil suprme1 qu' l'appel de son nom il sort de sa retraite comme un captif vieilli qu'blouirait soudain la lumire du jour4 ,quel parti prendra-t-il8 ,o faudra-t-il frapper1 aux yeux1 au ventre1 au nez1 aux tempes1 la gorge8 ,et quelle arme choisir1 le pied1 la dent1 la main1 le coude ou les ongles8 ,il ne sait plus2 il erre dans sa pauvre demeure qu'on va dtriorer1 et durant qu'il s'affole et les tire par la manche1 le courage1 l'orgueil1 la vanit1 la fiert1 l'amour-propre1 tous les grands seigneurs magnifiques1 mais irresponsables1 enveniment la querelle rcalcitrante1 qui aboutit enfin1 aprs d'innombrables et grotesques dtours1 l'inhabile change de horions criards1 aveugles1 hybrides et pleurards1 piteux et purils et indfiniment impuissants4 ,au contraire1 celui qui connat la source de justice qu'il dtient en ses deux mains fermes n'a rien se persuader4 ,une fois pour toutes il sait4 ,la longanimit1 comme une fleur paisible1 mane de sa victoire idale mais certaine4 ,la plus grossire insulte ne peut plus altrer son sourire indulgent4 ,il attend1 pacifique1 les premires violences1 et peut dire avec calme tout ce qui l'offense3 ,vous irez jusque-l4 ,un seul geste magique1 au moment ncessaire1 arrte l'insolence4 ,a quoi bon faire ce geste8 ,on n'y songe mme plus tant l'efficace est sre4 ,et c'est avec la honte de frapper un enfant sans dfense1 qu' la dernire extrmit on se rsout enfin lever contre la plus puissante brute1 une main souveraine qui regrette d'avance sa victoire trop facile4 ,a ,,propos ,,du ,,roi ,,lear ,il est facile de constater qu'en ces dernires annes1 notamment partir de la grande priode romantique1 le royaume de la posie1--auquel on n'avait gure touch depuis la perte dfinitive des vastes mais inhabitables provinces du pome pique1--s'est graduellement rtrci et se voit actuellement rduit quelques petites villes isoles dans la montagne4 ,elle y demeurera vraisemblablement vivace et inexpugnable1 et y gagnera en puret et en intensit ce qu'elle a perdu par ailleurs en tendue et en abondance4 ,elle s'y dpouillera peu peu de ses vains ornements didactiques1 descriptifs et narratifs1 pour n'tre bientt qu'elle-mme2 c'est--dire la seule voix qui nous puisse rvler ce que le silence nous cache1 ce que la parole humaine ne dit plus et ce que la musique n'exprime pas encore4 99 99 99 99 99 ,il y aura toujours une posie lyrique2 elle est immortelle tant ncessaire4 ,mais quel sort l'avenir et mme le prsent rserve-t-il1 je ne dis pas au dramaturge ou au dramatiste1 mais au pote tragique proprement dit1 celui qui s'efforce de maintenir un certain lyrisme dans son uvre en y reprsentant des choses plus grandes et plus belles que celles de la vie relle8 ,il est certain que la tragdie lyrique des ,grecs1 la tragdie classique telle que la conurent ,corneille et ,racine1 le drame romantique des ,allemands et de ,victor ,hugo1 puisent leur posie des sources dfinitivement taries4 ,le grand drame des foules1 au sein duquel on croyait avoir dcouvert une source inconnue et inpuisable1 n'a donn jusqu'ici que des rsultats assez mdiocres4 ,et les mystres nouveaux de notre vie moderne1 qui ont remplac tous les autres et du ct desquels ,ibsen a tent quelques fouilles1 sont depuis trop peu de temps en contact direct avec l'homme1 pour qu'ils lvent et dominent visiblement et efficacement les paroles et les actes des personnages d'une pice4 ,et cependant1 il n'y a pas se le dissimuler1 et l'instinct potique de l'humanit l'a toujours pressenti1 un drame n'est rellement vrai que lorsqu'il est plus grand et plus beau que la ralit4 99 99 99 99 99 ,voyons1 en attendant que les potes sachent de quel ct diriger leurs pas1 l'un des plus fameux modles de ces drames qui largissent la vrit sans la fausser1 l'un des rares qui1 aprs plus de trois sicles1 demeure encore vert et vivant en toutes ses parties3 j'entends parler du ,roi ,lear de ,shakespeare4 ,on peut affirmer1 disais-je nagure1--en exagrant un peu1 comme il est impossible de ne le point faire dans le lger et dlicieux accs de fivre qui saisit tous les fervents de ,shakespeare au moment o l'on ressuscite un de ses chefs-d'uvre1--on peut affirmer1 aprs avoir parcouru les littratures de tous les temps et de tous les pays1 que la tragdie du vieux roi constitue le pome dramatique le plus puissant1 le plus vaste1 le plus mouvant1 le plus intense qui ait jamais t crit4 ,si l'on nous demandait du haut d'une autre plante quelle est la pice reprsentative et synthtique1 la pice archtype du thtre humain1 celle o l'idal de la plus haute posie scnique est le plus pleinement ralis1 il me semble certain qu'aprs en avoir dlibr tous les potes de notre terre1 les meilleurs juges en l'occurrence1 dsigneraient unanimement le ,roi ,lear4 ,ils ne pourraient mettre un instant en balance que deux ou trois chefs-d'uvre du thtre grec2 ou bien1 car au fond ,shakespeare n'est comparable qu' lui-mme1 l'autre miracle de son gnie3 la tragique histoire d',hamlet1 prince de ,danemark4 99 99 99 99 99 ,promthe1 l',orestie1 dipe roi1 ce sont des arbres merveilleux mais isols1 au lieu que le ,roi ,lear1 c'est une fort merveilleuse4 ,convenons que le pome de ,shakespeare est moins net1 moins visiblement harmonieux1 moins pur de lignes1 moins parfait1 au sens assez conventionnel de ce mot2 accordons qu'il a des dfauts aussi normes que ses qualits1--il n'en reste pas moins qu'il l'emporte sur tous les autres par le nombre1 l'acuit1 la densit1 l'tranget1 la mobilit1 la prodigieuse masse des beauts tragiques qu'il renferme4 ,je sais bien que la beaut totale d'un ouvrage ne s'estime pas au poids ni au volume2 que les dimensions d'une statue n'ont point un rapport ncessaire sa valeur esthtique4 ,nanmoins on ne saurait contester que l'abondance1 la varit et l'ampleur ajoutent la beaut des lments vitaux et inaccoutums2 qu'il est plus facile de russir une statue unique1 de grandeur mdiocre et d'un mouvement calme1 qu'un groupe de vingt statues de taille surhumaine1 aux gestes passionns et cependant coordonns2 qu'il est plus ais d'crire un acte tragique et puissant o se meuvent trois ou quatre personnages1 que d'en crire cinq o s'agite tout un peuple et qui maintiennent une hauteur gale1 durant un temps cinq fois plus long1 ce mme tragique et cette mme puissance2 or1 au regard du ,roi ,lear1 les plus longues tragdies grecques ne sont gure que des pices en un acte4 ,d'autre part1 si l'on entend le comparer ,hamlet1 il est probable que la pense y est moins active1 moins aigu1 moins profonde1 moins frmissante1 moins prophtique4 ,en revanche1 combien le jet de l'uvre parat plus nergique1 plus massif et plus irrsistible6 ,certaines aigrettes1 certains filets de lumire sur l'esplanade d',elseneur atteignent et clairent un instant1 comme des lueurs d'outre-tombe1 de plus inaccessibles tnbres2 mais ici la colonne de fume et de flammes illumine d'une faon permanente et uniforme tout un pan de la nuit4 ,le sujet est plus simple1 plus gnral et plus normalement humain1 la couleur plus monotone1 mais plus majestueusement et plus harmonieusement grandiose1 l'intensit plus constante et plus tendue1 le lyrisme plus continu1 plus dbordant et plus hallucinant1 et cependant plus naturel1 plus prs des ralits quotidiennes1 plus familirement mouvant1 cause qu'il ne sort point de la pense1 mais de la passion2 qu'il enveloppe une situation qui1 bien qu'exceptionnelle1 est toutefois universellement possible1 qu'il ne ncessite point un hros mtaphysicien comme ,hamlet1 mais qu'il touche immdiatement l'me primitive et presque invariable de l'homme4 99 99 99 99 99 ,hamlet1 ,macbeth1 ,promthe1 l',orestie1 dipe appartiennent une classe de pomes plus augustes que les autres parce qu'ils se droulent sur une sorte de montagne sacre entoure d'un certain mystre4 ,c'est ce qui1 dans la hirarchie des chefs-d'uvre1 met incontestablement ,hamlet au-dessus d',othello1 par exemple1 bien qu',othello soit aussi passionnment1 aussi profondment et sans doute plus normalement humain4 ,ils doivent cette montagne qui les porte entre ciel et terre le meilleur de leur sombre et sublime puissance4 ,or1 si l'on examine de quoi est forme cette montagne1 on se rend compte que les lments qui la composent sont emprunts un surnaturel variable et arbitraire2 c'est de l'au-del sous une espce et une apparence contestables1 religieuses ou superstitieuses1 par consquent transitoires et locales4 ,mais--et c'est ce qui lui fait une place part parmi les quatre ou cinq grands pomes dramatiques de la terre--dans le ,roi ,lear il n'y a pas de surnaturel proprement dit4 ,les dieux1 les habitants des grands mondes imaginaires ne se mlent pas l'action1 la ,fatalit mme y est tout intrieure1 elle n'est que de la passion affole2 et cependant l'immense drame dveloppe ses cinq actes sur une cime aussi haute1 aussi surcharge de prestiges1 de posie et d'inquitudes insolites que si toutes les forces traditionnelles des cieux et de l'enfer avaient rivalis d'ardeur pour en surlever les pics4 ,l'absurdit de l'anecdote primitive 7presque tous les grands chefs-d'uvre1 devant reprsenter des actions types forcment outres1 exclusives et excessives1 sont fonds sur une anecdote plus ou moins absurde7 disparat dans la grandiose magnificence de l'altitude o elle volue4 tudiez de prs la structure de cette cime3 elle est uniquement forme d'normes stratifications humaines1 de gigantesques blocs de passion1 de raison1 de sentiments gnraux et presque familiers1 bouleverss1 accumuls1 superposs par une tempte formidable1 mais profondment propre ce qu'il y a de plus humain dans la nature humaine4 ,c'est pourquoi le ,roi ,lear demeure la plus jeune des grandes uvres tragiques1 la seule o le temps n'ait rien fltri4 ,il faut un effort de notre bonne volont1 un oubli de notre situation et de nos certitudes actuelles pour que nous puissions sincrement et compltement nous mouvoir au spectacle d',hamlet1 de ,macbeth ou d'dipe4 ,au contraire1 la colre1 les rugissements de douleur1 les maldictions prodigieuses du vieillard et du pre bafou semblent sortir de notre cur et de notre raison d'aujourd'hui1 s'lever sous notre propre ciel1 et sous le rapport de toutes les vrits profondes qui forment l'atmosphre spirituelle et sentimentale de notre plante1 il n'y a rien d'essentiel y ajouter ou retrancher4 ,shakespeare revenant parmi nous sur la terre ne pourrait plus crire ,hamlet ou ,macbeth4 ,il sentirait que les sombres et augustes ides mres sur quoi reposent ces pomes ne les porteraient plus2 tandis qu'il n'aurait pas modifier une situation ni un vers du ,roi ,lear4 99 99 99 99 99 ,la plus jeune1 la plus inaltrable des tragdies est aussi le pome dramatique le plus organiquement lyrique qui ait jamais t ralis2 le seul au monde o la magnificence du langage ne nuise pas une seule fois la vraisemblance1 au naturel du dialogue4 ,aucun pote n'ignore qu'il est presque impossible d'allier1 au thtre1 la beaut des images au naturel de l'expression4 ,on ne saurait le nier2 toute scne1 dans la plus haute tragdie comme dans la plus banale comdie1 n'est jamais1 ainsi que le faisait observer ,alfred de ,vigny1 qu'une conversation entre deux ou trois personnages runis pour parler de leurs affaires4 ,ils doivent donc parler1 et pour nous donner ce qui est au thtre l'illusion la plus ncessaire1 l'illusion de la ralit1 il faut qu'ils s'cartent le moins possible du langage employ dans la vulgaire vie de tous les jours4 ,mais dans cette vie assez lmentaire nous n'exprimons presque jamais par la parole ce que peut avoir d'clatant ou de profond notre existence intrieure4 ,si nos penses habituelles se mlent aux grands et beaux spectacles1 aux plus hauts mystres de la nature1 elles demeurent en nous l'tat latent1 l'tat de songes1 d'ides1 de sentiments muets qui1 tout au plus1 se trahissent parfois par un mot1 par une phrase plus justes et plus nobles que ceux de la conversation vraisemblable et usuelle4 ,or le thtre ne pouvant presque rien exprimer qui ne s'exprimerait pas dans la vie1 il s'ensuit que toute la partie suprieure de l'existence y demeure informule1 sous peine de dchirer le voile de l'illusion indispensable4 ,le pote a donc choisir3 il sera lyrique ou simplement loquent1 mais irrel 7et c'est l'erreur de notre tragdie classique1 du thtre de ,victor ,hugo et de tous les romantiques franais et allemands1 quelques scnes de ,gthe exceptes71 ou bien il sera naturel mais sec1 prosaque et plat4 ,shakespeare n'a pas chapp aux dangers de ce choix4 ,dans ,romo et ,juliette1 par exemple1 et dans la plupart de ses pices historiques1 il verse dans la rhtorique1 sacrifie sans cesse la splendeur1 l'abondance des mtaphores1 la prcision et la banalit imprieusement ncessaires des tirades et des rpliques4 99 99 99 99 99 ,par contre1 dans ses grands chefs-d'uvre il ne se trompe point2 mais la manire mme dont il surmonte la difficult dvoile toute la gravit du problme4 ,il n'y arrive qu' l'aide d'une sorte de subterfuge auquel il a toujours recours4 ,comme il semble acquis qu'un hros qui exprime sa vie intrieure dans toute sa magnificence ne peut demeurer vraisemblable et humain sur la scne qu' la condition qu'il soit reprsent comme fou dans la vie relle 7car il est entendu que les fous seuls y expriment cette vie cache71 ,shakespeare branle systmatiquement la raison de ses protagonistes1 et ouvre ainsi la digue qui retenait captif l'norme flot lyrique4 ,ds lors1 