,,andr ,,gide ,,dosto,,evsky 7,,articles ,,et ,,causeries7 ,dostoevsky444 le seul qui m'ait appris quelque chose en psychologie444 ,sa dcouverte a t pour moi plus importante encore que celle de ,stendhal4 ,fr4 ,,nietzsche4 ,,paris ,,librairie ,,plon ,,les ,,petits-,,fils ,,de ,,plon ,,et ,,nourrit ,,imprimeurs-,,diteurs--#h1 ,,rue ,,garanci,,re1 #f;e ,,table ,,des ,,mati,,res ,,dosto,,evsky ,d',,apr,s ,,sa ,,correspondance 7#aijh7 ,,les ,,fr,,res ,,karamazov ,,allocution ,,lue ,,au ,,vieux-,,colombier ,,conf,,rences ,i ,,ii ,,iii ,,iv ,v ,,vi ,,appendice ,,jacques ,,rivi,,re ,,dosto,,evsky ,d',,apr,s ,,sa ,,correspondance 7#aijh7 ,pierre-,dominique ,dupouey4 ,la masse norme de ,tolsto encombre encore l'horizon2 mais--ainsi qu'il advient en pays de montagnes o l'on voit1 mesure que l'on s'en loigne1 par-dessus la plus proche cime1 la plus haute1 que la plus voisine cachait1 reparatre--quelques esprits avant-coureurs peut-tre remarquent-ils dj1 derrire le gant ,tolsto1 reparatre et grandir ,dostoevsky4 ,c'est lui1 la cime encore demi cache1 le nud mystrieux de la chane2 quelques-uns des plus gnreux fleuves y prennent source1 o les nouvelles soifs de l',europe se peuvent abreuver aujourd'hui4 ,c'est lui1 non point ,tolsto qu'il faut nommer ct d',ibsen et de ,nietzsche2 aussi grand qu'eux1 et peut-tre le plus important des trois4 ,il y a quelque quinze ans1 ,m4 de ,vog1 qui fit le noble geste d'apporter la ,france sur le plateau d'argent de son loquence les clefs de fer de la littrature russe1 s'excusait1 lorsqu'il en vint ,dostoevsky1 de l'incivilit de son auteur2 et1 tout en lui reconnaissant une manire de gnie1 avec des rticences de bon ton1 gn par tant d'normit1 il en demandait pardon au lecteur1 avouait que le dsespoir le prenait d'essayer de faire comprendre ce monde au ntre4 ,aprs s'tre allong quelque temps sur les premiers livres1 qui lui semblaient les plus susceptibles1 sinon de plaire1 du moins d'tre supports1 il s'arrtait ,crime et chtiment1 avertissait le lecteur1 bien forc de l'en croire sur parole puisque peu prs rien d'autre n'tait alors traduit1 que1 avec ce livre1 le talent de ,dostoevsky avait fini de monter2 qu'il donnerait bien encore de grands coups d'ailes1 mais en tournant dans un cercle de brouillard1 dans un ciel toujours plus troubl2 puis1 aprs une prsentation dbonnaire du caractre de l',idiot1 parlait des ,possds comme d'un livre confus1 mal bti1 ridicule souvent et encombr de thories apocalyptiques1 du ,journal d'un crivain comme d'hymnes obscurs chappant l'analyse comme la controverse2 ne parlait ni de l'ternel ,mari#a ni de l',esprit souterrain1 crivait3 ,je n'ai pas parl d'un roman intitul ,croissance1 fort infrieur ses ans1 et plus dsinvoltement encore3 ,je ne m'arrterai pas davantage aux ,frres ,karamazov2 de l'aveu commun1 trs peu de ,russes ont eu le courage de lire jusqu'au bout cette interminable histoire4 ,enfin il concluait3 ,ma tche devait se borner appeler l'attention sur l'crivain1 clbre l-bas1 presque inconnu ici1 signaler dans son uvre les trois parties 787 qui montrent le mieux les divers aspects de son talent3 ce sont les ,pauvres ,gens1 les ,souvenirs de la maison des morts1 ,crime et chtiment4 ,de sorte qu'on ne sait trop ce qui doit l'emporter ici1 de la reconnaissance1 car enfin il fut le premier nous avertir1--ou de l'irritation1 car il nous prsente1 comme contre-cur semble-t-il1 travers son vident bon vouloir1 une image dplorablement rduite1 incomplte et par cela mme fausse de cet extraordinaire gnie2 et l'on doute si l'auteur du ,roman russe a plus servi ,dostoevsky en attirant vers lui l'attention1 qu'il ne l'a desservi en limitant cette attention trois de ses livres1 admirables certes1 dj1 mais non des plus significatifs et au del desquels seulement notre admiration pleinement s'tendra4 ,peut-tre au demeurant ,dostoevsky1 pour une intelligence salonnire1 n'tait-il pas commode saisir ou pntrer du premier coup444 ,il ne dlasse pas3 il fatigue1 comme les chevaux de sang toujours en action2 ajoutez-y la ncessit de se reconnatre444 il en rsulte pour le lecteur un effort d'attention444 une courbature morale4441 etc42 les gens du monde1 il y a trente ans1 ne parlaient pas trs diffremment des derniers quatuors de ,beethoven 7,ce qui est compris trop rapidement n'est pas de longue dure1 dit ,dostoevsky dans une de ses lettres47 ,ces jugements dprciatifs purent retarder1 il est vrai1 la traduction1 la publication et la diffusion de ,dostoevsky1 dcourager d'avance bien des lecteurs1 autoriser ,m4 ,charles ,morice ne nous servir d'abord1 des ,karamazov1 qu'une version procustement mutile#b1 ils ne purent faire1 heureusement1 que l'uvre entire1 lentement1 chez divers diteurs1 volume aprs volume1 ne part#c4 ,si pourtant1 prsent encore1 ,dostoevsky ne recrute que lentement ses lecteurs et parmi une lite assez spciale2 s'il rebute non seulement le gros public demi cultiv1 demi srieux1 demi bienveillant1 que n'atteignent gure plus1 il est vrai1 les drames d',ibsen1 mais qui sait goter ,anna ,karnine et mme la ,guerre et la ,paix1--ou cet autre public moins aimable qui se pme devant ,zarathustra1--il serait peu srieux d'en faire ,m4 de ,vog responsable2 je vois cela des causes assez subtiles que l'tude de la correspondance nous permettra d'atteindre pour la plupart4 ,aussi bien n'est-ce point de l'uvre entire de ,dostoevsky que je prtends parler aujourd'hui1 mais simplement de ce dernier livre qui parut au ,mercure de ,france en fvrier #aijh 7la ,correspondance74 ,i ,on s'attend trouver un dieu2 on touche un homme--malade1 pauvre1 peinant sans cesse et singulirement dpourvu de cette pseudo-qualit qu'il reprochait tant au ,franais3 l'loquence4 ,pour parler d'un livre aussi nu1 je tcherai d'carter de moi-mme tout autre souci que celui de la probit4 ,s'il en est qui esprent trouver ici art1 littrature ou quelque amusement d'esprit1 je leur dis aussitt qu'ils feront mieux d'abandonner cette lecture4 ,le texte de ces lettres est souvent confus1 maladroit1 incorrect1 et nous savons gr ,m4 ,bienstock1 rsignant tout souci d'lgance factice1 de n'avoir point cherch remdier cette gaucherie si caractristique#d4 ,oui1 le premier abord rebute4 ,hoffmann1 le biographe allemand de ,dostoevsky1 laisse entendre que le choix des lettres livres par les diteurs russes et pu tre mieux fait#e2 il ne me convainc point que la tonalit en aurait t diffrente4 ,tel que voici1 le volume est pais1 touffant#f1 non point en raison du nombre des lettres1 mais de l'norme informit de chacune d'elles4 ,peut-tre n'avions-nous pas exemple encore de lettres de littrateur si mal crites1 j'entends3 avec si peu d'apprt4 ,lui1 si habile parler autrui1 lorsqu'il s'agit de parler en son propre nom1 s'embarrasse2 il semble que les ides1 sous sa plume1 ne viennent pas successives mais simultanes1 ou que1 pareilles ces fardeaux branchus dont parlait ,renan1 il ne les puisse tirer au jour qu'en s'corchant et en accrochant tout au passage2 de l1 ce foisonnement confus1 qui1 matris1 servira dans la composition de ses romans1 leur complexit puissante4 ,lui1 si dur1 si pre au travail1 qui corrige1 dtruit1 reprend inlassablement chacun de ses rcits1 page aprs page1 jusqu' faire rendre chacun d'eux l'me profonde qu'il contient--crit ici tout comme il peut2 sans rien biffer sans doute1 mais se reprenant constamment2 le plus vite possible1 c'est--dire interminablement4 ,et rien ne laisse mesurer mieux la distance de l'uvre l'ouvrier qui la produit4 ,inspiration6 flatteuse invention romantique6 ,muses faciles6 o tes-vous8--,une longue patience2 si jamais l'humble mot de ,buffon fut sa place1 c'est ici4 ,quelle thorie est donc la tienne1 mon ami1--crit-il son frre1 presque au dbut de sa carrire1--qu'un tableau doit tre peint en une fois8--,quand as-tu t persuad de cela8 ,crois-moi2 il faut partout du travail et un travail norme4 ,crois-moi qu'une pice de vers de ,pouchkine1 lgre et lgante1 de quelques lignes1 parat justement crite en une fois parce qu'elle a t longtemps arrange et reprise par ,pouchkine444 ,rien de ce qui a t crit de chic n'est mr4 ,on ne trouve pas de ratures dans les manuscrits de ,shakespeare1 dit-on4 ,c'est pour cela qu'on y trouve tant de difformits et de manque de got2 s'il et travaill1 c'et t encore mieux444 ,voil le ton de la correspondance entire4 ,le meilleur de son temps1 de son humeur1 ,dostoevsky le donne au travail4 ,aucune de ses lettres n'est crite par plaisir4 ,constamment il revient sur son dgot terrible1 invincible1 inimaginable1 d'crire des lettres4--,les lettres1 dit-il1 sont des choses stupides2 on ne peut pas du tout s'y pancher4 ,et mieux3 ,je vous cris tout et je vois que du principal de ma vie morale1 spirituelle1 je ne vous ai rien dit2 je ne vous en ai mme pas donn une ide4 ,ce sera ainsi tant que nous resterons en correspondance4 ,je ne sais pas crire les lettres2 je ne sais pas crire de moi1 m'crire avec mesure4 ,il dclare par ailleurs3 ,on ne peut jamais rien crire dans une lettre4 ,voil pourquoi je n'ai jamais pu souffrir ,mme de ,svign3 elle crivait ses lettres trop bien4 ,ou encore1 humuoristiquement3 ,si je vais en enfer1 je serai certainement condamn pour mes pchs crire une dizaine de lettres par jour--et c'est bien1 je crois1 l'unique plaisanterie qu'on puisse relever au cours de ce sombre livre4 ,il n'crira donc que press par la ncessit la plus dure4 ,chacune de ses lettres 7si toutefois l'on en excepte celles des dix dernires annes de sa vie1 d'un ton tout autre1 et sur lesquelles je reviendrai spcialement71 chacune de ses lettres est un cri3 il n'a plus rien2 il est bout2 il demande4 ,que dis-je3 un cri444 c'est un interminable monotone gmissement de dtresse2 il demande sans habilet1 sans fiert1 sans ironie2 il demande et il ne sait pas demander4 ,il implore2 il presse2 il y revient1 insiste1 dtaille ses besoins444 ,il me fait souvenir de cet ange qui1 sous les traits d'un errant voyageur1 ainsi que les ,fioretti de saint ,franois nous le racontent1 vint au ,val-de-,spolete heurter l'huis de la naissante confrrie4 ,il frappait si prcipitamment1 est-il dit1 si longuement1 si fort1 que les frati s'en indignrent et que frate ,masseo 7,m4 de ,vog1 je suppose71 qui enfin lui ouvrit la porte1 lui dit3 ,d'o viens-tu donc pour frapper si peu dcemment8--,et l'ange lui ayant demand3 ,comment faut-il frapper8 ,masseo rpondit3 ,on frappe trois coups espacs1 puis on attend4 ,il faut laisser celui qui vient ouvrir le temps de dire son patentre2 ce temps pass1 s'il ne vient pas1 on recommence444--,c'est que j'ai si grand hte1 reprend l'ange444 ,je suis dans une telle gne que me voici prt me pendre1 crit ,dostoevsky4--,je ne puis ni payer mes dettes1 ni partir1 faute d'argent pour le voyage et je suis compltement au dsespoir4--,que deviendrai-je d'ici la fin de l'an8 ,je ne sais pas4 ,ma tte se brise4 ,je n'ai plus qui emprunter4--7,comprenez-vous ce que cela veut dire3 n'avoir plus o aller8 disait un de ses hros47--,j'ai crit un parent pour lui demander six cents roubles4 ,s'il ne les envoie pas1 je suis perdu4 ,de ces plaintes ou de semblables1 cette correspondance est si pleine que je cueille tout au hasard444 ,parfois cette insistance encore1 qui revient navement tous les six mois3 ,l'argent ne peut tre aussi ncessaire qu'une seule fois dans la vie4 ,dans les derniers temps1 comme ivre de cette humilit dont il savait griser ses hros1 de cette trange humilit russe1 qui peut bien tre chrtienne aussi1 mais qui1 affirme ,hoffmann1 se retrouve au fond de chaque me russe1 mme de celle o la foi chrtienne fait dfaut1 et que ne pourra jamais parfaitement comprendre1 dit-il1 l',occidental qui fait de dignit vertu3 ,pourquoi me refuseraient-ils8 ,d'autant plus que je n'exige pas1 mais je prie humblement4 ,mais peut-tre cette correspondance nous trompe-t-elle en nous montrant toujours dsespr celui qui n'crivait qu'en cas de dsespoir444 ,non3 aucun afflux d'argent qui ne ft aussitt absorb par les dettes2 de sorte qu'il pouvait crire1 cinquante ans3 ,toute ma vie j'ai travaill pour de l'argent et toute ma vie j'ai t constamment dans le besoin2 prsent plus que jamais4 ,les dettes444 ou le jeu1 le dsordre1 et cette gnrosit instinctive1 imesure1 qui faisait dire ,riesenkampf1 le compagnon de sa vingtime anne3 ,dostoevsky est un de ces gens auprs desquels il fait pour tous trs bon vivre1 mais qui lui-mme restera toute sa vie dans le besoin4 l'ge de cinquante ans il crit3 ,ce futur roman 7il s'agit ici des ,frres ,karamazov1 qu'il n'crira que neuf ans plus tard71 ce futur roman me tourmente dj depuis plus de trois ans2 mais je ne le commence pas1 car je voudrais l'crire sans me presser1 comme crivent les ,tolsto1 les ,tourgueniev1 les ,gontcharov4 ,qu'il existe donc au moins une de mes uvres qui soit libre et non crite pour une poque dtermine4--,mais c'est en vain qu'il dira3 ,je ne comprends pas le travail fait la hte1 pour de l'argent2 cette question d'argent interviendra toujours dans son travail1 et la crainte de ne pouvoir livrer ce travail temps3 ,j'ai peur de ne pas tre prt1 d'tre en retard4 ,je n'aurais pas voulu gter les choses par ma hte4 ,il est vrai1 le plan est bien conu et tudi2 mais on peut tout gter avec trop de hte4 ,un surmenage effroyable en rsulte1 car s'il met son honneur dans cette ardue fidlit1 il crverait la peine plutt que de livrer de l'ouvrage imparfait2 et vers la fin de sa vie1 il pourra dire3 ,pendant toute ma carrire littraire1 j'ai toujours rempli exactement mes engagements2 je n'y ai jamais manqu une fois2 de plus1 je n'ai jamais crit uniquement pour de l'argent afin de me dbarrasser de l'engagement pris2 et peu avant1 dans la mme lettre3 ,je n'ai jamais imagin un sujet pour de l'argent1 pour satisfaire l'obligation une fois accepte d'crire pour un terme fix d'avance4 ,je me suis toujours engag--et vendu l'avance--quand j'avais dj mon sujet en tte1 que je voulais rellement crire et que je trouvais ncessaire d'crire4 ,de sorte que si1 dans une de ses premires lettres1 crite vingt-quatre ans1 il s'crie3 ,quoi qu'il en soit j'ai fait le serment3 mme parvenu aux dernires limites de la privation1 je tiendrai bon et n'crirai pas sur commande4 ,la commande tue2 la commande perd tout4 ,je veux que chacune de mes uvres1 par elle-mme1 soit bien1--l'on peut dire sans trop de subtilit que1 malgr tout1 il s'est tenu parole4 ,mais il garde toute sa vie la conviction douloureuse qu'avec plus de temps1 de libert1 il et pu mener mieux sa pense3 ,ce qui me tourmente beaucoup1 c'est que1 si j'crivais le roman l'avance durant une anne1 et puis deux ou trois mois pour copier et corriger1 ce serait autre chose1 j'en rponds4 ,illusion1 peut-tre8 ,qui peut le dire8 ,grce plus de loisir1 qu'et-il pu obtenir8 ,que cherchait-il encore8--,une plus grande simplicit1 sans doute2 une plus parfaite subordination des dtails444 ,tels qu'ils sont1 ses meilleurs ouvrages atteignent1 en presque chaque partie1 un point de prcision et d'vidence qu'on imagine difficilement dpass4 ,pour en arriver l1 que d'efforts6 ,il n'y a que les endroits d'inspiration qui viennent tout d'un coup1 la fois1 mais le reste est un travail trs pnible4 son frre qui sans doute lui avait reproch de ne pas crire assez simplement1 croyant dire ainsi3 assez vite1 et de ne pas a se laisser aller l'inspiration1 il rpondait1 encore jeune3 ,tu confonds videmment l'inspiration1 c'est--dire la cration premire1 instantane du tableau ou le mouvement de l'me 7ce qui arrive souvent71 avec le travail4 ,ainsi1 par exemple1 j'inscris une scne aussitt1 telle qu'elle m'est apparue1 et j'en suis enchant2 ensuite1 pendant des mois1 pendant un an1 je la travaille444 et crois-moi1 le rsultat est bien meilleur4 ,pourvu que l'inspiration vienne4 ,naturellement1 sans inspiration1 rien ne peut se faire4--,dois-je m'excuser de tant citer--ou ne me saura-t-on gr bien plutt de cder la parole ,dostoevsky le plus souvent possible8 ,au commencement1 c'est--dire vers la fin de l'anne dernire 7la lettre est d'octobre #gj71 je considrais cette chose comme tudie1 compose1 et je la regardais avec hauteur4 7,il s'agit ici des ,possds47 ,ensuite m'est venue la vritable inspiration--et soudain je l'ai aime1 cette uvre1 je l'ai saisie des deux mains1 et je me suis mis a biffer ce qui tait dj crit4--,toute l'anne1 dit-il encore 7#ahgj71 je n'ai fait que dchirer et changer444 ,j'ai chang mon plan au moins dix fois1 et j'ai crit de nouveau toute la premire partie4 ,il y a deux ou trois mois1 j'tais au dsespoir4 ,enfin tout s'est constitu la fois et ne peut-tre chang4 ,et toujours cette obsession3 ,si j'avais eu le temps d'crire sans me presser1 sans terme fixe1 il est possible qu'il en serait rsult quelque chose de bien4 ,cette angoisse1 ces mcontentements de lui-mme1 il les a connus pour chaque livre3 ,le roman est long2 il a six parties 7,crime et chtiment74 la fin de novembre1 il y en avait dj un grand morceau d'crit1 tout prt2 j'ai tout brl6 ,maintenant1 je peux l'avouer1 a ne me plaisait pas4 ,une nouvelle forme1 un nouveau plan m'entranaient2 j'ai recommenc4 ,je travaille jour et nuit1 et cependant j'avance peu4--,je travaille et1 rien ne se fait1 dit-il ailleurs2 je ne fais que dchirer4 ,je suis affreusement dcourag4 ,et ailleurs encore3 ,j'ai tant travaill que j'en suis devenu stupide1 et ma tte est toute tourdie4 ,et ailleurs encore3 ,je travaille ici 7,staraia ,roussa7 comme un forat1 malgr les beaux jours dont il faudrait profiter2 je suis jour et nuit l'ouvrage4 ,parfois un simple article lui donne autant de mal qu'un livre1 car la rigueur de sa conscience reste aussi entire devant les petites choses que devant les grandes3 ,je l'ai tran jusqu' prsent 7un article de souvenirs sur ,bielensky1 qui n'a pu tre retrouv7 et enfin je l'ai termin en grinant des dents444 ,dix feuilles de romans sont plus faciles crire que ces deux feuilles6 ,il en est rsult que j'ai crit ce maudit article1 en comptant tout1 au moins cinq fois1 et puis je barrais tout et je modifiais ce que j'avais crit4 ,enfin1 j'ai achev mon article tant bien que mal2 mais il est si mauvais que cela me tourne le cur4 ,car s'il garde la conviction profonde de la valeur de ses ides1 il reste mme pour ses meilleurs crits1 exigeant le travail1 insatisfait aprs3 ,il m'est rarement arriv d'avoir quelque chose de plus neuf1 de plus complet1 de plus original 7,karamazov71 ,je puis parler ainsi sans tre accus d'orgueil1 parce que je ne parle que du sujet1 que de l'ide qui s'est implante dans ma tte1 non pas de l'excution1 quant l'excution1 elle dpend de ,dieu2 je puis la gcher1 ce qui m'est arriv souvent444 ,si vilain1 si abominable que soit ce que j'ai crit1 dit-il ailleurs1 l'ide du roman1 et le travail que je lui consacre1 me sont moi malheureux1 moi l'auteur1 ce qu'il y a de plus prcieux au monde4 ,je suis mcontent de mon roman jusqu'au dgot1 crit-il lorsqu'il travaille l',idiot4 ,je me suis terriblement efforc de travailler1 mais je n'ai pas pu3 j'ai le cur malade4 ,a prsent1 je fais un dernier effort pour la troisime partie4 ,si je parviens arranger le roman1 je me remettrai2 sinon je suis perdu4 ,ayant crit dj non seulement les trois livres que ,m4 de ,vog considre comme ses chefs-d'uvre1 mais encore l',esprit souterrain1 l',idiot1 l'ternel ,mari1 il s'crie1 s'acharnant sur un nouveau sujet 7les ,possds73 ,il est temps enfin d'crire quelque chose de srieux4 ,et l'anne de sa mort1 encore1 ,mlle ,n441 qui il crit pour la premire fois3 ,je sais que moi1 comme crivain1 j'ai beaucoup de dfauts1 parce que je suis le premier1 bien mcontent de moi-mme4 ,vous pouvez vous figurer que dans certaines minutes d'examen personnel1 je constate souvent avec peine que je n'ai pas exprim1 littralement1 la vingtime partie de ce que j'aurais voulu1 et peut-tre mme pu exprimer4 ,ce qui me sauve1 c'est l'espoir habituel qu'un jour ,dieu m'enverra tant de force et d'inspiration1 que je m'exprimerai plus compltement1 bref1 que je pourrai exposer tout ce que je renferme dans mon cur et dans ma fantaisie4 ,que nous sommes loin de ,balzac1 de son assurance et de son imperfection gnreuse6 ,flaubert mme connut-il si pre exigence de soi1 si dures luttes1 si forcens excs de labeur8 ,je ne crois pas4 ,son exigence est plus uniquement littraire1 si le rcit de son labeur s'tale au premier plan dans ses lettres1 c'est aussi qu'il s'prend de ce labeur mme1 et que1 sans prcisment s'en vanter1 du moins s'en enorgueillit-il2 c'est aussi qu'il a supprim tout le reste1 considrant la vie comme une chose tellement hideuse que le seul moyen de la supporter1 c'est de l'viter1 et se comparant aux amazones qui se brlaient le sein pour tirer de l'arc4 ,dostoevsky1 lui1 n'a rien supprim2 il a femme et enfants1 il les aime2 il ne mprise point la vie2 il crit au sortir du bagne3 ,au moins j'ai vcu2 j'ai souffert1 mais quand mme j'ai vcu4 ,son abngation devant son art1 pour tre moins arrogante1 moins consciente et moins prmdite1 n'en est que plus tragique et plus belle4 ,il cite volontiers le mot de ,trence et n'admet pas que rien d'humain lui demeure tranger3 ,l'homme n'a pas le droit de se dtourner et d'ignorer ce qui se passe sur la terre1 et il existe pour cela des raisons morales suprieures3 ,homo sum1 et nihil humanum444 et ainsi de suite4 ,il ne se dtourne pas de ses douleurs1 mais les assume dans leur plnitude4 ,lorsqu'il perd1 quelques mois d'intervalle1 sa premire femme et son frre ,mikhal1 il crit3 ,voil que tout d'un coup je me suis trouv seul2 et j'ai ressenti de la peur4 ,c'est devenu terrible6 ,ma vie est brise en deux4 ,d'un ct le pass avec tout ce pour quoi j'avais vcu1 de l'autre l'inconnu sans un seul cur pour me remplacer les deux disparus4 ,littralement il ne me restait pas de raison de vivre4 ,se crer de nouveaux liens1 inventer une nouvelle vie8 ,cette pense seule mfait horreur4 ,alors pour la premire fois j'ai senti que je n'avais pas de quoi les remplacer1 que je n'aimais qu'eux seuls au monde1 et qu'un nouvel amour non seulement ne serait pas mais ne devait pas tre4 ,mais quinze jours aprs1 il crit3 ,de toutes les rserves de force et d'nergie1 dans mon me est rest quelque chose de trouble et de vague1 quelque chose voisin du dsespoir4 ,le trouble1 l'amertume1 l'tat le plus anormal pour moi444 ,et de plus je suis seul6444 ,cependant il me semble toujours que je me prpare vivre4 ,c'est ridicule1 n'est-ce pas8 ,la vitalit du chat6--,il a quarante-quatre ans alors2 et moins d'un an aprs1 il se remarie4 vingt-huit ans dj1 enferm dans la forteresse prventive1 en attendant la ,sibrie1 il s'criait3 ,je vois maintenant que j'ai une si grande provision de vie en moi1 qu'il est difficile de l'puiser4 ,et 7en #ef7 de ,sibrie encore1 mais ayant fini son temps de bagne et venant d'pouser la veuve ,marie ,dmitrievna ,issaiev3 ,maintenant1 ce n'est plus comme autrefois2 il y a tant de rflexion1 tant d'effort et tant d'nergie dans mon travail444 ,est-il possible qu'ayant eu pendant six ans tant d'nergie et de courage pour la lutte1 avec des souffrances inoues1 je ne sois pas capable de me procurer assez d'argent pour me nourrir et nourrir ma femme8 ,allons donc6 ,car surtout personne ne connat ni la valeur de mes forces1 ni le degr de mon talent et c'est surtout l-dessus que je compte6 ,mais1 hlas6 ce n'est pas seulement contre la misre qu'il lui faut lutter6 ,je travaille presque toujours nerveusement1 avec peine et souci4 ,quand je travaille trop1 je deviens mme physiquement malade4 ,ces derniers temps j'ai travaill littralement jour et nuit1 malgr les crises4 ,et ailleurs3 ,cependant les crises m'achvent1 et aprs chacune je ne peux remettre mes ides d'aplomb avant quatre jours4 ,dostoevsky ne s'est jamais cach de sa maladie2 ses attaques de mal sacr taient du reste trop frquentes1 hlas6 pour que plusieurs amis des indiffrents n'en eussent t parfois tmoins4 ,strakhov nous raconte dans ses ,souvenirs un de ces accs1 n'ayant pas1 plus que ,dostoevsky lui-mme1 compris qu'il pt y avoir quelque honte tre pileptique1 ou mme quelque infriorit morale ou intellectuelle autre que celle rsultant d'une grande difficult de travail4 ,mme des correspondantes inconnues qui ,dostoevsky crit pour la premire fois1 regrettant d'avoir fait attendre sa lettre1 tout navement et simplement il dira3 ,je viens de supporter trois accs de mon pilepsie--ce qui ne m'tait pas arriv de cette force et si souvent4 ,mais1 aprs les accs1 pendant deux ou trois jours1 je ne puis ni travailler1 ni crire1 ni mme lire1 parce que je suis bris de corps et d'me4 ,voil pourquoi prsent que vous le savez1 je vous prie de m'excuser d'tre rest si longtemps avant de vous rpondre4 ,ce mal dont il souffrait dj avant la ,sibrie s'aggrave au bagne1 se calme peine durant quelque sjour l'tranger1 reprend en empirant4 ,les crises parfois sont plus espaces1 mais d'autant plus fortes4 ,quand les crises ne sont pas frquentes et qu'il en clate une soudain1 il m'arrive des humeurs noires extraordinaires4 ,je suis au dsespoir4 ,autrefois 7crit-il l'ge de cinquante ans7 cette humeur durait trois jours aprs la crise1 maintenant sept1 huit jours4 ,malgr ses crises1 il essaie de se cramponner au travail1 il s'efforce1 press par des engagements3 ,on a annonc que dans la livraison d'avril 7du ,roussky ,viestnik7 va paratre la suite 7de l',idiot71 et moi je n'ai rien de prt1 except un chapitre sans importance4 ,que vais-je envoyer8 ,je n'en sais rien6 ,avant hier1 j'ai eu une crise des plus violentes4 ,mais1 hier1 j'ai crit quand mme1 dans un tat proche de la folie4 ,tant qu'il n'en rsulte que gne et douleur1 passe encore3 ,mais1 hlas6 ,je remarque avec dsespoir que je ne suis plus en tat de travailler aussi vite que dernirement encore et qu'autrefois4 maintes reprises1 il se plaint que sa mmoire et son imagination s'affaiblissent et cinquante-huit ans1 deux ans avant sa mort3 ,j'ai remarqu depuis longtemps que plus je vais1 plus mon travail me devient difficile4 ,alors1 par consquent1 des penses toujours impossibles tre consoles1 des penses sombres444 ,cependant il crit les ,karamazov4 ,lors de la publication des lettres de ,baudelaire1 l'an pass1 ,m4 ,mends s'effaroucha1 protesta1 non sans emphase1 par des pudenda moraux de l'artiste1 etc4 ,je songe1 en lisant cette correspondance de ,dostoevsky1 la parole admirable1 attribue au ,christ lui-mme1 et remise au jour depuis peu3 ,le royaume de ,dieu sera quand vous irez de nouveau nus et que vous n'en aurez point de honte4 ,sans doute1 il restera toujours des lettrs dlicats1 aux pudeurs faciles1 pour prfrer ne voir des grands hommes que le buste--qui s'insurgent contre la publication des papiers intimes1 des correspondances prives2 ils semblent ne considrer dans ces crits que le plaisir flatteur que les mdiocres esprits peuvent prendre voir soumis aux mmes infirmits qu'eux les hros4 ,ils parlent alors d'indiscrtion1 et1 quand ils ont la plume romantique1 de violation de spultures1 tout au moins de curiosit malsaine2 ils disent3 ,laissons l'homme2 l'uvre seule importe6--videmment6 mais l'admirable1 ce qui reste pour moi d'un enseignement inpuisable1 c'est qu'il l'ait crite malgr cela4 ,n'crivant pas une biographie de ,dostoevsky1 mais traant un portrait et simplement avec les lments que m'offre sa correspondance1 je n'ai parl que d'empchements constitutionnels1 parmi lesquels je pense pouvoir ranger cette misre continue1 si intimement dpendante de lui et qu'il semble que sa nature rclamt secrtement444 ,mais tout s'acharne contre lui3 ds le dbut de sa carrire1 malgr son enfance maladive1 il est reconnu bon pour le service tandis que son frre ,mikhal1 plus robuste1 est rform4 ,fourvoy dans un groupe de suspects1 il est pris et condamn mort1 puis par grce1 envoy en ,sibrie pour y purger sa peine4 ,il y reste dix ans2 quatre ans au bagne et six ,semipalatinsk1 dans l'arme4 ,l-bas1 sans grand amour peut-tre#g1 au sens o nous entendons ce mot gnralement1 mais avec un sorte de misricorde enflamme1 par piti1 par tendresse1 besoin de dvouement et par une propension naturelle a assumer toujours et ne se drober devant rien1 il pouse la veuve du forat ,issaiev1 mre dj d'un grand enfant fainant ou impropre qui restera ds lors sa charge4 ,si vous me questionnez sur moi1 que vous dirais-je3 je me suis charg de soucis de famille et je les trane4 ,mais je crois que ma vie n'est pas encore termine et je ne veux pas mourir4 sa charge galement la famille de son frre ,mikhal1 aprs la mort de celui-ci4 sa charge1 journaux1 revues qu'il fonde1 soutient1 dirige#h1 ds qu'il a quelque argent de reste1 partant quelque possible loisir3 ,il fallait prendre des mesures nergiques4 ,j'ai commenc publier la fois dans trois typographies2 je n'ai marchand ni l'argent1 ni la sant1 ni les efforts4 ,moi seul menais tout4 ,je lisais les preuves2 j'tais en relation avec les auteurs1 avec la censure2 je corrigeais les articles2 je cherchais de l'argent2 je restais debout jusqu' six heures du matin et ne dormais que cinq heures4 ,j'ai enfin russi mettre de l'ordre dans la revue1 mais il est trop tard4 ,la revue1 en effet1 n'chappe pas la faillite4 ,mais le pire1 ajoute-t-il1 c'est qu'avec ce travail de galrien1 je ne pouvais rien crire pour la revue2 pas une ligne de moi4 ,le public ne rencontrait pas mon nom1 et non seulement en province1 mais mme ,ptersbourg1 il ne savait pas que c'tait moi qui dirigeais la revue4 ,n'importe6 il reprend1 s'obstine1 recommence2 rien ne le dcourage1 ni ne l'abat4 ,dans la dernire anne de sa vie1 pourtant1 il en est encore lutter1 sinon contre l'opinion populaire qu'il a dfinitivement conquise1 mais contre l'opposition des journaux3 ,pour ce que j'ai dit ,moscou 7discours sur ,pouchkine71 voyez donc comme j'ai t trait presque partout dans notre presse3 comme si j'avais vol o escroqu dans quelque banque4 ,ukhantsev 7clbre escroc de cette poque7 lui-mme ne reoit pas tant d'ordures que moi4 ,mais ce n'est pas une rcompense qu'il cherche1 non plus que ce n'est l'amour-propre ou la vanit d'crivain qui le fait agir4 ,rien de plus significatif ce sujet que la faon dont il accueille son clatant succs du dbut3 ,voil trois ans que je fais de la littrature1 crit-il1 et je suis tout tourdi4 ,je ne vis pas1 je n'ai pas le temps de rflchir444 ,on m'a cr une renomme douteuse et je ne sais pas jusqu' quand durera cet enfer4 ,il est si convaincu de la valeur de son ide que sa valeur d'homme s'y confond et y disparat4 ,que vous ai-je donc fait1 crit-il au baron ,vrangel1 son ami1 pour que vous me tmoigniez tant d'amour8--et1 vers la fin de sa vie1 une correspondante inconnue3 ,croyez-vous donc que je sois de ceux qui sauvent les curs1 qui dlivrent les mes et qui chassent la douleur6 ,beaucoup de personnes me l'crivent1 mais je suis sr que je suis bien plus capable d'inspirer le dsenchantement et le dgot4 ,je ne suis gure habile bercer1 quoique je m'en sois charg quelquefois4 ,quelle tendresse pourtant1 dans cette me si douloureuse6 ,je rve de toi toutes les nuits1 crit-il de ,sibrie son frre1--et je m'inquite terriblement4 ,je ne veux pas que tu meures2 je veux te voir et t'embrasser encore une fois dans ma vie1 mon chri4 ,tranquillise-moi1 pour l'amour du ,christ1 si tu te portes bien1 laisse toutes tes affaires et tous tes tracas et cris-moi tout de suite1 l'instant1 car autrement je perdrais la raison4 ,va-t-il du moins ici1 trouver quelque soutien8--crivez-moi avec dtails et au plus vite comment vous avez trouv mon frre 7lettre au baron ,vrangel1 de ,semipalatinsk4 #bc mars #ahef74 ,que pense-t-il de moi8 ,autrefois il m'aimait ardemment6 ,il pleurait en me faisant ses adieux4 ,ne s'est-il pas refroidi envers moi6 ,son caractre a-t-il chang8 ,comme cela me paratrait triste6444 ,a-t-il oubli tout le pass8 ,je ne saurais le croire4 ,mais aussi3 comment expliquer qu'il reste des sept ou huit mois sans crire#i8444 ,et puis je vois en lui si peu de cordialit1 qui me rappellerait le vieux temps6 ,je n'oublierai jamais ce qu'il dit ,k4441 qui lui remettait ma demande de s'occuper de moi3 ,il ferait mieux de rester en ,sibrie4 ,il crivit cela1 il est vrai1 mais1 cette parole atroce1 il ne demande au contraire qu' l'oublier2 la tendre lettre ,mikhal1 dont je citais tout l'heure un passage1 est postrieure celle-ci2 peu aprs il crivait ,vrangel3 ,dites mon frre que je le serre dans mes bras1 que je lui demande pardon de toutes les peines que je lui ai causes2 je me mets genoux devant lui4 ,enfin son frre mme il crit le #ba aot #ahhe 7lettre non donne par ,bienstock73 ,cher ami1 lorsque dans ma lettre d'octobre de l'an dernier je te faisais entendre les mmes plaintes 7au sujet de ton silence71 tu m'as rpondu qu'il t'avait t trs pnible1 trs dur de les lire4 ,micha6 pour l'amour de ,dieu1 ne m'en veuille pas2 songe que je suis seul et comme un caillou rejet1--mon caractre a toujours t sombre1 maladif1 susceptible2 songe tout cela et pardonne-moi si mes plaintes ont t injustes et mes suppositions absurdes4 ,je suis bien convaincu moi-mme que j'ai eu tort4 ,sans doute ,hoffmann avait raison1 et le lecteur occidental protestera devant si humble contrition2 notre littrature1 trop souvent teinte d'espagnolisme1 nous enseigne si bien voir une noblesse de caractre dans le non-oubli de l'injure6444 --,que dira-t-il donc1 ce lecteur occidental1 lorsqu'il lira3 ,vous crivez que tout le monde aime le tsar4 ,moi1 je l'adore8 ,et ,dostoevsky est encore en ,sibrie quand il crit cela4 ,serait-ce de l'ironie8 ,non4 ,de lettre en lettre1 il y revient3 ,l'empereur est infiniment bon et gnreux2 et quand1 aprs dix ans d'exil1 il sollicite tout la fois la permission de rentrer ,saint-,ptersbourg et l'admission de son beau-fils ,paul au ,gymnase3 ,j'ai rflchi que1 si on me refuse une demande1 peut-tre ne pourra-t-on pas me refuser l'autre1 et si l'empereur ne daigne pas m'accorder de vivre ,ptersbourg1 peut-tre acceptera-t-il de placer ,paul1 