,,histoire ,d',,un ,,ruisseau ,,par ,,lis,e ,,reclus ,,neuvi,,me ,,dition ,j ,h ,,biblioth,,que ,d',,ducation ,,et ,,de ,r,,cr,,ation ,j4 ,,hetzel ,,et ,,cie1 #ah1 ,,rue ,,jacob ,,paris ,tous droits de traduction et de reproduction rservs #idje4--,,paris1 ,,imprimerie ,a4 ,,lahure #i1 ,rue de ,fleurus1 #i ,illustration3 ,,collection ,,hetzel ,,histoire ,d',,un ,,ruisseau ,,chapitre ,i ,,la ,,source ,l'histoire d'un ruisseau1 mme de celui qui nat et se perd dans la mousse1 est l'histoire de l'infini4 ,ces gouttelettes qui scintillent ont travers le granit1 le calcaire et l'argile2 elles ont t neige sur la froide montagne1 molcule de vapeur dans la nue1 blanche cume sur la crte des flots2 le soleil1 dans sa course journalire1 les a fait resplendir des reflets les plus clatants2 la ple lumire de la lune les a vaguement irises2 la foudre en a fait de l'hydrogne et de l'oxygne1 puis d'un nouveau choc a fait ruisseler en eau ces lments primitifs4 ,tous les agents de l'atmosphre et de l'espace1 toutes les forces cosmiques ont travaill de concert modifier incessamment l'aspect et la position de la gouttelette imperceptible2 elle aussi est un monde comme les astres normes qui roulent dans les cieux1 et son orbite se dveloppe de cycle en cycle par un mouvement sans repos4 ,toutefois notre regard n'est point assez vaste pour embrasser dans son ensemble le circuit de la goutte1 et nous nous bornons la suivre dans ses dtours et ses chutes depuis son apparition dans la source jusqu' son mlange avec l'eau du grand fleuve ou de l'ocan4 ,faibles comme nous le sommes1 nous tchons de mesurer la nature notre taille2 chacun de ses phnomnes se rsume pour nous en un petit nombre d'impressions que nous avons ressenties4 ,qu'est le ruisseau1 sinon le site gracieux o nous avons vu son eau s'enfuir sous l'ombrage des trembles1 o nous avons vu se balancer ses herbes serpentines et frmir les joncs de ses lots8 ,la berge fleurie o nous aimions nous tendre au soleil en rvant de libert1 le sentier sinueux qui borde le flot et que nous suivions pas lents en regardant le fil de l'eau1 l'angle du rocher d'o la masse unie plonge en cascade et se brise en cume1 la source bouillonnante1 voil ce qui dans notre souvenir est le ruisseau presque tout entier4 ,le reste se perd dans une brume indistincte4 ,la source surtout1 l'endroit o le filet d'eau1 cach jusque-l1 se montre soudain1 voil le lieu charmant vers lequel on se sent invinciblement attir4 ,que la fontaine semble dormir dans une prairie comme une simple flaque entre les joncs1 qu'elle bouillonne dans le sable en jonglant avec les paillettes de quartz ou de mica1 qui montent1 descendent et rebondissent en un tourbillon sans fin1 qu'elle jaillisse modestement entre deux pierres1 l'ombre discrte des grands arbres1 ou bien qu'elle s'lve avec bruit d'une fissure de la roche1 comment ne pas se sentir fascin par cette eau qui vient d'chapper l'obscurit et reflte si gaiement la lumire8 ,en jouissant nous-mmes du tableau ravissant de la source1 il nous est facile de comprendre pourquoi les ,arabes1 les ,espagnols1 les montagnards pyrnens et tant d'autres hommes de toute race et de tout climat ont vu dans les fontaines des yeux par lesquels les tres enferms dans les roches tnbreuses viennent un moment contempler l'espace et la verdure4 ,dlivre de sa prison1 la nymphe joyeuse regarde le ciel bleu1 les arbres1 les brins d'herbes1 les roseaux qui se balancent2 elle reflte la grande nature dans le clair saphir de ses eaux1 et sous ce regard limpide nous nous sentons pntrer d'une mystrieuse tendresse4 ,de tout temps la transparence de la source fut le symbole de la puret morale2 dans la posie de tous les peuples1 l'innocence est compare au clair regard des fontaines1 et le souvenir de cette image1 transmis de sicle en sicle1 est devenu pour nous un attrait de plus4 ,sans doute1 cette eau se souillera plus loin2 elle passera sur des roches en dbris et sur des vgtaux en putrfaction2 elle dlayera des terres limoneuses et se chargera des restes impurs dverss par les animaux et les hommes2 mais ici1 dans sa vasque de pierre ou son berceau de joncs1 elle est si pure1 si lumineuse1 que l'on dirait de l'air condens3 les reflets changeants de la surface1 les bouillonnements soudains1 les cercles concentriques des rides1 les contours indcis et flottants des cailloux immergs rvlent seuls que ce fluide si clair est bien de l'eau1 comme le sont nos grands fleuves bourbeux4 ,en nous penchant sur la fontaine1 en voyant nos visages fatigus et souvent mauvais se rflchir dans cette onde si limpide1 il n'est aucun d'entre nous qui ne rpte instinctivement1 et mme sans l'avoir appris1 le vieux chant que les ,gubres enseignaient leur fils3 ,approche-toi de la fleur1 mais ne la brise point6 ,regarde et dis tout bas3 ,ah6 si j'tais aussi beau6 ,dans la fontaine de cristal ne lance point de pierre6 ,regarde et pense tout bas3 ,ah6 si j'tais aussi pur6 ,qu'elles sont charmantes1 ces ttes de naades1 la chevelure couronne de feuilles et de fleurs1 que les artistes hellnes ont burines sur leurs mdailles1 ces statues de nymphes qu'ils ont leves sous les colonnades de leurs temples6 ,combien sont aimables ces images lgres et vaporeuses que ,goujon a su nanmoins fixer pour les sicles dans le marbre de ses fontaines6 ,qu'elle aussi est gracieuse voir1 cette source que le vieil ,ingres a saisie et qu'il a presque sculpte de son pinceau6 ,rien1 semble-t-il1 n'est plus fugitif1 plus indcis que l'eau jaillissante entrevue sous les joncs2 on se demande comment une main humaine peut s'enhardir figurer la source avec des traits prcis dans le marbre ou sur la toile2 mais1 statuaire ou peintre1 l'artiste n'a qu' regarder cette eau transparente1 il n'a qu' se laisser pntrer par le pur sentiment qui l'envahit pour voir apparatre devant lui l'image la fois la plus gracieuse et la plus ferme de contours4 ,la voil1 belle et nue1 souriant la vie1 frache comme l'onde1 o son pied baigne encore2 elle est jeune et ne saurait vieillir2 dussent les gnrations s'couler devant elle1 ses formes seront toujours aussi suaves1 son regard toujours aussi limpide1 l'eau qui s'panche en perles de son urne brillera toujours du mme clat sous le soleil4 ,qu'importe si la nymphe innocente1 qui n'a pas connu les misres de la vie1 ne semble point rouler dans sa tte tout un flot de penses6 ,elle-mme1 heureuse1 songe peu2 mais sous son doux regard1 on songe d'autant plus1 on se promet d'tre sincre et vrai comme elle1 et l'on affermit sa vertu contre le monde hideux du vice et de la calomnie4 ,numa ,pompilius1 nous dit la lgende romaine1 avait pour conseillre la nymphe grie4 ,seul1 il pntrait dans les profondeurs des bois1 sous l'ombrage mystrieux des chnes2 il s'approchait avec confiance de la grotte sacre1 et pour sa vue1 l'eau pure de la cascade1 la robe ourle d'cume1 au voile flottant de vapeurs irises1 prenait l'aspect d'une femme belle entre toutes et souriante d'amour4 ,il lui parlait comme un gal1 lui1 le chtif mortel1 et la nymphe rpondait d'une voix cristalline1 laquelle le murmure du feuillage et tous les bruits de la fort se mlaient comme un choeur lointain4 ,c'est ainsi que le lgislateur apprenait la sagesse4 ,nul vieillard la barbe blanchie n'et su prononcer des paroles semblables celles qui tombaient des lvres de la nymphe1 immortelle et toujours jeune4 ,que nous dit cette lgende1 sinon que la nature seule1 et non pas le tumulte des foules1 peut nous initier la vrit2 que pour scruter les mystres de la science il est bon de se retirer dans la solitude et de dvelopper son intelligence par la rflexion8 ,numa ,pompilius1 grie ne sont que des noms symboliques rsumant toute une priode de l'histoire du peuple romain aussi bien que de chaque socit naissante3 c'est aux nymphes1 ou pour mieux dire1 c'est aux sources1 aux forts1 aux montagnes1 qu' l'origine de toute civilisation les hommes ont d leurs moeurs et leurs lois4 ,et quand bien mme il serait vrai que la discrte nature et pu donner ainsi des conseils aux lgislateurs1 transforms bientt en oppresseurs de l'humanit1 combien plus n'a-t-elle pas fait en faveur des souffrants de la terre1 pour leur rendre le courage1 les consoler dans leurs heures d'amertume1 leur donner une force nouvelle dans la grande bataille de la vie6 ,si les opprims n'avaient pu retremper leur nergie et se refaire une me par la contemplation de la terre et de ses grands paysages1 depuis longtemps dj l'initiative et l'audace eussent t compltement touffes4 ,toutes les ttes se seraient courbes sous la main de quelques despotes1 toutes les intelligences seraient restes prises dans un indestructible rseau de subtilits et de mensonges4 ,dans nos coles et nos lyces1 nombre de professeurs1 sans trop le savoir et mme croyant bien faire1 cherchent diminuer la valeur des jeunes gens en enlevant la force et l'originalit leur pense1 en leur donnant tous mme discipline et mme mdiocrit6 ,il est une tribu des ,peaux-,rouges o les mres essayent de faire de leurs enfants1 soit des hommes de conseil1 soit des guerriers1 en leur poussant la tte en avant ou en arrire par de solides cadres de bois et de fortes bandelettes2 de mme des pdagogues se vouent l'oeuvre fatale de ptrir des ttes de fonctionnaires et de sujets1 et malheureusement il leur arrive trop souvent de russir4 ,mais1 aprs les dix mois de chane1 voici les heureux jours des vacances3 les enfants reprennent leur libert2 ils revoient la campagne1 les peupliers de la prairie1 les grands bois1 la source dj parseme des feuilles jaunies de l'automne2 ils boivent l'air pur des champs1 ils se font un sang nouveau et les ennuis de l'cole seront impuissants faire disparatre de leur cerveau les souvenirs de la libre nature4 ,que le collgien sorti de la prison1 sceptique et blas1 apprenne suivre le bord des ruisseaux1 qu'il contemple les remous1 qu'il carte les feuilles ou soulve les pierres pour voir jaillir l'eau des petites sources1 et bientt il sera redevenu simple de coeur1 jovial et candide4 ,ce qui est vrai pour les enfants et les jeunes gens ne l'est pas moins pour toutes les nations1 encore dans leur priode d'adolescence4 ,par milliers et par milliers1 les pasteurs des peuples1 perfides ou pleins de bonnes intentions1 se sont arms du fouet et du sceptre1 ou1 plus habiles1 ont rpt de sicle en sicle des formules d'obissance afin d'assouplir les volonts et d'abtir les esprits2 mais heureusement1 tous ces matres qui voulaient asservir les autres hommes par la terreur1 l'ignorance ou l'impitoyable routine n'ont point russi crer un monde leur image1 ils n'ont pas su faire de la nature un grand jardin de mandarin chinois avec des arbres torturs en forme de monstres et de nains1 des bassins taills en figures gomtriques et des rocailles au dernier got2 la terre1 par la magnificence de ses horizons1 la fracheur de ses bois1 la limpidit de ses sources1 est reste la grande ducatrice1 et n'a cess de rappeler les nations l'harmonie et la recherche de la libert4 ,telle montagne dont les neiges ou les glaces se montrent en plein ciel au-dessus des nuages1 telle grande fort dans laquelle mugit le vent1 tel ruisseau qui coule dans les prairies ont souvent plus fait que des armes pour le salut d'un peuple4 ,c'est l ce qu'ont senti les ,basques1 ces nobles descendants des ,ibres1 nos aeux3 afin de rester libres et fiers1 ils ont toujours bti leurs demeures au bord des fontaines1 l'ombre des grands arbres1 et plus encore que leur courage1 leur amour de la nature a longtemps sauvegard leur indpendance4 ,nos autres anctres1 les ,aryens d',asie1 chrissaient aussi les eaux courantes et leur rendaient un vritable culte ds l'origine des ges historiques4 ,vivant l'issue des belles valles qui descendent de ,pamir1 le toit du monde1 ils savaient utiliser tous les torrents d'eau claire pour les diviser en d'innombrables canaux et transformer ainsi les campagnes en jardins2 mais s'ils invoquaient les fontaines1 s'ils leur offraient des sacrifices1 ce n'est point seulement parce que l'eau fait pousser les gazons et les arbres1 abreuve les peuples et les troupeaux1 c'est aussi1 disaient-ils1 parce qu'elle rend les hommes purs1 parce qu'elle quilibre les passions et calme les dsirs drgls4 ,c'est l'eau qui leur faisait viter les haines et les colres insenses de leurs voisins1 les ,smites du dsert1 c'est elle qui les avait sauvs de la vie errante en fcondant leurs champs et en nourrissant leurs cultures2 c'est elle qui leur avait permis de poser d'abord la pierre du foyer1 puis le mur de la ville et d'agrandir ainsi le cercle de leurs sentiments et de leurs ides4 ,leurs fils1 les ,hellnes1 comprenaient quel avait t1 l'origine des socits1 le rle initiateur de l'eau1 lorsque plus tard ils btissaient un temple et dressaient la statue d'un dieu au bord de chacune de leurs fontaines4 ,mme chez nous1 arrire-descendants des ,aryens1 un reste de l'antique adoration des sources subsiste et l4 ,aprs la fuite des anciens dieux et la destruction de leurs temples1 les populations chrtiennes continurent en maints endroits de vnrer les eaux jaillissantes3 c'est ainsi qu'aux sources du ,cphise1 en ,botie1 on voit ct les unes des autres se dresser les ruines de deux nymphes grecques aux colonnes lgantes1 et les lourdes constructions d'une chapelle du moyen ge4 ,dans l',europe occidentale aussi1 des glises1 des couvents ont t btis au bord de quelques fontaines2 mais1 en plus d'endroits encore1 les sites charmants o les premires eaux s'lancent joyeusement du sol1 ont t maudits comme des lieux hants par les dmons4 ,pendant les douloureux sicles du moyen ge1 la frayeur avait transform les hommes2 elle leur faisait voir des figures grimaantes l o les anctres avaient surpris le sourire des dieux2 elle avait chang en antichambre de l'enfer cette terre joyeuse qui pour les ,hellnes tait la base de l',olympe4 ,les noirs magiciens1 comprenant d'instinct que la libert pourrait renatre de l'amour de la nature1 avaient vou la terre aux gnies infernaux2 ils avaient livr aux dmons et aux fantmes les chnes qu'habitaient jadis les dryades et les fontaines o s'taient baignes les nymphes4 ,c'est au bord des eaux jaillissantes que les spectres des morts revenaient pour mler leurs sanglots au frmissement plaintif des arbres et au murmure touff de l'eau contre les pierres2 c'est l que les btes fauves se rassemblaient le soir et que le sinistre loup-garou se tenait en embuscade derrire un buisson pour s'lancer d'un bond sur le dos d'un passant et en faire sa monture4 ,en ,france1 que de fonts du diable et de gourgs d'enfer1 vits par le paysan superstitieux1 et pourtant ce qu'il trouvait d'infernal dans ces fontaines redoutes c'tait seulement la sauvage majest du site ou la glauque profondeur des eaux4 ,dsormais c'est tous les hommes qui aiment la fois la posie et la science1 tous ceux aussi qui veulent travailler de concert au bonheur commun1 qu'il appartient de lever le sort jet sur les sources par le prtre ignorant du moyen ge4 ,il est vrai1 nous n'adorerons plus1 comme nos anctres aryens1 smites ou ibres1 l'eau qui jaillit en bouillonnant du sol2 pour la remercier de la vie et des richesses qu'elle dispense aux socits1 nous ne lui btirons point de nymphes et ne lui verserons point de libations solennelles2 mais nous ferons plus en l'honneur de la source4 ,nous l'tudierons dans son flot1 dans ses rides1 dans le sable qu'elle roule et la terre qu'elle dissout2 malgr les tnbres1 nous en remonterons le cours souterrain jusqu' la premire goutte qui suinte travers le rocher2 sous la lumire du jour1 nous la suivrons de cascade en cascade1 de mandre en mandre jusqu' l'immense rservoir de la mer o elle va s'engouffrer2 nous connatrons le rle immense que par son travail incessant elle joue dans l'histoire de la plante4 ,en mme temps1 nous apprendrons l'utiliser d'une manire complte pour l'irrigation de nos campagnes et pour la mise en oeuvre de nos richesses1 nous saurons la faire travailler pour le service commun de l'humanit1 au lieu de la laisser ravager les cultures et s'garer dans les marcages pestilentiels4 ,quand nous aurons enfin compris entirement la source et qu'elle sera devenue notre associe fidle dans l'oeuvre d'embellissement du globe1 alors nous en apprcierons d'autant mieux le charme et la beaut2 nos regards ne seront plus ceux d'une admiration enfantine4 ,l'eau1 comme la terre qu'elle anime1 doit nous sembler de jour en jour plus belle1 depuis que la nature s'est releve1 non sans peine1 de sa longue maldiction4 ,les traditions de nos prcurseurs1 les citoyens hellnes1 qui regardaient avec tant d'amour le profil des monts1 le jaillissement des eaux1 les contours des rivages1 ont t reprises par les artistes pour la terre entire comme pour la source1 et grce ce retour vers la nature1 l'humanit fleurit de nouveau dans sa jeunesse et dans sa joie4 ,lorsque la renaissance des peuples europens eut commenc1 un mythe trange se propagea parmi les hommes4 ,on se racontait que loin1 bien loin par del les bornes du monde connu1 il existait une fontaine merveilleuse1 runissant toutes les vertus des autres sources2 non-seulement elle gurissait1 mais elle rajeunissait aussi et rendait immortel4 ,des multitudes crurent cette fable et se mirent la recherche de l'eau pure de ,jouvence1 esprant la trouver1 non point l'entre des enfers1 comme l'onde noire du ,styx1 mais1 au contraire1 dans un paradis terrestre1 au milieu des fleurs et de la verdure1 sous un ternel printemps4 ,aprs la dcouverte du ,nouveau ,monde1 des soldats espagnols1 par centaines et par milliers1 s'aventuraient avec un courage inou au milieu des terres inconnues1 travers forts1 marcages1 rivires et montagnes1 travers les dserts sans ressources1 et les rgions peuples d'ennemis2 ils marchaient1 et chacune de leurs tapes tait marque par la chute de plusieurs d'entre eux2 mais ceux qui restaient avanaient toujours1 comptant trouver enfin1 en rcompense de leurs fatigues1 cette eau merveilleuse dont le contact leur ferait vaincre la mort4 ,encore aujourd'hui1 dit-on1 des pcheurs descendus des premiers conqurants espagnols rdent autour des les dans les dtroits des ,bahamas1 esprant voir sur quelque plage bouillonner l'eau merveilleuse4 ,et d'o vient que des hommes1 jouissant d'ailleurs de tout leur bon sens et de leur force d'me1 cherchaient avec tant de passion la source divine qui devait renouveler leurs corps et s'exposaient joyeusement tous les dangers dans l'espoir de la trouver8 ,c'est que rien ne paraissait plus impossible ceux qui avaient vu s'accomplir les merveilles de la ,renaissance4 ,en ,italie1 des savants avaient su ressusciter le monde grec avec ses penseurs et ses artistes2 dans la brumeuse ,germanie1 des magiciens avaient trouv le moyen de faire crire le bois et le mtal2 les livres s'imprimaient tout seuls1 et le domaine sans fin des sciences s'ouvrait ainsi la masse du peuple1 jadis condamne aux tnbres2 enfin1 les navigateurs gnois1 vnitiens1 espagnols1 portugais avaient fait surgir1 comme une seconde plante attache la ntre1 un continent nouveau avec ses plantes1 ses animaux1 ses peuples et ses dieux4 ,l'immense renouvellement des choses avait enivr les esprits2 le possible seul paraissait chimrique4 ,le moyen ge s'enfuyait dans le gouffre des sicles couls1 et1 pour les hommes commenait une nouvelle re1 plus heureuse et plus libre4 ,ceux d'entre eux qui taient affranchis par l'tude comprenaient que la science1 le travail1 l'union fraternelle peuvent seuls accrotre la puissance de l'humanit et la faire triompher du temps2 mais les soldats grossiers1 hros contre-sens1 allaient chercher dans le pass lgendaire cette grande re du renouveau qui s'ouvrait prcisment par les conqutes de l'observation et par la ngation du prodige2 ils avaient besoin d'un symbole matriel pour croire au progrs1 et ce symbole tait celui de la fontaine o les membres du vieillard retrouvent la force et la beaut4 ,l'image qui se prsentait naturellement leur esprit tait celle de la source jaillissant la libert du fond du sol tnbreux et faisant natre aussitt sur ses rivages les feuilles1 les fleurs et la jeunesse4 ,,chapitre ,,ii ,l',,eau ,,du ,d,,sert ,pour bien comprendre de quelle importance ont t les sources et les ruisseaux dans la vie des socits1 il faut se transporter par la pense dans les pays o la terre avare ne laisse jaillir que de rares fontaines4 tendus mollement sur l'herbe de la prairie1 au bord de l'eau qui s'chappe en bouillonnant1 il nous serait facile de nous abandonner la volupt de vivre1 et de nous contenter des charmants horizons de nos climats2 mais laissons notre esprit vaguer bien plus loin que les bornes o s'arrte le regard4 ,voyageons notre aise au del des touffes de gramines qui se balancent ct de nous1 au del des larges troncs des aunes qui ombragent la source et des sillons qui rayent le flanc de la colline1 au del des ondulations vaporeuses des crtes qui marquent les frontires de la valle et des blancs flocons de nues qui frangent l'horizon4 ,suivons dans son vol par del les montagnes et les mers l'oiseau qui s'enfuit vers un autre continent4 ,la fontaine en reflte un instant la rapide image2 mais bientt il disparat dans l'espace4 ,ici1 dans nos riches valles de l',europe occidentale1 l'eau coule en abondance2 les plantes1 bien arroses1 se dveloppent dans toute leur beaut2 les tiges des arbres1 l'corce lisse et tendue1 sont gonfles de sve2 l'air tide est rempli de vapeurs4 ,par l'appel du contraste1 il est donc tout naturel de penser aux contres moins heureuses1 o l'atmosphre ne laisse point tomber de pluies1 o le sol1 trop aride1 nourrit seulement une maigre vgtation4 ,c'est l que les populations savent apprcier l'eau sa juste valeur4 ,dans l'intrieur de l',asie1 dans la ,pninsule arabique1 dans les dserts du ,sahara et de l',afrique centrale1 sur les plateaux du ,nouveau ,monde1 mme dans certaines rgions de l',espagne1 chaque source est plus que le symbole de la vie1 c'est la vie elle-mme3 que cette eau devienne plus abondante et la prosprit du pays s'accrot en mme temps2 que le jet diminue ou qu'il tarisse compltement et les populations s'appauvrissent ou meurent3 leur histoire est celle du petit filet d'eau prs duquel se btissent leurs cabanes4 ,les ,orientaux1 lorsqu'ils rvent de bonheur1 se voient toujours au bord des eaux ruisselantes1 et leurs chants clbrent surtout la beaut des fontaines4 ,tandis que dans notre ,europe bien arrose1 on s'aborde bourgeoisement en se demandant des nouvelles de la sant ou des affaires1 les ,gallas de l',afrique orientale se disent en s'inclinant3 ,as-tu trouv de l'eau8 ,en ,indoustan le serviteur charg de rafrachir les demeures en aspergeant le sol1 s'appelle le paradisiaque4 ,sur les ctes du ,prou et de la ,bolivie1 o l'eau pure est aussi des plus rares1 c'est avec une sorte de dsespoir que l'on regarde souvent l'tendue sans bornes des vagues sales4 ,la terre est aride et jaune1 le ciel est bleu ou d'une couleur d'acier4 ,parfois il arrive qu'un nuage se forme dans l'atmosphre3 aussitt la population s'assemble pour suivre des yeux la gracieuse vapeur qui s'effrange trop tt dans l'espace sans se condenser en pluie4 ,cependant aprs des mois et des annes d'attente1 un heureux remous des vents fait enfin crever la nue au-dessus de la cte4 ,quelle joie que celle de voir s'crouler cette onde6 ,les enfants s'lancent hors des maisons pour recevoir l'averse sur leur dos nu1 et se baignent dans les flaques avec des cris de joie2 les parents n'attendent que la fin de l'orage pour partir aussi et jouir du contact des molcules humides qui flottent encore dans l'atmosphre4 ,la pluie qui vient de tomber va rejaillir de toutes parts1 non pas en sources1 mais par la merveilleuse chimie du sol1 en verdure et en fleurs clatantes3 pendant quelques jours1 le dsert se change en prairie4 ,par malheur1 ces herbes se desschent en peu de semaines1 la terre se calcine de nouveau et les habitants altrs sont obligs d'envoyer chercher l'eau ncessaire sur les lointains plateaux couverts d'efflorescences salines4 ,l'eau est verse dans de grandes jarres1 et l'on aime s'y mirer de mme que sous nos heureux climats nous regardons notre image dans le cristal des fontaines4 ,l'tranger qui s'gare dans certains villages de l',aragon1 haut perchs comme des crtes de rochers croulants sur les contre-forts des ,pyrnes1 est surpris la vue du mortier rouge qui cimente les pierres brutes des masures4 ,il pense d'abord que ce mortier est form de sable rouge2 mais non1 les constructeurs1 avares de leur eau1 ont prfr se servir de vin4 ,la rcolte de l'anne prcdente a t bonne1 les celliers sont remplis1 et si l'on veut faire place la nouvelle vendange1 on n'a qu' les vider partiellement4 ,pour aller chercher de l'eau1 bien loin dans la valle au pied des collines1 il faudrait perdre des journes entires et charger des caravanes de mules4 ,quant se servir de l'eau de la fontaine qui s'chappe en rares gouttelettes des flancs du rocher voisin1 ce serait l un sacrilge auquel personne ne peut penser4 ,cette eau1 les femmes1 qui vont y remplir leur cruches pour le repas de chaque jour1 la recueillent perle perle avec un amour religieux4 ,combien plus vive encore doit tre l'admiration pour l'eau transparente et limpide chez le voyageur qui traverse les dserts de roches ou de sable1 et qui ne sait pas s'il aura la chance de trouver un peu d'humidit dans quelque puits1 aux parois formes d'ossements de chameaux6 ,il arrive l'endroit indiqu2 mais la dernire goutte a t bue par le soleil1 et vainement il creuse le sol de sa lance1 la fontaine qu'il cherchait ne reviendra que pendant la saison des pluies4 ,comment s'tonner alors que sa pense1 toujours obsde de la vision des sources1 toujours tendue vers l'image des eaux1 les lui fasse apparatre soudain8 ,le mirage n'est pas seulement1 ainsi que le dit la physique moderne1 une illusion du regard produite par la rfraction des rayons du soleil travers un milieu ingalement chauff1 c'est aussi bien souvent une hallucination du voyageur altr4 ,pour lui le comble du bonheur serait de voir s'tendre devant lui un lac d'eau frache dans lequel il pourrait en mme temps se plonger et s'abreuver1 et telle est l'intensit de son dsir qu'elle transforme son rve en une image visible4 ,le beau lac que sa pense lui dpeint incessamment1 ne le voil-t-il pas au loin qui rflchit la lumire du soleil et dveloppe perte de vue ses gracieux rivages ombrags de palmiers8 ,dans quelques minutes1 il s'y baignera voluptueusement1 et ne pouvant jouir de la ralit1 il jouit du moins de l'illusion4 ,quel heureux moment que celui o le guide de la caravane1 dou d'un regard plus perant que celui de ses compagnons1 aperoit l'extrme limite de l'horizon le point noir qui lui rvle la vritable oasis6 ,il l'indique du doigt ceux qui le suivent1 et tous sentent l'instant diminuer leur lassitude3 la vue de ce petit point presque imperceptible a suffi pour rparer leurs forces et changer leur accablement en gaiet2 les montures htent le pas1 car elles aussi savent que l'tape va bientt finir4 ,le point noir grossit peu peu2 maintenant c'est une sorte de nuage indcis1 contrastant par sa teinte sombre avec la surface immense du dsert1 d'un rouge clatant2 puis ce nuage s'tend et s'lve3 c'est une fort1 au-dessus de laquelle on commence discerner et l les fuses de verdure des palmiers1 semblables des voles d'oiseaux gigantesques4 ,enfin1 les voyageurs pntrent sous le joyeux ombrage1 et cette fois1 c'est bien de l'eau1 de l'eau vraie qu'ils voient ruisseler et qu'ils entendent murmurer au pied des arbres4 ,aussi quel soin religieux les habitants de l'oasis mettent-ils utiliser chaque goutte du prcieux liquide6 ,ils divisent la source en une multitude de filets distincts1 afin de rpandre la vie sur la plus grande tendue possible et tracent toutes ces petites veines d'eau le chemin le plus direct vers les plantations d'arbres et les cultures4 ,ainsi employe jusqu' la dernire goutte1 la source ne va point se perdre en ruisseau dans le dsert3 ses limites sont celles de l'oasis elle-mme3 l o croissent les derniers arbustes1 l aussi les dernires artrioles de l'eau s'arrtent dans les racines pour se changer en sve4 trange contraste des choses6 ,pour ceux qui l'habitent1 l'oasis est presque une prison2 pour ceux qui la voient de loin ou qui la connaissent seulement par l'imagination1 elle est un paradis4 ,assige par l'immense dsert o le voyageur gar ne peut trouver que la faim1 la soif1 la folie1 la mort peut-tre1 la population de l'oasis est en outre dcime par les fivres qui s'lvent de l'eau corrompue la base des palmiers4 ,lorsque les empereurs romains1 modles de tous ceux qui les ont suivis1 voulaient se dfaire de leurs ennemis sans avoir verser le sang1 ils se bornaient les exiler dans une oasis1 et bientt ils avaient le plaisir d'apprendre que la mort avait promptement rendu le service attendu4 ,et pourtant ce sont ces oasis meurtrires qui1 grce leurs eaux murmurantes et leur contraste avec les solitudes arides1 font surgir chez tous les hommes l'ide d'un lieu de dlices et sont devenues le symbole mme du bonheur4 ,dans leurs voyages de conqurants travers le monde1 les ,arabes1 dsireux de se refaire une patrie dans toutes les contres o les menaient l'amour de la conqute et le fanatisme de la foi1 ont essay de crer partout de petites oasis4 ,que sont en ,andalousie ces jardins enferms entre les tristes murailles des alcazars maures1 sinon des miniatures d'oasis1 rappelant celles du dsert8 ,du ct de la ville et de ses rues poudreuses1 les hauts remparts crnels percs et l de quelques ouvertures troites1 offrent un aspect terrible2 mais quand on est entr dans l'enceinte et qu'on a dpass les votes1 les corridors1 les arcades1 voici le jardin entour de colonnes lgantes qui rappellent les troncs lancs des palmiers4 ,les plantes grimpantes s'attachent aux fts de marbre1 les fleurs emplissent l'espace troit de leurs parfums pntrants1 et l'eau1 peu abondante1 mais distribue avec le plus grand art1 ruisselle en perles sonores dans les vasques des fontaines4 ,a ct des aimables sources de nos climats dont l'eau pure nous abreuve et nous enrichit1 nous pouvons nous demander quel est1 parmi les grands agents naturels de la civilisation1 celui qui a fait le plus pour le dveloppement de l'humanit4 ,est-ce la mer avec ses eaux pullulantes de vie1 avec ses plages qui furent les premiers chemins des hommes1 et sa nappe infinie conviant le barbare voyager de rive en rive8 ,est-ce la montagne avec ses hautes cimes1 qui sont la beaut de la terre1 ses valles profondes o les peuplades trouvent un abri1 son atmosphre pure donnant ceux qui la respirent une me de hros8 ,ou serait-ce plutt l'humble fontaine1 fille des montagnes et de la mer8 ,oui1 l'histoire des nations nous montre la source et le ruisseau contribuant directement aux progrs de l'homme plus que l'ocan et les monts et toute autre partie du grand corps de la terre4 ,moeurs1 religions1 tat social dpendent surtout de l'abondance des eaux jaillissantes4 ,d'aprs un ancien rcit de l',orient1 c'est au bord d'une fontaine du dsert que les anctres lgendaires des trois grandes races de l',ancien ,monde ont cess d'tre frres et sont devenus ennemis4 ,tous les trois1 fatigus par la marche travers les sables1 prissaient de chaleur et de soif4 ,pleins de joie la vue de la source1 ils s'lancrent pour s'y plonger4 ,le plus jeune1 qui l'atteignit le premier1 en sortit comme renouvel2 sa peau1 noire comme celle de ses frres avant de toucher l'eau de la fontaine1 avait pris une couleur d'un blanc ros1 et des cheveux blonds brillaient sur ses paules4 ,mais dj le flot tait demi tari1 le second frre ne put s'y baigner en entier2 toutefois il s'enfona dans le sable humide1 et sa peau se teignit d'une nuance dore4 ,a son tour le dernier venu plonge dans le bassin1 mais il n'y reste plus une goutte d'eau4 ,l'infortun cherche vainement boire1 s'humecter le corps2 seulement les plantes de ses pieds et les paumes de ses mains presses contre le sable en exprimrent un peu d'humidit1 qui les blanchit lgrement4 ,cette lgende relative aux habitants des trois continents de l',ancien ,monde raconte peut-tre sous une forme voile quelles sont les vritables causes de la prosprit des races4 ,les nations de l',europe sont devenues les plus morales1 les plus intelligentes1 les plus heureuses1 non parce qu'elles portent en elles-mmes un germe quelconque de prminence1 mais parce qu'elles jouissent d'une plus grande richesse de rivires et de fontaines et que leurs bassins fluviaux sont plus heureusement distribus4 ,l',asie1 o nombre de peuples1 de la mme origine aryenne que les principales nations d',europe1 ont une histoire beaucoup plus ancienne1 a fait cependant moins de progrs en civilisation et en puissance sur la nature parce qu'elle est moins bien arrose et que de vastes dserts sparent les unes des autres ses fertiles valles4 ,enfin l',afrique1 continent informe ceint de dserts1 de plateaux1 de plaines brles par la chaleur1 de marcages1 a longtemps t la terre dshrite1 cause du manque de fleuves et de fontaines4 ,mais1 en dpit des haines et des guerres qui durent encore1 les peuples deviennent de plus en plus solidaires1 ils apprennent de jour en jour se communiquer leurs privilges pour en faire un patrimoine commun2 grce la science et l'industrie qui se propagent1 ils savent maintenant faire jaillir de l'eau l o nos anctres n'auraient su la trouver1 et mettre en communication rapide les bassins fluviaux trop loigns les uns des autres4 ,les trois premiers hommes se sont spars ennemis prs de la fontaine de ,discorde2 mais1 ajoute la lgende1 ils se retrouveront un jour prs de la source de l'galit1 et dsormais resteront frres4 ,dans les rgions aimes du soleil o mythes et traditions vont chercher l'origine de la plupart des civilisations nationales1 c'est autour de la source1 condition premire de la vie1 que devaient ncessairement se grouper les hommes4 ,au milieu du dsert1 la tribu est comme emprisonne dans l'oasis2 forcment agricole1 elle a pour limites de son territoire les derniers filets d'eau sortis de la fontaine et les derniers arbres qu'elle arrose4 ,les steppes herbeux1 plus faciles traverser que le dsert1 ne retiennent point en captivit les populations1 et les pasteurs nomades1 poussant leurs troupeaux devant eux1 voyagent suivant les saisons1 de l'une l'autre extrmit de la mer des herbes2 mais leurs points de ralliement sont toujours les fontaines1 et c'est de la plus ou moins grande abondance des sources que dpend la puissance de la tribu4 ,l'institution du patriarcat1 chez les ,smites de l',asie occidentale et chez tant d'autres races du monde1 tait due surtout la raret des eaux jaillissantes4 ,la fire cit grecque1 et avec elle cette admirable civilisation des ,hellnes1 qui de tout temps restera l'blouissement de l'histoire1 s'expliquent aussi en grande partie par la forme de l',hellade1 o de nombreux bassins que sparent les uns des autres des collines leves et des montagnes1 ont chacun leur petite famille de ruisselets et de rivires4 ,peut-on s'imaginer ,sparte sans l',eurotas1 ,olympie sans l',alphe1 ,athnes sans l',illyssus8 ,d'ailleurs les potes grecs ont su reconnatre ce que devait leur patrie ces faibles cours d'eau qu'un sauvage de l',amrique ne daignerait pas mme regarder4 ,l'aborigne du ,nouveau ,monde mprise le ruisseau parce qu'il voit rouler dans leur terrible majest des fleuves comme le rio ,madeira1 le ,tapajoz ou le courant des ,amazones2 mais ces normes masses d'eau1 il ne les comprend pas mme assez pour en clbrer la puissance3 en les contemplant1 il reste dans une sorte de stupeur4 ,le ,grec1 au contraire1 plein de gratitude envers le moindre filet d'eau1 le difiait comme une force de la nature2 il lui btissait des temples1 lui levait des statues1 frappait des mdailles en son honneur4 ,et l'artiste qui gravait ou sculptait ces traits diviniss1 comprenait si bien les vertus intimes de la source1 qu'en en voyant l'image1 les citoyens accourus la reconnaissaient aussitt4 ,combien sont grands les noms des ruisselets de l',hellade et de l',asie ,mineure ainsi transfigurs par les sculpteurs et les potes6 ,quand le voyageur dbarque de l',hellespont sur la plage o les compagnons d',ulysse et d',achille avaient mis sec leurs vaisseaux1 quand il aperoit le plateau qui portait autrefois les murs de ,troie et voit sa propre image se reflter1 soit dans les sources fameuses du ,scamandre1 soit dans l'eau du petit fleuve ,simos1 o faillit prir le vaillant ,ajax1 bien pauvre est son imagination1 bien rebelle est son coeur s'il ne se sent profondment mu la vue de ces flots que le vieil ,homre a chants6 ,et que doit-il