il parle librement par leur bouche1 et la beaut envahit le thtre sans craindre qu'on lui dise qu'elle n'est pas sa place4 ,ds lors aussi1 le lyrisme de ses grandes uvres est plus ou moins haut1 plus ou moins vaste1 proportion de la folie du hros central4 ,ainsi1 il est intermittent et contenu dans ,othello et dans ,macbeth1 parce que les hallucinations du thane de ,cawdor et les fureurs du ,more de ,venise ne sont que des crises passionnelles2 il est lent et pensif dans ,hamlet1 parce que la folie du prince d',elseneur est engourdie et mditative2 mais nulle part comme dans le ,roi ,lear il ne dborde1 torrentiel1 ininterrompu et irrsistible1 entre-choquant en d'immenses et miraculeuses images l'ocan1 les forts1 les temptes et les toiles1 parce que la magnifique dmence du vieux monarque dpossd et dsespr s'tend de la premire la dernire scne4 ,,les ,,dieux ,,de ,,la ,,guerre ,la guerre offrit toujours aux mditations des hommes un thme magnifique et incessamment renouvel4 ,il demeure1 hlas6 bien certain que la plupart de nos efforts et de nos inventions convergent toujours vers elle et en font une sorte de miroir diabolique o se reflte1 l'envers et en creux1 le progrs de notre civilisation4 ,je ne veux aujourd'hui l'envisager qu' un seul point de vue1 afin de constater une fois de plus qu' mesure que nous conqurons quelque chose sur les forces inconnues1 nous nous livrons davantage celles-ci4 ,ds que nous avons saisi dans la nuit ou le sommeil apparent de la nature une lueur1 une source d'nergie nouvelles1 nous devenons souvent ses victimes et presque toujours ses esclaves4 ,on dirait qu'en croyant nous dlivrer1 nous dlivrons de redoutables ennemis4 ,il est vrai qu' la longue ces ennemis finissent par se laisser conduire et nous rendent des services dont nous ne saurions plus nous passer4 ,mais peine l'un d'eux a-t-il fait sa soumission qu'en passant sous le joug il nous met sur la trace d'un adversaire infiniment plus dangereux1 et notre sort devient ainsi de plus en plus glorieux et de plus en plus incertain4 ,parmi ces adversaires1 il s'en trouve d'ailleurs qui semblent tout fait indomptables4 ,mais peut-tre ne demeurent-ils rebelles que parce qu'ils savent mieux que les autres faire appel de mauvais instincts de notre cur qui retardent de plusieurs sicles sur les conqutes de notre intelligence4 99 99 99 99 99 ,il en va notamment ainsi dans la plupart des inventions qui se rapportent la guerre4 ,nous l'avons vu en de rcents et monstrueux conflits4 ,pour la premire fois1 depuis l'origine de l'histoire1 des puissances entirement nouvelles1 des puissances enfin mres et dgages de l'ombre de sculaires expriences prparatoires1 vinrent supplanter les hommes sur le champ de bataille4 ,jusqu'en ces dernires guerres1 elles n'taient descendues qu' mi-cte1 se tenaient l'cart et agissaient de loin4 ,elles hsitaient s'affirmer1 et il y avait encore quelque rapport entre leur action insolite et celle de nos propres mains4 ,la porte du fusil ne dpassait pas celle de notre il1 et l'nergie destructive du canon le plus meurtrier1 de l'explosif le plus redoutable gardait des proportions humaines4 ,aujourd'hui1 nous sommes dbords1 nous avons dfinitivement abdiqu1 notre rgne est fini1 et nous voil livrs1 comme des grains de sable1 aux monstrueuses et nigmatiques puissances que nous avons os appeler notre aide4 99 99 99 99 99 ,il est vrai que1 de tout temps1 la part humaine des combats fut la moins importante et la moins dcisive4 ,dj1 aux jours d',homre1 les divinits de l',olympe se mlaient aux mortels dans les plaines de ,troie et1 presque invisibles mais efficaces dans leur nue d'argent1 dominaient1 protgeaient ou pouvantaient les guerriers4 ,mais c'taient des divinits encore peu puissantes et peu mystrieuses4 ,si leur intervention paraissait surhumaine1 elle refltait la forme et la psychologie de l'homme4 ,leurs secrets se mouvaient dans l'orbite de nos secrets troits4 ,ils manaient du ciel de notre intelligence1 ils avaient nos passions1 nos misres1 nos penses1 peine un peu plus justes1 plus hautes et plus pures4 ,puis1 mesure que l'homme s'avance dans le temps1 qu'il sort de l'illusion1 que sa conscience augmente1 que le monde se dvoile1 les dieux qui l'accompagnent grandissent mais s'loignent1 deviennent moins distincts mais plus irrsistibles4 ,a mesure qu'il apprend1 mesure qu'il connat1 le flot de l'inconnu envahit son domaine4 ,a proportion que les armes s'organisent et s'tendent1 que les armes se perfectionnent1 que la science progresse et asservit des forces naturelles1 le sort de la bataille chappe au capitaine pour obir au groupe des lois indchiffrables qu'on appelle la chance1 le hasard1 le destin4 ,voyez1 par exemple1 dans ,tolsto1 l'admirable tableau1 qu'on sent authentique1 de la bataille de ,borodino ou de la ,moskova1 type de l'une des grandes batailles de l',empire4 ,les deux chefs1 ,koutouzof et ,napolon1 se tiennent une telle distance du combat1 qu'ils n'en peuvent saisir que d'insignifiants pisodes et ignorent presque tout ce qui s'y passe4 ,koutouzof1 en bon fataliste slave1 a conscience de la force des choses4 norme1 borgne1 somnolent1 croul devant une cabane1 sur un banc recouvert d'un tapis1 il attend l'issue de l'aventure1 ne donne aucun ordre1 se contentant de consentir ou non ce qu'on lui propose4 ,mais ,napolon1 lui1 se flatte de diriger des vnements qu'il n'entrevoit mme pas4 ,la veille1 au soir1 il a dict les dispositions de la bataille2 or1 ds les premiers engagements1 par cette mme force des choses laquelle se livre ,koutouzof1 pas une seule de ces dispositions n'est ni ne peut tre excute4 ,nanmoins1 fidle au plan imaginaire que la ralit a compltement boulevers1 il croit donner des ordres et ne fait que suivre1 en arrivant trop tard1 les dcisions de la chance qui prcdent partout ses aides de camp hagards et affols4 ,et la bataille suit son chemin trac par la nature1 comme un fleuve qui coule sans se soucier du cri des hommes rassembls sur ses rives4 99 99 99 99 99 ,pourtant ,napolon1 de tous les gnraux de nos dernires guerres1 est le seul qui maintienne l'apparence d'une direction humaine4 ,les forces trangres qui secondaient ses troupes et qui dj les dominaient sortaient peine de l'enfance4 ,mais aujourd'hui que ferait-il8 ,parviendrait-il ressaisir la centime part de l'influence qu'il avait sur le sort des batailles8 ,c'est qu' prsent les enfants du mystre ont grandi1 et ce sont d'autres dieux qui surplombent nos rangs1 poussent et dispersent nos escadrons1 rompent nos lignes1 font chanceler nos citadelles et couler nos vaisseaux4 ,ils n'ont plus forme humaine1 ils mergent du chaos primitif1 ils viennent de bien plus loin que leurs prdcesseurs1 et toute leur puissance1 leurs lois1 leurs intentions se trouvent hors du cercle de notre propre vie et de l'autre ct de notre sphre intelligente1 dans un monde absolument ferm1 le monde le plus hostile aux destines de notre espce1 le monde informe et brut de la matire inerte4 ,or1 c'est ces inconnus aveugles et effroyables1 qui n'ont rien de commun avec nous1 qui obissent des impulsions et des ordres aussi ignors que ceux qui rgissent les astres le plus fabuleusement loigns1 c'est ces impntrables et irrsistibles nergies que nous remettons le soin de trancher ce qui est le plus proprement1 le plus exclusivement rserv aux plus hautes facults de la forme de vie que nous reprsentons seuls sur cette terre2 c'est ces monstres inclassables que nous confions la charge presque divine de prolonger notre raison et de faire le dpart du juste et de l'injuste444 99 99 99 99 99 ,a quelles puissances avons-nous donc livr nos privilges spcifiques8--,je fais parfois ce rve que l'un de nous soit dou d'un il qui saisisse tout ce qui volue autour de nous1 tout ce qui peuple ces clarts o flottent nos regards et que nous croyons transparentes et vides1 comme l'aveugle--si d'autres sens ne le dtrompaient point--croirait vides les tnbres qui enserrent son front4 ,imaginons qu'il perce le tain de cette sphre de cristal o nous vivons et qui ne rflchit jamais que notre propre face1 nos propres gestes et nos propres penses4 ,imaginons qu'un jour1 travers toutes les apparences qui nous emprisonnent1 nous atteignions enfin les ralits essentielles1 et que l'invisible qui de toutes parts nous enveloppe1 nous abat1 nous redresse1 nous pousse1 nous arrte ou nous fait reculer1 dvoile subitement les images immenses1 affreuses1 inconcevables que revtent srement1 dans un creux de l'espace1 les phnomnes et les lois de la nature dont nous sommes les fragiles jouets4 ,ne disons pas que ce n'est l qu'un songe de pote2 c'est maintenant1 en nous persuadant que ces lois n'ont ni forme ni visage et en oubliant si facilement leur toute-puissante et infatigable prsence1 c'est maintenant que nous sommes dans le songe1 dans le tout petit songe de l'illusion humaine2 et c'est alors que nous entrerions dans la vrit ternelle de la vie sans limites o baigne notre vie4 ,quel spectacle crasant et quelle rvlation qui frapperait d'effroi et paralyserait au fond de son nant toute nergie humaine6 ,voyez-vous1 par exemple1 entre tant d'autres triomphes illusoires de notre aveuglement1 voyez-vous ces deux flottes qui se prparent au combat8--,quelques milliers d'hommes1 aussi imperceptibles et inefficaces sur la ralit des forces mises en jeu qu'une pince de fourmis dans une fort vierge1 quelques milliers d'hommes se flattent d'asservir et d'utiliser1 au profit d'une ide trangre l'univers1 les plus incommensurables et les plus dangereuses de ses lois4 ,essayez de donner chacune de ces lois un aspect ou une physionomie proportionne et approprie sa puissance et ses fonctions4 ,pour ne pas vous heurter ds l'abord l'impossible1 l'inimaginable1 ngligez1 si vous en avez peur1 les plus profondes et les plus grandioses1 entre autres celle de la gravitation1 laquelle obissent les vaisseaux et la mer qui les porte1 et la terre qui porte la mer1 et toutes les plantes qui soutiennent la terre4 ,il vous faudrait chercher si loin1 dans de telles solitudes1 dans de tels infinis1 par del de tels astres1 les lments qui la composent1 que l'univers entier ne suffirait pas lui prter un masque1 ni aucun rve lui donner une apparence plausible4 99 99 99 99 99 ,ne prenons donc que les plus limites1 s'il en est qui connaissent des limites1 les plus proches de nous1 s'il en est qui soient proches4 ,bornons-nous pour l'instant celles que ces vaisseaux croient soumises en leurs flancs1 celles que nous croyons spcialement dociles et filles de nos uvres4 ,quelle monstrueuse face1 quelle ombre gigantesque attribuerons-nous1 pour ne parler que d'elle1 la puissance des explosifs1 dieux rcents et suprmes1 qui viennent de dtrner1 aux temples de la guerre1 tous les dieux d'autrefois8 ,d'o1 de quelles profondeurs1 de quels abmes insonds surgissent-ils1 ces dmons qui jusqu'ici n'avaient jamais atteint la lumire du jour8 ,a quelle famille de terreurs1 quel groupe imprvu de mystres faut-il les rattacher8--,mlinite1 dynamite1 panclastite1 cordite et roburite1 lyddite et balistite1 spectres indescriptibles1 ct desquels la vieille poudre noire1 pouvante de nos pres1 la grande foudre mme1 qui rsumait pour nous le geste le plus tragique de la colre divine1 semblent des bonnes femmes un peu bavardes1 un peu promptes la gifle1 mais presque inoffensives et presque maternelles3 personne n'a effleur le plus superficiel de vos innombrables secrets1 et le chimiste qui compose votre sommeil1 aussi profondment que l'ingnieur ou l'artilleur qui vous rveille1 ignore votre nature1 votre origine1 votre me1 les ressorts de vos lans incalculables et les lois ternelles auxquelles vous obissez tout coup4 tes-vous la rvolte des choses immmorialement prisonnires8 la transfiguration fulgurante de la mort1 l'effroyable allgresse du nant qui tressaille1 l'ruption de la haine ou l'excs de la joie8 tes-vous une forme de vie nouvelle et si ardente qu'elle consume en une seconde la patience de vingt sicles8 tes-vous un clat de l'nigme des mondes qui trouve une fissure dans les lois de silence qui l'enserrent8 tes-vous un emprunt tmraire la rserve d'nergie qui soutient notre terre dans l'espace8 ,ramassez-vous en un clin d'il1 pour un bond sans gal vers un destin nouveau1 tout ce qui se prpare1 tout ce qui s'labore1 tout ce qui s'accumule dans le secret des rocs1 des mers et des montagnes8 tes-vous me ou matire ou un troisime tat encore innom de la vie8 ,o puisez-vous l'ardeur de vos dvastations1 o appuyez-vous le levier qui fend un continent et d'o part votre lan qui pourrait dpasser la zone des toiles o la terre votre mre exerce sa volont8--,a toutes ces questions1 le savant qui vous cre rpondra simplement que votre force vient de la production brusque d'un grand volume gazeux dans un espace trop troit pour le contenir sous la pression atmosphrique4 ,il est certain que cela rpond tout1 que tout est clairci4 ,nous voyons l le fond du vrai1 et nous savons ds lors1 comme en toutes choses1 quoi nous en tenir4 ,,le ,,pardon ,,des ,,injures ,il n'est pas inutile d'interroger de temps autre le sens de certains mots qui couvrent d'un vtement invariable des sentiments qui se sont transforms4 ,le mot pardonner1 par exemple1 qui parat1 au premier abord1 l'un des plus beaux de la langue1 a-t-il encore1 eut-il jamais le sens d'amnistie presque divine que nous lui accordons8 ,n'est-il