pour ne pas refuser tout fait4 ,dcidment tant de soumission dconcerte4 ,nihilistes1 anarchistes1 socialistes mme ne vont pouvoir tirer aucun parti de cela4 ,quoi6 pas le moindre cri de rvolte8 sinon contre le tsar peut-tre1 qu'il est prudent de respecter1 du moins contre la socit1 et contre ce cachot dont il sort vieilli8--coutez donc comme il en parle3 ,ce qu'il est advenu de mon me et de mes croyances1 de mon esprit et de mon cur durant ces quatre ans1 je ne te le dirai pas ce serait trop long4 ,la constante mditation o je fuyais l'amre ralit n'aura pas t inutile4 ,j'ai maintenant des dsirs1 des esprances qu'auparavant je ne prvoyais mme pas#aj4 ,et ailleurs3 ,je te prie de ne pas te figurer que je suis aussi mlancolique et aussi souponneux que je l'tais ,ptersbourg les dernires annes4 ,tout est compltement pass4 ,d'ailleurs1 c'est ,dieu qui nous guide4 ,et enfin1 longtemps aprs1 dans une lettre de #ahgb ,s4 ,d4 ,janovsky1 cet extraordinaire aveu 7o les mots en italiques sont souligns par ,dostoevsky73 ,vous m'aimiez et vous vous occupiez de moi1 de moi malade mentalement 7car je le reconnais prsent71 avant mon voyage en ,sibrie1 o je me suis guri4 ,ainsi1 pas une protestation6 ,de la reconnaissance au contraire6 ,comme ,job que la main de l'ternel broie sans obtenir de son cur un blasphme444 ,ce martyr est dcourageant4 ,pour quelle foi vit-il8 ,quelles convictions le soutiennent8--,peut-tre1 examinant ses opinions1 autant de moins que dans cette correspondance elles apparaissent1 comprendrons-nous les causes secrtes1 que dj nous commenons d'entrevoir1 de cet insuccs1 prs du grand nombre1 de cette non-faveur1 de ce purgatoire de la gloire o s'attarde encore ,dostoevsky4 ,,ii ,homme d'aucun parti1 craignant l'esprit de faction qui divise1 il crivait3 ,la pense qui m'occupe le plus1 c'est en quoi consiste notre communion d'ides1 quels sont les points sur lesquels nous pourrions nous rencontrer1 tous1 de n'importe quelle tendance4 ,profondment convaincu que1 en la pense russe1 se concilient les antagonismes de l',europe1 lui1 vieil ,europen russe1 comme il se nommait1 il travaillait de toutes les forces de son me cette unit russe1 o dans un grand amour du pays et de l'humanit devaient se fondre tous les partis4 ,oui1 je partage votre opinion1 que la ,russie achvera l',europe1 de par sa mission mme4 ,cela m'est vident depuis longtemps1 crit-il de ,sibrie4 ,ailleurs1 il parle des ,russes comme d'une nation vacante1 capable de se mettre la tte des intrts communs de l'humanit entire4 ,et si1 par une conviction1 peut-tre seulement prmature1 il s'illusionnait sur l'importance du peuple russe 7ce qui n'est nullement ma pense71 ce n'tait point par infatuation chauvine mais par l'intuition et l'intelligence profonde qu'il avait lui-mme1 en tant que ,russe1 croyait-il1 des raisons et des passions diverses des partis qui divisent l',europe4 ,parlant de ,pouchkine1 il se loue de sa facult de sympathie universelle1 puis ajoute3 ,cette aptitude-l1 il la partage prcisment avec notre peuple1 et c'est par l surtout qu'il est national4 ,il considre l'me russe comme un terrain de conciliation de toutes les tendances europennes1 et va jusqu' s'crier3 ,quel est le vrai ,russe qui ne pense pas avant tout l',europe6 jusqu' prononcer cette tonnante parole3 ,le vagabond russe a besoin du bonheur universel pour s'apaiser4 ,convaincu que le caractre de la future avidit russe doit tre au plus haut degr pan-humain1 que l'ide russe sera peut-tre la synthse de toutes les ides que l',europe dveloppe avec tant de persvrance et de courage dans ses diverses nationalits1 il tourne constamment vers l'tranger ses regards2 ses jugements politiques et sociaux sur la ,france et sur l',allemagne sont pour nous les plus intressants passages de cette correspondance4 ,il voyage1 s'attarde en ,italie1 en ,suisse1 en ,allemagne1 attir par le dsir de connatre d'abord1 retenu des mois durant par la continuelle question pcuniaire1 soit qu'il n'ait pas assez d'argent pour continuer son voyage1 payer les dettes nouvelles1 soit qu'il craigne de retrouver en ,russie d'anciennes dettes et de regoter de la prison444 ,avec ma sant1 dit-il quarante-neuf ans1 je ne supporterais pas mme six mois dans un lieu d'emprisonnement1 et1 surtout1 je ne pourrais travailler4 ,mais1 l'tranger1 l'air de la ,russie1 le contact avec le peuple russe1 tout aussitt lui manquent3 il n'est pour lui ni de ,sparte1 ni de ,tolde1 ni de ,venise2 il ne peut s'acclimater1 se plaire mme un instant nulle part4 ,ah6 ,nicolas ,nicolaevitch1 crit-il ,strakhov1 comme il m'est insupportable de vivre l'tranger1 je ne saurais vous l'exprimer6 ,pas une lettre d'exil qui ne contienne la mme plainte3 il faut que j'aille en ,russie3 ici1 l'ennui m'crase444 ,et comme s'il puisait mme1 l-bas1 l'aliment secret de ses uvres1 comme si la sve1 sitt arrach de son sol1 lui manquait3 ,je n'ai pas de got crire1 ,nicolas ,nicolaevitch1 ou bien j'cris avec une grande souffrance4 ,qu'est-ce que cela veut dire1 je ne saurais le comprendre4 ,je pense seulement que c'est le besoin de la ,russie4 ,il faut revenir cote que cote4 ,et ailleurs3 ,j'ai besoin de la ,russie1 pour mon travail et pour mes uvres444 ,j'ai senti avec trop de nettet que n'importe o que nous vivions1 ce serait indiffrent1 ,dresde ou ailleurs1 je serai partout dans un pays tranger1 dtach de ma patrie4 ,et encore3 ,si vous saviez jusqu' quel point je me sens tout fait inutile et tranger6444 ,je deviens stupide et born et je perds l'habitude de la ,russie4 ,pas d'air russe1 ni de personnes russes4 ,enfin1 je ne comprends pas du tout les migrants russes4 ,ce sont des fous4 ,c'est pourtant ,genve1 ,vevey qu'il crit l',idiot1 l'ternel ,mari1 les ,possds2 n'importe6 ,vous dites des paroles d'or propos de mon travail ici2 en effet1 je resterai en arrire1 non pas au point de vue du sicle1 mais au point de vue de la connaissance de ce qui se passe chez nous 7je le sais certainement mieux que vous1 car journellement6 je lis trois journaux russes jusqu' la dernire ligne et je reois deux revues71 mais je me dshabituerai du cours vivant de l'existence2 non pas de son ide1 mais de son essence mme2 et comme cela agit sur le travail artistique6 ,de sorte que cette sympathie universelle s'accompagne1 se fortifie d'un nationalisme ardent qui1 dans l'esprit de ,dostoevsky1 en est le complment indispensable4 ,il proteste1 sans lassitude1 sans trve contre ceux qu'on appelait alors l-bas les progressistes1 c'est--dire 7j'emprunte cette dfinition ,strakhov71 cette race de politiciens qui attendaient les progrs de la culture russe1 non point d'un dveloppement organique du fonds national1 mais d'une assimilation prcipite de l'enseignement occidental4--,le ,franais est avant tout ,franais1 et l',anglais ,anglais1 et leur but suprme est de rester eux-mmes4 ,c'est l qu'est leur force4 ,il s'insurge contre ces hommes qui dracinent les ,russes1 et n'attend pas ,barrs pour mettre en garde1 l'tudiant qui1 en s'arrachant la socit et en l'abandonnant1 ne va pas au peuple1 mais quelque part1 l'tranger1 dans l'europisme1 dans le rgne absolu de l'homme universel qui n'a jamais exist et1 de cette faon1 rompt avec l peuple1 le mprise et le mconnat4 ,tout comme ,barrs propos du kantisme malsain1 il crit1 dans la prface de la revue qu'il dirige#aa3 ,quelque fertile que soit une ide importe de l'tranger1 elle ne pourra prendre racine chez nous1 s'acclimater et nous tre rellement utile que si notre vie nationale1 sans aucune inspiration et pousse du dehors1 faisait surgir d'elle-mme cette ide naturellement1 pratiquement1 par suite de sa ncessit1 de son besoin reconnu pratiquement par tous4 ,aucune nation du monde1 aucune socit plus ou moins stable ne s'est forme sur un programme de commande1 import du dehors444 ,et je ne connais pas dans ,barrs dclaration plus catgorique ni plus pressante4 ,mais tout ct voici ce que je regrette de ne point trouver chez ,barrs3 ,la capacit de s'arracher pour un moment de son sol afin de se regarder sans parti pris est l'indice d'une trs forte personnalit1 en meme temps que la capacit de regarder l'tranger avec bienveillance est un des dons les plus grands et les plus nobles de la nature4 ,et d'ailleurs ,dostoevsky ne semblait-il pas prvoir l'aveuglement jusqu'o devait nous entraner cette doctrine3 ,il est impossible de dtromper le ,franais et de l'empcher de se croire le premier homme de l'univers4 ,d'ailleurs1 il ne sait que trs peu de l'univers444 ,de plus il ne tient pas savoir4 ,c'est un trait commun toute la nation et trs caractristique4 ,il se spare plus nettement1 plus heureusement encore1 de ,barrs1 par son individualisme4 ,et1 en regard de ,nietzsche1 il nous devient un admirable exemple pour montrer de combien peu d'infatuation1 de suffisance1 s'accompagne parfois de cette croyance en la valeur du moi4 ,il crit3 ,le plus difficile dans ce monde1 c'est de rester soi-mme2 et1 il ne faut gcher sa vie pour aucun but2 car pour lui1 non plus que sans patriotisme1 sans individualisme il n'est nul moyen de servir l'humanit4 ,si quelques barrsistes lui taient acquis par les dclarations que je citais tout l'heure1 quel barrsiste les dclarations que voici ne lui alineraient-elles pas8 ,de mme1 en lisant ces paroles3 ,dans l'humanit nouvelle1 l'ide esthtique est trouble4 ,la base morale de la socit1 prise dans le positivisme1 non seulement ne donne pas de rsultats1 mais ne peut pas se dfinir elle-mme1 s'embrouille dans les dsirs et dans les idals4 ,se trouve-t-il donc encore trop peu de faits pour prouver que la socit ne se fonde pas ainsi1 que ce ne sont pas ces chemins qui conduisent au bonheur et que le bonheur ne provient pas de l comme on le croyait jusqu' prsent8 ,mais alors d'o provient-il8 ,on crit tant de livres et on perd de vue le principal3 l'occident on a perdu le ,christ444 et l'occident tombe cause de cela1 uniquement cause de cela4 ,quel catholique franais n'applaudirait444 s'il ne se heurtait point devant l'incidente1 que d'abord j'omettais3 ,on a perdu le ,christ1--par la faute du catholicisme4 ,quel catholique franais ds lors oserait se laisser mouvoir par les larmes de pit dont cette correspondance ruisselle8 ,en vain ,dostoevsky voudra-t-il rvler au monde un ,christ russe1 inconnu l'univers et dont le principe est contenu dans notre orthodoxie1--le catholique franais1 de par son orthodoxie lui1 se refusera d'couter1--et c'est en vain1 pour aujourd'hui du moins1 que ,dostoevsky ajoutera3 mon avis1 c'est l que se trouve le principe de notre future puissance civilatrice et de la rsurrection par nous de toute l',europe1 et toute l'essence de notre future force4 ,de mme encore si ,dostoevsky peut offrir ,m4 de ,vog de quoi voir en lui de l'acharnement contre la pense1 contre la plnitude de la vie1 une sanctification de l'idiot1 du neutre1 de l'inactif1 etc41 nous lisons d'autre part dans la lettre son frre1 non donne par ,bienstock3 ,ce sont des gens simples1 me dira-t-on4 ,mais un homme simple est bien plus craindre qu'un homme compliqu4-- une jeune fille qui dsirait se rendre utile et lui avait exprim sa volont de devenir infirmire ou sage-femme3 444 en s'occupant rgulirement de son instruction on se prpare une activit cent fois plus utile4441 crit-il2 et plus loin3 ne serait-il pas mieux de s'occuper de votre instruction suprieure8444 ,la plupart de nos spcialistes sont des gens profondment peu instruits444 et la plupart de nos tudiants et tudiantes sont tout fait sans aucune instruction4 ,quel bien peuvent-ils faire l'humanit6 ,et certes je n'avais pas besoin de ces paroles pour comprendre que ,m4 de ,vog se trompait1 mais tout de mme on pouvait se mprendre4 ,dostoevsky ne se laisse pas plus facilement enrler pour ou contre le socialisme2 car1 si ,hoffmann est en droit de dire3 ,socialiste1 dans le sens le plus humain du mot1 ,dostoevsky n'a jamais cess de l'tre1 ne lisons-nous pas dans la correspondance2 ,dj le socialisme a rong l',europe2 si on tarde trop1 il dmolira tout4 ,conservateur1 mais non traditionaliste2 tsariste1 mais dmocrate2 chrtien1 mais non catholique romain2 libral1 mais non progressiste1 ,dostoevsky reste celui dont on ne sait comment se servir4 ,on trouve en lui de quoi mcontenter chaque parti4 ,car il ne se persuada jamais qu'il et trop de toute son intelligence pour le rle qu'il assumait--ou qu'en vue de fins immdiates1 il et le droit d'incliner1 de fausser cet instrument infiniment dlicat4 propos de toutes ces tendances possibles1 crit-il1--et les mots sont souligns par lui1--qui se sont confondues en un souhait de bienvenue pour moi 7#i avril #ahgf71 j'aurais voulu crire un article sur l'impression cause par ces lettres444 ,mais1 ayant rflchi cet article1 je me suis soudain aperu qu'il tait impossible de l'crire en toute sincrit2 alors1 s'il n'y a pas de sincrit1 est-ce que cela vaut la peine de l'crire8 ,que veut-il dire8 ,sans doute ceci3 que pour crire cet article opportun d'une manire qui plaise tous et en assure le succs1 il lui faudrait forcer sa pense1 la simplifier outre mesure1 pousser enfin ses convictions au del de leur naturel4 ,c'est l ce qu'il ne peut consentir4 ,par un individualisme sans duret et qui se confond avec la simple probit de pense1 il ne consent prsenter cette pense qu'en son intgrit complexe4 ,et son insuccs parmi nous n'a pas de plus forte ni de plus secrte raison4 ,et je ne prtends pas insinuer que les grandes convictions emportent d'ordinaire avec elles une certaine improbit de raisonnement2 mais elles se passent volontiers d'intelligence2 et tout de mme ,m4 ,barrs est trop intelligent pour n'avoir pas vite compris que ce n'est pas en clairant quitablement une ide sur toutes ses faces qu'on lui fait faire un rapide chemin dans le monde--mais en la poussant rsolument d'un seul ct4 ,pour faire russir une ide1 il faut ne mettre en avant qu'elle seule1 ou1 si l'on prfre3 pour russir1 il faut ne mettre en avant qu'une ide4 ,trouver une bonne formule ne suffit pas2 il s'agit de n'en plus sortir4 ,le public1 devant chaque nom1 veut savoir quoi s'en tenir et ne supporte pas ce qui lui encombrerait le cerveau4 ,quand il entend nommer3 ,pasteur1 il aime pouvoir penser aussitt3 oui1 la rage2 ,nietzsche8 le surhomme2 ,curie8 le radium2 ,barrs8 la terre et les morts2 ,quinton8 le plasma2 tout comme on disait3 ,bornibus8 sa moutarde4 ,et ,parmentier1 si tant est qu'il ait invent la pomme de terre1 est plus connu1 grce ce seul lgume1 que si nous lui devions tout notre potager4 ,dostoevsky faillit connatre en ,france le succs1 lorsque ,m4 de ,vog inventa de nommer religion de la souffrance et de clicher ainsi en une formule portative la doctrine qu'il trouvait incluse dans les derniers chapitres de ,crime et chtiment4 ,qu'elle y soit1 je le veux croire1 et que la formule en soit heureusement trouve444 ,par malheur1 elle ne contenait pas son homme2 il dbordait de toutes parts4 ,car s'il tait pourtant de ceux pour qui une seule chose est ncessaire3 connatre ,dieu1 du moins1 cette connaissance de ,dieu1 voulait-il la rpandre travers son uvre dans son humaine et anxieuse complexit4 ,ibsen non plus n'tait pas facile rduire2 non plus qu'aucun de ceux dont l'uvre demeure plus interrogative qu'affirmative4 ,le succs relatif des deux drames3 ,maison de poupe et l',ennemi du peuple1 n'est point d leur prcellence1 mais cela vient de ce qu',ibsen y livre un semblant de conclusion4 ,le public est mal satisfait par l'auteur qui n'aboutit pas quelque solution bien saillante2 c'est pcher par incertitude1 croit-il1 paresse de pense ou faiblesse de conviction2 et le plus souvent1 gotant fort peu l'intelligence1 cette conviction il ne la jauge qu' la violence1 la persistance et l'uniformit de l'affirmation4 ,dsireux de ne point largir encore un sujet dj si vaste1 je ne chercherai pas aujourd'hui prciser sa doctrine2 je voulais seulement indiquer ce qu'elle renferme de contradictions pour l'esprit occidental1 peu accoutum ce dsir de conciliation des extrmes4 ,dostoevsky reste convaincu que ces contradictions ne sont qu'apparentes entre le nationalisme et l'europisme1 entre l'individualisme et l'abngation2 il pense que1 pour ne comprendre qu'une des faces de cette question vitale1 les partis opposs restent galement distants de la vrit4 ,qu'on me permette encore une citation2 elle clairera sans doute mieux la position de ,dostoevsky qu'un commentaire ne pourrait faire#ab3 ,faut-il donc tre impersonnel pour tre heureux8 ,le salut est-il dans l'effacement8 ,bien au contraire1 dis-je1 non seulement il ne faudrait pas s'effacer1 mais il faudrait encore devenir une personnalit1 mme un degr suprieur qu'on ne le devient dans l',occident4 ,comprenez-moi3 le sacrifice volontaire1 en pleine conscience et libre de toute contrainte1 le sacrifice de soi-mme au profit de tous1 est selon moi l'indice du plus grand dveloppement de la personnalit1 de sa supriorit1 d'une possession parfaite de soi-mme1 du plus grand libre arbitre444 ,une personnalit fortement dveloppe1 tout fait convaincue de son droit d'tre une personnalit1 ne craignant plus pour elle-mme1 ne peut rien faire d'elle-mme1 c'est--dire ne peut servir aucun autre usage que de se sacrifier aux autres1 afin que tous les autres deviennent exactement de pareilles personnalits arbitraires et heureuses4 ,c'est la loi de la nature3 l'homme normal tend l'atteindre4 ,cette solution1 le ,christ la lui enseigne2 ,qui veut sauver sa vie la perdra2 qui donnera sa vie pour l'amour de moi la rendra vraiment vivante4 ,rentr ,ptersbourg dans l'hiver de #ga-gb1 cinquante ans1 il crit ,ianovsky3 ,il faut l'avouer1 la vieillesse arrive2 et cependant on n'y songe pas1 on se dispose encore crire de nouveau 7il prparait les ,karamazov71 publier quelque chose qui puisse contenter enfin2 on attend encore quelque chose de la vie et cependant il est possible qu'on ait tout reu4 ,je vous parle de moi2 eh bien6 je suis parfaitement heureux4 ,c'est ce bonheur1 cette joie par del la douleur1 qu'on sent latente dans toute la vie et l'uvre de ,dostoevsky1 joie qu'avait parfaitement bien flaire ,nietzsche1 et que je reproche en toutes choses ,m4 de ,vog de n'avoir absolument pas distingue4 ,le ton des lettres de cette poque change brusquement4 ,ses correspondants habituels habitant avec lui ,ptersbourg1 ce n'est plus eux qu'il crit1 mais des inconnus1 des correspondants de fortune qui s'adressent lui pour tre difis1 consols1 guids4 ,il faudrait presque tout citer2 mieux vaut renvoyer au livre2 je n'cris cet article que pour y amener mon lecteur4 ,enfin1 dlivr de ses horribles soucis d'argent1 il s'emploie de nouveau1 durant les dernires annes de sa vie1 diriger le ,journal d'un homme de lettres1 qui ne parut que de manire intermittente4 ,je vous avoue1 crit-il au clbre ,aksakov1 en novembre #ahhj1 c'est--dire trois mois avant sa mort--je vous avoue1 en ami1 qu'ayant l'intention d'entreprendre ds l'anne prochaine l'dition du ,journal1 j'ai souvent et longuement pri ,dieu1 genoux1 pour qu'il me donne un cur pur1 une parole pure1 sans pch1 sans envie1 et incapable d'irriter4 ,dans ce ,journal o ,m4 de ,vog ne savait voir que des hymnes obscurs1 chappant l'analyse comme la controverse1 le peuple russe heureusement distinguait autre chose et ,dostoevsky put1 autour de son uvre1 sentir se raliser peu prs ce rve d'unit des esprits1 sans unification arbitraire4 la nouvelle de sa mort1 cette communion et confusion des esprits se manifesta de manire clatante1 et si d'abord les lments subversifs projetrent d'accaparer son cadavre1 on vit bientt1 par une de ces fusions inattendues dont la ,russie a le secret1 quand une ide nationale l'chauffe1 tous les partis1 tous les adversaires1 tous les lambeaux disjoints de l'empire rattachs par ce mort dans une communion d'enthousiasme4 ,la phrase est de ,m4 de ,vog1 et je suis heureux1 aprs toutes les rserves que j'ai faites sur son tude1 de pouvoir citer ces nobles paroles4 ,comme on disait des anciens tsars qu'ils rassemblaient la terre russe1 crit-il plus loin1 ce roi de l'esprit avait rassembl l le cur russe4 ,c'est ce mme ralliement d'nergies qu'il opre prsent travers l',europe1 lentement1 mystrieusement presque1--en ,allemagne surtout o les ditions de ses uvres se multiplient1 en ,france enfin o la gnration qui s'lve reconnat et gote1 mieux que celle de ,m4 de ,vog1 sa vertu4 ,les secrtes raisons qui diffrrent son succs seront celles mmes qui l'assureront plus durable4 ,,les ,,fr,,res ,,karamazov#ac ,dostoevsky1 le seul qui m'ait appris quelque chose en psychologie1 disait ,nietzsche4 ,sa fortune parmi nous a t bien singulire4 ,m4 de ,vog qui prsentait la littrature russe la ,france1 il y a quelque vingt ans1 semblait effray de l'normit de ce monstre4 ,il s'excusait1 il prvenait poliment l'incomprhension du premier public2 grce lui1 on avait chri ,tourgueneff1 on admirait de confiance ,pouchkine et ,gogol2 on ouvrait un large crdit pour ,tolsto2 mais ,dostoevsky444 dcidment1 c'tait trop russe2 ,m4 de ,vog criait casse-cou4 ,tout au plus consentait-il diriger les curiosits des premiers lecteurs sur les deux ou trois tomes de l'uvre qu'il estimait les plus accessibles et o l'esprit se pouvait le plus indolemment retrouver2 mais1 par ce mme geste1 il cartait1 hlas6 les plus significatives1 les plus ardues sans doute1 mais nous pouvons oser le dire aujourd'hui1 les plus belles4 ,cette prudence tait1 penseront certains1 ncessaire1 comme peut-tre il avait t ncessaire d'habituer le public la ,symphonie pastorale1 de l'acclimater lentement1 avant de lui servir la ,symphonie avec churs4 ,s'il fut bon d'attarder et de limiter les premires curiosits aux ,pauvres ,gens1 la ,maison des morts1 et ,crime et chtiment1 il est temps aujourd'hui que le lecteur affronte les grandes uvres3 l',idiot1 les ,possds1 et surtout les ,frres ,karamazov4 ,ce roman est la dernire uvre de ,dostoevsky4 ,ce devait tre le premier d'une srie4 ,dostoevsky avait alors cinquante-neuf ans2 il crivait3 ,je constate souvent avec peine que je n'ai pas exprim1 littralement1 la vingtime partie de ce que j'aurais voulu1 et peut-tre mme pu exprimer4 ,ce qui me sauve1 c'est l'espoir habituel qu'un jour ,dieu m'enverra tant de force et d'inspiration1 que je m'exprimerai plus compltement1 bref que je pourrai exposer tout ce que je renferme dans mon cur et dans ma fantaisie4 ,il tait de ces rares gnies qui s'avancent d'uvre en uvre1 par une sorte de progression continue1 jusqu' ce que la mort les vienne brusquement interrompre4 ,aucun flchissement dans cette fougueuse vieillesse1 non plus que dans celle de ,rembrandt ou de ,beethoven qui je me plais le comparer2 une sre et violente aggravation de la pense4 ,sans complaisance aucune envers soi-mme1 insatisfait sans cesse1 exigeant jusqu' l'impossible1--pleinement conscient pourtant de sa valeur1--devant que d'aborder les ,karamazov1 un secret tressaillement de joie l'avertit3 il tient enfin un sujet sa taille1 la taille de son gnie4 ,il m'est rarement arriv1 crit-il1 d'avoir dire quelque chose de plus neuf1 de plus complet1 de plus original4 ,c'est ce livre qui fut le livre de chevet de ,tolsto son lit de mort4 ,effrays par son tendue1 les premiers traducteurs ne nous donnrent de ce livre incomparable qu'une version mutile2 sous prtexte d'unit extrieure1 des chapitres entiers1 de-ci de-l1 furent amputs1--qui suffirent former un volume supplmentaire paru sous ce titre3 les ,prcoces4 ,par prcaution1 le nom de ,karamazov y fut chang en celui de ,chestomazov1 de manire achever de drouter le lecteur4 ,cette traduction tait d'ailleurs fort bonne dans tout ce qu'elle consentait traduire1 et je continue de la prfrer celle qui nous fut donne depuis4 ,peut-tre certains1 se rapportant l'poque o elle parut1 estimeront-ils que le public n'tait point mr encore pour supporter une traduction intgrale d'un chef-d'uvre aussi foisonnant2 je ne lui reprocherai donc que de ne point s'avouer incomplte4 ,il y a quatre ans parut la nouvelle traduction de ,,mm4 ,bienstock et ,nau4 ,elle offrait ce grand avantage de prsenter1 en un volume plus serr1 l'conomie gnrale du livre2 je veux dire qu'elle restituait en leur place les parties que les premiers traducteurs en avait d'abord limines2 mais1 par une systmatique condensation1 et j'allais dire conglation de chaque chapitre1 ils dpouillaient les dialogues de leur balbutiement et de leur frmissement pathtiques1 ils sautaient le tiers des phrases1 souvent des paragraphes entiers1 et des plus significatifs4 ,le rsultat est net1 abrupt1 sans ombre1 comme serait une gravure sur zinc1 ou mieux un dessin au trait d'aprs un profond portrait de ,rembrandt4 ,quelle vertu n'est donc point celle de ce livre pour demeurer1 malgr tant de dgradations1 admirable6 ,livre qui put attendre son heure patiemment1 comme patiemment ont attendu leur heure ceux de ,stendhal2 livre dont l'heure enfin semble venue4 ,en ,allemagne1 les traductions de ,dostoevsky se succdent1 chacune renchrissant sur la prcdente en exactitude scrupuleuse et en vigueur4 ,l',angleterre1 plus revche et lente s'mouvoir1 prend souci de ne rester point en arrire4 ,dans le ,new ,age du #bc mars dernier1 ,arnold ,bennett1 annonant la traduction de ,mrs ,constance ,garnett1 souhaite que tous les romanciers et nouvellistes anglais puissent se mettre l'cole des plus puissantes uvres d'imagination que personne ait jamais crites2 et1 parlant plus spcialement des ,frres ,karamazov3 ,l1 dit-il1 la passion atteint sa plus haute puissance4 ,ce livre nous prsente une douzaine de figures absolument colossales4 ,qui dira si jamais ces colossales figures se sont adresses1 en ,russie mme1 personne autant qu' nous1 directement1 et si1 avant aujourd'hui1 leur voix pouvait paratre aussi urgente8 ,ivan1 ,dmitri1 ,aliocha1 les trois frres1 si diffrents et si consanguins la fois1 que suit et inquite partout l'ombre piteuse de ,smerdiakov1 leur laquais et leur demi-frre4 ,l'intellectuel ,ivan1 le passionn ,dmitri1 ,aliocha le mystique1 semblent eux trois se partager le monde moral que dserte honteusement leur vieux pre1--et je les sais exercer dj sur maints jeunes gens une domination indiscrte2 leur voix ne nous parat dj plus trangre2 que dis-je8 c'est en nous que nous les entendons dialoguer4 ,toutefois1 nul symbolisme intempestif dans la construction de cette uvre2 on sait qu'un vulgaire fait divers1 une cause tnbreuse1 que prtendit claircir la subtile sagacit du psychologue1 servit de premier prtexte ce livre4 ,rien de plus constamment existant que ces significatives figures2 pas un instant elles n'chappent leur pressante ralit4 ,il s'agit de savoir1 aujourd'hui qu'on les porte sur le thtre 7et de toutes les crations de l'imagination ou de tous les hros de l'histoire1 il n'en est point qui mritent davantage d'y monter71 il s'agit de savoir si nous reconnatrons leurs voix dconcertantes travers les intonations concertes des acteurs4 ,il s'agit de savoir si l'auteur de l'adaptation saura nous prsenter1 sans les dnaturer trop1 les vnements ncessaires l'intrigue o s'affrontent ces personnages4 ,je le tiens pour intelligent l'excs1 et habile2 il a compris1 j'en suis certain1 que1 pour rpondre aux exigences de la scne1 il ne suffit point de dcouper1 selon la mthode ordinaire1 et de servir tout crus les pisodes les plus marquants du roman1 mais bien de ressaisir le livre l'origine1 de le recomposer et rduire1 de disposer ses lments en vue d'une perspective diffrente4 ,il s'agit enfin de savoir si consentiront de les regarder avec une attention suffisante ceux des spectateurs qui n'auront pas dj pntr dans l'intimit de cette uvre4 ,sans doute n'auront-ils pas cette prsomption extraordinaire1 cette ignorance phnomnale que ,dostoevsky dplorait de rencontrer chez les intellectuels russes4 ,il souhaitait1 alors1 les arrter dans la voie de la ngation1 ou bien1 au moins1 les faire rflchir1 les faire douter4 ,et ce que j'cris ici n'a pas un autre but4 7,figaro1 #d avril #aiaa47 ,,allocution ,,lue ,,au ,,vieux-,,colombier ,,pour ,,la ,c,l,,bration ,,du ,,centenaire ,,de ,,dosto,,evsky ,les admirateurs de ,dostoevsky taient1 il y a quelques annes1 assez peu nombreux2 mais comme il advient toujours lorsque les premiers admirateurs sont recruts dans l'lite1 leur nombre va toujours grandissant1 et la salle du ,vieux-,colombier est beaucoup trop petite pour les contenir tous aujourd'hui4 ,comment il se fait que certains esprits demeurent encore rfractaires son uvre admirable1 c'est ce que je voudrais d'abord examiner4 ,car1 pour triompher d'une incomprhension1 le meilleur moyen c'est de la tenir pour sincre et de tcher de la comprendre4 ,ce qu'on a surtout reproch ,dostoevsky au nom de notre logique occidentale1 c'est je crois1 le caractre irraisonn1 irrsolu et souvent presque irresponsable de ses personnages4 ,c'est tout ce qui1 dans leur figure1 peut paratre grimaant et forcen4 ,ce n'est pas1 nous dit-on1 de la vie relle qu'il reprsente2 ce sont des cauchemars4 ,je crois cela parfaitement faux2 mais accordons-le1 provisoirement1 et ne nous contentons pas de rpondre1 avec ,freud1 qu'il y a plus de sincrit dans nos rves que dans les actions de notre vie4 coutons plutt ce que ,dostoevsky lui-mme dit des rves1 et des absurdits et impossibilits videntes dont foisonnent nos songes et que vous admettez sur-le-champ1 sans presque en prouver de surprise1 alors mme que1 d'autre part1 votre intelligence dploie une puissance inaccoutume4 ,pourquoi1 continue-t-il1 quand vous vous rveillez et rentrez dans le monde1 sentez-vous presque toujours1 et parfois avec une rare vivacit1 que le songe en vous quittant emporte comme une nigme indevine par vous8 ,l'extravagance de votre rve vous fait sourire et en mme temps vous sentez que ce tissu d'absurdits renferme une ide1 mais une ide relle1 quelque chose qui existe1 et qui a toujours exist dans votre cur2 vous croyez trouver dans votre songe une prophtie attendue par vous4447,l',idiot1 t4 ,,ii1 p4 #ahe47 ,ce que ,dostoevsky dit ici du rve1 nous l'appliquerons1 ses propres livres1 non que je consente un seul instant assimiler ces rcits l'absurdit de certains rves1 mais bien parce que nous sentons galement1 au rveil de ses livres1--et lors mme que notre raison se refuse y donner un assentiment total--nous sentons qu'il vient de toucher quelque point secret qui appartient notre vie vritable4 ,et je crois que nous trouverons ici l'explication de ce refus de certaines intelligences devant le gnie de ,dostoevsky1 au nom de la culture occidentale4 ,car je remarque aussitt que dans toute notre littrature occidentale et je ne parle pas de la franaise seulement1 le roman1 part de trs rares exceptions1 ne s'occupe que des relations des hommes entre eux1 rapports passionnels ou intellectuels1 rapports de famille1 de socit1 de classes sociales1--mais jamais1 presque jamais1 des rapports de l'individu avec lui-mme ou avec ,dieu1--qui priment ici tous les autres4 ,je crois que rien ne fera mieux comprendre ce que je veux dire que ce mot d'un ,russe que rapporte ,mme ,hoffmann dans sa biographie de ,dostoevsky 7la meilleure et de beaucoup1 que je connaisse--mais qui n'est pas traduite1 malheureusement71 mot par lequel elle prtend prcisment nous faire sentir une des particularits de l'me russe4 ,ce ,russe donc1 qui l'on reprochait son inexactitude1 ripostait trs srieusement3 ,oui1 la vie est difficile6 ,il y a des instants qui demandent tre vcus correctement1 ce qui est bien plus important que le fait d'tre en retard un rendez-vous4 ,la vie intime est ici plus importante que les rapports des hommes entre eux4 ,c'est bien l1 ne croyez-vous pas1 le secret de ,dostoevsky1 ce qui tout la fois le rend si grand1 si important pour quelques-uns1 si insupportable pour beaucoup d'autres4 ,et je ne prtends pas un instant que l',occidental1 le ,franais1 soit de part en part et uniquement un tre de socit1 qui n'existe qu'avec un costume3 les ,penses de ,pascal sont l1 les ,fleurs du mal1 livres graves et solitaires1 et nanmoins aussi franais que n'importe quels autres livres de notre littrature4 ,mais il semble qu'un certain ordre de problmes1 d'angoisses1 de passions1 de rapports1 soient rservs au moraliste1 au thologien1 au pote et que le roman n'ait que faire de s'en laisser encombrer4 ,de tous les livres de ,balzac1 ,louis ,lambert est sans doute le moins russi2 en tout cas1 ce n'tait qu'un monologue4 ,le prodige ralis par ,dostoevsky1 c'est que chacun de ses personnages1 et il en a cr tout un peuple1 existe d'abord en fonction de lui-mme1 et que chacun de ces tres intimes1 avec son secret particulier1 se prsente nous dans toute sa complexit problmatique2 le prodige1 c'est que ce sont ces problmes que vivent chacun de ses personnages1 et je devrais dire3 qui vivent aux dpens de chacun de ses personnages--ces problmes qui se heurtent1 se combattent et s'humanisent pour agoniser ou pour triompher devant nous4 ,il n'y a pas de question si haute que le roman de ,dostoevsky ne l'aborde4 ,mais1 immdiatement aprs avoir dit cela1 il me faut ajouter3 il ne l'aborde jamais d'une manire abstraite1 les ides n'existent jamais chez lui qu'en fonction de l'individu2 et c'est l ce qui fait leur perptuelle relativit2 c'est l ce qui fait galement leur puissance4 ,tel ne parviendra cette ide sur ,dieu1 la ,providence et la vie ternelle que parce qu'il sait qu'il doit mourir dans peu de jours ou d'heures 7c'est ,hippolyte de l',idiot71 tel autre dans les ,possds difie toute une mtaphysique o dj ,nietzsche est en germe1 en fonction de son suicide1 et parce qu'il doit se tuer dans un quart d'heure--et l'on ne sait plus1 en l'entendant parler1 s'il pense cela parce qu'il doit se tuer1 ou s'il doit se tuer parce qu'il pense cela4 ,tel autre enfin1 le prince ,muichkine1 ses plus extraordinaires1 ses plus divines intuitions1 c'est l'approche de la crise d'pilepsie qu'il les doit4 ,et