prouver en visitant ces fontaines de ,grce1 aux noms harmonieux1 ,callirho1 ,mnmosyne1 ,hippocrne1 ,castalie8 ,l'eau qui s'en coulait et qui s'en chappe encore est celle que les potes regardaient avec amour comme si l'inspiration s'tait lance du sol en mme temps que les sources2 c'est ces filets transparents qu'ils allaient boire en rvant d'immortalit1 en cherchant lire les destines de leurs oeuvres dans les rides du bassin et les vaguelettes de la cascatelle4 ,quel est le voyageur qui n'aime reporter sa pense vers ces sources clbres1 s'il a eu le bonheur de les contempler un jour6 ,quant moi1 je me rappelle encore avec une vritable motion les heures et les instants o j'ai pu1 discret amant des fontaines1 baigner mon regard dans l'eau si pure des sources de la ,sicile grecque et surprendre leur joyeuse apparition sous la lumire du soleil les clairs torrents d',acis et d',amenanos1 les bouillons transparents de ,cyane et d',arthuse4 ,certes toutes ces fontaines sont belles1 mais je les trouvais mille fois plus charmantes la pense que des millions d'hommes1 aujourd'hui disparus1 les avaient admires comme moi3 une sorte de pit filiale me faisait partager les sentiments de tous ceux qui1 depuis le sage ,ulysse1 s'taient arrts au bord de ces eaux pour y tancher leur soif ou seulement pour en contempler la profondeur bleue et le ruissellement cristallin4 ,le souvenir des populations qui s'taient amasses en foule autour de ces fontaines1 et dont les palais et les temples avaient jet leurs reflets tremblants dans la nappe ride1 se mlait pour moi au murmure de la source bondissant hors de sa prison de lave ou de calcaire4 ,les peuples ont t massacrs2 des civilisations diverses se sont succd avec leurs flux et leurs reflux de progrs et de dcadence2 mais de sa voix claire1 l'eau ne cesse de raconter l'histoire des antiques cits grecques3 plus encore que la grave histoire1 les fables dont les potes ont orn la description des sources servent maintenant susciter devant nous les gnrations d'autrefois4 ,le petit fleuve ,acis1 que courtisaient ,galathe et les nymphes des bois et que le gant ,polyphme ensevelit demi sous les roches1 nous parle d'une antique ruption de l',etna1 le gant terrible1 au regard de feu allum sur le front comme l'oeil fixe du ,cyclope2 ,cyane ou l',azure1 qui se couronnait de fleurs quand le noir ,pluton vint saisir ,proserpine sur l'herbe pour s'engouffrer avec elle dans les cavernes de l'enfer1 nous fait apparatre les jeunes dieux l'poque de leurs fianailles avec la terre vierge encore2 la charmante ,arthuse1 que la lgende nous dit tre venue de la ,grce en nageant travers les flots de la mer ,ionienne1 dans le sillage des vaisseaux doriens1 nous raconte les migrations des colons hellnes et la marche graduelle de leur civilisation vers l'ouest4 ,alphe1 le fleuve d',olympie1 plongeant la poursuite de la belle ,arthuse1 avait aussi franchi la mer et ml son onde1 sur les rivages de la ,sicile1 l'onde chrie de la fontaine4 ,parfois1 disent les marins1 on voit encore ,alphe jaillir de la mer gros bouillons1 tout prs des quais de ,syracuse1 et dans son courant tourbillonnent les feuilles1 les fleurs et les fruits des arbres de la ,grce4 ,la nature tout entire1 avec ses eaux et ses plantes1 avait suivi l',hellne dans sa nouvelle patrie4 ,plus prs de nous1 dans le midi de la ,france1 mais encore sur ce versant mditerranen qui1 par ses rochers blancs1 sa vgtation1 son climat1 ressemble plus l',afrique et la ,syrie qu' l',europe tempre1 une fontaine1 celle de ,nimes1 nous raconte les bienfaits immenses des eaux de source4 ,en dehors de la ville1 s'ouvre un amphithtre de rochers revtus de pins1 dont les tiges suprieures sont inclines par le vent qui descend de la tour ,magne3 c'est au fond de cet amphithtre1 entre des murailles blanches aux balustres de marbre1 que s'tend le bassin de la fontaine4 ,a l'entour sont pars quelques restes de constructions antiques4 ,au bord se dressent les ruines d'un temple des nymphes que l'on croyait jadis avoir t consacr ,diane1 la chaste desse1 sans doute cause de la beaut des nuits1 alors que sur les eaux1 l'orbe de la lune se reflte en une longue trane frmissante4 ,au-dessous de la terrasse du temple1 un double hmicycle de marbre borde la fontaine1 et ses marches1 o les jeunes filles venaient autrefois puiser l'eau1 descendent sous le flot transparent4 ,la source elle-mme est d'un azur insondable au regard4 ,jaillissant du fond d'un gouffre ouvert en entonnoir1 la gerbe d'eau s'panouit en montant et s'tale circulairement la surface4 ,comme un norme bouquet de verdure qui se reploie hors d'un vase1 les herbes aquatiques aux feuilles argentes qui croissent autour de l'abme et les algues limoneuses aux longs cordages enguirlands cdent la pression de l'eau qui s'panche et se recourbent en dehors vers le pourtour du bassin2 travers leurs couches paisses le courant s'ouvre de larges dtroits aux rives flottantes et serpentines4 ,en chappant au bassin de la source1 le ruisseau vient de natre2 il s'enfuit au loin sous des votes sonores1 s'panche en cascatelles entre des colonnades ombrages de grands marronniers1 puis1 enferm dans un canal de pierre1 traverse la cit dont il est l'artre de vie1 et dont plus loin1 charg de dbris impurs1 il devient l'gout4 ,sans la fontaine qui l'alimente1 ,nimes n'aurait point t fonde2 que les eaux tarissent1 et la ville cessera mme d'exister2 dans les annes de scheresse1 alors que de l'entonnoir jaillit seulement un maigre filet1 les habitants s'en vont en foule4 ,sans doute les ,nimois pourraient amener de loin sur leurs places beaucoup d'autres fontaines et mme y faire couler un bras de l',ardche ou du ,rhne2 mais combien de travaux futiles ne songent-ils pas avant de se procurer l'indispensable1 c'est--dire de l'eau en abondance apportant avec elle la propret et le bien-tre6 ,comme s'ils avaient voulu se moquer avec grce de leur propre incurie1 les ,nimois ont mme dress sur leur place la plus aride et la plus blanche de poussire un groupe magnifique de fleuves arms des tridents et de rivires couronnes de nnuphars2 mais en dpit de ce faste sculptural1 leur unique ressource est toujours la fontaine vnre1 belle et pure comme aux jours o l'anctre gaulois vint btir la premire cabane ct de son onde4 ,dans nos pays du ,nord1 presque tous arross avec la plus grande abondance par fontaines1 ruisseaux et fleuves1 les sources n'ont point concentr sur elles comme les fontaines du ,midi la posie des lgendes et l'attention de l'histoire4 ,barbares qui voyons seulement les avantages du trafic1 nous admirons les fleuves surtout en proportion du nombre de sacs ou de tonneaux qu'ils transportent dans l'anne1 et nous nous soucions mdiocrement des cours d'eau secondaires qui les forment et des sources qui les alimentent4 ,parmi les millions d'hommes qui habitent les bords de chacun de nos grands cours d'eau de l',europe occidentale1 quelques milliers peine daignent1 dans une promenade ou dans un voyage1 se dtourner de quelques pas pour aller contempler l'une des sources principales du fleuve qui arrose leurs campagnes1 met leurs usines en mouvement et porte leurs embarcations4 ,telle fontaine1 admirable par la clart de ses eaux et par le charme des paysages environnants est mme compltement ignore par les bourgeois de la ville voisine1 qui1 fidles la vogue1 n'en vont pas moins chaque anne1 se saupoudrer sur les grandes routes des cits la mode4 ,vivant d'une vie artificielle1 ils ont perdu de vue la nature1 ils ne savent pas mme ouvrir leurs yeux pour contempler l'horizon1 ils ne se baissent mme pas pour regarder leurs pieds4 ,que nous importe6 ,ce qui les entoure est-il moins beau parce qu'ils y sont indiffrents8 ,parce qu'ils ne les ont jamais remarques1 sont-elles donc moins charmantes1 la petite fontaine qui ruisselle au milieu des fleurs et la puissante source qui s'chappe bouillons des cavernes du rocher8 ,,chapitre ,,iii ,,le ,,torrent ,,de ,,la ,,montagne ,parmi les innombrables ruisseaux qui courent la surface de la terre et se jettent dans l'ocan ou se runissent pour former rivires ou grands fleuves1 celui dont nous allons suivre le cours n'a rien qui le signale particulirement l'attention des hommes4 ,il ne sort point des hautes montagnes charges de glaces2 ses bords n'offrent point une splendeur exceptionnelle de vgtation2 son nom n'est point clbre dans l'histoire4 ,certes1 il est charmant2 mais quel ruisseau ne l'est pas1 moins qu'il ne coule travers des marcages rendus ftides par les gouts des villes1 ou que ses rivages n'aient t gts par une culture sans art8 ,les monts d'o s'panchent les premires eaux du ruisselet sont d'une lvation moyenne3 verts jusqu'aux sommets1 ils sont velouts de prairies dans tous les vallons1 touffus de forts sur tous les contre-forts1 et des pturages1 demi-voils par les vapeurs bleutres de l'air1 tapissent les hautes pentes4 ,une cime aux larges paules domine les autres sommets1 qui s'alignent en une longue range en projetant des chanons de collines entre toutes les valles latrales4 ,les brusques escarpements1 les promontoires avancs ne permettent pas de comprendre d'un regard l'ordonnance du paysage3 on ne voit d'abord qu'une sorte de labyrinthe o dpressions et hauteurs alternent sans ordre3 mais si l'on planait comme l'oiseau1 ou si l'on se balanait dans la nacelle d'un ballon1 on verrait que les limites du bassin s'arrondissent autour de toutes les sources du ruisseau comme un amphithtre et que tous les vallons ouverts dans la vaste rondeur s'inclinent en convergeant l'un vers l'autre et se runissent en une valle commune4 ,la chane principale des hauteurs forme le bord le plus lev du cirque2 deux autres cts sont des chanons latraux qui s'abaissent graduellement en s'loignant de la grande arte1 et quelques collines basses se rapprochent pour fermer le cirque paralllement aux montagnes2 mais elles laissent une issue1 celle par laquelle chappe le ruisseau4 ,diffrents par la hauteur1 les monts le sont aussi par la nature des terrains1 le profil1 l'aspect gnral4 ,le sommet le plus lev1 qui semble le pasteur de tout ce troupeau de montagnes1 est un large dme aux puissants contre-forts3 la masse de granit cache sous la verdure se rvle par le mouvement superbe du relief4 ,d'autres cimes plus humbles montrent dans le voisinage leurs longues crtes en dents de scie et leurs dclivits rapides2 ce sont des assises schisteuses que le noyau de granit a redresses en se soulevant4 ,plus loin apparaissent des hauteurs calcaires coupes pic1 et se continuant par de vastes plateaux faiblement arrondis4 ,chaque sommet a sa vie propre1 dirait-on2 comme un tre distinct1 il a son ossature particulire et sa forme extrieure correspondante2 chaque ruisselet qui dcoule de leurs flancs a son cours et ses accidents propres1 son babil1 son murmure ou son grondement lui4 ,la source qui nat la plus grande hauteur et fournit la plus longue course jusqu' la valle1 est celle du pic le plus lev4 ,bien souvent1 dans les journes pluvieuses1 ou mme lorsqu'un beau soleil clairait les campagnes d'en bas1 nous avons vu1 d'une distance de plusieurs lieues1 la fontaine se former dans les hauteurs de l'air4 ,une nue blanche s'lve comme une fume de la cime lointaine1 elle grandit1 enveloppe les pturages et s'effrange en flocons pourchasss du vent4 ,la montagne met son chapeau1 dit le paysan1 et ce chapeau de nuages n'est autre chose que la source sous une autre forme3 aprs avoir t nuage1 brouillard1 pluie tranante1 elle va reparatre fontaine quelques centaines de mtres plus bas1 dans une crevasse de rochers ou dans un lger pli de terrain4 ,en hiver et mme au printemps1 c'est comme neige que le vent dpose sur les hauteurs l'eau qui doit rejaillir du sol en source permanente4 ,les nues gristres qui s'attachent au sommet ne s'vaporent point sans avoir laiss de traces de leur passage2 l'endroit o l'on voyait d'en bas le vert des ptis s'tend maintenant une nappe blouissante de neiges4 ,cette blanche couche de flocons1 c'est encore sous une nouvelle forme le nuage de vapeurs qui se condensait dans l'espace1 ce sera bientt le ruisseau qui s'lance joyeusement vers la plaine4 ,tandis que la surface de la neige tombe se glace et durcit dans la froide atmosphre de l'hiver1 surtout pendant les nuits1 un sourd travail s'accomplit au-dessous du grand laboratoire de la montagne3 les gouttelettes que le soleil a fondues pendant le jour pntrent dans le sol jusqu'au rocher et de grain de sable grain de sable1 de cristal de quartz molcule d'argile1 descendent imperceptiblement le long des pentes2 elles se rapprochent1 elles deviennent gouttes1 puis1 se runissant les unes aux autres1 ce sont des filets liquides qui glissent souterrainement au-dessous des racines du gazon ou mme dans les fissures de la roche sous-jacente4 ,puis quand viennent les premires chaleurs de l'anne1 la neige se fond rapidement en eau pour gonfler les ruisselets cachs1 et l'herbe que l'on dirait torrfie par un incendie1 reparat la lumire et verdoie de nouveau4 ,si la montagne tait fracture de lzardes profondes1 les eaux s'engouffreraient dans ces fentes et ne rejailliraient que bien loin dans la plaine1 ou mme elles ne ressortiraient point de la terre2 mais non1 la roche est compacte et fendille seulement la surface1 l'eau courante ne s'y enfonce pas1 et voici que1 tout coup1 dans une dpression du sol1 on la voit surgir en petits bouillons qui soulvent les paillettes du sable fin et balancent mollement les feuilles vertes du cresson4 ,certes1 elle est peu abondante1 la jeune source1 surtout pendant les chaleurs de l't1 alors qu'il ne reste plus dans le sol que l'humidit des pluies et des brouillards2 en se couchant par terre pour boire la fontaine mme1 on la voit diminuer sous ses lvres2 mais la vasque du ruisselet1 demi tarie1 se remplit aussitt1 et son eau pure dborde sur la pente des pturages pour commencer son grand voyage dans le monde extrieur4 ,la plus haute source et le gazon qui l'entoure1 c'est l sur toutes les montagnes1 le lieu dlicieux par excellence6 ,on se trouve sur la limite entre les deux mondes2 d'un ct1 par del les promontoires boiss1 se montre la riche valle avec ses cultures1 ses maisons1 ses eaux paisibles1 et la brume indistincte qui pse au loin sur la ville2 de l'autre ct1 s'tendent les pturages solitaires et le pic baign dans la bleue profondeur des cieux4 ,l'air est fortifiant et lger3 on plane de haut dans l'espace1 et quand on voit au loin l'aigle port sur ses fortes ailes1 on se demande presque si l'on ne pourrait comme lui voler au-dessus des campagnes et des collines1 en laissant tomber de haut sa vue sur les petites oeuvres des hommes4 ,que de fois1 bien plus encore pour la volupt de voir que pour la douceur du repos1 je me suis accoud prs de la source de la montagne1 en reportant mes regards de la discrte fontaine ce grand monde infrieur qui se perdait au loin dans le cercle infini de l'horizon6 ,de la vasque de la source s'panche un petit filet d'eau qui et l disparat dans une rainure du sol entre les touffes de gazon2 il se montre et se cache tour tour3 on dirait une srie de fontaines superposes4 ,a chaque nouvel lan1 le ruisselet prend une autre physionomie2 il se heurte sur une saillie de rocher et rebondit en paraboles de perles2 il s'gare entre les pierres1 puis s'tale dans un petit bassin sablonneux2 ensuite1 il s'lance en cascatelle et baigne les herbes de ses gouttes parses4 ,d'autres sources1 venues de droite et de gauche1 se mlent au filet principal1 et bientt la masse liquide est assez abondante pour couler sans cesse la surface3 quand elle arrive sur une roche incline1 elle s'tale largement en une vaste nappe1 que l'on peut mme voir de la plaine des kilomtres de distance4 ,cette eau glissante1 qui brille au soleil1 apparat de loin comme une grande plaque de mtal4 ,descendant1 descendant toujours1 le ruisseau1 qui grossit incessamment1 devient aussi plus tapageur3 prs de la source1 il murmurait peine2 mme1 en certains endroits1 il fallait coller son oreille contre terre pour entendre le frmissement de l'eau contre ses rives et la plainte des brins d'herbe froisss2 mais voici que le petit courant parle d'une voix claire1 puis il se fait bruyant1 et quand il bondit en rapides1 et s'lance en cascatelles1 son fracas rveille dj les chos des roches et de la fort4 ,plus bas encore1 ses cascades s'croulent avec un bruit tonnant1 et mme dans les parties de son cours o son lit est presque horizontal le ruisseau mugit et gronde contre les saillies des berges et du fond4 ,il ne poussait d'abord que de petits grains de sable2 puis1 devenu plus vigoureux1 il mettait en mouvement des cailloux2 maintenant il roule dans son lit des blocs de pierre qui s'entre-choquent avec un sourd fracas1 il mine la base les parois de rocher qui le bordent1 fait bouler les terres et les pierrailles1 et dracine parfois les arbres qui l'ombragent4 ,ainsi1 le filet liquide presque imperceptible s'est chang en ruisselet1 puis en vrai ruisseau4 ,il se grossit d'un nouveau cours d'eau l'issue de chacun des vallons tributaires1 et bruyant1 imptueux1 il chappe enfin ses dfils des montagnes pour couler avec plus de lenteur et de calme dans une large valle que dominent seulement des coteaux arrondis4 ,l'intrpide marcheur qui l'a suivi dans la partie suprieure1 depuis la haute source des pturages jusqu' l'uniforme surface de la valle1 a vu1 durant sa course de descente1 et l dangereuse1 les plus brusques ingalits du sol1 les diffrences de pente les plus soudaines3 aux plans o l'eau semble s'endormir succdent les prcipices perpendiculaires d'o elle s'lance avec fureur2 abmes1 dclivits plus ou moins fortes1 surfaces horizontales alternent sans ordre apparent1 et cependant lorsque le gographe1 ngligeant les dtails1 calcule et trace sur le papier la courbe dcrite par le ruisseau jusqu' la verdoyante valle1 il trouve que cette ligne est d'une rgularit presque parfaite3 le torrent1 travaillant sans relche se creuser un lit son gr1 abattant les saillies1 emplissant de sables et d'argile les petits creux de la roche1 a fini par se dvelopper en une parabole rgulire1 analogue celle d'un char descendant du haut d'une montagne russe4 ,,chapitre ,,iv ,,la ,,grotte ,au-dessous d'un promontoire la base escarpe1 la cime arrondie et revtue de grands arbres1 le torrent de la montagne vient se heurter contre un autre ruisseau1 presque aussi abondant et lanc comme lui sur une pente trs-incline4 ,les eaux de l'affluent1 qui se mlent ceux du courant principal en larges tourbillons bords d'cume1 sont d'une puret cristalline2 aucune molcule d'argile n'en trouble la transparence1 et sur le fond de roc nu1 ne glisse pas mme un grain de sable4 ,c'est que le flot n'a pas encore eu le temps de se salir en dmolissant ses berges et en se mlant aux boues qui suintent du sol2 il vient de jaillir du sein mme de la colline et1 tel qu'il coulait dans son lit tnbreux de rochers1 tel il bondit maintenant sous la lumire joyeuse4 ,la grotte d'o jaillit le ruisseau n'est pas loigne du confluent3 peine a-t-on fait quelques pas et dj l'on voit1 travers le branchage entre-crois1 la porte norme et noire qui donne accs dans le temple souterrain4 ,le seuil en est recouvert par l'eau qui s'panche en rapides sur les blocs entasss2 mais en sautant de pierre en pierre1 on peut entrer dans la caverne et gagner ct du courant une troite et glissante corniche o l'on se hasarde1 non sans danger4 ,quelques pas ont suffi1 et l'on est dj transport dans un autre monde4 ,on se sent tout coup saisi par le froid et par un froid humide2 l'air stagnant1 o les rayons bien aims du soleil ne pntrent jamais1 a je ne sais quoi d'aigre1 comme s'il ne devait pas tre aspir par des poumons humains2 la voix de l'eau se rpercute en longs chos dans les cavits sonores1 et l'on croirait entendre les roches elles-mmes pousser des clameurs1 les unes retentissant au loin1 les autres sourdes et glissant comme des soupirs dans les galeries4 ,tous les objets prennent des proportions fantastiques3 le moindre trou que l'on voit s'ouvrir dans la pierre semble un abme1 le pendentif qui s'abaisse de la vote a l'apparence d'une montagne renverse1 les concrtions calcaires entrevues et l prennent l'aspect de monstres normes2 une chauve-souris qui s'envole nous donne un frisson d'horreur4 ,ce n'est point l le palais fantastique et splendide que nous dcrit le pote arabe des ,mille et une ,nuits2 c'est au contraire un antre sombre et sinistre1 un lieu terrible4 ,nous le sentirons surtout1 si pour jouir en artiste de la sensation d'effroi qui saisit mme l'homme brave son entre dans les cavernes1 nous osons y pntrer sans guide et sans compagnons3 privs de l'mulation que donne la socit d'amis1 de l'amour-propre qui force prendre une attitude audacieuse1 de l'enivrement factice que produisent les exclamations1 les chos des voix1 la lueur des torches nombreuses1 nous n'osons plus marcher qu'avec le saint effroi du ,grec entrant dans les enfers4 ,de temps en temps nous jetons les regards en arrire pour revoir la douce lumire du jour4 ,comme en un cadre1 le paysage vaporeux et souriant de lumire apparat entre les sombres parois1 franges l'entre de lierre et de vigne vierge4 ,mais le faisceau lumineux diminue graduellement mesure que nous avanons3 soudain1 une saillie de rocher nous le cache et seulement quelques lueurs blafardes s'garent encore sur les piliers et les murs de la caverne2 bientt mme1 nous entrons dans le noir sans fond des tnbres et pour nous guider nous n'avons plus que la lueur incertaine et capricieuse des torches4 ,le voyage est pnible et semble long cause de l'horreur de l'inconnu qui remplit les gouffres et les galeries4 et l on ne peut avancer qu'avec la plus grande peine3 il faut entrer dans le lit du ruisseau et se tenir en quilibre sur les pierres gluantes2 plus loin1 la vote s'abaisse par une courbe soudaine et ne laisse plus qu'un troit passage dans lequel il faut se glisser en rampant2 on en sort souill de boue1 et l'on vient se heurter sur des rochers aux troites corniches que l'on escalade en tremblant4 ,les salles aux votes immenses succdent aux dfils1 et les dfils aux salles2 des amas de blocs tombs du plafond se dressent en monticules au milieu de l'eau4 ,le ruisselet1 toujours divers et changeant1 bondit ici sur les roches2 ailleurs1 il s'tend en une lagune tranquille1 que trouble seulement la chute des gouttelettes tombes des fissures de la vote4 ,plus haut il est cach sous une assise de pierre1 on n'en entend plus mme le bruit2 mais un dtour soudain1 il se montre de nouveau1 sautillant et rapide1 jusqu' ce qu'enfin1 on arrive devant une ouverture troite d'o l'eau s'chappe en cascade comme de la bouche d'un canon4 ,c'est l que s'arrte forcment notre voyage le long du ruisseau4 ,toutefois1 la grotte se ramifie l'infini dans les profondeurs de la montagne4 ,a droite1 gauche1 s'ouvrent comme des gueules de monstres les noires avenues des galeries latrales4 ,tandis que dans le libre vallon1 le ruisseau1 coulant sans cesse la lumire1 a successivement dmoli et dblay les couches de pierre qui remplissaient autrefois l'norme espace laiss vide entre les deux artes parallles des monts1 l'eau des cavernes qui s'attaquait des roches dures1 mais en se servant de l'acide carbonique pour les dissoudre et les forer peu peu1 s'est creus et l des galeries1 des bassins1 des tunnels1 sans faire crouler les assises de l'immense difice4 ,sur des centaines de mtres en hauteur et des lieues de longueur1 la masse des rochers est perce dans tous les sens par d'anciens lits que le ruisseau s'est frays1 puis qu'il a dlaisss aprs avoir trouv quelque nouvelle issue3 les salles sont superposes aux dfils et les dfils aux salles2 des chemines1 vides dans le roc par d'antiques cascades1 s'ouvrent au plafond des votes2 on s'arrte avec horreur au bord de ces puits sinistres o les pierres qui s'engouffrent ne laissent entendre le bruit de leur chute qu'aprs des secondes et des secondes d'attente4 ,malheur celui qui s'garerait dans le labyrinthe infini des grottes parallles et ramifies1 ascendantes et descendantes3 il ne lui resterait plus qu' s'asseoir sur un banc de stalagmites1 regarder sa torche qui s'teint et s'teindre doucement lui-mme1 s'il a la force de mourir sans dsespoir4 ,et pourtant ces cavernes sombres1 o mme en compagnie d'un guide et sous les reflets lointains du jour1 nous avons la poitrine serre par une sorte de terreur1 c'taient les retraites de nos anctres4 ,dans notre rvrence du pass1 nous nous rendons en plerinage aux ruines des villes mortes et nous contemplons avec motion d'uniformes tas de pierres1 car nous savons que sous ces dbris gisent les ossements d'hommes qui ont travaill comme nous et souffert pour nous1 amassant pniblement dans la misre et dans les combats ce prcieux hritage d'expriences qui est l'histoire4 ,mais si la reconnaissance envers les gnrations des anciens jours n'est pas un vain sentiment1 avec combien plus de respect encore nous faut-il parcourir ces cavernes o vivaient nos premiers aeux1 les barbares initiateurs de toute civilisation6 ,en cherchant bien dans la grotte1 en fouillant les dpts calcaires1 nous pouvons retrouver les cendres et les charbons de l'antique foyer o se groupait la famille naissante2 ct sont des os rongs1 dbris des festins qui ont eu lieu des dizaines ou des centaines de milliers d'annes2 puis1 dans un coin1 gisent les squelettes des festoyants eux-mmes entours de leurs armes de pierre1 haches1 massues et javelots4 ,sans doute1 parmi ces restes humains mls ceux des rhinocros1 des hynes et des ours1 aucun n'enfermait le cerveau d'un ,eschyle ou d'un ,hipparque2 mais ,hipparque ni ,eschyle n'eussent exist si les premiers troglodytes1 diviniss par les ,grecs sous les traits d',hercule1 n'avaient d'abord conquis le feu sur le tonnerre ou sur le volcan1 s'ils n'avaient taill des armes pour nettoyer la terre de ses monstres1 et s'ils n'avaient ainsi1 par une immense bataille qui dura des sicles et des sicles1 prpar pour leurs descendants les heures de rpit pendant lesquelles s'labore la pense4 ,rude tait le labeur de ces anctres2 pleine de terreurs tait leur vie3 sortis de la grotte pour aller la recherche du gibier1 ils rampaient travers les herbes et les racines afin de surprendre leur proie1 ils se battaient corps corps avec les btes froces2 parfois aussi1 ils avaient lutter contre d'autres hommes1 forts et agiles comme eux2 la nuit1 craignant la surprise1 ils veillaient l'entre des cavernes pour lancer le cri d'alarme l'apparition de l'ennemi et donner le temps leurs familles de s'enfuir dans le ddale des galeries suprieures4 ,cependant1 ils devaient1 eux aussi1 avoir leurs moments de repos et de joie4 ,quand ils revenaient de la chasse ou de la bataille1 ils prenaient plaisir reconnatre le fracas du ruisseau et la plainte de la goutte qui tombe2 comme le bcheron retrouvant sa cabane1 ils regardaient avec pit ces piliers l'ombre desquels reposaient leurs femmes et ces lits de pierre o leurs enfants taient ns4 ,quant ceux-ci1 ils couraient et gambadaient le long du ruisseau souterrain1 dans les lacs glacs1 sous la douche des cascades2 ils jouaient se cacher dans les corridors de la grotte comme nous aujourd'hui dans les avenues des forts2 peut-tre dans leurs prouesses joyeuses1 grimpaient-ils aux parois pour y saisir les chauves-souris dans ces grappes noires et grouillantes suspendues la vote4 ,certes1 nous n'osons point dire que de nos jours la vie est devenue moins pnible pour tous les hommes4 ,des multitudes d'entre nous1 deshrits encore1 vivent dans les gouts sortis des palais de leurs frres plus heureux2 des milliers et des millions d'individus parmi les civiliss habitent des caves et des rduits humides1 grottes artificielles bien plus insalubres que ne le sont les cavernes naturelles o se rfugiaient nos anctres4 ,mais1 si nous considrons la situation dans son ensemble1 il nous faut reconnatre combien grands sont les progrs accomplis4 ,l'air1 la lumire entrent dans la plupart de nos demeures2 le soleil y projette par les fentres ses faisceaux de rayons2 travers les arbres qui se penchent1 nous voyons briller de loin les perles liquides du ruisseau2 l'espace appartient notre regard jusqu' l'immense horizon4 ,il est vrai1 le mineur habite pendant la plus longue part de sa vie les galeries souterraines qu'il a creuses lui-mme1 mais ces ombres terribles d'o suinte le feu grisou ne sont point sa patrie2 s'il y travaille1 sa pense est ailleurs1 l-haut sur la terre joyeuse1 au bord du frais ruisseau qui gazouille dans les prairies et sous les aunes4 ,parfois1 quand on nous raconte les guerres lointaines1 d'effrayants pisodes nous rappellent quelle tait la vie de nos anctres troglodytes1 quelle serait la ntre s'ils ne nous avaient prpar des jours plus heureux que les leurs4 ,des tribus poursuivies se sont rfugies dans la caverne qui servait de demeure commune leurs aeux1 et ceux qui les traquaient1 barbares ou prtendus civiliss1 noirs ou blancs1 vtus de peaux de btes ou d'uniformes brods de dcorations1 n'ont trouv rien de mieux que d'enfumer les fuyards en allumant de grands feux l'entre de la grotte4 ,ailleurs1 les malheureux enferms ont d se repatre les uns des autres1 puis mourir de faim en essayant de ronger quelque reste d'ossement4 ,par centaines1 les cadavres sont rests tendus sur le sol1 et pendant de longues annes on a pu voir grimacer leurs squelettes1 avant que l'eau tombe des votes ne les et cachs sous un manteau de blancs stalagmites4 ,symbole du temps qui modifie toutes choses1 la goutte1 charge de la pierre qu'elle a dissoute1 fait disparatre peu peu les traces de nos crimes4 ,les grottes elles-mmes cessent d'exister par l'action du temps4 ,la pluie qui tombe sur les montagnes et pntre dans les troites fissures de la roche se charge constamment de molcules calcaires4 ,quand1 aprs un voyage plus ou moins long1 elle vient trembler en gouttelettes la vote des cavernes1 une partie du liquide s'vapore dans l'air1 et une petite pellicule de pierre1 allonge comme la goutte qui la tenait en dissolution1 se suspend au rocher4 ,une autre gouttelette dpose une deuxime corce sur la premire1 puis il s'en forme une troisime et des milliers et des millions l'infini4 ,comme des arbres de pierre1 les stalactites croissent par couches concentriques durcissant peu peu4 ,au-dessous d'elles1 sur le sol de la grotte1 l'eau tombe s'vapore galement1 laisse sa place d'autres concrtions calcaires qui1 de feuillet en feuillet1 s'lvent par degrs vers la vote4 ,a la longue1 les pendentifs d'en haut et les cnes d'en bas finissent par se rejoindre2 ils deviennent des piliers1 puis s'talent en murs dans toute la largeur de la galerie1 et la grotte obstrue se trouve partage en une srie de salles distinctes4 ,dans l'intrieur de la montagne1 les suintements et les filets d'eau qui s'associent pour former le ruisseau accomplissent ainsi deux travaux inverses3 d'un ct1 ils largissent les fissures1 percent les roches1 se creusent de larges lits2 de l'autre1 ils referment les fentes de la montagne1 posent des colonnes sous les votes1 et remplissent de pierre les normes vides qu'ils ont eux-mmes fors des milliers d'annes auparavant4 ,d'ailleurs1 les stalactites1 comme toutes choses dans la nature1 varient l'infini1 suivant la forme des grottes1 la disposition des fissures1 l'abondance plus ou moins grande des gouttes qui dposent les enduits calcaires4 ,malgr l'horreur des tnbres qui les emplissent1 des multitudes de cavernes sont ainsi changes en de merveilleux palais souterrains4 ,des rideaux de pierre aux innombrables plis1 et l colors par l'ocre en rouge et en jaune1 se dploient comme des draperies aux portes des salles2 l'intrieur se succdent jusqu' perte de vue les colonnes aux soubassements et aux chapiteaux orns de reliefs bizarres2 des monstres1 chimres et griffons1 se tordent en groupes fantastiques dans les nefs latrales2 de hautes statues de dieux se dressent isoles1 et parfois la lueur des torches1 on dirait que leur regard s'anime et que1 d'un geste terrible1 leur bras s'tend vers vous4 ,ces draperies de pierre1 ces colonnades1 ces groupes d'animaux1 ces figures d'hommes ou de dieux1 c'est l'eau qui les sculpte1 et chaque jour1 chaque seconde1 elle est l'oeuvre pour ajouter quelque trait gracieux l'immense architecture4 ,,chapitre ,v ,,le ,,gouffre ,non loin de la caverne1 grand laboratoire de la nature o l'on voit un ruisselet se former goutte goutte1 s'ouvre un vallon tranquille au fond duquel jaillit une autre source4 ,c'est aussi du rocher qu'elle sort2 mais ce rocher ne se dresse point pic comme celui de la grande caverne2 il s'est affaiss la suite de quelque croulement2 du gazon1 des plantes sauvages1 quelques arbres croissent sur ses pentes2 sa base1 autour de la claire fontaine1 se sont assembls de grands arbres dont le branchage entreml se balance d'un mme mouvement harmonieux et rhythm1 sous la pression de la brise4 ,tout est calme et charmant dans ce petit recoin de l'univers4 ,le bassin est transparent1 presque sans rides1 et l'eau1 sortie d'une arcade de quelques pouces de hauteur1 s'y panche sans bruit4 ,pench sur cette eau qui scintille au soleil1 je cherche pntrer du regard l'ombre d'o elle jaillit1 et j'envie la petite araigne d'eau qui s'lance en patinant et va fureter dans le creux du rocher4 ,a l'entre1 je vois encore quelques saillies du fond1 des cailloux blancs1 un peu de sable qui se meut lentement sous le flot rapide2 plus loin1 je distingue les plissements des vaguelettes et les petites colonnes de pierre qui supportent la vote2 claires vaguement par le reflet des rayons gars1 elles paraissent trembloter dans l'ombre3 on dirait qu'un rseau de soie flotte sur elles en lgres ondulations4 ,au del tout est noir2 le ruisseau souterrain ne se rvle que par son murmure touff4 ,quelles sont les sinuosits de l'eau par del le dtour o le premier reflet de lumire vient la caresser8 ,ces courbes du ruisseau1 je cherche les retrouver par l'imagination4 ,dans mes rves d'homme veill1 je me fais tout petit1 haut de quelques pouces peine1 comme le gnome des lgendes1 et sautant de pierre en pierre1 m'insinuant au-dessous des protubrances de la vote1 je dpasse tous les confluents des ruisselets en miniature1 je remonte les imperceptibles filets d'eau1 jusqu' ce que1 devenu moi-mme un simple atome1 j'arrive enfin l'endroit o la premire gouttelette suinte travers le rocher4 ,pourtant1 sans nous transformer en gnies1 comme le faisaient nos pres aux temps de la fable1 nous pouvons en nous promenant au milieu de la campagne1 reconnatre la surface du sol des indices qui rvlent le cours de notre ruisseau cach4 ,un sentier tortueux qui commence au bord de la source monte sur le flanc de la colline en contournant les troncs des arbres1 puis disparat sous l'herbe dans un pli du terrain1 et gagne le plateau couvert de champs de bl4 ,bien souvent1 quand j'tais un colier sauvage1 je montais la course1 puis je redescendais ce sentier en quelques bonds2 parfois aussi1 je m'aventurais une certaine distance sur le plateau jusqu' perdre de vue le bosquet de la source2 mais un angle du chemin1 je m'arrtais court1 n'osant aller plus avant4 ,a mes cts1 je voyais s'ouvrir un abme en forme d'entonnoir rempli de broussailles et de ronces entremles4 ,de grosses pierres jetes par les passants ou bien entranes sur la dclivit par les fortes pluies1 pesaient et l sur le feuillage poudreux et meurtri2 au fond1 se croisaient quelques rameaux2 mais entre leurs feuilles vertes1 je distinguais le noir effrayant d'un gouffre4 ,un bruit sourd s'en chappait incessamment comme la plainte d'un animal enferm4 ,aujourd'hui j'aime revoir le ,grand-,trou2 je me hasarde mme y descendre1 au risque d'effrayer les couleuvres qui droulent prestement leurs anneaux entre les pierres2 mais jadis1 avec quelle terreur1 nous tous petits enfants1 nous regardions ce puits sinistre au bord duquel venait s'arrter la charrue6 ,un soir1 par un beau clair de lune1 il me fallut1 seul1 passer prs de l'endroit fatal4 ,j'en frissonne encore3 le gouffre me regardait1 il m'attirait1 mes genoux ployaient sous l'effort et les tiges des arbustes s'avanaient comme des bras pour m'entraner dans l'ouverture bante4 ,je passai pourtant en frappant bruyamment de mes talons le sol caverneux2 mais derrire moi un long gant fait de vapeurs surgit tout coup3 il se pencha pour me saisir et le murmure de l'abme me poursuivit comme un rire de haine et de triomphe4 ,ce gouffre1 je le sais maintenant1 c'est un soupirail ouvert au-dessus du ruisseau1 et le bruit sourd qui s'en chappe est l'cho lointain de l'eau