pas un de ces termes qui montrent le mieux la bonne volont des hommes1 puisqu'il renferme un idal qui ne fut jamais ralis8--,quand nous disons qui nous fit injure3 ,je vous pardonne et tout est oubli1 qu'y a-t-il de vrai au fond de cette parole8--,tout au plus ceci1 qui est le seul engagement que nous puissions prendre3 ,je ne chercherai point vous nuire mon tour4 ,le reste1 que nous croyons promettre ne dpend pas de notre volont4 ,il nous est impossible d'oublier le mal qu'on nous a fait1 parce que le plus profond de nos instincts1 celui de la conservation1 est directement intress se souvenir4 ,l'homme qui1 un moment donn1 pntre dans notre existence1 nous ne le connaissons jamais en soi4 ,il n'est pour nous qu'une image que lui-mme dessine dans notre mmoire4 ,il est bien vrai que la vie qui l'anime a un visage rvlateur1 indfinissable1 mais puissant4 ,ce visage apporte une foule de promesses qui sont probablement plus profondes et plus sincres que les paroles ou les actes qui les dmentiront bientt4 ,mais ce grand signe n'a gure qu'une valeur idale4 ,nous nous trouvons dans un monde o bien peu d'tres1 soit par la force des circonstances1 soit par suite d'une erreur initiale1 vivent selon la vrit que leur prsence fait pressentir4 ,a la longue1 l'exprience morose nous apprend ne plus tenir compte de ce visage trop mystrieux4 ,un masque net et dur le recouvre1 qui porte l'empreinte de tous les faits et gestes qui nous atteignirent4 ,les bienfaits l'enluminent de couleurs attrayantes et fragiles1 tandis que les offenses le creusent profondment4 ,en ralit1 c'est uniquement sous ce masque model selon le souvenir d'agrments ou d'ennuis que nous apercevons celui qui nous approche2 et lui dire1 s'il nous a offens1 que nous lui pardonnons1 c'est lui affirmer que nous ne le reconnaissons point4 99 99 99 99 99 ,il s'agit de savoir quelle influence cette reconnaissance invitable aura sur nos relations avec celui qui nous fut injurieux4 ,ici1 comme sur tant d'autres points1 ds que notre bonne volont se rveille1 ses premiers pas1 encore inconscients1 la ramnent sur la vieille route de l'idal religieux4 ,au plus haut de cet idal1 on pourrait riger1 comme un symbole1 le groupe lgendaire de la chrtienne ensevelissant1 au pril de ses jours1 les restes excrs de ,nron4 ,il est incontestable que le geste de cette femme est plus grand1 surpasse davantage la raison humaine1 que le geste d',antigone qui domine l'antiquit paenne4 ,nanmoins1 il n'puise pas tout le pardon chrtien4 ,supposons que ,nron ne soit pas mort1 mais chancelle aux dernires limites de la vie1 o un hroque secours puisse seul le sauver4 ,la chrtienne lui devra ce secours1 encore qu'elle sache avec certitude que la vie qu'elle rend ramnera en mme temps la perscution4 ,elle peut encore monter plus haut3 imaginez qu'elle ait choisir1 dans la mme angoisse1 entre son frre et l'ennemi qui la fera prir1 elle n'atteindra le suprme sommet que si elle prfre l'ennemi4 99 99 99 99 99 ,cet idal1 sublime malgr les rcompenses infinies qu'il escompte1 qu'en faut-il penser dans un monde qui n'attend rien d'un autre monde8 ,auquel des trois moments surhumains appellerons-nous fou celui qui se jettera dans l'un de ces trois abmes du pardon8 ,autour du premier1 nous trouverons encore aujourd'hui quelques traces de pas2 mais autour des deux autres1 personne ne s'garera plus4 ,reconnaissons qu'il y a l une sorte de march hroque de la foi qui n'est plus possible2 mais1 la foi enleve1 il n'en reste pas moins1 jusque dans la draison de cet idal1 quelque chose d'humain qui est comme un pressentiment de ce que l'homme voudrait faire si la vie n'tait pas si cruelle4 ,et ne croyons pas que des exemples de ce genre1 pris aux extrmits de l'imagination1 soient oiseux ou absurdes4 ,l'existence nous apporte sans cesse des quivalents moins tragiques mais aussi difficiles2 et de l'esprit qui prside la solution des plus hauts cas de conscience dpend celle des plus humbles4 ,tout ce qu'on imagine en grand finit un jour par se raliser en petit2 et du choix que nous ferions sur la montagne1 dpend exactement celui que nous ferons dans la valle4 99 99 99 99 99 ,nous pouvons d'ailleurs apprendre pardonner aussi compltement que le chrtien4 ,non plus que lui nous ne sommes prisonniers de ce monde que nous voyons avec les yeux de notre tte4 ,il suffit d'un effort analogue au sien1 mais vers d'autres portes1 pour nous en vader4 ,le chrtien1 tout comme nous1 n'oubliait pas l'injure1 il ne tentait pas l'impossible1 mais il allait noyer d'abord dans l'infini divin tout dsir de rancune4 ,cet infini divin1 le regarder d'un peu prs1 n'est pas bien diffrent du ntre4 ,ils ne sont1 au fond1 l'un et l'autre1 que le sentiment de l'infini sans nom o nous nous dbattons4 ,la religion levait mcaniquement1 pour ainsi dire1 toutes les mes sur les hauteurs que nous devons atteindre par nos propres forces4 ,mais comme la plupart des mes qu'elle y entranait taient encore aveugles1 elle n'essayait pas inutilement de leur donner une ide des vrits qu'on aperoit de ces hauteurs4 ,elles ne les auraient pas comprises4 ,elle se contentait de leur dcrire des tableaux appropris et familiers leur aveuglement et qui1 par des causes trs diffrentes1 produisaient peu prs les mmes effets que la vision relle qui nous frappe prsent4 ,il faut pardonner les offenses parce que ,dieu le veut et a donn lui-mme l'exemple du pardon le plus complet qu'on puisse imaginer4 ,cet ordre qu'on peut suivre sans ouvrir les yeux est exactement le mme que celui que nous donnent1 au moment o nous les regardons d'une altitude suffisante1 les ncessits et l'innocence profonde de toute vie4 ,et si ce dernier ordre ne va pas comme le premier jusqu' nous pousser prfrer notre ennemi parce qu'il est notre ennemi1 ce n'est pas qu'il soit moins sublime1 c'est qu'il parle des curs plus dsintresss en mme temps qu' des intelligences qui ont appris ne plus apprcier uniquement un idal selon qu'il est plus ou moins difficile de l'atteindre4 ,dans le sacrifice1 par exemple1 dans la pnitence1 les mortifications1 il y a ainsi toute une srie de victoires spirituelles de plus en plus pnibles1 mais qui ne sont pas rellement hautes parce qu'elles ne s'lvent point dans l'atmosphre humaine1 mais dans le vide o elles brillent non seulement sans ncessit1 mais souvent d'une faon trs dommageable4 ,l'homme qui jongle avec des boules de feu sur la pointe d'un clocher fait lui aussi une chose trs difficile2 pourtant nul ne songera comparer son courage inutile au dvouement1 presque toujours moins prilleux1 de celui qui se jette l'eau ou dans les flammes pour sauver un enfant4 ,en tout cas1 et peut-tre plus efficacement que l'autre1 l'ordre dont nous parlions dissipe toute haine1 car il ne descend plus d'une volont trangre1 il nat en nous la vue d'un immense spectacle o les actions des hommes prennent leur place et leur signification vritables4 ,il n'y a plus de mauvaise volont1 d'ingratitude1 d'injustice1 ni de perversit1 il n'y a mme plus d'gosme dans la nuit magnifique et illimite o s'agitent de pauvres tres mens par des tnbres que chacun d'eux suit de trs bonne foi en croyant remplir un devoir ou exercer un droit4 99 99 99 99 99 ,ne craignons pas que cette vision et tant d'autres plus grandioses et aussi exactes1 qui devraient tre toujours prsentes nos regards1 nous dsarme et fasse de nous des victimes ou des dupes dans une vie de ralits moins vastes et plus dures4 ,il en est bien peu parmi nous qui aient renforcer leurs moyens de dfense1 aiguiser leur prudence1 leur mfiance ou leur gosme4 ,l'instinct et l'exprience de la vie n'y pourvoient que trop largement4 ,ce n'est jamais du ct oppos nos petits intrts de chaque jour qu'il y a danger de perdre l'quilibre4 ,tous les efforts d'une pense vigilante suffisent grand'peine nous maintenir droits4 ,mais il n'est pas indiffrent1 pour les autres et surtout pour nous-mmes1 que nos gestes d'attaque et de dfense se profilent sur le fond morne de la haine1 du mpris1 du dsenchantement1 ou sur l'horizon transparent de l'indulgence et du pardon silencieux qui explique et comprend4 ,avant tout1 mesure que s'coulent nos annes1 gardons-nous des leons basses de l'exprience4 ,il y a dans ces leons une partie opaque et lourde qui de droit appartient l'instinct et descend aux limons ncessaires de la vie4 ,nul besoin de s'en occuper2 elle germe et multiplie prodigieusement dans l'inconscient4 ,mais il en est une autre plus pure et plus subtile que nous devons apprendre saisir et fixer avant qu'elle s'vapore dans l'espace4 ,tout acte comporte autant d'interprtations diffrentes qu'il y a de forces diverses en notre intelligence4 ,les plus basses semblent d'abord les plus simples1 les plus justes et les plus naturelles1 parce qu'elles sont les premires venues1 celles du moindre effort4 ,si nous ne luttons pas sans rpit contre leur envahissement sournois et familier1 elles rongent1 elles empoisonnent peu peu toutes les esprances1 toutes les croyances dont notre jeunesse avait form les rgions les plus nobles et les plus fcondes de notre esprit4 ,il ne nous resterait bientt1 vers la fin de nos jours1 que les plus tristes dchets de la sagesse4 ,il importe donc que l'interprtation la plus haute que nous puissions donner des faits qui nous heurtent tout moment1 s'lve proportion que s'accumule le grossier trsor du sens pratique de l'existence4 ,a mesure que notre sens de la vie s'accrot par les racines dans l'humus1 il est indispensable qu'il monte dans la lumire par les fleurs et les fruits4 ,il faut qu'une pense toujours en veil soulve1 are et anime sans cesse le poids mort des annes4 ,du reste1 cette exprience si positive1 si pratique1 si dbonnaire1 si tranquille1 si nave et si sincre en apparence1 elle sait bien au fond qu'elle nous cache quelque chose d'essentiel2 et si l'on avait la force de la pousser jusqu'en ses plus secrets retranchements1 on finirait par lui arracher coup sr l'aveu suprme qu'en dernire analyse et au bout de tout compte1 l'interprtation la plus haute est toujours la plus vraie4 ,l',,accident ,a mesure que nous asservissons les forces de la nature se multiplient nos chances d'accidents1 de mme que croissent les dangers du dompteur raison du nombre de fauves qu'il fait travailler dans la cage4 ,autrefois1 nous vitions autant que possible le contact de ces forces2 aujourd'hui elles sont admises dans notre domestique4 ,aussi1 malgr nos murs plus prudentes et plus pacifiques1 nous arrive-t-il plus souvent qu' nos pres de voir la mort d'assez prs4 ,il est donc probable que plusieurs de ceux qui liront ces notes auront prouv les mmes motions et eu l'occasion de faire des remarques analogues4 99 99 99 99 99 ,une des premires questions qui se posent est celle du pressentiment4 ,est-il vrai1 comme beaucoup l'affirment1 que nous ayons ds le matin une sorte d'intuition de l'vnement qui menace la journe8 ,il est difficile de rpondre1 attendu que notre exprience ne peut gure porter que sur des vnements qui ne tournrent pas mal ou qui1 tout au moins1 n'eurent pas de suites graves4 ,il parat donc naturel que ces accidents qui ne devaient pas avoir de consquences n'aient point remu par avance les eaux profondes de notre instinct1 comme il est vrai1 je crois1 qu'ils ne les effleurent mme pas4 ,quant aux autres1 qui entranent une mort plus ou moins prochaine1 il est rare que la victime ait la force ou la lucidit requise pour satisfaire notre curiosit4 ,en tout cas1 ce que peut recueillir sur ce point notre exprience personnelle est fort incertain et l'interrogation demeure4 99 99 99 99 99 ,nous voil donc partis ds l'aurore d'un beau jour1 en automobile1 bicyclette1 motocyclette1 en canot1 peu importe l'vnement qui se prpare2 mais1 pour prciser les images1 prenons de prfrence l'automobile ou la motocyclette qui sont de merveilleux instruments de dtresse et qui interrogent le plus prement la ,fortune au grand jeu de la vie et de la mort4 ,tout coup1 sans motifs1 au dtour du chemin1 au beau milieu de la longue et large route1 au dbut d'une descente1 ici ou l1 droite ou gauche1 saisissant le frein1 la roue1 la direction1 barrant subitement tout l'espace sous l'apparence fallacieuse et parfaitement transparente d'un arbre1 d'un mur1 d'un rocher1 d'un obstacle quelconque1 voici face face1 surgissante1 imprvue1 norme1 immdiate1 indubitable1 invitable1 irrvocable1 la ,mort qui ferme d'un dclic l'horizon qu'elle laisse sans issue444 ,aussitt commence entre notre intelligence et notre instinct une passionnante1 une interminable scne qui tient en une demi-seconde4 ,l'attitude de l'intelligence1 de la raison1 de la conscience1 comme il vous plaira de l'appeler1 est extrmement intressante4 ,elle juge instantanment1 sainement et logiquement que tout est perdu sans ressource4 ,pourtant elle ne s'affole ni ne s'pouvante4 ,elle se reprsente exactement la catastrophe1 ses dtails et ses consquences1 et constate avec satisfaction qu'elle n'a pas peur et garde sa lucidit4 ,entre la chute et le choc1 elle a du temps de reste1 elle muse1 elle se distrait1 elle trouve le loisir de penser toute autre chose1 d'voquer des souvenirs1 de faire des rapprochements1 des remarques minimes et prcises4 ,l'arbre qu'on voit travers la mort est un platane1 il a trois trous dans son corce diapre444 il est moins beau que celui du jardin444 le rocher sur lequel le crne s'crasera a des veines de