de cette remarque je ne veux point tirer pour le moment d'autre conclusion que ceci3 que les romans de ,dostoevsky1 tout en tant les romans--et j'allais dire les livres--les plus chargs de pense1 ne sont jamais abstraits1 mais restent aussi les romans1 les livres les plus pantelants de vie que je connaisse4 ,et c'est pourquoi1 si reprsentatifs que soient les personnages de ,dostoevsky1 jamais on ne les voit quitter l'humanit pour ainsi dire1 et devenir symboliques4 ,ce ne sont plus jamais des types comme dans notre comdie classique2 ils restent des individus1 aussi spciaux que les plus particuliers personnages de ,dickens1 aussi puissamment dessins et peints que n'importe quel d'aucune littrature4 coutez ceci3 ,il y a des gens dont il est difficile de dire quelque chose qui les prsente d'emble sous leur aspect le plus caractristique2 ce sont ceux qu'on appelle communment les hommes ordinaires1 la masse1 et qui1 en effet1 constituent l'immense majorit de l'espce humaine4 cette vaste catgorie appartiennent plusieurs des personnages de notre rcit1 et notamment ,gabriel ,ardalionovitch4 ,voici donc un personnage qu'il va tre particulirement difficile de caractriser4 ,que va-t-il parvenir en dire3 ,presque depuis l'adolescence1 ,gabriel ,ardalionovitch avait t tourment par le sentiment constant de sa mdiocrit1 en mme temps que par l'envie irrsistible de se convaincre qu'il tait un homme suprieur4 ,plein d'apptits violents1 il avait1 pour ainsi dire1 les nerfs agacs de naissance1 et il croyait la force de ses dsirs parce qu'ils taient imptueux4 ,sa rage de se distinguer le poussait parfois risquer le coup de tte le plus inconsidr1 mais toujours au dernier moment notre hros se trouvait trop raisonnable pour s'y rsoudre4 ,cela le tuait#ad4 et voici pour un des personnages les plus effacs4 ,il faut ajouter que les autres1 les grandes figures du premier plan1 il ne les peint pas1 pour ainsi dire1 mais les laisse se peindre elles-mmes1 tout au cours du livre1 en un portrait sans cesse changeant1 jamais achev4 ,ses principaux personnages restent toujours en formation1 toujours mal dgags de l'mb4 ,je remarque en passant combien profondment il diffre par l de ,balzac dont le souci principal semble tre toujours la parfaite consquence du personnage4 ,celui-ci dessine comme ,david2 celui-l peint comme ,rembrandt1 et ses peintures sont d'un art si puissant et souvent si parfait que1 n'y aurait-il pas derrire elles1 autour d'elles1 de telles profondeurs de pense1 je crois bien que ,dostoevsky resterait encore le plus grand de tous les romanciers4 ,,conf,,rences ,,du ,,vieux-,,colombier#ae ,i ,quelque temps avant la guerre1 je prparais1 pour les ,cahiers de ,charles ,pguy1 une ,vie de ,dostoevsky1 l'imitation des vies de ,beethoven et de ,michel-,ange1 ces belles monographies de ,romain ,rolland4 ,la guerre vint1 et il me fallut mettre de ct les notes que j'avais prises ce sujet4 ,longtemps1 d'autres soucis et d'autres soins m'occuprent1 et j'avais peu prs abandonn mon projet1 lorsque1 tout rcemment1 pour fter le centenaire de ,dostoevsky1 ,jacques ,copeau me demanda de prendre la parole dans une sance commmorative1 au ,vieux-,colombier4 ,je ressortis ma liasse de notes2 il me parut1 en les relisant distance1 que les ides que j'y avais consignes mritaient de nous retenir2 mais que1 pour les exposer1 l'ordre chronologique1 auquel m'obligerait une biographie1 n'tait peut-tre pas le meilleur4 ,ces ides1 dont ,dostoevsky1 dans chacun de ses grands livres1 forme comme une tresse paisse1 il est souvent malais d'en dmler l'embrouillement2 mais de livre en livre1 nous les retrouvons2 ce sont elles qui m'importent et d'autant plus que je les fais miennes4 ,si je prenais l'un aprs l'autre chacun de ces livres1 je ne pourrais viter les redites1 mieux vaut procder autrement2 poursuivant de livre en livre ces ides1 je tcherai de les dgager1 de m'en saisir et de vous les exposer aussitt le plus clairement que me permettra leur apparente confusion4 ,ides de psychologue1 de sociologue1 de moraliste1 car ,dostoevsky est la fois tout cela1--tout en demeurant avant tout un romancier4 ,ce sont elles qui feront l'objet de ces entretiens4 ,mais1 comme les ides ne se prsentent jamais1 dans l'uvre de ,dostoevsky1 l'tat brut1 mais restent toujours en fonction des personnages qui les expriment 7et de l prcisment leur confusion et leur relativit72 comme d'autre part j'ai souci d'viter moi-mme l'abstraction et de donner ces ides le plus de relief possible1 je voudrais tout d'abord vous prsenter la personne de ,dostoevsky1 vous parler des quelques vnements de sa vie qui nous rvleront son caractre1 et nous permettront de dessiner sa figure4 ,la biographie que je prparais avant la guerre1 je me proposais de la faire prcder d'une introduction1 o j'eusse examin d'abord l'ide que l'on se fait communment du grand homme4 ,j'eusse1 pour clairer cette ide1 rapproch ,dostoevsky de ,rousseau1 rapprochement qui n'et pas t arbitraire3 leurs deux natures prsentent en effet de profondes analogies--qui ont permis aux ,confessions de ,rousseau d'exercer sur ,dostoevsky une extraordinaire influence4 ,mais il me parat que ,rousseau a t ds le dbut de sa vie1 comme empoisonn par ,plutarque4 travers lui1 ,rousseau s'tait fait du grand homme une reprsentation un peu dclamatoire et pompeuse4 ,il plaait devant lui la statue d'un hros imaginaire1 laquelle il s'effora1 toute sa vie1 de ressembler4 ,il tchait d'tre ce qu'il voulait paratre4 ,je consens que la peinture qu'il fait de lui soit sincre2 mais il songe son attitude et c'est l'orgueil qui la lui dicte4 ,la fausse grandeur1 dit admirablement ,la ,bruyre1 est farouche et inaccessible3 comme elle sent son faible1 elle se cache1 ou du moins ne se montre pas de front1 et ne se fait voir qu'autant qu'il faut pour imposer et ne paratre point ce qu'elle est1 je veux dire une vraie petitesse4 ,et si je ne consens tout de mme pas reconnatre ici ,rousseau1 par contre1 c'est ,dostoevsky que je pense lorsque je lis plus loin3 ,la vritable grandeur est libre1 douce1 familire1 populaire2 elle se laisse toucher et manier1 elle ne perd rien tre vue de prs2 plus on la connat1 plus on l'admire4 ,elle se courbe par bont vers ses infrieurs1 et revient sans effort dans son naturel2 elle s'abandonne quelquefois1 se nglige1 se relche de ses avantages1 toujours en pouvoir de les reprendre et de les faire valoir444 ,chez ,dostoevsky1 en effet1 nulle pose1 nulle mise en scne4 ,il ne se considre jamais comme un surhomme2 il n'y a rien de plus humblement humain que lui2 et mme je ne pense pas qu'un esprit orgueilleux puisse tout fait bien le comprendre4 ,ce mot d'humilit reparat sans cesse dans sa ,correspondance et dans ses livres3 ,pourquoi me refuserait-il8 ,d'autant plus que je n'exige pas1 mais que je prie humblement 7lettre du #bc novembre #ahfi74 ,je n'exige pas1 je demande humblement 7#g dcembre #ahfi74 ,j'ai adress la demande la plus humble 7#ab fvrier #ahgj74 ,il m'tonnait souvent par une sorte d'humilit1 dit l',adolescent en parlant de son pre1 et quand il cherche comprendre les relations qu'il peut y avoir entre son pre et sa mre1 la nature de leur amour1 il se souvient d'une phrase de son pre3 ,elle m'a pous par humilit#af4 ,j'ai lu tout rcemment dans une interview de ,m4 ,henry ,bordeaux1 une phrase qui m'a un peu tonn3 ,il faut d'abord chercher se connatre1 disait-il4 ,l'interviewer aura mal compris4--,certes un littrateur qui se cherche court un grand risque2 il court le risque de se trouver4 ,il n'crit plus ds lors que des uvres froides1 conformes lui-mme1 rsolues4 ,il s'imite lui-mme4 ,s'il connat ses lignes1 ses limites1 c'est pour ne plus les dpasser4 ,il n'a plus peur d'tre insincre2 il a peur d'tre inconsquent4 ,le vritable artiste reste toujours demi inconscient de lui-mme1 lorsqu'il produit4 ,il ne sait pas au juste qui il est4 ,il n'arrive se connatre qu' travers son uvre1 que par son uvre1 qu'aprs son uvre444 ,dostoevsky ne s'est jamais cherch2 il s'est perdument donn dans son uvre4 ,il s'est perdu dans chacun des personnages de ses livres2 et c'est pourquoi dans chacun d'eux on le retrouve4 ,nous verrons tout l'heure son excessive maladresse1 ds qu'il parle en son propre nom2 son loquence1 tout au contraire1 lorsque ses propres ides sont exprimes par ceux qu'il anime4 ,c'est en leur prtant vie qu'il se trouve4 ,il vit en chacun d'eux1 et cet abandon de soi dans leur diversit a pour premier effet de protger ses propres inconsquences4 ,je ne connais pas d'crivain plus riche en contradictions et en inconsquences que ,dostoevsky2 ,nietzsche dirait3 en antagonismes4 ,s'il avait t philosophe au lieu d'tre romancier1 il aurait certainement essay de mettre ses ides au pas et nous y aurions perdu le meilleur4 ,les vnements de la vie de ,dostoevsky1 si tragiques qu'ils soient1 restent des vnements de surface4 ,les passions qui le bouleversent semblent l'agiter profondment2 mais il reste toujours1 par del1 une rgion que les vnements1 les passions mmes n'atteignent pas4 ce sujet1 une petite phrase de lui nous paratra rvlatrice1 si nous la rapprochons d'un autre texte3 ,aucun homme1 crit-il dans la ,maison des morts1 aucun homme ne vit sans un but quelconque et sans un effort pour atteindre ce but4 ,une fois que le but et l'esprance ont disparu1 l'angoisse fait souvent de l'homme un monstre444 ,mais en ce temps1 il semble se mprendre encore sur ce but1 car tout de suite aprs1 il ajoute3 ,notre but tous tait la libert et la sortie de la maison de force#ag4 ,cela est crit en #ahfa4 ,voici donc ce qu'il entendait alors par un but4 ,certes1 il souffrait de cette captivit pouvantable4 7,il a fait quatre ans de ,sibrie et six ans de service obligatoire47 ,il souffrait2 mais1 ds qu'il fut de nouveau libre1 il put se rendre compte que le vrai but1 que la libert qu'il souhaitait vraiment1 tait quelque chose de plus profond1 et qui n'avait rien voir avec l'largissement des geles4 ,et en #ahgg1 il crit cette phrase extraordinaire1 qu'il me plat de rapprocher de ce que je vous lisais l'instant3 ,il ne faut gcher sa vie pour aucun but#ah4 ,ainsi donc1 selon ,dostoevsky1 nous avons une raison de vivre1 suprieure1 secrte1--secrte souvent mme pour nous1--toute diffrente assurment du but extrieur que la plupart d'entre nous assignent leur vie4 ,mais tchons d'abord de nous reprsenter la personne de ,theodor ,michalovitch ,dostoevsky4 ,son ami ,riesenkampf nous le peint1 tel qu'il tait en #ahda1 vingt ans4 ,un visage arrondi1 plein2 un nez quelque peu retrouss2 des cheveux chtain clair1 coups court4 ,un grand front1 et sous de faibles sourcils1 de petits yeux gris1 trs enfoncs4 ,des joues ples1 semes de taches de rousseur4 ,un teint maladif1 presque terreux1 et des lvres trs renfles4 ,on dit quelquefois que c'est en ,sibrie qu'il avait eu ses premires attaques d'pilepsie2 mais il tait dj malade avant sa condamnation1 et la maladie n'avait fait1 l-bas1 qu'empirer4 ,un teint maladif3 ,dostoevsky a toujours t de mauvaise sant4 ,pourtant c'est lui1 le dolent1 le faible1 qui est pris pour le service militaire1 tandis que son frre1 trs robuste au contraire1 est dispens4 ,en #ahda1 c'est--dire l'ge de vingt ans1 il est nomm sous-officier4 ,il prpare alors des examens pour obtenir1 en #ahdc1 le grade d'officier suprieur4 ,nous savons que son traitement tait de #cjjj roubles1 et bien qu'il ft entr en possession de l'hritage de son pre la mort de celui-ci1 comme il menait une vie trs libre et que de plus il avait d prendre sa charge son plus jeune frre1 il s'endettait sans cesse4 ,cette question d'argent rparait dans toutes les pages de sa correspondance1 bien plus pressante encore que dans celle de ,balzac2 elle joue un rle extrmement important jusque vers la fin de sa vie1 et ce ne fut que dans ces dernires annes qu'il sortit vraiment de la gene4 ,dostoevsky mne d'abord une vie dissipe4 ,il court les thtres1 les concerts1 les ballets4 ,il est insouciant4 ,il lui arrive de louer un appartement1 parce que1 simplement1 la tte du logeur lui plat4 ,son domestique le vole2 il s'amuse se laisser voler4 ,il a de brusques sautes d'humeur1 suivant la bonne ou la mauvaise fortune4 ,devant son incapacit se diriger dans la vie1 sa famille et ses amis souhaitent de le voir loger avec son ami ,riesenkampf4 ,prends en exemple le bel ordre germanique de celui-ci1 lui disent-il4 ,riesenkampf1 plus g de quelques aimes que ,theodor ,michalovitch1 est docteur4 ,en #ahdc1 il vint s'installer ,ptersbourg4 ,en ce temps1 ,dostoevsky se trouvait sans un kopek2 il vivait de lait et de pain1 crdit4 ,theodor est de ces gens auprs de qui il fait bon vivre1 mais qui demeureront toujours dans le besoin1 lisons-nous dans une lettre de ,riesenkampf4 ,ils s'tablissent donc ensemble1 mais ,dostoevsky se rvle un camarade impossible4 ,il accueille les clients de ,riesenkampf dans la salle o celui-ci les fait attendre4 ,chaque fois que l'un d'eux lui parat misrable1 il le secourt avec l'argent de ,riesenkampf1 ou avec le sien1 lorsqu'il en a4 ,certain jour1 il reoit mille roubles de ,moscou4 ,l'argent sert aussitt rgler quelques dettes1 puis1 le soir mme1 ,dostoevsky aventure au jeu le reste de la somme 7au billard1 nous a-t-il racont7 et ds le lendemain matin1 il se voit contraint d'emprunter cinq roubles son ami4 ,j'oubliais de dire que les cinquante derniers roubles avaient t vols par un client de ,riesenkampf que ,dostoevsky1 dans un lan de subite amiti1 avait introduit dans sa chambre4 ,riesenkampf et ,theodor ,michalovitch se sparrent en mars #ahdd1 sans que le dernier part beaucoup amend4 ,en #ahdf1 il publie les ,pauvres ,gens4 ,ce livre eut un succs considrable1 subit4 ,la manire dont ,dostoevsky parle de ce succs est rvlatrice4 ,nous lisons dans une lettre de cette poque3 ,je suis tout tourdi1 je ne vis pas1 je n'ai pas le temps de rflchir4 ,on m'a cr une renomme douteuse1 et je ne sais jusques quand durera cet enfer#ai4 ,je ne parle que des vnements les plus importants et saute par-dessus la publication de plusieurs livres de moindre intrt4 ,en #ahdi1 il est saisi par la police avec un groupe de suspects4 ,c'est ce qu'on appela la conspiration de ,petrachevsky4 ,il est trs difficile de dire ce qu'taient au juste les opinions politiques et sociales de ,dostoevsky1 en ce temps4 ,dans cette frquentation de gens suspects1 sans doute faut-il voir beaucoup de curiosit intellectuelle et certaine gnrosit de cur qui le poussa inconsidrment au risque2 mais rien ne nous permet de croire que ,dostoevsky ait t jamais ce qu'on peut appeler un anarchiste1 un tre dangereux pour la sret de l'tat4 ,de nombreux passages de sa ,correspondance et du ,journal d'un crivain nous le prsentent d'une opinion toute contraire1 et le livre entier des ,possds nous offre comme le procs mme de l'anarchie4 ,toujours est-il qu'il fut pris parmi ces gens suspects qui s'assemblaient autour de ,petrachevsky4 ,il fut incarcr1 passa en jugement1 s'entendit condamner mort4 ,ce ne fut qu'au dernier moment que cette peine de mort fut commue et qu'il fut envoy en ,sibrie4 ,tout cela vous le savez dj4 ,je voudrais ne vous dire dans ces ,causeries que ce que vous ne pourriez trouver ailleurs2 mais1 pour ceux qui ne les connaissent pas1 je vous lirai nanmoins quelques passages de ses lettres ayant trait sa condamnation et sa vie de bagne4 ,ils m'ont paru extrmement rvlateurs4 ,nous y verrons1 travers la peinture de ses angoisses1 reparatre sans cesse cet optimisme qui le soutint toute sa vie4 ,voici donc ce qu'il crivait1 le #ah juillet #ahdi1 de la forteresse o il attendait son jugement3 ,dans l'homme il y a une grande rserve d'endurance et de vie1 et1 vraiment1 je ne croyais pas qu'il y en et autant4 ,maintenant je l'ai appris par exprience4 ,puis en aot1 tout accabl par la maladie3 ,c'est un pch que de se dcourager444 ,le travail excessif1 con amor1 voil le vritable bonheur4 ,et encore le #ad septembre #ahdi3 ,je m'attendais bien pis1 et je sais maintenant que j'ai une si grande provision de vie en moi qu'il est difficile de l'puiser#bj4 ,je vous lirai presque en entier sa courte lettre du #bb dcembre3 ,aujourd'hui1 #bb dcembre1 on nous a conduits la place ,semionovsky4 ,l1 on nous a lu tous l'arrt de mort1 on nous a fait baiser la croix1 on a bris des pes au-dessus de nos ttes1 et on nous a fait notre suprme toilette 7des chemises blanches74 ,ensuite1 on a plac trois de nous des poteaux pour l'excution4 ,moi1 j'tais le sixime1 on appelait trois par trois2 j'tais donc dans la deuxime srie et je n'avais plus que quelques instants vivre4 ,je me suis souvenu de toi1 frre1 de tous les tiens2 au dernier moment1 c'tait toi seul qui tais dans ma pense2 j'ai compris alors combien je t'aimais1 mon frre chri6 ,j'ai eu le temps d'embrasser ,plestchev1 ,dourow1 qui taient mes cts1 et de leur faire mes adieux4 ,enfin on a sonn la retraite1 on a ramen ceux qui taient attachs aux poteaux et on nous a lu que ,sa ,majest ,impriale nous accordait la vie4 ,nous retrouverons plus d'une reprise1 dans les romans de ,dostoevsky1 des allusions plus ou moins directes la peine de mort et aux derniers instants des condamns4 ,je ne puis m'y attarder pour le moment4 ,avant le dpart pour ,semipalatinsk1 on lui laissa une demi-heure pour prendre cong de son frre4 ,il fut le plus calme des deux nous rapporte un ami1 et dit son frre3 ,au bagne1 mon ami1 ce ne sont pas des animaux sauvages1 mais bien des hommes1 meilleurs que moi peut-tre1 peut-tre plus mritants444 ,eh oui6 nous nous verrons encore2 je l'espre1 je n'en doute pas4 crivez-moi seulement1 et envoyez-moi des livres2 je vous crirai bientt lesquels2 on doit bien pouvoir lire l-bas4 7,cela tait un pieux mensonge pour consoler le frre1 ajoute le chroniqueur47 ,ds que j'en serai sorti1 je commencerai crire2 j'ai beaucoup vcu durant ces mois-ci2 et dans ce temps que voici devant moi1 que ne vais-je pas voir et prouver6 ,la matire ne me manquera pas pour crire ensuite4 ,durant les quatre annes de ,sibrie qui suivirent1 il ne fut pas permis ,dostoevsky d'crire aux siens2 du moins le volume de correspondance que nous avons ne nous donne-t-il aucune lettre de cette poque et les ,documents 7,materialen7 d',orest ,mller1 parus en #ahhc1 ne nous en signalent aucune2 mais depuis la publication de ces ,documents1 de nombreuses lettres de ,dostoevsky ont t livres la publicit2 d'autres se retrouveront sans doute encore4 ,d'aprs ,mller1 ,dostoevsky sortit du bagne le #b mars #ahed2 d'aprs les documents officiels1 il en sortit le #bc janvier4 ,les archives font mention de dix-neuf lettres de ,theodor ,dostoevsky1 du #af mars #ahed au #aa septembre #ahef1 son frre1 des parents1 des amis1 durant les annes de service militaire ,semipalatinsk1 o il acheva de purger sa peine4 ,la traduction de ,m4 ,bienstock ne donne que douze lettres1 et1 je ne sais pourquoi1 pas l'admirable lettre du #bb fvrier #ahed1 dont une traduction parut en #ahhf dans les numros #ab et #ac 7aujourd'hui introuvables7 de la ,vogue et que redonne la ,nouvelle ,revue franaise dans son numro du #a;er fvrier de cette anne4 ,prcisment parce qu'elle ne se trouve pas dans le volume de sa ,correspondance1 permettez-moi de vous en lire de longs passages3 ,le #bb fvrier #ahed4 ,je puis enfin causer avec toi plus longuement1 plus srement aussi1 il me semble4 ,mais avant tout1 laisse-moi te demander au nom de ,dieu pourquoi tu ne m'as pas encore crit une seule ligne8 ,je n'aurais jamais cru cela6 ,combien de fois1 dans ma prison1 dans ma solitude1 ai-je senti le vritable dsespoir en pensant que peut-tre1 tu n'existais plus3 et je rflchissais durant des nuits entires au sort de tes enfants1 et je maudissais la destine qui ne me permettait pas de leur venir en aide4 ,ainsi ce dont il souffre le plus1 ce n'est peut-tre point de se sentir abandonn2 c'est de ne pouvoir venir en aide4 ,comment t'exprimer tout ce que j'ai dans la tte8 ,te faire comprendre ma vie1 les convictions que j'ai acquises1 mes occupations durant ce temps1 ce n'est pas possible4 ,je n'aime pas faire les choses moiti3 ne dire qu'une partie de la vrit1 c'est ne rien dire4 ,voici du moins l'essence de cette vrit3 tu l'auras tout entire1 si tu sais lire4 ,je te dois ce rcit1 je vais donc commencer runir mes souvenirs4 ,tu te rappelles comment nous nous sommes spars1 mon cher1 mon ami1 mon meilleur ami4 ,ds que tu m'eus quitt444 on nous emmena tous trois1 ,dourov1 ,yastrjembsky et moi pour nous mettre les fers4 ,c'est minuit1 juste l'instant de la ,nol1 qu'on m'a mis les fers pour la premire fois4 ,ils psent dix livres et la marche en est trs incommode4 ,puis on nous fit monter dans des traneaux dcouverts1 chacun part avec un gendarme 7cela faisait quatre traneaux1 le feldyeguer en ayant un pour lui seul7 et nous quittmes ,saint-,ptersbourg4 ,j'avais le cur gros1 la multitude de mes sentiments me troublait4 ,il me semblait que j'tais pris dans un tourbillon et je ne ressentais qu'un dsespoir morne4 ,mais l'air frais me ranima et comme il arrive toujours chaque changement dans la vie1 la vivacit mme de mes impressions me rendit mon courage1 de sorte qu'au bout de trs peu de temps je fus rassrn4 ,je me mis regarder avec intrt ,ptersbourg que nous traversions4 ,les maisons taient claires en l'honneur de la fte1 et je disais adieu chacune d'elles1 l'une aprs l'autre4 ,nous dpassmes ta maison4 ,celle de ,krorevsky tait tout illumine4 ,c'est l que je devins mortellement triste4 ,je savais par toi-mme qu'il y avait un arbre de ,nol et qu',emilia ,thodorovna devait y conduire les enfants2 il me semblait que je leur disais adieu4 ,que je les regrettais6 et que de fois encore1 plusieurs annes aprs1 je me les suis rappels1 avec des larmes dans les yeux4 ,nous allions ,yaroslavl4 ,aprs trois ou quatre stations1 nous arrtmes vers l'aube ,schlisselbourg1 dans un traktir4 ,nous nous jetmes sur le th1 comme si nous n'avions pas mang pendant une semaine4 ,huit mois de prison et soixante verstes de route nous avaient mis en si bel apptit que je me souviens avec plaisir4 ,j'tais gai4 ,dourov parlait sans cesse4 ,quant ,yastrjembsky1 il voyait l'avenir en noir4 ,nous ttmes notre feldyeguer4 ,c'tait un bon vieillard1 plein d'exprience2 il a travers toute l',europe en portant des dpches4 ,il nous traita avec une douceur1 une bont qu'on ne peut s'imaginer4 ,il nous fut bien prcieux tout le long de la route4 ,son nom est ,kousma ,prokolyitch4 ,entre autres complaisances1 il eut celle de nous procurer des traneaux couverts1 ce qui ne nous rut pas indiffrent1 car le froid devenait terrible4 ,le lendemain tant un jour de fte1 les ,yamschtchiki avaient revtu l'armiak en drap gris allemand avec des ceintures carlates4 ,dans les rues des villages1 pas une me4 ,il faisait une splendide journe d'hiver4 ,on nous fit traverser les dserts des gouvernements de ,ptersbourg1 ,novgorod1 ,yaroslavl1 etc4 ,nous ne rencontrions que des petites villes sans importance et clairsemes1 mais cause des ftes nous trouvions partout manger et boire4 ,nous avions horriblement froid quoique nous fussions chaudement vtus4 ,tu ne peux t'imaginer comme il est intolrable de passer sans bouger dix heures dans la kibitka et de faire cinq six stations par jour4 ,j'avais froid jusqu'au cur et c'est peine si je parvenais me rchauffer dans une chambre chaude4 ,dans le gouvernement de ,perm1 nous avons eu une nuit de #dj degrs3 je ne te conseille pas de faire cette exprience1 c'est assez dsagrable4 ,le passage de l',oural fut un dsastre4 ,il y avait un orage de neige4 ,les chevaux et les kibitki s'enfoncrent2 il fallut descendre1 c'tait en pleine nuit1 et attendre qu'on les et dgags4 ,autour de nous la neige1 l'orage1 la frontire de l',europe2 devant nous la ,sibrie et le mystre de notre avenir2 derrire nous1 tout notre pass4 ,c'tait triste4 ,j'ai pleur4 ,pendant tout notre voyage1 des villages entiers accouraient pour nous voir et1 malgr nos fers1 on nous faisait payer triple dans les stations4 ,mais ,kousma ,prokolyitch prenait son compte prs de la moiti de nos dpenses3 il l'exigea2 de sorte que nous444 ne dpensmes que quinze roubles d'argent chacun4 ,le #aa janvier #ahej1 nous arrivmes ,tobolsk4 ,aprs nous avoir prsents aux autorits1 on nous fouilla1 on nous prit tout notre argent1 et on nous mit1 moi1 ,dourov et ,yastrjembsky dans un compartiment part1 tandis que ,spieschner et ses amis en occupaient un autre3 nous ne nous sommes pour ainsi dire pas vus4 ,je voudrais te parler en dtail des six jours que nous passmes ,tobolsk et de l'impression que j'en ai gard4 ,mais ce n'est pas le moment4 ,je puis seulement te dire que nous avons t entours de tant de sympathie1 de tant de compassion que nous nous sentions heureux4 ,les anciens dports 7ou du moins non pas eux1 mais leurs femmes7 s'intressaient nous comme des parents4 mes merveilleuses que vingt-cinq ans de malheur ont prouves sans les aigrir6 ,d'ailleurs nous n'avons pu que les entrevoir1 car on nous surveillait trs svrement4 ,elles nous envoyaient des vivres et des vtements4 ,elles nous consolaient1 nous encourageaient4 ,moi qui suis parti sans rien1 sans mme emporter les vtements ncessaires1 j'avais eu le loisir de m'en repentir le long de la route444 ,aussi ai-je bien accueilli les couvertures qu'elles nous ont procures4 ,enfin1 nous partmes4 ,trois jours1 aprs nous arrivions ,omsk4 ,dj ,tobolsk1 j'avais appris quels devaient tre nos chefs immdiats4 ,le commandant tait un homme trs honnte4 ,mais le major de place de ,krivtsov tait un gredin comme il y en a peu1 barbare1 maniaque1 querelleur1 ivrogne1 en un mot tout ce qu'on peut imaginer de plus vil4 ,le jour mme de notre arrive1 il nous traita de sots1 ,dourov et moi1 cause du motif de notre condamnation1 et jura qu' la premire infraction il nous ferait infliger un chtiment corporel4 ,il tait major de place depuis deux ans et commettait au su et au vu de tous des injustices criantes4 ,il passa en justice deux ans plus tard4 ,dieu m'a prserv de cette brute6 ,il arrivait toujours ivre 7je ne l'ai jamais vu autrement71 cherchait querelle aux condamns et les frappait sous prtexte qu'il tait saoul tout casser4 ,d'autres fois1 pendant sa visite de nuit1 parce qu'un homme dormait sur le ct droit1 parce qu'un autre parlait en rvant1 enfin pour tous les prtextes qui lui passaient par la tte1 nouvelle distribution de coups2 et c'tait avec un tel homme qu'il nous fallait vivre sans attirer sa colre6 et cet homme adressait tous les mois des rapports sur nous ,saint-,ptersbourg4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 ,j'ai pass ces quatre ans derrire un mur1 ne sortant que pour tre men aux travaux4 ,le travail tait dur6 ,il m'est arriv de travailler puis dj1 pendant le mauvais temps1 sous la pluie dans la boue1 ou bien pendant le froid intolrable de l'hiver4 ,une fois1 je suis rest quatre heures excuter un travail supplmentaire3 le mercure tait pris2 il y avait plus de #dj degrs de froid4 ,j'ai eu un pied gel4 ,nous vivions en tas1 tous ensemble1 dans la mme caserne4 ,imagine-toi un vieux btiment dlabr1 une construction en bois1 hors d'usage et depuis longtemps condamne tre abattue4 ,l't on y touffait1 l'hiver on y gelait4 ,le plancher tait pourri1 recouvert d'un verschok#ba de salet4 ,les petites croises taient verbes de crasse1 au point que1 mme dans la journe1 c'est peine si on pouvait lire4 ,pendant l'hiver1 elles taient couvertes d'un verschok de glace4 ,le plafond suintait4 ,les murs taient crevasss4 ,nous tions serrs comme des harengs dans un tonneau4 ,on avait beau mettre six bches dans le pole1 aucune chaleur 7la glace fondait peine dans la chambre71 mais une fume insupportable et voil pour tout l'hiver4 ,les forats lavaient eux-mmes leur linge dans les chambres1 de sorte qu'il y avait des mares d'eau partout2 on ne savait o marcher4 ,de la tombe de la nuit jusqu'au jour1 il tait dfendu de sortir sous quelque prtexte que ce ft1 et on mettait l'entre des chambres un baquet pour un usage que tu devines2 toute la nuit1 la puanteur nous asphyxiait4 ,mais1 disaient les forats1 puisqu'on est des tres vivants1 comment ne pas faire des cochonneries4 ,pour lit1 deux planches de bois nu2 on ne nous permettait qu'un oreiller4 ,pour couvertures1 des manteaux courts qui nous laissaient les pieds dcouverts2 toute la nuit nous grelottions4 ,les punaises1 les poux1 les cafards1 on aurait pu les mesurer au boisseau4 ,notre costume d'hiver consistait en deux manteaux fourrs1 des plus uss1 et qui ne tenaient pas chaud du tout2 aux pieds1 des bottes courtes tiges1 et allez6 marchez comme a en ,sibrie6 ,on nous donnait manger du pain et du schtschi#bb o le rglement prescrivait de mettre un quart de livre de viande par homme4 ,mais cette viande tait hache1 et je n'ai jamais pu la dcouvrir4 ,les jours de fte1 nous avions du cacha#bc1 presque sans beurre2 pendant le carme1 de la choucroute l'eau1 rien de plus4 ,mon estomac s'est extrmement dbilit1 j'ai t plus d'une fois malade4 ,juge s'il et t possible de vivre sans argent6 ,si je n'en avais pas eu1 que serais-je devenu8 ,les forats ordinaires ne pouvaient pas plus que nous se contenter de ce rgime2 mais ils font tous1 l'intrieur de la caserne1 un petit commerce et gagnent quelques kopeks4 ,moi1 je buvais du th et j'obtenais quelquefois pour de l'argent le morceau de viande qui m'tait d2 c'est ce qui m'a sauv4 ,de plus1 il aurait t impossible de ne pas fumer1 on aurait t asphyxi dans une telle atmosphre2 mais il fallait se cacher4 ,j'ai pass plus d'un jour l'hpital4 ,j'ai eu des crises d'pilepsie2 rares1 il est vrai4 ,j'ai encore des douleurs rhumatismales aux pieds4 part cela1 ma sant est bonne4 tous ces dsagrments1 ajoute la presque complte privation de livres4 ,quand je pouvais par hasard m'en procurer un1 il fallait le lire furtivement1 au milieu de l'incessante haine de mes camarades1 de la tyrannie de nos gardiens1 et au bruit des disputes1 des injures1 des cris1 dans un perptuel tapage4 ,jamais seul6 ,et cela quatre ans1 quatre ans6 ,parole6 ,dire que nous tions mal1 ce n'est pas assez dire6 ,ajoute cette apprhension continuelle de commettre quelque infraction1 qui met l'esprit dans une gne strilisante1 et tu auras le bilan de ma vie4 ,ce qu'il est advenu de mon me et de mes croyances1 de mon esprit et de mon cur1 durant ces quatre ans1 je ne te le dirai pas1 ce serait trop long4 ,la constante mditation o je fuyais l'amre ralit n'aura pas t inutile4 ,j'ai maintenant des dsirs1 des1 esprances qu'auparavant je ne prvoyais mme pas4 ,mais ce ne sont encore que des hypothses2 donc passons4 ,seulement toi1 ne m'oublie pas1 aide-moi6 ,il me faut des livres1 de l'argent3 fais-m'en parvenir1 au nom du ,christ6 ,omsk est une petite ville1 presque sans arbres2 une chaleur excessive1 du vent et de la poussire en t1 en hiver1 un vent glacial4 ,je n'ai pas vu la campagne4 ,la ville est sale1 soldatesque et par consquent dbauche au plus haut point 7je parle au peuple74 ,si je n'avais pas rencontr des mes sympathiques1 je crois que j'aurais t perdu4 ,konstantin ,ivonitch ,ivanor a t un frre pour moi4 ,il m'a rendu tous les bons offices possibles4 ,je lui dois de l'argent4 ,s'il vient ,ptersbourg1 remercie-le4 ,je lui dois vingt-cinq roubles4 ,mais comment payer cette cordialit1 cette constante disposition raliser chacun de mes dsirs1 ces attentions1 ces soins8444 ,et il n'tait pas le seul6 ,frre1 il y a beaucoup et mes nobles dans le monde4 ,je t'ai dj dit que ton silence m'a bien tourment4 ,mais je te remercie pour l'envoi d'argent4 ,dans ta plus prochaine lettre 7mme dans la lettre officielle1 car je ne suis pas encore sr de pouvoir te donner une autre adresse71 donne-moi des dtails sur toi1 sur ,emilia ,theodovna1 les enfants1 les parents1 les amis1 nos connaissances de ,moscou1 qui vit1 qui est mort4 ,parle-moi de ton commerce3 avec quel capital fais-tu maintenant tes affaires8 ,russis-tu8 ,as-tu dj quelque chose8 ,enfin pourras-tu m'aider pcuniairement et de combien pourras-tu m'aider par an8 ,ne m'envoie l'argent dans la lettre officielle que si je ne trouve pas d'autre adresse2 en tout cas1 signe toujours ,mikhal ,petrovitch 7tu comprends874 ,mais j'ai encore un peu d'argent2 en revanche1 je n'ai pas de livres4 ,si tu peux1 envoie-moi les revues de cette anne1 par exemple les ,annales de la patrie4 ,mais voici le plus important3 il me faut 7 tout prix7 les historiens antiques 7traduction franaise7 et les nouveaux2 quelques conomistes et les ,pres de l'glise4 ,choisis les ditions les moins coteuses et les plus compactes4 ,envoie immdiatement4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 ,ce sont des gens simples1 me dira-t-on pour m'encourager4 ,mais un homme simple est bien plus craindre qu'un homme compliqu4 ,d'ailleurs les hommes sont partout les mmes4 ,aux travaux forcs1 parmi des brigands1 j'ai fini par dcouvrir des hommes1 des hommes vritables1 des caractres profonds1 puissants1 beaux4 ,de l'or sous de l'ordure4 ,il y en avait qui1 par certains aspects de leur nature1 foraient l'estime2 d'autres taient beaux tout entiers1 absolument4 ,j'ai appris lire un jeune ,tcherky envoy au bagne pour brigandage2 je lui ai mme enseign le russe4 ,de quelle reconnaissance il m'entourait6 ,un autre forat pleurait en me quittant2 je lui ai donn de l'argent1 trs peu1 il m'en a une gratitude sans bornes4 ,et pourtant mon caractre s'tait aigri2 j'tais avec eux capricieux1 inconstant2 mais ils avaient gard l'tat de mon esprit et supportaient tout de moi1 sans murmurer4 ,et que de types merveilleux j'ai pu observer au bagne6 ,j'ai vcu de leur vie et puis me vanter de les bien connatre4 ,que d'histoires d'aventuriers et de brigands j'ai recueillies6 ,je pourrais en faire des volumes4 ,quel peuple extraordinaire6 ,je n'ai pas perdu mon temps2 si je n'ai pas tudi la ,russie1 je sais par cur le peuple russe2 bien peu le connaissent comme moi444 ,je crois