clapotant contre les pierres4 ,a une poque inconnue1 mme avant que les premiers documents de proprit n'eussent t rdigs par les notaires du pays1 une des assises de rochers qui recouvrent la valle souterraine s'tait effondre dans le lit du ruisseau1 puis les terres1 manquant de base1 avaient t graduellement entranes vers la plaine2 peu peu le ,grand-,trou s'tait creus1 et les pluies1 courant le long de ses pentes1 lui avaient donn la forme d'un entonnoir peu prs rgulier4 ,les paysans des environs1 qui pensent toujours leurs rcoltes1 l'appellent le ,boit-tout1 parce qu'il boit en effet toutes les pluies1 toutes les averses qui pourraient fertiliser leurs champs4 ,l'eau surabondante tombe sur le plateau s'panche dans le trou en filets jaune d'argile pour reparatre ensuite dans la source1 dont elle trouble pendant quelques heures la puret de cristal4 ,le gouffre qui m'effrayait tant dans mon enfance n'est pas le seul qui se soit ouvert au-dessus des galeries profondes4 ,en suivant la partie la plus basse d'une sorte de plissement du sol dans le plateau1 on passe ct de plusieurs autres cavits1 qui indiquent aux promeneurs le cours souterrain des eaux4 ,ils diffrent tous de forme et de grandeur4 ,les uns sont d'normes puisards o des fleuves disparatraient en cataractes1 les autres sont de simples affaissements du sol1 charmants petits nids bien tapisss de gazon1 o l'on aime se chauffer au soleil par les belles journes d'automne1 sans crainte du vent dj froid qui passe en sifflant sur les herbes frissonnantes du plateau4 ,quelques-uns de ces trous s'obstruent et se comblent graduellement2 mais il en est aussi que nous voyons se creuser et qui1 chaque anne1 s'approfondissent sous nos yeux4 ,telle troite ouverture qui nous semblait une retraite de serpent et dans laquelle1 de crainte d'tre mordus1 nous n'osions mettre le bras1 tait un commencement d'abme3 les pluies et les croulements intrieurs l'ont largie d'anne en anne2 c'est maintenant un prcipice aux flancs d'argile rouge1 ravin par les averses4 ,de ces puits naturels1 le plus pittoresque est prcisment le plus loign de la source4 ,en cet endroit1 le plateau1 devenu plus ingal1 s'arrte brusquement au pied d'une muraille rocheuse1 de l'autre ct de laquelle s'ouvre une valle dversant ses eaux dans un fleuve loign4 ,les rochers dressent haut en plein ciel leurs beaux frontons dors par la lumire2 mais leur base est cache par un bosquet de chnes et de chtaigniers2 grce la verdure et la varit du feuillage1 le contraste trop dur que formerait l'abrupte paroi des rochers avec la surface horizontale du plateau se trouve adouci4 ,c'est au plus pais de ce bosquet que s'ouvre le grand abme4 ,sur ses bords1 quelques arbustes inclinent leurs tiges vers la troue d'azur ouverte entre les longues branches des chnes2 seulement un bouleau laisse retomber au-dessus du gouffre ses rameaux dlicats4 ,il faut prendre garde ici1 car le sol se drobe soudain et le puits n'a point de margelle comme ceux que creusent les ingnieurs6 ,nous nous avanons en rampant1 puis couchs sur le ventre1 appuys sur nos mains1 nous plongeons du regard dans le vide4 ,les murs du gouffre circulaire1 et l noircis par l'humidit qui suinte travers la roche1 descendent verticalement2 peine quelques corniches ingales se projettent-elles en dehors des parois4 ,des touffes de fougres1 des scolopendres jaillissent des anfractuosits les plus hautes2 mais au-dessous la vgtation disparat1 moins qu'une plaque rouge entrevue l-bas dans l'ombre1 sur une saillie du roc1 ne soit une trane d'algues infiniment petites4 ,au fond1 tout n'est d'abord que tnbres2 mais nos yeux s'accoutument peu peu l'obscurit1 et nous distinguons maintenant une nappe d'eau claire sur un lit de sable4 ,du reste1 on peut descendre dans le puits1 et je suis mme de ceux qui se sont donn ce plaisir4 ,certes1 l'aventure offre un certain agrment1 puisqu'elle est un voyage d'exploration2 mais en elle-mme1 elle n'a rien de fort sduisant et nul de ceux qui ont fait cette descente aux enfers ne tient beaucoup la renouveler4 ,une longue corde1 prte par les paysans des environs1 est attache solidement un tronc de chne1 et plongeant jusqu'au fond du gouffre1 oscille doucement sous l'impulsion du filet d'eau dans lequel trempe l'extrmit libre4 ,le voyageur arien saisit fortement la corde la fois des mains1 des genoux et des pieds et se laisse glisser avec lenteur dans la bouche tnbreuse du puits4 ,malheureusement1 la descente n'est pas toujours facile3 on tournoie sur soi-mme avec la corde1 on s'embarrasse dans les touffes de fougres1 que brise le poids du corps1 on se heurte maintes fois contre la roche hrisse d'asprits et l'on essuie de ses vtements l'eau glace qui suinte des failles de la paroi4 ,enfin on aborde sur une corniche1 puis1 aprs s'tre repos un instant pour reprendre l'haleine et l'quilibre1 on se lance de nouveau dans le vide et bientt on dbarque sur le fond solide4 ,je me rappelle sans joie mon sjour de quelques instants dans le gouffre4 ,j'avais les pieds dans l'eau2 l'air tait humide et froid2 la roche tait couverte d'une sorte de pte gluante consistant en argile dlaye2 une ombre sinistre m'entourait2 je ne sais quelle lueur blafarde1 vague reflet du jour1 me rvlait seulement quelques formes indcises1 une grotte1 des pendentifs bizarres1 un large pilier4 ,malgr moi1 mes yeux se reportaient vers la zone clatante qui s'arrondissait au-dessus du gouffre2 je regardais avec amour la guirlande de verdure qui s'panouissait la marge du puits1 les grandes branches au feuillage tal que doraient joyeusement les rayons1 et les oiseaux lointains planant en libert dans le ciel bleu4 ,j'avais hte de revoir la lumire2 je poussai le cri d'appel et mes compagnons me hissrent hors du trou1 tandis que je les aidais en poussant de mon pied les saillies de la roche4 ,naf jeune homme1 je me considrais comme une sorte de hros pour avoir opr ma petite descente aux enfers1 trente mtres de profondeur peine1 je cherchais dans ma tte quelques rimes sur le pote qui se hasarde au fond des abmes pour y surprendre le sourire d'une nymphe emprisonne1 et je ne songeais pas aux vrais hros1 ces intrpides mineurs1 qui1 sans jamais rciter de vers sur leurs entrevues hardies avec les divinits souterraines1 conversent avec elles pendant des journes et des semaines entires6 ,ce sont eux qui connaissent bien le mystre des eaux caches4 ,a ct de leurs ttes1 la gouttelette1 suspendue aux stalactites de la vote1 brille comme un diamant l'clat des lampes1 puis tombe dans une flaque et rejaillit avec un bruit sec1 rpercut au loin dans les galeries retentissantes4 ,des ruisselets forms de tous ces suintements de gouttes1 coulent sous leurs pieds et se dversent de rigole en rigole jusque dans le bassin de rception1 o la machine vapeur1 semblable un colosse enchan1 plonge alternativement ses deux grands bras de fer1 en gmissant chaque effort4 ,au bruit des eaux de la mine se mle parfois le sourd grondement des eaux extrieures qu'un coup de pioche malheureux pourrait faire s'crouler en dluge dans les galeries4 ,il est mme des mineurs qui n'ont pas craint de pousser leurs travaux de sape jusqu'au-dessous de la mer et qui ne cessent d'entendre le terrible ocan rouler des blocs de granit sur la vote qui les abrite4 ,pendant les jours d'orage1 c'est quelques mtres d'eux que les navires viennent se fracasser contre les falaises4 ,,chapitre ,,vi ,,le ,,ravin ,en descendant le cours du ruisseau1 dans lequel viennent s'unir le torrent tapageur de la montagne1 le ruisselet de la caverne1 l'eau paisible de la source1 nous voyons droite et gauche vallon succder vallon1 et chacun d'eux1 diffrent des autres par la nature de ses terrains1 par la pente1 l'aspect gnral1 la vgtation1 se distingue aussi par la quantit des eaux qu'il apporte au lit commun de la valle4 ,presque en face d'un petit torrent babillard qui bondit avec joie de pierre en pierre pour se mler la masse dj considrable du ruisseau1 s'ouvre un ravin trs-inclin1 le plus souvent sec4 ,il est probable que ce ravin1 creus dans un sol poreux1 est superpos un lit souterrain o coule un ruisseau permanent2 mais il n'est lui-mme parcouru des eaux qu'aprs les averses d'orage ou les longues pluies4 ,comme tous les vallons latraux1 il est tributaire de la valle centrale1 mais tributaire intermittent4 ,d'ailleurs1 il est d'autant plus curieux visiter1 car en se promenant sur le lit dessch1 on peut tudier tout son aise l'action de l'eau courante4 ,un petit sentier1 que les sillons du laboureur dtruisent chaque automne et que le pied des passants ne tarde pas tracer de nouveau1 serpente ct de la berge du ravin4 ,il est vrai que des branches de buisson1 plantes par le propritaire jaloux1 dfendent le passage2 mais ces broussailles1 humble simulacre du redoutable dieu ,terme1 n'ont rien qui terrifie les paysans des environs1 et le chemin1 fray sans doute pour la premire fois par les hommes de l'ge de pierre1 ne cesse de se reformer d'anne en anne4 ,il serait donc facile de remonter le ravin dans toute sa longueur sans avoir se servir de ses mains pour une seule escalade2 toutefois1 celui qui aime la nature de prs mprise le sentier battu et se glisse avec joie dans l'troit espace ouvert entre les berges4 ,ds les premiers pas1 il se trouve comme spar du monde4 ,en arrire1 un dtour de la gorge lui cache le ruisseau et les prairies qu'il arrose2 en avant1 l'horizon est brusquement limit par une srie de gradins d'o l'eau1 quand il en coule1 descend en cascatelles2 au-dessus1 les branches des arbres qui bordent le dfil se recourbent et s'entre-croisent en vote2 les bruits du dehors ne pntrent pas dans cette sauvage alle presque souterraine4 ,c'est une grande joie de se retrouver ainsi dans la nature inviole quelques pas des champs labours en sillons parallles et d'tre oblig de se frayer un chemin travers rochers et broussailles1 non loin de l'honnte bourgeois qui se promne avec placidit1 contemplant ses rcoltes4 ,a chaque dtour du tortueux ravin1 l'inclinaison et la forme du lit changent brusquement3 dfils et bassins se succdent en contrastant de la manire la plus trange4 ,en amont d'un petit fourr d'arbustes entremls de ronces que l'eau envahit seulement dans ses plus fortes crues1 s'tend une prairie en miniature1 large de quelques mtres et frquemment noye par des inondations d'une heure4 ,autour de la prairie et du fourr se dveloppe en demi-cercle une plage de sable blanc dont tous les matriaux1 tnus ou grossiers1 se sont dposs en ordre suivant la force du courant qui les entranait4 ,le modeste lit fluvial1 d'o l'eau a disparu1 est encore tel que l'a model le torrent phmre1 et rvle d'autant mieux les lois de sa formation que plus une seule flaque d'eau ne le recouvre4 ,une sorte de fosse1 remplie de vase et de feuilles en dcomposition1 montre qu'en cet endroit le ruisseau tait tranquille et presque sans courant2 plus loin1 le lit est peine creus cause de la rapidit de l'eau qui fuyait sur la forte pente2 ailleurs les artes parallles d'assises rocheuses traversent obliquement le fond d'une rive l'autre1 formant autant de petits barrages sur lesquels le flot se brisait en vaguelettes4 ,un gros bloc de pierre a dtourn le cours du ruisselet qui s'est rejet vers la berge par un brusque mandre et s'y est graduellement creus un lit sa taille2 plus haut1 des branches entranes1 des herbes1 quelques pierres ont servi de point d'appui la formation d'un ou de plusieurs lots1 qu'entourent des lits sinueux1 remplis de sable d'une blancheur clatante4 ,a dix pas de l1 l'aspect du ravin est encore chang4 ,l1 le fond n'est plus qu'une rainure scie par l'eau dans une dure argile presque rocheuse2 c'est grand'peine si je parviens passer dans le dfil en m'accrochant quelques branches qui se balancent au-dessus de ma tte4 ,le filet ou la colonne liquide qui1 suivant la force du ruisseau temporaire1 murmure doucement ou gronde avec fracas dans l'troit corridor a gliss en rapides par une succession de degrs1 puis au pied de la chute1 elle a excav une sorte de cuve1 large bassin o les pierres roules tournoyaient sous la pression des eaux4 ,aprs avoir dpass le dfil1 je trouve encore ce qui fut autrefois des les1 des mandres1 des rapides1 des cascades3 je vois mme jusqu' des sources puises maintenant et reconnaissables l'humidit du sable et des fissures rocheuses4 ,le rebord d'o s'lance une des cascades est form par deux racines entre-croises1 engages seulement par un ct dans l'paisseur de l'argile4 ,ce ravin1 dans lequel nous pntrons avec tant de bonheur pour y contempler en un troit espace le tableau de la nature libre et pour chapper l'ennui de cultures monotones et barbares1 une multitude d'animaux et de bestioles1 rfractaires comme nous1 s'y glissent afin d'y trouver un abri contre l'homme1 le grand perscuteur2 malheureusement1 l'pre chasseur les suit aussi dans cette retraite1 en dpit des ronces et des racines4 ,des terres frachement remues1 des trous noirs ouverts dans les berges nous rvlent les cachettes des lapins et des renards2 notre approche1 les couleuvres enroules dveloppent prestement leurs anneaux et disparaissent dans les fourrs2 des lzards plus rapides1 s'chappent en faisant bruire les feuilles tombes2 les insectes sautillent sur le sable et se balancent aux herbes2 on entrevoit des nids d'oiseaux dans l'paisseur des broussailles3 tout un monde de fugitifs est dans cet asile1 o il trouve la fois la nourriture et l'abri4 ,c'est qu'en effet1 dans ce petit ravin1 large de quelques mtres peine1 la vgtation est des plus varies2 une multitude de plantes1 d'origine et d'attitude diverses1 s'y rencontrent1 tandis que dans les champs voisins l'uniformit du terrain de labour laisse germer seulement1 outre les semences jetes par le cultivateur1 les graines de quatre ou cinq mauvaises herbes1 banal ornement de tous les sillons4 ,dans cette troite fissure1 invisible de loin1 sauf par la verdure de ses bords1 toutes les qualits du sol1 tous les contrastes de scheresse et d'humidit1 toutes les diffrences d'ombre et d'insolation sont brusquement juxtaposes et par suite nombre de plantes1 bannies des vulgaires terrains de culture1 trouvent dans ce coin respect par l'homme un milieu propice o elles se dveloppent avec joie4 ,le sable tamis par les eaux a ses herbes spciales1 de mme que les amas de cailloux bouls et l'argile ocreuse et les interstices de la roche dure4 ,les terres vgtales mlanges en diverses proportions ont aussi leur flore ou leur florule2 la pente rapide expose au soleil du midi est revtue d'herbes et d'arbustes qui se plaisent dans un terrain sec1 le fond humide o ne darde jamais un rayon de soleil a tout une autre vgtation1 la vase o l'eau sjourne encore se distingue aussi dans ce monde vgtal par des reprsentants qui lui sont propres4 ,et pourtant nul dsordre dans cette tonnante diversit6 ,au contraire1 les plantes groupes librement1 suivant leurs affinits secrtes et la nature du terrain qui les porte1 constituent par leur ensemble un spectacle emplissant l'me d'une impression singulire d'harmonie et de paix4 ,l1 rien d'artificiel ni d'impos comme dans un rgiment de soldats au geste mcanique1 au costume uniforme1 mais le pittoresque1 le charme potique1 la libert d'attitude et d'allure1 comme dans une foule d'hommes de tous les pays o chacun se rapproche des siens4 ,il est vrai1 dans ce ravin aussi bien que sur la terre entire1 la bataille de la vie pour la jouissance de l'air1 de l'eau1 de l'espace et de la lumire ne cesse pas un instant entre les espces et les familles vgtales2 mais cette lutte n'a pas encore t rgularise par l'intervention de l'homme1 et l'on croirait1 au milieu de ces plantes si diverses et si gracieusement associes1 se trouver dans une rpublique fdrative o chaque existence est sauvegarde par l'alliance de toutes4 ,mme les colonies de plantes trangres la nature libre sont respectes1 du moins pour un temps3 sur une corniche de terre qui s'est affaisse et qui reste suspendue au flanc de la berge1 je vois se balancer les hampes flexibles d'une touffe d'avoine1 humble colonie d'esclaves fugitifs aventurs dans un monde de libres hros barbares4 ,aussi bien que le ruisseau de la valle et les grands fleuves de la plaine1 le petit ravin a ses bords ombrags d'arbres4 ,le tremble s'lve ct du htre et du charme2 les feuilles si finement dcoupes du frne se montrent entre deux larges ormeaux au branchage tal2 le tronc blanc du bouleau resplendit ct de la rugueuse et sombre corce du chne4 ,vers le haut de la pente1 l o le ravin n'est plus gure qu'un plissement du sol1 des pins l'air grave1 au feuillage presque noir1 se sont assembls comme pour un concile4 ,autour d'eux1 la terre sans vgtation a disparu sous une couche paisse d'aiguilles couleur de rouille1 tandis que non loin de l1 un joyeux mlze1 la claire verdure1 ne jaillit que par la cime1 firement drape de clmatite1 hors d'un fourr d'arbustes et de broussailles4 ,a cause de l'extrme varit des conditions du sol1 l'troit rideau est bien plus riche en espces diverses d'arbres que des forts entires recouvrant de vastes territoires4 ,d'ailleurs1 en maint endroit1 les troncs sont tellement rapprochs que d'une berge l'autre1 on ne voit pas se glisser un seul rayon de lumire2 du fond des gouffres1 les arbres s'lancent comme les colonnes presses d'un difice1 puis au niveau des berges1 les branches s'talent largement1 enveloppent de leur verdure les troncs qui croissent sur la berge et vont avidement chercher leur nourriture d'air libre au-dessus des champs labours4 ,illustration3 ,,sous ,,ces ,,voutes ,d',,ombre4 7,,page #ig7 ,sous ces votes d'ombre1 dans les profondeurs du ravin1 la temprature est toujours frache1 mme au plus fort de l't2 les rameaux entre-croiss empchent l'atmosphre humide de s'chapper dans l'espace et1 grce la moite vapeur1 les fougres aux grandes feuilles retombantes1 les champignons groups fraternellement en petites assembles croissent et prosprent sur toutes les berges4 ,l'air est tellement pntr d'humidit qu'il suffit de fermer les yeux pour se croire au bord d'un ruisseau glissant silencieusement dans son lit4 ,d'ailleurs1 l'eau est en effet bien l2 c'est en apparence seulement qu'elle a disparu4 ,les mousses qui tapissent le fond du ravin et recouvrent les racines des arbres se sont gonfles de liquide pendant la dernire inondation3 dilates comme des ponges1 elles gardent longtemps cette humidit nourricire1 puis1 la moindre pluie1 elles se remplissent de nouveau en absorbant avidement les gouttelettes tombes4 ,ainsi de mousse en mousse et de plante en plante1 dans la multitude infinie des cellules organiques1 se retrouve encore le flot continu du ruisseau1 de l'origine l'issue du ravin4 ,sans doute on ne le voit pas1 on ne l'entend point murmurer1 mais on le devine et l'on jouit de la douce fracheur qu'il rpand dans l'atmosphre4 ,chose admirable et qui m'enchante toujours6 ce ruisselet est pauvre et intermittent2 mais son action gologique n'en est pas moins grande2 elle est d'autant plus puissante relativement que l'eau coule en plus faible quantit4 ,c'est le mince filet liquide qui a creus l'norme fosse1 qui s'est ouvert ces entailles profondes travers l'argile et la roche dure1 qui a sculpt les degrs de ces cascatelles1 et1 par l'boulement des terres1 a form ces larges cirques dans les berges4 ,c'est aussi lui qui entretient cette riche vgtation de mousses1 d'herbes1 d'arbustes et de grands arbres4 ,est-il un ,mississipi1 un fleuve des ,amazones qui proportionnellement sa masse d'eau1 accomplisse la surface de la terre la millime partie de ce travail8 ,si les rivires puissantes taient les gales en force du ruisselet temporaire1 elles raseraient des chanes de montagnes1 se creuseraient des abmes de plusieurs milliers de mtres de profondeur1 nourriraient des forts dont les cimes iraient se balancer jusque dans les couches suprieures de l'air4 ,c'est prcisment dans ses plus petites retraites que la nature montre le mieux sa grandeur4 tendu sur un tapis de mousse1 entre deux racines qui me servent d'appui1 je contemple avec admiration ces hautes berges1 ces dfils1 ces cirques1 ces gradins et la sombre vote de feuillage qui me racontent avec tant d'loquence l'oeuvre grandiose de la goutte d'eau4 ,,chapitre ,,vii ,,les ,,fontaines ,,de ,,la ,,vall,e ,a tous les ruisselets visibles et invisibles qui descendent de ravins et de valles vers le ruisseau principal1 s'ajoutent encore par dizaines et par centaines de petites sources et des veines d'eau1 toutes diffrentes les unes des autres par l'aspect et le paysage de pierres1 de ronces1 d'arbustes ou d'arbres qui les entoure1 diffrentes aussi par le volume de leurs eaux et par l'oscillation de leur niveau suivant les mtores et les saisons4 ,quelques-unes d'entre elles n'ont mme qu'une existence temporaire2 aprs avoir coul pendant un certain nombre d'heures1 elles tarissent tout coup2 la cascatelle qui s'en panche cesse de murmurer1 les parois de leur bassin se desschent1 les herbes qu'elles humectent se penchent et languissent4 ,puis1 aprs des minutes ou des heures1 on entend un murmure souterrain1 et voici l'eau qui s'lance de nouveau de sa prison de pierre1 pour rendre la vie aux racines et aux fleurs2 de son murmure argentin1 elle annonce joyeusement sa rsurrection aux insectes tapis sous le gazon1 tout un monde d'infiniment petits attendant son rveil pour se rveiller eux-mmes4 ,les physiciens nous expliquent la cause de ces intermittences2 ils nous disent comment l'eau s'coule et s'arrte alternativement dans les cavits souterraines disposes en forme de siphon4 ,tout cela est joli1 mais ces jeux de la nature1 ces fontaines qui se montrent et se cachent tour tour1 nous prfrons la source qui ne nous trompe point1 dont nous entendons toujours le gai babil1 et dans laquelle1 toute heure1 nous pouvons voir se reflter la lumire tremblotante4 ,plus charmante aussi m'apparat la fontaine1 la plus discrte de toutes1 qui jaillit au fond mme du ruisseau et que reconnat seulement l'observateur studieux de la nature4 ,au milieu de l'eau transparente1 on ne saurait distinguer la colonne liquide de la source qui s'lve1 mais elle ne s'en rvle pas moins par les ondulations des herbes que caresse son onde ascendante1 par les bulles d'air qui s'chappent du sable et viennent clater la surface1 par les bouillonnements silencieux qui se produisent sur la nappe de l'eau et se propagent au loin en rides graduellement affaiblies4 ,ingales par le volume et par le paysage qui les environne1 les fontaines ont aussi la plus grande diversit dans leur teneur en substances minrales1 car toute pure que l'eau de la source paraisse nos regards1 elle n'est pas seulement1 comme nous l'enseigne la chimie1 une combinaison de deux corps simples1 l'hydrogne1 qui forme1 dit-on1 les immenses tourbillons des nbuleuses lointaines1 et l'oxygne1 qui pour tous les tres est le grand aliment de la vie1 elle contient aussi d'autres substances1 soit roulant dans son lit l'tat de sable ou de poussire1 soit dissoutes dans la masse liquide et transparentes comme elle4 ,parmi les fontaines tributaires du ruisseau1 il en est mme une1 jaillissant de roches dures1 qui renferme des paillettes d'or dans ses alluvions4 ,si elle en contenait de grandes quantits comme certaines sources de la ,californie1 de la ,colombie1 du ,brsil1 de l',oural1 immdiatement une foule d'hommes avides se prcipiteraient vers la bienheureuse fontaine1 tous les sables qu'elle a dposs sur les berges de son bassin seraient passs au tamis1 la roche mme serait attaque au pic et la pioche et porte dbris dbris sous les marteaux de l'usine2 bientt les cabanes d'un village1 peuples de mineurs1 remplaceraient les grands arbres et les prairies du vallon4 ,peut-tre le pays1 en devenant plus riche1 plus populeux et plus prospre1 deviendrait-il aussi la longue plus instruit et plus heureux2 toutefois1 c'est avec un sentiment de joie que nous nous promenons sur les bords inviols de notre ,pactole inconnu de la foule et que nous y retrouvons la solitude et le silence1 comme aux premiers jours o nous y avons vu briller la parcelle d'or4 ,dans les environs1 il n'existe heureusement qu'un seul chercheur de ppites1 vieux gologue qui montre avec orgueil quelques grains brillants contenus dans une bote en carton3 c'est l tout le fruit de ses longues recherches4 ,une autre source1 voisine du petit ,eldorado1 est bien autrement prodigue en paillettes clatantes4 ,c'est une eau qui s'chappe de roches micaces et qui en apporte les dbris la lumire4 ,les paillettes1 que le courant fait rouler sur le fond1 tourbillonnent un instant sur elles-mmes1 puis se dposent plat sur d'autres lamelles1 de sorte qu'on en voit toujours luire le reflet sous l'eau frissonnante4 ,les enfants du voisinage aiment dans leurs jeux venir puiser pleines mains de ce sable brillant2 ils entassent par monceaux les paillettes d'or et les paillettes d'argent4 ,heureusement ils savent1 pauvres enfants1 que la masse reluisante n'est or ou argent qu'en apparence2 autrement1 ils commenceraient peut-tre au bord de la fontaine paisible cette dure bataille de la vie que plus tard1 devenus hommes faits1 ils auront se livrer les uns aux autres pour s'arracher1 sous forme de monnaie1 le pain de chaque jour4 ,dans un petit vallon1 au pied de rochers calcaires1 s'panche une autre fontaine1 qui loin de rouler des paillettes brillantes dans ses eaux1 recouvre au contraire d'une sorte d'enduit gristre les pierres de son lit1 les feuilles1 les branchilles tombes des arbustes voisins4 ,cet enduit se compose d'innombrables molcules calcaires dissoutes par l'eau dans l'intrieur de la colline4 ,arrt dans son cours par un obstacle quelconque1 le ruisseau rend maintenant les particules de pierre dont il tait satur4 ,a ct du bassin crot une fougre qui balance ses feuilles vertes dans l'air humide1 tandis que la racine baigne par l'eau est en partie enveloppe d'une gaine de pierre4 ,ainsi varient les fontaines par les substances1 solides ou gazeuses1 qu'elles entranent ou dissolvent dans leur cours souterrain et portent au dehors4 ,il en est qui contiennent du sel1 d'autres sont riches en fer1 en cuivre1 en mtaux divers2 d'autres encore ptillent d'acide carbonique1 ou dgagent des gaz sulfureux4 ,la proportion des mlanges qui s'oprent ainsi dans le laboratoire des sources diffre pour chacune d'elles1 et le chimiste qui veut connatre cette proportion d'une manire prcise est oblig de faire une longue analyse spciale1 qu'il recommence plusieurs fois4 ,puis1 quand il a pes les diverses substances1 il lui reste encore1 en utilisant les moyens prodigieux que lui fournit maintenant la science1 tudier les raies colores que l'eau de la source produit dans un spectre lumineux4 ,ces raies1 qui permettent l'astronome de dcouvrir les mtaux dans les astres1 brillant comme un point au fond de l'espace infini1 rvlent galement au chimiste les traces des corps qui se trouvent en quantits infinitsimales dans la goutte des fontaines4 ,le jour o deux ,allemands ont signal1 arrach pour ainsi dire de la source1 par la force de la science1 des mtaux que l'on ne connaissait pas encore est un des grands jours de l'histoire4 ,compares cette date1 combien sont insignifiantes dans les annales de l'humanit les victoires ou la mort du plus clbre des conqurants6 ,diffrentes les unes des autres par les substances qu'elles apportent de leur voyage dans le monde souterrain les fontaines qui s'coulent vers le ruisseau sont aussi de tempratures diverses4 ,il en est dont l'eau a prcisment la chaleur moyenne de l'atmosphre qui pse sur la contre2 d'autres sont plus froides1 parce qu'elles descendent des neiges ou parce qu'une forte vaporation se produit dans les canaux intrieurs sous l'influence des courants d'air2 d'autres encore sont tides ou chaudes2 on en trouve tous les degrs entre celui de la glace fondante et celui de la vapeur en explosion4 ,par sa temprature1 la source nous donne ainsi comme un rsum de son histoire souterraine3 il nous suffit d'y tremper le doigt et nous apprenons en mme temps quel a t son voyage dans les gouffres cachs4 ,au bord d'une eau froide1 nous regardons les monts neigeux et nous nous disons3 ,c'est de l-haut que descend la fontaine6 ,mais que l'eau soit tide1 c'est1 n'en pas douter parce qu'elle a d'abord trouv son chemin de faille en faille jusqu' une grande profondeur et qu'elle s'est rchauffe dans ces conduits tnbreux avant de remonter la surface4 ,enfin1 l o la temprature d'une source approche de celle de la vapeur chaude1 nous savons par cela mme que le ruisseau a coul deux ou trois kilomtres au-dessous du sol1 car c'est de pareilles profondeurs seulement que la temprature des roches est aussi leve que celle de l'eau bouillante4 ,nous restons assis notre aise sur le gazon au bord de la fontaine2 mais l'exprience si pniblement acquise par les mineurs dans leurs galeries profondes nous permet de suivre par la pense l'itinraire que le filet d'eau a suivi dans l'paisseur des roches avant de jaillir au dehors4 ,plus encore que les eaux froides1 celles qui sont tides ou thermales travaillent dissoudre la pierre dans l'intrieur des roches1 puis la dposer sous une autre forme leur issue4 ,en maints endroits1 les eaux chaudes qui courent vers le ruisseau s'panchent d'abord dans un large bassin qu'elles ont elles-mmes apport et sculpt molcule molcule2 ct se trouvent d'autres vasques dlaisses1 et et l les fentes qui s'ouvrent dans le rocher sont bordes de charmantes concrtions1 pareilles aux revtements de marbre plaqus sur les faades de nos difices4 ,mais que sont ces faibles dpts siliceux ou calcaires en comparaison des constructions normes leves en divers pays du monde par des rivires thermales1 comme celles de ,holly-,springs aux tats-,unis6 ,les voyageurs nous disent que ces eaux chaudes difient de vritables chteaux1 des citadelles1 des remparts de plusieurs kilomtres de longueur4 ,blancs comme l'albtre1 les piliers et les contre-forts1 incessamment grossis par les cascades ruisselantes1 gagnent peu peu sur la plaine4 ,l'eau1 construisant sans relche1 se ferme constamment elle-mme son propre passage1 et sans cesse la recherche d'un nouveau lit1 laisse derrire elle des bassins1 des ponts inachevs1 des colonnades bauches4 ,des montagnes entires1 que le gologue explore avec admiration1 ont t bties par les torrents d'eau chaude jaillissant des profondeurs4 ,mais ces merveilles sont loignes et peu nombreux sont parmi nous ceux qui peuvent contempler ces rivires chaudes l'oeuvre dans la construction de leurs difices marmorens4 ,plus modestes1 les fontaines de notre petit bassin ne changent point le relief du sol et l'aspect des paysages en quelques annes2 mais si elles mettent des sicles et des sicles leur travail1 elles n'en finissent pas moins par renouveler tout l'espace qu'elles arrosent2 elles changent peu peu la pierre et se donnent ainsi un lit tout diffrent de celui que leur avait prpar la nature4 ,le gologue et le mineur qui pntrent de force avec le pic et le marteau dans l'intrieur des rochers y dcouvrent des veines de jaspe et d'autres pierres transparentes ou colores4 ,c'est le filet d'eau thermale1 portant de l'argile en dissolution1 qui l'a dpose dans la fissure o il roulait1 puis qui changeant de cours1 s'est panch par d'autres failles4 ,tous ces filons sinueux qui traversent les roches comme des veines de cristal1 c'est des ruisseaux qu'ils doivent leur origine3 il est vrai que dans la plupart des cas1 les eaux jaillissaient des profondeurs du sol1 non sous la forme liquide1 mais sous la forme de vapeurs et la temprature de plusieurs centaines de degrs1 car autrement elles n'auraient pu dissoudre les matriaux qui tapissent les parois de leurs anciens lits4 ,ainsi les minerais d'or et d'argent ont t souffls du fond des roches par les vapeurs d'un ,pactole souterrain4 ,fortes de la puissance norme que leur donne le temps1 les petites sources qui dissolvent les rocs et subliment les mtaux1 parviennent aussi quelquefois secouer les montagnes4 ,par une belle soire d'automne1 une violente ondulation du sol se fit sentir dans le bassin du ruisseau2 les maisons se mirent vibrer1 la grande terreur des habitants1 et mme quelques murs dj lzards s'croulrent4 ,ce furent l tous les malheurs causs par le tremblement de terre1 mais pendant longtemps ils servirent de sujet d'entretien aux savants et aux ignorants de nos villages4 ,les uns parlaient d'une grande mer de feu qui remplirait la terre et disaient qu'une tempte en avait agit les vagues2 d'autres prtendaient qu'un volcan cherchait pousser dans le voisinage et qu'avant peu un cratre allait s'ouvrir2 d'autres encore1 qui ne savaient rien du feu central et n'avaient jamais vu ni cratre1 ni coule de laves1 pensaient un groupe de fontaines salines et gypseuses qui jaillissent dans un vallon au pied d'un coteau rocailleux2 voyant qu'aprs le tremblement de terre1 elles avaient coul troubles et boueuses et que plusieurs d'entre elles s'taient dplaces1 ils se demandaient si ce n'taient pas l les vritables coupables4 ,peut-tre bien ces villageois avaient-ils raison4 ,pendant chaque seconde1 pendant chaque minute1 ces sources n'apportent1 il est vrai1 qu'une quantit presque infinitsimale de sel1 de gypse et d'autres substances solides2 mais aprs des annes et des sicles1 il se trouve que les filets d'eau souterrains ont dissous des assises entires dans les fondements mmes de la montagne4 ,les piliers trop faibles qui portent l'immense difice cdent sous le poids1 les votes s'effondrent1 le mont en frmit de la base au sommet1 et la terre est agite des centaines de kilomtres de distance comme si une explosion terrible en avait disloqu les couches4 ,le gant ,encelade qui vient de secouer ainsi les montagnes1 les collines et les plaines1 c'est l'aimable source dont une touffe d'herbes me cache demi le bassin4 ,heureusement les fontaines savent se faire pardonner les moments de terreur qu'elles nous causent parfois en branlant le sol4 ,elles nous abreuvent1 nous et nos troupeaux1 elles arrosent nos champs et font lever les semences1 elles nourrissent les arbres1 elles nous apportent de l'intrieur de la terre des trsors que sans elles nous n'aurions jamais pu dcouvrir2 enfin elles fortifient nos corps1 nous rendent la sant perdue1 rtablissent l'quilibre de nos esprits troubls4 ,telles sont1 au sortir de la terre bienfaisante1 les vertus curatives des fontaines thermales et minrales que dans tous les pays civiliss on btit des difices au-dessus des bassins pour en emprisonner l'eau et en mesurer soigneusement l'emploi dans les baignoires et les piscines4 ,afin de recueillir jusqu' la dernire goutte du prcieux liquide1 les ingnieurs creusent au loin le rocher et saisissent au passage le filet qui ruisselle dans les failles1 le jet de vapeur qui s'lance des profondeurs caches4 ,avides de sant1 les malades utilisent tout ce que la source apporte avec elle et tout ce qu'elle baigne de son eau2 ils respirent le gaz qui s'en chappe1 ils se plongent dans les boues noires qu'elle forme avec le sable ou l'argile1 ils vont jusqu' se recouvrir comme des tritons du limon vert qui s'tend en tapis sur les eaux4 ,toutefois ils ne poussent pas la religion jusqu' presser sur leurs corps les animaux qui naissent et se dveloppent dans la douce tideur de l'eau thermale4 ,il est de charmantes couleuvres qui vivent en grand nombre dans certaines sources2 quand la baigneuse aperoit tout coup le reptile1 droulant ct d'elle ses gracieux anneaux1 elle ne croit point l'apparition merveilleuse du serpent d',esculape2 mais1 pleine de terreur1 elle s'lance en sursaut et pousse de grands cris4 ,autrefois c'tait aux sorciers et aux devins habiles de montrer aux malades la source o ils trouveraient la gurison ou l'allgement de leurs maux2 aujourd'hui les mdecins et les chimistes1 remplaant les magiciens du moyen ge1 nous indiquent avec plus d'autorit l'eau bienfaisante qui nous rendra les forces et nous donnera une seconde jeunesse4 ,quand la science sera faite et que l'homme1 sachant parfaitement quel doit tre son genre de vie1 saura en outre quelles eaux1 quelle atmosphre conviennent la gurison de ses maux1 alors nous pourrons jouir de la plnitude de nos jours et prolonger notre existence jusqu'au terme naturel1 pourvu que notre tat social ne soit pas toujours de nous entre-har et de nous entre-tuer4 ,en ,arabie1 les fanatiques souverains des ,wahabites faisaient boucher soigneusement toutes les fontaines thermales et minrales1 de peur que leurs sujets1 assurs de la vertu de ces eaux jaillissantes1 oubliassent de mettre leur confiance en la seule puissance d',allah4 ,dans l'avenir1 au contraire1 nous