mica et de marbre bien blanc444 ,elle sent qu'elle n'est pas responsable1 qu'on n'a nul reproche lui faire2 elle est presque souriante1 elle gote je ne sais quelle volupt ambigu et attend l'invitable avec une rsignation adoucie o se mle une prodigieuse curiosit4 99 99 99 99 99 ,il est vident que si notre vie n'avait compter que sur l'intervention de cet amateur indolent1 trop logique et trop clairvoyant1 tout accident finirait fatalement en catastrophe4 ,heureusement1 prvenu par les nerfs qui tourbillonnent1 perdent la tte et criaillent comme des enfante en dmence1 fruste1 brutal1 nu1 musculeux1 bousculant tout et saisissant d'un geste irrsistible les dbris d'autorit et les chances de salut qui lui tombent sous la main1 un autre personnage bondit sur la scne4 ,on l'appelle l',instinct1 l',inconscient1 le ,subconscient1 que sais-je et qu'importe8--,o tait-il1 d'o sort-il8 ,il dormait quelque part ou s'occupait d'obscures et ingrates besognes au fond des cavernes primitives de notre corps4 ,il en tait nagure le roi incontest2 mais depuis quelque temps on le relgue dans les tnbres basses1 comme un parent pauvre1 mal lev1 mal tenu et mal embouch1 tmoin gnant et souvenir dsagrable de l'infortune originelle4 ,on n'y pense1 on n'y a plus recours qu'aux secondes perdues des suprmes angoisses4 ,par bonheur il est brave homme1 sans amour-propre et sans rancune4 ,il sait d'ailleurs que tous ces ornements du haut desquels on le mprise sont phmres1 peu srieux et qu'il est au fond le seul matre de la demeure humaine4 ,d'un coup d'il plus sr1 plus rapide que l'lan formidable du pril1 il juge la situation1 en dmle d'emble tous les dtails1 toutes les issues1 toutes les possibilits1 et c'est1 en un clin d'il1 un magnifique1 un inoubliable1 spectacle de force1 de courage1 de prcision1 de volont1 o la ,vie invaincue saute au visage de la ,mort invincible4 99 99 99 99 99 ,au sens le plus strict1 le plus minutieux du mot1 le champion de l'existence1 surgi comme le sauvage velu des lgendes au secours de la princesse dsespre1 opre des miracles4 ,avant tout1 il a dans l'urgence une prrogative incomparable3 il ignore la dlibration1 tous les obstacles qu'elle soulve1 toutes les impossibilits qu'elle impose4 ,il n'accepte jamais le dsastre1 pas un instant n'admet l'invitable1 et sur le point d'tre broy1 agit allgrement contre toute esprance1 comme si le doute1 l'inquitude1 la peur1 le dcouragement taient des notions absolument trangres aux forces primitives qui l'animent4 ,a travers un mur de granit1 il n'aperoit que le salut1 pareil un trou de lumire1 et force de le voir il le cre dans la pierre4 ,il ne renonce pas arrter une montagne qui se prcipite4 ,il carte un rocher1 il s'lance sur un fil de fer1 il se faufile entre deux colonnes qui mathmatiquement ne pouvaient pas livrer passage4 ,parmi les arbres il choisit infailliblement le seul qui cdera parce qu'un ver invisible a rong sa racine4 ,dans un fouillis de feuilles vaines il dcouvre l'unique branche forte qui surplombe l'abme1 et dans un chaos de porphyres aigus il semblera qu'il ait dress par avance le lit de mousses et de fougres qui recevra le corps444 ,de l'autre ct du pril1 la raison stupfaite1 pantelante1 incrdule1 un peu dconcerte1 tourne la tte pour contempler une dernire fois l'invraisemblable2 puis elle reprend1 de droit1 la direction1 tandis que le bon sauvage1 que nul ne songe remercier1 rentre en silence dans sa caverne4 99 99 99 99 99 ,peut-tre n'est-il pas tonnant que l'instinct nous sauve des grands dangers habituels et immmoriaux3 l'eau1 le feu1 la chute1 le choc1 l'animal4 ,il y a l videmment une accoutumance1 une exprience atavique qui explique son habilet4 ,mais ce qui m'merveille1 c'est l'aisance1 la promptitude avec lesquelles il se met au courant des inventions les plus complexes1 les plus insolites de notre intelligence4 ,il suffit de lui montrer une bonne fois le mcanisme de la machine la plus imprvue1--quelque trangre et inutile qu'elle soit nos besoins rels et primitifs1--il comprend1 et dsormais1 dans la ncessit1 en connatra les derniers secrets et le maniement mieux que l'intelligence qui la construisit4 ,c'est pourquoi1 si nouveau1 si rcent ou si formidable qu'en soit l'instrument1 on peut affirmer qu'en principe1 il n'y a pas de catastrophe invitable4 ,l'inconscient est toujours la hauteur de toutes les situations imaginables4 ,entre les mchoires de l'tau que referme la puissance de la mer ou de la montagne1 on peut1 on doit s'attendre un mouvement dcisif de l'instinct qui a des ressources aussi inpuisables que l'univers ou la nature au creux desquels il puise mme4 99 99 99 99 99 ,pourtant1 s'il faut tout dire1 nous n'avons plus tous le mme droit de compter sur son intervention souveraine4 ,il ne meurt1 il ne boude1 il ne se trompe jamais2 mais bien des hommes le bannissent de telles profondeurs1 lui permettent si rarement de revoir un rayon de soleil1 le perdent si totalement de vue1 l'humilient si cruellement1 le garrottent si troitement que1 dans l'affolement de l'urgence1 ils ne savent plus o le trouver4 ,ils n'ont plus1 matriellement1 le temps de le prvenir ou de le dlivrer au fond des oubliettes o ils l'ont enchan1 et quand il monte enfin la rescousse1 plein de bonne volont1 ses outils la main1 le mal est fait1 il est trop tard1 la mort vient d'accomplir son uvre4 ,ces ingalits de l'instinct1 qui tiennent plutt1 je suppose1 la promptitude de l'appel qu' la qualit du secours1 se manifestent dans tous les accidents4 ,mettez deux automobilistes en deux dangers parallles1 inluctables et exactement identiques1 un coup de volant inexplicable1 on ne sait quel bond1 quelle torsion1 quel dtour1 quelle immobilit1 quel prestige sauvera l'un1 pendant que l'autre ira normalement et misrablement se briser sur l'obstacle4 ,dans une voiture1 des six personnes qui l'occupent et qu'enveloppe strictement le mme sort1 trois feront le seul mouvement possible1 illogique1 imprvu et ncessaire1 au lieu que les trois autres agiront trop intelligemment1 contre-sens4 ,je fus tmoin1 ou presque1--car si j'arrivai aprs l'accident1 du moins en ai-je recueilli sur les lieux mmes et parmi les rchapps1 les impressions encore palpitantes1--je fus un jour tmoin d'une de ces surprenantes manifestations de l'instinct4 ,c'tait la descente de ,gourdon1 l'pre petit village bien connu des touristes de ,cannes et de ,nice1 perch1 pour chapper aux ,barbaresques1 sur un rocher pic1 haut de plus de huit cents mtres4 ,il est de toutes parts inaccessible1 nul chemin n'y mne1 sauf une terrible route en lacet qui dvale entre deux abmes4 ,une carriole surcharge de huit personnes parmi lesquelles une femme portant son enfant g de quelques semaines1 descendait la voie prilleuse1 quand le cheval prit peur1 s'emballa et s'alla jeter dans le gouffre4 ,les voyageurs se sentirent rouler dans la mort1 et la femme1 d'un admirable geste d'amour maternel1 voulant sauver l'enfant1 le lana1 au suprme moment1 de l'autre ct de la carriole1 o il tomba sur la route1 tandis que tous les autres disparaissaient dans le prcipice hriss de rocs meurtriers4 ,or1 par un miracle assez habituel quand il s'agit de vies humaines1 les sept victimes1 retenues des broussailles1 de vagues branchages1 n'eurent que d'insignifiantes gratignures1 au lieu que le pauvre petit mourait sur le coup1 le crne dfonc par une pierre du chemin4 ,deux instincts contraires avaient ici lutt1 et celui o s'tait probablement ml une lueur de rflexion1 avait fait le geste le plus maladroit4 ,on parlera de chance1 de guignon4 ,il n'est pas dfendu d'voquer ces mots mystrieux1 pourvu qu'il demeure entendu qu'ils s'appliquent aux mystrieux mouvements de l'inconscient4 ,il est en effet prfrable1 chaque fois que la chose est possible1 de reporter en nous la source d'un mystre2 c'est restreindre d'autant le champ nfaste de l'erreur1 du dcouragement1 de l'impuissance4 99 99 99 99 99 ,immdiatement1 demandons-nous si nous pouvons sinon perfectionner l'instinct1 que je crois toujours parfait1 du moins le rappeler plus prs de notre volont1 desserrer ses liens1 lui rendre son aisance originelle4 ,cette question exigerait une tude spciale4 ,en attendant qu'on l'entreprenne1 il parat assez probable qu'en nous rapprochant habituellement1 systmatiquement des forces1 des faits matriels1 de tout ce qu'en un mot qui dit d'normes choses nous nommons la nature1 nous diminuons d'autant1 chaque jour1 la distance que l'instinct aura parcourir pour nous venir en aide4 ,cette distance1 encore inapprciable chez les sauvages1 les simples et les humbles1 augmente chaque pas que fait notre ducation1 notre civilisation4 ,je suis persuad qu'on pourrait tablir qu'un paysan1 un ouvrier1 mme moins jeune1 moins agile1 surpris dans la mme catastrophe que son propritaire ou son patron1 a deux ou trois chances de plus que celui-ci de s'en tirer indemne4 ,en tout cas1 il n'est pas d'accident dont la victime n'ait1 a priori1 tort4 ,il convient qu'elle se dise1 ce qui est vrai au pied de la lettre1 que tout autre1 sa place1 aurait rchapp2 par consquent1 la plupart des hasards qu'on se permet autour d'elle lui demeurent interdits4 ,son inconscient qui se confond ici avec son avenir n'est pas en forme4 ,elle doit dornavant se dfier de sa chance4 ,elle est1 au point de vue des grands prils1 un minus habens1 comme on disait en droit romain4 99 99 99 99 99 ,il n'empche1 quand on considre l'inconsistance de notre corps1 la puissance dmesure de tout ce qui l'entoure et le nombre de dangers o nous nous exposons1 que notre chance compare celle des autres tres vivants n'apparaisse prodigieuse4 ,parmi nos machines1 nos appareils1 nos poisons1 nos feux1 nos eaux1 toutes les forces plus ou moins asservies mais toujours prtes la rvolte1 nous risquons notre vie vingt ou trente fois plus souvent que le cheval1 par exemple1 le buf ou le chien4 ,or1 dans un accident de la rue ou de la route1 dans une inondation1 un tremblement de terre1 un orage1 un incendie1 dans la chute d'un arbre ou d'une maison1 l'animal sera presque toujours frapp de prfrence l'homme4 ,il est vident que la raison1 l'exprience et l'inconscient mieux avis de celui-ci le prservent dans une large mesure4 ,nanmoins1 on dirait qu'il y a encore autre chose4 ,tous risques1 tous hasards gaux et les parts faites l'intelligence et l'instinct plus adroit et plus sr1 il reste que la nature semble avoir peur de l'homme4 ,elle vite religieusement de toucher ce corps si fragile2 elle l'entoure d'une sorte de respect manifeste et inexplicable1 et lorsque1 par notre faute imprieuse1 nous l'obligeons de nous blesser1 elle nous fait le moins de mal possible4 ,,notre ,,devoir ,,social ,partons loyalement de la grande vrit3 il n'y a1 pour ceux qui possdent1 qu'un seul devoir certain3 qui est de se dpouiller de ce qu'ils ont1 de faon se mettre en l'tat de la masse qui n'a rien4 ,il est entendu1 en toute conscience lucide1 qu'il n'en existe pas de plus imprieux1 mais on y reconnat en mme temps1 qu'il est1 par manque de courage1 impossible de l'accomplir4 ,du reste1 dans l'histoire hroque des devoirs1 mme aux poques les plus ardentes1 mme l'origine du christianisme et dans la plupart des ordres religieux qui cultivrent expressment la pauvret1 c'est peut-tre le seul qui n'ait jamais t entirement rempli4 ,il importe donc1 en s'occupant de nos devoirs subsidiaires1 de ne point oublier que l'essentiel est sciemment lud4 ,que cette vrit nous domine4 ,souvenons-nous que nous parlons dans son ombre1 et que nos pas les plus hardis1 les plus extrmes1 ne nous conduiront jamais au point o il faudrait que nous fussions d'abord4 99 99 99 99 99 ,puisqu'il parat qu'il s'agit l d'une impossibilit absolue autour de laquelle il est oiseux de s'tonner encore1 acceptons la nature humaine telle qu'elle s'offre4 ,cherchons donc sur d'autres routes que la seule directe1--n'ayant pas la force de la parcourir1--ce qui1 en attendant cette force1 peut nourrir notre conscience4 ,il y a ainsi1 pour ne plus parler de la grande1 deux ou trois questions que se posent sans cesse les curs de bonne volont4 ,que faire en l'tat actuel de notre socit8 ,faut-il se ranger1 a priori1 systmatiquement1 du ct de ceux qui la dsorganisent ou dans le camp de ceux qui s'vertuent en maintenir l'conomie8--,est-il plus sage de ne point lier son choix1 de dfendre tour tour ce qui semble raisonnable et opportun dans l'un et l'autre parti8 ,il est certain qu'une conscience sincre peut trouver ici ou l de quoi satisfaire son activit ou bercer ses reproches4 ,c'est pourquoi1 devant ce choix qui s'impose aujourd'hui toute intelligence honnte1 il n'est pas inutile de peser le pour et le contre plus simplement qu'on ne le pratique d'habitude1 et comme le pourrait faire l'habitant dsintress de quelque plante voisine4 99 99 99 99 99 ,ne reprenons pas toutes les objections traditionnelles1 mais seulement celles qui peuvent tre assez srieusement dfendues4 ,nous rencontrons d'abord la plus ancienne qui soutient que l'ingalit est invitable1 tant conforme aux lois de la nature4 ,il est vrai2 mais l'espce humaine parat assez vraisemblablement cre pour s'lever au-dessus de certaines lois de la nature4 ,si elle renonait surmonter plusieurs de ces lois1 son existence mme serait remise en pril4 ,il est conforme sa nature particulire d'obir d'autres lois que celle de sa nature animale1 etc4 ,du reste1 l'objection est