que je me vante4 ,c'est pardonnable1 n'est-ce pas8 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 ,envoie-moi le ,coran1 ,kant 7,critique de la raison pure71 ,hegel1 surtout son ,histoire de la philosophie4 ,mon avenir dpend de tous ces livres4 ,mais surtout remue-toi pour m'obtenir d'tre transfr au ,caucase4 ,demande des gens bien informs o je pourrais publier mes livres et quelles dmarches il faudrait faire4 ,d'ailleurs je ne compte rien publier avant deux ou trois ans4 ,mais d'ici l1 aide-moi vivre1 je t'en conjure6 ,si je n'ai pas un peu d'argent1 je serai tu par le service6 ,je compte sur toi6 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 ,maintenant je vais crire des romans et des drames4 ,mais j'ai encore lire beaucoup1 beaucoup2 ne m'oublie donc pas6 ,encore une fois adieu4 ,th4 ,d ,cette lettre resta sans rponse1 comme tant d'autres4 ,il appert que ,theodor ,michalovitch resta sans nouvelles des siens durant toute sa captivit1 ou presque toute4 ,faut-il croire1 de la part de son frre1 de la prudence1 la crainte de se compromettre1 de l'indiffrence peut-tre8 ,je ne sais444 ,c'est vers cette dernire interprtation qu'incline son biographe1 ,mme ,hoffmann4 ,la premire lettre de ,dostoevsky que nous connaissons aprs son largissement et son enrlement dans le #g;e bataillon d'infanterie du corps de ,sibrie1 est du #bg mars #ahed4 ,elle ne figure pas dans la traduction de ,m4 ,bienstock4 ,nous y lisons3 ,envoie-moi444 pas de journaux1 mais des historiens europens4 conomistes4 ,pres de l'glise4 ,les anciens autant que possible3 ,hrodote1 ,thucydide1 ,tacite1 ,pline1 ,flavius1 ,plutarque1 ,diodore1 etc41 traduits en franais4 ,puis le ,coran et un dictionnaire allemand4 ,naturellement tout cela pas en une seule fois2 mais enfin ce que tu pourras4 ,envoie-moi aussi la ,physique de ,pissaren et un trait de physiologie1 n'importe lequel1 franais1 s'il doit tre meilleur qu'en russe4 ,tout cela dans les ditions les moins coteuses4 ,tout cela1 pas en une fois2 mais lentement1 un livre aprs autre4 ,si peu que tu fasses1 je te serai reconnaissant4 ,comprends doue combien j'ai besoin de cette nourriture intellectuelle444 ,tu connais prsent mes principales occupations1 crit-il un peu plus tard4 vrai dire1 je n'en ai pas d'autres que celles du service4 ,pas d'vnements extrieurs1 pas de troubles dans ma vie1 pas d'accidents4 ,mais ce qui se passe dans l'me1 dans le cur1 dans l'esprit1 ce qui a pouss1 ce qui a mri1 ce qui s'est fltri1 ce qui a t rejet en mme temps que l'ivraie1 cela ne se dit pas et ne se raconte pas sur un bout de papier4 ,je vis ici dans l'isolement3 je me cache1 comme d'habitude4 ,d'ailleurs1 pendant cinq ans1 j'tais sous escorte1 et c'est quelquefois pour moi le plus grand dlice de me trouver seul4 ,en gnral1 le bagne a dtruit bien des choses en moi et en a fait clore d'autres4 ,par exemple1 je t'ai dj parl de ma maladie3 d'tranges accs qui ressemblent ceux de l'pilepsie1 et cependant ce n'est pas l'pilepsie4 ,je te donnerai un jour des dtails4 ,sur cette question de la maladie1 nous reviendrons dans la dernire de ces causeries4 ,lisons encore dans la lettre du #f novembre de la mme anne3 444 ,voil bientt dix mois que j'ai commenc ma nouvelle vie4 ,quant aux autres quatre annes1 je les considre comme une poque pendant laquelle j'tais enterr vivant et enferm dans un cercueil4 ,quelle terrible poque c'tait6 je n'ai pas la force de te le raconter1 mon ami4 ,c'tait une souffrance indicible1 interminable1 car chaque heure1 chaque minute pesait sur mon me4 ,pendant toutes ces quatre annes1 pas un instant pendant lequel je ne sentisse que j'tais au bagne4 ,mais1 aussitt aprs1 voyez quel point son optimisme reprend le dessus3 ,j'tais tellement pris pendant l't1 que je trouvais peine le temps de dormir4 ,mais prsent1 je suis un peu habitu4 ,ma sant s'est aussi un peu amliore4 ,et1 sans perdre l'espoir1 j'envisage avenir avec assez de courage4 ,trois lettres de cette mme poque furent donnes par le numro d'avril #ahih de la ,niva4 ,pourquoi ,m4 ,bienstock ne nous donne-t-il que la premire de ces lettres et point celle du #ba aot #ahee8 ,dostoevsky y fait allusion une lettre d'octobre prcdent1 qui n'a pas encore t retrouve4 ,lorsque1 dans ma lettre d'octobre de l'an prcdent1 je te faisais entendre les mmes plaintes 7au sujet du silence des autres71 tu m'as rpondu qu'il t'avait t trs pnible de les lire4 ,mon cher ,mischa6 ,pour l'amour de ,dieu1 ne m'en veuille pas6 ,songe que je suis tout seul comme un caillou rejet1 que mon caractre a toujours t sombre1 maladif1 motif444 ,je suis le premier convaincu que j'ai tort4 ,dostoevsky rentra ,ptersbourg le #bi novembre #ahei4 ,semipalatinsk1 il s'tait mari4 ,il avait pous la veuve d'un forat1 dj mre d'un grand enfant1 nature fort peu intressante1 semble-t-il1 que ,dostoevsky adopta et prit sa charge4 ,il avait la manie de se charger4 ,il tait peu chang1 nous dit ,milioukof1 son ami1 qui ajoute3 ,son regard est plus hardi que nagure1 et son visage n'a rien perdu de son expression nergique4 ,en #ahfa1 il fit paratre3 ,humilis et offenss4 ,en #ahfa-fb1 les ,souvenirs de la maison des morts4 ,crime et chtiment1 le premier de ses grands romans1 ne parut qu'en #ahff4 ,dans les annes #ahfc1 #ahfd et #ahfe1 il s'occupa activement d'une revue4 ,une de ses lettres nous parle de ces annes intermdiaires1 si loquemment que je ne me retiens point de vous lire encore ces passages4 ,c'est1 je crois1 la dernire citation que je ferai de sa correspondance4 ,cette lettre est du #ca mars #ahfebd4 444 ,je vais vous narrer mon histoire durant ce laps de temps4 ,d'ailleurs pas toute4 ,c'est impossible1 car1 en pareil cas1 on ne raconte jamais dans les lettres les choses essentielles4 ,il y a des choses que je ne puis raconter tout simplement4 ,c'est pourquoi je me bornerai vous donner un rapide aperu de la dernire anne de ma vie4 ,vous savez probablement qu'il y a quatre ans1 mon frre entreprit l'dition une revue4 ,j'y collaborais4 ,tout allait bien4 ,ma ,maison des morts avait obtenu un succs considrable qui avait rnov ma rputation littraire4 ,mon frre1 en commenant l'dition1 avait beaucoup de dettes2 elles allaient tre payes1 quand tout d'un coup1 en mai #ahfc1 la revue fut interdite cause d'un article vhment et patriotique1 qui1 compris de travers1 fut jug comme une protestation contre les actes du gouvernement et l'opinion publique4 ,ce coup l'acheva2 il fit dettes sur dettes2 sa sant commena s'altrer4 ,moi1 ce moment1 je n'tais pas prs de lui2 j'tais ,moscou1 au chevet de ma femme mourante4 ,oui1 ,alexandre ,egorovitch1 oui1 mon cher ami6 ,vous m'criviez1 vous compatissiez la perte cruelle qu'a t pour moi la mort de mon ange1 de mon frre ,michel1 et vous ne saviez pas jusqu' quel point le sort m'crasait4 ,un autre tre qui m'aimait1 et que j'aimais infiniment1 ma femme1 est morte de phtisie ,moscou1 o elle s'tait installe depuis une anne4 ,de tout l'hiver #ahfd1 je ne quittai pas son chevet4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 ,oh6 mon ami6 ,elle m'aimait infiniment et je l'aimais de mme2 cependant1 nous ne vivions pas heureux ensemble4 ,je vous raconterai tout cela quand je vous verrai2 sachez seulement que1 bien que trs malheureux ensemble 7 cause de son caractre trange1 hypocondriaque et maladivement fantasque71 nous ne pouvions cesser de nous aimer4 ,mme1 plus nous tions malheureux1 plus nous nous attachions l'un l'autre4 ,quelque trange que cela paraisse1 c'tait ainsi4 ,c'tait la femme la plus honnte1 la plus noble1 la plus gnreuse de toutes celles que j'ai connues dans ma vie4 ,quand elle est morte 7malgr les tourments que j'prouvai durant toute une anne la voir se mourir71 bien que j'aie apprci et senti pniblement ce que j'ensevelissais avec elle1 je ne pouvais m'imaginer combien ma vie tait vide et douloureuse4 ,voil dj une anne1 et ce sentiment reste toujours le mme444 ,aussitt aprs l'avoir ensevelie1 je courus ,ptersbourg chez mon frre4 ,il me restait seul6 ,trois mois plus tard1 lui aussi n'tait plus4 ,il ne fut malade qu'un mois2 et1 semblait-il1 peu gravement1 de sorte que la crise qui l'emporta en trois jours1 tait presque inattendue4 ,et voil que tout d'un coup1 je me suis trouv seul2 et j'ai ressenti de la peur4 ,c'est devenu terrible6 ,ma vie brise en deux4 ,d'un ct le pass avec tout ce pourquoi j'avais vcu1 de l'autre l'inconnu sans un seul cur pour remplacer les deux disparus4 ,littralement1 il ne me restait pas de raison de vivre4 ,se crer de nouveaux liens1 inventer une nouvelle vie8 ,cette pense seule me faisait horreur4 ,alors1 pour la premire fois1 j'ai senti que je n'avais par quoi les remplacer1 que je n'aimais qu'eux seuls au monde et qu'un nouvel amour non seulement ne serait pas1 mais ne devait pas tre4 ,cette lettre fut continue en avril1 et quinze jours aprs le cri de dsespoir que nous venons d'entendre1 nous lisons1 dat du #ad de ce mois1 ce qui suit3 ,de toutes les rserves de force et d'nergie1 dans mon me est rest quelque chose de trouble et de vague1 quelque chose voisin du dsespoir4 ,le trouble1 l'amertume1 l'tat le plus anormal pour moi444 ,et1 de plus1 je suis seul6 ,il n'y a plus l'ami de quarante annes4 ,cependant il me semble toujours que je me prpare vivre4 ,c'est ridicule1 n'est-pas8 ,la vitalit du chat6 ,il ajoute3 ,je vous cris tout1 et je vois que du principal1 de ma vie morale1 spirituelle1 je ne vous ai rien dit1 je ne vous ai mme pas donn une ide4 ,et je voudrais rapprocher cela d'une phrase extraordinaire que je lis dans ,crime et chtiment4 ,dostoevsky nous raconte dans ce roman l'histoire de ,raskolnikoff qui s'est rendu coupable d'un crime et fut envoy en ,sibrie4 ,dans les dernires pages de ce livre1 ,dostoevsky nous parle de l'trange sentiment qui s'empare de son hros4 ,il lui semble que1 pour la premire fois1 il commence vivre3 ,oui1 nous dit-il1 et qu'tait-ce que toutes ces misres du pass8 ,dans cette premire joie du retour la vie1 tout1 mme son crime1 mme sa condamnation et son envoi en ,sibrie1 tout cela lui apparaissait comme un fait extrieur1 tranger2 il semblait presque douter que cela lui ft rellement arriv4 ,et je vous lis ces phrases en justification de ce que je vous disais au dbut3 ,les grands vnements de la vie extrieure1 si tragiques qu'il fussent1 ont eu dans la vie de ,dostoevsky moins d'importance qu'un petit fait1 auquel il faut bien que nous arrivions4 ,durant son temps de ,sibrie1 ,dostoevsky fit la rencontre d'une femme qui mit entre ses mains l'vangile4 ,l'vangile tait du reste la seule lecture qui ft officiellement permise au bagne4 ,la lecture et la mditation de l'vangile furent pour ,dostoevsky d'une importance capitale4 ,toutes les uvres qu'il crivit par la suite sont imprgnes de la doctrine vanglique4 ,dans chacune de nos causeries1 nous serons forcs de revenir sur les vrits qu'il y dcouvre4 ,il me parat d'un extrme intrt1 d'observer et de comparer les ractions si diffrentes que provoqua la rencontre de l'vangile sur deux natures1 par certain ct si parentes3 celle de ,nietzsche et celle de ,dostoevsky4 ,la raction immdiate1 profonde1 chez ,nietzsche fut1 il faut bien le dire1 jalousie4 ,il ne me parat pas que l'on puisse bien comprendre l'uvre de ,nietzsche sans tenir compte de ce sentiment4 ,nietzsche a t jaloux du ,christ1 jaloux jusqu' la folie4 ,en crivant son ,zarathustra1 ,nietzsche reste tourment du dsir de faire pice l'vangile4 ,souvent il adopte la forme mme des ,batitudes pour en prendre le contre-pied4 ,il crit l',antchrist et dans sa dernire uvre1 l',ecce ,homo1 se pose en rival victorieux de ,celui dont il prtendait supplanter l'enseignement4 ,chez ,dostoevsky1 la raction fut toute diffrente4 ,il sentit1 ds le premier contact1 qu'il y avait l quelque chose de suprieur1 non seulement lui1 mais l'humanit toute entire1 quelque chose de divin444 ,cette humilit dont je vous parlais au dbut1 et sur laquelle il me faudra plus d'une fois revenir1 le disposait la soumission devant ce qu'il reconnaissait suprieur4 ,il s'est inclin profondment devant le ,christ2 et la premire et la plus importante consquence de cette soumission1 de ce renoncement1 fut1 je vous l'ai dit1 de prserver la complexit de sa nature4 ,nul artiste1 en effet ne sut mieux que lui mettre en pratique cet enseignement de l'vangile3 ,qui veut sauver sa vie la perdra1 mais celui qui donne sa vie 7qui fait l'abandon de sa vie71 celui-l la rendra vraiment vivante4 ,c'est cette abngation1 cette rsignation de soi-mme1 qui permit la cohabitation en l'me de ,dostoevsky des sentiments les plus contraires1 qui prserva1 qui sauva l'extraordinaire richesse d'antagonismes qui combattaient en lui4 ,nous examinerons dans la prochaine causerie si plusieurs des traits de la figure de ,dostoevsky1 qui peuvent nous paratre1 nous ,occidentaux1 des plus tranges1 ne sont pas des traits communs tous les ,russes2 et cela nous permettra de distinguer d'autant mieux ceux qui lui sont proprement personnels4 ,,ii ,les quelques vrits d'ordre psychologique et moral que les livres de ,dostoevsky vont nous permettre d'aborder me paraissent des plus importantes et il me tarde d'y venir2 mais si hardies et si neuves1 qu'elles risqueraient de vous paratre paradoxales si je les abordais de front4 ,j'ai besoin de prcautions4 ,dans notre dernire causerie1 je vous ai parl de la figure mme de ,dostoevsky2 il me semble opportun prsent1 et prcisment pour faire valoir d'autant plus les particularits de cette figure1 de la replonger dans son atmosphre4 ,j'ai connu intimement quelques ,russes2 mais je n'ai jamais t en ,russie2 et ma tche serait ici bien ardue1 si je n'tais aid4 ,je vous exposerai donc tout d'abord les quelques observations sur le peuple russe que je trouve dans un livre allemand sur ,dostoevsky4 ,mme ,hoffmann1 son excellent biographe1 insiste tout d'abord beaucoup sur cette solidarit1 cette fraternit pour tous et pour chacun1 qui1 travers toutes les classes de la socit russe1 aboutissent l'vanouissement des barrires sociales et amnent tout naturellement cette facilit de relations que nous retrouvons dans les romans de ,dostoevsky3 prsentations rciproques1 sympathies subites1 ce qu'un de ses hros appelle si loquemment les familles de hasard4 ,les maisons deviennent des bivouacs1 hospitalisent l'inconnu de la veille2 on reoit l'ami de l'ami et l'intimit s'tablit aussitt4 ,autre remarque de ,mme ,hoffmann sur le peuple russe3 son incapacit de mthode stricte1 et souvent mme d'exactitude2 il semble que le ,russe ne souffre pas beaucoup du dsordre et ne fasse pas grand effort pour en sortir4 ,et s'il m'est permis de chercher une excuse au dsordre de ces causeries1 je la trouverai dans la confusion mme des ides de ,dostoevsky1 dans leur enchevtrement extrme1 et la particulire difficult que l'on prouve1 lorsqu'on cherche les soumettre un plan qui satisfasse notre logique occidentale4 ,de ce flottement1 de cette indcision1 ,mme ,hoffmann fait en partie responsable l'affaiblissement de la conscience de l'heure qu'entranent1 chappant au rythme des heures1 les interminables nuits de l'hiver1 les interminables jours de l't4 ,dans une courte allocution au thtre du ,vieux-,colombier1 je citais dj cette anecdote qu'elle rapporte3 un ,russe qui l'on reprochait son inexactitude rpliquait3 ,oui1 la vie est un art difficile4 ,il y a des instants qui mritent d'tre vcus correctement1 ce qui est bien plus important que d'tre ponctuel un rendez-vous1--et nous verrons du mme coup1 dans cette phrase rvlatrice1 le sentiment particulier que le ,russe a de la vie intime4 ,elle a pour lui plus d'importance que tous les rapports sociaux4 ,signalons encore avec ,mme ,hoffmann la propension la souffrance et la compassion1 au ,leiden et au ,mitleiden1 cette compassion qui s'tend au criminel4 ,il n'existe en russe qu'un seul mot pour dsigner le malheureux et le criminel1 un seul mot pour dsigner le crime et le simple dlit4 cela1 si nous ajoutons une contrition quasi religieuse1 nous comprendrons mieux l'indracinable dfiance du ,russe dans toutes ses relations avec les autres1 et en particulier avec les trangers2 dfiance dont souvent se plaignent les ,occidentaux1 mais qui vient1 affirme ,mme ,hoffmann1 du sentiment toujours en veil de sa propre insuffisance et pecabilit1 bien plus que du sentiment de la non-valeur des autres3 c'est de la dfiance par humilit4 ,rien ne saurait clairer mieux cette religiosit si particulire du ,russe--et qui subsiste mme aprs que toute foi est teinte--que le rcit des quatre rencontres du prince ,muichkine1 le hros de l',idiot1 dont je vais vous donner lecture3 propos de la foi1 commena en souriant ,muichkine1 la semaine dernire j'ai fait1 en deux jours1 quatre rencontres diffrentes4 ,un matin1 voyageant en chemin de fer1 je me suis trouv avoir pour compagnon de route ,s4441 avec qui j'ai caus pendant quatre heures444 ,j'avais dj beaucoup entendu parler de lui1 et je savais1 notamment1 qu'il tait athe4 ,c'est un homme fort instruit1 et je me rjouissais de pouvoir m'entretenir avec un vrai savant4 ,de plus1 il est parfaitement lev1 en sorte qu'il m'a parl tout fait comme si j'avais t son gal1 sous le rapport de l'intelligence et de l'instruction4 ,il ne croit pas en ,dieu4 ,seulement j'ai t frapp d'une chose1 c'est que tout ce qu'il disait semblait tranger la question4 ,j'avais dj fait une remarque analogue chaque fois qu'il m'tait arriv prcdemment de causer avec des incrdules ou de lire leurs livres3 il m'avait toujours paru que tous leurs arguments1 mme les plus spcieux1 portaient faux4 ,je ne le cachai pas ,s4441 mais sans doute je m'exprimai en termes trop peu clairs1 car il ne me comprit pas444 ,le soir1 je m'arrtai dans une ville de district2 l'htel o je descendis1 tout le monde s'entretenait d'un assassinat qui avait t commis dans cette maison la nuit prcdente4 ,deux paysans d'un certain ge1 deux vieux amis1 qui n'taient ivres ni l'un ni l'autre1 avaient bu le th1 puis ils taient alls se coucher 7ils avaient demand une chambre pour eux deux74 ,l'un de ces voyageurs avait remarqu1 depuis deux jours1 une montre d'argent1 retenue par une chanette en perles de verre1 que son compagnon portait et qu'il ne lui connaissait pas auparavant4 ,cet homme n'tait pas un voleur1 il tait honnte et fort son aise pour un paysan4 ,mais cette montre lui plut si fort1 il en eut une envie si furieuse qu'il ne put se matriser2 il prit un couteau1 et ds que son ami eut le dos tourn1 il s'approcha de lui pas de loup1 visa la place1 leva les yeux au ciel1 se signa et murmura dvotement cette prire3 ,seigneur1 pardonnez-moi par les mrites du ,christ6 ,il gorgea son ami d'un seul coup1 comme un mouton1 puis lui prit la montre4 ,rogojine clata de rire4 ,il y avait mme quelque chose d'trange dans cette subite gat d'un homme qui jusqu'alors tait rest si sombre4 --,voil1 j'aime a6 ,non il n'y a pas mieux que a6 cria-t-il d'une voix entrecoupe et presque haletante3 l'un ne croit pas du tout en ,dieu1 et l'autre y croit un tel point qu'il fait une prire avant d'assassiner les gens6444 ,non1 prince1 mon ami1 on n'invente pas ces choses-l6 ,ha1 ha1 ha6 ,non1 il n'y a pas mieux que a444 --,le lendemain matin1 j'allai me promener dans la ville1 je rencontre un soldat ivre festonnant sur le trottoir pav en bois4 ,il m'accoste3 ,barine1 achte-moi cette croix d'argent1 je te la cde pour deux grivnas2 une croix en argent6 ,il m'avait mis en main une croix que sans doute il venait d'ter de son cou2 elle tait attache un cordon bleu4 ,mais au premier coup d'il1 on voyait qu'elle tait en tain2 elle avait huit pointes et reproduisait fidlement le type byzantin4 ,je tirai de ma poche une pice de deux grivnas1 je la donnai au soldat et me passai sa croix au cou2 la satisfaction d'avoir flou un sot barine se manifesta sur son visage et je suis persuad qu'il alla immdiatement dpenser au cabaret le produit de cette vente4 ,alors1 mon ami1 tout ce que je voyais chez nous faisait sur moi la plus forte impression2 auparavant je ne comprenais rien la ,russie3 dans mon enfance1 j'ai vcu comme hbt1 et plus tard1 pendant les cinq annes que j'avais passes l'tranger1 il ne m'tait rest du pays natal que des souvenirs en quelque sorte fanatiques4 ,je continue donc ma promenade en me disant3 ,non1 j'attendrai encore avant de condamner ce ,judas4 ,dieu sait ce qu'il y a au fond de ces faibles curs d'ivrognes4 ,une heure aprs1 comme je revenais l'htel1 je rencontrai une paysanne qui portait dans ses bras un enfant la mamelle4 ,la femme tait encore jeune1 l'enfant pouvait avoir six semaines4 ,il souriait sa mre et cela depuis sa naissance4 ,tout coup je vis la paysanne se signer si pieusement1 si pieusement1 si pieusement6 ,pourquoi fais-tu cela1 ma chre8 lui demandai-je4 7,alors je questionnais toujours47 ,eh bien6 me rpondit-elle1 autant une mre est joyeuse quand elle remarque le premier sourire de son nourrisson1 autant ,dieu prouve de joie chaque fois que1 du haut du ciel1 il voit un pcheur lever vers ,lui une ardente prire4 ,c'est une femme du peuple qui m'a dit cela1 presque dans ces mmes termes1 qui a exprim cette pense si profonde1 si fine1 si vritablement religieuse1 o se trouve tout le fond du christianisme1 c'est--dire la notion de ,dieu considr comme notre pre1 et l'ide que ,dieu se rjouit la vue de l'homme comme un pre la vue de son enfant1 la principale pense du ,christ6 ,une simple paysanne6 la vrit1 elle tait mre444 et qui sait8 ,c'tait peut-tre la femme de ce soldat4 coute1 ,parfne1 voici ma rponse ta question de tout l'heure3 le sentiment religieux1 dans son essence1 ne peut tre entam par aucun raisonnement1 par aucune faute1 par aucun crime1 par aucun athisme2 il y a ici quelque chose qui reste et restera ternellement en dehors de tout cela1 quelque chose que n'atteindront jamais les arguments des athes4 ,mais le principal1 c'est que nulle part on ne remarque cela que dans le cur du ,russe1 et voil ma conclusion6 ,c'est une des premires impressions que j'ai reues de notre ,russie4 ,il y a faire1 ,parfne6 ,il y a faire dans notre monde1 crois-moi4 ,et nous voyons1 la fin de ce rcit1 se dessiner un autre trait de caractre3 la croyance une mission particulire du peuple russe4 ,cette croyance1 nous la retrouvons chez nombre d'crivains russes2 elle devient conviction active et douloureuse chez ,dostoevsky1 et son grief contre ,tourguenieff tait prcisment de ne point retrouver chez lui ce sentiment national1 de sentir ,tourguenieff trop europanis4 ,dans son discours sur ,pouchkine1 ,dostoevsky dclare que ,pouchkine1 encore en pleine priode d'imitation de ,byron1 de ,chnier1 brusquement trouva ce que ,dostoevsky appelle le ton russe1 un ton neuf et sincre4 ,rpondant cette question qu'il appelle la question maudite3 ,quelle foi peut-on avoir en le peuple russe et en sa valeur8 ,pouchkine s'crie3 ,humilie-toi1 homme arrogant1 il faut d'abord vaincre ton orgueil1 humilie-toi et devant tous1 courbe-toi vers le sol natal4 ,les diffrences ethniques ne sont peut-tre nulle part mieux accuses que dans la faon de comprendre l'honneur4 ,le secret ressort de l'homme civilis1 qui me parat tre non point tant prcisment l'amour-propre1 ainsi qu'et dit ,la ,rochefoucauld1 mais le sentiment de ce que nous appelons le point d'honneur1--ce sentiment de l'honneur1 de ce point nvralgique1 n'est pas exactement le mme pour le ,franais1 l',anglais1 l',italien1 l',espagnol444 ,mais1 en regard du peuple russe1 le point d'honneur de toutes les nations occidentales semble peu prs se confondre4 ,en prenant connaissance de l'honneur russe1 il nous paratra du mme coup combien souvent l'honneur occidental s'oppose aux prceptes vangliques4 ,et prcisment ici le sentiment de l'honneur chez le ,russe1 pour s'carter du sentiment de l'honneur occidental1 se rapproche de l'vangile2 ou1 si vous prfrez1 le sentiment chrtien l'emporte chez le ,russe1 l'emporte souvent1 sur le sentiment d'honneur1 tel que nous1 les ,occidentaux1 le comprenons4 ,en se plaant devant cette alternative3 ou se venger1 ou1 en reconnaissant ses torts1 prsenter des excuses1 l',occidental estimera le plus souvent que cette dernire solution manque de dignit1 qu'elle est le fait d'un lche1 d'un pleutre444 ,l',occidental a une tendance considrer comme un trait de caractre de ne pas pardonner1 de ne pas oublier1 de ne pas remettre4 ,et certes1 il cherche ne se mettre jamais dans son tort2 mais1 s'il s'y est mis1 il semble que ce qu'il puisse lui arriver de plus fcheux1 ce soit d'avoir le reconnatre4 ,le ,russe1 tout au contraire1 est toujours prt confesser ses torts1--et mme devant ses ennemis1--toujours prt s'humilier1 s'accuser4 ,sans doute la religion grecque orthodoxe ne fait-elle ici qu'encourager un penchant naturel1 en tolrant1 en approuvant mme souvent la confession publique4 ,l'ide d'une confession non point dans l'oreille d'un prtre1 mais bien d'une confession devant n'importe qui1 devant tous1 revient comme une obsession dans les romans de ,dostoevsky4 ,lorsque ,raskolnikoff a avou son crime ,sonia1 dans ,crime et chtiment1 celle-ci conseille aussitt ,raskolnikoff1 comme le seul moyen de soulager son me1 de se prosterner sur la place publique et de crier tous3 ,j'ai tu4 ,la plupart des personnages de ,dostoevsky sont pris1 certains moments1 et le plus souvent d'une faon tout fait inattendue1 intempestive1 du besoin de se confesser1 de demander pardon tel autre1 qui parfois ne comprend mme pas ce dont il s'agit2 du besoin de se mettre soi-mme dans un tat d'infriorit par rapport celui qui l'on parle4 ,vous vous souvenez sans doute de cette extraordinaire scne de l',idiot1 durant une soire chez ,nastasia ,philipovna3 on propose comme passe-temps1 et comme on jouerait des charades ou des jeux de petits papiers1 que chacune des personnes prsentes confesse l'actionna plus vile de sa vie2 et l'admirable1 c'est que la proposition n'est pas repousse2 c'est que les uns et les autres commencent se confesser1 avec plus ou moins de sincrit1 mais presque sans vergogne4 ,et je sais plus curieux encore2 c'est une anecdote de la vie de ,dostoevsky lui-mme4 ,je la tiens d'un ,russe de son entourage immdiat4 ,j'ai eu l'imprudence de la raconter plusieurs personnes1 et dj l'on en a tir parti2 mais1 telle que je l'ai trouve rapporte1 elle devenait mconnaissable1 et c'est aussi pourquoi je tiens vous la rpter ici3 ,il y a1 dans la vie de ,dostoevsky1 certains faits extrmement troubles4 ,un1 en particulier1 auquel il est dj fait allusion dans ,crime et chtiment 7t4 ,,ii1 p4 #bc7 et qui semble avoir servi de thme certain chapitre des ,possds1 qui ne figure pas dans le livre1 qui est rest indit1 meme en russe1 qui n'a t1 je crois1 publi jusqu' prsent qu'en ,allemagne1 dans une dition hors commerce#be4 ,il y est question du viol d'une petite fille4 ,l'enfant souille se pend dans une pice1 tandis que dans la pice voisine1 le coupable1 ,stavroguine1 qui sait qu'elle se pend1 attend qu'elle ait fini de vivre4 ,quelle est dans cette sinistre histoire la part de la ralit8 ,c'est ce qu'il ne m'importe pas ici de savoir4 ,toujours est-il que ,dostoevsky1 aprs une aventure de ce genre1 prouva ce que l'on est bien forc d'appeler des remords4 ,ses remords le tourmentrent quelque temps1 et sans doute se dit-il lui-mme ce que ,sonia disait ,raskolnikoff4 ,le besoin le prit de se confesser1 mais point seulement un prtre4 ,il chercha celui devant qui cette confession devait lui tre le plus pnible2 c'tait incontestablement ,tourguenieff4 ,dostoevsky n'avait pas revu ,tourguenieff depuis longtemps1 et tait avec lui en fort mauvais termes4 ,m4 ,tourguenieff tait un homme rang1 riche1 clbre1 universellement honor4 ,dostoevsky s'arma de tout son courage1 ou peut-tre cda-t-il une sorte de vertige1 un mystrieux et terrible attrait4 ,figurons-nous le confortable cabinet de travail de ,tourguenieff4 ,celui-ci sa table de travail4--,on sonne4--,un laquais annonce ,theodor ,dostoevsky4--,que veut-il8--,on le fait entrer1 et tout aussitt1 le voici qui commence raconter son histoire4--,tourguenieff l'coute avec stupeur4 ,qu'a-t-il faire avec tout cela8 ,srement1 l'autre est fou6 ,aprs qu'il a racont1 grand silence4 ,dostoevsky attend de la part de ,tourguenieff un mot1 un sign444 ,sans doute croit-il que1 comme dans ses romans lui1 ,tourguenieff va le prendre dans ses bras1 l'embrasser en pleurant1 se rconcilier avec lui444 mais comme rien ne vient3 --,monsieur ,tourguenieff1 il faut que je vous dise3 ,je me mprise profondment444 ,il attend encore4 ,toujours le silence4 ,alors ,dostoevsky n'y tient plus et furieusement il ajoute3 --,mais je vous mprise encore davantage4 ,c'est tout ce que j'avais vous dire444 et il sort en claquant la porte4 ,tourguenieff tait dcidment trop europanis pour le bien comprendre4 ,et nous voyons ici l'humilit faire place brusquement au sentiment oppos4 ,l'homme que l'humilit inclinait1 au contraire1 l'humiliation le fait se regimber4 ,l'humilit ouvre les portes du paradis2 l'humiliation1 celles de l'enfer4 ,l'humilit comporte une sorte de soumission volontaire2 elle est librement accepte2 elle prouve la vrit de la parole de l',evangile3 ,celui qui s'abaisse sera lev4 ,l'humiliation1 tout au contraire1 avilit l'me1 la courbe1 la dforme1 la sche1 l'irrite1 la fltrit2 elle cause une sorte de lsion morale trs difficilement gurissable4 ,il n'est1 je crois1 pas une des dformations et dviations de caractre--qui nous font paratre nombre de personnages de ,dostoevsky si inquitants1 si maladivement bizarres--qui n'ait son origine dans quelque humiliation premire4 ,humilis et offenss1 tel est le titre d'un de ses premiers livres1 et son uvre1 toujours et tout entire1 est tourmente par cette ide que l'humiliation damne1 tandis que l'humilit sanctifie4 ,le paradis1 tel que le rve et que nous le peint ,aliocha ,karamazov1 c'est un monde dans lequel il n'y aura plus ni humilis1 ni offenss4 ,la plus trange et la plus inquitante figure de ces romans1 le terrible ,stavroguine1 des ,possds1 nous trouverons l'explication et la cl de son caractre dmoniaque1 si diffrent premire vue de tous les autres1 dans quelques phrases du livre3 ,nicolas ,vsvolodovitch ,stavroguine1 raconte un des autres personnages1 menait dans ce temps1 ,ptersbourg1 une vie ironique1 si l'on peut ainsi parler1 je ne trouve pas d'autres termes pour la dfinir2 il ne faisait rien et se moquait de tout#bf4 ,et la mre de ,stavroguine1 qui l'on disait cela1 s'crie un peu plus tard3 ,non1 il y avait l quelque chose de plus que de l'originalit1 j'oserais dire3 quelque chose de sacr4 ,mon fils est un homme fier1 dont l'orgueil a t prmaturment bless1 et qui en est venu mener cette vie1 si justement qualifie par vous d'ironique#bg4 ,et plus loin3 ,si ,nicolas1 poursuivit ,barbara ,petrovna d'un ton un peu dclamatoire1 si ,nicolas avait toujours eu auprs de lui un ,horatio tranquille1 grand dans son humilit1 autre belle expression de vous1 ,stepan ,trophimovitch1 peut-tre depuis longtemps aurait-il chapp ce triste dmon de l'ironie qui a ruin toute son existence4 ,il arrive que certains des personnages de ,dostoevsky1 natures profondment vicies par l'humiliation1 trouvent une sorte de plaisir1 de satisfaction1 dans la dchance qu'elle entrane1 si abominable qu'elle soit4 ,de ma msaventure1--dit le hros de l',adolescent1 alors qu'il vient prcisment d'prouver une cruelle mortification d'amour-propre1--de ma msaventure1 prouvais-je une rancur bien authentique8 ,je n'en jurerais pas4 ,ds ma prime enfance1 lorsqu'on m'humiliait vif1 il me naissait aussitt un dsir incoercible de me vautrer orgueilleusement dans ma dchance et d'aller au-devant des dsirs de l'offenseur3 ,ah6 vous m'avez humili8 ,eh bien6 je vais m'humilier plus encore1 regardez2 admirez#bh6 ,car1 si l'humilit est un renoncement l'orgueil1 l'humiliation au contraire amne un renforcement de l'orgueil4 coutons encore le rcit du triste hros du ,sous-sol#bi3 ,une fois1 la nuit1 en passant auprs d'une petite auberge1 je vis par la fentre des joueurs de billard qui se battaient coup de queue de billard et firent descendre l'un d'eux par la fentre4 un autre moment1 cela m'et cur2 mais j'tais dans une disposition d'esprit telle que je portai envie l'homme qui avait t jet par la fentre1 et un tel point que j'entrai dans l'auberge et pntrai dans la salle de billard3 peut-tre1 me dis-je1 me fera-t-on descendre par la fentre4 ,je n'tais pas ivre1 mais1 que voulez-vous1 quelle crise de nerfs peut vous amener l'ennui6 ,mais tout se rduisit rien4 ,en ralit1 je n'tais pas capable de sauter par la fentre1 et je sortis sans m'tre battu4 ,ds les premiers pas1 ce fut un officier qui me remit ma place4 ,je me tenais prs du billard1 et1 involontairement1 je lui barrai le passage quand il voulut passer4 ,il me prit par les paules et sans rien dire1 sans avertissement ni explication1 il me fit changer de place1 passa et fit semblant de ne pas s'en apercevoir4 ,j'aurais pardonn les coups1 mais je ne pouvais pardonner qu'il m'et fait changer de place sans faire attention moi4 ,ah6 diable1 que n'aurais-je pas donn pour une vritable dispute6 plus rgulire1 plus convenable1 plus littraire1 pour ainsi dire6 ,il avait agi avec moi comme avec une mouche4 ,cet officier tait d'une grande taille2 moi1 j'tais petit et chtif4 ,d'ailleurs1 j'tais le matre de la querelle2 je n'aurais eu qu' protester et certainement1 on m'et fait passer par la fentre4 ,mais je rflchis et prfrai m'effacer avec rage4 ,mais si nous continuons ce rcit1 nous verrons bientt l'excs de haine ne nous apparatre plus que comme un renversement de l'amour4 444 ,aprs cela1 je rencontrai souvent cet officier dans la rue2 je le reconnaissais trs bien4 ,je ne sais pas s'il me reconnaissait4 ,je crois que non2 certains indices me permettent de le penser4 ,mais moi1 moi1 je le regardais avec haine et colre2 et cela dura plusieurs annes4 ,ma colre se fortifiait et