saurons utiliser chaque goutte qui s'chappe du sol1 chaque molcule qu'elle amne la surface de la terre et nous lui assignerons son rle pour le bien-tre de l'humanit4 ,,chapitre ,,viii ,,les ,,rapides ,,et ,,les ,,cascades ,mlant tout dans son lit1 eaux descendues de la montagne et remontant des profondeurs1 sources froides1 tides et thermales1 salines1 calcaires et ferrugineuses1 le ruisseau grossit1 grossit chaque tournant de la valle1 chaque nouvel affluent4 ,rapide et bruyant comme un jeune homme entrant dans la vie1 il mugit et s'lance par bonds dsordonns2 lui aussi se calmera1 il ralentira son courant en arrivant la plaine horizontale et monotone2 maintenant il glisse joyeusement sur la pente et se hte vers la mer4 ,il est encore dans la priode hroque de son existence4 ,dans cette partie de son cours1 les rapides1 les cascatelles1 les chutes sont les grands phnomnes de la vie du ruisseau4 ,non encore assez fort pour galiser compltement la pente de son lit1 pour creuser toutes les assises et les saillies des roches1 pour rduire en poussire tous les blocs pars1 le ruisseau doit surmonter ces obstacles en s'panchant par-dessus4 ,les chutes varient l'infini1 suivant la hauteur des roches qu'elles ont franchir1 suivant l'inclinaison des pentes1 l'abondance des eaux1 l'aspect des berges1 la vgtation des bords et des pierres immerges4 ,toutes diffrentes les unes des autres1 toutes aussi sont belles1 soit par leur grce1 soit par leur majest1 et c'est avec bonheur que l'on s'assied ct d'elles en se laissant mouiller de leur cume4 ,les rapides sont les cascades bauches qui prennent leur lan1 puis s'arrtent et se prcipitent de nouveau4 ,ici l'eau qui se heurte contre une pierre moussue l'enveloppe comme d'un globe de verre transparent et en ceint la base d'un lisr d'cume2 l1 le courant inclin s'enfuit rapidement entre deux roches1 puis au-dessus d'cueils cachs se plisse en vagues parallles2 plus loin1 le flot se divise en plusieurs filets s'lanant par bonds ingaux4 ,l'eau profonde1 la mince nappe1 la frange d'cume se succdent en dsordre jusqu'au bas de la pente1 o le ruisseau reprend son calme et l'galit de son cours4 ,et parmi les cascades1 quelle tonnante diversit6 ,j'en connais une1 charmante entre toutes1 qui se cache sous le feuillage et sous les fleurs4 ,avant de se prcipiter1 la surface du ruisseau est parfaitement lisse et pure2 pas une saillie de rocher1 pas une herbe du fond n'en interrompent le cours silencieux et rapide2 l'eau coule dans un canal aussi rgulirement taill que s'il avait t creus de main d'homme4 ,mais l'endroit de la chute1 le changement est soudain4 ,sur la corniche d'o l'eau s'lance en cascade se dressent des massifs de rochers pareils aux piles d'un pont croul et s'appuyant sur de larges contre-forts la base assige d'cume4 ,des bouquets de saponaires et d'autres plantes sauvages poussent comme en des vases d'ornement dans les anfractuosits des pointes qui dominent les cascades1 tandis que des ronces et des clmatites1 dployes en rideau1 attachent leurs guirlandes aux saillies de la pierre et voilent les nappes partielles de la chute4 ,l'pais rseau de verdure oscille lentement sous la pression de l'air qu'entrane avec elle l'eau plongeante1 et les lianes isoles1 dont les extrmits baignent dans les remous cumeux1 frmissent incessamment4 ,l'oiseau vient faire son nid dans ce feuillage et s'y laisse balancer par le flot4 ,tout par de fleurs au printemps1 orn de fruits en t et en automne1 le rideau suspendu devant la cataracte en touffe demi le fracas2 on pourrait le croire loign si le soleil1 dardant ses rayons travers les branches1 ne faisait briller et l un diamant sous la verdure4 ,a quelque distance de cette cascade voile sous les feuilles et les fleurs1 une autre assise de roches traverse le ruisseau1 mais elle est fort dure et l'eau n'a gure pu l'entamer pour y creuser son lit4 ,il lui a donc fallu s'taler au large1 en dblayant pierres et terre vgtale1 et se diviser en de nombreux filets cherchant chacun quelque endroit favorable pour faire leur plongeon4 tendu sur une roche polie qui s'lve au milieu des cascatelles1 nous les voyons bondir de tous les cts1 les unes assez fortes pour entraner des blocs de pierre1 les autres trop faibles pour draciner une touffe de gazon4 ,ici est une petite nappe d'eau qui s'tale sur un rocher tout capitonn de limon vert1 puis se glisse sous une assise surplombante borde de fougres1 et s'chappe furtivement entre deux tiges de saules inclins4 ,plus loin1 un mince filet liquide1 contenu dans une sorte de rainure1 ruisselle1 scintille et gazouille en tombant4 ,une autre coule dans une faille noirtre et l'on n'en voit du dehors que des clairs indistincts2 une autre encore s'lance de et del1 se tord comme un serpent aux anneaux alternativement noirs et argents4 ,a travers les roches1 les herbes1 les arbrisseaux1 tous les ruisselets spars pour un instant se rapprochent de nouveau comme une troupe d'enfants l'appel d'une mre4 ,et tout cela rit et chante avec joie4 ,chaque cascatelle a sa voix1 douce ou grave1 argentine ou profonde1 et toutes s'accordent en un concert charmant qui berce la pense et1 comme la musique1 lui donne un mouvement gal et rhythm4 ,enfin tous les filets pars se sont runis dans le lit commun1 ils entre-croisent leurs courants et leurs bordures d'cume1 puis reprennent ensemble le chemin de la plaine4 ,la cataracte est bien autre chose4 ,ici1 les eaux ne s'talent pas sur un large espace pour ruisseler comme au hasard1 elles se runissent1 au contraire1 pour s'lancer en une masse compacte dans l'troit passage laiss entre deux pointes de roc4 ,dprim sur les bords et gonfl au milieu cause de l'appel du courant1 le ruisseau se rtrcit et se bombe jusqu' la corniche d'o il prend son lan4 ,l'eau1 emporte d'une vitesse extrme1 a perdu ses vaguelettes1 ses petites ondulations2 toutes ses rides1 allonges par la rapidit du flot1 se sont changes en autant de lignes perpendiculaires comme traces par la pointe d'un stylet4 ,semblable une toffe soyeuse qui se dploie1 la nappe liquide se dtache de l'arte du rocher et se recourbe au-dessus d'une noire alle au fond de laquelle bouillonnent les eaux4 ,a la base de la cataracte1 c'est un chaos d'cume4 ,la masse qui plonge se brise en vagues entre-heurtes qui reviennent en tumulte au-devant de la gerbe unie et s'acharnent contre elle comme pour l'escalader4 ,dans le gouffre tonnant l'eau et l'air1 entrans en mme temps par la trombe1 se mlent confusment en une masse blanche qui s'agite sans fin3 chaque flot1 changeant incessamment de forme1 est un chaos dans le chaos4 ,en s'chappant du tourbillon1 l'air emprisonn soulve des fuses de gouttelettes qui s'lancent dans l'espace en brouillards et s'irisent au soleil4 ,parfois aussi1 enferm sous la gerbe plongeante1 il y entrane avec lui des nappes cumeuses que l'on voit travers le flot bleu s'agiter le long du rocher comme des spectres blanchtres4 ,bien loin encore en avant de la chute continue le bouillonnement du ruisseau4 ,de chaque ct tournoient de violents remous au fond desquels s'entre-choquent des pierres1 creusant pour les ges futurs des marmites de gants4 ,sous la pression de l'orage qui la poursuit1 l'eau toute blanche et ptillante s'enfuit dans le canal2 toutefois1 elle se ralentit peu peu1 elle prend une nuance d'un bleu laiteux comme celle de l'opale1 puis elle n'offre plus que de lgres stries d'cume et bientt elle retrouve son calme et son azur4 ,rien ne rappelle plus la chute soudaine du ruisseau1 si ce n'est la fume de gouttelettes que l'on voit briller au loin sur la masse croulante et le mugissement continu qui fait vibrer l'atmosphre4 ,certes1 la modeste cataracte du ruisseau n'est point une mer qui tombe comme le saut du ,niagara2 mais1 aussi petite qu'elle soit1 elle n'en laisse pas moins une impression de grandeur celui qui sait la regarder et ne passe pas indiffrent4 ,irrsistible1 implacable1 comme si elle tait elle-mme pousse par le destin1 l'eau qui s'coule est anime d'une telle vitesse que la pense ne peut la suivre3 on croirait avoir sous les yeux la moiti visible d'une large roue tournant incessamment autour du rocher3 regarder cette nappe1 toujours la mme et toujours renouvele1 on perd graduellement la notion des choses relles4 ,mais pour se sentir puissamment treint par tout le vertige de la cascade1 c'est en amont qu'il faut regarder1 au-dessus de l'endroit o l'eau cesse de couler sur le fond et1 dcrivant sa courbe1 plonge librement dans l'espace4 ,les lots d'cume1 les feuilles entranes arrivent lentement sur la masse unie1 comme des voyageurs dont rien ne trouble la quitude2 puis1 tout coup1 les voil qui frmissent1 qui tournent sur eux-mmes1 et de plus en plus rapides1 s'lancent dans un pli de l'eau pour disparatre avec la chute4 ,ainsi1 dans une procession sans fin1 tout ce qui descend la surface de l'eau obit l'attraction du gouffre3 on voit ces objets s'enfuir comme des stries rapides1 comme des traits aussitt vanouis qu'entrevus2 le regard1 entran lui-mme sur la pente par cette fuite dsordonne des feuilles et des archipels d'cume1 cherche se reposer dans l'abme vers lequel tout semble marcher3 c'est l1 semble-t-il1 dans le gouffre mugissant1 que doit se trouver la paix4 ,parfois un insecte qui se dbat dans le courant ou qui cherche monter sur une feuille flottante arrive1 lui aussi1 lentement port vers le prcipice4 ,il agite les pattes et les antennes en dsespr1 il se ploie et se tord dans tous les sens2 mais ds qu'il a senti l'attraction terrible1 ds qu'il a commenc de dcrire avec la masse de l'eau la grande courbe de la chute1 il arrte soudain ses mouvements1 il se laisse entraner et s'abandonne la destine4 ,c'est ainsi qu'un ,indien et sa femme1 ramant dans leur pirogue en amont de la cataracte du ,niagara1 furent saisis par un remous violent et ports vers les chutes4 ,longtemps ils essayrent de lutter contre la pression terrible2 longtemps1 les spectateurs angoisss qui couraient le long du rivage purent croire que les deux rameurs tiendraient tte au courant et parviendraient le remonter2 mais non1 la pirogue est vaincue dans son effort2 elle cde1 cde de plus en plus2 elle descend en drive sur le flot2 elle approche de la courbe terrible1 tout espoir est perdu4 ,alors les deux ,indiens cessent de ramer1 ils croisent les bras1 regardent avec srnit l'espace qui tourbillonne autour d'eux1 et fiers jusque dans la mort1 comme il convient des hros1 ils s'engouffrent dans la trombe immense4 ,vue par le regard de la science dans l'infinit des ges1 la cascade elle-mme n'est pas un phnomne moins fugitif que ces insectes et ces tres humains emports dans le gouffre1 car elle aussi a commenc1 elle aussi doit disparatre4 ,a la surface de la terre1 tout nat1 vieillit et se renouvelle comme la plante elle-mme4 ,toute valle1 lorsqu'elle livra pour la premire fois passage au fleuve ou au ruisseau qui la parcourt1 tait bien plus accidente qu'elle ne l'est actuellement3 succession bizarre de fissures et de bassins1 elle n'offrait qu'une srie de lacs unis et de cascades plongeantes2 mais peu peu la pente s'est galise1 les lacs se sont remplis d'alluvions1 les cascades qui creusent graduellement le rocher se sont changes en rapides1 puis en courants pacifiques4 ,tt ou tard1 le ruisseau s'coulera d'un flot gal vers la mer4 ,a la fin1 toute ingalit devrait disparatre1 si la terre1 en vieillissant d'un ct1 ne rajeunissait pas de l'autre4 ,s'il est des montagnes qui s'abaissent1 ronges par les intempries1 il en est aussi qui s'lvent1 pousses vers la lumire par les forces souterraines2 tandis que des fleuves tarissent lentement1 bus par le dsert1 des torrents naissent et grandissent2 des cascades s'oblitrent1 mais d'autres1 aprs avoir rompu les parois qui les retenaient1 s'panchent de lacs levs et se dploient en voiles lgers ou en puissantes gerbes sur le flanc des monts4 ,,chapitre ,,ix ,,les ,,sinuosit,s ,,et ,,les ,,remous ,puisque des rochers de la montagne la plaine basse1 le sol1 remani par les eaux pendant la srie des ges1 s'incline en pente rgulire vers le bord de l'ocan1 le ruisseau1 semble-t-il1 devrait s'couler en ligne droite1 entran par son poids2 mais au contraire1 son cours est une succession de courbes4 ,la ligne droite est une pure abstraction de l'esprit1 et comme le point mathmatique1 autre chimre1 n'a d'existence que pour les gomtres4 ,dans les profondeurs des cieux1 le soleil1 les satellites1 les comtes1 tourbillonnent en rondes immenses2 sur notre boule plantaire1 emporte comme toutes les autres dans une spirale d'ellipses infinies1 les ouragans1 les trombes1 les vents1 les moindres souffles de l'atmosphre se propagent en tournoyant2 les eaux de la mer se plissent et se droulent en lames arrondies2 toutes les formes organiques1 animaux et plantes1 n'offrent dans leurs cellules et leurs vaisseaux que des surfaces courbes et des sinuosits2 mme les durs cristaux1 regards travers le microscope1 n'ont plus ces plans rguliers1 ces artes inflexibles qu'ils ont sous notre oeil nu3 les dents1 les flches1 les spicules1 les stries des minraux et des organismes infiniment petits rvlent les molles ondulations de leurs contours sous le regard de l'instrument qui les scrute4 ,partout o se produit un mouvement1 dans la pierre aussi bien que dans tous les autres corps et dans l'ensemble des mondes1 ce mouvement1 rsultant de plusieurs forces1 s'accomplit suivant une direction curviligne4 ,quant au ruisselet et aux eaux qui l'emplissent1 nul besoin n'est de s'armer les yeux d'un microscope pour en voir les sinuosits et les tourbillons4 ,dans le lit1 tortueux lui-mme1 et sous les arbres qui l'ombragent1 tout se meut en cercles1 en remous1 en spirales3 les herbes du fond1 chevelures onduleuses1 les rides de la surface1 les libellules qui volent au-dessus des joncs1 qui se rencontrent1 puis se sparent pour se rencontrer encore1 les moucherons qui tournoient dans une ronde sans fin1 le vent qui passe en dessinant en noir sur la nappe brillante des bouffes circulaires2 je ne vois que courbes gracieusement entre-croises1 que cercles enlacs1 que figures aux contours flottants4 ,ainsi que l'indiquent les plongeons et les mersions successives de la feuille entrane1 l'eau qui vient de descendre vers le fond1 remonte par une nouvelle courbe vers la surface1 s'tale la lumire1 puis disparat encore au-dessous de courbes liquides1 qui1 elles aussi1 viennent de couler sur le fond du lit4 ,sous l'impulsion du courant1 les molcules d'eau changent incessamment leur position respective2 elles se dirigent vers la droite1 mais une autre molcule les faits dvier gauche4 ,dans le lit commun1 chaque gouttelette a son cours particulier1 bizarre srie de courbes verticales1 horizontales1 obliques1 comprises dans les grands mandres du ruisseau3 c'est ainsi que les circuits d'une plante se dveloppent dans l'immense orbite du systme solaire qui les entrane4 ,pris dans son ensemble1 le ruisseau tout entier se dplace de ct et d'autre comme les gouttes qui le composent4 ,sa masse1 arrte par quelque roche ou par un tronc d'arbre plac en travers du lit1 glisse latralement et va se heurter contre une berge4 ,repousse par l'obstacle1 elle rebondit vers la rive oppose1 la frappe1 et de nouveau rejete obliquement1 s'lance en sens inverse4 ,ainsi le courant se porte incessamment d'un bord l'autre par courbes successives3 de la source l'embouchure1 c'est un long ricochet de l'eau entre les deux rivages4 ,les rondeurs convexes et concaves alternent le long des bords3 c'est un rhythme1 une musique pour le regard4 ,d'ailleurs1 la rgularit des courbes n'est point mathmatique2 les mandres varient de forme l'infini suivant la nature des terrains1 la dclivit du sol1 la violence du courant1 les dbris rouls sur le fond du lit4 ,entre les parois de rochers1 les angles sont faiblement arrondis1 les tournants soudains2 l'eau1 impuissante sculpter profondment les assises de pierre1 revient brusquement sur elle-mme3 dans les montagnes surtout1 l o la pente du lit est trs-considrable1 le torrent enferm dans les dfils se jette de droite et de gauche par lans successifs1 comme un animal poursuivi qui cherche djouer le chasseur4 ,dans la plaine1 les berges consolides par les racines des grands arbres rsistent aussi pendant longtemps l'action du courant1 et dans maints endroits le canal du ruisseau n'offre que de faibles sinuosits sur une longue tendue3 en se retenant de la main une forte branche et en se penchant au-dessus du flot1 on voit se dvelopper au loin1 comme dans une alle1 la perspective des troncs et des branches reflte dans l'eau1 et l raye de lumire2 toutefois l aussi1 l'avenue1 presque droite en apparence1 finit par aboutir un mandre1 auquel succdent d'autres tours et dtours1 jusqu' ce que le ruisseau se mle aux eaux d'un fleuve pour aller s'engloutir dans la mer4 ,les cours d'eau qui prsentent de la manire la plus charmante cette succession rhythme des anses et des presqu'les sont les torrents tals l'aise dans un large lit de sables ou de galets et les ruisseaux ou les rivires qui coulent dans les prairies1 entre des berges sablonneuses1 s'boulant facilement sous la pression du flot4 ,tels sont les bords de notre ruisseau dans presque toute la partie de son cours qui commence au sortir des montagnes4 ,comme tant d'autres eaux courantes chantes par les potes1 il rappelle l'imagination le serpent qui glisse dans l'herbe en droulant ses anneaux4 ,vu du haut d'une colline1 les mandres brillent la lumire comme les plis et les replis de couleuvres aux reflets argents2 seulement1 plus grands que les dragons de l'antique mythologie1 ces gigantesques serpents ont pour lit une valle qui s'tend perte de vue1 depuis les montagnes jusqu'aux plaines basses ou mme aux plages sablonneuses de l'ocan4 ,dans presque toutes les contres du monde1 les campagnards ont naturellement eu l'ide d'assimiler la source du ruisseau la tte de l'immense animal3 la fontaine jaillissante est pour eux le ,chef de l',eau1 ,ras el ,an4 ,ainsi la rivire de ,drot1 dans le midi de la ,france1 serpente du village de ,cap-,drot ou ,chef-,drot1 qui le domine la source1 celui de ,cau-,drot ou ,queue-,drot1 qu'il baigne son embouchure dans la ,garonne4 ,comme notre ruisseau1 comme toutes les rivires et tous les fleuves1 comme ce tortueux ,mandre d',asie qui a donn son nom aux sinuosits des cours d'eau1 les ruisselets de quelques mtres de longueur qui se creusent sur la plage de l'ocan aprs le reflux de la mare ont aussi la forme serpentine la plus gracieuse4 ,chacun de ces petits sillons avec les affluents presque imperceptibles qui le rejoignent se dessine sur le sol comme l'image d'un arbuste aux tremblotantes ramures4 ,d'une seule de ses vagues qui s'croule avec fracas sur le bord1 la puissante mer recouvre d'une couche de sable tous ces petits systmes de fleuves en miniature2 mais les filets d'eau qui redescendent se creusent de nouveau un chemin1 et leurs lits1 larges de quelques millimtres peine1 se dveloppent de nouveau en une srie d'ondulations rgulires4 ,qu'un trou se creuse dans le sable au-dessus de quelque dbris roul par le flot ou de la retraite d'un animal marin1 et le petit torrent de gouttelettes entran vers cet entonnoir y disparat en tournoyant avec un mouvement analogue celui d'une vis4 ,de mme quand le microscope nous rvle les mystres de la simple goutte peine visible l'oeil nu1 qu'y voyons-nous1 sinon des courants sinueux et des remous circulaires1 comme dans les fleuves et dans le grand ocan8 ,le voyage de l'eau qui descend de la montagne vers la mer se fait par un circuit de courbes s'entre-croisant l'infini4 ,est-ce pour cela que la lgende germanique nous reprsente les ondines des ruisseaux planant la nuit en vastes rondes et rasant du pied la nappe des fontaines8 ,c'est au-dessus des remous et des tourbillons que les danses de ces nymphes entrevues par les potes doivent tre interminables1 car l'eau y tournoie sans fin comme en un cercle qui n'a point d'issue4 ,au pied d'une cascade1 un promontoire de rocher1 assig par le torrent d'cume1 protge de sa masse un bassin tranquille o tournoient ainsi les eaux rejetes latralement par le flot4 ,rien de plus gai premire vue1 et de plus attristant la longue que le spectacle offert par le mouvement d'un objet qui s'est gar dans le remous en tombant avec la cascade4 ,un gland de chne encore muni de sa cupule vient d'tre entran par la chute et reparat au milieu de l'cume4 ,pendant quelques instants1 il semble s'enfuir avec le courant1 mais un flot oblique le pousse l'cart1 il entre dans le remous et1 rasant la base du rocher1 retourne peu peu vers la cascade4 ,dj il se trouve dans le conflit des eaux entre-choques1 nanmoins il avance toujours1 et bientt il arrive sous le poids du ruisseau qui s'croule2 alors1 comme anim d'une volont soudaine1 il pirouette et s'engouffre en tournoyant4 ,plus bas1 il reparat avec les eaux calmes1 mais pour recommencer sa ronde1 et s'enfuir encore sous le choc d'une nouvelle douche4 ,parfois1 il s'lance si loin qu'on le croit sur le point d'chapper dfinitivement l'appel du remous2 il semble se dcider partir en compagnie d'un petit flocon d'cume2 mais non1 il hsite encore1 puis1 comme un navire arm de son gouvernail1 il tourne de nouveau le cap vers la cascade et reprend son mouvement gyratoire4 ,peut-tre cette ronde sans fin durera-t-elle jusqu' ce que la cupule se dtache du gland et que celui-ci1 entirement imprgn d'eau1 tombe au fond du lit pour s'y dsagrger peu peu et s'y transformer en vase4 ,on trouve quelquefois sur le bord du ruisseau d'tranges boules hrisses de piquants comme des chtaignes encore sur l'arbre3 ce sont des amas d'pines qui se sont agglomres en tournoyant dans un remous4 ,lors des grandes crues du ruisseau1 alors que ses eaux entranent au loin non-seulement des glands de chne1 des branchilles et des pines1 mais aussi des arbres entiers1 c'est dans le tourbillon du bassin que finit1 du moins pour un temps1 l'odysse des troncs voyageurs4 ,un matin1 quelques amis et moi nous tions alls visiter la cascade pour en voir briller aux premiers rayons du soleil l'cume nuance de rose4 ,un grand sapin1 branch par ses chocs contre les pierres1 tournoyait lourdement dans le gouffre4 ,jeunes et fort ignorants encore des choses de la nature1 nous regardions avec tonnement les soubresauts et les plongeons de la masse norme4 ,sans trve1 sans repos1 le tronc ballott des eaux allait de la cascade au rocher et revenait du rocher la cascade3 l1 il roulait sur lui-mme1 se perdait un instant dans l'ouragan d'eau et d'cume1 puis reparaissait au loin en se dressant hors de l'abme comme un mt de navire naufrag4 ,retombant avec bruit1 il flottait lentement jusqu' l'extrmit du bassin1 et se heurtait contre une paroi qui le renvoyait vers la cataracte4 ,symbole des malheureux que poursuit l'inexorable destin1 il tournait1 tournait sans cesse comme la bte froce enferme dans une troite cage de fer4 ,pourtant nous attendions navement qu'il voult bien sortir du cercle fatal et flotter vers la valle sur le courant2 secrtement irrits contre lui de ce qu'il tardt si longtemps continuer son voyage1 nous nous tions promis d'attendre son dpart pour aller savourer en triomphe notre djeuner4 ,mais hlas6 le monstre ne mit point de terme ses rondes et ses plongeons1 et presss par la faim1 nous dmes nous rsigner partir honteusement1 en jetant un dernier regard de courroux sur le tronc d'arbre qui tournoyait toujours4 ,avant de se dcider au dpart1 il attendait que le courant et chang de niveau4 ,non-seulement l'eau s'coule par des sinuosits sans fin1 mandres1 tourbillons et remous1 mais aussi toute impulsion venue du dehors se propage en courbes et en rondeurs la surface du ruisseau4 ,qu'une feuille tombe d'un arbre1 qu'un grain de sable se dtache de la berge1 et sous le poids du faible objet1 l'eau se plisse lgrement4 ,autour de la dpression1 se dresse un rebord circulaire1 entour lui-mme par une petite fosse4 ,un second anneau concentrique1 puis un troisime1 puis un autre et d'autres encore se forment autour du premier2 la surface entire du ruisseau se couvre de ronds1 de plus en plus larges1 espacs1 indistincts4 ,en frappant contre le rivage1 chaque ourlet de l'eau se rflchit en sens inverse et croise les vaguelettes qui le suivaient2 d'autres sries de plis produits par la chute d'un nouveau grain de sable ou par un tourbillonnement de l'onde s'entremlent aux premiers3 une multitude de lignes1 se propageant dans tous les sens1 s'lvent et s'abaissent comme les mailles d'un rseau dont le regard exerc peut seul distinguer la trame4 ,compares la largeur du ruisseau1 ces faibles ondulations sont des milliers de fois plus hautes que les plus fortes vagues roulant la surface de la mer4 ,rflchis par la nappe mouvante1 les arbres du bord1 les branchages entre-croiss1 les nuages du ciel se balancent1 se tordent1 se dplacent en ondulations rhythmiques3 l'immensit de l'espace semble danser sur le flot scintillant4 ,si la masse liquide du ruisseau n'tait pas entrane vers la mer et restait immobile comme celle d'un lac ou d'un tang1 chaque vaguelette concentrique s'y dvelopperait en un rond d'une rgularit parfaite2 mais le courant est rapide1 les molcules d'eau se dplacent sans cesse1 et par consquent le cercle rgulier1 comme la ligne droite1 devient une pure abstraction4 ,de cette dformation des cercles rsulte une varit de plus dans l'entre-croisement des rides4 ,les ingalits du courant qui entrane le systme entier des ondulations modifient les courbes1 soit en les rapprochant1 soit en les loignant les unes des autres3 un obstacle comprime et fronce les vaguelettes2 une impulsion rapide les carte1 les allonge1 en polit la surface3 aux dimensions de chaque intervalle entre les rides on pourrait calculer exactement la vitesse de tous les petits courants partiels qui composent le grand courant4 ,sur les hauts fonds o chaque caillou sert de digue pour arrter le flot1 o chaque passage entre deux galets est une cluse travers laquelle l'eau se prcipite1 la nappe du ruisseau se trouve divise en un nombre infini de petits triangles sphriques1 rseau de rides qui est en mme temps un rseau de lumire et qui fait vibrer et scintiller les pierres clatantes du fond4 ,d'ailleurs1 ce ne sont pas seulement des corps inertes qui rident la surface du ruisseau1 ce sont aussi des tres vivants qui1 en se dplaant eux-mmes1 dplacent constamment le centre des ondulations4 ,un poisson qui passe comme un dard donne l'ensemble des vibrations la forme d'un ovale trs-allong2 l'insecte patineur1 qui s'avance par lans successifs1 laisse derrire lui deux sillages obliques enfermant des cercles ingaux2 une autre bestiole1 une abeille peut-tre1 tombe du haut d'un arbre1 se dbat en tournoyant et en agitant ses ailes d'une telle vitesse que l'eau est ride d'une myriade de lignes vibrantes entre-croisant leurs innombrables cercles3 la bizarre figure de gomtrie qui s'agite avec tant de vivacit est lentement emporte par le fil du courant2 mais voici qu'elle disparat tout coup4 ,d'une bouche1 un poisson vient d'avaler l'insecte et d'arrter tout son cortge de lignes tournoyantes4 ,et moi aussi1 tranquille contemplateur du ruisseau et de ses merveilles1 je puis varier l'infini l'aspect de la surface liquide en laissant ma main tremper dans le flot4 ,je la promne au hasard et chacun de ses mouvements modifie les ondulations de la nappe changeante4 ,les rides1 les remous1 les bouillonnements se dplacent2 tout le rgime du cours d'eau varie ma volont suivant la position de mon bras1 et ces vaguelettes qui se forment sous mes yeux1 je les vois se reployer vers le courant1 se mler d'autres ondulations1 et de plus en plus affaiblies1 mais toujours reconnaissables1 se propager jusqu'au tournant du ruisseau4 ,la vue de toutes ces rides obissantes l'impulsion de ma main rveille en moi une sorte de joie tranquille mle je ne sais quelle mlancolie4 ,les petites ondulations que je provoque la surface de l'eau se propagent au loin1 et de vague en vague1 jusque dans l'espace indistinct4 ,de mme toute pense vigoureuse1 toute parole ferme1 tout effort dans le grand combat de la justice et de la libert se rpercutent1 souvent l'insu de nous-mmes1 d'homme en homme1 de peuple en peuple et pendant la longue suite des ges jusqu'au plus lointain avenir4 ,mais si je me place un autre point de vue et que j'envisage de haut la succession des choses1 alors l'histoire de l'humanit tout entire n'est plus1 suivant l'expression de ,helmholz1 qu'une ride presque imperceptible sur la mer sans bornes des temps4 ,,chapitre ,x ,l',,inondation ,pendant de longues heures de promenade nous suivons du regard le fil du courant1 et bien rarement la surface du ruisseau change nos yeux4 ,c'est toujours aux mmes endroits1 semble-t-il1 que les feuilles en drive entrent dans le remous et plongent en tournoyant2 c'est aux mmes endroits que l'eau s'tale en nappes1 se plie en ondulations1 se redresse en vagues1 se prcipite en rapides2 c'est la mme hauteur1 on le croirait du moins1 que trempent les racines des vergnes et que la fleur du myosotis baigne dans l'eau transparente4 ,pourtant la masse d'eau change sans cesse1 et en mme temps changent aussi la place des tourbillons1 la forme des nappes et des ondulations1 la hauteur des cascatelles1 l'immersion des plantes et des racines d'arbres4 ,il serait facile d'apercevoir toutes ces petites variations du flot si au lieu de mesurer l'eau d'un regard distrait1 on en constatait la hauteur au moyen d'instruments de prcision4 ,d'ailleurs1 si les oscillations du ruisseau sont trs-faibles pendant les beaux jours1 alors qu'on aime se promener au bord de l'eau courante1 elles sont au contraire fortes et soudaines aprs les brusques changements de temprature et les grandes averses4 ,que malgr la pluie1 le vent et l'orage1 on ne craigne pas de s'installer sur la rive1 l'abri prcaire qu'offre le tronc d'un saule creus par le temps1 et l'on verra combien le ruisseau peut se gonfler avec rapidit1 comment il double la vitesse de son courant1 emplit son lit jusqu'aux bords et dpasse les berges pour se dverser sur les champs en culture4 ,dans les gorges des montagnes1 les crues et les inondations sont encore bien autrement soudaines4 ,l1 les pluies que laissent tomber les nuages en se dchirant aux artes des rochers glissent aussitt sur les dclivits2 de tous les couloirs1 de tous les ravins1 accourent les filets d'eau et les torrents1 pour se runir en masse norme dans les grands cirques ouverts l'origine de presque toutes les valles4 ,a l'eau de pluie ou mme aux amas de neige demi fondue que la tide averse a dtache des pentes1 se mlent les dbris fangeux1 les pierrailles1 les quartiers de roche tombs des flancs de la montagne2 dans le lit o d'ordinaire un petit torrent d'eau pure bondit en cascatelles argentines coule maintenant avec fracas une sorte de bouillie1 demi liquide1 demi solide1 qui est en mme temps un dluge et un croulement4 ,ce sont l les phnomnes qui1 dans la srie des temps1 abaissent peu peu les montagnes et les tendent en alluvions horizontales sur les plaines et sur le fond des mers4 ,ces fontaines des torrents finissent par avoir raison des plus hautes cimes2 elles renverseront les ,andes et l',himalaya2 comme elles ont dj renvers des crtes non moins leves1 que les gologues nous disent avoir exist jadis4 ,je me rappelle encore la terreur d'une nuit passe au bord de la ,chirua1 petit torrent de la ,sierra ,nevada1 dans les tats-,unis de ,colombie4 ,la journe avait t fort belle2 seulement un orage avait clat quelques lieues de l dans les gorges suprieures de la montagne1 et cet orage mme avait contribu la beaut de la soire3 le soleil s'tait couch dans sa gloire et la splendeur de l'horizon empourpr avait t rehausse par l'trange contraste de ces nuages sombres aux reflets cuivreux1 qui nous cachaient les cimes de quelques montagnes et d'o l'on entendait sortir un roulement continu4 ,du reste1 la tombe de la nuit1 la violence de l'orage tait brise1 le tonnerre se tut1 les derniers clairs s'teignirent1 et bientt la lune1 apparaissant au-dessus de la crte lointaine1 sembla disperser dans le ciel les lambeaux de nues1 de mme qu'un navire carte de sa proue les lots d'algues flottantes4 ,plein de confiance1 et fatigu par une longue course1 je ne perdis point mon temps chercher un gte4 ,la plage de sable fin brillait aux rayons de la lune et je voyais sans peine qu'elle m'offrirait une couche agrable1 plus douce et moins humide que l'herbe de la fort2 en outre j'tais sr de ne pas mettre dans les tnbres la main sur un serpent endormi1 et contre tout autre animal1 j'avais l'avantage de me trouver dans un espace libre d'o je pouvais1 la moindre alerte1 discerner mon ennemi4 ,je me dbarrassai de mon havresac pour en faire un coussin1 je dbouclai ma ceinture1 et la main sur mon couteau1 je m'assoupis4 ,heureusement1 les moustiques ne cessrent de troubler mon repos2 tout en dormant d'un sommeil indcis1 je laissais mon oreille encore vaguement ouverte aux bruits du dehors2 j'entendais la fanfare triomphante des moustiques et les glapissements des singes hurleurs4 ,mais voici qu' ce triste concert se mle tout coup un murmure grandissant comme celui d'une foule lointaine3 ce sont des sanglots1 des gmissements1 des cris de dsespoir4 ,mon rve devient de plus en plus inquiet et se change en cauchemar2 je me rveille en sursaut4 ,il tait temps3 mes yeux1 carquills par la terreur1 aperurent en amont une sorte de muraille mobile prcde d'une masse cumeuse et s'avanant vers moi avec la vitesse d'un cheval au galop4 ,c'est de ce mur d'eau1 de boue et de pierres que s'chappait le fracas1 terrible maintenant1 qui m'avait rveill4 ,je ramassai mon bagage la hte1 et en quelques bonds j'eus gravi la berge du torrent4 ,lorsque je me retournai1 la dbcle recouvrait dj l'endroit o je venais de dormir4 ,les vagues heurtes et tourbillonnantes passaient en sifflant2 des blocs de rochers1 pousss par les eaux1 se dplaaient lentement comme des monstres rveills de leur sommeil et s'entre-choquaient avec un bruit sourd2 des arbres dracins se redressaient hors de l'eau1 plongeaient lourdement et se brisaient entre les pierres roules2 les berges tremblaient incessamment sous le choc des normes projectiles que lanaient contre elles les eaux en fureur4 ,pendant toute la nuit1 la ,chirua continua de mugir1 mais le fracas s'amoindrit peu peu2 l'eau1 noire de dbris1 devint plus claire1 les lourds rochers que poussait le flot1 s'arrtrent au milieu du courant4 ,lorsque les rayons du soleil rpandirent la surface du torrent leurs premires tranes d'tincelles1 il me sembla que l'eau avait assez dcru pour me permettre d'en tenter le passage et de continuer ma route3 ayant nou mes habits en une sorte de turban que j'enroulai autour de ma tte1 je me hasardai dans le flot1 mais ce n'est point sans danger que j'atteignis enfin l'autre bord4 ,le flot rapide faisait trembler mes jambes et flchir mes genoux1 des rocs pointus me dchiraient les pieds1 de grosses pierres venaient me heurter1 le courant me poussait vers les rapides4 ,quand j'arrivai enfin sain et sauf sur l'autre rive1 je regrettai de n'avoir pas eu la bonne ide du paysan autrichien1 attendant navement sur le bord du ,danube que le fleuve et cess de couler3 quelques heures aprs mon passage1 la ,chirua n'tait plus qu'un filet d'eau serpentant au milieu des pierres1 et de bloc en bloc j'aurais pu la franchir en quelques sauts4 ,heureusement ces crues soudaines que l'on devrait nommer des avalanches d'eau1 changent d'allure la base des montagnes4 ,dans la plaine1 o la dclivit du sol est relativement faible et mme tout fait inapprciable au regard1 la masse liquide du ruisseau perd de sa force d'impulsion et cesse de pousser devant elle les dbris crouls des escarpements3 les blocs de rochers s'arrtent les premiers1 puis les grosses pierres et les cailloux2 la fin1 le torrent devenu ruisseau1 ne fait plus rouler que le gravier sur le fond du lit et ne porte en suspension que le sable fin et l'argile tnue4 ,la fureur du dluge se calme1 surtout aprs qu'il s'est ml d'autres cours d'eau venus de rgions distantes o les pluies ne sont point tombes1 du moins la mme heure4 ,toutefois1 en perdant de sa vitesse1 le flot1 sans cesse accru par les nouveaux apports qui lui viennent des gorges suprieures1 doit ncessairement s'accumuler en masses plus considrables2 il gagne en largeur et en hauteur1 il dborde de son lit trop troit1 et s'panche latralement par-dessus les rivages2 parfois1 il transforme les campagnes riveraines en un vritable lac1 o les eaux apportes par la crue se clarifient peu peu en laissant tomber leurs