ds longtemps classe parmi celles dont le principe est insoutenable et mnerait au massacre des faibles1 des malades1 des vieillards1 etc4 ,on dit ensuite qu'il est bon1 pour hter le triomphe de la justice1 que les meilleurs ne se dpouillent pas prmaturment de leurs armes dont les plus efficaces sont prcisment la richesse et le loisir4 ,on reconnat suffisamment ici la ncessit du grand sacrifice1 et l'on ne met en question que son opportunit4 ,soit2 condition qu'il demeure bien convenu que ces richesses et ce loisir servent uniquement hter les pas de la justice4 ,un autre argument conservateur1 digne d'attention1 affirme que le premier devoir de l'homme tant d'viter la violence et l'effusion du sang1 il est indispensable que l'volution sociale ne soit pas trop rapide1 qu'elle mrisse lentement1 qu'il importe de la temprer en attendant que la masse s'claire et soit porte graduellement et sans dangereuses secousses vers une libert et une plnitude de biens qui1 en ce moment1 ne dchaneraient que ses pires instincts4 ,il est encore vrai2 nanmoins il serait intressant de calculer1--puisqu'on n'arrive au mieux que par le mal1--si les maux d'une rvolution brusque1 radicale et sanglante l'emportent sur les maux qui se perptuent dans l'volution lente4 ,il conviendrait de se demander s'il n'y a pas avantage agir au plus vite2 si tout compte fait1 les souffrances silencieuses de ceux qui attendent dans l'injustice ne sont pas plus graves que celles que subiront durant quelques semaines ou quelques mois les privilgis d'aujourd'hui4 ,on oublie volontiers que les bourreaux de la misre sont moins bruyants1 moins scniques1 mais infiniment plus nombreux1 plus cruels1 plus actifs que ceux des plus affreuses rvolutions4 99 99 99 99 99 ,enfin1 dernier argument et peut-tre le plus troublant3 l'humanit1 dclare-t-on1 depuis plus d'un sicle parcourt les annes les plus fcondes1 les plus victorieuses1 les annes probablement climatriques de sa destine4 ,elle semble1 considrer le pass1 dans la phase dcisive de son volution4 ,on croirait1 certains indices1 qu'elle est prs d'atteindre son apoge4 ,elle traverse une priode d'inspiration laquelle nulle autre ne se peut historiquement comparer4 ,un rien1 un dernier effort1 un trait de lumire qui reliera ou soulignera les dcouvertes1 les intuitions parses ou en suspens1 la spare seule peut-tre des grands mystres4 ,elle vient d'aborder des problmes dont la solution1 aux dpens de l'ennemi hrditaire1 c'est--dire du grand inconnu de l'univers1 rendrait vraisemblablement inutiles tous les sacrifices que la justice exige des hommes4 ,n'est-il pas dangereux d'arrter cet lan1 de troubler cette minute prcieuse1 prcaire et suprme8 ,en admettant mme que ce qui est acquis ne se puisse plus perdre comme dans les bouleversements antrieurs1 il est nanmoins craindre que l'norme dsorganisation exige par l'quit mette brusquement fin cette priode heureuse2 et il n'est pas indubitable qu'elle renaisse de longtemps1 les lois qui prsident l'inspiration du gnie de l'espce tant aussi capricieuses1 aussi instables que celles qui prsident l'inspiration du gnie de l'individu4 ,c'est peut-tre1 comme je l'ai dit1 l'argument le plus inquitant4 ,mais1 sans doute1 attache-t-il trop d'importance un danger assez incertain4 ,au surplus1 il y aura cette brve interruption de la victoire humaine1 de prodigieuses compensations4 ,pouvons-nous prvoir ce qu'il adviendra lorsque l'humanit entire prendra part au labeur intellectuel qui est le labeur propre notre espce8 ,aujourd'hui1 c'est peine si un cerveau sur cent mille se trouve dans des conditions pleinement favorables son activit4 ,il se fait en ce moment un monstrueux gaspillage de forces spirituelles4 ,l'oisivet endort par en haut autant d'nergies mentales que l'excs de travail manuel en teint par en bas4 ,incontestablement1 quand il sera donn tous de se mettre la tche prsent rserve quelques lus du hasard1 l'humanit multipliera des milliers de fois ses chances d'arriver au grand but mystrieux4 99 99 99 99 99 ,voil1 je pense1 le meilleur du pour et du contre1 les raisons les plus raisonnables que puissent invoquer ceux qui n'ont point hte d'en finir4 ,au milieu de ces raisons se dresse l'norme monolithe de l'injustice4 ,il est inutile de lui prter une voix4 ,il oppresse les consciences1 il borne les intelligences4 ,aussi ne saurait-il tre question de ne le point dtruire2 on demande seulement ceux qui le veulent renverser quelques annes de patience1 afin qu'aprs avoir dblay ses entours1 sa chute entrane de moindres dsastres4 ,faut-il accorder ces annes et parmi ces motifs de hte ou d'attente1 quel sera donc le choix de la meilleure foi8 99 99 99 99 99 ,les arguments qui demandent quelques annes de rpit vous semblent-ils suffisants8 ,ils sont assez prcaires2 mais encore ne serait-il pas juste de les condamner sans considrer le problme d'un point plus lev que la raison pure4 ,ce point doit toujours tre recherch ds qu'il s'agit de questions qui dbordent l'exprience humaine4 ,on pourrait fort bien soutenir1 par exemple1 que le choix ne saurait tre le mme pour tous4 ,l'espce1 qui a probablement de ses destines une conscience infinie qu'aucun individu ne peut saisir1 aurait trs sagement rparti entre les hommes les rles qui leur conviennent dans le haut drame de son volution4 ,pour des motifs que nous ne comprenons pas toujours1 il est sans doute ncessaire qu'elle progresse lentement2 c'est pourquoi l'norme masse de son corps l'attache au pass et au prsent1 et de trs loyales intelligences peuvent se trouver dans cette masse1 comme il est possible de trs mdiocres de s'en vader4 ,qu'il y ait satisfaction ou mcontentement dsintress du ct de l'ombre ou de la lumire1 peu importe3 c'est souvent une question de prdestination et de distribution de rles plutt que d'examen4 ,quoi qu'il en soit1 ce serait pour nous1 dont la raison juge dj la faiblesse des arguments du pass1 un motif nouveau d'impatience4 ,admettons-en1 par surcrot1 la force trs plausible4 ,il suffit donc qu'aujourd'hui ne nous satisfasse point1 pour que nous ayons le devoir1 pour ainsi dire organique1 de dtruire tout ce qui le soutient1 afin de prparer l'arrive de demain4 ,alors mme que nous verrions fort nettement les dangers et les inconvnients d'une trop prompte volution1 il est requis1 pour que nous remplissions fidlement la fonction assigne par le gnie de l'espce1 que nous passions outre toute patience1 toute circonspection4 ,dans l'atmosphre sociale1 nous reprsentons l'oxygne1 et si nous nous y conduisons comme l'azote inerte1 nous trahissons la mission que nous a confie la nature1 ce qui1 dans l'chelle des crimes qui nous restent1 est la plus grave et la plus impardonnable des forfaitures4 ,nous n'avons pas nous proccuper des consquences souvent fcheuses de notre hte2 cela n'est pas crit dans notre rle1 et en tenir compte1 serait ajouter ce rle des mots infidles qui ne se trouvent point dans le texte authentique dict par la nature4 ,l'humanit nous a dsigns pour accueillir ce qui s'lve l'horizon4 ,elle nous a donn une consigne qu'il ne nous appartient pas de discuter4 ,elle rpartit ses forces comme bon lui semble4 ,a tous les carrefours de la route qui mne l'avenir1 elle a mis1 contre chacun de nous1 dix mille hommes qui gardent le pass2 ne craignons donc point que les plus belles tours d'autrefois ne soient pas suffisamment dfendues4 ,nous ne sommes que trop naturellement enclins temporiser1 nous attendrir sur des ruines invitables2 c'est notre plus grand tort4 ,le moins que puissent faire les plus timors d'entre nous1--et ils sont dj bien prs de trahir1--c'est de ne point ajouter l'immense poids mort que trane la nature4 ,mais que les autres suivent aveuglment l'lan intime de la puissance qui les pousse plus outre4 ,quand bien mme leur raison n'approuverait aucune des mesures extrmes auxquelles ils prennent part1 qu'ils agissent et esprent par del leur raison2 car1 en toutes choses1 cause de l'appel de la terre1 il faut viser plus haut que le but qu'on aspire atteindre4 99 99 99 99 99 ,ne craignons pas d'tre entrans trop loin2 et que nulle rflexion1 quelque juste qu'elle soit1 ne brise ou tempre notre ardeur4 ,nos excs d'avenir sont ncessaires l'quilibre de la vie4 ,assez d'hommes autour de nous ont le devoir exclusif1 la mission trs prcise d'teindre les feux que nous allumons4 ,allons toujours aux lieux les plus extrmes de nos penses1 de nos espoirs et de notre justice4 ,ne nous persuadons pas que ces efforts ne sont imposs qu'aux meilleurs2 il n'en est rien1 et les plus humbles d'entre nous qui pressentent une aurore qu'ils ne comprennent pas1 doivent l'attendre tout au haut d'eux-mmes4 ,leur prsence sur ces sommets intermdiaires remplira de substance vivante l'intervalle dangereux des premiers aux derniers et maintiendra les communications indispensables entre l'avant-garde et la masse4 ,songeons parfois au grand vaisseau invisible qui porte sur l'ternit nos destines humaines4 ,il a1 comme les vaisseaux de nos ocans limits1 ses voiles et son lest4 ,si l'on craint qu'il roule ou qu'il tangue au sortir de la rade1 ce n'est pas une raison pour augmenter le poids du lest en descendant fond de cale les belles voiles blanches4 ,elles ne furent pas tisses pour moisir dans l'obscurit ct des pierres du chemin4 ,le lest1 on en trouve partout2 tous les cailloux du port1 tout le sable des plages y est propre4 ,mais les voiles sont rares et prcieuses2 leur place n'est point dans les tnbres des sentines1 mais parmi la lumire des hauts mts o elles recueilleront les souffles de l'espace4 99 99 99 99 99 ,ne nous disons pas3 c'est dans la mesure1 dans l'honnte moyenne que se trouve toujours la meilleure vrit4 ,cela serait peut-tre vrai1 si la plupart des hommes ne pensaient1 n'espraient beaucoup plus bas qu'il ne convient4 ,c'est pourquoi il est ncessaire que les autres pensent et esprent plus haut qu'il ne parat raisonnable4 ,la moyenne1 l'honnte moyenne d'aujourd'hui sera prochainement ce qu'il y aura de moins humain4 ,je trouve1 au hasard d'une rcente lecture1 dans la vieille chronique flamande de ,marcus van ,warnewyck1 un curieux exemple de cette excellente opinion du bon sens ou plutt du sens commun et du juste milieu4 ,marcus van ,warnewyck tait un riche bourgeois de ,gand1 lettr et extrmement sage4 ,il nous a laiss le journal minutieux de tous les vnements qui se droulrent dans sa ville natale1 de #aeff #aefh1 c'est--dire du premier dlire des iconoclastes1 la terrible rpression du duc d',albe4 ,ce qu'il convient d'admirer dans ce rcit authentique et savoureux1 ce n'est pas tant la vive couleur1 la prcision pittoresque des moindres tableaux3 pendaisons1 scnes de bchers1 tortures1 meutes1 batailles1 prches1 etc41 pareils des ,breughels1 que la sereine et limpide impartialit du narrateur4 ,catholique fervent1 il blme d'une plume gale et modre les excs des ,rforms et des ,espagnols4 ,il est le juge incorruptible1 le juste par excellence4 ,il reprsente vraiment la suprme sagesse pratique et pondre1 la meilleure volont1 l'humanit la plus raisonnable1 la plus saine1 l'indulgence1 la piti la mieux quilibre1 la plus claire de son temps4 ,il se permet parfois de trouver regrettable que tant de supplices soient ncessaires4 ,il semble estimer1 sans oser ouvertement soutenir une opinion aussi paradoxale1 qu'il ne serait peut-tre pas indispensable de brler un si grand nombre d'hrtiques4 ,mais il ne parat pas se douter un instant qu'il serait prfrable de n'en point brler du tout4 ,cette opinion est si extravagante1 se trouve de telles extrmits de la pense humaine1 qu'elle ne lui vient mme pas l'esprit1 qu'elle n'est pas encore visible l'horizon ou aux sommets de l'intelligence de son poque4 ,c'est pourtant l'humble opinion moyenne d'aujourd'hui4 ,n'en va-t-il pas de mme1 en ce moment1 dans nos questions irrsolues du mariage1 de l'amour1 des religions1 de l'autorit1 de la guerre1 de la justice1 etc48 ,l'humanit n'a-t-elle pas encore assez vcu pour qu'elle se rende compte que c'est toujours l'ide extrme1 c'est--dire la plus haute1 celle du sommet de la pense qui a raison8 ,en ce moment1 l'opinion la plus raisonnable au sujet de notre question sociale1 nous invite faire tout le possible afin de diminuer peu peu les ingalits invitables et rpartir plus quitablement le bonheur4 ,l'opinion extrme exige sur l'heure le partage intgral1 la suppression de la proprit1 le travail obligatoire1 etc4 ,nous ne savons pas encore comment se raliseront ces exigences2 mais il est d'ores et dj certain que de trs simples circonstances les feront paratre un jour aussi naturelles que la suppression du droit d'anesse ou des privilges de la noblesse4 ,il importe1 en ces questions d'une dure d'espce et non de peuple ou d'individu1 de ne point se limiter l'exprience de l'histoire4 ,ce qu'elle confirme et ce qu'elle dment s'agite dans un cercle insignifiant4 ,la vrit ici se trouve bien moins dans la raison1 toujours tourne vers le pass1 que dans l'imagination qui voit plus loin que l'avenir4 99 99 99 99 99 ,que notre raison s'efforce donc de monter plus haut que l'exprience4 ,c'est facile aux jeunes gens1 mais il est salutaire que l'ge mr et la vieillesse apprennent s'lever l'ignorance lumineuse de la jeunesse4 ,nous devons1 mesure que s'coulent nos annes1 nous prmunir contre les dangers que font courir notre confiance1 le grand nombre d'hommes malfaisants que nous