grandissait d'une anne l'autre4 ,d'abord tout doucement1 je me renseignais sur mon officier4 ,cela m'tait difficile1 parce que je ne connaissais personne4 ,mais un jour que je le suivais de loin1 comme s'il me tenait en laisse1 quelqu'un l'appela par son nom1 et j'appris ainsi comment il se nommait4 ,une autre fois1 je le suivis jusqu' sa demeure et je donnai dix kopecks au portier pour savoir o ii restait1 quel tage1 seul ou avec quelqu'un1 etc4 ,en un mot1 tout ce qu'on pouvait apprendre du portier4 ,un matin1 bien que je n'aie jamais crit1 il me vint l'ide de prsenter sous forme de nouvelle la caractristique de cet officier1 en caricature4 ,j'crivis cette nouvelle avec dlice4 ,je critiquais1 je calomniais mme4 ,je changeai le nom de faon que l'on ne pt le reconnatre tout de suite1 mais aprs1 ayant mrement rflchi1 je corrigeai cela et envoyai le rcit aux ,annales de la patrie4 ,mais alors on me critiquait pas et on n'imprima pas ma nouvelle4 ,ma contrarit en fut vive4 ,quelquefois la colre m'touffait4 ,enfin je me dcidai provoquer mon adversaire4 ,je lui crivis une lettre charmante1 attrayante1 le suppliant de me faire des excuses2 mais en cas de refus1 je faisais des allusions assez nettes au duel4 ,la lettre tait rdige de telle faon1 que si l'officier et compris tant soit peu le beau et l'lev1 il serait certainement venu chez moi pour me sauter au cou et m'offrir son amiti4 ,et comme cela et t bien6 ,nous aurions si bien vcu ensemble6 si bien#cj6 ,et c'est ainsi que souvent1 chez ,dostoevsky1 un sentiment fait place au brusque sentiment contraire4 ,de cela1 nous poumons trouver maint exemple2 entre autres celui du malheureux enfant qui1 dans les ,frres mazov1 mord haineusement le doigt d',aliocha1 quand celui-ci lui tend la main1 alors mme que1 prcisment1 sans s'en rendre compte1 l'enfant commence l'aimer sauvagement4 ,et d'o vient chez cet enfant une telle dviation de l'amour8 ,il a vu ,dmitri ,karamazov1 le frre d',aliocha1 alors qu'il sortait ivre d'un traktir1 rosser son pre et le traner insolemment par la barbe3 ,mon papa1 mon petit papa4 ,comme il t'a humili6 s'criera-t-il plus tard4 ,donc1 en regard de l'humilit et sur le mme plan moral1 si je puis dire1 mais l'autre extrmit de ce plan3 l'orgueil1 qu'exagre1 exaspre et dforme1 monstrueusement parfois1 l'humiliation4 ,certainement1 les vrits psychologiques paraissent toujours ,dostoevsky ce qu'elles sont en ralit3 des vrits particulires4 ,en romancier 7car ,dostoevsky n'est nullement un thoricien c'est un prospecteur71 il se garde de l'induction et sait l'imprudence qu'il y aurait 7pour lui du moins7 tenter de formuler des lois gnrales#ca4 ,ces lois1 c'est nous1 si nous le voulons1 de tenter de les dgager1 comme taillant des avenues travers le taillis de ses livres4 ,cette loi par exemple3 que l'homme qui a t humili cherche humilier son tour#cb4 ,malgr l'extraordinaire luxuriance de sa comdie humaine1 les personnages de ,dostoevsky se groupent1 s'chelonnent sur un seul plan toujours le mme1 celui de l'humilit et de l'orgueil2 plan qui nous dsorient et mme qui ne nous apparat pas nettement tout d'abord1 pour cette seule raison1 que d'ordinaire ce n'est pas dans ce sens-l que nous faisons la coupe et que nous hirarchisons l'humanit4 ,je m'explique3 dans les admirables romans de ,dickens1 par exemple1 je suis parfois presque gn1 par ce que sa hirarchie1 et disons ici1 pour employer le mot de ,nietzsche3 son chelle des valeurs1 offre de convenu1 presque d'enfantin4 ,il me semble1 en lisant un de ses livres1 avoir devant les yeux un des ,jugements derniers de l',angelico3 il y a des lus2 il y a des damns2 il y a des douteux1 de trs rares douteux1 que les bons anges et les mauvais dmons se disputent4 ,la balance qui les pse tous1 comme un bas-relief gyptien1 ne tient compte que de leur plus ou moins de bont4 ,aux bons1 le ciel2 aux mchants1 l'enfer4 ,dickens suit en cela l'opinion de son peuple et de son poque4 ,il arrive que les mchants prosprent1 que les bons soient sacrifis3 c'est la honte de cette vie terrestre et de notre socit4 ,tous les romans tendent nous montrer1 nous rendre sensible la prcellence des qualits du cur sur celles de l'esprit4 ,j'ai choisi ,dickens comme exemple1 parce que1 de tous les grands romanciers que nous connaissons1 c'est chez lui1 me semble-t-il1 que la classification se prsente de la manire la plus simple1 et j'ajoute3 c'est ce qui lui permet d'tre si populaire4 ,or1 relisant dernirement d'affile presque tous les livres de ,dostoevsky1 il m'a paru qu'une classification analogue existe chez lui2 moins apparente sans doute1 encore que presque aussi simple1 et qui me semble beaucoup plus significative3 ce n'est point selon leur plus ou moins de bont que l'on peut hirarchiser 7excusez ce mot affreux7 ses personnages1 selon les qualits de leur cur1 mais bien selon leur plus ou moins d'orgueil4 ,dostoevsky nous prsente1 d'une part1 des humbles 7et certains d'entre eux pousseront l'humilit jusqu' l'abjection1 jusqu' se complaire dans l'abjection71 d'autre part1 des orgueilleux 7et certains de ceux-ci pousseront l'orgueil jusqu'au crime74 ,ces derniers seront1 d'ordinaire1 les plus intellectuels4 ,nous les verrons1 tourments par le dmon de l'orgueil1 toujours faire assaut de noblesse3 ,je parie que pendant toute la nuit1 vous tes rests parler1 assis l'un ct de l'autre1 et que vous avez perdu un temps prcieux faire assaut de noblesse1 dit ,stavroguine l'immonde ,pierre ,stpanovitch dans les ,possds#cc1 ou encore3 ,malgr la peur que lui inspire ,versilov1 ,katherina ,nikolaevna a toujours eu de la vnration pour la noblesse de ses principes et sa supriorit d'esprit444 ,dans sa lettre1 il lui a donn sa parole de gentilhomme qu'elle n'avait rien craindre4 ,elle a1 de son ct1 manifest des sentiments non moins chevaleresques6 ,il a pu y avoir entre eux joute de courtoisie#cd4 ,il n'y a rien qui soit de nature froisser votre amour-propre1 dit lisabeth ,nikolaevna ,stavroguine4 ,avant-hier1 en rentrant chez moi1 aprs votre rponse si chevaleresque l'insulte publique que je vous avais faite1 j'ai devin tout de suite que1 si vous me fuyiez1 c'tait parce que vous tiez mari1 et nullement parce que vous me mprisiez1 chose dont j'ai eu surtout peur1 en ma qualit de jeune fille du monde4 ,et elle achve3 ,au moins l'amour- est sauf#ce4 ,ses personnages de femmes1 plus encore que les masculins1 sont constamment dcids1 mus1 par la raison d'orgueil 7voir la sur de ,raskolnikoff1 ,nastasia ,philipovna et ,agla pantchine de l',idiot1 ,elisabeth ,nikolaevna des ,possds et ,katherina ,ivanovna des ,karamazov74 ,mais1 par un renversement1 que j'oserais qualifier d'vanglique1 les plus abjects sont plus prs du royaume de ,dieu que les plus nobles1 tant l'uvre de ,dostoevsky reste domine par ces profondes vrits3 ,il sera accord aux humbles ce qui sera refus aux puissants4--,je suis venu pour sauver ce qui tait perdu1 etc4 ,d'une part1 nous voyons le renoncement soi1 l'abandon de soi2 d'autre part1 l'affirmation de la personnalit1 la volont de puissance1 dans les romans de ,dostoevsky1 mne toujours la banqueroute4 ,m4 ,souday m'a nagure reproch de sacrifier ,balzac ,dostoevsky1 de l'immoler mme1 je crois bien4 ,est-il ncessaire de protester8 ,mon admiration pour ,dostoevsky est certes des plus vives2 mais je ne pense pourtant point qu'elle m'aveugle1 et je suis prt reconnatre que les personnages de ,balzac sont d'une diversit plus grande que ceux du romancier russe2 sa ,comdie humaine1 plus varie4 ,dostoevsky atteint sans doute des rgions bien plus profondes1 et touche des points beaucoup plus importants qu'aucun autre romancier2 mais l'on peut dire que tous ses personnages sont taills dans la mme toffe4 ,l'orgueil et l'humilit restent les secrets ressorts de leurs actes1 encore qu'en raison des dosages divers les ractions en soient diapres4 ,dans ,balzac 7comme du reste dans toute la socit occidentale1 ou franaise particulirement1 dont ses romans nous offrent l'image71 deux facteurs entrent en jeu1 qui n'ont peu prs aucun rle dans l'uvre de ,dostoevsky2 le premier1 c'est l'intelligence2 le second1 c'est la volont4 ,je ne dis pas que1 dans ,balzac1 la volont mne toujours l'homme vers le bien et qu'il n'y ait que des vertueux parmi ses volontaires2 mais du moins voyons-nous nombre de ses hros atteindre la vertu par volont et faire une carrire glorieuse force de persvrance1 d'intelligence et de rsolution4 ,songez ses ,david ,schard1 ,bianchon1 ,joseph ,brideau1 ,daniel d',arthez4441 et j'en pourrais citer vingt autres4 ,dans toute l'uvre de ,dostoevsky1 nous n'avons pas un seul grand homme4--,pourtant l'admirable pre ,zossima des ,karamazov1 direz-vous444 ,oui1 c'est certainement la plus haute figure que le romancier russe ait trace2 il domine de trs haut tout le drame1 et lorsque nous aurons enfin la traduction complte des ,frres ,karamazov1 qu'on nous annonce1 nous comprendrons mieux encore son importance4 ,mais nous comprendrons mieux aussi ce qui1 pour ,dostoevsky1 constitue sa vritable grandeur2 le pre ,zossima n'est pas un grand homme aux yeux du monde4 ,c'est un saint1 non pas un hros4 ,il n'atteint la saintet prcisment qu'en abdiquant la volont1 qu'en rsignant l'intelligence4 ,dans l'uvre de ,dostoevsky1 tout aussi bien que dans l'vangile1 le royaume des cieux appartient aux pauvres en esprit4 ,chez lui1 ce qui s'oppose l'amour1 ce n'est point tant la haine que la rumination du cerveau4 ,en regard de ,balzac1 si j'examine les tres rsolus que me prsente ,dostoevsky1 je m'aperois soudain qu'ils sont tous des tres terribles4 ,voyez ,raskolnikoff1 le premier sur la liste1 d'abord chtif ambitieux1 qui voudrait tre ,napolon et qui ne parvient qu' tuer une prteuse sur gages et une innocente jeune fille4 ,voyez ,stavroguine1 ,pierre ,stpanovitch1 ,ivan ,karamazov1 le hros de l',adolescent1 7le seul des personnages de ,dostoevsky qui1 depuis le commencement de sa vie1 du moins depuis qu'il se connat1 vive avec une ide fixe3 celle de devenir un ,rothschild2 et1 comme par drision1 il n'est pas dans tous les livres de ,dostoevsky de crature plus veule1 plus la merci de chacun74 ,la volont de ses hros1 tout ce qu'ils ont en eux d'intelligence et de volont1 semble les prcipiter vers l'enfer2 et si je cherche quel rle joue l'intelligence dans les romans de ,dostoevsky1 je m'aperois que c'est toujours un rle dmoniaque4 ,ses personnages les plus dangereux sont aussi bien les plus intellectuels4 ,et je ne veux point dire seulement que la volont et l'intelligence des personnages de ,dostoevsky ne s'exercent que pour le mal2 mais que1 lors mme qu'elles s'efforcent vers le bien1 la vertu qu'elles atteignent est une vertu orgueilleuse et qui mne la perdition4 ,les hros de ,dostoevsky n'entrent dans le royaume de ,dieu qu'en rsignant leur intelligence1 qu'en abdiquant leur volont personnelle1 que par le renoncement soi4 ,certes1 on peut dire que1 dans une certaine mesure1 ,balzac est1 lui aussi1 un auteur chrtien4 ,mais c'est en confrontant les deux thiques1 celle du romancier russe et celle du romancier franais1 que nous pouvons comprendre quel point le catholicisme du second s'carte de la doctrine purement vangliste de l'autre2 quel point l'esprit catholique peut diffrer de l'esprit seulement chrtien4 ,pour ne choquer personne1 disons1 si vous le prfrez1 que la ,comdie humaine de ,balzac est ne du contact de l'vangile et de l'esprit latin2 la comdie russe de ,dostoevsky du contact de l',evangile et du bouddhisme1 de l'esprit asiatique4 ,ces considrations ne sont que des prliminaires qui nous permettront de pntrer plus avant dans l'me de ces tranges hros1 ainsi que je me propose de le faire la leon prochaine4 ,,iii ,nous n'avons gure fait jusqu' prsent que dblayer le terrain4 ,devant que d'aborder les ides de ,dostoevsky1 je voudrais vous mettre en garde contre une grave erreur4 ,dans les quinze dernires annes de sa vie1 ,dostoevsky s'est occup beaucoup de la rdaction d'une revue4 ,les articles qu'il crivit pour cette revue ont t runis dans ce qu'on appelle ,journal d'un crivain4 ,dostoevsky1 dans ses articles1 expose ses ides4 ,il serait1 semble-t-il1 bien simple et bien naturel de se reporter sans cesse ce livre3 mais autant vous le dire tout de suite1 ce livre est profondment dcevant4 ,nous y trouvons l'expos de thories sociales3 elles demeurent fumeuses1 et sont des plus maladroitement exprimes4 ,nous y trouvons des prdictions politiques3 aucune d'elles ne s'est ralise4 ,dostoevsky cherche prvoir l'tat futur de l',europe et se trompe presque constamment4 ,m4 ,souday1 qui consacrait nagure ,dostoevsky une de ses chroniques du ,temps1 se plat relever ses erreurs4 ,il ne consent voir dans ces articles que du journalisme du type courant1 ce que je suis tout prt lui accorder2 mais je proteste lorsqu'il ajoute que ces articles nous renseignent merveille sur les ides de ,dostoevsky4 vrai dire1 les problmes que ,dostoevsky traite dans le ,journal d'un crivain ne sont pas ceux qui l'intressent le plus2 les questions politiques1 il faut le reconnatre1 lui paraissent moins importantes que les questions sociales2 les questions sociales moins importantes1 beaucoup moins importantes1 que les questions morales et individuelles4 ,les vrits les plus profondes et les plus rares que nous pouvons attendre de lui sont d'ordre psychologique2 et j'ajoute que1 dans ce domaine1 les ides qu'il soulve restent le plus souvent l'tat de problmes1 l'tat de questions4 ,il ne cherche point tant une solution qu'un expos1--qu'un expos de ces questions prcisment qui1 parce qu'elles sont extrmement complexes et qu'elles se mlent et s'entre-croisent1 demeurent le plus souvent l'tat trouble4 ,enfin1 pour tout dire1 ,dostoevsky n'est pas proprement parler un penseur2 c'est un romancier4 ,ses ides les plus chres1 les plus subtiles1 les plus neuves1 nous les devons chercher dans les propos de ces personnages1 et non point mme toujours de ses personnages de premier plan3 il arrive souvent que les ides les plus importantes1 les plus hardies1 ce soit des personnages d'arrire-plan qu'il les prte4 ,dostoevsky est on ne peut plus maladroit ds qu'il s'exprime en son nom propre4 ,on pourrait lui appliquer lui-mme cette phrase qu'il prte ,versilov dans son ,adolescent3 ,dvelopper#cf8 non j'aime mieux sans dveloppement4 ,et n'est-ce pas curieux3 presque toujours quand il m'est arriv de dvelopper une ide en quoi je crois1 l'expos n'est pas termin que ma foi a dj faibli#cg4 ,l'on peut mme dire qu'il est rare que ,dostoevsky ne se retourne pas contre sa propre pense1 aussitt aprs l'avoir exprime4 ,il semble qu'elle exhale aussitt pour lui cette puanteur des choses mortes1 semblable celle qui se dgageait du cadavre du starets ,zossima1 alors prcisment qu'on attendait de lui des miracles1--et qui rendait si pnible pour son disciple1 ,aliocha ,karamazov1 la veille mortuaire4 videmment1 pour un penseur1 voici qui serait assez fcheux4 ,ses ides ne sont presque jamais absolues2 elles restent presque toujours relatives aux personnages qui les expriment1 et je dirai plus3 non seulement relatives ces personnages1 mais un moment prcis de la vie de ces personnages2 elles sont pour ainsi dire obtenues par un tat particulier et momentan de ces personnages2 elles restent relatives2 en relation et fonction directe avec le fait ou tel geste quelles ncessitent ou qui les ncessite4 ,ds que ,dostoevsky thorise1 il nous doit4 ,ainsi1 mme dans son article sur le mensonge1 lui qui est d'une si prodigieuse habilet pour mettre en scne des types de menteurs 7et combien diffrents de celui de ,corneille71 et qui sait nous faire comprendre travers eux ce qui peut pousser le menteur mentir1 ds qu'il veut nous expliquer tout cela1 ds qu'il entreprend la thorie de ses exemples1 il devient plat1 et fort peu intressant4 quel point ,dostoevsky est romancier1 ce ,journal d'un crivain nous le montrera2 car s'il reste assez mdiocre dans les articles thoriques et critiques1 il devient excellent aussitt que quelque personnage entre en scne4 ,c'est en effet dans ce journal que nous trouverons le beau rcit du moujik ,krotckaia1 une des uvres les plus puissantes de ,dostoevsky1 sorte de roman qui n'est proprement parler qu'un long monologue1 comme celui de l',esprit souterrain qu'il crivit peu prs la mme poque4 ,mais il y a mieux que cela--je veux dire plus rvlateur3 dans le ,journal d'un crivain4 ,dostoevsky nous permet1 deux reprises1 d'assister au travail d'affabulation1 presque involontaire1 presque inconscient de son esprit4 ,aprs nous avoir parl du plaisir qu'il avait regarder les promeneurs dans la rue1 et parfois les suivre1 nous le voyons s'attacher soudain l'un de ces passants rencontrs3 ,je remarque un ouvrier qui va sans femme son bras4 ,mais il a un enfant avec lui1 un petit garon4 ,tous deux ont la mine triste des isols4 ,l'ouvrier a une trentaine d'annes2 son visage est fan1 d'un teint malsain4 ,il est endimanch1 porte une redingote use aux coutures et garnie de boutons dont l'toffe s'en va2 le collet du vtement est gras1 le pantalon mieux nettoy semble pourtant sortir de chez le fripier2 le chapeau haut de forme est trs rp4 ,cet ouvrier me fait l'effet d'un typographe4 ,l'expression de sa figure est sombre1 dure1 presque mchante4 ,il tient l'enfant par la main1 et le petit se fait un peu trainer4 ,c'est un mioche de deux ans ou de gure plus1 trs ple1 trs chtif1 par d'un veston1 de petites bottes tiges rouges et d'un chapeau qu'embellit une plume de paon4 ,il est fatigu4 ,le pre lui dit quelque chose1 se moque peut-tre de son manque de jarret4 ,le petit ne rpond pas et cinq pas plus loin1 son pre se baisse1 le prend dans ses bras et le porte4 ,il semble content1 le gamin1 et enlace le cou de son pre4 ,une fois juch ainsi1 il m'aperoit et me regarde avec une curiosit tonne4 ,je lui fais un petit signe de tte1 mais il fronce les sourcils et se cramponne plus fort au cou de son pre4 ,ils doivent tre de grands amis tous deux4 ,dans les rues1 j'aime observer les passants1 examiner leurs visages inconnus1 chercher qui ils peuvent bien tre1 m'imaginer comment ils vivent1 ce qui peut les intresser dans l'existence4 ,ce jour-l1 j'ai t proccup surtout de ce pre et de cet enfant4 ,je me suis figur que la femme1 la mre tait morte depuis peu1 que le veuf travailla it son atelier toute la semaine1 tandis que l'enfant restait abandonn aux soins de quelque vieille femme4 ,ils doivent loger dans un sous-sol o l'homme loue une petite chambre1 peut-tre seulement un coin de chambre4 ,et1 aujourd'hui dimanche1 le pre a conduit le petit chez une parente1 chez la sur de la morte probablement4 ,je veux que cette tante qu'on ne va pas voir trs souvent soit marie un sous-officier et habite une grande caserne dans le sous-sol1 mais dans une chambre part4 ,elle a pleur sa dfunte sur1 mais pas bien longtemps4 ,le veuf n'a pa montr non plus grande douleur1 pendant la visite tout au moins4 ,toutefois1 il est demeur soucieux1 parlant peu et seulement de questions d'intrt4 ,bientt il se sera tu6 ,on aura alors apport le samovar2 on aura pris le th4 ,le petit sera rest sur un banc1 dans un coin1 faisant sa moue sauvage1 fronant les sourcils1 et1 la fin1 se sera endormi4 ,la tante et son mari n'auront pas fait grande attention lui2 on lui aura donn un morceau de pain et une tasse de lait4 ,l'officier muet tout d'abord1 lchait un moment donn une grosse plaisanterie de soudard au sujet du gamin que son pre rprimandait prcisment4 ,le mioche aura voulu repartir tout de suite1 et le pre l'aura ramen la maison de ,veborgskaia ,litienaia4 ,demain le pre sera de nouveau l'atelier et le moutard avec la vieille femme#ch4 un autre endroit du mme livre1 nous lisons le rcit de la rencontre qu'il fit d'une centenaire4 ,il la voit en passant dans la rue1 assise sur un banc4 ,il lui parle1 et puis passe outre4 ,mais le soir aprs avoir fini son travail1 il repense cette vieille1 il imagine son retour chez elle auprs des siens1 les propos de ceux-ci la vieille4 ,il raconte sa mort4 ,j'ai plaisir imaginer la fin de l'histoire4 ,d'ailleurs1 je suis un romancier4 ,j'aime raconter des histoires4 ,du reste1 ,dostoevsky n'invente jamais au hasard4 ,dans un des articles de ce mme ,journal1 propos du procs de la veuve ,kornilov1 il reconstitue et recompose le roman sa faon1 mais il peut crire ensuite1 aprs que l'enqute judiciaire a jet pleine lumire sur le crime3 ,j'ai presque tout devin1 et il ajoute3 ,une circonstance me permit d'aller voir la ,kornilova4 ,je fus surpris de voir comme mes suppositions s'taient trouves presque conformes avec la ralit4 ,je m'tais certes tromp sur quelques dtails3 ainsi ,kornilov1 bien que paysan1 s'habillait l'europenne1 etc41 et ,dostoevsky conclut3 ,somme toute1 mes erreurs ont t de peu d'importance4 ,le fond de mes suppositions demeure vrai#ci4 ,avec de tels dons d'observateur1 d'affabulateur et de reconstructeur du rel1 si l'on y joint les qualits de sensibilit1 l'on peut faire un ,gogol1 un ,dickens 7et peut-tre vous souvenez-vous du dbut du ,magasin d'antiquits1 o ,dickens1 lui aussi s'occupe suivre les passants1 les observant1 et1 aprs qu'il les a quitts1 continuant d'imaginer leur vie72 mais ces dons1 si prodigieux soient-ils1 ne suffisent ni pour un ,balzac1 ni pour un ,thomas ,hardy1 ni pour un ,dostoevsky4 ,ils ne suffiraient certainement pas faire crire ,nietzsche3 ,la dcouverte de ,dostoevsky a t pour moi plus importante encore que celle de ,stendhal2 il est le seul qui m'ait appris quelque chose en psychologie4 ,j'ai copi de ,nietzsche1 il y a bien longtemps dj1 cette page que je vais vous lire4 ,nietzsche1 en l'crivant1 n'avait-il pas en vue ce qui prcisment fait la plus particulire valeur du grand romancier russe1 ce par quoi il s'oppose nombre de nos romanciers modernes1 aux ,goncourt1 par exemple1 que ,nietzsche semble ici dsigner3 ,morale pour psychologues3 ne point faire de psychologie de colportage6 ,ne jamais observer pour observer6 ,c'est ce qui donne une fausse optique1 un tiquage1 quelque chose de forc qui exagre volontiers4 ,vivre quelque chose pour vouloir le vivre1--cela ne russit pas4 ,il n'est pas permis pendant l'vnement de regarder vers soi2 tout coup d'il se change l en mauvais il4 ,un psychologue de naissance se garde par instinct de regarder pour voir3 il en est de mme pour le peintre de naissance4 ,il ne travaille jamais d'aprs a nature1--il s'en remet son inspiration1 sa chambre obscure1 pour tamiser1 pour exprimer le cas1 la nature1 la chose vcue444 ,il n'a conscience que de la gnralit1 de la conclusion1 de la rsultante3 il ne connat pas ces dductions arbitraires du cas particulier4 ,quel rsultat obtient-on lorsqu'on s'y prend autrement8 ,par exemple1 lorsque1 la faon des romanciers parisiens1 on fait de la grande psychologie de colportage8 ,on pie en quelque sorte la ralit1 on rapporte tous les soirs une poigne de curiosits4 ,mais regardez donc ce qui en rsulte4441 etc4#dj4 ,dostoevsky n'observe jamais pour observer4 ,l'uvre chez lui ne nat point de l'observation du rel2 ou du moins elle ne nat pas rien que de cela4 ,elle ne nat point non plus d'une ide prconue1 et c'est pourquoi elle n'est en rien thorique1 mais reste immerge dans le rel2 elle nat d'une rencontre de l'ide et du fait1 de la confusion 7du blending1 diraient les ,anglais7 de l'un et de l'autre1 si parfaite que jamais l'on ne peut dire qu'aucun des deux lments l'emporte1--de sorte que les scnes les plus ralistes de ses romans sont aussi les plus charges de signification psychologique et morale2 plus exactement1 chaque uvre de ,dostoevsky est le produit d'une fcondation du fait par l'ide4 ,l'ide de ce roman existe en moi depuis trois ans1 crit-il en #ahgj 7il s'agit ici des ,frres ,karamazov qu'il n'crivit que neuf ans plus tard71 et dans une autre lettre3 ,la question principale qui sera poursuivie dans toutes les parties de ce livre est celle mme dont j'ai souffert consciemment ou inconsciemment toute ma vie3 l'existence de ,dieu6 ,mais cette ide reste flottante dans son cerveau aussi longtemps qu'elle ne rencontre pas le fait divers 7en l'espce une cause clbre1 un procs de justice criminelle7 qui la vienne fconder2 c'est alors seulement qu'on peut dire que l'uvre est conue4 e3 que j'cris est une chose tendancieuse1 dira-t-il dans cette mme lettre1 en parlant des ,possds qu'il mrit en mme temps que les ,karamazov4 ,le roman des ,karamazov lui aussi est une uvre tendancieuse4 ,certes1 rien n'est moins gratuit--au sens que l'on donne aujourd'hui ce mot--que l'uvre de ,dostoevsky4 ,chacun de ses romans est une sorte de dmonstration2 l'on pourrait dire un plaidoyer1--ou mieux encore une prdication4 ,et si l'on osait reprocher quelque chose cet admirable artiste1 ce serait peut-tre d'avoir voulu trop prouver4 ,entendons-nous3 ,dostoevsky ne cherche jamais incliner notre opinion4 ,il cherche l'clairer2 rendre manifeste certaines vrits secrtes qui1 lui1 l'blouissent1 qui lui paraissent--qui nous paratront bientt aussi--de la plus haute importance2 les plus importantes sans doute que l'esprit de l'homme puisse atteindre1--non des vrits d'ordre abstrait1 non des vrits en dehors de l'homme1 mais bien des vrits d'ordre intime1 des vrits secrtes4 ,d'autre part1 et c'est l ce qui prserve ses uvres de toutes les dformations tendancieuses1 ces vrits1 ces ides de ,dostoevsky restent toujours soumises au fait1 profondment engages dans le rel4 ,il garde1 vis--vis de la ralit humaine1 une attitude humble1 soumise2 il ne force jamais2 il n'incline jamais lui l'vnement2 il semble qu'il applique sa pense meme le prcepte de l'vangile3 ,qui la veut sauver la perdra2 qui la renonce la rend vraiment vivante4 99 99 99 ,avant de chercher poursuivre quelques-unes des ides de ,dostoevsky travers ses livres1 je voudrais vous parler de sa mthode de travail4 ,strakhov nous raconte que ,dostoevsky travaillait presque exclusivement la nuit3 ,vers minuit1 dit-il1 lorsque tout entrait dans le repos1 ,theodor ,michalovitch ,dostoevsky restait seul avec son samovar2 et1 tout en buvant petits traits un th froid et pas trop fort1 il poussait son travail jusqu' cinq et six heures du matin4 ,il se levait vers deux ou trois heures aprs midi1 passait la fin du jour recevoir des htes1 se promener ou rendre visite des amis4 ,dostoevsky ne sut pas toujours se contenter de ce th pas trop fort2 il se laissa aller1 dans les dernires annes de sa vie1 boire beaucoup d'alcool1 nous dit-on4 ,certain jour1 m'a-t-on racont1 ,dostoevsky sortait de son cabinet de travail o il crivait les ,possds1 dans un tat de grande excitation intellectuelle1 quelque peu artificiellement obtenu4 ,c'tait le jour de rception de ,mme ,dostoevsky4 ,theodor ,michalovitch1 hagard1 fit inopinment irruption dans le salon o nombre de dames taient rassembles2 et comme l'une d'elles1 pleine de zle1 s'empressait1 une tasse de th la main3 ,que le diable vous emporte avec toutes vos lavasses61 s'cria-t-il444 ,vous vous souvenez de la petite phrase de l'abb de ,saint-,ral1--phrase qui pourrait bien paratre stupide si ,stendhal ne s'en tait pas empar pour abriter son esthtique3 ,un roman1 c'est un miroir qu'on promne le long d'un chemin4 ,certes1 il y a en ,france et en ,angleterre quantit de romans qui relvent de cette formule3 romans de ,lesage1 de ,voltaire1 de ,fielding1 de ,smollet444 ,mais rien n'est plus loign de cette formule qu'un roman de ,dostoevsky4 ,il y a entre un roman de ,dostoevsky et les romans de ceux que je citais1 et les romans de ,tolsto lui-meme ou de ,stendhal1 toute la diffrence qu'il peut y avoir entre un tableau et un panorama4 ,dostoevsky compose un tableau o ce qui importe surtout et d'abord1 c'est la rpartition de la lumire4 ,elle mane d'un seul foyer444 ,dans un roman de ,stendhal1 de ,tolsto1 la lumire est constante1 gale1 diffuse2 tous les objets sont clairs d'une mme faon1 on les voit galement de tous cts2 ils n'ont point d'ombre4 ,or1 ce qui importe surtout1 dans un livre de ,dostoevsky1 tout comme dans un tableau de ,rembrandt1 c'est l'ombre4 ,dostoevsky groupe ses personnages et ses vnements1 et projette sur eux une intense lumire1 de manire qu'elle ne les frappe que d'un seul ct4 ,chacun de ses personnages baigne dans l'ombre4 ,nous remarquons aussi chez ,dostoevsky un singulier besoin de grouper1 de concentrer1 de centraliser1 de crer entre tous les lments du roman le plus de relations et de rciprocit possibles4 ,les vnements1 chez lui1 au lieu de suivre un cours lent et gal1 comme dans ,stendhal ou ,tolsto1 il y a toujours un moment o ils se mlent et se nouent dans une sorte de vortex2 ce sont des tourbillons o les lments du rcit--moraux1 psychologiques et extrieurs--se perdent et se retrouvent4 ,nous ne voyons chez lui aucune simplification1 aucun purement de la ligne4 ,il se plat dans la complexit2 il la protge4 ,jamais les sentiments1 les penses1 les passions ne se prsentent l'tat pur4 ,il ne fait pas le vide autour4 ,et j'en arrive ici une remarque sur le dessin de ,dostoevsky1 sur sa faon de dessiner les caractres de ses personnages2 mais permettez-moi tout d'abord de vous lire1 ce sujet1 ces remarquables observations de ,jacques ,rivire3 ,l'ide d'un personnage tant donne dans son esprit1 il y a1 pour le romancier1 deux manires bien diffrentes de la mettre en uvre3 ou il peut insister sur sa complexit1 ou il peut souligner sa cohrence2 dans cette me qu'il va engendrer1 ou bien il peut vouloir produire toute l'obscurit1 ou bien il peut vouloir la supprimer pour le lecteur en la dpeignant2 ou bien il rservera ses cavernes1 ou bien il les exposera#da4 ,vous voyez quelle est l'ide de ,jacques ,rivire3 c'est que l'cole franaise explore les cavernes1 tandis que certains romanciers trangers1 comme ,dostoevsky en particulier1 respectent et protgent leurs tnbres4 ,en tout cas1 continue ,rivire1 ,dostoevsky s'intresse avant tout leurs abmer1 et c'est suggrer ceux-ci le plus insondables possible qu'il met tous ses soins#db4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 ,nous1 au contraire1 placs en face de la complexit d'une me1 mesure que nous cherchons a reprsenter1 d'instinct nous cherchons l'organiser#dc4 ,cela est dj trs grave2 mais il ajoute encore3 ,au besoin1 nous donnons un coup de pouce2 nous supprimons quelques petits traits divergents1 nous interprtons quelques dtails obscurs dans le sens le plus favorable la constitution d'une unit psychologique4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 ,une parfaite obturation des abmes1 tel est l'tat auquel nous tendons4 ,je ne suis pas ce point convaincu que dans ,balzac1 par exemple1 nous ne trouvions pas quelques abmes1 de l'abrupt1 de l'inexplicable2 je ne suis pas non plus parfaitement convaincu que les abmes de ,dostoevsky soient toujours aussi peu expliqus que l'on croit d'abord4 ,vous donnerai-je un exemple d'abme chez ,balzac8 ,je le trouve dans la ,recherche de l'absolu4 ,balthazar ,clas recherche la pierre philosophale2 il a compltement oubli1 en apparence1 toute la formation religieuse de son enfance4 ,sa recherche l'occupe exclusivement4 ,il dlaisse sa femme1 la pieuse ,josphine1 qui s'pouvante de la libre pense de son mari4 ,certain jour1 elle entre brusquement dans le laboratoire4 ,le courant d'air de la porte dtermine une explosion4 ,mme ,clas tombe vanouie444 ,quel est le cri qui s'chappe des lvres de ,balthazar8 ,un cri o reparat soudain la croyance de sa premire enfance1 en dpit des alluvions de sa pense3 ,dieu soit lou1 tu existes6 les saints t'ont prserve de la mort4 ,balzac n'insiste pas4 ,et certainement1 sur vingt personnes qui liront ce livre1 dix-neuf ne remarqueront mme pas cette faille4 ,l'abme qu'elle nous laisse entrevoir reste inexpliqu1 sinon inexplicable4 ,en ralit1 cela n'intressait pas ,balzac4 ,ce qui lui importe1 c'est d'obtenir des personnages consquents avec eux-mmes--c'est en quoi il est d'accord avec le sentiment de la race franaise1 car ce dont nous1 ,franais1 avons le plus besoin1 c'est de logique4 ,aussi bien dirai-je que1 non seulement les personnages de sa ,comdie humaine1 mais ceux aussi de la comdie relle que nous vivons1 se dessinent--que nous tous ,franais1 tant que nous sommes1 nous nous dessinons nous-mmes--selon un idal balzacien4 ,les inconsquences de notre nature1 si tant est qu'il y en ait1 nous apparaissent gnantes1 ridicules4 ,nous les renions4 ,nous nous efforons de n'en pas tenir compte1 de les rduire4 ,chacun de nous a conscience de son unit1 de sa continuit1 et tout ce qui reste en nous de refoul1 d'inconscient1 semblable au sentiment que nous voyons reparatre soudain chez ,clas1 si nous ne pouvons pas prcisment le supprimer1 du moins cessons-nous d'y attacher de l'importance4 ,nous agissons sans cesse comme nous estimons que l'tre que nous sommes1 que nous croyons tre1 doit agir4 ,la plupart de nos actions nous sont dictes non point par le plaisir que nous prenons les faire1 mais par un besoin d'imitation de nous-mmes1 et de projeter dans l'avenir notre pass4 ,nous sacrifions la vrit 7c'est--dire la sincrit7 la continuit1 la puret de la ligne4 ,en regard de cela1 que nous prsente ,dostoevsky8 ,des personnages qui1 sans aucun souci de demeurer consquents avec eux-mmes1 cdent complaisamment toutes les contradictions1 toutes les ngations dont leur nature propre est capable4 ,il semble que ce soit l ce qui intresse le plus ,dostoevsky3 l'inconsquence4 ,bien loin de la cacher1 il la fait sans cesse ressortir2 il l'claire4 ,il y a sans doute chez lui beaucoup d'inexpliqu4 ,je ne crois pas qu'il y ait beaucoup d'inexplicable1 ds que nous admettons dans l'homme1 ainsi que ,dostoevsky nous y invite1 la cohabitation de sentiments contradictoires4 ,cette cohabitation parat souvent chez ,dostoevsky d'autant plus paradoxale que les sentiments de ses personnages sont pousss bout1 exagrs jusqu' l'absurde4 ,je crois qu'il est bon