alluvions4 ,pendant plus ou moins longtemps1 la nappe jaune ou rougetre du lac remplace la verdure des prairies1 jusqu' ce qu'enfin la couche liquide ait pntr dans le sol1 ait t change en vapeur1 ou bien soit rentre1 aprs la crue1 dans le lit du ruisseau4 ,durant l'inondation1 le petit cours d'eau1 oubliant ses habitudes pacifiques1 se met ravager et dtruire4 ,il emporte ses ponts1 recreuse son lit1 dplace ses remous et ses rapides1 nivelle ses cascades1 rase les parties de la berge qui s'opposent sa marche1 vide des grottes profondes la base des falaises4 ,les herbes du fond sont arraches1 emportes en longs amas1 et s'arrtent aux rameaux des arbres2 plus tard on les retrouve enroules cinq et six mtres du sol1 ou suspendues l'extrmit des branches comme les nids de certains oiseaux d',amrique4 ,les trous1 les terriers des rives s'emplissent d'eau ou bien s'effondrent sous la pression du courant2 les animaux1 qui s'enfuient l'aventure1 se noient ou sont dvors par les oiseaux de proie et les btes de la fort2 les cultures de l'homme sont dvastes et couvertes de fange4 ,pour le dur laboureur1 qui a concentr tout son amour sur la semence germant dans le sol et sur la tige verte frmissant au soleil1 l'inondation1 si belle1 si majestueuse aux yeux de l'artiste1 est le spectacle le plus terrible qu'il soit forc de contempler4 ,que sont pourtant ces petites oscillations annuelles1 ces crues et ces baisses de niveau1 compares aux changements qui se sont accomplis pendant la srie des ges8 ,a des milliers de sicles d'intervalle1 les fleuves peuvent devenir des ruisselets1 et les ruisselets se transformer en fleuves2 les cours d'eau croissent et dcroissent1 se gonflent et se desschent1 oscillent incessamment avec les continents et les climats4 ,tout change dans la nature4 ,le model des montagnes et des coteaux1 les sinuosits des valles1 les dentelures du rivage et tous les traits du grand visage de la terre se modifient d'anne en anne4 ,la chaleur tantt s'accrot et tantt diminue2 les pluies tombent torrents pendant un sicle1 puis durant une autre priode sont trs-rares ou manquent presque compltement sur un mme point de la plante4 ,par suite changent aussi les cours d'eau dont la direction et le volume dpendent la fois de toutes les conditions du relief et du climat4 ,quant notre ruisseau1 il fut certainement jadis une large et profonde rivire4 ,la valle1 dont les prairies et les champs occupent aujourd'hui toute la largeur1 tait remplie par les eaux et1 sur les pentes opposes des collines se voient encore d'anciennes berges1 sculptes par le courant4 ,l'espace arien dans lequel les arbres de la rive balancent librement leurs ttes tait occup1 jusqu' vingt et trente mtres du sol1 par une masse liquide norme roulant vers la mer avec une vitesse de dix kilomtres l'heure4 ,c'est l du moins ce que nous ont dit des gologues1 aprs avoir fait remuer le sol par des paysans et regard longtemps dans la plaine et sur le versant du coteau les sables1 les cailloux et les argiles charris autrefois par le courant4 ,la ,seine1 parat-il1 roulait jadis dans ses grandes crues presque autant d'eau que le ,mississipi4 ,eh bien1 notre ruisseau tait puissant comme le ,danube2 il et port des flottes1 s'il et exist cette poque des hommes pour en construire4 ,ainsi1 pour voir l'humble ruisseau tel qu'il tait un autre ge de la plante1 il faut nous transporter par la pense sur quelque grand fleuve de l',amrique du ,sud4 ,combien le spectacle se trouve chang tout coup6 ,je me trouve seul1 oubli1 sur un lot de sable1 au milieu des eaux4 ,en amont1 en aval1 je ne vois plus mme la terre2 la courbe vaporeuse de l'horizon unit la nappe grise du fleuve et la rondeur du ciel4 ,l'une des rives est tellement loigne que je n'en distingue point les sinuosits et que les arbres me paraissent se dresser au-dessus du flot comme une muraille de verdure4 ,l'autre rive est rapproche2 mais la fort empche de voir les ondulations du sol3 l1 point d'chappe entre les troncs qui permette de voir des prairies1 des champs1 des rochers2 les fts presss des arbres1 les branchages entremls1 les lianes et les nappes de feuilles des plantes parasites bornent compltement la vue4 ,la masse de verdure1 uniforme et grandiose1 parat sans limites3 on dirait qu'au-dessous du ciel bleu1 la surface entire de la terre n'offre que des arbres et de l'eau4 ,devant moi1 coule le fleuve rapide1 inexorable3 bien diffrent du ruisseau charmant qui babille et murmure1 il coule vers la mer sans fracas1 presque sans bruit1 mais avec une sorte de fureur2 qu'il rencontre un obstacle1 aussitt ses eaux se contournent en puissants tourbillons o plongent les objets entrans pour reparatre une grande distance au del4 ,des arbres flottants1 des herbes1 emports au fil du courant1 se suivent en longues processions2 parfois un tonnerre se fait entendre1 c'est l'croulement d'un lambeau de fort que les eaux avaient mine4 ,travaillant sans cesse l'oeuvre1 le fleuve dtruit et renouvelle constamment ses rivages1 ses les1 ses bancs de sable2 comme l'ouragan1 comme la tempte1 il est une force de la nature modifiant vue d'oeil l'apparence extrieure de la terre4 ,peut-tre dans l'avenir1 ce cours d'eau1 qui fut un fleuve et qui est maintenant un simple ruisseau1 se desschera-t-il assez pour qu'un passereau mme puisse venir le boire4 ,le changement des rivages continentaux1 l'abaissement graduel des hauteurs qui arrtent les nuages de pluie et de neige1 la marche diffrente que les vents humides suivront dans l'espace1 le partage du bassin actuel en plusieurs valles distinctes1 enfin l'ouverture de canaux souterrains dans lesquels s'engouffreront les eaux peuvent avoir pour rsultat l'asschement des sources et la disparition complte du ruisseau4 ,c'est ainsi que dans les dserts d',afrique et d',arabie1 nombre de fleuves1 autrefois considrables1 ont cess d'exister3 leur lit s'est empli de sable et les indignes ne les connaissent que par des traditions incertaines4 ,ce sont les chrtiens1 disent-ils1 qui ont fait disparatre ces eaux par leurs oprations magiques1 et les valles seront jamais dessches si quelque ncromancien puissant ne rouvre pas les fontaines4 ,parmi ces fleuves maudits du ,sahara il en est dont les valles ont des centaines et des milliers de kilomtres de longueur4 ,l o roulaient autrefois d'normes masses d'eau qui ont creus le sol1 le voyageur dort paisiblement pendant les nuits2 quand il veut tancher sa soif1 il n'a d'autre ressource que de creuser le sable de sa lance pour y chercher une goutte d'eau1 qu'il ne trouve pas toujours4 ,,chapitre ,,xi ,,les ,,rives ,,et ,,les ,,ilots ,il n'est pas besoin de remonter par l'imagination des milliers de sicles en arrire pour voir le ruisseau1 si modeste aujourd'hui1 modifier la forme de ses rivages et dplacer son cours4 ,mme pendant sa priode d'tiage1 alors que ses eaux sont au niveau le plus bas et cheminent lentement entre des touffes d'herbes aquatiques demi dessches1 il ne cesse de travailler changer son lit et renouveler ainsi1 dans la mesure de ses forces1 l'aspect de la nature4 ,si ce n'est aux endroits o l'homme intervient pour rgulariser la pente1 nettoyer le fond et remplacer les rivages de terre friable par des palissades et des digues de pierre1 le ruisseau1 toujours dsireux de changement1 trouve le moyen de dtruire peu peu ses bords pour en reconstruire de nouveaux2 mme l o des murailles l'ont dompt en apparence1 il n'en cherche pas moins faire sa troue3 il ronge la pierre1 descelle sournoisement les assises1 dchausse les fondations1 et tout coup le voil1 devenu libre1 qui recommence vaguer dans les champs4 ,ces incessantes transformations de ses rives1 le ruisseau les accomplit par un double travail3 d'un ct1 il dmolit en emportant grains de sable1 molcules d'argile1 dbris menuiss de rochers1 fragments de racines uses par le flot2 de l'autre ct1 il difie en dposant tous ces restes en une couche qui s'lve peu peu du fond de l'eau4 ,ainsi le courant1 troubl par les alluvions dont il se charge dans ses rosions1 travaille sans cesse se clarifier de nouveau2 ds qu'il se ralentit1 il s'pure4 ,peu de spectacles sont plus gracieux suivre que celui des nuages d'alluvions transports par le flot3 ils cachent le fond de leurs tourbillons pais et jauntres1 mais peu peu ils deviennent plus lgers1 ce ne sont bientt plus que des brumes indistinctes1 puis ils s'vanouissent et l'eau reprend toute sa limpidit4 ,dans les bassins o l'eau tournoie avec lenteur1 l'puration s'accomplit la fois sur le fond et la surface4 ,les dbris de limon1 les feuilles1 les racines1 les branches1 imprgnes d'eau et tout alourdies1 tombent et se dposent en bancs de vase4 ,a la superficie1 les graines des arbres1 le pollen des plantes1 les substances organiques en dcomposition s'amassent en une couche gristre1 que grossissent incessamment les flocons d'cume arrivant en les1 en lots1 en archipels pars4 ,autour de cette couche1 assez paisse pour cacher l'eau profonde1 s'tend une pellicule transparente d'une excessive minceur1 forme par des matires huileuses d'origine animale ou vgtale4 ,sous le reflet de la lumire1 cette pellicule brille de toutes les nuances de l'arc-en-ciel2 elle flotte sur l'eau comme un lger voile d'or1 de pourpre1 d'azur1 et pourtant ce n'est pour ainsi dire qu'un rien visible1 car les physiciens qui en ont mesur l'paisseur l'valuent peine quelques millionimes de millimtre4 ,parfois un soudain bouillonnement rompt cette couche irise1 et de petites nappes d'eau pure se dessinent en noir comme des lacs sur le fond color4 ,quant aux strates d'cume1 les unes se plissent le long du rivage1 les autres se reploient sur elles-mmes sous l'impulsion du flot tournoyant1 se recourbent en demi-cercles1 en spirales1 en ondulations bizarres4 ,par ses plis et replis d'cume1 par ses couleurs diverses1 ses taches1 ses mouchetures1 la surface du bassin ressemble une couche de marbre poli1 et1 d'ailleurs1 nul doute que les couleurs et les dessins si lgants des marbres et d'autres roches somptueusement nuances1 ne soient dus1 comme les sinuosits de l'cume1 aux lents mouvements des eaux dposant leurs alluvions4 ,tous ces dbris1 aussi lgers qu'ils soient1 contribuent exhausser le fond1 et tt ou tard1 aprs des annes ou des sicles1 ils mergent de nouveau1 et rgnrant le terrain1 se couvrent de vgtation4 ,ce travail se fait lentement1 mais il ne s'en fait pas moins1 et chaque anne1 chaque jour1 la forme du lit se trouve change par ces dpts continus4 ,partout o un obstacle retarde la force du courant1 le flot ralenti cesse de pousser en avant les grains de sable du fond1 et laisse tomber les molcules d'argile qu'il tenait suspendues4 ,qu'une pierre boule1 qu'un arbre chou1 qu'un paquet de roseaux trouble la rgularit du lit1 aussitt la partie tranquille du ruisseau situe en aval dposera un petit banc de sable au-devant de cette digue1 qui plus tard peut-tre se transformera en lot4 ,sur toutes les pointes basses o l'eau glisse et se trane avec effort1 les dpts s'accumulent1 les joncs prennent naissance et les rives exhausses des petites pninsules gagnent incessamment sur la nappe du ruisseau4 ,clarifi sans relche par les asprits du fond et de ses bords1 le courant qu'avaient troubl en amont des eaux de pluie ou des panchements de boue reprendrait bien vite sa puret complte si dans sa marche serpentine il ne dmolissait pas d'un ct autant qu'il reconstruit de l'autre4 ,il s'attarde et se purifie sur les longues pointes sablonneuses1 mais il se prcipite de tout son lan contre les hautes berges et les sape la base pour se charger de nouveaux matriaux4 ,de courbe en courbe et de rive en rive1 il alterne dans sa besogne4 ,il rend droite ce qu'il a pris gauche3 le rhythme des mandres se complte par celui du travail4 ,dans les prairies qui ne sont protges ni par une digue ni par une range d'arbres contre les efforts du ruisseau1 les berges friables sont facilement dmolies4 ,l'eau qui vient les frapper les creuse en dessous2 mais pendant quelque temps1 les racines entremles du gazon retiennent la couche suprieure surplombant en corniche au-dessus de l'abme4 ,c'tait notre grande joie1 nous tous1 gamins du village1 de courir adroitement le long de cette bordure tremblante1 de la faire s'crouler d'un coup de pied par normes fragments et de nous enfuir assez tt pour ne pas tre entrans dans sa chute4 ,c'taient de grands cris de joie lorsqu'une lourde masse de terre se dtachait avec bruit et troublait au loin le courant2 mais plus d'une fois aussi la srie de nos exploits se termina par un plongeon imprvu et le malheureux naufrag1 soudain calm dans sa folle joie1 s'en allait tout penaud dans la cabane d'un paysan pour y faire scher ses habits un feu de sarments improvis4 ,aprs les falaises de roche dure1 les rives qui rsistent le mieux la force du courant sont celles que dfend une puissante range d'arbres4 ,aunes1 vergnes ou peupliers1 ils servent pendant longtemps de remparts contre les invasions de l'eau4 ,leurs racines1 enfonces profondment dans la berge1 sont comme autant de pilotis1 tandis que les radicelles s'agitant comme d'tranges chevelures et se dployant en longs faisceaux du rose le plus tendre1 plongent au fond du lit et par leurs milliers de fibres1 s'talent en vritables nattes4 ,lors des crues1 quand la masse du courant a dissous et enlev une partie de la terre qui entourait ces bouquets de petites racines1 celles-ci n'en retardent pas moins la vitesse de l'eau1 elles arrtent les molcules de limon1 les forcent se dposer dans leurs interstices et remplacent par une couche de vase le rivage prcdent4 ,ainsi protges1 les berges que menace la violence du flot se maintiennent longtemps et mme pendant des sicles2 dpourvues de vgtation1 elles changeraient constamment4 ,nanmoins1 le temps fait toujours son oeuvre4 ,par suite d'un boulis ou des travaux souterrains de quelque animal1 la rive finit par prsenter un point faible auquel le courant s'attaque pour tourner les palissades naturelles qui l'arrtent4 ,les racines des arbres sont dchausses1 le vide se fait au-dessous1 et par suite le tronc1 priv d'un point d'appui1 se penche vers le ruisseau4 ,mais alors1 c'est l'arbre lui-mme qui1 par sa masse et le poids de son branchage1 travaille sa propre ruine4 ,les longues racines qui rampent sous le sol de la prairie doivent rsister un effort de plus en plus grand2 elles cdent sur un point1 puis sur un autre1 et l'arbre s'abaisse d'autant plus4 ,des lzardes s'ouvrent dans le sol travaill par la tension croissante des cbles souterrains qui retiennent le gant2 l'eau de pluie s'introduit dans ces fissures et les largit2 autour du tronc se creuse une dpression circulaire qui facilite encore le dchaussement des matresses racines4 ,en un jour de tempte ou d'inondation1 leur rsistance finit par tre vaincue3 les attaches se brisent1 le colosse s'croule avec fracas1 en branchant les arbres de la rive oppose sur lesquels il s'abat2 lui-mme1 rompant quelques-uns de ses rameaux suprieurs1 en enfonce profondment les tronons dans le sol branl4 ,il est devenu maintenant un gracieux pont rustique sur lequel on peut s'aventurer sans crainte4 ,il est vrai que l'accs en est assez difficile4 ,d'un ct1 l'entre du pont est dfendue par l'norme ventail des racines arraches et par l'amas de terre et de cailloux qui en remplissent les intervalles2 de l'autre1 les branches entremles et les clats de bois obstruent le passage4 ,dans une contre vierge1 o l'homme laisse1 sans y intervenir1 s'accomplir en leur temps les phnomnes de la nature1 l'arbre resterait ainsi couch en travers du ruisseau pendant des annes jusqu' ce que l'eau changet de cours1 ou que le tronc1 perc par les insectes1 s'croult en poussire4 ,en nos pays civiliss1 c'est le cultivateur qui dpce les racines coups de hache1 qui enlve le ft de l'arbre et dbarrasse le sol de ses dbris4 ,bientt1 tout le bois qui peut se vendre en beaux cus ou s'utiliser dans le foyer est emport3 il ne reste plus que des fragments de racines souterraines2 toutefois l'eau1 changeant de cours1 finira tt ou tard par entraner la terre qui les entoure et par les laisser isoles dans le lit du ruisseau4 ,depuis de longues annes dj1 les branches de l'arbre ont t dtailles en fagots et le tronc dbit en planches1 mais on voit jaillir du milieu de l'eau les tronons de quelques anciennes racines pareilles une range de pieux4 ,la bonne nature a cach sous une gracieuse enveloppe verte les dchirures du bois3 sur ce vieux dbris spongieux une fort de mousses prospre comme un bosquet de palmiers sur une le de l'ocan4 ,tel fragment de souche se revt1 la place de son corce1 de tout un monde de plantes gaies et verdoyantes4 ,illustration3 ,,la ,,passerelle4 7,,page #agf47 ,avant que la hache avide du bcheron ait dtaill en poutrelles1 en pieux et en copeaux l'arbre renvers1 nous avons encore bien des jours heureux pendant lesquels nous pouvons nous hasarder sur la gracieuse passerelle1 toute festonne de guirlandes de lierre trempant dans le courant4 ,la traverse n'offre point de pril1 car le tronc est large et l'on pourrait au besoin y ramper en s'aidant de ses mains2 mais on prfre passer d'une rive l'autre en se tenant debout et en se servant de ses bras comme d'un balancier4 ,c'est une joie de changer ainsi de rivage son gr1 de s'asseoir tantt l'ombre des vergnes1 tantt au pied des saules1 d'aller de la prairie dj fauche et pleine de la senteur des foins la pelouse encore toute diapre de ses fleurs4 ,et puis on se revoit par l'imagination aux premiers sicles de l'humanit naissante1 alors que le sauvage1 trop inhabile pour construire lui-mme des ponts sur les ruisseaux1 se servait comme nous de ceux que lui fournissait la bonne nature4 ,le voyage arien au-dessus de l'eau que l'on voit s'enfuir rapidement sous ses pieds n'est pas moins agrable lorsque l'arbre renvers rejoint l'une des rives un lot du ruisseau4 ,les conventions de la vie ont russi faire de la plupart d'entre nous des tres guinds et bizarres1 humilis de se sentir heureux d'un rien2 aussi faut-il nous reporter aux jours nafs de notre enfance pour comprendre la joie que nous donnait cette excursion de quelques pas sur une petite motte de terre entoure d'eau4 ,l1 nous prenions des allures de ,robinson3 les saules naissant dans la vase autour du banc de sable taient notre fort2 les touffes de gazon taient pour nous des prairies2 nous avions aussi des montagnes1 petites dunes amasses par le vent au centre de l'lot1 et c'est l que nous btissions nos palais avec des branchilles tombes et que nous creusions des souterrains dans le sable4 ,les deux bras du ruisseau nous semblaient de larges dtroits4 ,pour tre plus srs de notre isolement dans l'immensit des eaux1 nous leur avions mme donn le nom d'ocans3 l'un tait pour nous le ,pacifique et l'autre l',atlantique4 ,une pierre isole que venait battre le courant se nommait la blanche ,albion1 et plus loin1 une chevelure de limon arrte par le sable tait la verte rin4 ,il est vrai que par del les les et les mers1 travers le feuillage des vergnes1 nous apercevions sur la colline le toit rouge de la maison paternelle2 mais enchants au fond de la savoir si prs1 nous faisions semblant de ne point nous en douter3 nous l'avions laisse de l'autre ct du globe4 ,frquemment1 le tronc d'arbre dtach de la rive reste pench au-dessus du courant et son branchage ploy n'effleure pas encore les hautes herbes de la rive oppose4 ,cet arbre demi tomb est aussi une sorte d'le o l'on peut s'aventurer sans crainte4 ,par suite de l'affaissement des terres1 la base du tronc se trouve plonge dans l'eau et ceinte de roseaux flottants4 ,d'un bond1 il est facile de sauter sur cette le tremblante1 puis1 en tendant les bras pour maintenir son quilibre1 on monte avec prcaution et petits pas sur l'arbre1 qui s'incline et se relve comme un tre vivant4 ,prcisment au-dessus de l'endroit o le ruisseau est le plus profond et o l'eau fuit sous le regard avec le plus de rapidit1 les grandes branches se sparent du tronc et se subdivisant elles-mmes en rameaux recourbs par le poids de leurs feuilles4 ,que de fois1 dj devenu jeune homme et cherchant la solitude1 je me suis assis sur le sige que m'offrait l'cartement des branches et me suis pench au-dessus du flot en laissant mes jambes se balancer dans le vide6 ,l1 je pouvais mon aise trouver la joie de vivre ou m'abandonner en paix la tristesse4 ,du haut du belvdre branlant1 je suivais des yeux le fil de l'eau1 les petits remous du courant1 les les et les lots d'cume1 tantt isols1 tantt groups en archipels1 les feuilles tournoyantes1 les longues tranes d'herbes1 les pauvres insectes submergs et se dbattant en vain contre l'inexorable flot4 ,de temps en temps1 mon regard entran lui-mme la drive comme tous ces objets flottants se reportait plus haut pour se laisser entraner encore avec une nouvelle procession de roseaux et de flocons d'cume4 ,joyeux ou mlancolique1 je me laissais fasciner ainsi par le courant1 symbole de ces flots qui nous roulent tous vers la mort1 puis1 en me dgageant avec peine de l'attraction de l'eau1 j'levais mes yeux vers les arbres feuillus tout frmissants de vie1 vers les riches pturages et vers les montagnes sereines rayonnant au soleil4 ,,chapitre ,,xii ,,la ,,promenade ,dj si charmant et si vari pour le ,robinson tendu sur son lot ou perch sur un tronc d'arbre1 l'aspect du ruisseau est bien plus gracieux encore pour le promeneur qui suit le rivage de mandre en mandre1 cheminant tantt sur les rochers enguirlands de ronces1 tantt dans l'herbe paisse des prairies1 ou bien sous l'ombre mobile des rameaux agits4 ,tous cependant ne savent pas jouir de cette beaut des eaux courantes4 ,le malheureux qui se promne par fainantise et pour tuer ses heures qu'il n'a pas la force d'employer1 voit partout des objets d'ennui1 mme dans la cascade et le remous1 dans les tourbillons d'cume et les herbes serpentines du fond4 ,pour savourer tout ce qu'offre de dlicieux une promenade le long du ruisseau1 il faut que le droit la flnerie ait t conquis par le travail1 il faut que l'esprit fatigu ait besoin de reprendre son ressort la vue de la nature4 ,le labeur est indispensable qui veut jouir du repos1 de mme que le loisir journalier est ncessaire chaque travailleur pour renouveler ses forces4 ,la socit ne cessera de souffrir1 elle sera toujours dans un tat d'quilibre instable1 aussi longtemps que les hommes1 vous en si grand nombre la misre1 n'auront pas tous1 aprs la tche quotidienne1 une priode de rpit pour rgnrer leur vigueur et se maintenir ainsi dans leur dignit d'tres libres et pensants4 ,ah6 baguenauder sur le bord de l'eau1 quel repos agrable et quel puissant moyen pour ne pas retomber au niveau de la brute6 ,depuis que j'ai lu1 je ne sais o1 dans la prose d'un grave auteur latin1 que ,scipion le jeune et son ami ,loelius aimaient muser sur le bord de l'eau1 je me sens port de sympathie pour eux4 ,il est vrai que ,scipion tait un homme de guerre1 il a fait tuer et tu lui-mme bien des honntes gens qui dfendaient leur patrie contre l'envahissante ,rome1 il a fait brler et saccager bien des villes2 mais en dpit de ces crimes1 qui sont ceux de tous les chasseurs d'hommes1 ce n'tait point un conqurant vulgaire3 au lieu de mettre son orgueil passer dans une attitude majestueuse devant ses concitoyens1 il ne craignait pas de s'amuser comme un enfant des faubourgs1 il jetait des btons dans le courant et d'un tour de bras faisait glisser les pierres plates en longs ricochets sur le fleuve4 ,les graves historiens n'ont pas l'habitude de rappeler ce titre de gloire du grand guerrier1 mais c'est l certainement ce qui le recommande le mieux la bienveillance de la postrit4 ,toutefois il n'est pas ncessaire d'aller chercher des exemples dans l'antiquit romaine pour qu'il nous soit permis de savourer navement les jouissances de la nature4 ,inutile de compulser des bouquins poudreux pour nous convaincre qu'il est doux et bon de suivre le bord des ruisseaux et d'en contempler l'aspect changeant4 ,toutes ces images gracieuses que nous offrent les chutes1 les rides entre-croises1 les broderies d'cume nous reposent promptement des ennuis du mtier ou des lassitudes du travail2 elles nous relvent l'esprit1 mme quand le regard fatigu vague au hasard sur les eaux sans s'arrter aucun objet prcis4 ,d'ailleurs1 la vue du ruisseau nous restaure et nous renouvelle d'autant mieux que le spectacle lui-mme se modifie de saison en saison1 de mois en mois1 de jour en jour4 ,grce au paysage qui change autour de nous1 nos ides rajeunissent aussi2 la vie ambiante qui nous pntre nous empche de nous momifier avant le temps4 ,mme dans la saison o la nature est le plus avare de ses richesses1 le ruisseau nous charme par une physionomie nouvelle4 ,pendant les grands froids1 ceux d'entre nous qui ne sont pas trop frileux peuvent assister la lutte charmante que se livre la glace envahissante et l'eau reste mobile4 ,de chaque petit caillou1 de chaque racine avance1 une aiguille de cristal1 puis une deuxime1 une troisime et d'autres encore s'allongent la surface de l'eau1 et de toutes ces lames rayonnent droite et gauche mille flches transparentes3 un rseau de glace1 form d'innombrables lamelles1 se tisse sur la nappe frmissante4 ,bientt une sorte de collerette gracieusement dcoupe oscille autour de toutes les pointes de la berge1 de tous les bouquets de joncs1 de toutes les rondeurs des souches qui baignent dans le flot1 et chacune de ces franges de glace prend tour tour le ton mat du verre dpoli et l'clat du diamant1 suivant le mouvement des vaguelettes qui l'agitent et la font reposer tantt sur un coussin d'air1 tantt sur la masse mme de l'eau4 ,gagnant peu peu vers le large1 la simple collerette de cristal s'agrandit1 et recouvre une grande distance du bord la partie tranquille du ruisseau4 ,seulement un troit chemin1 o passe le courant le plus rapide1 reste ouverte entre les minces lames par lesquelles se terminent les pellicules glaces4 ,sur les parois des rochers qui bordent les cascades1 les gouttelettes brises s'talent en couches de verglas1 et l'eau qui s'panche lentement des fissures du roc se durcit en longs pendentifs transparents1 plus beaux que les stalactites des cavernes4 ,enfin1 si la temprature continue de baisser1 le ruisseau s'arrte de l'un l'autre bord2 parfois mme1 il se congle jusqu'au fond3 il s'est chang en une chausse d'un marbre verdtre1 mouchet de blanc par les bulles d'air enfermes4 ,les cascades devenues immobiles sont remplaces par une masse solide1 semblable de loin un rideau de soie dont les plis ont cess de flotter4 ,mais sous nos climats temprs1 il est rare que les hivers soient assez froids pour congeler ainsi les ruisseaux et les transformer en pierre2 il est mme des annes pendant lesquelles on ne voit la surface de l'eau que de simples aiguilles de glace4 ,dans les hivers ordinaires1 les couches solides ne se rejoignent pas d'un bord l'autre1 et ds la moindre hausse du thermomtre elles se brisent sous l'effort du courant1 s'miettent en entre-choquant leurs fragments rompus et se fondent dans le flot qui les roule4 ,la glace ne joue donc qu'un faible rle dans l'histoire hivernale du ruisseau de nos contres2 la vritable physionomie du cours d'eau lui vient alors de la neige qui recouvre les campagnes de la plaine4 ,l'effet de neige est remarquable surtout pendant les journes sans rayons1 alors que le bleu du ciel est entirement voil par les vapeurs et devient mme presque noirtre par son contraste avec la surface de la terre clatante4 ,le ruisseau a la couleur d'un gris de fer2 les herbes du fond ondulent tristement2 l'eau1 si gaie1 si doucement gazouillante pendant la saison des fleurs et des fruits1 a quelque chose de dolent dans son cours4 ,quelques vieilles souches situes prs du bord portent toutes leur turban de neige4 ,sur les berges1 les touffes d'herbe jaillissent d'un fourreau de flocons blancs1 si ce n'est immdiatement au bord de l'eau1 o l'humidit qui suinte d'en bas a fait et l s'crouler de petites avalanches4 ,des arbustes1 les uns dj secs depuis l'automne1 les autres encore verts1 se balancent faiblement au-dessus du mol dredon qui les entoure et du bout de leurs rameaux y tracent des courbes concentriques4 ,un sapin solitaire retient la neige sur ses rameaux tals1 grands ventails horizontaux1 blancs la surface1 verts en dessous4 ,les autres arbres l'corce rugueuse qui dressent leurs troncs sur la rive ne sont blancs de neige que du ct tourn vers le vent2 le reste de leur ft garde encore la couleur jaune ou brune1 et leurs branches sont parsemes de quelques flocons peine4 ,plus beaux peut-tre qu'au printemps parce que leur fine ramure n'est pas voile par la multitude des feuilles1 ces arbres tout entiers se profilent dans le ciel avec leurs branches et leurs branchilles nuances d'un violet dlicat1 et ces ramifications innombrables semblent d'autant plus lgantes que le reste de la nature est enseveli sous la couche monotone des neiges4 ,dans la plaine1 les champs sont partout recouverts du tapis uniforme3 on n'aperoit de verdure que sur les rares prairies encore mouilles de l'eau des irrigations4 ,au loin1 sur les hautes collines1 les arbres presss de la fort laissent entrevoir travers le fouillis de leurs branches1 dj rouges de boutons et de sve1 quelque chose de doux l'oeil1 comme le duvet d'un oiseau3 c'est la neige tamise qui saupoudre les broussailles et les fougres du sous-bois4 ,tt ou tard1 vers la fin de l'hiver1 de petites fleurs percent la neige et se montrent nous1 modestes et timides1 comme la douce promesse d'un prochain renouveau4 ,c'est qu'il vient en effet2 la neige se fond sous l'air attidi et se filtre dans le sol1 ou bien1 mle la boue1 s'coule dans le ruisseau par toutes les fosses et les rigoles2 la vgtation1 arrte pendant les froidures1 reprend son lan4 ,tout semble renatre4 ,un souffle venu du midi a renouvel la vie de l'arbre1 celle du ruisseau et la ntre elle-mme4 ,le ple hiver s'est enfui vers le nord1 poursuivi dans l'espace par les rayons joyeux1 et de l'homme l'insecte1 du brin d'herbe la goutte d'eau1 nous nous rjouissons tous de cette chaleur et de cette lumire que nous verse le soleil du printemps4 ,les bourgeons1 si bien calfeutrs pendant l'hiver1 si mollement entours de laine1 si solidement envelopps d'cailles gommes1 entr'ouvrent avec bonheur leur prison et dardent dans l'air libre leurs folioles vertes2 les oiseaux s'lancent en chantant du nid que la feuille commence voiler dj2 des moucherons1 des libellules1 sortis de leurs larves1 tourbillonnent gaiement au soleil1 et le long de l'eau1 qui rit et scintille1 s'panouissent les fleurs jaunes des renoncules et des jacinthes2 mme les ruines croulantes1 toutes revtues de girofles fleuries1 semblent rajeunies1 comme si le printemps1 non moins que l'hiver1 ne travaillait pas les dmolir4 ,c'est avec ravissement que nous contemplons la beaut du ciel1 de la verdure et de l'eau courante4 ,dans ce renouveau de l'anne1 nous nous sentons comme transports vers la jeunesse du monde1 la naissance de l'humanit4 ,malgr le poids des sicles couls1 nous nous sentons aussi jeunes que les premiers mortels s'veillant l'existence sur le sein de la mre bienfaisante2 nous sommes mme plus jeunes qu'eux1 puisque nous avons pleinement conscience de notre vie4 ,la terre est aussi belle que le jour o elle nourrissait les ,centaures1 et nous1 de plus que ces monstres1 nous avons un coeur d'homme dans la poitrine4 ,ce qui nous enchante surtout1 c'est le jeu de la lumire qui pntre dans les profondeurs de l'eau et nous y montre de si charmants spectacles incessamment modifis par les rides et les ondulations de la surface4 ,en nous penchant au-dessus du courant o l'ombre des arbres se tord en spirales et se ddouble en courbes serpentines1 nous apercevons le fond avec ses cailloux qui semblent frmir1 son sable qui frtille et ses herbes ondoyantes4 ,des branchilles1 des feuilles se suivent sur la nappe rayonnante de l'eau1 et leurs ombres1 dformes par la rfraction1 glissent au-dessus du sable et des plantes couches1 dont les racines et les tiges brillent comme des fils d'argent4 ,quels que soient les contours de l'objet flottant1 ils apparaissent toujours fortement modifis par la lumire3 la feuille1 dploye en coeur ou prolonge en fer de lance1 prend sur le fond l'aspect d'un disque ou d'un ovale2 la paille ou le jonc devient une range de petits cercles pareille un collier dnou2 l'araigne d'eau1 patineur insubmersible qui remonte le courant par des lans soudains1 est reprsent sur le lit de sable ou de vase par cinq rondelles1 dont l'une1 la plus petite1 figure les deux pattes de devant1 tandis que les quatre autres1 groupes deux par deux1 se rapprochent ou s'loignent suivant les mouvements de l'animal4 ,autour de chaque disque noir ou gristre un cercle de lumire s'arrondit comme un cercle d'or pur3 ombres et rayons1 changs ainsi par le milieu qu'ils traversent1 se suivent sur le fond et en varient incessamment l'aspect4 ,le ruissellement de la lumire1 dj si charmant sur les pierres nues qui pavent le lit du ruisseau1 l'est bien davantage encore l o le fond est cach par la multitude des plantes aquatiques4 ,les roches1 recouvertes par l'eau1 sont tapisses de mousses d'un vert sombre aux reflets d'argent2 les algues dlicates qui forment le limon sont souleves en pyramides par les bulles d'air qui se dgagent des sables et qui1 semblables des ballons envelopps d'immenses cordages1 brillent comme des perles sous le rseau frmissant des fibres soyeuses4 ,des faisceaux d'herbes1 dploys en longues chevelures1 ondulent en courbes serpentines sous l'effort du courant3 avec le flot rapide1 elles frtillent d'impatience2 avec les nappes d'eau presque immobiles1 elles se droulent majestueusement2 mais1 lentes ou presses dans leurs ondulations1 elles fuient sous le regard cause de leurs nuances varies1 changeant incessamment de la blancheur mate au vert fonc4 ,ailleurs1 des feuilles1 ovales1 lancoles1 triangulaires1 s'lvent en multitudes au-dessus d'un fouillis de plantes si bien entremles qu'elles semblent jaillir d'une mme racine1 et qu'une seule ride du ruisseau les agite toutes la fois4 ,dans une anse1 au fond de laquelle les remous ont dpos une couche de vase1 les nnufars talent leurs larges disques1 o l'eau scintille en perles1 et leurs belles fleurs blanches qui1 pour nos anctres les gyptiens et les ,indous1 taient le symbole mme de la vie4 ,plus loin1 des joncs poussent en rangs presss au milieu du ruisseau sur un banc qui se transformera tt ou tard en lot3 les tiges inclines vibrent sous la pression du courant comme par des mouvements convulsifs1 et chacune d'elles s'entoure de vaguelettes o la lumire et l'ombre s'entre-croisent en un rseau sans cesse agit4 ,mme certains arbres du bord contribuent la richesse de la vgtation aquatique par d'innombrables radicelles flottantes qui se dploient sur les racines en longues nattes roses4 ,au milieu de ce monde des plantes frmit le monde sans fin des animaux4 ,des poissons1 gris1 bleutres1 rouges ou blancs1 glissent comme des clairs dans l'eau pure1 ou passent sous les guirlandes des forts aquatiques comme sous des arcades triomphales4 ,la vie est partout1 sur le fond o des formes bizarres et indistinctes s'agitent dans le sable et la vase1 au milieu du fourr des plantes frissonnant toujours des secousses que leur imprime une population cache1 la surface o tournoient les gyrins1 o s'lancent les patineurs1 parmi les joncs o brille l'aile diapre des libellules1 sous les arbustes de la rive o resplendit comme un saphir le plumage du martin-pcheur4 ,a qui donc est ce ruisseau dont nous nous disons les propritaires1 comme si nous tions seuls en jouir8 ,n'appartient-il pas aussi bien1 et mieux encore tous les tres qui le peuplent et qui en tirent leur substance et leur vie8 ,il est aux poissons et aux nnufars1 aux moucherons qui volent en tourbillons au-dessus des remous1 aux grands arbres que l'eau et les alluvions du ruisseau gonflent de sve4 ,entre tous ces tres1 qui cherchent se faire la plus large part1 svit une guerre implacable2 chacun1 dans sa lutte pour l'existence1 vit aux dpens de ses voisins4 ,quant moi1 je voudrais bien faire avec tous bon mnage1 je tche de respecter la fleur et l'insecte1 et pourtant que de massacres je fais sans m'en apercevoir6 ,je dtruis des mondes d'infiniment petits lorsque j'tends sur l'herbe ma lourde masse2 je ravage des forts1 j'opre des cataclysmes dans l'histoire d'une peuplade imperceptible lorsque je grimpe sur un arbre pour balancer mes jambes au-dessus du ruisseau4 ,barbare1 que d'atrocits j'ai commises1 sans le vouloir1 lorsque1 dans mon jeune ge1 je faisais