avons rencontrs4 ,continuons1 malgr tout1 d'agir1 d'aimer et d'esprer comme si nous avions affaire une humanit idale4 ,cet idal n'est qu'une ralit plus vaste que celle que nous voyons4 ,les fautes des individus n'altrent pas davantage la puret et l'innocence gnrales1 que les vagues de la surface1 vues d'une certaine hauteur1 ne troublent1 au dire des aronautes1 la limpidit profonde de la mer4 99 99 99 99 99 ,n'coutons que l'exprience qui nous pousse en avant2 elle est toujours plus haute que celle qui nous retient ou nous rejette en arrire4 ,repoussons tous les conseils du pass qui ne nous tournent pas vers l'avenir4 ,c'est ce que comprirent admirablement1 et pour la premire fois peut-tre dans l'histoire1 certains hommes de la ,rvolution2 et c'est pourquoi cette ,rvolution est celle qui fit les plus grandes choses et les plus durables4 ,ici1 cette exprience nous enseigne qu'au rebours de ce qui a lieu dans les choses de vie journalire1 il importe avant tout de dtruire4 ,en tout progrs social1 le grand travail1 et le seul difficile1 c'est la destruction du pass4 ,nous n'avons pas nous soucier de ce que nous mettrons la place des ruines4 ,la force des choses et de la vie se chargera de reconstruire4 ,elle n'a mme que trop de hte rdifier1 et il ne serait pas bon de l'aider dans sa tche prcipite4 ,n'hsitons donc point user jusqu' l'excs de nos forces destructives3 les neuf diximes de la violence de nos coups se perdent parmi l'inertie de la masse2 comme le choc du plus lourd marteau se disperse dans une grosse pierre et devient pour ainsi dire insensible la main de l'enfant qui soutient celle-ci4 99 99 99 99 99 ,et ne redoutons pas qu'on puisse aller trop vite4 ,si1 certaines heures1 on semble brler dangereusement les tapes1 c'est pour balancer des retardements injustifis et rattraper le temps perdu durant des sicles inactifs4 ,l'volution de notre univers continue pendant ces priodes d'inertie1 et il est probablement ncessaire que l'humanit se trouve tel point dtermin de son ascension au moment de tel phnomne sidral1 de telle crise obscure de la plante ou mme de la naissance de tel homme4 ,c'est l'instinct de l'espce qui dcide de ces choses1 c'est son destin qui parle2 et si cet instinct ou ce destin se trompe1 il ne nous appartient pas d'intervenir1 car tout contrle cesse2 nous sommes au bout et au sommet de nous-mmes2 et plus haut1 il n'y a plus rien qui puisse corriger notre erreur4 ,l',,immortalit ,i ,en cette re nouvelle o nous entrons et o les religions ne rpondent plus aux grandes questions de l'humanit1 un des problmes sur quoi l'on s'interroge avec le plus d'inquitude est celui de la vie d'outre-tombe4 ,tout finit-il la mort8 ,y a-t-il une survie imaginable8 ,o allons-nous1 que devenons-nous8 ,qu'est-ce qui nous attend de l'autre ct de l'illusion fragile qu'on appelle l'existence8 ,a la minute o s'arrte notre cur1 est-ce la matire ou l'esprit qui triomphe1 la lumire ternelle ou les tnbres sans fin qui commencent8 ,comme tout ce qui existe1 nous sommes imprissables4 ,nous ne pouvons concevoir que quelque chose se perde dans l'univers4 ,a ct de l'infini1 il est impossible d'imaginer un nant o un atome de matire puisse tomber et s'anantir4 ,tout ce qui est sera ternellement1 tout est1 et il n'est rien qui ne soit point4 ,sinon1 il faudrait croire que notre cerveau n'a rien de commun avec l'univers qu'il s'efforce de concevoir4 ,il faudrait mme se dire qu'il fonctionne au rebours de celui-ci1 ce qui n'est gure probable1 puisqu'aprs tout1 il n'en peut tre qu'une sorte de reflet4 ,ce qui semble prir ou du moins disparatre et se succder1 c'est les formes et les modes sous lesquels nous percevons la matire imprissable2 mais nous ignorons quelles ralits rpondent ces apparences4 ,elles sont le tissu du bandeau qui1 pos sur nos yeux1 donne ceux-ci1 sous la pression qui les aveugle1 toutes les images de notre vie4 ,ce bandeau enlev1 que reste-t-il8 ,entrons-nous dans la ralit qui existe indubitablement par del2 ou bien les apparences mme cessent-elles pour nous d'exister8444 ,,ii ,que le nant soit impossible1 qu'aprs notre mort tout subsiste en soi et que rien ne prisse3 voil qui ne nous intresse gure4 ,le seul point qui nous touche1 en cette persistance ternelle1 c'est le sort de cette petite partie de notre vie qui percevait les phnomnes durant notre existence4 ,nous l'appelons notre conscience ou notre moi4 ,ce moi1 tel que nous le concevons quand nous rflchissons aux suites de sa destruction1 n'est ni notre esprit ni notre corps1 puisque nous reconnaissons qu'ils sont l'un et l'autre des flots qui s'coulent et se renouvellent sans cesse4 ,est-ce un point immuable qui ne saurait tre la forme ni la substance1 toujours en volution1 ni la vie cause ou effet de la forme et de la substance8 ,en vrit1 il nous est impossible de le saisir ou de le dfinir1 de dire o il rside4 ,lorsqu'on veut remonter jusqu' sa dernire source1 on ne trouve gure qu'une suite de souvenirs1 une srie d'ides d'ailleurs confuses1 et variables1 se rattachant au mme instinct de vivre2 une srie d'habitudes de notre sensibilit et de ractions conscientes ou inconscientes contre les phnomnes environnants4 ,en somme1 le point le plus fixe de cette nbuleuse est notre mmoire1 qui semble d'autre part une facult assez extrieure1 assez accessoire1 en tout cas1 une des plus fragiles de notre cerveau1 une de celles qui disparaissent le plus promptement au moindre trouble de notre sant4 ,cela mme1 a dit trs justement un pote anglais1 qui demande grands cris l'ternit1 est ce qui prira en moi4 ,,iii ,il n'importe2 ce moi1 si incertain1 si insaisissable1 si fugitif et si prcaire1 est tellement le centre de notre tre1 nous intresse si exclusivement1 que toutes les ralits de notre vie s'effacent devant ce fantme4 ,il nous est absolument indiffrent que durant l'ternit1 notre corps ou sa substance connaisse tous les bonheurs et toutes les gloires1 subisse les transformations les plus magnifiques et les plus dlicieuses1 devienne fleur1 parfum1 beaut1 lumire1 ther1 toile3 il nous est pareillement indiffrent que notre intelligence s'panouisse jusqu' se mler la vie des mondes1 la comprendre et la dominer4 ,notre instinct est persuad que tout cela ne nous touchera pas1 ne nous fera aucun plaisir1 ne nous arrivera pas nous-mmes1 moins que cette mmoire de quelques faits1 presque toujours insignifiants1 ne nous accompagne et ne soit tmoin de ces bonheurs inimaginables4 ,il m'est gal que les parties les plus hautes1 les plus libres1 les plus belles de mon esprit soient ternellement vivantes et lumineuses dans les suprmes allgresses2 elles ne sont plus moi1 je ne les connais plus4 ,la mort a tranch le rseau de nerfs ou de souvenirs qui les rattachait je ne sais quel centre o se trouve le point que je sens tre tout moi-mme4 ,dlies ainsi et flottant dans l'espace et le temps1 leur sort m'est aussi tranger que celui des plus lointaines toiles4 ,tout ce qui advient n'existe pour moi qu' la condition que je puisse le ramener en cet tre mystrieux1 qui est je ne sais o et prcisment nulle part2 que je promne comme un miroir par ce monde dont les phnomnes ne prennent corps qu'autant qu'ils s'y sont reflts4 ,,iv ,ainsi1 notre dsir d'immortalit se dtruit en se formulant1 attendu que c'est sur une des parties accessoires et des plus fugaces de notre vie totale1 que nous fondons tout l'intrt de notre survie4 ,il nous semble que si notre existence ne se continue pas avec la plupart des misres1 des petitesses et des dfauts qui la caractrisent1 rien ne la distinguera de celle des autres tres2 qu'elle deviendra une goutte d'ignorance dans l'ocan de l'inconnu1 et que ds lors1 tout ce qui s'en suivra ne nous regarde plus4 ,quelle immortalit peut-on promettre aux hommes qui presque ncessairement la conoivent ainsi8 ,qu'y faire8 nous dit un instinct puril mais profond4 ,toute immortalit qui ne trane pas travers l'ternit1 comme le boulet du forat que nous fmes1 cette bizarre conscience forme durant quelques annes de mouvement1 toute immortalit qui ne porte pas ce signe indlbile de notre identit1 est pour nous comme si elle n'tait point4 ,la plupart des religions l'ont bien compris1 qui ont tenu compte de cet instinct qui dsire et dtruit en mme temps la survie4 ,c'est ainsi que l'glise catholique1 remontant jusqu'aux esprances les plus primitives1 nous garantit non seulement le maintien intgral de notre moi terrestre1 mais mme la rsurrection dans notre propre chair4 ,voil le centre de l'nigme4 ,cette petite conscience1 ce sentiment d'un moi spcial1 presque enfantin et en tout cas extraordinairement born1 infirmit probable de notre intelligence actuelle1 exiger qu'il nous accompagne dans l'infini des temps pour que nous comprenions celui-ci1 que nous en jouissions1 n'est-ce pas vouloir percevoir un objet l'aide d'un organe qui n'est pas destin le percevoir8 ,n'est-ce pas demander que notre main dcouvre la lumire ou que notre il soit sensible aux parfums8 ,n'est-ce pas1 d'autre part1 agir comme un malade qui1 pour se retrouver1 tre sr qu'il est bien lui-mme1 croirait qu'il est ncessaire de continuer sa maladie dans la sant et dans la suite illimite des jours8 ,la comparaison est d'ailleurs plus exacte que ne l'est d'habitude une comparaison4 ,reprsentez-vous un aveugle en mme temps paralytique et sourd4 ,il est en cet tat depuis sa naissance et vient d'atteindre sa trentime anne4 ,qu'auront brod les heures sur le tissu sans images de cette pauvre vie8 ,le malheureux doit avoir recueilli au fond de sa mmoire1 dfaut d'autres souvenirs1 quelques chtives sensations de chaud et de froid1 de fatigue et de repos1 de douleurs physiques plus ou moins vives1 de soif et de faim4 ,il est probable que toutes les joies humaines1 toutes les esprances et tous les songes de l'idal et de nos paradis1 se rduiront pour lui au bien-tre confus qui suit l'apaisement d'une douleur4 ,voil donc la seule armature possible de cette conscience et de ce moi4 ,l'intelligence n'ayant jamais t sollicite du dehors1 dormira profondment en s'ignorant elle-mme4 ,nanmoins1 le misrable aura sa petite vie quoi il tiendra par des liens aussi troits1 aussi ardents que le plus heureux des hommes4 ,il redoutera la mort2 et l'ide d'entrer dans l'ternit sans y emporter les motions et les souvenirs de son grabat1 de ses tnbres et de son silence1 le plongera dans le dsespoir o nous plonge la pense d'abandonner pour les glaces et la nuit de la tombe une vie de gloire1 de lumire et d'amour4 ,v ,supposons qu'un miracle anime tout coup ses yeux et ses oreilles1 lui rvle1 par la fentre ouverte au chevet de son lit1 l'aurore sur la campagne1 le chant des oiseaux dans les arbres1 le murmure du vent dans les feuilles et de l'eau sur les rives1 l'appel transparent des voix humaines parmi les collines matinales4 ,supposons encore que le mme miracle1 achevant son uvre1 lui donne l'usage de ses membres4 ,il se lve1 il tend les bras ce prodige qui pour lui n'a pas encore de vraisemblance ni de nom3 la lumire6 ,il ouvre la porte1 chancelle parmi les blouissements et tout son corps se fond en toutes ces merveilles4 ,il entre dans une vie indicible1 dans un ciel qu'aucun rve n'avait su pressentir2 et1 par un caprice fort admissible en ces sortes de gurisons1 la sant en l'introduisant dans cette existence inconcevable et inintelligible1 efface en lui tout souvenir des jours passs4 ,quel sera l'tat de ce moi1 de ce foyer central1 rceptacle de toutes nos sensations1 lieu o converge tout ce qui appartient en propre notre vie1 point suprme1 point gotique de notre tre1 si l'on peut hasarder ce nologisme8 ,la mmoire abolie1 retrouvera-t-il en lui quelques traces de l'homme antrieur8 ,une force nouvelle1 l'intelligence1 s'veillant et dployant soudain une activit inoue1 quel rapport cette intelligence gardera-t-elle avec le germe inerte et sombre d'o elle s'est leve8 ,a quels angles de son pass se raccrochera-t-il pour se continuer8 ,et cependant1 ne subsistera-t-il pas en lui quelque sentiment ou quelque instinct1 indpendant de la mmoire1 de l'intelligence et de je ne sais quelles autres facults1 qui lui fera reconnatre que c'est bien en lui que vient d'clater le miracle librateur1 que c'est bien sa vie et non celle de son voisin1 transforme1 mconnaissable1 mais substantiellement identique1 qui sortie des tnbres et du silence1 se prolonge dans la lumire et l'harmonie8 ,pouvons-nous imaginer le dsarroi1 les flux et reflux de cette conscience affole8 ,savons-nous de quelle faon le moi d'hier s'unira au moi d'aujourd'hui1 et comment le point gotique1 le point sensible de la personnalit1 le seul que nous tenions conserver intact1 se comportera dans ces dlires et ces bouleversements8 ,essayons d'abord de rpondre avec une prcision suffisante cette question qui est du domaine de notre vie actuelle et visible2 et si nous ne pouvons le faire1 comment esprer de rsoudre l'autre problme qui se dresse devant tout homme l'instant de la mort8 ,,vi ,ce point sensible o se rsume tout le problme1 car il est le seul en question2 et la rserve de ce qui le concerne1 l'immortalit est certaine1 ce point mystrieux1 auquel1 en prsence de la mort1 nous attachons un tel prix1 il est assez trange que nous le perdions tout moment dans la vie sans prouver la moindre inquitude4 ,non seulement chaque nuit il s'anantit dans notre sommeil1 mais mme l'tat de veille1 il est la merci d'une foule