ici d'insister1 car vous allez peut-tre penser3 nous connaissons cela2 il n'y a l rien d'autre que la lutte entre la passion et le devoir1 telle qu'elle nous apparat dans ,corneille4 ,il ne s'agit pas de cela4 ,le hros franais1 tel que nous le peint ,corneille1 projette devant lui un modle idal1 qui est lui-mme encore1 mais lui-mme tel qu'il se souhaite1 tel qu'il s'efforce d'tre1--non point tel qu'il est naturellement1 tel qu'il serait s'il s'abandonnait lui-mme4 ,la lutte intime que nous peint ,corneille1 c'est celle qui se livre entre l'tre idal1 l'tre modle et l'tre naturel que le hros s'efforce de renier4 ,somme toute1 nous ne sommes pas trs loin ici1 me semble-t-il1 de ce que ,m4 ,jules de ,gaultier appellera le bovarysme--nom qu'il donne1 d'aprs l'hrone de ,flaubert1 cette tendance qu'ont certains doubler leur vie d'une vie imaginaire1 cesser d'tre qui l'on est1 pour devenir qui l'on croit tre1 qui l'on veut tre4 ,chaque hros1 chaque homme1 qui ne vit pas l'abandon1 mais s'efforce vers un idal1 qui tend se conformer cet idal1 nous offre un exemple de ce ddoublement1 de ce bovarysme4 ,ceux que nous voyons dans les romans de ,dostoevsky1 les exemples de dualit qu'il nous propose1 restent trs diffrents2 n'ont rien voir non plus1 ou que trs peu1 avec ces cas pathologiques1 assez frquemment observs1 o une personnalit seconde1 ente sur la personnalit premire1 alterne avec elle3 deux groupements de sensations1 d'associations de souvenirs se forment1 l'un l'insu de l'autre2 bientt1 nous avons deux personnalits distinctes1 deux htesses du mme corps4 ,elles se cdent la place et se succdent l'une l'autre1 tour tour1 en s'ignorant 7ce dont ,stevenson nous donne une extraordinaire illustration dans son admirable conte fantastique3 le ,double ,cas du docteur ,jeckyl47 ,mais1 dans ,dostoevsky1 le dconcertant1 c'est la simultanit de tout cela et la conscience que garde chaque personnage de ses inconsquences1 de sa dualit4 ,il advient que tel de ses hros1 en proie l'motion la plus vive1 doute s'il la doit la haine ou l'amour4 ,les deux sentiments opposs se mlent en lui et se confondent4 ,tout coup ,raskolnikoff crut s'apercevoir qu'il dtestait ,sonia4 ,surpris1 effray mme d'une dcouverte si trange1 il releva soudain la tte et considra attentivement la jeune fille4 ,la haine disparut aussitt de son cur4 ,ce n'tait pas cela4 ,il s'tait tromp sur la nature du sentiment qu'il prouvait#dd4 ,de cette mesinterpretation du sentiment par l'individu qui l'prouve1--nous trouverions quelques exemples galement dans ,marivaux ou dans ,racine4 ,parfois1 l'un de ces sentiments s'puise par son exagration mme2 il semble que l'expression de ce sentiment en dcontenance celui qui l'exprime4 ,il n'y a pas encore l dualit de sentiments2 mais voici qui est plus particulier4 coutons ,versiloff1 le pre de l',adolescent3 ,si encore j'tais une nullit et si je souffrais de cela444 ,mais non2 je sais que je suis infiniment fort4 ,et en quoi rside ma force8 demanderas-tu1--prcisment en une extraordinaire adaptation tous et tout1 facult que les ,russes intelligents de ma gnration possdent un haut degr4 ,rien ne me supprime2 rien ne me diminue2 rien ne m'tonne4 ,j'ai la vitalit opinitre du chien de garde2 j'abrite en moi1 avec une parfaite aisance1 en mme temps deux sentiments contraires1 et cela sans le chercher1 naturellement#de4 ,je ne me charge pas d'expliquer cette coexistence de sentiments contraires1 dit expressment le chroniqueur des ,possds et coutons encore ,versiloff3 ,j'ai le cur plein de paroles et je ne sais pas les dire4 ,il me semble que je me partage en deux4--,il nous examina tous avec un visage trs srieux et une sincrit convaincante4--,oui1 vraiment1 je me partage en deux1 et de cela j'ai vritablement peur4 ,c'est comme si votre sosie se tenait ct de vous4 ,vous-mme1 vous tes intelligent et raisonnable et l'autre veut absolument commettre quelque absurdit4 ,soudain1 vous remarquez que c'est vous-mme qui voulez la commettre4 ,vous voulez sans le vouloir1 en rsistant de toutes vos forces4 ,je connaissais autrefois un mdecin qui1 l'enterrement de son pre1 l'glise1 se mit tout coup siffler4--,si je ne suis pas venu aujourd'hui l'enterrement1 c'est parce que j'tais convaincu que je sifflerais ou rirais comme ce malheureux mdecin qui a du reste fini assez mal#df2 et ,stavroguine1 l'trange hros des ,possds1 nous dira3 ,je puis1 comme je l'ai toujours pu1 prouver le dsir de faire une bonne action1 et j'en ressens du plaisir4 ct de cela1 je dsire aussi faire du mal et j'en ressens galement de la satisfaction#dg4 la faveur de quelques phrases de ,william ,blake1 je tenterai de jeter quelque lumire sur ces apparentes contradictions1 et en particulier sur cette trange dclaration de ,stavroguine4 ,mais je rserve cet essai d'explication pour un peu plus tard4 ,,iv ,nous avons constat dans notre dernire causerie l'inquitante dualit qui animait et cartelait la plupart des personnages de ,dostoevsky1 cette dualit qui fait dire l'ami de ,raskolnikoff1 parlant du hros de ,crime et chtiment3 ,on dirait vraiment qu'il y a en lui deux caractres opposs qui se manifestent tour tour4 et si ces caractres ne se manifestaient jamais que tour tour1 tout irait encore bien1 mais nous avons vu qu'il leur arrivait souvent de se manifester simultanment4 ,nous avons vu comment chacune de ces vellits contradictoires s'puise et pour ainsi dire se dprcie1 se dcontenance par son expression mme et par sa manifestation1 pour laisser place prcisment la vellit contraire2 et jamais le hros n'est plus prs de l'amour que lorsqu'il vient d'exagrer sa haine1 et jamais plus prs de la haine que lorsqu'il vient d'exagrer son amour4 ,nous dcouvrons en chacun d'eux1 et surtout dans les caractres de femmes1 un inquiet pressentiment de son inconstance4 ,la crainte de ne pouvoir maintenir longtemps en eux la mme humeur et la mme rsolution les pousse souvent une brusquerie d'action dconcertante4 ,sachant depuis longtemps1 dit la ,lisa des ,possds1 que mes rsolutions ne durent pas plus d'une minute1 je me suis dcide tout de suite#dh4 ,je me propose d'tudier aujourd'hui quelques consquences de cette trange dualit2 mais tout d'abord je voudrais me demander avec vous1 si cette dualit existe en fait ou si seulement ,dostoevsky l'imagine8 ,la ralit lui fournit-elle des exemples de cela8 ,observa-t-il en cela la nature1 ou cda-t-il complaisamment son imagination8 ,la nature imite ce que l'uvre d'art lui propose1 dit ,oscar ,wilde dans ,intentions4 ,cet apparent paradoxe1 il s'amuse l'illustrer par quelques insinuations spcieuses3 ,vous avez remarqu1 dit-il en substance1 combien1 depuis quelque temps1 la nature s'est mise ressembler aux paysages de ,corot4 ,que veut-il dire1 sinon ceci3 que nous voyons d'ordinaire la nature d'une manire devenue conventionnelle1 que nous ne reconnaissons dans la nature que ce que l'uvre d'art nous a appris y remarquer4 ,ds qu'un peintre tente1 dans son uvre1 de traduire et d'exprimer une vision personnelle1 cet aspect nouveau de la nature qu'il nous propose nous parait paradoxal d'abord1 insincre et presque monstrueux4 ,puis1 bientt1 nous nous accoutumons regarder la nature comme en faveur de cette nouvelle oeuvre d'art1 et nous y reconnaissons ce que le peintre nous montrait4 ,c'est ainsi que1 pour l'il nouvellement et diffremment averti1 la nature semble imiter l'uvre d'art4 ,ce que je dis ici pour la peinture est galement vrai pour le roman et pour les paysages intrieurs de la psychologie4 ,nous vivons sur des donnes admises1 et prenons vite cette habitude de voir le monde1 non point tant comme il est vraiment1 mais comme on nous a dit1 comme on nous a persuads qu'il tait4 ,combien de maladies semblaient n'exister point tant qu'on ne les avait pas dnonces6 ,combien d'tats bizarres1 pathologiques1 anormaux ne reconnatrons-nous pas1 autour de nous ou en nous-mmes1 avertis par la lecture des uvres de ,dostoevsky8 ,oui1 vraiment1 je crois que ,dostoevsky nous ouvre les yeux sur certains phnomnes1 qui peut-tre ne sont mme pas rares--mais que simplement nous n'avions pas su remarquer4 ,en face de la complexit que presque chaque tre humain prsente1 le regard tend spontanment et presque inconsciemment la simplification4 ,tel est l'effort instinctif du romancier franais3 il dgage du caractre les donnes principales1 s'ingnie discerner dans une figure des lignes nettes1 en offrir un trac continu4 ,que ce soit ,balzac ou tel autre1 le dsir1 le besoin de stylisation l'emporte444 ,mais1 je crois que ce serait se tromper beaucoup--et je crains que nombre d'trangers ne commettent cette erreur--de discrditer et mpriser la psychologie de la littrature franaise1 prcisment cause de la nettet des contours qu'elle prsente1 de l'absence de vague1 du dfaut d'ombre444 ,rappelons ici que ,nietzsche1 avec une perspicacit singulire1 reconnaissait et proclamait au contraire l'extraordinaire supriorit des psychologues franais1 au point de les considrer1 et plus encore les moralistes que les romanciers1 comme les grands matres de toute l',europe4 ,il est vrai que noue1 avons eu au dix-huitime et au dix-neuvime sicle des analystes incomparables 7je songe surtout nos moralistes74 ,je ne suis pas parfaitement sr que nos romanciers d'aujourd'hui les vaillent2 car nous avons une fcheuse tendance en ,france nous en tenir la formule1--qui vite devient procd1-- nous reposer sur elle1 sans plus chercher passer outre4 ,j'ai dj not par ailleurs que ,la ,rochefoucauld1 tout en rendant un service extraordinaire la psychologie1 l'avait peut-tre1 en raison mme de la perfection de ses maximes1 quelque peu arrte4 ,je m'excuse de me citer moi-mme1 mais il me serait difficile aujourd'hui de dire1 mieux1 que je ne le faisais alors1 ce que j'crivais en #aiajdi3 ,le jour o ,la ,rochefoucauld s'avisa de ramener et rduire aux incitations de l'amour-propre les mouvements de notre cur1 je doute s'il fit tant preuve d'une perspicacit singulire ou plutt s'il n'arrta pas l'effort d'une plus pertinente investigation4 ,une fois la formule trouve1 l'on s'y tint1 et durant deux sicles et plus1 on vcut avec cette explication4 ,le psychologue parut le plus averti1 qui se montrait le plus sceptique et qui1 devant les gestes les plus nobles1 les plus extnuants1 savait le mieux dnoncer le ressort secret de l'gosme4 ,grce quoi tout ce qu'il y a de contradictoire dans l'me humaine lui chappe4 ,et1 je ne reproche pas ,la ,rochefoucauld de dnoncer l'amour-propre1 je lui reproche de s'en tenir l2 je lui reproche de croire qu'il a tout fait1 quand il a dnonc l'amour-propre4 ,je reproche surtout ceux qui l'ont suivi de s'en tre tenus l4 ,nous trouvons dans toute la littrature franaise une horreur de l'informe1 qui va jusqu' une certaine gne devant ce qui n'est pas encore form4 ,et c'est ainsi que je m'explique le peu de place que tient l'enfant dans le roman franais1 comparativement celle qu'il tient dans le roman anglais1 et mme dans la littrature russe4 ,on ne rencontre presque pas d'enfants dans nos romans1 et ceux que nos romanciers1 bien rarement1 nous prsentent1 sont le plus souvent conventionnels1 gauches1 inintressants4 ,dans l'uvre de ,dostoevsky1 au contraire1 les enfants abondent2 mme il est remarquer que la plupart de ses personnages1 et des plus importants1 sont des tres encore jeunes1 peine forms4 ,il semble que ce qui l'intresse surtout1 ce soit la gense des sentiments4 ,il nous peint ceux-ci bien souvent douteux encore1 et pour ainsi dire l'tat larvaire4 ,il s'attache particulirement aux cas dconcertants1 ceux qui se dressent comme des dfis1 en face de la morale et la psychologie admises4 videmment dans cette morale courante et dans cette psychologie1 il ne se sent pas lui-mme l'aise4 ,son propre temprament entre en opposition douloureuse avec certaines rgles que l'on considre comme tablies et dont il ne peut se contenter1 se satisfaire4 ,nous trouvons cette mme gne1 cette mme insatisfaction dans ,rousseau4 ,nous savons que ,dostoevsky tait pileptique1 que ,rousseau devint fou4 ,j'insisterai plus tard sur le rle de la maladie dans la formation de leur pense4 ,contentons-nous1 pour aujourd'hui1 de reconnatre1 dans cet tat physiologique anormal1 une sorte d'invitation se rvolter contre la psychologie et la morale du troupeau4 ,il y a dans l'homme de l'inexpliqu1 si tant est qu'il n'y ait pas de l'inexplicable2 mais une fois admise cette dualit dont je parlais plus haut1 admirons avec quelle logique ,dostoevsky en poursuit les consquences4 ,et constatons d'abord que presque tous les personnages de ,dostoevsky sont polygames2 c'est--dire1 et sans doute comme une satisfaction accorde la complexit de leur nature1 que presque tous sont capables simultanment de plusieurs amours4 ,une autre consquence et1 si je puis dire1 un autre corollaire dcoulant de ce postulat1 c'est la presque impossibilit de fournir de la jalousie4 ,ils ne savent pas1 ils ne peuvent pas devenir jaloux4 ,mais insistons d'abord sur les cas de polygamie qu'ils nous offrent4 ,c'est le prince ,muichkine1 entre ,agla pantchine et ,nastasia ,philipovna3 --,je l'aime de toute mon me1 dit-il1 en parlant de cette dernire4 --,et en mme temps1 vous assuriez de votre amour ,agla ,ivanovna3 --,ah6 oui4 ,ah6 oui4 --,voyons1 prince1 pensez un peu ce que vous dites4 ,rentrez en vous-mme444 ,selon toute apparence1 vous n'avez jamais aim ni l'une ni l'autre444 ,comment aimer deux femmes et de deux amours diffrents444 ,c'est curieux#ej4 ,et tout aussi bien1 chacune des deux hrones se trouve elle-mme partage entre deux amours4 ,souvenez-vous aussi de ,dmitri ,karamazov1 entre ,grouchenka et ,nastasia ,ivanovna4 ,souvenez-vous de ,versilov4 ,je pourrais citer maint autre exemple4 ,on peut penser3 l'un de ces amours est charnel1 l'autre mystique4 ,je crois cette explication par trop simple4 ,au demeurant1 ,dostoevsky n'est jamais parfaitement franc sur ce point4 ,il nous invite mainte supposition1 mais nous abandonne4 ,ce n'est gure qu' la quatrime lecture de l',idiot que je me suis avis de ceci1 qui maintenant me parat vident3 c'est que toutes les sautes d'humeur de la gnrale pantchine l'gard du prince ,muichkine2 c'est que toute l'incertitude d',agla elle-mme1 la fille de la gnrale et la fiance du prince1 pourraient bien venir de ce que l'une et l'autre de ces deux femmes 7la mre surtout1 il va sans dire7 flairent quelque mystre dans la nature du prince1 et que l'une et l'autre ne sont pas prcisment bien sres que le prince puisse faire un mari suffisant4 ,dostoevsky insiste plusieurs reprises sur la chastet du prince ,muichkine1 et certainement cette chastet remplit d'inquitude la gnrale1 la future belle-mre3 ,quoi qu'il en soit1 une chose certaine1 c'est qu'il se sentait au comble du bonheur par ce fait seul qu'il pouvait encore aller voir ,agla1 qu'on lui permettait de lui parler1 de s'asseoir ct d'elle1 de se promener avec elle1 et--qui sait8--peut-tre se serait-il content de cela toute sa vie4 ,selon toute apparence1 cette passion si peu exigeante contribuait inquiter secrtement la gnrale pantchine2 elle avait devin dans le prince un amoureux platonique3 il y avait bien es choses que la gnrale apprhendait in petto sans pouvoir formuler ses craintes#ea4 ,et constatons encore ceci qui me parat trs important3 l'amour le moins charnel est ici1 comme souvent d'ailleurs1 le plus fort4 ,je ne voudrais pas incliner la pense de ,dostoevsky4 ,je ne prtends pas que ces doubles amours et cette absence de jalousie nous acheminent vers l'ide de complaisants partages1--non point toujours du moins1 ni ncessairement2--vers le renoncement plutt4 ,encore une fois1 ,dostoevsky ne se montre pas trs franc sur ce point444 ,la question de la jalousie a de tout temps proccup ,dostoevsky4 ,dans un de ses premiers livres 7la ,femme d'un autre71 nous lisons dj ce paradoxe3 qu'il ne faut pas voir en ,othello un vritable type de jaloux2 et peut-tre sied-il de voir dans cette affirmation1 avant tout1 un besoin de s'lever contre l'opinion courante4 ,mais1 plus tard1 ,dostoevsky revient sur ce point4 ,il reparle d',othello dans l',adolescent1 livre de la fin de sa carrire4 ,nous y lisons3 ,versilov me disait un jour que ce n'tait point par jalousie qu',othello avait tu ,desdemona et s'tait ensuite tu1 mais bien parce qu'on lui avait enlev son idal#eb4 ,est-ce l vraiment un paradoxe8 ,j'ai dcouvert rcemment dans ,coleridge une affirmation toute semblable1--semblable au point que l'on doute si1 peut-tre1 ,dostoevsky ne l'aurait pas connue4 ,la jalousie1 dit ,coleridge1 en parlant d',othello prcisment1 ne me parat pas tre ce qui le point444 ,il faut voir l plutt l'angoisse et l'agonie de retrouver impure et mprisable la crature qui lui paraissait anglique1 dont il avait fait l'idole de son cur et qu'il ne pouvait pas cesser d'aimer4 ,oui1 la lutte et l'effort pour ne plus l'aimer2 c'est une indignation morale1 le dsespoir devant cette faillite de la vertu1 qui le fait s'crier3 ,but yet the pity of it ,iago1 o ,iago1 the pity of it1 ,iago 7qui ne peut tre traduit que bien approximativement en franais par3 ,mais que cela est dommage1 ,iago1 ,iago1 que cela est dommage674 ,incapables de jalousie1 les hros de ,dostoevsky8--je vais peut-tre un peu loin1--du moins il sied d'apporter cela quelques retouches4 ,on peut dire qu'ils ne connaissent de la jalousie que la souffrance1 une souffrance qui n'est pas accompagne de haine pour le rival 7et c'est l le point important74 ,s'il y a haine comme dans l'ternel ,mari1 ainsi que nous le verrons tout l'heure1 cette haine est contre-balance et tenue en respect pour ainsi dire par un mystrieux et trange amour pour le rival4 ,mais le plus souvent1 il n'y a pas de haine du tout1 il n'y a mme pas de souffrance2 nous voici sur une route en pente o nous risquons de retrouver ,jean-,jacques1 soit lorsqu'il s'accommode1 des faveurs que ,mme de ,warens accorde son rival ,claude ,anet1 soit lorsque1 songeant ,mme d',houdetot1 il crit dans ses ,confessions3 ,enfin de quelque violente passion que j'aie brl pour elle1 je trouvais aussi doux d'tre le confident que l'objet de ses amours et je n'ai jamais regard son amant comme mon rival1 mais toujours comme mon ami4 7,il s'agit ici de ,saint-,lambert47 ,on dira que ce n'tait pas encore l de l'amour4 ,soit1 mais c'tait donc plus4 ,loin de devenir jaloux1 ,stavroguine s'prit d'amiti pour son rival1 est-il dit dans les ,possds4 ,un dtour que je vous propose nous permettra de pntrer plus avant dans la question1 c'est--dire de comprendre mieux l'opinion de ,dostoevsky4 ,relisant rcemment peu prs toute son uvre1 il m'a paru particulirement intressant de considrer comment ,dostoevsky passe d'un livre l'autre4 ,certes1 il tait naturel qu'aprs les ,souvenirs de la maison des morts1 il crivit l'histoire de ce ,raskolnikoff dans ,crime et chtiment1--c'est--dire l'histoire d'un crime qui mne celui-ci en ,sibrie4 ,il devient beaucoup plus intressant de voir comment les dernires pages de ce livre prparent l',idiot4 ,vous vous souvenez que nous laissions ,raskolnikoff en ,sibrie dans un tat d'esprit tout nouveau1 qui lui fait dire que tous les vnements de sa vie ont perdu pour lui leur importance3 ses crimes1 son repentir1 son martyre mme lui paraissent comme l'histoire de quelqu'un d'autre3 ,la vie s'tait substitue chez lui au raisonnement1 il n'avait plus que des sensations4 ,c'est dans cet tat exactement que nous allons trouver le prince ,muichkine1 au dbut de l',idiot1 cet tat qui pourrait bien tre1 et qui sans doute est1 aux yeux de ,dostoevsky1 l'tat chrtien par excellence4 ,j'y reviendrai4 ,il semble que ,dostoevsky tablisse dans l'me humaine1 ou simplement y reconnaisse1 des couches diverses1--une sorte de stratification4 ,je distingue dans les personnages de ses romans trois couches1 trois rgions3 une rgion intellectuelle trangre l'me et d'o pourtant manent les pires tentations4 ,c'est l qu'habite1 selon ,dostoevsky1 l'lment perfide1 l'lment dmoniaque4 ,je ne m'occupe pour l'instant que de la seconde couche1 qui est la rgion des passions1 rgion dvaste par des tourbillons orageux1 mais1 si tragiques que soient les vnements que ces orages dterminent1 l'me mme des personnages n'en est pas prcisment affecte4 ,il y a une rgion plus profonde1 que ne trouble pas la passion4 ,c'est cette rgion que nous permet d'atteindre avec ,raskolnikoff cette rsurrection 7et je donne ce mot le sens que lui donne ,tolsto71 dette seconde naissance1 comme disait le ,christ4 ,c'est la rgion o vit ,muichkine4 ,comment1 de l',idiot1 ,dostoevsky passe l'ternel ,mari4 ,voici qui est plus intressant encore4 ,vous vous souvenez sans doute qu' la fin de l',idiot1 nous laissions le prince ,muichkine au chevet de ,nastasia ,philipovna que vient d'assassiner ,rogojine1 son amant1 le rival du prince4 ,les deux rivaux sont l1 l'un en face de l'autre1 l'un prs de l'autre3 ,vont-ils s'entretuer8 ,non6 ,au contraire4 ,ils pleurent l'un contre l'autre4 ,ils passent toute la nuit de veille1 tous deux tendus1 cte cte1 au pied du lit de ,nastasia4 ,chaque fois que ,rogojine1 en proie une fivre ardente1 commenait dlirer et pousser des cris1 le prince aussitt lui passait sa main brlante sur les cheveux et sur les joues pour le calmer par cette caresse4 ,c'est dj presque le sujet de l'ternel ,mari4 ,l',idiot est de #ahfh2 l'ternel ,mari est de #ahgj4 ,ce livre est considr par certains lettrs comme le chef-d'uvre de ,dostoevsky 7telle tait l'opinion du trs intelligent ,marcel ,schwob74 ,le chef-d'uvre de ,dostoevsky8 c'est peut-tre beaucoup dire4 ,mais1 en tout cas1 c'est un chef-d'uvre1 et il est intressant d'entendre ,dostoevsky lui-mme nous parler de ce livre3 ,j'ai un rcit1 crit-il le #ah mars #ahfi son ami ,strakhov#ec4 ,un rcit qui n'est pas bien grand4 ,j'avais song l'crire if y a dj trois ou quatre ans1 l'anne de la mort de mon frre1 en rponse aux paroles d',apollon ,gregorieff qui1 louant mon ,esprit souterrain1 m'avait dit3 cris donc quelque chose dans ce genre6 ,mais ce sera une chose toute diffrente1 selon la forme1 quoique le fond soit toujours le mme4 ,mon ternel fond444 ,je puis crire ce rcit trs vite2 car dans ce rcit1 il n'y a pas une seule ligne1 ni une seule parole qui ne soit claire pour moi4 ,tout cela est dj crit dans ma tte1 quoiqu'il n'y ait rien d'crit sur le papier4 ,et1 dans une lettre du #bg octobre #ahfi1 nous lisons3 ,les deux tiers de la nouvelle sont presque compltement crits et recopis4 ,j'ai fait tout mon possible pour abrger1 mais cela m'tait impossible4 ,mais il ne s'agit pas de la quantit1 mais bien de la qualit2 quant la valeur1 je ne puis rien dire1 car je ne sais rien moi-mme2 les autres en dcideront4 ,voici comment les autres en dcident3 ,votre nouvelle1 crit ,strakhov1 produit ici une impression trs vive et aura un succs indiscutable mon avis4 ,c'est une de vos uvres les mieux labores1 et par le sujet1 une des plus intressantes que vous ayez jamais crites4 ,je parle du caractre de ,trousotzky2 la majorit le comprendra peine1 mais on le lit et on le lira avec avidit4 ,l',esprit souterrain prcdait ce livre de peu4 ,je crois que nous atteignons avec l',esprit souterrain le sommet de la carrire de ,dostoevsky4 ,je le considre1 ce livre 7et je ne suis pas le seul71 comme la cl de vote de son uvre entire4 ,mais nous rentrerons avec lui dans la rgion intellectuelle1 c'est pourquoi je ne vous en parlerai pas aujourd'hui4 ,restons avec l'ternel ,mari dans la rgion des passions4 ,dans ce petit livre1 il n'y a que deux personnages3 le mari et l'amant4 ,la concentration ne peut tre pousse plus loin4 ,le livre entier rpond un idal que nous appellerions aujourd'hui classique2 l'action2 mme ou du moins le fait initial qui provoque le drame a dj eu lieu1 comme dans un drame d',ibsen4 ,veltchaninov est ce moment de la vie o les vnements passs commencent prendre un aspect un peu diffrent ses propres yeux4 ,aujourd'hui1 l'approche de la quarantaine1 la clart et la bont s'taient presque teintes dans ces yeux dj cerns de rides lgres2 ce qu'ils exprimaient prsent1 c'tait au contraire le cynisme d'un homme aux murs relches et d'un blas1 l'astuce le plus souvent1 le sarcasme1 ou encore une nuance nouvelle1 qu'on ne leur connaissait pas jadis1 une nuance de tristesse et de souffrance1 d'une tristesse distraite et comme sans objet1 mais profonde4 ,cette tristesse se manifestait surtout quand il tait seul#ee4 ,que se passe-t-il donc chez ,veltchaninov8 ,que se passe-t-il donc cet ge1 ce tournant de la vie8 ,jusqu' prsent1 l'on s'est amus1 l'on a vcu3 mais soudain1 l'on se rend compte que nos gestes1 que les vnements provoqus par nous une fois dtachs de nous1 et pour ainsi dire lancs dans le monde1 comme on lance un esquif sur la mer1 que ces vnements continuent vivre indpendamment de nous1 notre insu souvent 7,george ,eliot parle admirablement de cela dans ,adam ,bede74 ,oui1 les vnements de sa propre vie ne paraissent plus ,veltchaninov tout fait sous le mme jour2 c'est dire qu'il prend brusquement conscience de sa responsabilit4 ,il rencontre en ce temps quelqu'un qu'il a connu jadis3 le mari d'une femme qu'il a possde4 ,ce mari se prsente lui d'une faon assez fantastique4 ,on ne sait trop s'il vite ,veltchaninov ou s'il le recherche au contraire4 ,il semble surgir soudain d'entre les pavs de la rue4 ,il erre mystrieusement2 il rde autour de la maison de ,veltchapinov1 qui ne le reconnat pas d'abord4 ,je ne chercherai pas vous raconter tout le livre1 ni comment aprs une visite nocturne de ,pavel ,pavlovitch ,trouzotzky1 le mari1 ,veltchaninov se dcide rendre visite ce dernier4 ,leur position rciproque1 douteuse d'abord1 se prcise3 --,dites-moi1 ,pavel ,pavlovitch1 vous n'tes donc pas seul ici8 ,qu'est-ce donc que cette petite fille qui tait l quand je suis entr#ed4 ,pavel ,pavlovitch haussa les sourcils d'un air surpris1 puis avec un regard franc et aimable3 --,comment8 cette petite fille8 ,mais c'est ,lisa6 fit-il en souriant4 --,quelle ,lisa8 balbutia ,veltchaninov4 ,et tout coup quelque chose remua en lui4 ,l'impression fut soudaine4 son entre1 la vue de l'enfant1 il avait t un peu surpris1 mais il n'avait eu aucun pressentiment1 aucune ide4 --,mais notre ,lisa1 notre fille ,lisa1 insista ,pavel ,pavlovitch toujours souriant4 --,comment1 votre fille8 ,mais ,natalia444 feue ,natalia ,vassilievna aurait donc eu des enfants8 demanda ,veltchaninov d'une voix presque trangle1 sourde1 mais calme4 --,mais certainement444 ,mais1 mon ,dieu6 c'est vrai1 vous ne pouviez pas le savoir1 o ai-je donc la tte8 ,c'est aprs votre dpart que le bon ,dieu nous a favoriss444 ,pavel ,pavlovitch s'agita sur sa chaise1 un peu mu1 mais toujours aimable4 --,je n'ai rien su1 dit ,veltchaninov en devenant trs ple4 --,en effet1 en effet6 ,comment l'auriez-vous su8 reprit ,pavel ,pavlovitch d'une voix attendrie4 ,nous avions perdu tout espoir1 la dfunte et moi2 vous vous rappelez bien444 ,et voil que tout coup le bon ,dieu nous a bnis6 ,ce que j'ai prouv1 ,il est seul le savoir4 ,c'est arriv un an juste aprs votre dpart4 ,non1 pas tout fait un an444 ,attendez6444 ,voyons1 si je ne me trompe1 vous tes parti en octobre1 ou mme en novembre8 --,je suis parti de ,t444 au commencement de septembre1 le #ab septembre3 je me rappelle trs bien444 --,oui1 vraiment8 ,en septembre8 ,hum6444 mais o ai-je donc la tte8 fit ,pavel ,pavlovitch trs surpris4 ,enfin1 si c'est bien cela2 voyons3 vous tes parti le #ab septembre1 et ,lisa est ne le #h mai1 cela fait donc444 septembre1--octobre1--novembre1--dcembre 1--janvier1--fvrier1--mars1--avril1 huit mois aprs votre dpart1 peu prs6444 ,et si vous saviez comme la dfunte444 --,faites la-moi voir1 amenez-la-moi444 interrompit ,veltchaninov d'une voix touffe4 ,ainsi donc1 ,veltchaninov se rend compte que cet amour passager1 auquel il n'attachait pas d'importance1 a laiss une trace4 ,cette question se dresse devant lui4 ,le mari sait-il8 ,et presque jusqu' la fin du livre1 le lecteur doute2 ,dostoevsky nous maintient dans l'indcision1 et c'est cette indcision mme qui torture ,veltchaninov4 ,il ne sait quoi s'en tenir4 ,ou plutt1 il nous apparat bientt que ,pavel ,pavlovitch sait1 mais qu'il feint de ne pas savoir3 prcisment pour torturer l'amant par cette indcision qu'il entretient savamment en lui4 ,une des faons d'envisager ce livre trange est celle-ci3 l'ternel ,mari nous prsente la lutte du sentiment vritable et sincre contre le sentiment conventionnel1 contre la psychologie admise et d'usage courant4 ,il n'y a qu'une solution3 un duel1 s'crie ,veltchaninov2 mais on se rend compte que c'est l une solution misrable qui ne satisfait aucun sentiment rel1 qui simplement rpond une conception factice de l'honneur2 celle mme dont je parlais prcdemment3 une notion occidentale4 ,elle n'a que faire ici4 ,nous comprenons bientt1 en effet1 que ,pavel ,pavlovitch1 au fond1 aime sa jalousie mme4 ,oui1 vraiment1 il aime et recherche sa souffrance4 ,cette recherche de la souffrance jouait un rle trs important dj dans l',esprit souterrain4 ,on a beaucoup parl en ,france1 propos des ,russes1 la suite du vicomte ,melchior de ,vog1 d'une religion de la souffrance4 ,en ,france1 nous faisons grand cas et grand usage des formules4 ,c'est une manire de naturaliser un auteur2 cela nous permet de le ranger dans la vitrine4 ,l'esprit franais a besoin de savoir a quoi s'en tenir2 aprs quoi1 l'on n'a plus besoin d'y aller voir1 ni d'y penser4--,nietzsche8--,ah6 oui3 ,le surhomme4 ,soyons durs4 ,vivre dangereusement4--,tolstoi8--,la non-rsistance au mal4--,ibsen8--,les brumes du ,nord4--,darwin8--,l'homme descend du singe4 ,la lutte pour la vie4--,d',annunzio8--,le culte de la beaut4 ,malheur aux auteurs dont on ne peut rduire la pense en une formule6 ,le gros public ne peut les adopter 7et c'est ce que comprit si bien ,barrs lorsqu'il inventa pour couvrir sa marchandise cette tiquette3 la ,terre et les ,morts74 ,oui1 nous avons une grande tendance en ,france1 nous payer de mots1 et croire que tout est dit1 que tout est obtenu1 qu'il n'y a plus qu' passer outre1 ds qu'on a trouv la formule4 ,c'est ainsi que nous avons pu croire que nous tenions dj la victoire grce au je les grignote de ,joffre1 ou au rouleau compresseur de la ,russie4 ,la religion de la souffrance4 vitons du moins le malentendu4 ,il ne s'agit pas ici1 ou du moins pas seulement de la souffrance d'autrui1 de la souffrance universelle devant laquelle ,raskolnikoff se prosterne lorsqu'il se jette aux pieds de ,sonia1 la prostitue1 ou le pre ,zossima aux pieds de ,dmitri ,karamazov1 le futur meurtrier--mais bien aussi de sa propre souffrance4 ,veltchaninov1 durant le cours de tout le livre1 se demandera3 ,pave6 ,pavlovitch ,trousotzky est-il jaloux ou ne l'est-il pas8 ,sait-il ou ne sait-il pas8 ,question absurde4--,oui1 certes1 il sait6 ,oui1 certes1 il est jaloux2 mais c'est la jalousie mme qu'il entretient en lui1 qu'il protge2 c'est la souffrance de la jalousie qu'il recherche1 et qu'il aime1--tout comme nous avons vu le hros de l',esprit souterrain aimer son mal de dents4 ,de cette souffrance abominable du mari jaloux1 nous ne saurons peu prs rien4 ,dostoevsky ne nous la fera connatre1 entrevoir1 qu'indirectement1 par les horribles souffrances que lui-mme1 ,trousotzky1 fera endurer aux tres qui sont prs de lui1-- commencer par cette petite fille1 que pourtant il aime passionnment4 ,les souffrances de cette enfant nous permettent de mesurer l'intensit de sa propre souffrance4 ,pavel ,pavlovitch torture cette enfant1 mais il l'adore1 il n'est pas plus capable de la dtester qu'il n'est capable de dtester l'amant3 ,savez-vous ce que ,lisa a t pour moi1 ,veltchaninov8 ,il se rappela ce cri de ,trousotzky et il sentit que ce n'avait pas t une grimace1 que son dchirement tait sincre1 que c'tait de la tendresse4 ,comment ce monstre a-t-il pu tre si cruel pour l'enfant qu'il adorait8 tait-ce croyable8 ,mais toujours il cartait cette question et il la fuyait2 elle contenait un lment d'incertitude terrible1 quelque chose d'intolrable1 d'insoluble#ef4 ,persuadons-nous que ce dont il souffre le plus1 c'est prcisment de ne pas parvenir tre jaloux1 ou plus prcisment de ne connatre de la jalousie que la souffrance1 de ne pouvoir hair celui qui lui a t prfr4 ,les souffrances mmes qu'il fera endurer ce rival1 celles qu'il tche de lui faire endurer1 les souffrances qu'il inflige sa fille1 sont comme une espce de contre-poids mystique qu'il oppose l'horreur et la dtresse o lui-mme se trouve plong4 ,nanmoins1 il songe la vengeance2 non point prcisment qu'il ait envie de se venger1 mais il se dit qu'il doit se venger1 et que c'est peut-tre l le seul moyen pour lui de sortir de cette abominable dtresse4 ,nous voyons ici la psychologie courante reprendre le pas sur le sentiment sincre4 ,la coutume fait tout1 jusqu'en amour1 disait ,vauvenargues#eg4 ,vous vous souvenez de la maxime de ,la ,rochefoucauld3 ,combien d'hommes n'auraient jamais connu l'amour s'ils n'avaient entendu parler de l'amour8 ,ne sommes-nous pas en droit de penser de mme3 ,combien d'hommes ne seraient peut-tre pas jaloux1 s'ils n'avaient entendu parler de la jalousie1 s'ils ne s'taient pas persuads qu'il fallait tre jaloux8 ,oui1 certes1 la convention est la grande pourvoyeuse de mensonges4 ,combien d'tres ne contraint-on pas jouer toute leur vie un personnage trangement diffrent d'eux-mmes1 et combien n'est-il pas difficile de reconnatre en soi tel sentiment qui n'ait t prcdemment dcrit1 baptis1 dont nous n'ayons devant nous le modle8 ,il est plus ais l'homme d'imiter tout que d'inventer rien4 ,combien d'tres acceptent de vivre toute leur vie tout contrefaits par le mensonge1 qui trouvent malgr tout1 et dans le mensonge mme de la convention1 plus de confort et moins d'exigence d'effort que dans l'affirmation sincre de leur sentiment particulier6 ,cette affirmation exigerait d'eux une sorte d'invention