l'cole buissonnire1 et m'installais dans le tronc caverneux des saules pour y lire mon aise quelque roman ou pour y dclamer des vers d'une voix retentissante6 ,,chapitre ,,xiii ,,le ,,bain ,quand on aime bien le ruisseau1 on ne se contente pas de le regarder1 de l'tudier1 de cheminer sur ses bords1 on fait aussi connaissance plus intime avec lui en plongeant dans son eau4 ,on redevient triton comme l'taient nos anctres4 ,mais ce n'est pas chose toujours facile1 et durant l'hiver1 quand le vent froid siffle dans les rameaux1 quand la neige couvre le sol ou que des lamelles de cristal se forment la surface de l'eau1 peu nombreux sont les gens de courage qui se hasardent prendre leurs bats dans l'eau glace4 ,le contact de l'onde ruisselante donne1 il est vrai1 de la force ceux qui ne craignent pas de s'y plonger2 toutefois1 avant d'tre accomplie1 la crmonie du bain peut nous sembler singulirement redoutable4 ,il faut nous dshabiller la hte derrire un tronc pour tre l'abri du vent qui siffle2 il faut tcher d'oublier le froid en nous tourdissant par la rapidit des gestes2 mais en vain1 l'air nous saisit et nous rappelle la dure ralit4 ,a nos pieds1 l'eau coule sombre1 rapide2 d'avance nous sentons qu'elle est glace2 le souffle qui la ride nous fait frissonner aussi4 ,pour avoir moins souffrir des violentes caresses du flot1 il nous faudrait agir avec dcision et nous lancer brusquement dans le ruisseau2 pourtant nous hsitons1 et deux ou trois fois nous prenons notre lan avant de bondir pour le dernier saut4 ,enfin1 nous avons triomph de nos puriles terreurs1 nous dcrivons notre courbe au-dessous du courant et nous sentons l'air siffler nos oreilles2 l'eau1 qui s'ouvre sous nos ttes1 mugit autour de nous3 nous sommes comme perdus dans un abme grondant qui se referme4 ,toutefois1 en un clin d'oeil1 chacun de nous a repouss du pied le fond du lit et revient la surface2 mais1 pour ma part1 je ne cesse de me dbattre contre l'treinte glaciale de l'eau dans laquelle je suis plong3 je nage en dsespr comme pour chapper au courant qui me poursuit2 une fois encore1 pour l'acquit de ma conscience1 je me submerge en entier2 puis1 satisfait d'avoir accompli mon devoir1 je me prcipite vers la berge1 que j'escalade la hte1 j'essuie mon corps rougi par le froid1 et je me glisse rapidement dans mes habits encore chauds4 ,a mon agitation inquite succde la tranquillit d'me3 au prix d'une souffrance de quelques instants1 je suis devenu plus fort1 plus dispos1 plus heureux1 et je promne un regard fier sur ce courant rapide et noir1 qu'une minute auparavant je voyais avec une sorte de terreur4 ,bien plus agrable1 je l'avoue1 est le bain froid lorsqu'on le prend en plein t dans une vasque profonde du torrent o coulent les premires eaux du ruisseau1 dans la gorge des montagnes4 ,le flot1 qui parat glacial1 mme au simple regard1 est de la neige peine fondue qui ne s'est point encore adoucie en absorbant de l'air en abondance2 elle garde toute sa crudit premire1 et sa couleur d'un bleu dur a je ne sais quoi d'hostile4 ,d'avance on frmit2 toutefois1 ce n'est pas seulement de frayeur1 c'est aussi de dsir1 et tout anim par la marche et la fatigue de l'ascension1 on se jette avec volupt dans l'eau glace4 ,les roches1 les sables du fond brillent en jaune ple travers l'paisse couche liquide2 mais en quelques brasses1 on se trouve dj au-dessus de l'abme2 l'eau transparente ressemble de l'air condens1 et cependant on ne voit plus de fond2 on se croirait suspendu dans le vide et l'on nage avec prcaution comme si tout coup on devait s'engouffrer4 ,puis le froid vous saisit1 vous treint de plus en plus et d'un lan vous allez rejoindre la rive pour rappeler en vous la chaleur de la vie et jouir de votre vigueur accrue4 ,o lacs aims des ,pyrnes et des ,alpes1 ,sculjo1 ,doredom1 ,lauzannier1 je vous revois toujours1 par la mmoire1 tels que je vous ai vus1 alors qu'avec des amis1 je glissais rapidement votre surface4 ,je vois les blocs de granit entasss sur le bord1 la fort de sapins qui se reflte dans l'eau ride1 les escarpements1 les hautes terrasses de pturages1 et plus loin les glaciers sourcilleux d'o s'lance la courbe ondoyante de la cascade6 ,je vous vois aussi1 belles sources des grands fleuves1 qui allez vous perdre dans la mer des centaines de lieues de votre origine4 ,que je ferme seulement les yeux et ma pense se reporte aussitt vers un joyeux torrent1 la ,vsubie1 la ,gordolasque1 la bruyante ,embalire ou vers tel autre gave de la libre montagne6 ,au printemps1 le ruisseau de la plaine ne donne plus cette forte volupt de ragir contre le froid glacial de l'eau1 et les plongeons n'ont plus rien qui puisse pouvanter4 ,la tideur naissante de l'air s'est communique la masse liquide et la pntre4 ,tous1 jusqu'aux enfants1 peuvent rester alors baguenauder dans l'eau frache4 ,les gamins assis sur leurs bancs d'cole lvent souvent les yeux de leurs livres d'tude et regardent avec avidit du ct du sentier qui descend vers le ruisseau4 ,puis1 quand ils sont libres enfin1 comme ils s'lancent avec joie vers l'endroit profond dans lequel ils vont s'battre6 ,en quelques secondes les voil dlivrs de ceintures et de blouses2 chacun d'eux est devenu un ,neptune1 branleur de flots2 et de toutes ses forces il travaille soulever des vagues1 les changer en masses d'cume1 produire des temptes et des ras de mare en miniature dans le petit fleuve1 qui pour une heure est devenu son domaine4 ,c'est en t1 pendant les tides journes o l'air est immobile1 qu'il est agrable de se faire triton4 ,d'ailleurs1 il n'est pas indispensable d'avoir douze ou quinze ans pour s'battre avec bonheur dans l'eau comme dans son lment2 chacun de nous1 si les conventions et les faussets de la vie ne l'ont pas entirement corrompu1 peut retrouver les joies de sa jeunesse en laissant ses habits sur la berge4 ,quant moi1 je l'avoue1 je suis encore enfant quand je m'lance dans le ruisseau bien-aim4 ,aprs avoir satisfait mon premier enthousiasme en traversant diverses reprises les bassins profonds o tournoient les eaux1 puis en essayant de remonter les rapides et en soulevant autour de moi tout un chaos de vagues entre-choques1 je me repose et me laisse aller tranquillement au bonheur de vivre dans cette eau douce et caressante4 ,quelle joie de m'asseoir sur une pierre au-dessous de la nappe de la cascatelle1 de sentir les flots ruisseler sur moi comme sur un rocher et de me voir disparatre sous un manteau d'cume6 ,quel plaisir aussi de me laisser entraner par les eaux du rapide jusqu' un cueil o je m'accroche d'une main1 tandis que le reste de mon corps1 soulev par les vagues1 flotte et l sous l'impulsion du courant6 ,ensuite1 je me laisse emporter encore1 et m'en vais chouer comme une pave sur un banc de sable o les cristaux de mica brillent comme des paillettes d'or et d'argent4 ,sous la pression de mon corps1 le banc se creuse1 les grains de silice1 les petits cailloux se dplacent2 des courants partiels1 de faibles remous tourbillonnent autour de moi comme autour d'un lot2 nonchalamment accoud1 j'assiste au gracieux spectacle que m'offrent1 au-dessous de la mince couche liquide1 les transformations du banc de sable1 rong d'un ct par le courant et grandissant de l'autre par un apport incessant d'alluvions4 ,parfois aussi le fond sur lequel le flot m'entrane est revtu d'une fort d'herbes vertes1 oscillant en molles sinuosits2 elles me caressent1 elles m'enlacent et me font un lit charmant4 ,est-ce l'eau1 est-ce la chevelure onduleuse des plantes qui me soulve ainsi et me fait flotter la surface du ruisseau8 ,je ne sais1 du reste ma pense se perd dans une sorte de rve2 il me semble mme que je suis devenu partie du milieu qui m'entoure2 je me sens un avec les herbes flottantes1 avec le sable cheminant sur le fond1 avec le courant qui fait osciller mon corps2 je regarde avec une sorte d'tonnement les arbres qui se penchent au-dessus du ruisseau1 les troues de ciel bleu qui se montrent travers le branchage1 et le profil nettement dessin des montagnes que j'aperois l'horizon lointain4 ,tout ce monde extrieur est-il bien rel8 ,moi aussi1 comme le pcheur de la lgende1 je vois la sirne merveilleuse me faire signe du doigt1 je me sens attir par son regard qui fascine1 et j'entends rsonner l'cho de son chant doux et perfide4 ,ah6 viens1 viens avec moi et nous serons heureux4 ,parfois je suis tent d'envier le jeune homme qui cde l'appel de la sinueuse ondine et dont la chevelure flottante va se mler celle des limons verts4 ,mais je sais qu'en se dbarrassant des amers soucis de la vie1 son existence elle-mme va s'teindre sous les caresses de l'eau pure et les ondulations de l'herbe frmissante4 ,la nature a pour ses amants des sductions dont il faut savoir se dfier comme de la voix des sirnes ou de la beaut de fe ,mlusine4 ,en nous faisant trop aimer la solitude1 elle nous entrane loin du champ de bataille o tout homme de coeur a le devoir de combattre pour la justice et la libert6 ,oui1 la nature est belle1 nous devons en comprendre tout le charme1 mais savoir en jouir avec une joie discrte1 ne jamais nous abandonner ses fatals enchantements4 ,un des grands plaisirs du bain1 plaisir dont on ne se rend point toujours compte1 mais qui n'en est pas moins rel1 c'est qu'on revient temporairement la vie des anctres4 ,sans tre asservis par l'ignorance comme le sauvage1 nous devenons physiquement libres comme lui1 en nous plongeant dans l'eau2 nos membres n'ont plus subir le contact des odieux vtements1 et avec les habits1 nous laissons aussi sur le rivage au moins une partie de nos prjugs de profession ou de mtier2 nous ne sommes plus ni ouvriers1 ni marchands1 ni professeurs1 ni mdecins2 nous oublions pour une heure outils1 livres et instruments et1 revenus l'tat de nature1 nous pourrions tre tents de nous croire encore ces ges de pierre ou de bronze1 pendant lesquels les peuplades barbares dressaient leurs cabanes sur des pilotis au milieu des eaux4 ,pareils aux hommes des anciens jours1 nous sommes libres de toute convention1 notre gravit de commande peut disparatre et faire place la joie bruyante2 nous1 civiliss1 qu'ont vieillis l'tude et l'exprience1 nous nous retrouvons enfants1 comme aux premiers temps de la jeunesse du monde4 ,je me rappellerai toujours avec quel tonnement je vis pour la premire fois une compagnie de soldats s'baudir dans la rivire4 ,encore enfant1 je ne pouvais m'imaginer les militaires autrement que sous leurs habits multicolores1 avec leurs paulettes rouges ou jaunes1 leurs boutons de mtal1 leurs divers ornements de cuir1 de laine et de toile cire2 je ne les comprenais que marchant d'un mme pas1 en colonnes rectangulaires1 tambours en tte et officiers en flanc1 comme s'ils formaient un immense et trange animal pouss en avant par je ne sais quelle aveugle volont4 ,mais1 phnomne bizarre1 l'tre monstrueux1 arriv sur le bord de l'eau1 venait de se fragmenter en groupes pars1 en individus distincts2 vtements rouges et bleus taient jets en tas comme de vulgaires hardes1 et de tous ces uniformes de sergents1 de caporaux1 de simples soldats1 je voyais sortir des hommes qui se prcipitaient dans l'eau avec des cris de joie4 ,plus d'obissance passive1 plus d'abdication de leur propre personne2 les nageurs1 redevenus eux-mmes pour quelques instants1 se dispersaient librement dans le flot3 rien ne les distinguait plus des pkins1 qui s'battaient ct d'eux4 ,malheureusement1 un coup de sifflet se fit entendre1 et le triage s'opra soudain3 tandis que nous restions foltrer dans l'eau1 nos camarades d'un moment s'enfuyaient pour aller reprendre leurs habits rouges et leurs boutons numrots1 et bientt nous les vmes s'loigner marchant en rang et au pas sur la route poudreuse4 ,depuis j'ai vu1 sous d'autres climats que celui de la ,france1 combien l'hostilit diminue tout d'un coup entre des ennemis qui viennent de se dpouiller des vtements sous lesquels ils ont pris l'habitude de se voir et de se har4 ,c'tait prs d'une ville de la cte de ,colombie1 la bouche d'un profond ruisseau1 qu'un troit banc de sable o dferlent incessamment les vagues1 spare de l'ocan4 ,chaque matin1 des centaines d'individus appartenant deux races presque toujours en guerre se rencontraient cette embouchure de ruisseau4 ,d'un ct1 c'taient les descendants plus ou moins mls des ,espagnols1 qui venaient faire leurs ablutions quotidiennes2 de l'autre1 c'taient les ,indiens qui profitaient d'une trve pour se rendre au march de la plage4 ,de rive rive1 on se jetait des regards de haine et des paroles d'insulte1 car on se souvenait des combats et des massacres1 des victimes trangles1 noyes1 ensevelies vivantes2 mais quand les guerriers rouges1 dpouillant leur tunique1 pareille celle des ,hellnes d'autrefois1 apparaissaient dans la beaut resplendissante de leurs formes et s'lanaient dans la rivire pour la traverser en quelques lans1 on oubliait l'antique haine et l'on se prenait mme les aimer4 ,malgr tout1 n'tions-nous pas des frres8 ,eux aussi1 me semble-t-il1 nous regardaient sans colre1 mais en abordant la rive1 ils secouaient leur longue chevelure noire1 s'loignaient firement sans retourner la tte et disparaissaient bientt un tournant de la plage4 ,,chapitre ,,xiv ,,la ,p,,che ,le ruisseau n'est pas seulement pour nous l'ornement le plus gracieux du paysage et le lieu charmant de nos jouissances1 c'est aussi pour la vie matrielle de l'homme un rservoir d'alimentation1 et son eau fconde nourrit des plantes et des poissons qui servent notre subsistance4 ,l'incessante bataille de la vie qui nous a fait les ennemis de l'animal des prairies et de l'oiseau du ciel excite aussi nos instincts contre les populations du ruisseau4 ,en voyant la truite glisser dans le flot rapide comme un rayon de lumire1 la plupart d'entre nous ne se contentent pas d'admirer la forme lance de son corps et la merveilleuse prestesse de ses mouvements1 ils regrettent aussi de ne pas avoir saisi l'animal dans son lan et de n'avoir pas la chance de le faire griller pour leur repas4 ,cette terrible bouche arme de dents qui s'ouvre au milieu de notre visage nous rend semblables au tigre1 au requin1 au crocodile4 ,comme eux nous sommes des btes froces4 ,dans les sicles d'autrefois1 alors que nos anctres ignoraient encore l'art de cultiver le sol et de semer le grain nourricier pour le faire lever en pis1 l'homme qui n'avait pas recours l'anthropophagie n'avait1 pour s'alimenter1 d'autres ressources que les racines dterres dans le sol1 les pousses des herbes savoureuses1 les cadavres d'animaux tus dans la fort et le poisson saisi dans la mer ou les eaux courantes4 ,aussi1 press par le besoin1 avait-il acquis1 comme pcheur1 une adresse qui nous et sembl merveilleuse4 ,non moins habile que le brochet ou la loutre1 il manquait rarement la proie qu'il avait vise4 ,immobile sur le bord1 semblable un tronc d'arbre1 il attendait patiemment que le poisson passt la porte de sa main1 et soudain il l'avait saisi et lui crasait la tte sur une pierre4 ,de mme les ,indiens encore sauvages de l',amrique percent coup sr le poisson du javelot qu'ils lancent de la rive ou du dard qui s'chappe de leur sarbacane4 ,d'ailleurs1 les ruisseaux et les fleuves taient jadis bien autrement riches en poissons qu'ils ne le sont de nos jours4 ,aprs avoir captur dans l'eau courante toutes les proies ncessaires au repas de la famille1 le sauvage satisfait laissait les milliers ou les millions d'oeufs dposs sur le sable ou dans les joncs se dvelopper en paix4 ,grce l'immense fcondit des espces animales1 les eaux taient toujours peuples1 toujours exubrantes de vie4 ,mais l'homme1 que les progrs de la civilisation ont rendu plus ingnieux1 a trouv moyen de dtruire ces races prolifiques dont chaque femelle pourrait1 en quelques gnrations1 emplir toutes les eaux d'une masse de chair solide4 ,dans son imprvoyance avide1 il a mme extermin en entier nombre d'espces qui vivaient jadis dans les ruisseaux4 ,non-seulement il s'est servi de filets qui barrent la masse d'eau et en emprisonnent toute la population1 il a eu aussi recours au poison pour dtruire d'un coup des multitudes et faire une dernire capture plus abondante que les autres4 ,toutefois1 les vrais pcheurs1 ceux qui tiennent honneur de s'appeler ainsi1 rprouvent ces moyens honteux de destruction en masse qui ne demandent ni sagacit1 ni connaissance des moeurs du gibier4 ,d'ailleurs1 par un contraste qui semble trange au premier abord1 le pcheur aime toutes ces pauvres btes dont il s'est fait le perscuteur1 il en tudie les habitudes et le genre de vie avec une sorte d'enthousiasme1 il cherche leur dcouvrir des vertus et de l'intelligence2 comme le chasseur qui parle des hauts faits du renard ou du sanglier1 il s'exalte raconter les finesses de la carpe et les ruses de la truite2 il les respecte presque comme des adversaires1 il ne veut les combattre que de franc jeu et s'irrite que des braconniers indignes travaillent en dtruire la race4 ,souvent1 en me promenant le long du ruisseau1 j'ai pu tudier mon aise le pcheur idal1 le tranquille pcheur la ligne1 derrire lequel l'araigne tend paisiblement ses filets entre les branches4 ,il se serait bien pass de ma prsence qui troublait ses rites religieux2 il ne tournait point la tte vers moi et ne faisait pas mme un geste d'impatience1 mais je sentais qu'il m'tait hostile1 et1 de peur de soulever sa colre1 je marchais sur l'herbe pas touffs1 retenant mon haleine4 ,peu peu1 il ne voyait plus en moi qu'un trait du paysage comme une roche ou un tronc d'arbre1 et moi1 de mon ct1 je pouvais l'admirer en conscience4 ,certes1 il n'y a point de fraude en lui4 ,c'est avec une foi sincre qu'il met son appt1 qu'il jette sa ligne et pendant des minutes ou des heures attend qu'un poisson malavis veuille bien mordre son hameon4 ,rien ne peut le dtourner de son oeuvre2 d'un regard aigu1 il perce l'eau profonde2 il voit l'imperceptible reflet luire vaguement sur une nageoire mal enfouie dans le sable1 il distingue la marche du vermisseau sous la vase1 il pressent1 certains frmissements de l'eau1 le poisson cach sous l'herbe et qu'il ne voit pas encore2 il interroge la fois les rides et les remous1 les stries du courant et les souffles de l'air2 attentif tous les bruits1 tous les mouvements1 il promne sa ligne sur le fond ou la fait voleter la surface1 suivant les conseils que lui donnent les gnies de la nature assembls autour de lui4 ,en si bonne compagnie1 que lui importent les profanes6 ,il ne daigne seulement pas leur lancer un regard1 bien mieux employ deviner le poisson dans sa retraite4 ,un jour1 un aronaute1 enchevtr dans les cordages de la nacelle1 demi-asphyxi par le gaz qui s'chappait de son ballon dgonfl1 tomba au beau milieu de la ,seine1 entre les deux ranges de pcheurs1 immobiles comme des statues le long des berges4 ,aucun ne bougea4 ,tandis que les bateliers dtachaient la hte leurs canots pour oprer le sauvetage du naufrag1 les pcheurs persvrants restaient le bras en arrt au-dessus des flots1 esprant toujours la bienheureuse secousse qui devait les avertir de la capture dsire4 ,du reste1 nul homme n'a plus de fortitude que le pcheur contre le mauvais destin4 ,les poissons ont beau refuser malicieusement de se laisser prendre1 ils ont beau raser le hameon sans le happer1 l'homme la ligne1 silencieux et prudent comme un hron sur patte1 n'en tient pas moins son bras tendu et son regard fix2 il ne se lasse point2 en s'asseyant au bord de l'eau1 il a laiss derrire lui les passions humaines de l'impatience et de la colre4 ,dvou son oeuvre1 il attend1 mme sans espoir4 ,j'ai connu un pcheur que la male chance avait toujours poursuivi4 ,il ne prenait ni truite1 ni tanche1 ni goujon4 ,fort de ses douloureuses expriences ngatives1 il affirmait mme que la capture d'un poisson tait impossible et que toutes les histoires de pches1 miraculeuses ou autres1 taient de l'invention des mystagogues et des romanciers4 ,et pourtant1 ds qu'il avait une heure de rpit1 ce sceptique1 cet homme dvou au malheur1 saisissait sa ligne et1 sans dsillusion1 sans naf regain d'espoir1 il jetait son hameon au milieu des poissons moqueurs qui se jouaient en rdant autour de l'inoffensif appeau4 ,en revanche1 il est des pcheurs qui semblent fasciner le poisson1 l'attirer invinciblement4 ,le public badaud qui les regarde croit qu'ils exercent une sorte de magntisme sur leur proie comme la couleuvre sur la grenouille2 on raconte que truites et carpillons1 entrans en dpit d'eux-mmes1 vont mordre le hameon fatal4 ,il n'en est point ainsi1 car c'est force de science que ces pcheurs sont devenus pour nous des espces de magiciens ordonnant aux victimes de marcher en procession vers le bout de leur ligne4 ,s'ils attirent avec tant de succs le pauvre poisson hors de son nid d'herbes1 c'est qu'ils connaissent tous les besoins1 tous les apptits1 toutes les ruses des bestioles1 qu'ils surveillent leurs habitudes et jusqu' leurs tics particuliers2 premire vue1 ils savent quel est le caractre de l'animal4 ,en outre1 ils ont appris par une longue exprience combiner tous leurs mouvements2 le regard1 le bras1 la main1 la ligne1 intelligente elle aussi1 agissent de concert4 ,bien rares toutefois sont ces pcheurs de gnie1 et l'adepte les reconnat je ne sais quel rayon manant de leur tre4 ,en #ahae1 lorsque pour la deuxime fois1 ,paris1 puis par quinze annes de servitude militaire1 entendait les canons prussiens rouler dans ses rues1 deux hommes1 insouciants de la cause publique1 taient tranquillement assis au bord de la ,seine1 la ligne la main4 ,ils ne s'taient jamais vus prcdemment1 mais chacun d'eux avait entendu clbrer la gloire d'un rival4 ,ils se reconnurent1 sans mme se regarder1 en apercevant seulement du coin de l'oeil avec quelle sret de geste tait manoeuvr l'instrument1 avec quelle intelligence l'appt allait chercher le poisson4 ,vous tes le clbre ,x4441 sans doute8 --,pour vous servir1 et c'est au fameux ,y4441 n'est-ce pas1 que j'ai l'honneur de rpondre8 ,grandville1 caricaturiste souvent trop ingnieux1 s'tait imagin de figurer les penses intimes d'un pcheur la ligne1 en montrant le pauvre homme avec la bote osseuse ouverte et divise en compartiments1 suivant le systme de ,gall4 ,dans chacun des casiers crbraux se tramait un crime affreux4 ,le pcheur inoffensif1 au visage si pur et plein de candeur1 n'en songeait pas moins perptrer toutes les atrocits possibles4 ,sous la bosse de l'acquisivit1 il forait une serrure et volait des piles d'cus2 sous la protubrance de la scrtivit1 il crivait un faux2 dans la case de la combativit1 il assassinait un vieillard2 dans un autre recoin du crne1 il enlevait la femme de son ami2 que sais-je encore8 ,toutes les monstruosits imaginables se rvaient dans ce cerveau4 ,certainement1 l'artiste calomniait le pcheur la ligne1 en lui prtant ces hallucinations criminelles2 tant qu'il a l'oeil fix et le bras raidi au-dessus de l'eau1 l'honnte homme n'a point conscience des images fugitives1 bonnes ou mauvaises1 qui flottent dans sa cervelle2 il est fascin par les vaguelettes qui brillent1 par les fossettes qui se creusent1 par l'eau qui lui sourit et le poisson qu'il attend4 ,c'est peut-tre cause de cette trange fascination exerce sur le pcheur par les eaux libres du ruisseau que l'art de la pisciculture a fait si peu de progrs depuis les temps anciens4 ,des hommes par millions cherchent surprendre le poisson sauvage qui se joue dans le flot2 bien peu nombreux1 relativement1 sont ceux qui cherchent lever leur proie en captivit1 pour la saisir et la dvorer au moment qui leur convient4 ,dans tous les pays dits civiliss1 la chasse n'est gure plus qu'un passe-temps1 et la poursuite des btes sauvages a t remplace par l'lve des animaux de boucherie4 ,seuls1 les hommes de loisir ou de vanit qui cherchent maintenir les traditions de leurs anctres ou remplir l'oisivet de leurs heures font de la chasse la principale occupation de leur vie2 mais1 depuis des milliers d'annes dj1 les peuples aryens ont1 d'volution en volution1 cess d'tre chasseurs et se sont mis cultiver la terre en prenant la fois pour compagnon et pour victime le boeuf descendant de cet urus sauvage qu'ils poursuivaient dans les forts4 ,de nos jours aussi1 l',indien ,peau-,rouge1 que l',amricain pousse devant lui et qui voit les troupeaux de bisons se disperser au bruit des locomotives sifflant dans les prairies1 apprend mettre le boeuf sous le joug et passe sans transition de l'tat de chasseur celui de cultivateur du sol et d'leveur de bestiaux4 ,mais1 pour l'exploitation de la faune des eaux1 les hommes en sont encore presque partout1 si ce n'est en ,chine1 dans ce pays des gens bien aviss1 aux pratiques rudimentaires de la barbarie primitive4 ,ils ont remplac la simple perche par une ligne plus flexible et plus gracieuse1 ils ont appris tordre des fils plus minces et plus forts1 ils ont perfectionn les hameons1 imagin des appts qui remplacent les insectes et les vers1 mme ils ont modifi le rgime des cours d'eau en adaptant aux cascades des espces d'escaliers gradins1 par lesquels les poissons venus de la mer peuvent remonter au loin vers les sources des ruisseaux2 mais c'est d'une manire tout exceptionnelle encore qu'ils s'occupent de renfermer le poisson1 de le fconder artificiellement1 de le nourrir la main et de manufacturer ainsi1 par quintaux et par tonnes1 de la chair de carpe1 de tanche ou de truite1 comme on fait de la viande de boeuf et de mouton4 et l cependant des pcheurs et des industriels ont tent de remplacer la pche par l'lve du poisson2 hommes de loisir pour la plupart1 ils ont obtenu des rsultats curieux1 trs-utiles pour accrotre notre connaissance des animaux et de leurs moeurs1 mais peu prs insignifiants au point de vue conomique4 ,dans une petite usine de pisciculture1 cache par les murailles d'un parc interdit au promeneur1 j'ai pu me rendre compte de la science et de l'habilet profondes que devrait avoir le bon leveur de poisson pour russir dans son oeuvre sans le secours d'un budget quelconque ou de revenus opulents4 ,le pisciculteur est tenu de tout savoir et de tout prvoir4 ,il lui faut connatre la nature du fond et des eaux qui conviennent chaque espce de poisson2 il observe les phnomnes de l'air et les variations de la temprature pour saisir le moment favorable l'extraction artificielle des oeufs chez la femelle et de la laitance chez le mle2 il cherche rgler l'impulsion du courant et lui donner juste le degr de force calcul d'avance2 il tudie les oeufs au microscope pour en extraire tous ceux qui ne lui semblent pas avoir la couleur ou la transparence ncessaires2 il examine la laitance et la rejette si elle n'est pas suffisamment blanche et fluide4 ,que sais-je encore8 ,il apprend se servir d'une foule d'instruments dlicats1 il nettoie les oeufs avec un pinceau1 enlve les champignons malsains au moyen de pinces1 se sert de pipettes pour transvaser la graine de bote en bote1 construit des frayres artificielles pour les oeufs qui s'attachent aux herbes ou aux branchilles4 ,pendant toute la dure de l'incubation1 il lui faut veiller avec soin pour empcher les ennemis de toute espce1 brochets1 insectes ou champignons1 d'attaquer la population naissante2 il lui mesure heure par heure le courant et la temprature convenables4 ,aprs l'closion1 il lui faut savoir temps nourrir les bestioles en leur donnant juste la pte qu'elles-mmes auraient cherche4 ,et puis1 quand il aura fait toutes ces choses1 il lui reste encore prvenir ces cholras terribles qui tout coup peuvent clater dans sa couve et l'exterminer en quelques jours4 ,parmi les pisciculteurs1 il en est qui russissent sauver ainsi de tout malheur le frai qu'ils veulent changer en gros poissons4 ,a la vue de leur succs1 quel triste retour n'a-t-on pas faire sur les choses humaines1 en songeant que tant de milliers et de millions d'enfants1 bien constitus pour devenir des hommes1 prissent encore au berceau1 tus par l'ignorance et la misre8 ,certes1 les enfants nouveau-ns devraient nous tenir plus coeur que les saumoneaux1 les carpillons et tout le fretin possible1 et cependant les pidmies les emportent en foule4 ,nos hospices d'enfants1 bien autrement prcieux que tous les tablissements de pisciculture1 ne sont gure1 le plus souvent1 que des vestibules du cimetire4 ,les oeufs des truites et des tanches auraient-ils plus de valeur nos yeux que les malheureux enfants confis la socit par leurs parents sans ressources1 et devons-nous les dfendre avec plus de soin contre les chances de mort8 ,si jamais on arrive domestiquer compltement les poissons d'eau douce et manufacturer ainsi de la chair volont pour l'alimentation publique1 certes il faudra s'en rjouir1 puisque toutes les vies infrieures sont encore employes sustenter la vie de l'homme2 mais on ne pourra s'empcher de regretter le temps o tous ces animaux nageaient en libert4 ,en voyant les cours d'eau rgulariss et munis de caisses quadrangulaires o les jeunes poissons s'engraissent et s'habituent l'esclavage1 nos descendants penseront avec une sorte de tristesse nos ruisseaux encore indompts4 ,de mme que le rcit de la vie sauvage dans les forts vierges nous enchante1 de mme ils subiront le charme quand on leur parlera de la libre rivire o des bandes errantes ramaient contre le courant en frtillant des nageoires et de la queue1 o le poisson solitaire se dardait d'une rive l'autre comme un rayon peine entrevu1 o des forts d'herbes flottantes frmissaient incessamment avec la foule cache qui les peuplait4 ,compar au gardien de l'table poissons1 le pcheur abrit sous l'ombre discrte leur apparatra comme une sorte de ,nemrod1 comme un hros des anciens jours4 ,,chapitre ,,xv ,l',,irrigation ,consolons-nous pourtant3 dans l'avenir que nous prpare l'exploitation scientifique de la terre et de ses richesses1 la premire utilit du ruisseau ne sera pas d'tre une usine de chair vivante1 une sorte de garde-manger conomique4 ,l'eau1 qui entre pour une si large part dans tous les organismes1 plantes et animaux1 ne cessera de s'employer surtout1 comme elle le fait actuellement1 nourrir le monde vgtal de ses bords4 ,bue par toutes les racines qui trempent dans le ruisseau1 l'eau1 monte de pore en pore dans les interstices capillaires du sol1 gonfle de sve des multitudes sans fin d'arbres et d'herbages1 et sert ainsi indirectement la nourriture de l'homme par les tubercules1 les tiges1 les feuilles1 les fruits1 les graines qu'elle dveloppe4 ,c'est principalement dans le travail agricole que le ruisseau se fait l'auxiliaire de l'humanit4 ,aprs le soleil1 qui renouvelle toutes choses par ses rayons1 et l'air1 qui par ses vents et le mlange incessant des gaz est comme le souffle de la plante1 l'eau du ruisseau est le principal agent de rnovation4 ,dans l'amour infini de changement qui nous possde1 c'est avec ravissement que nous coutons le rcit des mtamorphoses1 surtout ceux d'entre nous qui sont encore enfants et que la connaissance des inflexibles lois ne trouble pas dans leur crdulit nave4 ,en lisant les ,mille et une nuits1 notre esprit se complat voir les gnies se changer en vapeurs1 ou les monstres natre d'une trane de sang2 nous aimons suivre les objets de la nature dans toutes les formes qu'ils affectent successivement1 de mme que dans l'air chauff du dsert nous discernons tantt des palais colonnades ou des armes en marche4 ,dans les fables de l'antiquit grecque1 dans les mythes persans1 dans les vieux chants indous1 ce qui nous sduit aussi1 ce sont les transformations de la pierre et de l'herbe1 de l'animal1 de l'homme et du dieu1 symboles primitifs de l'enchanement sans fin de la vie dans l'immense univers4 ,de mme1 toute vieille tapisserie s'anime aux yeux de l'enfant et se peuple pour lui d'tres vivants4 ,avec quelle foi simple ne regarde-t-il pas sur quelque toile raille l'image de ,syrinx tendant les bras et dj change demi en une touffe de roseaux1 ,procris prenant racine pour devenir peuplier1 ou la nymphe ,byblis se fondant en pleurs pour couler dsormais sous forme de fontaine4 ,eh bien6 des changements pareils ceux qu'inventrent l'imagination enfantine des peuples et les fictions des potes ne cessent de s'accomplir dans le grand laboratoire de la nature2 seulement1 c'est par un lent travail intrieur1 par transitions graduelles et non par de soudains miracles que s'oprent ces innombrables transmissions de vie entre tout ce qui meurt et tout ce qui renat4 ,la gouttelette d'eau se change en cellule de plante1 elle se change en graine1 puis en pain1 et dans le corps de l'homme en parcelle de vie4 ,il semble d'abord que le ruisseau ne puisse se transformer ainsi pour d'autres plantes que celles de ses rives4 ,sans doute1 la vgtation des berges qui aspire l'humidit par ses racines et boit par ses feuilles une vapeur abondante1 est de beaucoup la plus vivace et la plus joyeuse2 les vergnes1 les peupliers1 les trembles poussent haut et droit1 leur bois tout gonfl de jus tend l'corce lisse et la fait craquer sous l'effort2 des herbes en touffes paisses1 des arbustes remplissent tous les interstices entre les troncs1 le moindre espace vide est assig par des plantes dsireuses de se rapprocher du ruisseau bienfaisant4 ,mais l'eau accomplit aussi son oeuvre loin des rivages4 ,mme pendant les scheresses1 elle suinte de grandes distances travers les berges pierreuses et sablonneuses et pntre dans le sous-sol o elle abreuve les radicelles des plantes2 aprs les pluies1 quand le niveau du ruisseau s'lve1 la percolation souterraine gagne et s'tend au loin sous les couches superficielles du sol des campagnes2 enfin1 pendant les crues1 les eaux dbordes renouvellent la terre1 la saturent d'humidit1 et fournissent ainsi les lments de vie la multitude des vgtaux4 ,certes1 le spectacle est triste des champs envahis par l'inondation4 ,les haies1 baignes jusqu' mi-hauteur1 dsignent encore les limites si bien connues qui sparent la proprit de celle du voisin2 les arbres fruitiers1 penchs en avant par le flot1 trempent dans l'eau bourbeuse l'extrmit de leurs rameaux salis2 des courants1 des remous ravinent le sol o croissaient les plus belles rcoltes4 ,mme sur le bord du lac temporaire1 toutes les dpressions ouvertes par la charrue entre les sillons sont autant de fosss1 et les ados se montrent seuls au-dessus de l'eau en longues ranges parallles4 ,l'inondation1 qui ruine ainsi l'espoir du paysan1 est un grand malheur1 et pourtant1 dans ses eaux redoutes1 le ruisseau apporte un trsor pour les annes venir3 en dtruisant la rcolte de l'anne prsente1 il dpose de la boue fertilisante qui nourrira les rcoltes futures4 ,le sol de la plaine1 constamment sollicit par le travail du laboureur1 s'puiserait bientt si les rochers de la montagne1 triturs et tamiss par le flot1 ne s'talaient en couches sur les campagnes pour en renouveler la fcondit4 ,ainsi que le montrent les sondages gologiques1 la terre vgtale et le sous-sol tout entier sont des alluvions successivement amenes de sicle en sicle et dposes sur les assises de la roche3 aucune plante n'aurait pu germer dans la valle si la montagne ne se dlitait pas sans cesse1 et si le ruisseau n'employait pas chaque anne ces dbris fournir un nouvel aliment la vgtation de ses deux rives4 ,mais comment faire pour empcher les eaux dbordes de ravager les cultures et recueillir en mme temps toutes les alluvions fertilisantes8 ,comment rgler les oscillations de niveau1 de manire en profiter sans avoir en souffrir8 ,encore bien peu nombreux sont les agriculteurs qui ont su rsoudre ce problme1 qui ont trouv le moyen de dompter le ruisseau et d'en diriger leur gr les eaux et la boue4 ,en t1 le courant n'est qu'un petit filet liquide1 et le laboureur se plaint2 en d'autres saisons1 au printemps ou en automne1 suivant les climats1 le ruisseau dborde et le laboureur se plaint encore4 ,d'ailleurs1 il se plaindra toujours1 et avec raison1 tant qu'il n'aura pas su s'associer avec son voisin pour utiliser de concert les ressources que lui offre l'eau courante4 ,actuellement1 l'exploitation de ces richesses se fait dans le plus grand dsordre et presque au hasard1 suivant les caprices des propritaires riverains1 et le rsultat de ces disparates est trop souvent le dsastre pour tous4 ,l'un goutte le sol de son domaine en le drainant par des canaux souterrains1 et par ces apports grossit ainsi le volume du ruisseau2 un autre l'appauvrit au contraire en faisant des saignes droite et gauche pour arroser ses champs2 un autre encore abaisse le niveau moyen des eaux en nettoyant le fond et en dtruisant les artes des rapides et des cascades1 tandis qu'ailleurs des usiniers relvent la surface du courant en construisant des barrages4 ,ce sont des fantaisies