d'accidents4 ,une blessure1 un choc1 une indisposition1 quelques verres d'alcool1 un peu d'opium1 un peu de fume suffit l'effacer4 ,mme quand rien ne l'altre1 il n'est pas constamment sensible4 ,il faut souvent un effort1 un retour sur nous-mmes pour le ressaisir1 pour prendre conscience que tel ou tel vnement nous advient4 ,a la moindre distraction1 un bonheur passe ct de nous1 sans nous toucher1 sans nous livrer le plaisir qu'il renferme4 ,on dirait que les fonctions de cet organe par quoi nous gotons la vie et la rapportons nous-mmes1 sont intermittentes1 et que la prsence de notre moi1 except dans la douleur1 n'est qu'une suite rapide et perptuelle de dparts et de retours4 ,ce qui nous tranquillise1 c'est qu'au rveil1 aprs la blessure1 le choc1 la distraction1 nous nous croyons srs de le retrouver intact1 au lieu que nous nous persuadons1 tant nous le sentons fragile1 qu'il doit jamais disparatre dans l'effroyable secousse qui spare la vie de la mort4 ,,vii ,une premire vrit1 en en attendant d'autres que l'avenir dvoilera sans doute1 c'est qu'en ces questions de vie et de mort1 notre imagination est demeure bien enfantine4 ,presque partout ailleurs1 elle prcde la raison2 mais ici elle s'attarde encore aux jeux des premiers ges4 ,elle s'entoure des rves et des dsirs barbares dont elle berait les craintes et les esprances de l'homme des cavernes4 ,elle demande des choses impossibles1 parce qu'elles sont trop petites4 ,elle rclame des privilges qui1 obtenus1 seraient plus redoutables que les plus normes dsastres dont nous menace le nant4 ,pouvons-nous penser sans frmir une ternit enferme tout entire en notre infime conscience actuelle8 ,et voyez comme en tout ceci nous obissons aux caprices illogiques de celle qu'on appelait autrefois la folle du logis4 ,qui de nous1 s'il s'endormait ce soir1 avec la certitude scientifique et exprimentale de se rveiller dans cent ans1 tel qu'il est aujourd'hui et dans son corps intact1 mme la condition de perdre tout souvenir de sa vie antrieure 7ces souvenirs ne seraient-ils pas inutiles871 qui de nous n'accueillerait ce sommeil sculaire avec la mme confiance que le doux et bref sommeil de chaque nuit8 ,loin de la redouter1 beaucoup n'accourraient-ils pas cette preuve avec une curiosit empresse8 ,ne verrait-on pas bien des hommes assaillir de leurs prires le dispensateur du sommeil ferique et implorer comme une grce ce qu'ils croiraient un miraculeux prolongement de leur vie8 ,pourtant1 durant ce sommeil1 que resterait-il1 et leur rveil1 que retrouveraient-ils d'eux-mmes8 ,quel lien1 au moment o ils ferment les yeux1 les rattacherait l'tre qui doit se rveiller sans souvenirs1 inconnu1 dans un monde nouveau8 ,nanmoins1 leur consentement et toutes leurs esprances l'entre de la longue nuit1 dpendraient de ce lien qui n'existerait pas4 ,il n'y a1 en effet1 entre la mort vritable et ce sommeil que la diffrence de ce rveil retard d'un sicle1 rveil aussi tranger celui qui s'tait endormi que le serait la naissance d'un enfant posthume4 ,,viii ,d'autre part1 comment rpondons-nous la question quand il ne s'agit plus de nous1 mais de ce qui respire avec nous sur la terre8 ,avons-nous souci1 par exemple1 de la survie des animaux8 ,le chien1 le plus fidle1 le plus affectueux1 le plus intelligent1 ds qu'il est mort1 n'est plus qu'un rpugnant dbris dont nous nous dbarrassons au plus vite4 ,il ne nous parat mme pas possible de nous demander si quelque chose de la vie dj spirituelle que nous avons aime en lui subsiste ailleurs que dans notre souvenir1 et s'il existe un autre monde pour les chiens4 ,il nous semblerait assez ridicule que le temps et l'espace conservassent prcieusement1 durant l'ternit1 parmi les astres et dans les palais sans bornes de l'ther1 l'me d'un pauvre animal1 faite de cinq ou six habitudes touchantes mais bien naves1 et du dsir de boire1 de manger1 de dormir au chaud et de saluer ses pareils de la manire que l'on sait4 ,que resterait-il d'ailleurs de cette me forme tout entire de quelques besoins d'un corps rudimentaire1 lorsque ce corps ne serait plus8 ,mais de quel droit imaginons-nous1 entre nous et l'animal1 un abme qui n'existe mme pas du minral au vgtal1 du vgtal l'animal8 ,c'est ce droit nous croire si loin1 si diffrent de tout ce qui vit sur la terre2 c'est cette prtention nous mettre dans une catgorie et dans un rgne o les dieux mmes que nous avons crs n'auraient pas toujours accs1 qu'il faudrait examiner tout d'abord4 ,,ix ,on ne saurait exposer tous les paralogismes de notre imagination sur le point qui nous occupe4 ,ainsi1 nous nous rsignons assez facilement la dissolution de notre corps dans le tombeau4 ,nous ne tenons nullement ce qu'il nous accompagne dans l'infini des temps4 ,a y rflchir1 nous serions mme chagrin qu'il nous y escortt avec ses invitables misres1 ses tares1 ses laideurs1 et ses ridicules4 ,ce que nous entendons y conduire1 c'est notre me4 ,mais que rpondrons-nous qui nous demande s'il est possible de concevoir que cette me soit autre chose que l'ensemble de nos facults intellectuelles et morales1 jointes1 si l'on veut1 pour faire pleine mesure1 toutes celles qui ressortissent l'instinct1 l'inconscient1 au subconscient8 ,or1 lorsqu'aux approches de la vieillesse1 nous voyons s'affaiblir1 soit en nous1 soit dans les autres1 ces mmes facults1 nous ne nous inquitons1 nous ne nous dsesprons pas plus que nous ne nous inquitons ou dsesprons quand il s'agit de la lente dcadence des forces corporelles4 ,nous gardons intact notre espoir confus de survie4 ,il nous semble tout naturel que l'tat des unes dpende de l'tat des autres4 ,lors mme que les premires sont compltement abolies dans un tre que nous aimons1 nous ne croyons pas l'avoir perdu1 ni qu'il ait1 lui1 perdu son moi1 sa personnalit morale1 dont cependant rien ne subsiste4 ,nous ne pleurerions pas sa perte1 nous ne croirions pas qu'il n'est plus1 si la mort conservait ces facults dans leur tat d'anantissement4 ,mais si nous n'attachons pas une importance capitale la dissolution de notre corps dans la tombe1 ni la dissolution de nos facults intellectuelles durant la vie1 que demandons-nous la mort d'pargner2 et de quel rve irralisable exigeons-nous la ralisation8 ,x ,en vrit1 nous ne pouvons1 du moins pour l'instant1 imaginer une rponse acceptable la question de l'immortalit4 ,pourquoi s'en tonner8 ,voici ma lampe sur ma table4 ,elle ne renferme aucun mystre2 c'est l'objet le plus ancien1 le plus connu et le plus familier de la maison4 ,j'y vois de l'huile1 une mche1 une chemine de verre2 et tout cela forme de la lumire4 ,l'nigme ne commence qu'au moment o je me demande ce qu'est cette lumire1 d'o elle vient quand je l'appelle1 o elle va quand je l'teins4 ,et tout de suite1 autour de ce petit objet que je soulve1 que je dmonte et que je pourrais avoir faonn de mes mains1 l'nigme est insondable4 ,assemblez autour de ma table tous les hommes qui vivent sur cette terre1 pas un seul ne pourra nous dire ce qu'est en soi cette flamme lgre qu' mon gr je fais natre ou mourir4 ,et si l'un d'eux hasarde une de ces dfinitions appeles scientifiques1 chacun des mots de la dfinition multipliera l'inconnu et ouvrira de toutes parts des portes imprvues sur la nuit infinie4 ,si nous ignorons tout de l'essence1 du destin1 de la vie d'un peu de clart familire dont tous les lments furent crs par nous1 dont la source1 les causes prochaines et les effets tiennent dans une coupe de porcelaine1 comment esprer de pntrer l'incompris d'une vie dont les lments les plus simples sont situs des millions d'annes1 des milliards de lieues de notre intelligence8 ,,xi ,depuis qu'elle existe1 l'humanit n'a pas avanc d'un pas sur la route du mystre que nous mditons4 ,toute question que nous nous posons son sujet1 ne touche plus1 par aucun ct1 semble-t-il1 la sphre dans laquelle notre intelligence s'est forme et se meut4 ,il n'y a peut-tre aucun rapport possible ou imaginable entre l'organe qui pose la question et la ralit qui devrait y rpondre4 ,les plus actives et les plus rigoureuses recherches de ces dernires annes ne nous ont rien appris4 ,de savantes et consciencieuses socits psychiques1 notamment en ,angleterre1 ont runi un imposant ensemble de faits qui tendent prouver que la vie de l'tre spirituel ou nerveux peut continuer pendant un certain temps aprs la mort de l'tre matriel4 ,admettons que ces faits soient incontestables et scientifiquement tablis2 ils dplaceraient simplement de quelques lignes1 de quelques heures1 le commencement du mystre4 ,si le fantme d'une personne aime1 reconnaissable et apparemment si vivant que je lui adresse la parole1 entre ce soir dans ma chambre la minute mme o la vie se spare du corps qui gt mille lieues de l'endroit o je me trouve1 cela1 sans doute1 est bien trange dans un monde dont nous ne comprenons pas le premier mot2 mais cela montre au plus que l'me1 l'esprit1 le souffle1 la force nerveuse et insaisissable de la partie la plus subtile de notre matire1 peut se dtacher de celle-ci et lui survivre un instant1 comme la flamme d'une lampe qu'on teint se dtache parfois de la mche et flotte un moment dans la nuit4 ,certes1 le phnomne est tonnant2 mais tant donne la nature de cette force spirituelle1 il devrait nous tonner bien davantage qu'il ne se produise pas frquemment et notre gr1 dans la plnitude de la vie4 ,en tout cas1 il n'claire nullement la question4 ,jamais un seul de ces phantasmes n'a paru avoir la moindre conscience d'une vie nouvelle1 d'une vie supra-terrestre et diffrente de celle que venait de quitter le corps dont il manait4 ,au contraire1 leur vie spirituelle tous1 ce moment o elle devrait tre pure puisqu'elle est dbarrasse de la matire1 semble fort infrieure ce qu'elle tait lorsque la matire l'enveloppait4 ,la plupart poursuivent machinalement1 dans une sorte d'hbtude somnambulique1 les plus insignifiantes de leurs proccupations habituelles4 ,l'un cherche son chapeau oubli sur un meuble1 l'autre s'inquite d'une petite dette ou s'informe de l'heure4 ,et tous1 peu aprs1 alors que devrait commencer la survie vritable1 s'vaporent et disparaissent jamais4 ,j'en conviens1 cela ne prouve rien ni pour ni contre la survie possible4 ,nous ne savons si ces brves apparitions sont les premires lueurs d'une autre existence ou les dernires de celle-ci4 ,peut-tre que les morts usent et profitent ainsi1 faute de mieux1 du dernier lien qui les unit et les rend encore sensibles nos sens4 ,peut-tre qu'ensuite ils continuent de vivre autour de nous1 mais ne parviennent plus1 malgr tous leurs efforts1 se faire reconnatre1 ni nous donner une ide de leur prsence1 parce que nous n'avons pas l'organe ncessaire pour les percevoir2 de mme que tous nos efforts ne russiraient pas donner un aveugle-n la moindre notion de la lumire ou des couleurs4 ,en tous cas1 il est certain que les enqutes et les travaux de cette science nouvelle du ,borderland1 comme l'appellent les ,anglais1 ont laiss le problme exactement au point o il se trouvait depuis les origines de la conscience humaine4 ,,xii ,dans l'ignorance invincible o nous sommes1 notre imagination a donc le choix de nos destines ternelles4 ,or1 en examinant les possibilits diverses1 on est forc de reconnatre que les plus belles ne sont pas les moins vraisemblables4 ,une premire hypothse carter d'emble1 sans discussion1 nous l'avons vu1 est celle de l'anantissement absolu4 ,une deuxime hypothse1 ardemment caresse par nos instincts aveugles1 nous promet la conservation plus ou moins intgrale1 travers l'infini des temps1 de notre conscience ou de notre moi actuel4 ,nous avons galement tudi cette hypothse1 un peu plus plausible que la premire1 mais au fond si troite1 si nave et si purile1 qu'on ne voit gure1 non plus pour l'homme que pour les plantes et les animaux1 le moyen de la situer raisonnablement dans l'espace sans bornes et le temps sans limites4 ,ajoutons que de toutes nos destines possibles1 elle serait la seule vraiment redoutable et que l'anantissement pur et simple lui serait mille fois prfrable4 ,reste la double hypothse d'une survie sans conscience1 ou avec une conscience largie et transforme1 dont celle que nous possdons aujourd'hui ne nous peut donner aucune ide1 qu'elle nous empche plutt de concevoir1 de mme que notre il imparfait nous empche de concevoir une autre lumire que celle qui va de l'infra-rouge l'ultra-violet2 alors qu'il est certain que ces lumires1 probablement prodigieuses1 blouiraient de toutes parts1 dans la nuit la plus noire1 une prunelle autrement faonne que la ntre4 ,bien que double au premier abord1 l'hypothse se ramne la simple question de conscience4 ,dire1 par exemple1 comme nous sommes tents de le faire1 qu'une survie sans conscience quivaut l'anantissement1 c'est trancher a priori et sans rflexion ce problme de la conscience1 le principal et le plus obscur de tous ceux qui nous intressent4 ,il est1 comme l'ont proclam toutes les mtaphysiques1 le plus difficile qui soit1 attendu que l'objet de la connaissance est cela mme qui voudrait connatre4 ,que peut donc ce miroir toujours en face de lui-mme1 sinon se reflter indfiniment et inutilement8 ,pourtant1 en ce reflet impuissant sortir de sa propre multiplication1 dort le seul rayon capable d'clairer tout le reste4 ,que faire8 ,il n'est d'autre moyen de s'vader de sa conscience que de la nier1 de la considrer comme une maladie organique de