dont ils ne se sentent pas capables4 coutons ,trousotzky3 --,tenez1 ,alexis ,ivanovitch1 il m'est revenu ce matin1 pendant que j'tais dans ma voiture1 une petite histoire trs drle qu'il faut que je vous raconte4 ,vous parliez tout l'heure de l'nomme qui se jette au cou des gens4 ,vous vous rappelez peut-tre ,semen ,petrovitch ,livtsov qui est arriv ,t444 de votre temps8 ,eh bien6 il avait un frre cadet1 un jeune beau1 de ,ptersbourg comme lui1 qui tait en fonctions auprs du gouverneur de ,v444 et tait trs apprci4 ,il lui arriva un jour de se quereller avec ,goloubenko1 le colonel1 dans une socit2 il y avait l des dames1 et1 parmi elles1 la dame de son cur4 ,il se sentit fort humili1 mais il avala l'offense1 et ne dit mot4 ,peu aprs1 ,goloubenko lui souffla la dame de son cur et la demanda en mariage4 ,que pensez-vous que fit ,livtsov8 ,eh bien6 il fit en sorte de devenir l'ami intime de ,goloubenko2 bien mieux1 il demanda tre garon d'honneur2 le jour du mariage1 il tint son rle2 puis quand ils eurent reu la bndiction nuptiale1 il s'approche du mari pour le fliciter et l'embrasser1 et alors1 devant toute la noble socit1 devant le gouverneur1 voil mon ,livtsov qui lui donne un grand coup de couteau dans le ventre et voil mon ,goloubenko qui tombe6444 ,son propre garon d'honneur6 ,c'est bien ennuyeux6 ,et puis ce n'est pas tout6 ,ce qu'il y a de bon1 c'est qu'aprs le coup de couteau1 le voil qui se jette droite et gauche3 ,hlas6 qu'ai-je fait l6 ,hlas6 qu'ai-je fait6 et qui sanglote et qui s'agite1 et qui se jette au cou de tout le monde1 des dames aussi4 ,hlas6 qu'ai-je fait l6 ,ha6 ha6 ha6 c'tait crever de rire4 ,il n'y avait que ce pauvre ,goloubenko qui faisait piti1 mais enfin il s'en est tir4 --,je ne vois pas du tout pourquoi vous me racontez cette histoire1 fit ,veltchaninov1 schement1 les sourcils froncs4 --,mais uniquement cause du coup de couteau1 dit ,pavel ,pavlovitch toujours riant#eh4 ,et c'est ainsi que le sentiment rel1 spontan de ,pavel ,pavlovitch se fait jour1 lorsqu'il est amen soudain soigner ,veltchaninov1 pris inopinment d'une crise de foie4 ,permettez-moi de vous lire tout au long cette scne extraordinaire3 peine le malade se fut-il tendu qu'il s'en dormit4 ,aprs la surexcitation factice qui l'avait tenu debout toute cette journe et dans ces derniers temps1 il restait faible comme un enfant4 ,mais le mal reprit le dessus et vainquit la fatigue et le sommeil3 au bout d'une heure1 ,veltchaninov se rveilla et se dressa sur le divan avec des gmissements de douleur4 ,l'orage avait cess2 la chambre tait pleine de fume de tabac1 la bouteille tait vide sur la table et ,pavel ,pavlovitch dormait sur l'autre divan4 ,il s'tait couch tout de son long2 il avait gard ses vtements et ses bottes4 ,son lorgnon avait gliss de sa poche et pendait au bout du fil de soie presque au ras du plancher#ei4 ,c'est une chose remarquable1 ce besoin de ,dostoevsky1 lorsqu'il nous entrane dans les rgions les plus tranges de la psychologie1 de prciser alors jusqu'au plus petit dtail raliste1 afin d'tablir le mieux possible la solidit de ce qui nous paratrait1 sinon1 fantastique et imaginaire4 ,veltchaninov souffre horriblement1 et voici tout aussitt ,trousotzky aux petits soins3 ,mais ,pavel1 ,pavlovitch tait1 ,dieu sait pourquoi6 tout fait hors de lui1 aussi boulevers que s'il se ft agi de sauver son propre fils4 ,il ne voulait rien entendre et insista avec feu3 il fallait absolument mettre des compresses chaudes1 et puis1 par l-dessus1 avaler vivement deux ou trois tasses de th faible1 aussi chaud que possible1 presque bouillant4 ,il courut chercher ,mavra sans attendre que ,veltchaninov le lui permit2 la ramena la cuisine1 fit du feu1 alluma le samovar3 en mme temps il dcidait le malade se coucher1 le dshabillait1 l'enveloppait d'une couverture2 et au bout de vingt minutes1 le th tait prt1 et la premire compresse tait chauffe4 --,voil qui fait l'affaire444 des assiettes bien chaudes1 brlantes6 dit-il avec un empressement passionn1 en appliquant sur la poitrine de ,veltchaninov une assiette enveloppe dans une serviette4 ,nous n'avons pas d'autres compresses1 et il serait trop long de s'en procurer444 ,et puis des assiettes1 je veux vous le garantir1 c'est encore ce qu'il y a de meilleur2 j'en ai fait l'exprience moi-mme1 en personne sur ,petr ,kouzmitch444 ,c'est que vous savez1 on peut en mourir6444 ,tenez1 buvez ce th vivement2 tant pis1 si vous vous brlez6444 ,il s'agit de vous sauver2 il ne s'agit pas de faire des faons4 ,il bousculait ,mavra1 qui dormait encore demi2 on changeait les assiettes toutes les trois ou quatre minutes4 ,aprs la troisime assiette et la seconde tasse de th bouillant avale d'un trait1 ,veltchaninov se sentit tout d'un coup soulag4 --,quand on parvient se rendre matre du mal1 alors1 grce ,dieu1 c'est bon signe6 s'cria ,pavel ,pavlovitch4 ,et il courut tout joyeux chercher une autre assiette et une autre tasse de th4 --,le tout c'est d'empoigner le mal6 ,le tout c'est que nous arrivions le faire cder6 rptait-il chaque instant4 ,au bout d'une demi-heure1 la douleur tait tout fait calme2 mais le malade tait si fatigu que1 malgr les supplications de ,pavel ,pavlovitch1 il refusa obstinment de se laisser appliquer encore une petite assiette4 ,ses yeux se fermaient de faiblesse4 --,dormir6 dormir6 murmura-t-il d'une voix teinte4 --,oui1 oui6 fit ,pavel ,pavlovitch4 --,couchez-vous aussi444 ,quelle heure est-il8 --,il va tre deux heures moins un quart4 --,couchez-vous4 ,une minute aprs1 le malade appela de nouveau ,pavel ,pavlovitch qui accourut et se pencha sur lui4 --,oh6 vous tes444 vous tes meilleur que moi6444 --,merci4 ,dormez1 dormez6 fit tout bas ,pavel ,pavlovitch4 ,et il retourna vite son divan1 sur la pointe des pieds4 ,le malade l'entendit encore faire doucement son lit1 ter ses vtements1 teindre la bougie et se coucher son tour1 en retenant son souffle1 pour ne pas le troubler#fj4 ,n'empche qu'un quart d'heure plus tard1 ,veltchaninov surprend ,trousotzky1 qui le croit endormi1 pench sur lui pour le tuer4 ,aucune prmditation ce crime1 ou du moins3 ,pavel ,pavlovitch voulait tuer1 mais ne savait pas qu'il voulait tuer4 ,c'est incomprhensible1 mais c'est comme cela1 pensa ,veltchaninov#fa4 ,pourtant cela ne le satisfait pas encore3 tait-ce sincre8 se demanda-t-il un peu plus tard4 tait-ce sincre8 tout ce que444 ,trousotzky me disait hier de sa tendresse pour moi1 tandis que son menton tremblait et qu'il se frappait la poitrine du poing8 ,oui1 c'tait parfaitement sincre1 se rpta-t-il lui-mme1 approfondissant l'analyse sans ordre4 ,il tait parfaitement assez bte et assez gnreux pour s'prendre de l'amant de sa femme1 la conduite de laquelle il n'a rien trouv redire pendant vingt ans6 ,il m'a estim pendant neuf ans a honor mon souvenir1 et a gard mes expressions dans sa mmoire4 ,il n'est pas possible qu'il ait menti hier6 ,est-ce qu'il ne m'aimait pas hier1 lorsqu'il me disait3 ,rglons nos comptes8 ,parfaitement1 il m'aimait tout en me hassant2 cet amour est de tous le plus fort#fb4 ,et enfin3 ,seulement il ne savait pas alors si tout cela finirait par un baiser ou par un coup de couteau4 ,eh bien6 la solution est venue1 la meilleure1 la vraie solution3 le baiser et le coup de coup de couteau1 les deux la fois4 ,c'est la solution la plus logique6444#fc4 ,si je me suis attard si longuement ce petit livre1 c'est qu'il est de prise plus facile que les autres romans de ,dostoevsky1 c'est qu'il nous permet d'aborder par del la haine1 et l'amour cette rgion profonde dont je vous parlais tout l'heure1 qui n'est pas la rgion de l'amour et que la passion n'atteint pas1 rgion o il est la fois si facile et si simple d'atteindre1 celle mme1 me semble-t-il1 dont nous parlait ,schopenhauer1 o se rallie tout sentiment de solidarit humaine1 celle o s'vanouissent les limites de l'tre1 o se perd le sentiment de l'individu et du temps1 celle enfin sur le plan de laquelle ,dostoevsky cherchait1 trouvait1 le secret du bonheur1 ainsi que nous le verrons la prochaine fois4 ,v ,je vous ai parl1 dans notre dernire causerie1 de ces trois couches ou rgions que semble distinguer ,dostoevsky en la personnalit humaine1--de ces trois strates3 la rgion de la spculation intellectuelle1 la rgion des passions1 intermdiaire entre la premire et cette rgion profonde o n'atteint pas le mouvement des passions4 ,ces trois couches videmment ne sont point spares1 ni mme proprement limites4 ,elles s'entre-pntrent continuellement4 ,dans ma dernire causerie1 je vous ai parl de la rgion intermdiaire1 celle des passions4 ,c'est dans cette rgion1 c'est sur ce plan que se joue le drame2 non seulement les livres de ,dostoevsky1 mais le drame de l'humanit tout entire1 et nous avons pu constater aussitt ce qui semblait paradoxal d'abord3 si mouvementes et puissantes que soient les passions1 elles n'ont1 somme toute1 pas grande importance1 ou du moins peut-on dire que l'me n'en est pas remue dans ses profondeurs2 les vnements n'ont pas de prise sur elle2 ils ne l'intressent pas4 l'appui de cela1 quel meilleur exemple trouver que celui des guerres8 ,on a fait des enqutes propos de la terrible guerre que nous venons de traverser4 ,on a demand des littrateurs quelle importance elle avait1 elle leur semblait avoir1 quel retentissement moral2 quelle influence sur la littrature8444 ,la rponse est bien simple3 cette influence est nulle--ou peu prs4 ,voyez plutt les guerres de l',empire4 ,cherchez dcouvrir leur retentissement dans la littrature2 cherchez en quoi l'me humaine a pu en tre modifie444 ,il y a certes des pomes de circonstance sur l'pope napolonienne1 comme il y en a maintenant en trs grand nombre1 en trop grand nombre1 sur cette dernire guerre2 mais le retentissement profond1 la modification essentielle8 ,non6 ce n'est pas un vnement qui les peut provoquer1 si tragique1 si considrable soit-il6 ,par contre1 pour la ,rvolution franaise1 il n'en va pas de mme4 ,mais nous n'avons pas affaire ici un vnement uniquement extrieur2 ce n'est pas proprement parler un accident3 ce n'est pas un traumatisme1 ,si je puis dire4 ,l'vnement ici nat du peuple lui-mme2 l'influence qu'a eue la ,rvolution franaise sur les crits de ,montesquieu1 de ,voltaire1 de ,rousseau1 est considrable2 mais les crits de ceux-ci datent d'avant la ,rvolution4 ,ils la prparent4 ,et c'est bien aussi ce que nous verrons dans les romans de ,dostoevsky3 la pense ne suit pas l'vnement1 elle le prcde4 ,le plus souvent1 de la pense l'action la passion doit servir d'intermdiaire4 ,toutefois1 nous verrons dans les romans de ,dostoevsky l'lment intellectuel parfois entrer directement en contact avec la rgion profonde4 ,cette rgion profonde n'est pas du tout l'enfer de l'me2 c'en est1 tout au contraire1 le ciel4 ,nous trouvons dans ,dostoevsky cette sorte de mystrieux renversement des valeurs1 que nous prsentait dj ,william ,blake1 le grand pote mystique anglais1 dont je vous parlais prcdemment4 ,l'enfer1 d'aprs ,dostoevsky1 c'est au contraire la rgion suprieure1 la rgion intellectuelle4 travers tous ses livres1 pour peu que nous les lisions d'un regard averti1 nous constaterons une dprciation non point systmatique1 mais presque involontaire de l'intelligence2 une dprciation vanglique de l'intelligence4 ,dostoevsky n'tablit jamais1 mais laisse entendre1 que ce qui s'oppose l'amour ce n'est point tant la haine que la rumination du cerveau4 ,l'intelligence1 pour lui1 c'est prcisment ce qui s'individualise1 ce qui s'oppose au royaume de ,dieu1 la vie ternelle1 cette batitude en dehors du temps1 qui ne s'obtient que par le renoncement de l'individu1 pour plonger dans le sentiment d'une solidarit indistincte4 ,ce passage de ,schopenhauer nous clairera sans doute#fd4 ,il comprend alors que la distinction entre celui qui inflige les souffrances et celui qui doit les subir n'est qu'un phnomne1 et n'atteint pas la chose en soi1 la volont qui vit dans tous les deux3 celle-ci1 abuse par l'intelligence attache ses ordres1 se mconnat elle-mme et1 en cherchant dans l'un de ses phnomnes un surcrot de bien-tre1 elle produit dans l'autre1 un excs de douleur3 emporte par sa vhmence1 elle dchire de ses dents sa propre chair1 ignorant que par l c'est toujours elle-mme qu'elle blesse et manifestant de la sorte1 par l'intermdiaire de l'individuation1 le conflit avec elle-mme qu'elle recle dans son sein4 ,perscuteur et perscut sont identiques4 ,l'un s'abuse en ne croyant pas avoir sa part de la souffrance2 l'autre s'abuse en ne croyant pas participer la culpabilit4 ,si leurs yeux parvenaient se dessiller1 le mchant reconnatrait que dans ce vaste monde il vit lui-mme au fond de toute crature qui souffre1 et qui1 lorsqu'elle est doue de raison1 se demande vainement dans quel but elle a t appele vivre et endurer des souffrances qu'elle ne reconnat pas avoir mrites3 le malheureux1 son tour1 comprendrait que tout le mal qui se commet ou s'est jamais commis sur terre drive de cette volont qui constitue aussi son essence lui1 dont il est le phnomne1 et qu'en vertu de ce phnomne1 et de son affirmation1 il a assum toutes les souffrances qui en dcoulent1 et qu'il doit les supporter en toute justice1 aussi longtemps qu'il continue d'tre cette volont4 ,mais le pessimisme 7qui parfois peut paratre presque postiche dans ,schopenhauer7 fait place dans ,dostoevsky un optimisme perdu3 ,donnez-moi trois vies1 elles ne me suffiraient pas encore#fe4 fait-il dire un personnage de l',adolescent4 ,et encore dans ce mme livre3 ,tu as un tel dsir de vivre que1 si l'on te donnait trois existences1 elles ne suffiraient pas encore#ff4 ,je voudrais entrer avec vous plus avant dans cet tat de batitude que ,dostoevsky nous peint1 ou nous laisse entrevoir1 dans chacun de ses livres1 tat o disparat avec le sentiment de la limite individuelle celui de la fuite du temps4 ,dans ce moment1 dira le prince ,muichkine1 il me semble que j'ai compris le mot extraordinaire de l'aptre3 ,il n'y aura plus de temps#fg4 ,lisons encore cet loquent passage des ,possds3 --,vous aimez les enfants8 demanda ,stavroguine4 --,oui1 je les aime1 dit ,kiriloff1 d'un ton assez indiffrent du reste4 --,alors vous aimez aussi la vie8 --,oui6 j'aime la vie6 ,cela vous tonne8 --,vous croyez la vie ternelle dans l'autre monde8 --,non6 mais la vie ternelle dans celui-ci4 ,il y a des moments1 vous arrivez des moments1 o le temps s'arrte tout coup pour faire place l'ternit#fh4 ,je pourrais multiplier les citations1 mais sans doute celles-ci suffisent4 ,je suis frapp1 chaque fois que je lis l'vangile1 de l'insistance avec laquelle reviennent sans cesse les mots3 ,et nunc4 ,ds prsent4 ,certainement ,dostoevsky a t frapp lui aussi par cela3 que la batitude1 que l'tat de batitude promise par le ,christ1 peut tre atteinte immdiatement1 si l'me humaine se renie et se rsigne elle-mme3 ,et nunc444 ,la vie ternelle n'est pas 7ou du moins n'est pas seulement7 une chose future1 et si nous n'y parvenons pas d'ici-bas1 il n'y a gure d'espoir que nous puissions jamais y atteindre4 ,lisons encore1 ce sujet1 ce passage de l'admirable ,autobiography de ,marc ,rutherford4 ,en devenant vieux1 je compris mieux combien folle tait cette perptuelle course aprs le futur1 cette puissance du lendemain1 cette remise de jour en jour1 ce report en avant1 du bonheur4 ,j'appris enfin1 quand il tait dj presque trop tard1 vivre dans l'instant prsent1 comprendre que le soleil qui m'claire est aussi beau maintenant qu'il le sera jamais1 ne pas chercher m'inquiter sans cesse du futur2 mais au temps de ma jeunesse1 j'tais victime de cette illusion1 que pour une raison ou pour une autre1 entretient en nous la nature1 qui fait que1 par le plus radieux matin de juin1 nous pensons aussitt des matins de juillet qui seront plus radieux encore4 ,je ne me permets de rien dire1 pour ou contre la doctrine de l'immortalit1 je dis simplement ceci3 que les hommes ont pu tre heureux sans elle1 et mme en temps de dsastre1 et que voir toujours dans l'immortalit le seul ressort de nos actions ici-bas est une exagration de cette folie qui nous abuse tous et tout le long de la vie1 par un espoir sans cesse recul1 de sorte que la mort viendra sans que nous ayons pu jouir pleinement d'une seule heure#fi4 ,volontiers1 je m'crierais3 ,que m'importe la vie ternelle1 sans la conscience chaque instant de cette ternit6 ,la vie ternelle peut tre ds prsent toute prsente en nous4 ,nous la vivons ds l'instant que nous consentons mourir nous-mmes1 obtenir de nous ce renoncement1 qui permet immdiatement la rsurrection dans l'ternit4 ,il n'y a ici ni prescription1 ni ordre2 simplement1 c'est le secret de la flicit suprieure que le ,christ1 comme partout ailleurs dans l'vangile1 nous rvle3 ,si vous savez ces choses1 vous tes heureux1 dit encore le ,christ 7saint ,jean1 ,,xiii1 #ag74 ,non pas3 ,vous serez heureux1 mais3 ,vous tes heureux4 ,c'est prsent et tout aussitt que nous pouvons participer la flicit4 ,quelle tranquillit6 ,ici vraiment le temps s'arrte1 ici respire l'ternit4 ,nous entrons dans le ,royaume de ,dieu4 ,oui1 c'est ici le centre mystrieux de la pense de ,dostoevsky et aussi de la morale chrtienne1 le secret divin du bonheur4 ,l'individu triomphe dans le renoncement l'individualit3 ,celui qui aime sa vie1 qui protge sa personnalit1 la perdra2 mais celui-l qui en fera l'abandon la rendra vraiment vivante1 lui assurera la vie ternelle2 non point la vie futuremment ternelle1 mais la fera ds prsent vivre mme l'ternit4 ,rsurrection dans la vie totale1 oubli de tout bonheur particulier4 rintgration parfaite6 ,cette exaltation de la sensation1 cette inhibition de la pense n'est nulle part mieux indique que dans ce passage des ,possds1 qui fait suite celui que je vous lisais tout l'heure3 --,vous paraissez fort heureux1 dit ,stavroguine ,kirioff4 --,et je suis fort heureux1 en effet1 reconnut celui-ci du mme ton dont il et fait la rponse la plus ordinaire4 --,mais il n'y a pas encore si longtemps1 vous tiez de mauvaise humeur1 vous vous tes fch contre ,lipoutine8 --,hum6 prsent1 ne gronde plus4 ,alors je ne savais pas encore que j'tais heureux4 ,avez-vous quelquefois vu une feuille1 une feuille d'arbre8 --,oui4 --,dernirement1 j'en ai vu une3 elle tait jaune1 mais conservait encore en quelques endroits sa couleur verte2 les bords taient pourris4 ,le vent remportait4 ,quand j'avais dix ans1 il m'arrivait en hiver de fermer les yeux exprs et de me reprsenter une feuille verte1 aux veines nettement dessines1 un soleil brillant4 ,j'ouvrais les yeux et je croyais rver1 tant c'tait beau1 je les refermais encore4 --,qu'est-ce que cela signifie8 ,c'est une figure8 --,n-non444 ,pourquoi8 ,je ne fais point d'allgorie4 ,je parle seulement de la feuille4 ,la feuille est belle4 ,tout est bien4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 --,quand donc avez-vous eu connaissance de votre bonheur8 --,mardi dernier1 ou plutt mercredi1 dans la nuit du mardi au mercredi4 -- quelle occasion8 --,je ne me le rappelle pas2 c'est arriv par hasard4 ,je me promenais dans ma chambre444 cela ne fait rien4 ,j'ai arrt la pendule1 il tait deux heures trente-sept#gj4 ,mais1 direz-vous1 si la sensation triomphe de la pense1 si l'me ne doit plus connatre d'autre tat que cet tat vague1 disponible1 la merci de toute influence extrieure1 que peut-il en rsulter1 sinon la complte anarchie8 ,l'on nous a dit1 l'on nous a rpt souvent ces derniers temps que c'est l l'aboutissement fatal de la doctrine de ,dostoevsky4 ,la discussion de cette doctrine pourrait nous entraner trs loin1 car j'entends d'avance les protestations que je pourrais soulever1 si je venais vous affirmer3 ,non1 ce n'est pas l'anarchie que nous mne ,dostoevsky2 mais simplement l'vangile4 ,car il est ncessaire ici de nous entendre4 ,la doctrine chrtienne1 telle qu'elle est contenue dans l'vangile1 ne nous apparat ordinairement1 nous ,franais1 qu' travers l'glise catholique1 que domestique par l'glise4 ,or1 ,dostoevsky a horreur des glises1 de l'glise catholique en particulier4 ,il prtend recevoir directement et uniquement de l'vangile l'enseignement du ,christ1 et c'est prcisment ce que n'admet point le catholique4 ,nombreux sont les passages de ses lettres contre l'glise catholique4 ,accusations si violentes1 si premptoires1 si passionnes que je n'ose vous en donner ici lecture2 mais qui m'expliquent et me font comprendre mieux l'impression gnrale que je retrouve chaque nouvelle lecture de ,dostoevky3 je ne connais point d'auteur la fois plus chrtien et moins catholique4 --,mais prcisment1 s'crieront les catholiques1--et nous vous l'avons maintes fois expliqu1 et vous sembliez vous-mme l'avoir compris3 l'vangile1 les paroles du ,christ1 prises isolment1 ne nous mnent qu' l'anarchie2 de l prcisment la ncessit de saint ,paul1 de l'glise1 du catholicisme tout entier4 ,je leur laisse le dernier mot4 ,ainsi donc1 sinon l'anarchie1 c'est une sorte de bouddhisme1 de quitisme du moins1 que nous conduit ,dostoevsky 7et nous verrons qu'aux yeux des orthodoxes1 ce n'est pas l sa seule hrsie74 ,il nous entrane trs loin de ,rome 7je veux dire des encycliques71 trs loin aussi de l'honneur mondain4 ,mais enfin1 prince1 tes-vous un honnte homme8 s'crie un de ses personnages en s'adressant ,muichkine1 celui de tous ses hros qui incarnait le mieux sa pense1 son thique plutt1--du moins tant qu'il n'avait pas crit les ,karamazov et ne nous avait pas prsent les figures sraphiques d',aliocha et du starets ,zossima4 ,que nous propose-t-il alors8 ,est-ce une vie contemplative8 ,une vie o1 toute intelligence et toute volont rsignes1 l'homme1 hors du temps1 ne connatrait plus que l'amour8 ,c'est peut-tre bien l qu'il trouverait le bonheur1 mais ce n'est point l que ,dostoevsky y voit la fin de l'homme4 ,aussitt que le prince ,muichkine1 loin de sa patrie1 est arriv cet tat suprieur1 il prouve un urgent besoin de retourner dans son pays2 et lorsque le jeune ,aliocha confesse au pre ,zossima son secret dsir d'achever ses jours dans le monastre1 ,zossima lui dit3 ,quitte ce couvent1 tu seras plus utile l-bas3 tes frres ont besoin de toi4--,non pas les enlever du monde1 mais les prserver du ,malin disait le ,christ4 ,je remarque 7et ceci va nous permettre d'aborder la partie dmoniaque des livres de ,dostoevsky7 que la plupart des traductions de la ,bible traduisent ainsi ces paroles du ,christ3 ,mais de les prserver du mal1 ce qui n'est pourtant pas la mme chose4 ,les traductions dont je parle sont1 il est vrai1 des traductions protestantes4 ,le protestantisme a une tendance ne pas tenir compte des anges ni des dmons4 ,il m'est arriv assez souvent de demander1 par manire d'exprience1 des protestants3 ,croyez-vous au diable8 ,et chaque fois1 cette demande a t accueillie avec une sorte de stupeur4 ,le plus souvent1 je me rendais compte que c'tait l une question que le protestant ne s'tait jamais pose4 ,il finissait par me rpondre3 ,mais naturellement1 je crois au mal1 et lorsque je le poussais1 il finissait par avouer qu'il ne voyait dans le mal que l'absence du bien1 tout comme dans l'ombre l'absence de la lumire4 ,nous sommes donc ici trs loin des textes de l'vangile1 qui font allusion maintes reprises une puissance diabolique1 relle1 prsente1 particulire4 ,non point3 ,les prserver du mal1 mais les prserver du ,malin4 ,la question du diable1 si j'ose ainsi dire1 tient une place considrable dans l'uvre de ,dostoevsky4 ,certains verront sans doute en lui un manichen4 ,nous savons que la doctrine du grand hrsiarque ,mans reconnaissait dans ce monde deux principes3 celui du bien et celui du mal1 principes galement actifs1 indpendants1 galement indispensables1--par quoi la doctrine de ,mans se rattachait directement celle de ,zarathustra4 ,nous avons pu voir1 et j'y insiste1 car c'est l un point des plus importants1 que ,dostoevsky fait habiter le diable non point dans la rgion basse de l'homme1--encore que l'homme entier puisse devenir son gte et sa proie1--tant que dans la rgion la plus haute1 la rgion intellectuelle1 celle du cerveau4 ,les grandes tentations que le ,malin nous prsente sont1 selon ,dostoevsky1 des tentations intellectuelles1 des questions4 ,et je ne pense pas m'carter beaucoup de mon sujet1 en considrant d'abord les questions o s'est exprime et longtemps attarde la constante angoisse de l'humanit3 ,qu'est-ce que l'homme8 ,d'o vient-il8 ,o va-t-il8 ,qu'tait-il avant sa naissance8 ,que devient-il aprs la mort8 quelle vrit l'homme peut-il prtendre8 et meme plus exactement3 ,qu'est-ce que la vrit8 ,mais depuis ,nietzsche1 avec ,nietzsche1 une nouvelle question s'est souleve1 une question totalement diffrente des autres444 et qui ne s'est point tant greffe sur celles-ci qu'elle ne les bouscule et remplace2 question qui comporte aussi son angoisse1 une angoisse qui conduit ,nietzsche la folie4 ,cette question1 c'est3 ,que peut l'homme8 ,que peut un homme8 ,cette question se double de l'apprhension terrible que l'homme aurait pu tre autre chose2 aurait pu davantage1 qu'il pourrait davantage encore2 qu'il se repose indignement la premire tape1 sans souci de son parachvement4 ,nietzsche fut-il prcisment le premier formuler cette question8 ,je n'ose l'affirmer1 et sans doute l'tude mme de sa formation intellectuelle nous montrera qu'il rencontrait dj cette question chez les ,grecs et chez les ,italiens de la ,renaissance2 mais1 chez ces derniers1 cette question trouvait tout aussitt sa rponse et prcipitait l'homme dans un domaine pratique4 ,cette rponse1 ils la cherchaient1 ils la trouvaient immdiatement1 dans l'action et dans l'uvre d'art4 ,je songe ,alexandre et ,csar ,borgia1 ,frdric ,,ii 7celui des ,deux-,siciles71 ,lonard de ,vinci1 ,gthe4 ,ce furent l des crateurs1 des tres suprieurs4 ,pour les artistes et pour les hommes d'action1 la question du surhomme ne se pose pas1 ou du moins elle se trouve tout aussitt rsolue4 ,leur vie mme1 leur uvre est une rponse immdiate4 ,l'angoisse commence lorsque la question demeure sans rponse2 ou mme ds que la question prcde de loin la rponse4 ,celui qui rflchit et qui imagine sans agir s'empoisonne1 et je vais de nouveau vous citer ici ,william ,blake3 ,l'homme qui dsire1 mais n'agit point1 engendre la pestilence4 ,c'est bien de cette pestilence que ,nietzsche meurt empoisonn4 ,que peut un homme8 ,cette question1 c'est proprement la question de l'athe1 et ,dostoevsky l'a admirablement compris3 c'est la ngation de ,dieu qui fatalement entrane l'affirmation de l'homme3 ,il n'y a pas de ,dieu8 ,mais alors4441 alors tout est permis4 ,nous lisons ces mots dans les ,possds4 ,nous les retrouverons dans les ,karamazov4 ,si ,dieu existe1 tout dpend de lui1 et je ne puis rien en dehors de sa volont4 ,s'il n'existe pas1 tout dpend de moi1 et je suis tenu d'affirmer mon indpendance#ga4 ,comment affirmer son indpendance8 ,ici l'angoisse commence4 ,tout est permis4 ,mais quoi8 ,que peut un homme8 ,chaque fois que dans les livres1 de ,dostoevsky nous voyons un de ses hros se poser cette question1 nous pouvons tre assurs que peu de temps aprs1 nous assisterons sa banqueroute4 ,nous voyons d'abord ,raskolnikoff3 c'est chez lui que cette ide pour la premire fois se dessine2 cette ide1 qui1 chez ,nietzsche1 devient celle du surhomme4 ,raskolnikoff1 est l'auteur d'un article tant soit peu subversif o il expose que3 ,les hommes sont diviss en ordinaires et extraordinaires3 les premiers doivent vivre dans l'obissance1 et n'ont pas le droit de violer la loi1 attendu qu'ils sont des hommes ordinaires4 ,les seconds ont le droit de commettre tous les crimes et de transgresser toutes les lois1 pour cette raison que ce sont des hommes extraordinaires4 ,c'est ainsi du moins que ,porphyre croit pouvoir rsumer l'article4 ,ce n'est pas tout fait cela1 commena ,raskolnikoff d'un ton simple et modeste4 ,j'avoue du reste que vous avez reproduit peu prs exactement ma pense2 si vous voulez1 je dirai mme trs exactement444 7il pronona ces mots avec un certain plaisir71 seulement je n'ai pas dit1 comme vous me le faites dire1 que les gens extraordinaires sont absolument tenus de commettre toujours toutes sortes d'actions criminelles4 ,je crois mme que la censure n'aurait pas laiss paratre un article crit dans ce sens4 ,voici tout bonnement ce que j'ai avanc3 ,l'homme extraordinaire a le droit d'autoriser sa conscience franchir certains obstacles dans le cas seulement o l'exige la ralisation de son ide1 laquelle peut tre parfois utile tout le genre humain4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 ,dans la suite de mon article1 j'insiste1 je m'en souviens1 sur cette ide que tous les lgislateurs et les guides de l'humanit1 en commenant par les plus anciens1 que tous sans exception taient des criminels1 car en donnant de nouvelles lois1 ils ont pour cela mme viol les anciennes1 observes fidlement par la socit et transmises par les anctres4 ,il est mme remarquer que presque tous ces bienfaiteurs et ces guides de l'espce humaine ont t terriblement sanguinaires4 ,en consquence1 non seulement tous les grands hommes1 mais tous ceux qui s'lvent tant soit peu au-dessus du niveau commun1 qui sont capables de dire quelque chose de nouveau1 doivent1 en vertu de leur nature propre1 tre ncessairement des criminels1 plus ou moins1 bien entendu4 ,autrement1 il leur serait difficile de sortir de l'ornire2 quant y rester1 ils ne peuvent certainement pas y consentir et1 mon avis1 leur devoir mme le leur dfend#gb4 ,une mme loi pour le lion et pour le buf1 c'est oppression1 lisons-nous dans ,blake4 ,mais le seul fait que ,raskolnikoff se pose la question1 au lieu de la rsoudre simplement en agissant1 nous montre qu'il n'est pas vraiment un surhomme4 ,sa faillite est complte4 ,il ne se dlivre pas un instant de la conscience de sa mdiocrit4 ,c'est pour se prouver lui-mme qu'il est un surhomme qu'il se pousse au crime4 ,tout est l1 se rpte-t-il4 ,il suffit d'oser4 ,du jour o cette vrit m'est apparue1 claire comme le soleil1 j'ai voulu oser et j'ai tu4 ,j'ai voulu simplement taire acte d'audace#gc4 ,et plus tard1 aprs le crime3 ,si c'tait refaire1 ajoute-t-il1 peut-tre ne recommencerais-je pas4 ,mais alors1 il me tardait de savoir si j'tais un tre abject comme les autres ou un homme dans la vraie acception du mot2 si j'avais ou non en moi la force de franchir l'obstacle1 si j'tais une crature tremblante ou si j'avais le droit#gd4 ,du reste1 il n'accepte pas l'ide de sa propre faillite4 ,il n'accepte pas d'avoir eu tort d'oser4 ,c'est parce que j'ai chou que je suis un misrable6 ,si j'avais russi1 on me tresserait des couronnes1 tandis qu' prsent1 je ne suis plus bon qu' jeter aux chiens#ge4 ,aprs ,raskolnikoff1 ce sera ,stavroguine ou ,kiriloff1 ,ivan ,karamazov ou l',adolescent4 ,la faillite de chacun de ses hros intellectuels tient galement ceci1 que ,dostoevsky considre l'homme d'intelligence comme peu prs incapable d'action4 ,dans l',esprit souterrain1 ce petit livre qu'il crivait peu avant l'ternel ,mari1 et qui me semble marquer le point culminant de sa carrire1 qui est comme la cl de vote de son uvre1 ou1 si vous le prfrez1 qui donne la cl de sa pense1 nous verrons toutes les faces de cette ide3 ,celui qui pense n'agit point4441 et de l prtendre que l'action prsuppose certaine mdiocrit intellectuelle1 il n'y a qu'un pas4 ,ce petit livre1 l',esprit souterrain1 n'est d'un bout l'autre qu'un monologue1 et vraiment il me parat un peu hardi d'affirmer1 comme le faisait rcemment notre ami ,valry ,larbaud1 que ,james ,joyce1 l'auteur d',ulysse1 est l'inventeur de cette forme de rcit4 ,c'est oublier ,dostoevsky1 ,poe mme2 c'est oublier surtout ,browning1 qui je ne puis me retenir de penser lorsque je relis l',esprit souterrain4 ,il me parait que ,browning et ,dostoevsky amnent du premier coup le monologue toute la perfection diverse et subtile que cette forme littraire pouvait atteindre4 ,j'tonne peut-tre certains lettrs en rapprochant ainsi ces deux noms2 mais il est impossible de ne pas le faire1--de n'tre point frapp par la profonde ressemblante1 non seulement dans la forme1 mais dans l'toffe mme1--entre certains monologues de ,browning 7et je pense en particulier ,my last duchess1 ,porphyria's lover1 et surtout peut-tre aux deux dpositions du mari de ,pompilia dans ,the ,ring and the ,book71 d'une part1 et d'autre part l'admirable petit rcit de ,dostoevsky qui dans le ,journal d'un crivain1 a nom ,krotkaa 7c'est--dire1 je crois1 la timide1 titre sous lequel il figure dans la dernire traduction de cet ouvrage74 ,mais plus encore que la forme et que la manire de leur uvre1 ce qui me fait rapprocher ,browning de ,dostoevsky1 je crois que c'est leur optimisme--un optimisme qui n'a que bien peu de chose voir avec celui de ,gthe1 mais qui les rapproche tous deux galement de ,nietzsche et du grand ,william ,blake1 dont il faut que je vous parle encore4 ,oui1 ,nietzsche1 ,dostoevsky1 ,browning et ,blake sont bien quatre toiles de la mme constellation4 ,j'ai longtemps ignor ,blake1 mais lorsque enfin1 tout rcemment1 j'ai fait sa dcouverte1 il m'a sembl reconnatre aussitt en lui la quatrime roue du ,chariot2 et1 de mme qu'un astronome peut longtemps1 avant de le voir1 sentir l'influence d'un astre et dterminer sa position1 je puis dire que1 depuis longtemps1 je pressentais ,blake4 ,est-ce dire que son influence ait t considrable8 ,non1 tout au contraire1 je ne sache pas qu'il en ait exerc aucune4 ,en ,angleterre mme1 ,blake est demeur1 jusqu' ces temps derniers1 peu prs inconnu4 ,c'est une toile trs pure et trs lointaine1 dont les rayons commencent seulement nous atteindre4 ,son uvre1 la plus significative1 le ,mariage du ,ciel et de l',enfer1 dont je vous citerai quelques passages1 nous permettra1 il me semble1 de comprendre mieux certains traits de ,dostoevsky4 ,cette phrase de lui que je citais dernirement--de ses ,proverbes de l',enfer comme il appelle