contradictoires1 des avidits en conflit1 qui prtendent rgler la marche du ruisseau4 ,que deviendrait un pauvre arbre1 quelles maladies monstrueuses ne serait-il pas condamn si1 vivant encore1 il tait partag entre plusieurs propritaires1 si des matres nombreux pouvaient exercer le droit d'us et d'abus1 qui sur les racines1 qui sur le tronc1 les branches1 les feuilles ou les fleurs8 ,le ruisseau dans son ensemble peut tre compar un organisme vivant comme celui de l'arbre4 ,lui aussi1 de ses sources nombreuses son embouchure1 forme un tout harmonique avec ses fontaines1 ses mandres1 les oscillations rgulires de ses eaux1 et c'est un malheur public lorsque la srie naturelle de ses phnomnes est trouble par l'exploitation capricieuse de riverains ignares4 ,c'est grce la science et au concours des efforts aujourd'hui diviss que le ruisseau pourra rendre aux populations les services qu'elles en attendent4 ,richesse commune tous1 c'est le travail associ de tous qui le transformera pour les campagnes en une vritable artre de vie4 ,dj nombre de travaux de drainage1 de colmatage1 d'irrigation1 excuts et l sur les bords des cours d'eau1 nous permettent de discerner1 dans un avenir plus ou moins loign1 quel sera le rgime de notre ruisseau3 d'avance1 nous le suivons du regard avec la prvision que nous donne la science4 ,comme aux temps anciens1 avant l'exploitation brutale de la fort1 des sapins et des htres entremls crotront sur les flancs de la montagne d'o s'panchent les premires eaux2 les racines saillantes1 les mousses qui les recouvrent1 les herbes qui les entourent et que la dent de la chvre ne viendra plus arracher1 arrteront dans leur descente les gouttelettes de pluie et les filets de neige fondue2 au lieu de s'couler en torrents d'une heure1 l'eau suintera dans l'intrieur du sol pendant les pluies1 et descendant lentement de pore en pore1 reparatra dans le lit infrieur du ruisseau l'poque des scheresses4 ,la porte moyenne du courant sera plus gale1 et ne passera plus soudainement de la disette la surabondance4 ,des ravins ne se creuseront plus sur les versants abrupts1 et les prairies des vallons ne disparatront plus sous des amas de pierrailles4 ,des rigoles1 places en lignes parallles sur les rondeurs alternativement saillantes et rentrantes des promontoires et des courbes1 porteront la vie et feront germer les fleurs sur les pentes arides4 ,il se pourrait que l'action rgulatrice des forts et l'emploi des eaux du torrent l'irrigation des hautes prairies ne sufft pas prvenir les crues soudaines lors de la chute des trombes4 ,mais on saura pourvoir ce danger4 ,la valle n'offre pas la mme largeur partout4 ,en certains endroits son fond nivel s'tale en forme de cercle ou d'ovale1 la place d'un ancien lac graduellement combl par les alluvions2 ailleurs1 les hauteurs rocheuses1 qui s'lvent droite et gauche du ruisseau1 se rapprochent l'une de l'autre comme pour se rejoindre par une arte transversale1 et ne restent spares que par une troite fissure1 au fond de laquelle s'enfuit l'eau mugissante4 ,c'est l que se trouvait autrefois la digue que venaient battre les flots du lac4 ,lors des grandes pluies1 ce rempart arrtait les eaux grossissantes1 les forait s'taler en amont la base des collines et ne les dversait qu' mesure sur les plaines infrieures par le jeu naturel de ses cascades4 ,la nature1 par son incessant travail1 a fini par dmolir ce barrage2 les troncs d'arbres1 pousss comme des bliers par le courant1 ont branl la roche1 l'eau s'est insinue dans les fentes1 et tt ou tard le lac a pu se dverser entre les deux parois de la montagne ouverte4 ,eh bien6 ce lac1 l'homme peut le crer nouveau1 en rgler son gr la hauteur1 la surface1 la contenance2 il peut dresser encore le barrage en calculant avec prcision quelle doit en tre la force pour rsister la pression des eaux de crue4 ,possesseur de ce lac artificiel et de ce rempart vannes mobiles1 le cultivateur devient ainsi le matre des pluies et des scheresses2 il empche les eaux soudaines des trombes de rouler en torrents dvastateurs sur les campagnes1 il interdit au ruisseau de trop baisser de niveau pendant les chaleurs1 et continue d'alimenter les canaux d'irrigation qui portent dans les champs la fracheur et la vie4 ,les alluvions qui s'amassent au fond du bassin lui serviront1 en outre1 renouveler la vigueur de ses cultures1 et1 s'il le veut1 il chargera le ruisseau lui-mme de transporter tous ces dbris sur le sol qui doit tre fcond4 ,esprons aussi puisque nous songeons l'avenir et que nous suivons nos rves1 esprons que les ingnieurs prposs la rgularisation du ruisseau sauront faire du bassin d'alimentation1 non pas un rservoir vulgaire aux plages malsaines et puantes1 mais un lac charmant et pur1 ombrag de grands arbres et bord de plantes aquatiques4 ,que l'artiste1 aussi bien que le laboureur1 ait plaisir contempler ces eaux descendues des montagnes6 ,le vrai danger dans l'avenir1 c'est que l'eau1 considre bon droit par l'agriculteur comme le plus prcieux de ses trsors1 ne soit utilise jusqu' la dernire goutte4 ,au lieu de menacer les champs de ses ravages1 le ruisseau1 saign par d'innombrables canaux d'irrigation1 pourrait bien tarir compltement et laisser dans la disette les riverains de son cours infrieur4 ,tel est le malheur qui arrive dj dans plusieurs contres du ,midi3 en ,provence1 en ,espagne1 en ,italie1 en ,indoustan4 ,a son issue des montagnes1 le ruisseau tapageur semble vouloir courir d'une traite jusqu' l'ocan2 il cume1 il rage contre les pierres1 il bondit de rapide en rapide1 il emplit des vasques profondes d'un insondable azur4 ,comme un jeune homme entrant dans la vie et ne doutant de rien1 il a devant lui l'espace immense et veut en profiter2 mais droite1 gauche1 de perfides barrages1 de petites cluses enlvent son courant de minces filets d'eau1 qui vont se ramifier au loin dans les jardins et les prairies4 ,appauvri d'cluse en cluse par tous ces emprunts1 le ruisseau se transforme en ruisselet1 son eau retarde se trane en serpentant sur les galets1 puis disparat sous les sables1 que le laboureur creuse de sa pioche pour recueillir encore les dernires gouttes du prcieux liquide4 ,a peine est-il arriv dans les campagnes unies1 que le joyeux fils des monts s'est vanoui4 ,toutefois1 en chappant son lit1 l'eau ruisselante1 divise en artres et en artrioles sans nombre1 n'en travaille que mieux4 ,rduite en filets assez minces pour tre bue au passage par les radicelles des plantes1 elle entre d'autant plus facilement dans le torrent de la circulation vgtale pour se changer en sve1 puis en bois1 en feuilles1 en fleurs1 et se rpandre de nouveau dans l'atmosphre en se mlant aux senteurs des corolles4 ,dans la plaine1 transforme en un jardin immense1 on ne voit d'eau nulle part1 et pourtant c'est elle qui donne au gazon la fougue de croissance et la fracheur2 elle qui revt les parterres de fleurs et les arbustes de feuillage2 elle multiplie les branches et prte ainsi aux avenues ombreuses cette profondeur de mystre qui nous charme4 ,sous une autre forme1 c'est elle qui nous entoure et qui nous ravit4 et l1 nous entendons nos pieds un murmure argentin1 comme un bruit de perles roulant sur le pav3 c'est le gazouillement de l'eau qui s'coule dans un canal souterrain1 et dont les reflets fugitifs nous apparaissent vaguement travers les interstices des dalles4 ,prs d'une maisonnette enfouie sous la verdure1 un petit jet d'eau s'lance en aigrette balance du vent1 et les gouttelettes du brouillard iris vont retomber au loin sur les fleurs en rose de diamants4 ,,chapitre ,,xvi ,,le ,,moulin ,,et ,l',,usine ,le vaillant ruisseau ne se borne pas fertiliser nos terres1 il sait aussi travailler d'une autre faon quand il n'est pas employ en entier l'irrigation des champs4 ,il nous aide dans notre besogne industrielle4 ,tandis que ses alluvions et ses eaux se transforment chaque anne en froment par la merveilleuse chimie du sol1 son courant sert rduire le grain en farine1 de mme qu'il pourrait aussi ptrir cette farine en pain s'il nous plaisait de lui confier ce travail4 ,pourvu que sa masse liquide y suffise1 le ruisseau substitue sa force celle des bras humains pour accomplir tout ce que faisaient autrefois les esclaves de guerre ou les femmes asservies leur brutal mari3 il moud le bl1 brise le minerai1 triture la chaux et le mortier1 prpare le chanvre1 tisse les toffes4 ,aussi l'humble moulin1 ft-il mme rong de lichens et d'algues1 m'inspire-t-il une sorte de vnration3 grce lui1 des millions d'tres humains ne sont plus traits en btes de somme2 ils ont pu relever la tte et gagner en dignit en mme temps qu'en bonheur4 ,quel souvenir charmant nous a laiss ce moulin de notre petite bourgade6 ,il tait demi cach--peut-tre l'est-il encore--dans un nid de grands arbres1 vergnes1 trembles1 saules1 peupliers2 on entendait de loin son continuel tic-tac1 mais sans voir la maison travers le fouillis de verdure4 ,en hiver seulement1 les murailles lzardes apparaissaient entre les branches dpourvues de feuilles2 mais dans toute autre saison il fallait1 avant d'apercevoir le moulin1 pntrer jusque dans la cour1 dranger le troupeau des oies sifflantes et rveiller dans sa niche le gros chien de garde toujours grognant4 ,cependant1 protg par l'enfant de la maison1 notre camarade d'cole et de jeux1 nous osions nous approcher du cerbre1 nous osions mme avancer la main tout prs de la terrible gueule et caresser doucement l'norme tte4 ,le monstre daignait enfin se radoucir et remuait la queue avec bienveillance en signe d'hospitalit4 ,notre site de prdilection tait une petite le dans laquelle nous pouvions entrer1 soit en passant par le moulin construit transversalement au-dessus d'un bras du ruisseau1 soit en nous glissant le long d'une troite corniche mnage en forme de trottoir l'extrieur de la maison3 c'est l que s'ajustaient les pelles et que le garon meunier allait tous les matins rgler la marche de l'eau4 ,il va sans dire que c'tait l notre chemin prfr4 ,en quelques bonds nous tions dans notre lot sous l'ombre d'un grand chne l'corce use par nos frquentes escalades4 ,de l le moulin1 les arbres1 le ruisseau1 les cascades1 les vieux murs se montraient sous leur aspect le plus charmant4 ,prs de nous1 sur le grand bras du ruisseau1 une digue1 forme de madriers pais1 barrait le courant2 une cascade s'panchait par-dessus l'obstacle1 et des rapides cumeux venaient se heurter contre les piles d'un pont aux lzardes fleuries4 ,de l'autre ct1 la vieille masure du moulin emplissait tout l'espace1 des arbres de la rive ceux de l'lot4 ,du fond d'une sombre arcade mnage au bas des murailles1 l'eau battue s'chappait comme d'une norme gueule1 et dans la noire profondeur de l'ouverture bante nous distinguions vaguement des pilotis moussus1 des roues demi disloques1 s'agitant gauchement comme l'aile brise d'un oiseau1 des palettes plongeantes dversant chacune sa cascatelle4 ,autour de l'arcade1 un lierre pais recouvrait les murs et1 grimpant jusqu'au toit1 enlaait les poutrelles de ses cordages noueux et frmissait en touffes joyeuses au-dessus des tuiles4 ,et dans l'intrieur de la maison1 combien tout nous paraissait trange1 depuis l'ne philosophe1 ployant sous le fardeau des sacs que l'on dchargeait prs de la meule1 jusqu'au meunier lui-mme la longue blouse enfarine6 ,autour de nous1 pas un seul objet qui ne s'agitt convulsivement ou ne vibrt sous la pression de la cascade invisible qui grondait nos pieds et dont nous discernions et l par les interstices la fuyante cume4 ,les murs1 le plancher1 le plafond1 tremblaient incessamment des puissantes secousses de la force cache3 pour que notre regard chappt un instant la vue de ce frmissement universel1 il nous fallait fixer les yeux avec effort sur l'azur et les nues blanchtres de l'espace qui se montraient travers une lucarne4 ,dans un coin sombre du moulin1 l'arbre moteur tournait1 tournait sans relche comme le gnie du lieu2 des roues dentes1 des courroies tendues d'un bout de la salle l'autre transmettaient le mouvement aux meules grinantes1 aux trmies oscillant avec un bruit sec1 tous ces engins de bois ou de mtal qui chantaient1 geignaient ou hurlaient dans un concert bizarre4 ,la farine1 qui jaillissait comme une fume des grains broys1 flottait dans l'air de la salle et saupoudrait tous les objets de sa fine poussire2 les toiles d'araignes suspendues aux poutres du plafond s'taient en partie rompues sous le poids qui les chargeait et se balanaient comme de blancs cordages2 les empreintes de nos pas se dessinaient en noir sur le plancher4 ,dans l'immense brouhaha des voix qui s'chappaient des engrenages1 des meules1 des boiseries et des murailles elles-mmes1 peine pouvais-je entendre ma propre voix et d'ailleurs je n'osais parler1 me demandant si l'habitant de cet trange lieu n'tait pas un sorcier4 ,son fils1 mon camarade d'cole1 me paraissait moins redoutable1 et mme l'occasion je ne craignais pas de me colleter avec lui2 pourtant1 je ne pouvais m'empcher de voir aussi en sa petite personne un tre mystrieux1 commandant aux forces de la nature4 ,il connaissait tous les secrets du fond de l'eau2 il pouvait nous dire le nom des herbes et des poissons1 discerner dans le sable ou la vase le mouvement imperceptible nos regards1 rvler des drames intimes visibles lui seul4 ,dans notre pense c'tait un vritable amphibie1 et il s'en dfendait peine3 il s'tait promen sur le lit du ruisseau dans les endroits les plus profonds et mesurait de mmoire1 un centimtre prs1 les gouffres que nos perches n'taient pas assez longues pour sonder4 ,il connaissait aussi sur tous les points la force du courant contre lequel il avait lutt la nage ou la rame3 plus d'une fois il avait manqu d'tre emport par les roues et broy sous les engrenages2 familiaris avec le danger1 il le bravait d'autant plus1 comptant toujours sur l'effort de son bras ou sur une corde secourable lance au dernier moment4 ,un de ses frres1 moins heureux1 avait trouv la mort dans un gouffre o l'avait entran le remous4 ,effars1 nous regardions le trou sinistre4 ,le pre1 plein d'une horreur sacre1 en avait fait murer le fond4 ,le mystre qui pour nous entourait le vieux moulin ne planait pas sur la grande usine1 situe beaucoup plus avant dans la plaine1 un endroit o le ruisseau a dj reu tous ses affluents4 ,d'abord1 l'usine est une norme construction qui1 loin de se cacher sous les ombrages1 se dresse au milieu d'un espace nu et dont la puissante masse pourrait tre presque compare1 pour la hauteur1 aux coteaux environnants4 ,a ct de l'difice1 une chemine1 pareille un oblisque1 s'lve dix mtres plus haut dans l'atmosphre et semble encore se prolonger vers le ciel par les noires volutes de fume qui s'en chappent4 ,le jour1 ses murs badigeonns dtachent l'usine sur le vert des prairies2 le soir1 lorsque le soleil se couche1 des centaines de vitres s'allument sur la faade comme autant de regards flamboyants2 la nuit1 les lumires de l'intrieur rayonnent au dehors en faisceaux divergents et1 comme la lueur d'un phare1 brillent dix lieues de distance4 ,a l'intrieur comme au dehors1 l'usine ne prsente que des angles droits et des lignes gomtriques4 ,les grandes salles1 pleines de la lumire qui entre flots par les vastes fentres1 ont nanmoins je ne sais quoi de terrible dans leur aspect4 ,des piliers de fer1 se dressant distances gales1 soutiennent le plafond2 des machines de fer agitent d'un mouvement rgulier leurs roues1 leurs bielles1 leurs bras couds2 des dents de fer et d'acier saisissent la matire qu'on leur donne diviser1 ronger1 broyer ou ptrir de nouveau1 et la rendent en pte1 en fils1 en flocons ou en nue peine visible1 ainsi que le lui demande la volont matresse4 ,de tous ces engins de mtal qui s'agitent et grondent comme des monstres froces1 l'homme a fait ses esclaves3 c'est lui qui les dchane aprs leur avoir donn la pture2 mais1 tout matre qu'il est1 il n'en doit pas moins trembler devant cette force brutale qu'il a dompte4 ,qu'il oublie seulement un instant de mettre son propre travail en harmonie parfaite avec celui de la formidable machine1 que1 sous l'impression d'un sentiment ou d'une pense1 il s'arrte dans ses va-et-vient rythmiques1 et peut-tre le puissant mcanisme qui1 lui1 n'a ni regrets ni esprances pour le ralentir ou l'acclrer1 va le saisir et le lancer broy contre la muraille2 peut-tre va-t-il l'entraner par un pan de son vtement1 l'attirer dans ses engrenages et le rduire en une bouillie sanglante4 ,les roues tournent d'un mouvement toujours gal1 qu'il s'agisse d'craser un homme ou de tordre un fil peine visible4 ,de loin1 quand on se promne sur les coteaux1 on entend le ronflement terrible de la machine qui fait vibrer autour d'elle le sol et l'atmosphre4 ,cette force discipline1 et nanmoins redoutable1 des roues et des bras de fer1 n'est autre chose que la puissance transforme du ruisseau1 nagure indompt4 ,cette eau1 qui jadis n'accomplissait d'autre travail que de renverser des berges et d'en crer de nouvelles1 d'approfondir certaines parties de son lit et d'en lever d'autres1 est devenue maintenant l'auxiliaire direct de l'homme pour tisser des toffes ou pour broyer du grain4 ,guid par l'ingnieur1 le mouvement brutal de l'eau a pris la direction qu'on lui traait3 il s'est distribu dans les pinces les plus fines1 dans les pinceaux les plus tnus1 aussi bien que dans les engrenages les plus puissants de l'norme machine2 il brise et triture tout ce que l'on met sous le marteau-pilon1 tire les barres de mtal qui s'engagent sous le laminoir2 mais il sait aussi choisir et mler les fils presque imperceptibles1 marier les couleurs1 velouter les toffes comme d'un lger duvet1 accomplir la fois les travaux les plus divers1 ceux que ne pouvait mme rver un ,hercule et ceux qui dfieraient les doigts habiles d'une ,arachn4 ,en donnant sa force la machine1 le ruisseau est devenu un gigantesque esclave remplaant lui seul ces milliers de prisonniers de guerre et de femmes asservies qui peuplaient les palais des rois2 toute la besogne de ces tristes animaux enchans1 il sait la faire mieux qu'elle ne fut jamais faite1 et que de choses en outre il peut accomplir6 ,bien utilise1 une cataracte comme celle du ,niagara animerait un assez grand nombre de machines pour se charger du travail d'une nation4 ,presque incalculables sont les richesses dont l'usine a gratifi l'humanit2 et chaque anne ces richesses s'accroissent encore1 grce la force que l'on sait dgager des combustibles1 grce aussi l'emploi plus savant et plus gnral de l'eau courante qui glisse sur le lit inclin des ruisseaux4 ,et pourtant1 ces produits si nombreux qui sortent des manufactures pour enrichir l'humanit tout entire et pour aller1 d'change en change1 initier les peuplades les plus lointaines une civilisation suprieure1 laissent encore bien souvent dans une misre sordide ceux qui les mettent en oeuvre4 ,non loin de la puissante usine dont les monstres de fer ont tant cot1 non loin de la magnifique demeure seigneuriale qu'entourent de beaux arbres exotiques imports grands frais de l',himalaya1 du ,japon1 de la ,californie1 des maisonnettes en briques1 noircies par la houille1 s'alignent au milieu d'un espace jonch de dbris sans nom et parsem de flaques d'une eau ftide4 ,dans ces humbles demeures1 moins hideuses1 il est vrai1 que les tanires de serfs domines par le chteau du baron fodal1 les familles sont rarement runies autour de la mme table2 tantt le mari1 tantt la femme ou les enfants en ge de travail1 appels par l'impitoyable cloche de la manufacture1 doivent s'loigner du foyer et se succder au service des machines1 travaillant elles-mmes sans trve ni repos comme le courant du ruisseau qui les met en mouvement4 ,parfois1 la maison se trouve tout fait vide1 moins qu'il ne reste dans un coin quelque nourrisson rclamant en vain sa mre par des vagissements plaintifs4 ,le pauvre enfantelet1 envelopp de langes humides1 est encore tout chtif1 cause du manque d'air et de soins2 tt ou tard1 il sera rong de scrofules1 moins qu'une maladie quelconque1 phthisie1 variole ou cholra1 ne l'emporte avant l'ge4 ,ainsi1 tout n'est pas joie et bonheur sur les bords de ce ruisseau charmant o la vie pourrait tre si douce1 o il semble naturel que tous s'aiment et jouissent de l'existence4 ,l aussi la guerre sociale est en permanence2 l aussi les hommes sont engags dans la terrible mle de la concurrence vitale4 ,de mme que les monades ou les vibrions de la goutte d'eau cherchent s'arracher la proie les uns aux autres1 de mme sur la berge chaque plante cherche prendre sa voisine sa part de lumire et d'humidit2 dans le ruisseau1 le brochet s'lance sur l'pinoche1 et celle-ci happe le goujon3 tout animal est pour quelque autre animal au guet un plat dj servi4 ,parmi les hommes la lutte n'a plus ce caractre de tranquille frocit2 grce la culture du sol et la mise en oeuvre de ses produits1 nous n'en sommes plus nous entre-manger2 mais nous nous regardons encore les uns les autres d'un oeil oblique1 et chacun de nous suit avec envie le morceau de pain que son frre porte la bouche4 ,les spectres de la misre et de la faim se dressent derrire nous1 et pour viter1 nous et nos familles1 d'tre saisis par leur effroyable treinte1 nous courons tous aprs la fortune1 dt-elle mme tre acquise1 d'une manire directe ou indirecte1 au dtriment du prochain4 ,sans doute nous en sommes attrists2 mais saisis par un engrenage comme le marteau-pilon qui se soulve et qui broie1 nous aussi nous crasons sans le vouloir4 ,cette lutte froce pour l'existence entre hommes qui devraient s'aimer n'aura-t-elle donc pas fin8 ,serons-nous toujours ennemis1 mme en travaillant cte cte dans l'usine commune8 ,parmi tous ceux qui de leurs mains ou de leurs ttes sont associs de fait la mme oeuvre1 les uns1 de plus en plus enrichis1 s'arrogeront-ils jamais le droit de mpriser les autres1 et ceux-ci de leur ct1 condamns la misre1 ne cesseront-ils de rendre haine pour mpris et fureur pour oppression8 ,non1 il n'en sera pas toujours ainsi4 ,dans son amour de justice1 l'humanit1 qui change incessamment1 a dj commenc son volution vers un nouvel ordre de choses4 ,en tudiant avec calme la marche de l'histoire1 nous voyons l'idal de chaque sicle devenir peu peu la ralit du sicle suivant1 nous voyons le rve de l'utopiste prendre forme prcise pour se faire la ncessit sociale et la volont de tous4 ,dj par la pense1 nous pouvons contempler l'usine et la campagne environnante telles que l'avenir nous les aura changes4 ,le parc s'est agrandi2 il comprend maintenant la plaine entire1 des colonnades s'lvent au milieu de la verdure1 des jets d'eau s'lancent au-dessus des massifs de fleurs1 de joyeux enfants courent dans les alles4 ,la manufacture est toujours l2 plus que jamais1 elle est devenue un grand laboratoire de richesses1 mais ces trsors ne se divisent plus en deux parts1 dont l'une est attribue un seul et dont l'autre1 celle des ouvriers1 n'est qu'une pitance de misre2 ils appartiennent dsormais tous les travailleurs associs4 ,grce la science qui leur fait mieux utiliser la puissance du courant et les autres forces de la nature1 les ouvriers ne sont plus les esclaves haletants de la machine de fer2 aprs le travail de la journe1 ils ont aussi le repos et les ftes1 les joies de la famille1 les leons de l'amphithtre1 les motions de la scne4 ,ils sont gaux et libres1 ils sont leurs propres matres1 ils se regardent tous en face1 aucun d'eux n'a plus sur le front la fltrissure qu'imprime l'esclavage4 ,tel est le tableau que nous pouvons contempler d'avance en nous promenant le soir prs du ruisseau chri1 quand le soleil couchant borde d'un cercle d'or les volutes de vapeur chappes de l'usine4 ,ce n'est encore l qu'un mirage1 mais si la justice n'est pas un vain mot1 ce mirage nous montre dj la cit lointaine1 demi cache derrire l'horizon4 ,,chapitre ,,xvii ,,la ,,barque ,,et ,,le ,,train ,,de ,,bois ,pendant le cours des sicles1 les progrs matriels de l'humanit peuvent se mesurer par les services que l'on a demands au ruisseau4 ,actuellement1 l'impulsion de son courant se transforme en force vive dans nos manufactures pour moudre1 ptrir ou tisser2 ses eaux et ses alluvions se changent en sve et en tissu vgtal dans nos prairies et dans nos vergers2 il est devenu notre grand auxiliaire dans l'agriculture et l'industrie4 ,autrefois1 il n'en tait pas ainsi4 ,la fort sans bornes recouvrait les plaines et les montagnes4 ,les sentiers qui serpentaient entre les arbres1 de clairire en clairire1 taient rares1 mal frays1 obstrus d'herbes et de broussailles2 aussi le sauvage utilisait-il la nappe du ruisseau pour en descendre ou remonter le cours navigable sur le tronc d'arbre creus qui lui servait d'embarcation4 ,illustration3 ,c',,est ,,pour ,l',,homme ,,une ,r,,cr,,ation ,,physique 7,,page #bff47 ,de nos jours1 grce aux routes1 aux chemins1 aux sentiers qui traversent la campagne dans tous les sens1 la navigation srieuse a presque entirement cess sur le ruisseau2 on n'y vogue plus que pour le plaisir de ramer et de se sentir balancer doucement par l'onde ride4 ,c'est l pour l'homme une rcration physique des plus douces qu'il puisse se donner3 peine est-il possible de faire un rve de bonheur sans s'imaginer aussitt qu'on flotte avec des tres aims dans une barque dont la rame plonge temps gaux dans le courant4 ,mme quand on est seul1 c'est une volupt relle de pouvoir animer par son bras un de ces bateaux effils qui fendent le flot comme des poissons4 ,on se dplace son gr3 tantt on est prs de la cascade1 tantt sur le bassin tranquille2 ici l'on effleure le gazon des berges1 plus loin on rase les troncs des saules2 on passe de l'avenue toute noire d'ombre la nappe paillete de la lumire qui tombe en pluie travers le feuillage4 ,et puis1 ne fait-on pas corps avec le bateau1 de manire former avec lui comme un trange animal1 la fois homme et dauphin8 ,de ses longues rames1 semblables de puissantes nageoires1 on creuse des remous de chaque ct de la barque1 on fait ruisseler les gouttes en perles la surface de l'eau2 sa guise1 on ouvre le flot en sillons cumeux1 et derrire soi on laisse un long sillage o vibre la lumire en lignes serpentines4 ,malheureusement1 sur le ruisseau les embarcations sont rares4 ,a peine si des bateaux une ou deux rames se mirent dans les bassins o les eaux s'accumulent avant de plonger sous les roues des usines et de mettre en mouvement meules et engrenages4 ,ailleurs1 un vieux batelet1 attach par une chane un pieu de la rive1 est presque toujours enfoui sous les lames recourbes des glaeuls et des iris2 sans doute il servait jadis quelque pcheur2 mais aujourd'hui ses planches sont disjointes1 l'eau y pntre de toutes parts1 et les seuls navigateurs qui se hasardent l'utiliser sont les gamins de l'cole buissonnire3 posant chacun de leurs pieds sur l'un des bordages1 ils avancent avec prcaution de manire maintenir leur quilibre2 puis1 se penchant de tout leur poids sur la gaffe1 ils repoussent l'embarcation dlabre au milieu du courant1 et1 d'un saut vigoureux1 bondissent sur la rive oppose2 parfois ils tombent dans la vase1 mais la traverse s'est accomplie tant bien que mal1 et ils s'en vont joyeusement cueillir des fraises ou des merises dans la fort4 ,c'est cela que se borne pour les enfants la grande navigation sur le ruisseau4 ,toutefois1 au printemps1 ils fabriquent aussi de petits navires en creusant une branche de sureau2 ils y plantent un mt portant son extrmit un fier drapeau rouge ou bleu1 puis1 avec des cris de joie1 ils le lancent sur le flot en lui donnant un quipage de hannetons4 ,dsormais inutile pour le transport des voyageurs1 le ruisseau l'est devenu galement pour le flottage4 ,les forts de la plaine ont disparu1 remplaces par les prairies1 les champs1 les villages1 et pour les arbres coups sur les collines1 les chemins ont fourni1 des moyens de transport moins capricieux que le courant des ruisseaux4 ,pour nous figurer l'aspect de notre petit cours d'eau et les services que lui demandaient nos anctres au bon vieux temps de la barbarie primitive1 il nous faut traverser l',ocan et pntrer1 prs des rivages de la mer des ,antilles1 dans une de ces forts du ,honduras1 de la ,mosquitie1 du ,yucatan1 o les ,carabes et les ,sambos coupent l'acajou1 le bois de rose1 le cdre1 le campche4 ,le ruisseau n'est qu'une large rue ouverte dans l'paisseur de la fort2 la nappe liquide1 assombrie par le reflet des votes de feuillage1 est unie comme une glace2 seulement1 les flches obliques de lumire1 qui et l percent la ramure paisse1 font briller comme des paillettes d'or les plus petits insectes et jusqu'aux poussires de pollen2 les lianes1 qui trempent dans le courant de l'eau1 le rayent de minces sillons noirtres o vacille un instant l'image des branches4 ,soudain1 un dtour1 apparaissent quelques hommes assis dans un arbre creus et suivis d'un radeau de troncs immergs dans le courant3 c'est le train d'acajou qui glisse silencieusement la surface du ruisseau4 ,l'quipage n'a gure qu' se laisser aller la drive en accompagnant de sa cantilne la cadence des rames4 ,d'ailleurs1 si quelque obstacle se prsente1 si les troncs d'arbre s'arrtent sur un banc de sable ou sur une roche cache1 les athltes carabes1 aux muscles puissants1 au large torse de bronze1 ont bientt remis flot le convoi tout entier1 et1 quand ils arrivent la plage o les attendent les grands navires1 un coup d'aviron leur suffit pour aborder4 ,qu'ils sont beaux1 ces hommes de la nature1 lorsqu'aux embouchures fluviales1 et1 plus hroquement encore1 en pleine mer1 ils se hasardent dans leurs pitpans sur les vagues dansantes1 et tantt semblent s'abmer1 tantt reparaissent au milieu de l'cume6 ,combien aussi ces honntes barbares sont dvous et sincres1 et combien profond reste leur souvenir chez le voyageur fatigu qui a reu l'hospitalit dans leur cabane6 ,l'histoire de leur race est celle de longs massacres2 il n'est peut-tre pas un de leurs anctres qui1 pendant trois sicles aprs la conqute des ,antilles1 n'ait t brutalement massacr par un civilisateur2 mais ils n'ont point gard de haine1 et1 par leur touchante bont1 ils s'harmonisent avec leur ciel si pur1 leur terre si fconde et leurs ruisseaux aux rives si charmantes4 ,la tche de nos bcherons d',europe est bien autrement pnible4 ,la destruction graduelle des forts de la plaine les a forcs continuer leur industrie dans les pres gorges des montagnes4 ,au lieu de se laisser bercer doucement par le cours tranquille d'une eau sinueuse1 il faut qu'ils disciplinent le torrent sauvage1 qu'ils muslent ce monstre furieux et tantt l'arrtent1 tantt le poussent en avant4 ,le danger les menace chaque heure1 et1 s'ils vitent la mort1 ce n'est que par la force1 la souplesse1 la gaiet1 un hrosme continuel4 ,l'endroit mme o ils travaillent a quelque chose de terrible1 non durant l't1 sous le chaud rayon du soleil qui dore les feuilles des arbres et fait sourire jusqu' l'horreur des prcipices2 mais dans la froide automne1 quand les nuages passent en courant au-dessus des sombres ravins et laissent aux cimes des montagnes leurs lambeaux dchirs1 quand le vent dj glac s'engouffre avec fracas dans les valles troites1 et1 comme un long tonnerre1 va mugir au loin d'cho en cho4 ,l haut1 sur les sommets1 s'tend la neige frachement tombe1 et souvent les brouillards qui rampent sur le penchant des monts laissent derrire eux une triple trane1 ici de flocons blancs1 plus bas d'un mlange gristre de neige et d'eau1 plus bas encore de pluie4 ,pourtant1 dans cette glaciale atmosphre1 les bcherons suent grosses gouttes1 car ils manient la coigne1 et chaque coup qu'ils portent sur le tronc d'un arbre est lanc de l'effort de tous leurs muscles4 ,en lutte avec l'norme sapin qui1 depuis des sicles1 vivait librement sur le roc de la montagne1 ils sont peu peu saisis de cette rage qui s'empare toujours de l'homme acharn dtruire une autre existence4 ,comme le chasseur poursuivant une proie1 comme le soldat cherchant tuer son semblable1 l'abatteur d'arbres s'exaspre dans son oeuvre de destruction parce qu'il sent avoir devant lui un tre vivant4 ,le tronc gmit sous la morsure du fer1 et sa plainte est rpte de proche en proche par tous les arbres de la fort1 comme s'ils compatissaient sa douleur et comprenaient que la hache se retournera contre eux4 ,enfin le sapin vient de tomber lourdement sur le sol en brisant dans sa chute les branches des arbres voisins4 ,les bcherons entourent le colosse renvers2 ils en coupent les rameaux et la partie flexible de la tige1 puis1 quand ils en ont fait une bille nue1 ils le tranent au bord d'un de ces couloirs qui rayent le flanc de la montagne et par lesquels s'croulent les neiges de l'hiver et les pierres dsagrges4 ,des centaines1 parfois des milliers de troncs sont amens successivement assez prs du prcipice pour qu'une simple pousse suffise les lancer sur la pente4 ,ds que tous les prparatifs sont achevs1 la glissade commence3 les troncs se mettent en mouvement sur le plan inclin2 d'abord lents1 puis anims d'une vitesse de plus en plus grande1 ils achvent la dernire partie de leur course avec une rapidit vertigineuse1 et1 souills de boue1 dpouills de leur corce1 entranant avec eux des tourbillons de pierres1 ils plongent dans le profond rservoir d'eau qu'on a form par des barrages au-dessous du couloir4 ,d'ordinaire1 les arbres descendent ainsi d'un jet2 mais parfois la pointe d'un roc1 un dbris d'arbre rompu1 les arrte dans leur glissade2 ils s'enfoncent dans le sol ou se placent en travers du canal de chute2 il faut alors qu'un bcheron descende1 souvent au pril de sa vie1 qu'il dgage le tronc et lui fasse recommencer sa course vers la valle4 ,toutes les billes d'arbres1 plus ou moins endommages1 sont enfin runies dans le lac artificiel qu'on leur a mnag2 entasses les unes sur les autres1 empiles sans ordre1 elles remuent faiblement sous la pression de l'eau dont on aperoit et l le cristal bleutre et rid4 ,comme des animaux fatigus que le berger vient d'enfermer dans un parc1 elles se reposent en attendant le moment de s'enfuir4 ,rien de plus trange la nuit que de voir haleter tous ces grands monstres tendus et ruisselants de lumire sous les rayons de la lune4 ,un beau matin1 tous les bcherons1 descendus de la montagne1 sont groups sur les rochers du dfil1 ct de la barricade qui retient les eaux du lac1 et sur laquelle le surplus des eaux s'panche en une mince cascade4 ,les troncs de sapins1 les pieux1 les contre-forts qui consolidaient la digue sont retirs avec soin1 puis1 un signal donn1 la traverse qui servait de verrou cette porte norme est prcipite dans la gorge1 la vanne se lve et la masse imptueuse des eaux1 prenant tout coup son lan1 court avec fureur vers l'issue qu'on vient de lui ouvrir4 ,gonfle au centre afin de s'chapper par l'orifice en une colonne plus puissante1 elle se reploie en cataracte pour aller rejoindre1 grossir et changer en une rivire tonnante le paisible filet d'eau qui coulait sans bruit dans les profondeurs du dfil2 mais la nouvelle rivire ne plonge pas seule1 elle s'croule avec les troncs d'arbre entasss dans le rservoir lacustre4 ,ceux-ci s'lancent vers la chute comme d'normes traits2 ils se heurtent1 roulent et rebondissent1 puis1 en s'inclinant sur la cascade1 ils s'entre-choquent encore1 tournoient en montrant travers l'cume les plaies rouges laisses par la hache1 disparaissent un instant dans le gouffre pour surgir plus loin dans un bouillonnement de flots et s'enfuir en oscillant sur l'eau rapide4 ,ainsi se succdent en une srie de plongeons les centaines et les milliers d'arbres mutils qui nagure se balanaient en fort murmurante sur le versant de la montagne4 ,tous les bruits isols se perdent dans l'immense tonnerre de ce lac et de cette fort qui s'abattent ensemble dans le dfil sonore4 ,lancs par la force de projection de l'immense cluse1 les troncs d'arbres filent par le courant la suite les uns des autres1 et derrire eux1 sur les sentiers pierreux qui descendent en lacets des promontoires1 courent les bcherons4 ,matelots leur manire1 ils ont diriger la navigation des flottilles de bois4 ,il leur suffit d'abord de bondir le long du torrent2 mais bientt1 il faut qu'ils interviennent directement1 et c'est alors que les hardis compagnons ont besoin de toute la vigueur de leurs jarrets1 de toute l'agilit de leurs bras1 de toute la nettet de leur regard1 de toute l'nergie de leur volont4 ,un tronc d'arbre reste engag dans un remous et tournoie en dsespr au-dessus d'un gouffre3 c'est au bcheron de le dgager de l'treinte du tourbillon2 arm de sa perche au fer pointu1 il descend au flanc de la roche de saillie en saillie1 au risque de tomber lui-mme dans le