l'intelligence terrestre1 maladie qu'il faut essayer de gurir par un acte qui doit nous paratre un acte de folie violente ou volontaire2 mais qui1 de l'autre ct de nos apparences1 est probablement un acte de sant4 ,,xiii ,mais il est impossible de s'vader2 et nous revenons fatalement rder autour de notre conscience fonde sur notre mmoire1 la plus prcaire de nos facults4 tant vident1 disons-nous1 que rien ne peut prir1 nous avons ncessairement vcu avant notre vie actuelle4 ,mais puisque nous ne pouvons rattacher cette existence antrieure notre vie prsente1 cette certitude nous est aussi indiffrente1 passe aussi loin de nous1 que toutes les certitudes de l'existence postrieure4 ,et voil1 avant la vie comme aprs la mort1 l'apparition du moi mnmonique1 dont il convient1 une fois de plus1 de se demander si ce qu'il fait durant les quelques jours de son activit est vraiment assez important pour dcider ainsi1 son seul gard1 du problme de l'immortalit4 ,de ce que nous jouissons de notre moi sous une forme exclusive1 si spciale1 si imparfaite1 si fragile1 si phmre1 s'ensuit-il qu'il n'y ait nul autre mode de conscience et nul autre moyen de jouir de la vie8 ,un peuple d'aveugles-ns1 pour revenir la comparaison qui s'impose puisqu'elle rsume le mieux notre situation parmi la nuit des mondes1 un peuple d'aveugles-ns1 qui un unique voyant rvlerait les allgresses de la lumire1 nierait non seulement que celle-ci soit possible1 mais mme imaginable4 ,pour nous1 n'est-il pas peu prs certain qu'il nous manque ici-bas1 entre mille autres sens1 un sens suprieur celui de notre conscience mnmonique1 pour jouir plus amplement et plus srement de notre moi8 ,ne pourrait-on pas dire que nous saisissons parfois des traces obscures ou des vellits de ce sens en germe ou atrophi1 en tout cas opprim et presque supprim par le rgime de notre vie terrestre qui centralise toutes les volutions de notre existence sur le mme point sensible8 ,n'y a-t-il pas certains moments confus1 o1 si impitoyablement1 si scientifiquement que l'on fasse la part de l'gosme recherch jusqu'en ses plus lointaines et secrtes sources1 il demeure en nous quelque chose d'absolument dsintress qui gote le bonheur d'autrui8 ,n'est-il pas galement possible que les joies sans but de l'art1 la satisfaction calme et pleine o nous plonge la contemplation d'une belle statue1 d'un monument parfait1 qui ne nous appartient pas1 que nous ne reverrons jamais1 qui n'excite aucun dsir sensuel1 qui ne peut nous tre d'aucune utilit2 n'est-il pas possible que cette satisfaction soit la ple lueur d'une conscience diffrente qui filtre travers une fissure de notre conscience mnmonique8 ,si nous ne pouvons imaginer cette conscience diffrente1 ce n'est pas une raison pour la nier4 ,je crois mme qu'il serait plus sage d'affirmer que c'est un motif de l'admettre4 ,toute notre vie se passerait au milieu de choses que nous n'aurions pu imaginer si nos sens1 au lieu de nous tre donns tous ensemble1 nous taient accords un un et d'anne en anne4 ,au reste1 un de ces sens1 le sens gnsique1 qui ne s'veille qu'aux approches de la pubert1 nous montre que la dcouverte d'un monde imprvu1 le dplacement de tous les axes de notre vie1 dpend d'un accident de notre organisme4 ,durant l'enfance1 nous ne souponnions point l'existence de tout un univers de passions1 d'ivresses et de douleurs qui agitent les grandes personnes4 ,si d'aventure1 quelque cho mutil de ces bruits arrivait nos innocentes et curieuses oreilles1 nous ne parvenions pas comprendre quelle espce de frnsie ou de folie s'emparait ainsi de nos ans2 et nous nous promettions1 le moment venu1 d'tre plus raisonnables1 jusqu'au jour o l'amour brusquement apparu drangeait le centre de gravit de tous nos sentiments et de la plupart de nos ides4 ,on voit donc que concevoir ou ne pas concevoir1 tient trop peu de chose pour que nous ayons le droit de douter de la possibilit de ce que nous ne pouvons imaginer4 ,,xiv ,ce qui nous interdit et nous interdira longtemps encore les trsors de l'univers1 c'est la rsignation hrditaire avec laquelle nous sjournons dans la morne prison de nos sens4 ,notre imagination1 telle que nous la menons aujourd'hui1 s'accommode trop aisment de cette captivit4 ,il est vrai qu'elle est la fille esclave de ces sens qui l'alimentent seuls4 ,mais elle ne cultive pas assez en elle les intuitions et les pressentiments qui lui disent qu'elle est absurdement prisonnire et qu'elle doit chercher des issues par del mme les cercles les plus grandioses et les plus infinis qu'elle se reprsente4 ,il importe qu'elle se dise de plus en plus srieusement que le monde rel commence des milliards de lieues plus loin que ses songes les plus ambitieux et les plus tmraires4 ,elle n'eut jamais le droit ni le devoir d'tre plus follement audacieuse4 ,tout ce qu'elle russit btir et multiplier dans l'espace et le temps les plus normes qu'elle soit capable de concevoir1 n'est rien au regard de ce qui existe4 ,les plus petites rvlations de la science dans l'humble vie quotidienne lui apprennent dj que mme en ce modeste milieu elle ne peut tenir tte la ralit1 qu'elle est constamment dborde1 dconcerte1 blouie par tout ce qui se cache d'inattendu dans une pierre1 un sel1 un verre d'eau1 une plante1 un insecte4 ,c'est dj quelque chose que d'en tre convaincu1 puisque cela met dans un tat d'esprit qui guette toutes les occasions de rompre le cercle magique de notre aveuglement2 puisque cela persuade qu'il ne faut esprer dans ce cercle nulle vrit dfinitive2 et que toutes sont situes plus outre4 ,l'homme1 pour garder le sens des proportions1 a besoin de se dire tous moments que1 plac tout coup au milieu des ralits de l'univers1 il serait exactement comparable une fourmi qui1 ne connaissant que les troits sentiers1 les trous minimes1 les abords et les horizons de sa fourmilire1 se trouverait soudain sur un ftu de paille au milieu de l',atlantique4 ,en attendant que nous soyons sortis d'une prison qui nous empche de prendre contact avec les ralits d'outre-imagination1 il y a bien plus de chance d'atteindre par hasard un fragment de vrit en imaginant les choses les plus inimaginables1 qu'en s'vertuant conduire parmi l'ternit1 entre les digues de la logique et des possibilits actuelles1 les songes de cette imagination4 ,efforons-nous donc d'carter de nos yeux1 chaque fois qu'un nouveau rve se prsente1 le bandeau de notre vie terrestre4 ,disons-nous que parmi toutes les possibilits que nous cache encore l'univers1 une des plus faciles raliser1 des plus probables1 des moins ambitieuses et des moins dconcertantes1 est certes la possibilit d'un mode de jouir de l'tre1 plus haut1 plus large1 plus parfait1 plus durable et plus sr que celui qui nous est offert par notre conscience actuelle4 ,cette possibilit admise1 et il en est peu d'aussi vraisemblables1 le problme de notre immortalit est1 en principe1 rsolu4 ,il s'agit maintenant d'en saisir ou d'en prvoir les modes2 et parmi les circonstances qui nous intressent le plus1 de connatre la part de nos acquisitions intellectuelles et morales qui passera dans notre vie ternelle et universelle4 ,ce n'est point l'uvre d'aujourd'hui ni de demain2 mais celle d'un autre jour444 ,,fin ,,table ,l',intelligence des ,fleurs #a ,les ,parfums #aji ,la ,mesure des ,heures #abc ,l',inquitude de notre ,morale #acg loge de la ,boxe #ahc ,a propos du ,roi ,lear #aie ,les ,dieux de la ,guerre #baa ,le ,pardon des ,injures #bbe ,l',accident #bcg ,notre ,devoir social #bee ,l',immortalit #bgg ,b--#fibj4--;,impr4 ,,motteroz et ,,martinet1 #g1 rue ,saint-,benot1 ,paris4 99 99 99 99 99 ,extrait du ,catalogue de la ,,biblioth,,que-,,charpentier #c fr4 #ej le volume ,,eug,,ne ,,fasquelle1 ,,diteur1 #aa1 ,,rue ,,de ,,grenelle ,,derni,,res ,,publications ,,alfred ,,capus ,histoires de ,parisiens 44444#a vol4 ,,georges ,,claretie ,derues1 l',empoisonneur44444#a vol4 ,,michel ,,corday ,la ,mmoire du ,cur44444#a vol4 ,l,,on ,,daudet ,les ,primaires44444#a vol4 ,,gustave ,,geffroy ,l',apprentie44444#a vol4 ,,charles ,g,,niaux ,le ,roman de la ,riviera44444#a vol4 ,p4-,b4 ,,gheusi ,le ,puits des ,ames44444#a vol4 ,,charles-,,henry ,,hirsch ,poupe fragile44444#a vol4 ,,jules ,,huret ,en ,amrique3 ,de ,new-,york la ,nouvelle-,orlans44444#a vol4 -- ,de ,san ,francisco au ,canada44444#a vol4 ,,henry ,,kistemaeckers ,les ,mystrieuses44444#a vol4 ,,marius-,,ary ,,leblond ,l',oued44444#a vol4 ,,pierre ,,lou,s ,les ,aventures du ,roi ,pausole 7,illustr744444#a vol4 ,,maurice ,,maeterlinck ,l',intelligence des ,fleurs44444#a vol4 ,,catulle ,,mend,s ,sainte ,thrse44444#a vol4 ,,octave ,,mirbeau ,sbastien ,roch 7,illustrations de ,h4-,g4 ,,ibels744444#a vol4 ,,eug,,ne ,,montfort ,la ,turque44444#a vol4 ,,ch4-,,louis ,,philippe ,croquignole44444#a vol4 ,,douard ,,rod ,l',ombre s'tend sur la ,montagne44444#a vol4 ,,sonia ,journal d'une trangre44444#a vol4 ,,jean ,,vignaud ,la ,terre ensorcele44444#a vol4 ,,mile ,,zola ,correspondance4--,lettres de jeunesse44444#a vol4 ,,envoi ,,franco ,,par ,,poste ,,contre ,,mandat #cihh4--;,imp4 ,motteroz et ,martinet1 rue ,saint-,benot1 #g1 ,paris4 ,,notes3 ,a ,rapprochons de ceci l'acte d'intelligence d'une autre racine dont ,brandis 7,uber ,leben und ,polaritat7 nous rapporte les exploits4 ,elle avait1 en s'enfonant dans la terre1 rencontr une vieille semelle de botte2 pour traverser cet obstacle qu'elle tait apparemment la premire de son espce trouver sur sa route1 elle se subdivisa en autant de parties qu'il y avait de trous laisss par les points de couture1 puis1 l'obstacle franchi1 elle runit et ressouda toutes ses radicelles divises1 de manire reformer un pivot unique et homogne4 ,b ,parmi les plantes qui ne se dfendent plus1 le cas le plus frappant est celui de la ,laitue4 ,a l'tat sauvage1 comme le fait remarquer l'auteur cit plus haut1 si l'on casse une tige ou une feuille1 on en voit sortir un suc blanc1 un latex1 corps form de matires diverses qui dfend vigoureusement la plante contre les atteintes des limaces4 ,au contraire1 dans l'espce cultive qui drive de la prcdente1 le latex fait presque dfaut2 aussi la plante1 au grand dsespoir des jardiniers1 n'est-elle plus capable de lutter et se laisse-t-elle manger par les limaces4 ,il conviendrait cependant d'ajouter que ce latex ne manque gure que chez les jeunes plantes1 au lieu qu'il redevient fort abondant quand la ,laitue se met pommer et quand elle monte en graine4 ,or c'est au dbut de sa vie1 au moment de ses premires et tendres feuilles1 qu'elle aurait surtout besoin de se dfendre4 ,on dirait que la plante cultive perd un peu la tte1 si l'on peut s'exprimer ainsi1 et qu'elle ne sait plus au juste o elle en est4 ,c ,au dbut de cette tude qui pourrait devenir le livre d'or des noces de la fleur 7dont je laisse le soin plus savant que moi71 il n'est peut-tre pas inutile d'appeler l'attention du lecteur sur la terminologie dfectueuse1 dconcertante1 dont on use en ,botanique pour dsigner les organes reproducteurs de la plante4 ,dans l'organe femelle1 le pistil1 qui comprend l'ovaire1 le style et le stigmate qui le couronne1 tout est du genre masculin et tout semble viril4 ,par contre1 les organes mles1 les tamines1 que surmontent les anthres1 ont un nom de jeune fille4 ,il est bon de se pntrer une fois pour toutes de cette antonymie4 ,d ,je poursuis depuis quelques annes une srie d'expriences sur l'hybridation des ,sauges1 fcondant artificiellement1 aprs les prcautions d'usage pour carter toute intervention du vent et des insectes1 une varit dont le mcanisme floral est trs perfectionn1 avec le pollen d'une varit trs arrire et inversement4 ,mes observations ne sont pas encore suffisamment nombreuses pour que j'en puisse donner ici le dtail4 ,nanmoins il semble qu'une loi gnrale commence dj de s'en dgager1 savoir que la ,sauge arrire adopte volontiers les perfectionnements de la ,sauge avance1 au lieu que celle-ci prend rarement les dfauts de la premire4 ,il y aurait l une assez curieuse chappe sur les procds1 les habitudes1 les prfrences1 le got du mieux de la ,nature4 ,mais ce sont des expriences qui sont forcment lentes et longues1 cause du temps perdu runir les varits diverses1 des preuves et contre-preuves ncessaires1 etc4 ,il serait donc prmatur d'en tirer la moindre conclusion4 ,e ,je venais d'crire ces lignes1 quand ,m4 ,e4-,l4 ,bouvier fit l',acadmie des ,sciences 7,compte rendu du #g mai #aijf7 une communication au sujet de deux nidifications en plein air constates ,paris1 l'une sur un ,sophora ,japonica1 l'autre sur un ,marronnier d',inde4 ,cette dernire1 suspendue une petite branche munie de deux bifurcations assez voisines1 tait la plus remarquable1 cause de l'adaptation vidente et intelligente des circonstances particulirement difficiles4 ,les abeilles 7je cite le rsum de ,m4 de ,parville dans la ,revue des ,sciences des ,dbats1 #ca mai #aijf7 tablirent des piliers de consolidation et eurent recours des artifices vraiment remarquables de protection et finirent par transformer en un plafond solide la double fourche du ,marronnier4 ,un homme ingnieux et sans doute fait moins bien4 ,pour se dfendre contre la pluie1 elles avaient install des cltures1 des paississements1 et des stores contre le soleil4 ,on ne peut se faire une ide de la perfection de l'industrie des abeilles qu'en voyant de prs l'architecture des deux nidifications qui sont aujourd'hui au ,musum4