tournant des eaux1 il s'accroche d'une main une forte racine1 et de sa perche repousse le tronc hors du cercle fatal dans le fil du courant4 ,plus loin1 un autre arbre s'est butt contre un promontoire et1 la tte prise dans une anfractuosit du roc1 vibre sous la pression de l'eau1 impuissant recommencer sa course4 ,le sauveteur est oblig d'entrer dans le flot jusqu' mi-corps et de saisir le tronc pour l'extraire des tenailles de la roche et le relancer vers le milieu du ruisseau4 ,ailleurs1 dans un dfil1 une bille s'est mise en travers du courant1 et retenue par deux pointes opposes1 elle sert de digue pour arrter toutes les poutres qui la suivaient4 ,un barrage se reforme1 barrage irrgulier1 bizarre enchevtrement de troncs ingaux1 les uns flottants encore1 les autres redresss1 qui s'accrot sans cesse de tous les dbris1 de toutes les branches que lui apporte le courant4 ,c'est l que les conducteurs du convoi ont regarder la mort en face4 ,les eaux1 retenues par la barrire de troncs entasss1 ont lev leur niveau comme le fait un canal en amont d'une cluse ferme1 et s'panchent en rapides et en cascades par-dessus l'obstacle2 le torrent1 rejet hors de son cours normal1 s'lance en bouillonnements soudains2 les monstres couchs s'agitent convulsivement et se redressent en faisant grincer et gmir leur bois meurtri4 ,c'est ce chaos mouvant qu'il faut s'attaquer pour lancer de nouveau le convoi4 ,les vaillants hommes se hasardent sur cet chafaudage trompeur qui tremble sous leurs pieds2 ils dtachent un un tous les troncs suprieurs et les font rouler par-dessus la digue dans la partie libre du courant1 mais qu'un arbre demi dgag se redresse l'improviste1 que le pied leur glisse sur le bois lisse et mouill1 qu'un jet d'eau1 qu'un bouillonnement du flot vienne inopinment les heurter1 qu'une perche tombe dans le courant rebondisse vers eux1 pointue comme une lance1 ils risquent toujours d'tre renverss1 livides et sanglants1 ct des sapins morts et de flotter en leur compagnie sur l'eau du ruisseau4 ,ceux qui force de courage1 d'adresse et de bonne chance chappent tous ces prils1 ceux qui1 de la plus haute cluse la scierie1 savent conduire leur flottille de sapins sans qu'il leur arrive malheur1 ont certes raison de se fliciter2 mais qu'ils attendent des semaines et des mois avant d'tre rassurs entirement1 car le cortge des maladies les suit de son pas boiteux4 ,d'ailleurs1 il arrive parfois que leurs efforts sont vains pour amener les sapins sous la scie qui doit les dpecer en poutrelles et en planches2 l'eau manque dans le ruisseau1 et malgr toute l'ingniosit et la force des travailleurs1 ils ne peuvent parvenir faire flotter les lourdes masses1 qui s'arrtent et l sur les bancs de galets et sur les pointes de rochers4 ,ils sont obligs d'attendre les crues1 qui remettent flot tous les troncs chous2 mais alors ceux-ci1 emports quelquefois trop tt et trop vite1 dpassent les berges o on les attend et vont au loin courir le monde1 en dpit des ouvriers qui les guettaient au passage4 ,au dbouch des rivires qui descendent des ,apennins dans la ,mditerrane1 des multitudes de sapins1 tout coup surpris par les inondations1 vont s'garer ainsi dans la mer et y former des brisants mobiles1 que le marin tranger prend de loin pour des cueils4 ,les bateliers1 qui s'lancent la poursuite des troncs chapps1 vont les pcher comme des cachalots1 et les ramnent attachs l'arrire de leur barque4 ,tt ou tard1 cette industrie du flottage1 actuellement relgue dans les gorges des hautes montagnes les plus difficiles d'accs1 aura cess d'exister4 ,les routes et les chemins carrossables montent peu peu du fond des valles pour escalader les promontoires et pntrer dans les cirques les plus levs des monts2 les chemins de fer1 les plans inclins et tous les engins puissants invents par l'homme viennent se mettre au service du bcheron pour lui faciliter la tche2 les forts1 assiges par les cultivateurs1 battent en retraite vers les cimes1 et l o elles se maintiennent1 l mme o elles gagnent en tendue1 elles prennent un aspect tout nouveau1 car les arbres1 au lieu de crotre en libert1 sont plants en quinconces des distances rgulires et poussent sous la surveillance de gardes forestiers qui les coupent avant l'ge4 ,nos descendants ne connatront plus que par tradition le flottage des bois1 cette rude bauche de la navigation1 qui sans doute inspira aux sauvages anctres de ,cook et de ,bougainville l'ide de se hasarder sur les flots de l'ocan4 ,disciplines dsormais1 les eaux des ruisseaux ne nous rendront plus mme pour le transport le service bourgeois de charrier dans nos villes des radeaux de bois brler1 sarments1 bches et fagots4 ,,chapitre ,,xviii ,l',,eau ,,dans ,,la ,,cit ,dans nos pays de l',europe civilise o l'homme intervient partout pour modifier la nature son gr1 le petit cours d'eau cesse d'tre libre et devient la chose de ses riverains4 ,ils l'utilisent leur guise1 soit pour en arroser leurs terres1 soit pour moudre leur bl2 mais souvent aussi1 ils ne savent point l'employer utilement2 ils l'emprisonnent entre des murailles mal construites que le courant dmolit2 ils en drivent les eaux vers des bas-fonds o elles sjournent en flaques pestilentielles2 ils l'emplissent d'ordures qui devraient servir d'engrais leurs champs2 ils transforment le gai ruisseau en un immonde gout4 ,en approchant de la grande ville industrielle1 le ruisseau se souille de plus en plus4 ,les eaux mnagres des maisons qui le bordent se mlent son courant2 des viscosits de toutes les couleurs en altrent la transparence1 d'impurs dbris recouvrent ses plages vaseuses1 et lorsque le soleil les dessche1 une odeur ftide se rpand dans l'atmosphre4 ,enfin le ruisseau1 devenu cloaque1 entre dans la cit1 o son premier affluent est un hideux gout1 l'norme bouche ovale1 ferme de grilles4 ,presque sans courant1 cause du manque de pente1 la masse boueuse roule lentement entre deux ranges de maisons aux murailles recouvertes d'algues verdtres1 aux boiseries demi ronges par l'humidit1 aux enduits tombant par cailles4 ,pour ces maisons1 usines malsaines o travaillent les mgissiers1 les tanneurs et autres industriels1 le courant vaseux est encore une richesse1 et sans cesse les ouvriers vont y puiser l'eau nausabonde4 ,les berges ont perdu toute forme naturelle2 ce sont maintenant des murailles perpendiculaires o sont mnages et l quelques marches d'escaliers2 les rivages sont pavs de dalles glissantes2 les mandres sont remplacs par de brusques tournants2 au lieu de branches et de feuillage1 des vtements sordides suspendus des perches se balancent au-dessus de la fosse1 et des barrires en planches1 jetes d'un quai l'autre quai1 marquent les limites des proprits au-dessus du flot noirtre4 ,enfin1 la masse boueuse pntre sous une sinistre arcade4 ,le ruisseau que j'ai vu jaillir la lumire1 si limpide et si joyeux1 hors de la source natale1 n'est plus dsormais qu'un gout dans lequel toute une ville dverse ses ordures4 ,a quelques kilomtres d'intervalle1 le contraste est absolu4 ,l-haut1 dans la libre campagne1 l'eau scintille au soleil1 et transparente1 malgr sa profondeur1 laisse voir les cailloux blancs1 le sable et les herbes frmissantes de son lit2 elle murmure doucement entre les roseaux2 les poissons s'lancent travers le flot comme des flches d'argent et les oiseaux le rasent de leurs ailes4 ,des fleurs naissent en touffes sur ses bords1 des arbres pleins de sve talent au loin leur branchage1 et le promeneur qui suit la rive peut son aise se reposer leur ombre en contemplant le gracieux tableau qui s'tend entre deux mandres4 ,combien diffrent est le ruisseau sous le pav retentissant des villes6 ,l'eau est bien la mme en substance1 mais seulement pour le chimiste2 elle est mlange de tant d'immondices qu'elle en est devenue visqueuse4 ,plus de lumire dans la sombre avenue1 si ce n'est de distance en distance un rayon qui passe entre deux barreaux de fer et se rpercute sur la paroi gluante4 ,la vie semble absente de ces tnbres2 elle existe pourtant3 des champignons1 nourris de pourriture1 se blottissent dans les coins2 des rats se cachent dans les trous1 entre les pierres descelles4 ,les seuls promeneurs qui s'aventurent dans ce triste sjour sont les goutiers chargs de rtablir le courant en enlevant les amas de fange1 et les ravageurs1 famliques industriels qui1 perchs sur le bourbier ftide1 le remuent de leurs mains pour y trouver quelque menue monnaie ou d'autres objets tombs de la rue par les soupiraux4 ,enfin1 la masse infecte1 aide soit par le rteau des ouvriers1 soit par de soudains orages1 arrive la rivire et s'y dverse lourdement4 ,noire ou violace1 elle rampe le long des quais1 et reste distincte de l'eau relativement pure du courant par une ligne sinueuse nettement trace4 ,longtemps on la suit du regard1 s'coulant ct de la rivire et refusant de se mler avec elle2 mais les tourbillons1 les remous1 les reflux de toute espce causs par les ingalits du fond et les sinuosits des rives ont pour rsultat de mlanger les eaux2 la ligne de sparation s'efface peu peu1 de gros bouillons transparents surgissent du fond travers la masse boueuse2 les impures alluvions1 plus pesantes que l'eau qui les entrane1 se dposent sur les plages et dans les dpressions du lit4 ,le ruisseau se purifie de plus en plus2 mais en mme temps1 il cesse d'tre lui-mme et se perd dans la puissante masse liquide de la rivire qui l'emporte vers l'ocan4 ,son courant se divise en filets1 ceux-ci sont partags leur tour en gouttes et en gouttelettes1 toutes les molcules se confondent4 ,l'histoire du ruisseau vient de finir1 du moins en apparence4 ,cependant la bouche du grand gout n'a point vomi dans le fleuve toute la masse d'eau qui roulait entre les berges ombreuses en amont de la ville et de ses fabriques4 ,tandis qu'une partie du courant continue de suivre le lit naturel1 transform en foss1 puis en canal souterrain par la main de l'homme1 et va se traner lourdement le long des quais1 une autre partie du ruisseau1 dtourne de son cours normal1 est entre dans un large aqueduc et s'est dirige vers la cit en suivant le flanc des collines et en passant par d'normes siphons au-dessous des ravins4 ,l'eau1 protge contre l'vaporation par les parois de pierre ou de mtal qui l'entourent1 emplit son entre dans la ville un vaste rservoir maonn1 sorte de lac artificiel o le liquide se repose et s'pure4 ,c'est de l qu'il s'chappe pour se distribuer1 de quartier en quartier1 de rue en rue1 de maison en maison1 d'tage en tage1 par des conduites ramifies l'infini1 sur l'immense surface habite4 ,l'eau est partout indispensable2 il en faut pour nettoyer les pavs et les demeures2 il en faut pour abreuver tous les tres vivants1 depuis l'homme et les animaux qui le servent1 jusqu' la fleur modeste qui s'panouit la fentre des mansardes et au gazon qu'arrose le brouillard iris des fontaines4 ,par ses millions et ses milliards de bouches et de pores absorbant incessamment veinules1 gouttelettes ou simple humidit drives du ruisseau1 la cit devient comme un immense organisme1 un monstre prodigieux engloutissant des torrents d'un seul trait4 ,il est des villes qui ne se contentent pas d'un ruisseau et qui en boivent la fois plusieurs1 accourant de tous les cts par des aqueducs convergents4 ,une capitale1--il est vrai que cette capitale est ,londres1 la cit la plus populeuse du monde entier1--ne boit pas moins d'un demi-million de mtres cubes d'eau par jour1 assez pour emplir un lac o flotteraient l'aise cent navires de haut bord4 ,aprs s'tre ramifie l'infini dans les rues et les maisons1 l'eau des aqueducs1 dsormais salie par l'usage et mlange aux impurets de toute sorte1 doit reprendre son chemin pour s'enfuir de la ville o elle engendrerait la peste4 ,chaque dalle1 comme une bouche immonde1 vomit des eaux mnagres2 chaque rigole roule son petit torrent nausabond2 chaque angle de rue1 une cascade rouge ou noirtre se prcipite dans un puisard4 ,ce flot impur1 seul ruisseau que puisse tudier le gamin de nos cits1 contribue1 plus qu'on ne pense1 lui faire aimer la nature4 ,il m'en souvient encore3 lorsque des averses abondantes avaient enlev la vase de la rigole et rempli le lit jusqu'aux bords1 nous construisions des barrages1 nous enserrions le courant dans un dfil1 nous le faisions se prcipiter en rapides1 nous formions volont des les ou des pninsules4 ,devenus hommes1 les petits ingnieurs qui pataugeaient avec tant de jubilation dans la rigole ne peuvent se rappeler sans plaisir leurs jeux d'enfance2 malgr eux ils regardent avec une certaine motion le filet d'eau bourbeuse qui se trane le long du trottoir4 ,depuis leurs jeunes annes1 dans l'espace d'une gnration1 que de dbris entrans sur ce courant visqueux ont trouv leur chemin vers la mer6 ,jusqu'au sang des citoyens qui s'est ml cette boue6 ,de toutes les rigoles latrales les impurets vont rejoindre le grand gout1 qui souvent est le lit de l'ancien ruisseau lui-mme1 de sorte que la ville ressemble ces polypes dont l'unique orifice s'ouvre la fois la nourriture et aux djections4 ,toutefois1 dans la plupart des avenues souterraines de nos cits1 on a eu le soin d'tablir une certaine sparation entre les deux courants4 ,des tubes de fer juxtaposs servent de lit deux ruisselets coulant en sens inverse3 l'un est le flot d'eau pure qui va se ramifier dans les maisons1 l'autre est la masse d'eau souille qui s'en chappe4 ,comme dans le corps de l'animal1 les artres et les veines s'accompagnent2 un cercle non interrompu se forme entre le courant qui porte la vie et celui qui donnerait la mort4 ,malheureusement1 l'organisme artificiel des cits est encore bien loin de ressembler pour la perfection aux organes naturels des corps vivants4 ,le sang veineux1 chass du coeur dans le poumon1 s'y renouvelle au contact de l'air3 il se dbarrasse de tous les produits impurs de la combustion intrieure et1 recevant du dehors l'aliment de sa propre flamme1 il peut recommencer son voyage du coeur aux extrmits1 et rouler la chaleur et la vie d'artre en artriole4 ,dans nos cits1 au contraire1 corps informes o s'bauche l'organisation1 l'eau souille continue de couler dans les gouts et va polluer les fleuves1 o elle ne se purifie que lentement1 sans tre reprise par l'industrie humaine pour alimenter la ville en entrant dans la circulation souterraine4 ,mais cette puration1 que la science de l'homme a le tort de ne pas accomplir1 les forces de la nature y travaillent de concert avec les habitants des eaux4 ,a toutes les bouches d'gout o ne plonge pas sans cesse l'avide hameon du pcheur la ligne1 des multitudes de poissons1 entasss parfois en vritables bancs comme les harengs de la mer1 se repaissent avec volupt des restes de festins apports par le torrent boueux2 les limons des murailles et des berges1 les herbes frmissantes du fond retiennent aussi et font entrer dans leur substance les molcules de fange qui les baignent2 les dbris les plus lourds descendent et se mlent au gravier1 les paves sont rejetes sur le bord ou s'arrtent sur les bancs de sable2 peu peu1 l'eau se clarifie2 grce sa faune et sa flore1 elle se dbarrasse mme des substances dissoutes qui la dnaturaient1 et si dans son cours elle n'tait pas souille de nouveau par d'autres impurets dcoulant des cits riveraines1 elle finirait par reprendre sa puret premire avant d'atteindre l'ocan4 ,dans la ville future1 ce que la science conseille sera aussi ce que feront les hommes4 ,dj nombre de cits1 surtout dans l'intelligente ,angleterre1 essayent de se crer un systme artriel et veineux fonctionnant avec une rgularit parfaite et se rattachant l'un l'autre1 de manire complter un petit circuit des eaux1 analogue celui qui se produit dans la grande nature entre les montagnes et la mer par les sources et les nuages4 ,au sortir de la ville1 les eaux d'gout1 aspires par des machines1 comme le sang l'est par le jeu des muscles1 se dirigeront vers un large rservoir vot o les ordures entranes se mleront en un liquide fangeux4 ,l1 d'autres machines s'empareront de la masse ftide et la lanceront par jets dans les conduits rayonnant en diverses directions sous le sol des campagnes4 ,des ouvertures pratiques de distance en distance sur les aqueducs permettront d'en dverser le trop-plein en quantits mesures d'avance sur tous les champs appauvris qu'il faut rgnrer par les engrais4 ,cette fange coulante1 qui serait la mort des populations1 si elle devait sjourner dans les villes ou se traner dans les fleuves le long des rivages1 devient au contraire la vie mme des nations1 puisqu'elle se transforme en nourriture pour l'homme4 ,le sol le plus infertile et jusqu'au sable pur donnent naissance une vgtation luxuriante lorsqu'ils sont abreuvs de ces liquides2 de son ct1 l'eau1 qui servait de vhicule toutes les souillures de l'gout1 se trouve dsormais nettoye par les oprations chimiques des racines et des radicelles2 recueillie souterrainement dans les conduits parallles aux aqueducs d'eau sale1 elle peut rentrer dans la ville pour la nettoyer et l'approvisionner1 ou bien couler dans le fleuve sans en ternir le courant limpide4 ,tandis qu'autrefois1 au-dessous de la premire ville dont elle baignait les quais1 la rivire n'tait plus jusqu' l'ocan qu'un immense canal d'gout1 elle reprend de nos jours sa beaut des temps anciens2 les difices des cits et les arches des ponts1 qui pendant des sicles ne se sont reflts que sur une onde trouble1 recommencent se mirer dans un flot transparent4 ,,chapitre ,,xix ,,le ,,fleuve ,la masse entire du fleuve n'est autre chose que l'ensemble de tous les ruisseaux1 visibles ou invisibles1 successivement engloutis3 c'est un ruisseau agrandi des dizaines1 des centaines ou des milliers de fois1 et pourtant il diffre singulirement par son aspect du petit cours d'eau qui serpente dans les valles latrales4 ,comme le faible tributaire qui mle un humble courant sa puissante masse1 il peut avoir ses chutes et ses rapides1 ses dfils et ses entonnoirs1 ses bancs de cailloux1 ses cueils et ses lots1 ses berges et ses falaises2 mais il est beaucoup moins vari que le ruisseau et les contrastes qu'il offre dans son rgime sont beaucoup moins saisissants4 ,plus grand1 il nous tonne par le volume de ses eaux1 par la force de son courant2 mais il reste uniforme et presque toujours semblable lui-mme dans sa majestueuse allure4 ,plus pittoresque1 le ruisseau disparat et reparat tour tour3 on le voit fuir sous les ombrages1 s'taler dans un bassin1 puis encore plonger en cascade comme une gerbe de rayons pour s'engouffrer de nouveau dans un trou noir4 ,mais non-seulement le ruisseau est suprieur au fleuve par l'imprvu de sa marche1 par la beaut de ses rivages1 il l'est aussi par la fougue relative de ses eaux3 proportionnellement sa petite taille1 il est bien autrement fort que la grande rivire des ,amazones pour affouiller ses rives1 modifier ses mandres1 dposer des bancs de sable ou btir des lots4 ,c'est par ses agents les plus faibles que la nature rvle le mieux sa force4 ,vue au microscope1 la gouttelette qui s'est forme sous la roche accomplit une oeuvre gologique proportionnellement bien plus grande que celle de l'ocan sans bornes4 ,de son ct1 l'homme a su jusqu' maintenant beaucoup mieux utiliser les eaux du ruisseau que celles du grand fleuve4 ,a peine la millime partie de sa force est employe pour l'industrie2 ses eaux1 loin de se dverser sur les campagnes en canaux fcondants1 sont au contraire bordes de digues latrales et retenues inutilement dans leur lit4 ,tandis que le ruisseau appartient dj dans l'histoire de l'humanit la priode industrielle1 qui de toutes est la plus avance1 le fleuve ne reprsente gure qu'une poque dj trs-ancienne des socits1 celle o les cours d'eau ne servaient qu' faire flotter des embarcations4 ,encore1 cette utilit diminue-t-elle constamment de nos jours en importance relative1 cause des routes carrossables et des chemins de fer qui facilitent les transports dans les campagnes riveraines4 ,avant que l'agriculteur et l'industriel puissent avec confiance faire travailler les eaux du fleuve leur profit1 il faut qu'ils cessent d'en craindre les carts et soient matres d'en rgler le dbit suivant leurs besoins4 ,et mme quand la science leur fournira les moyens d'apprivoiser le fleuve et de le mener en laisse1 ils seront impuissants tant qu'ils resteront isols dans leurs travaux et ne s'associeront pas afin de rgulariser de concert la force encore brutale de la masse d'eau qui coule presque inutile devant eux4 ,comme nos anctres1 nous sommes toujours forcs de regarder le fleuve avec une sorte de terreur religieuse1 puisque nous ne l'avons pas dompt4 ,ce n'est point1 comme le ruisseau1 une gracieuse naade la chevelure couronne de joncs2 c'est un fils de ,neptune qui de sa formidable main brandit le trident4 ,pour contempler dans toute sa majest un de ces puissants cours d'eau1 et comprendre qu'on a sous les yeux une des forces en mouvement de la terre1 il n'est pas besoin de faire un long voyage1 de traverser l'ancien monde et d'aller visiter prs de leur embouchure le ,brahmapoutrah et le ,yant-tse-,kiang1 tous les deux fils d'un dieu2 il n'est pas besoin non plus de franchir l',atlantique et de voyager sur le ,mississipi1 sur l',ornoque ou le fleuve des ,amazones1 large comme une mer et sem d'archipels4 ,il suffit1 dans les limites mme du pays que l'on habite1 de suivre les bords d'un de ces cours d'eau qui se ralentissent et s'talent largement en approchant de l'estuaire o leur flot tranquille va se mler aux vagues de l'ocan4 ,qu'on aille visiter la basse ,somme ou la ,seine prs de ,tancarville1 la ,loire entre ,paimboeuf et ,saint-,nazaire1 la ,garonne et la ,dordogne l'endroit o elles se runissent pour former la mer de ,gironde6 ,qu'on aille surtout la pointe septentrionale de la ,camargue1 l o le ,rhne se partage en deux bras6 ,le fleuve est immense et calme4 ,la masse norme1 large de plus d'un kilomtre1 se divise sans effort entre les deux courants3 peine quelques remous d'cume tournoient l'abri d'une jete qui prolonge la pointe de l'le en forme d'peron4 ,a gauche1 le moindre bras1 qu'on appelle le petit ,rhne1 est nanmoins un puissant cours d'eau1 plus fort que la ,garonne1 la ,loire ou la ,seine2 droite1 le grand ,rhne fuit sous le regard jusqu' un rivage indistinct bord de saules que recouvre demi le vaporeux de l'espace4 ,dans le cercle immense de l'horizon1 on n'aperoit que l'eau ou bien les terres apportes par le fleuve et dposes couche couche1 molcule molcule2 seulement l'est1 on distingue quelques-unes des cimes rocailleuses des ,alpines1 bleues comme le ciel1 et vers le nord apparaissent vaguement les cimes coniques de ,beaucaire1 au pied desquelles commence l'ancien golfe marin que les alluvions du fleuve ont peu peu combl4 ,iles1 presqu'les1 berges1 tout est compos de sable noirtre dont le ,rhne et ses affluents ont opr le mlange1 aprs avoir reu des torrents suprieurs les roches tritures des ,alpes1 du ,jura1 des ,cvennes4 ,la grande terre de ,camargue1 dont on voit les rivages se profiler au loin entre les deux ,rhne1 et qui n'a pas moins de huit cents kilomtres de surface1 est elle-mme en entier un prsent du fleuve1 et faisait jadis partie des monts de la ,suisse et de la ,savoie4 ,telle est l'oeuvre gologique du courant1 et cette oeuvre colossale se continue sans cesse4 ,pourtant le silence le plus grand pse sur ces puissantes ondes4 ,assis l'ombre des saules1 on chercherait vainement percevoir le murmure de la ville d',arles1 dont on peut1 en se haussant1 distinguer dans la brume les arcades romaines et les tours sarrasines4 ,le seul grondement qu'on entende1 est celui des locomotives et des wagons qui roulent de l'autre ct du fleuve en branlant le sol4 ,on ne les voit pas1 et leur tonnerre lointain1 qui s'accorde si bien avec l'immensit du ,rhne1 semble tre la voix du fleuve4 ,on se figure que le fils de la mer doit avoir1 comme l'ocan1 son ternel et formidable bruit4 ,au-dessous de leur bifurcation1 les deux fleuves droulent chacun de leur ct les longs mandres de leur cours4 ,les eaux1 rejetes d'une rive l'autre1 rasent le pied de la dernire colline et refltent les tours de la dernire cit4 ,dj les fumes qui s'lvent des maisons se confondent avec les brumes lointaines1 et sur les rivages1 bords d'ypraux l'corce argente1 ne se montrent plus que des cabanes et de rares villas demi perdues dans la verdure4 ,enfin1 la dernire maison est galement dpasse2 on se trouverait en pleine solitude1 si quelques noires embarcations1 semblables de grands insectes1 ne voguaient sur le fleuve4 ,les arbres du bord deviennent de plus en plus rares1 et s'abaissent en hauteur2 bientt ce ne sont que des broussailles2 puis celles-ci disparaissent leur tour3 il ne reste plus d'autre vgtation que celle des roseaux sur le sol encore boueux1 affleurant peine au-dessus de l'eau terreuse4 ,ici1 l'antique nature se revoit telle qu'elle existait1 il y a des milliers de sicles1 avant le sjour de l'homme sur les bords du fleuve et des ruisseaux qui s'y dversent4 ,comme aux temps du plsiosaure1 la terre et l'eau se confondent en une sorte de chaos3 des bancs de vase1 des lots mergent et l1 mais peine distincts de l'eau qui les pntre1 ils brillent comme elle et refltent les nuages de l'espace2 des nappes liquides s'talent entre ces lots1 mais elles se mlent la boue du fond3 ce sont elles-mmes de la fange1 plus fluides seulement que la vase des rives4 ,de toutes parts on est environn de terres en formation et cependant on se trouve dj comme au milieu de la mer1 tant la surface du sol est unie et l'horizon rgulier4 ,c'est qu'en effet tout l'espace embrass par le regard tait autrefois la mer4 ,le fleuve l'a combl peu peu2 mais le sol rcemment dpos n'est pas encore affermi2 sans d'immenses travaux d'asschement1 il ne saurait mme tre appropri au sjour de l'homme1 puisque les miasmes mortels s'chappent de ses boues et de ses eaux corrompues4 ,arriv sur ce domaine qui fut autrefois celui de l'ocan1 le fleuve1 graduellement ralenti1 s'tale de plus en plus et devient en mme temps moins profond4 ,enfin1 il approche de la mer1 et ses eaux douces1 glissant en nappe tranquille1 vont se heurter contre les vagues cumeuses de l'eau sale1 qui se droulent avec un bruit de tonnerre continu4 ,dans le conflit des masses liquides entre-choques1 l'eau du fleuve s'est bientt mlange aux flots de l'immense gouffre1 mais en se perdant1 elle travaille encore4 ,tous les nuages de boue qu'elle avait pris sur ses bords et qu'elle tenait en suspension sont repousss par les vagues dans le lit fluvial2 ne pouvant aller plus avant1 ils se dposent sur le fond et forment ainsi une sorte de rempart mobile servant de limite temporaire entre les deux lments en lutte4 ,tout en se dposant molcule molcule1 le banc1 qui obstrue la bouche du fleuve1 ne cesse de se dplacer pour se reformer plus loin2 pousses par le courant fluvial1 incessamment grossies par de nouveaux apports1 les boues sont entranes plus avant dans la mer1 et peu peu la masse tout entire se trouve avoir progress4 ,de sicle en sicle1 d'anne en anne1 de jour en jour1 ce fleuve1 qui semblait impuissant contre l'immense mer1 empite nanmoins sur elle1 et l'on peut mme calculer de combien il avancera dans une priode donne1 tant sa marche est uniforme4 ,eh bien6 cette victoire du fleuve sur l'ocan1 ce sont les mille petits ruisseaux et ruisselets des coteaux et des monts qui la remportent4 ,ce sont eux qui ont rong les parois des dfils1 eux qui roulent les quartiers de roches1 qui froissent et broient les cailloux1 qui entranent les sables et dlayent les argiles4 ,ce sont eux qui abaissent peu peu les continents pour les taler dans la mer en vastes plaines o tt ou tard l'homme creusera ses ports et btira ses villes4 ,,chapitre ,,xx ,,le ,,cycle ,,des ,,eaux ,de mme que le grand fleuve1 ,rhne1 ,danube ou courant des ,amazones1 la mer est compose des milliers et des millions de ruisselets qui se dversent dans ses tributaires4 ,une premire fois mles dans le fleuve1 ces eaux1 accourues de tous les points des continents1 se mlent encore d'une manire bien plus complte dans ces immenses profondeurs du gouffre marin1 assez grand pour contenir l'eau que lui apporteraient toutes les embouchures fluviales pendant cinquante millions d'annes4 ,par ses mouvements de flux et de reflux1 ses flots de houle1 ses vagues de tempte1 ses courants et ses contre-courants1 il promne l'eau de toutes les rivires de l'une l'autre extrmit du globe4 ,la gouttelette1 issue du rocher dans un antre des montagnes1 fait le tour de la plante2 purifie des alluvions terrestres qu'elle portait1 elle dissout des molcules salines1 et de vague en vague1 suivant les parages qu'elle traverse1 change de poids spcifique1 de salinit1 de couleur1 de transparence2 la faune d'infiniment petits qui l'habite se modifie aussi sous les divers climats3 tantt ce sont des animalcules phosphorescents qui la peuplent et la font briller pendant les nuits comme une tincelle1 tantt ce sont d'autres infusoires qui la font ressembler une tache de lait4 ,sa temprature varie galement sans fin4 ,dans les mers polaires1 la gouttelette se transforme en un petit cristal de glace2 dans les mers quatoriales1 elle s'attidit assez pour que les coraux puissent y dposer leurs molcules de pierre4 ,compar l'ocan sans bornes1 le ruisselet des montagnes n'est rien1 et cependant ses eaux1 divises l'infini1 se retrouveraient dans toutes les mers et sur tous les rivages1 s'il tait possible au regard de les suivre dans leur circuit immense4 ,pour chaque goutte marine qui coula jadis dans le ruisseau1 la dure du voyage diffre3 l'une1 peine entre dans l'ocan1 est saisie par les frondes d'une algue et sert en gonfler les tissus2 l'autre est absorbe par un organisme animal2 une troisime1 retenue prisonnire dans un cristal de sel1 se dpose sur une plage sablonneuse2 une autre encore se change en vapeur et monte invisible dans l'espace4 ,c'est l le chemin que prend tt ou tard chaque molcule aqueuse2 libre par son expansion soudaine1 elle chappe aux liens qui la retenaient la surface horizontale des mers et s'lve dans l'atmosphre1 o elle voyage comme elle a voyag dans l'ocan1 mais sous une autre forme4 ,la vapeur d'eau pntre ainsi toute la masse arienne1 mme au-dessus des brlants dserts1 o sur des centaines de lieues ne coule pas un seul filet d'eau2 elle monte jusqu'aux extrmes limites de l'ocan atmosphrique1 soixante kilomtres de hauteur perpendiculaire au-dessus de la nappe marine1 et sans doute qu'une partie de cette vapeur trouve aussi son chemin vers d'autres systmes de plantes ou de soleils1 car les bolides1 qui traversent les cieux toils en flches lumineuses et jettent sur le sol leurs tincelles1 doivent en change emporter avec elles un peu de l'air humide qui oxyde leur surface4 ,toutefois la vapeur d'eau qui s'chappe de la sphre d'attraction terrestre pour aller avec les bolides rejoindre les astres loigns est relativement peu de chose2 la grande mer d'humidit1 tenue en suspension dans l'atmosphre1 est destine presque en entier retomber sur le globe terraqu4 ,les innombrables molcules de vapeur restent invisibles tant que l'air n'en est pas satur3 mais que l'accroissement de l'humidit ou l'abaissement de la temprature dterminent le point de saturation1 aussitt les particules de vapeur se condensent1 elles deviennent gouttelettes de brouillard ou de nue et s'agglomrent avec des millions d'autres molcules en immenses amas suspendus dans les hauteurs de l'air4 ,trop lourds1 ces nuages s'coulent en pluies et en averses dans l'ocan d'o ils sont sortis1 ou bien1 pousss par les vents1 ils sont emports au-dessus des continents o ils viennent se heurter contre les escarpements des collines1 sur les rampes des plateaux1 aux artes et aux pointes des montagnes4 ,ils tombent soit en pluies1 soit en neiges2 puis gouttes et flocons1 diviss l'infini1 pntrent dans la terre par les cavernes1 les fissures des rochers1 les interstices du sol nourricier4 ,longtemps l'eau reste cache1 puis elle reparat la lumire en sources joyeuses1 et recommence son voyage vers l'ocan par les lits inclins des ruisseaux1 des rivires et des fleuves4 ,ce grand circuit des eaux n'est-il pas l'image de toute vie8 n'est-il pas le symbole de la vritable immortalit8 ,le corps vivant1 animal ou vgtal1 est un compos de molcules incessamment changeantes1 que les organes de la respiration ou de la nutrition ont saisies au dehors et fait entrer dans le tourbillon de la vie2 entranes par le torrent circulatoire de la sve1 du sang ou d'autres liquides1 elles prennent place dans un tissu1 puis dans un autre1 et dans un autre encore2 elles voyagent ainsi dans tout l'organisme jusqu' ce qu'elles soient enfin expulses et rentrent dans ce grand monde extrieur1 o les tres vivants1 par millions et par milliards1 se pressent et se combattent pour s'emparer d'elles comme d'une proie et les utiliser leur tour4 ,aux yeux de l'anatomiste et du micrographe1 chacun de nous1 en dpit de son dur squelette et des formes arrtes de son corps1 n'est autre chose qu'une masse liquide1 un fleuve o coulent avec une vitesse plus ou moins grande1 comme en un lit prpar d'avance1 des molcules sans nombre1 provenant de toutes les rgions de la terre et de l'espace1 et recommenant leur voyage infini1 aprs un court passage dans notre organisme4 ,semblables au ruisseau qui s'enfuit1 nous changeons chaque instant2 notre vie se renouvelle de minute en minute1 et si nous croyons rester les mmes1 ce n'est que pure illusion de notre esprit4 ,aussi bien que l'homme considr isolment1 la socit prise dans son ensemble peut tre compare l'eau qui s'coule4 ,a toute heure1 tout instant1 un corps humain1 simple mille millionime de l'humanit1 s'affaisse et se dissout1 tandis que sur un autre point du globe un enfant sort de l'immensit des choses1 ouvre son regard la lumire et devient un tre pensant4 ,de mme que dans une plaine1 tous les grains de sable et tous les globules d'argile ont t rouls par le fleuve et dposs sur ses rives1 de mme toute la poussire qui recouvre le globe a coul avec le sang du coeur dans les artres de nos anctres4 ,d'ge en ge1 les gnrations se succdent en se modifiant peu peu3 les barbares la figure bestiale et luttant pour la prminence avec les animaux froces sont remplacs par des tres plus intelligents1 auxquels l'exprience et l'tude de la nature ont enseign l'art d'lever les animaux et de cultiver la terre2 puis1 de progrs en progrs1 les hommes arrivent fonder les villes1 transformer les matires premires1 changer leurs produits1 se mettre en rapport d'une partie du monde une autre partie2 ils se civilisent1 c'est--dire leur type s'ennoblit1 leur crne devient plus vaste1 leur pense plus tendue1 et d'un cercle de plus en plus large1 les faits viennent se grouper dans leur esprit4 ,chaque gnration qui prit est suivie par une gnration diffrente1 qui1 son tour1 donne l'impulsion d'autres multitudes4 ,les peuples se mlent aux peuples comme les ruisseaux aux ruisseaux1 les rivires aux rivires2 tt ou tard1 ils ne formeront plus qu'une seule nation1 de mme que toutes les eaux d'un mme bassin finissent par se confondre en un seul fleuve4 ,l'poque laquelle tous ces courants humains se rejoindront n'est point encore venue3 races et peuplades diverses1 toujours attaches la glbe natale1 ne se sont point reconnues comme soeurs2 mais elles se rapprochent de plus en plus2 chaque jour elles s'aiment davantage et1 de concert1 elles commencent regarder vers un idal commun de justice et de libert4 ,les peuples1 devenus intelligents1 apprendront certainement s'associer en une fdration libre3 l'humanit1 jusqu'ici divise en courants distincts1 ne sera plus qu'un mme fleuve1 et1 runis en un seul flot1 nous descendrons ensemble vers la grande mer o toutes les vies vont se perdre et se renouveler4 ,,fin4 ,,table ,,des ,,matieres4 ,chap4 ,i4 ,la ,source #a ,chap4 ,,ii4 ,l',eau du dsert #bb ,chap4 ,,iii4 ,le ,torrent de la montagne #dh ,chap4 ,,iv4 ,la ,grotte #ei ,chap4 ,v4 ,le ,gouffre #gd ,chap4 ,,vi4 ,le ,ravin #hg ,chap4 ,,vii4 ,les ,fontaines de la valle #aja ,chap4 ,,viii4 ,les ,rapides et les ,cascades #aai ,chap4 ,,ix4 ,les ,sinuosits et les ,remous #acb ,chap4 ,x4 ,l',inondation #aej ,chap4 ,,xi4 ,les ,rives et les ,ilots #aff ,chap4 ,,xii4 ,la ,promenade #ahb ,chap4 ,,xiii4 ,le ,bain #aii ,chap4 ,,xiv4 ,la ,pche #bac ,chap4 ,,xv4 ,l',irrigation #bca ,chap4 ,,xvi4 ,le ,moulin et l',usine #bdg ,chap4 ,,xvii4 ,la ,barque et le ,train de bois #bfe ,chap4 ,,xviii4 ,l',eau dans la cit #bcd ,chap4 ,,xix4 ,le ,fleuve #bih ,chap4 ,,xx4 ,le ,cycle des eaux #cji ,imprimerie gnrale de ,ch4 ,lahure1 rue de ,fleurus1 #i1 ,paris4