certains de ses apophtegmes3 ,le dsir1 non suivi d'action engendre la pestilence1 pourrait servir d'pigraphe l',esprit souterrain de ,dostoevsky1 ou cet autre3 ,n'attends que du poison des eaux dormantes4 ,l'homme d'action du dix-neuvime sicle est un individu sans caractre1 dclare le hros--si j'ose l'appeler ainsi--de l',esprit souterrain4 ,l'homme d'action1 selon ,dostoevsky1 doit tre un esprit mdiocre1 car l'esprit altier est empch d'agir lui-meme2 il verra dans l'action une compromission1 une limitation de sa pense2 celui qui agira1 ce sera1 sous l'impression du premier1 un ,pierre ,stpanovitch1 un ,smerdiakoff 7dans ,crime et chtiment1 ,dostoevsky n'avait pas encore tabli cette division entre le penseur et l'acteur74 ,l'esprit n'agit point1 il fait agir2 et nous retrouvons dans plusieurs romans de ,dostoevsky cette singulire rpartition des rles1 cet inquitant rapport1 cette connivence secrte qui s'tablit entre un tre pensant et celui qui1 sous l'inspiration du premier1 et comme sa place1 agira4 ,souvenez-vous d',ivan ,karamazov et de ,smerdiakoff1 de ,stavroguine et de ,pierre ,stpanovitch1 celui que ,stavroguine appelle3 son singe4 ,n'est-il pas curieux de trouver une premire version pour ainsi dire des singuliers rapports du penseur ,ivan et du laquais ,smerdiakoff des ,frres ,karamazov--ce dernier livre de ,dostoevsky1--dans ,crime et chtiment1 le premier de ses grands romans4 ,il nous y est parl d'un certain ,philca1 domestique de ,svidrigaloff1 qui se pend1 pour chapper1 non pas aux coups de son matre1 mais ses railleries4 ,c'tait1 nous est-il dit1 un hypocondriaque1 une sorte de domestique philosophe444 ,ses camarades prtendaient que la lecture lui avait troubl l'esprit#gf4 ,il y a chez tous ces subalternes1 ces singes1 ces laquais1 chez tous ces tres qui agiront la place de l'intellectuel1 un amour1 une dvotion1 pour la supriorit diabolique de l'esprit4 ,le prestige dont jouit ,stavroguine1 aux yeux de ,pierre ,stpanovitch1 est extreme2 extrme galement le mpris de l'intellectuel pour cet infrieur4 ,voulez-vous que je vous dise toute la vrit8 dit ,pierre ,stpanovitch ,stavroguine4 ,voyez-vous1 cette ide s'est bien offerte un instant mon esprit 7cette ide c'est un assassinat abominable74 ,vous-mme vous me l'aviez suggre1 sans y attacher d'importance1 il est vrai1 et seulement pour me taquiner1 car vous ne me l'auriez pas suggre srieusement#gg4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 ,dans le feu de la conversation1 ,pierre ,stpanovitch se rapprocha de ,stavroguine et le saisit par le revers del redingote 7peut-tre le fit-il exprs71 mais un coup violent1 appliqu sur son bras1 l'obligea lcher prise4 --,eh bien6 qu'est-ce que vous faites8 ,prenez garde1 vous allez me casser le bras#gh4 7,ivan ,karamazoff aura des brutalits semblables vis--vis de ,smerdiakoff47 ,et plus loin3 ,nicolas ,vsvolodovitch1 parlez comme vous parleriez devant ,dieu3 tes-vous coupable1 oui ou non8 ,je le jure1 je croirai votre parole1 comme celle de ,dieu1 et je vous accompagnerai jusqu'au bout du monde1 oh6 oui1 j'irai partout avec vous6 ,je vous suivrai comme un chien#gi444 ,et enfin3 --,je suis un bouffon1 je le sais1 mais je ne veux pas que vous1 la meilleure partie de moi-mme1 vous en soyez un#hj6 ,l'tre intellectuel est heureux de dominer l'autre1 mais tout la fois il reste exaspr par cet autre1 qui lui prsente dans son action maladroite comme une caricature de sa propre pense4 ,la correspondance de ,dostoevsky nous renseigne sur l'laboration de ses uvres1 et en particulier sur celle des ,possds1 ce livre extraordinaire que je tiens1 pour ma part1 pour le plus puissant1 le plus admirable du grand romancier4 ,nous assistons ici un phnomne littraire bien singulier4 ,le livre que ,dostoevsky prtendait crire tait assez diffrent de celui que nous avons4 ,tandis qu'il le composait1 un nouveau personnage1 auquel il n'avait presque pas pens tout d'abord1 s'imposa son esprit1 prit peu peu la premire place et en dlogea celui qui d'abord devait tre le principal hros4 ,jamais aucune uvre ne m'a cot plus de peine1 crit-il de ,dresde1 en octobre #ahgjha3 ,au commencement1 c'est--dire vers la fin de l't dernier1 je considrais cette chose comme tudie1 compose1 je la regardais avec hauteur4 ,ensuite1 m'est venue la vritable inspiration et1 soudain1 je l'ai aime1 cette uvre1 je l'ai saisie des deux mains1 et je me suis mis biffer ce que j'avais d'abord crit4 ,cet t1 un autre changement est survenu1 un nouveau personnage a surgi avec la prtention de devenir le hros vritable du roman1 de sorte que le premier hros a d se retirer au second plan4 ,c'tait un personnage intressant1 mais qui ne mritait pas rellement le nom de hros4 ,le nouveau m'a tellement ravi1 que je me suis mis encore une fois refaire toute mon uvre4 7,correspondance1 p4 #chd47 ,ce nouveau personnage auquel il donne prsent toute son attention1 c'est ,stavroguine1 la plus trange peut-tre et la plus terrifiante cration de ,dostoevsky4 ,stavroguine s'expliquera lui-mme vers la fin du livre4 ,il est bien rare que chaque personnage de ,dostoevsky ne donne pas1 un moment ou un autre1 et souvent de la manire la plus inattendue1 la cl pour ainsi dire de son caractre1 dans quelque phrase qui tout coup lui chappe4 ,voici donc ce que ,stavroguine dira de lui-mme3 ,rien ne m'attache la ,russie1 o1 comme partout1 je me sens tranger4 la vrit ici 7en ,suisse7 plus qu'en aucun endroit1 j'ai trouv la vie insupportable1 mais mme ici1 je ri ai rien pu dtester4 ,j'ai mis pourtant ma force l'preuve4 ,vous m'aviez conseill de faire cela 7pour apprendre me connatre74 ,dans ces expriences1 dans toute ma vie prcdente1 je me suis rvl immensment fort4 ,mais quoi appliquer cette force8 ,voici ce que je n'ai jamais su1 ce que je ne sais pas encore4 ,je puis comme je l'ai toujours pu1 prouver le dsir de faire une bonne action1 et j'en ressens du plaisir4 ct de cela1 je dsire aussi faire le mal1 et j'en ressens galement de la satisfaction#hb4 ,nous reviendrons1 dans ma dernire causerie1 sur le premier point de cette dclaration1 si importante aux yeux de ,dostoevsky3 l'absence d'attache de ,stavroguine avec son pays4 ,considrons seulement aujourd'hui cette double attirance qui cartle ,stavroguine3 ,il y a dans tout homme1 disait ,baudelaire1 deux postulations simultanes3 l'une vers ,dieu1 l'autre vers ,satan4 ,au fond1 ce que chrit ,stavroguine1 c'est l'nergie4 ,nous demanderons ,william ,blake l'explication de ce mystrieux caractre4 ,l'nergie est la seule vie4 ,l'nergie1 c'est l'ternel dlice1 disait ,blake4 coutez encore ces quelques proverbes3 ,le chemin de l'excs mne au palais de la sagesse1 ou encore3 ,si le fou persvrait dans sa folie1 il deviendrait sage1 et cet autre3 ,celui-l seul connat la suffisance qui d'abord a connu l'excs4 ,cette glorification de l'nergie prend chez ,blake les formes les plus diverses3 ,le rugissement du lion1 le hurlement des loups1 le soulvement de la mer en furie et le glaive destructeur sont des morceaux d'ternit trop normes pour l'il des hommes4 ,lisons encore ceci3 ,citerne contient1 fontaine dborde1 et3 ,les tigres de la colre sont plus sages que les chevaux du savoir2 et enfin cette pense par laquelle s'ouvre son livre ,du ,ciel et de l',enfer1 et que ,dostoevsky semble s'tre approprie sans la connatre3 ,sans contraires1 il n'y a pas de progrs3 ,attraction et rpulsion1 raison et nergie1 amour et haine1 sont galement ncessaires l'existence humaine4 ,et plus loin3 ,il y a et il y aura toujours sur la terre ces deux postulations contraires qui seront toujours ennemies4 ,essayer de les rconcilier1 c'est s'efforcer de dtruire l'existence4 ces ,proverbes de l',enfer de ,william ,blake1 je voudrais en ajouter deux autres de mon cru3 ,c'est avec les beaux sentiments que l'on fait la mauvaise littrature1 et3 ,il n'y a pas d'uvre d'art sans collaboration du dmon4 ,oui1 vraiment1 toute uvre d'art est un lieu de contact1 ou1 si vous prfrez1 est un anneau de mariage du ciel et de l'enfer2 et ,william ,blake nous dira3 ,la raison pour laquelle ,milton crivait dans la gne lorsqu'il peignait ,dieu et les anges1 la raison pour laquelle il crivait dans la libert lorsqu'il peignait les dmons et l'enfer1 c'est qu'il tait un vrai pote et du parti du diable1 sans le savoir4 ,dostoevsky a t tourment toute sa vie la fois par l'horreur du mal et par l'ide de la ncessit du mal 7et par le mal1 j'entends galement la souffrance74 ,je songe1 en le lisant1 la parabole du ,matre du ,champ3 ,si tu veux1 lui dit un serviteur1 nous irons arracher la mauvaise herbe4--,non6 rpond le ,matre1 laissez1 avec le bon grain1 et jusqu'au jour de la moisson1 crotre l'ivraie4 ,je me souviens qu'ayant eu l'occasion de rencontrer1 il y a plus de deux ans1 ,walter ,rathenau1 qui vint me retrouver en pays neutre et passa deux jours avec moi1 je l'interrogeai sur les vnements contemporains et lui demandai en particulier ce qu'il pensait du bolchevisme et de la rvolution russe4 ,il me rpondit que naturellement1 il souffrait de toutes les abominations commises par les rvolutionnaires1 qu'il trouvait cela pouvantable444 ,mais1 croyez-moi1 dit-il3 un peuple n'arrive prendre conscience de lui-mme et pareillement un individu ne peut prendre conscience de son me qu'en plongeant dans la souffrance1 et dans l'abme du pch4 ,et il ajouta3 ,c'est pour n'avoir consenti ni la souffrance ni au pch que l',amrique n'a pas d'me4 ,et c'est ce qui me faisait vous dire1 lorsque nous voyons le starets ,zossima se prosterner devant ,dmitri1 ,raskolnikoff se prosterner devant ,sonia1 que ce n'est pas seulement devant la souffrance humaine qu'ils s'inclinent2 c'est aussi devant le pch4 ,ne nous mprenons pas sur la pense de ,dostoevsky4 ,encore une fois1 si la question du surhomme est nettement pose par lui2 si nous la voyons sournoisement reparatre dans chacun de ses livres1 nous ne voyons triompher profondment que les vrits de l'vangile4 ,dostoevsky ne voit et n'imagine le salut que dans le renoncement de l'individu lui-mme2 mais1 d'autre part1 il nous donne entendre que l'homme n'est jamais plus prs de ,dieu que lorsqu'il atteint l'extrmit de sa dtresse4 ,c'est alors seulement que jaillira ce cri3 ,seigneur1 qui irions-nous6 tu as les paroles de la vie ternelle4 ,il sait que1 ce cri1 ce n'est pas de l'honnte homme qu'on peut l'attendre1 de celui qui a toujours su o aller1 de celui qui se croit en rgle envers soi-mme et envers ,dieu1 mais bien de celui qui ne sait plus o aller6 ,comprenez-vous ce que cela veut dire1 disait ,marmeladoff ,raskolnikoff4 ,comprenez-vous ce que signifient ces mots3 n'avoir plus o aller8 ,non1 vous ne comprenez pas encore cela#hc4 ,c'est seulement par del sa dtresse et son crime1 par del mme le chtiment1 c'est seulement aprs s'tre retranch de la socit des hommes que ,raskolnikoff s'est trouv en face de l'vangile4 ,il y a sans doute quelque confusion dans tout ce que je vous ai dit aujourd'hui444 mais ,dostoevsky en est galement responsable3 ,la culture trace des chemins droits1 nous dit ,blake1 mais les chemins sinueux sans profit sont ceux-l mme du gnie4 ,en tout cas1 ,dostoevsky tait bien convaincu1 comme je le suis aussi1 qu'il n'y a aucune confusion dans les vrits vangliques1--et c'est l l'important4 ,,vi ,je me sens accabl par le nombre et l'importance des choses qui me restent vous dire4 ,c'est aussi1 vous l'avez bien compris ds le dbut1 que ,dostoevsky ne m'est souvent ici qu'un prtexte pour exprimer mes propres penses4 ,je m'en excuserais davantage si je croyais1 ce faisant1 avoir fauss la pense de ,dostoevsky1 mais non444 ,tout au plus ai-je1 comme les abeilles dont parle ,montaigne1 cherch dans son uvre de prfrence ce qui convenait mon miel4 ,si ressemblant que soit un portrait1 il tient toujours du peintre1 et presque autant que du modle4 ,le modle est sans doute le plus admirable qui autorise les ressemblances les plus diverses et prte au plus grand nombre de portraits4 ,j'ai tent celui de ,dostoevsky4 ,je sens que je n'ai pas puis sa ressemblance4 ,je suis galement accabl par la quantit des retouches que je voudrais apporter mes causeries prcdentes4 ,je n'en ai point fait une que je n'aie1 tout aussitt aprs1 senti ce que j'avais omis de vous dire1 que je m'tais promis de vous dire4 ,c'est ainsi que1 samedi dernier1 j'aurais voulu vous expliquer comment c'est avec les beaux sentiments que l' fait la mauvaise littrature1 et qu'il n'est point de vritable uvre d'art o n'entre la collaboration du dmon4 ,cela1 qui me parat une vidence1 peut vous sembler paradoxal1 et demande tre un peu expliqu4 7,j'ai grande horreur des paradoxes1 et ne cherche jamais tonner1 mais si je n'avais pas vous dire des choses tant soit peu nouvelles1 je ne chercherais mme pas parler2 et les choses nouvelles paraissent toujours paradoxales47 ,pour vous aider admettre cette dernire vrit1 je m'tais propos d'appeler votre attention sur les deux figures de saint ,franois d',assise et de l',angelico4 ,si ce dernier a pu tre un grand artiste1--et je choisis pour l'exemple le plus probant1 dans toute l'histoire de l'art1 la figure sans doute la plus pure1--c'est que malgr toute sa puret1 son art1 pour tre ce qu'il est1 devait admettre la collaboration du dmon4 ,il n'y a pas d'uvre d'art sans participation dmoniaque4 ,le saint1 ce n'est pas l',angelico1 c'est ,franois d',assise4 ,il n'y a pas d'artistes parmi les saints2 il n'y a pas de saints parmi les artistes4 ,l'uvre d'art est comparable une fiole pleine de parfums que n'aurait pas rpandus la ,madeleine4 ,et je vous citais ce propos l'tonnante phrase de ,blake3 ,la raison pour laquelle ,milton crivait dans l'empchement1 lorsqu'il peignait ,dieu et les anges1 crivait dans la libell1 lorsqu'il peignait les dmons et l'enfer1 c'est qu'il tait un vrai pote1 donc du parti du diable sans le savoir4 ,trois chevilles tendent le mtier o se tisse toute uvre d'art1 et ce sont les trois concupiscences dont parlait l'aptre3 ,la convoitise des yeux1 la convoitise de la chair1 et l'orgueil de la vie4 ,souvenez-vous du mot de ,lacordaire1 comme on le flicitait aprs un admirable sermon qu'il venait de prononcer3 ,le diable me l'avait dit avant vous4 ,le diable ne lui aurait point dit que son sermon tait beau1 il n'aurait pas eu du tout le lui dire1 s'il n'avait lui-mme collabor au sermon4 ,aprs avoir cit les vers de l',hymne la joie de ,schiller3 ,la beaut1 s'crie ,dimitri ,karamazov1 quelle chose terrible et affreuse2 une chose terrible4 ,c'est l que le diable entre en lutte avec ,dieu2 et le champ de bataille1 c'est le cur de l'homme#hd4 ,aucun artiste sans doute n'a fait dans son uvre la part du diable aussi belle que ,dostoevsky1 sinon ,blake prcisment1 qui disait--et c'est sur cette phrase que s'achve son admirable petit livre1 le ,mariage du ,ciel et de l',enfer3 ,cet ange1 qui maintenant est devenu dmon1 est mon ami particulier3 ensemble nous avons souvent lu la ,bible dans son sens infernal ou diabolique1 celui mme qu'y dcouvrira le monde1 s'il se conduit bien4 ,de mme1 je me suis rendu compte1 aussitt sorti de cette salle1 qu'en vous citant quelques-uns des plus tonnants ,proverbes de l',enfer de ,william ,blake1 j'avais omis de vous donner lecture intgrale du passage des ,possds qui motivait ces citations4 ,permettez-moi de rparer cet oubli4 ,au surplus1 dans cette page des ,possds1 vous pourrez admirer la fusion 7et la confusion aussi7 des divers lments que je tentais de vous indiquer dans mes conversations prcdentes1 et tout d'abord3 l'optimisme1 ce sauvage amour de la vie1--que nous retrouvons dans toute l'uvre de ,dostoevsky1--de la vie et du monde entier1 de cet immense monde de dlices dont parle ,blake1 o habite aussi bien le tigre que l'agneau#he4 --,vous aimez les enfants8 --,je les aime1 dit ,kiriloff1 d'une faon assez indiffrente du reste4 --,alors vous aimez aussi la vie8 --,oui1 j'aime aussi la vie4 ,cela vous tonne8 --,mais vous tes dcid vous brler la cervelle8 ,nous avons vu de mme ,dimitri ,karamazov prt se tuer dans une crise d'optimisme1 par pur enthousiasme3 --,eh bien6 ,pourquoi mler deux choses qui sont distinctes l'une de l'autre8 ,la vie existe et la mort n'existe pas4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 --,vous paraissez fort heureux1 ,kiriloff8 --,je suis fort heureux en effet1 reconnut celui-ci du mme ton dont il et fait la rponse la plus ordinaire4 --,mais il n'y a pas encore si longtemps1 vous tiez de mauvaise humeur1 vous vous tes fch contre ,lipoutine8 --,hum6 prsent je ne gronde plus4 ,alors1 je ne savais pas que j'tais heureux444 ,l'homme est malheureux parce qu'il ne connat pas son bonheur1 uniquement pour cela4 ,celui qui saura qu'il est heureux deviendra tout de suite grand l'instant mme444 ,tout est bien2 j'ai dcouvert cela brusquement4 --,et si l'on meurt de faim3 et si l'on viole une petite fille1 c'est bien aussi8 --,oui1 tout est bien pour quiconque sait que tout est tel4 ,ne vous mprenez pas sur cette apparente frocit1 que souvent on voit reparatre dans l'uvre de ,dostoevsky4 ,elle fait partie du quitisme1 analogue celui de ,blake1 de ce quitisme qui me faisait dire que le christianisme de ,dostoevsky tait plus prs de l',asie que de ,rome4 ,encore que cette acceptation de l'nergie chez ,dostoevsky1 qui devient mme une glorification de l'nergie chez ,blake1 soit plus occidentale qu'orientale4 ,mais ,blake et ,dostoevsky sont l'un et l'autre trop blouis par les vrits de l'vangile pour ne pas admettre que cette frocit ne soit pas transitoire et le rsultat passager d'une sorte d'aveuglement1 c'est--dire appele disparatre4 ,et ce serait trahir ,blake que de ne vous le prsenter que sous son apparence cruelle4 ,en regard de ses terribles ,proverbes de l',enfer que je vous citais1 je voudrais pouvoir vous lire tel pome de lui1 le plus beau peut-tre de ses ,chants d'innocence1--mais comment oser traduire une posie si fluide1--o il annonce et prdit le temps o la force du lion ne s'emploiera plus qu' protger la faiblesse de l'agneau et qu' veiller sur le troupeau4 ,de mme1 poussant un peu plus loin la lecture de cet tonnant dialogue des ,possds1 nous entendons ,kiriloff ajouter3 ,ils ne sont pas bons1 puisqu'ils ne savent pas qu'ils le sont4 ,quand ils l'auront appris1 ils ne violeront plus de petites filles4 ,il faut qu'ils sachent qu'ils sont bons et1 instantanment1 ils le deviendront tous1 jusqu'au dernier#hf4 ,le dialogue continue1 et nous allons voir apparatre cette pense singulire de l'homme-,dieu4 --,ainsi1 vous qui savez cela1 vous tes bon8 --,oui4 --,l-dessus1 du reste1 je suis de votre avis1 murmura1 en fronant les sourcils1 ,stavroguine4 --,celui qui apprendra aux hommes qu'ils sont bons1 celui-l finira le monde4 --,celui qui le leur a appris1 ils l'ont crucifi4 --,il viendra1 et son nom sera l'homme-,dieu4 --,le ,dieu-homme8 --,l'homme-,dieu2 il y a une diffrence4 ,cette ide de l'homme-,dieu1 succdant au ,dieu-homme1 nous ramne ,nietzsche4 ,ici encore1 je voudrais apporter une retouche propos de la doctrine du surhomme et m'lever contre une opinion trop souvent accrdite1 trop lgrement admise2 le surhomme de ,nietzsche--et cela nous permettra de le diffrencier du surhomme entrevu par ,raskolnikoff et ,kiriloff--s'il a pour devise le3 ,soyez dur1 si souvent cit1 souvent si mal interprt1 ce n'est pas contre les autres qu'il exercera cette duret1 c'est contre lui-mme4 ,l'humanit qu'il prtend surpasser1 c'est la sienne4 ,je me rsume3 partant du mme problme1 ,nietzsche et ,dostoevsky proposent ce problme des solutions diffrentes1 opposes4 ,nietzsche propose une affirmation de soi1 il y voit le but de la vie4 ,dostoevsky propose une rsignation4 ,o ,nietzsche pressent une apoge1 ,dostoevsky ne prvoit qu'une faillite4 ,j'ai lu ceci dans la lettre d'un infirmier que sa modestie me dfend de nommer4 ,c'tait au temps le plus obscur de cette guerre2 il ne voyait que souffrances atroces1 n'entendait que des paroles de dsespoir3 ,ah6 si seulement ils savaient offrir leurs souffrances1 crivait-il4 ,il y a dans ce cri tant de lumire que je me reprocherais d'y apporter un commentaire4 ,tout au plus le rapprocherai-je de cette phrase des ,possds3 ,quand tu abreuveras la terre de tes larmes1 quand tu en feras prsent1 ta tristesse s'vanouira aussitt1 et tu seras tout consol#hg4 ,nous sommes ici bien prs de la rsignation totale et douce de ,pascal1 qui le faisait s'crier3 ,joie6 joie6 pleurs de joie4 ,cet tat de joie que nous retrouvons dans ,dostoevsky1 n'est-ce pas celui mme que nous propose l'vangile2 cet tat dans lequel nous permet d'entrer ce que le ,christ appelait la nouvelle naissance2 cette flicit qui ne s'obtient que par le renoncement de ce qui est en nous d'individuel2 car c'est l'attachement nous-mmes qui nous retient de plonger dans l'ternit1 d'entrer dans le royaume de ,dieu et de participer au sentiment confus de la vie universelle4 ,le premier effet de cette nouvelle naissance1 c'est de ramener l'homme l'tat premier de l'enfance3 ,vous n'entrerez pas dans le royaume de ,dieu1 si vous ne devenez semblables des enfants4 ,et je vous citais ce propos cette phrase de ,la ,bruyre3 ,les enfants n'ont ni pass1 ni avenir1 ils vivent dans le prsent1 ce que l'homme ne sait plus faire4 ,dans ce moment1 disait ,muichkine ,rogojine1 il me semble que je comprends le mot extraordinaire de l'aptre3 ,il n'y aura plus de temps4 ,cette participation immdiate la vie ternelle1 je vous disais que dj nous l'enseignait l'vangile o les mots3 ,et nunc1 ds prsent1 reviennent sans cesse4 ,l'tat de joie dont nous parle le ,christ est un tat1 non point futur mais immdiat4 --,vous croyez la vie ternelle dans l'autre monde8 --,non1 mais la vie ternelle dans celui-ci4 ,il y a des moments1 vous arrivez des moments o le temps s'arrte tout d'un coup pour faire place l'ternit4 ,et ,dostoevsky1 vers la fin des ,possds1 revient encore sur cet trange tat de flicit o parvient ,kiriloff4 ,lisons ce passage qui nous permet de pntrer plus avant dans la pense de ,dostoevsky et d'aborder une dshrits les plus importantes qui me restent vous dire#hh3 --,il y a des moments--et cela ne dure que cinq ou six secondes de suite--o vous sentez soudain la presence de l'harmonie ternelle4 ,ce phnomne n'est ni terrestre1 ni cleste1 mais c'est quelque chose que l'homme1 sous son enveloppe terrestre1 ne peut supporter4 ,il faut se transformer physiquement ou mourir4 ,c'est un sentiment clair et indiscutable4 ,il vous semble tout coup tre en contact avec toute la nature1 et vous dites3 ,oui1 cela est vrai4 ,quand ,dieu a cr le monde1 il a dit la fin de chaque jour de la cration3 ,oui1 cela est vrai1 cela est bon4 ,c'est444 ce n'est pas de l'attendrissement1 c'est de la joie4 ,vous ne pardonnez rien1 parce qu'il n'y a plus rien pardonner4 ,vous n'aimez pas non plus1 oh6 ce sentiment est suprieur l'amour6 ,le plus terrible1 c'est l'effrayante nettet avec laquelle il s'accuse1 et la joie dont il vous remplit4 ,si cet tat dure plus de cinq secondes1 l'me ne peut y rsister et doit disparatre4 ,durant ces cinq secondes1 je vis toute une existence humaine1 et pour elle1 je donnerais toute ma vie1 car ce ne serait pas les payer trop cher4 ,pour supporter cela pendant dix secondes1 il faut se transformer physiquement4 ,je crois que l'homme doit cesser a'engendrer4 ,pourquoi des enfants1 pourquoi le dveloppement si le but est atteint8 --,kiriloff1 est-ce que cela vous prend souvent8 --,une fois tous les trois jours1 une fois par semaine4 --,vous n'tes pas pileptique8 --,non4 --,alors1 vous le deviendrez4 ,prenez garde1 ,kiriloff1 j'ai entendu dire que c'est prcisment ainsi que cela commence4 ,un homme sujet cette maladie m'a fait la description dtaille de la sensation qui prcde l'accs1 et1 en vous coutant1 je croyais l'entendre4 ,lui aussi m'a parl des cinq secondes1 et m'a ditqu'il tait impossible de supporter plus longtemps cet tat4 ,rappelez-vous la cruche de ,mahomet3 pendant qu'elle se vidait1 le prophte chevauchait dans le paradis4 ,la cruche1 ce sont les cinq secondes2 le paradis c'est votre harmonie1 et ,mahomet tait pileptique4 ,prenez garde de le devenir aussi1 ,kiriloff4 --,je n'en aurais pas le temps1 rpondit l'ingnieur1 avec un sourire tranquille4 ,dans l',idiot1 nous entendons galement le prince ,muichkine1 qui lui aussi connat cet tat d'euphorie1 le rattacher aux crises d'pilepsie dont il souffre4 ,ainsi donc ,muichkine est pileptique2 ,kiriloff est pileptique2 ,smerdiakoff est pileptique4 ,il y a un pileptique dans chacun des grands livres de ,dostoevsky3 pileptique1 nous savons que ,dostoevsky l'tait lui-mme1 et l'insistance qu'il met faire intervenir l'pilepsie dans ses romans nous claire suffisamment sur le rle qu'il attribuait la maladie dans la formation de son thique1 dans la courbe de ses penses4 l'origine de chaque grande rforme morale1 si nous cherchons bien1 nous trouverons toujours un petit mystre physiologique1 une insatisfaction de la chair1 une inquitude1 une anomalie4 ,ici1 je m'excuse de me citer moi-mme1 mais1 sans remployer les mmes mots1 je ne pourrais vous dire la mme chose avec autant de nettet#hi4 ,il est naturel que toute grande rforme morale1 ce que ,nietzsche appellerait toute transmutation de valeurs1 soit due un dsquilibre physiologique4 ,dans le bien-tre1 la pense se repose1 et1 tant que l'tat de choses la satisfait1 la pense ne peut se proposer de le changer 7j'entends l'tat intrieur1 car pour l'extrieur ou social7 le mobile du rformateur est tout autre2 les premiers sont des chimistes1 les seconds des mcaniciens4 l'origine d'une rforme1 il y a toujours un malaise2 le malaise dont souffre le rformateur est celui d'un dsquilibre intrieur4 ,les densits1 les positions1 les valeurs morales lui sont proposes diffrentes1 et le rformateur travaille les raccorder3 il aspire un nouvel quilibre2 son uvre n'est qu'un essai de rorganisation selon sa raison1 sa logique1 du dsordre qu'il sent en lui2 car l'tat d'inordination lui est intolrable4 ,et1 je ne dis pas naturellement qu'il suffise d'tre dsquilibr pour devenir rformateur1 mais bien que tout rformateur est d'abord un dsquilibr4 ,je ne sache pas qu'on puisse trouver un seul rformateur1 de ceux qui proposrent l'humanit de nouvelles valuations1 en qui l'on ne puisse dcouvrir ce que ,m4 ,binet-,sangl appellerait une tare#ij4 ,mahomet tait pileptique1 pileptiques les prophtes d',isral1 et ,luther1 et ,dostoevsky4 ,socrate avait son dmon1 saint ,paul la mystrieuse charde dans la chair1 ,pascal son gouffre1 ,nietzsche et ,rousseau leur folie4 ,ici1 j'entends ce que l'on pourrait dire3 ,ce n'est pas neuf4 ,c'est proprement la thorie de ,lombroso ou de ,nordau3 le gnie est une nvrose4 ,non1 non2 ne me comprenez pas trop vite1 et permettez-moi d'insister sur ce point qui me parat d'une extraordinaire importance3 ,il y a des gnies parfaitement bien portants1 comme ,victor ,hugo1 par exemple3 l'quilibre intrieur dont il jouit ne lui propose aucun nouveau problme4 ,rousseau1 sans sa folie1 ne serait sans doute qu'un indigeste ,cicron4 ,qu'on ne vienne pas nous dire3 ,quel dommage qu'il soit malade6 ,s'il n'tait pas malade1 il n'aurait point cherch rsoudre ce problme que lui proposait son anomalie1 retrouver une harmonie qui n'exclue pas sa dissonance4 ,certes1 il y a des rformateurs bien portants2 mais ce sont des lgislateurs4 ,celui qui jouit d'un parfait quilibre intrieur peut bien apporter des rformes1 mais ce sont des rformes extrieures l'homme3 il tablit des codes4 ,l'autre1 l'anormal1 tout au contraire chappe aux codes pralablement tablis4 ,instruit par son propre cas1 ,dostoevsky va supposer un tat maladif qui1 pour un temps1 apporte avec lui et suggre tel de ses personnages une formule de vie diffrente4 ,en l'espce1 nous avons affaire ,kiriloff1 ce personnage des ,possds sur lequel repose toute l'intrigue du roman4 ,nous savons que ,kiriloff va se tuer1 non point qu'il doive se tuer tout de suite1 mais il a l'intention de se tuer4 ,pourquoi8 ,c'est ce que nous n'apprendrons que vers la fin du livre4 --,votre ide de vous donner la mort est une fantaisie laquelle je ne comprends rien lui dira ,pierre ,stpanovitch1 et ce n'est pas moi qui vous l'ai fourre dans la tte#ia2 vous aviez dj form ce projet avant d'entrer en rapport avec moi et1 quand vous en avez parl pour la premire fois1 ce n'est pas moi1 mais nos coreligionnaires politiques rfugis l'tranger4 ,remarquez en outre qu'aucun d'eux n'a rien fait pour provoquer de votre part une semblable confidence2 aucun d'eux mme ne vous connaissait4 ,c'est vous-mme1 qui1 de votre propre mouvement1 tes all leur faire part de la chose4 ,eh bien6 que faire1 si prenant en considration votre offre spontane1 on a alors fond l-dessus1 avec votre consentement1--notez ce point1--un certain plan d'action qu'il n'y a plus maintenant moyen de modifier4 ,le suicide de ,kiriloff est 'un acte absolument gratuit1 je veux dire que sa motivation n'est point extrieure4 ,tout ce que l'on peut faire entrer d'absurde dans ce monde1 la faveur et l'abri d'un acte gratuit1 c'est ce que nous allons voir4 ,depuis que ,kiriloff a pris cette rsolution de se tuer1 tout lui est devenu indiffrent2 singulier tat d'esprit dans lequel il se trouve1 qui permet et qui motive son suicide et 7car cet acte1 pour tre gratuit1 n'est pourtant point immotiv7 le laisse indiffrent l'imputation d'un crime que d'autres commettront et qu'il acceptera d'endosser2 c'est du moins ce que pense ,pierre ,stpanovitch4 ,pierre ,stpanovitch1 pense1 par ce crime qu'il projette1 lier des conjurs la tte desquels il s'est mis1 mais dont il sent que la dnomination lui chappe4 ,il estime que chacun des conjurs ayant particip au crime se sentira complice1 qu'aucun d'eux ne pourra1 n'osera se dgager4--,qui va-t-on tuer8 ,pierre ,stpanovitch hsite encore4--,il importe que la victime se dsigne elle-mme4 ,les conjurs sont runis dans une salle commune2 et au cours de leur conversation1 une question se pose3 ,se peut-il que1 parmi nous1 il y ait en ce moment un mouchard8 ,une agitation extraordinaire suit ces paroles2 tout le monde se met parler en mme temps4 --,messieurs1 s'il en est ainsi1 poursuit ,pierre ,stpanovitch1 je me suis plus compromis qu'aucun autre1 par consquent1 je vous prie de rpondre une question--si vous le voulez bien1 s'entend4 ,vous tes parfaitement libres6 --,quelle question1 quelle question8 cria-t-on de toute part4 --,une question aprs laquelle on saura si nous devons rester ensemble ou prendre silencieusement nos chapkas et aller chacun de notre ct4 --,la question1 la question8 --,si l'un de vous avait connaissance d'un assassinat politique projet1 irait-il le dnoncer1 prvoyant toutes les consquences1 ou bien resterait-il chez lui attendre les vnements8 ,sur ce point1 les manires de voir peuvent tre diffrentes4 ,la rponse cette question dira clairement si nous devons nous sparer1 ou rester ensemble et pas seulement durant cette soire#ib4 ,et ,pierre ,stpanovitch commence interroger en particulier plusieurs des membres de cette socit secrte4 ,on l'interrompt4 --,inutile de questionner1 tous rpondront de mme1 il n'y a pas ici de dlateur6 --,pourquoi ce monsieur se lve-t-il8 crie une tudiante4 --,c'est ,chatoff4 ,pourquoi vous tes-vous lev8 demanda ,mme ,virguinsky4 ,chatoff s'tait lev1 en effet4 ,il tenait sa chapka la main et regardait ,verkhovensky4 ,on aurait dit qu'il voulait lui parler1 mais qu'il hsitait4 ,son visage tait ple et irrit4 ,il se contint toutefois1 et1 sans profrer un mot1 se dirigea vers la porte4 --,cela ne sera pas avantageux pour vous1 ,chatoff6 lui cria ,pierre ,stpanovitch4 ,chatoff s'arrta un instant sur le seuil3 --,en revanche1 un lche et un espion comme toi en fera son profit6 vocifra-t-il en rponse cette menace obscure2 aprs quoi il sortit4 ,ce furent de nouveaux cris et des exclamations4 --,l'preuve est faite#ic4 ,celui que l' doit tuer se dsigne ainsi lui-mme4 ,il s'agit de se hter3 le meurtre de ,chatoff doit prvenir sa dnonciation4 ,admirons ici l'art de ,dostoevsky1 car entran vous parler sans cesse de ses penses1 je me reproche d'avoir laiss trop de ct l'art admirable avec lequel il les expose4 ,il se passe1 ce moment du livre1 quelque chose de prodigieux1 qui soulve un problme d'art particulier4 ,on va rptant qu' partir d'un certain moment de l'action1 rien n'en doit plus distraire3 l'action se prcipite et doit aller tout droit au but4 ,eh bien6 c'est prcisment ce moment--celui o l'action est engage sur la pente la plus rapide--que ,dostoevsky imagine les interruptions les plus dconcertantes4 ,il sent que l'attention du lecteur est ce point tendue1 que tout1 ce moment1 prendra une excessive importance4 ,il ne craindra donc pas de distraire de l'action principale par des crochets subits1 o ses penses les plus secrtes se trouveront mises en valeur4 ,le soir meme o ,chatoff va dnoncer ou tre assassin1 sa femme qu'il n'a pas revue depuis des annes1 arrive brusquement chez lui4 ,elle est prs d'accoucher1 mais ,kiriloff ne se rend d'abord point compte de son tat4 ,imparfaitement traite1 cette scne pourrait tre grotesque4 ,c'est une des plus belles du livre4 ,elle forme ce que l'on appellerait1 en argot de thtre1 une utilit1 en littrature1 une cheville2 mais c'est prcisment ici que l'art de ,dostoevsky se montre le plus admirable4 ,il pourrait dire avec ,poussin3 ,je n'ai jamais rien nglig4 ,c'est cela mme que se reconnat le grand artiste2 il tire parti de tout1 et fait de chaque inconvnient un avantage4 ,l'action devait tre ici ralentie4 ,tout ce qui s'oppose sa prcipitation devient de la plus haute importance4 ,le chapitre o ,dostoevsky nous raconte l'arrive inopine de la femme de ,chatoff1 le dialogue des deux poux1 l'intervention de ,kiriloff1 et la brusque intimit qui s'tablit entre ces deux hommes1 tout cela forme un des plus beaux chapitres du livre4 ,nous y admirons de nouveau cette absence de jalousie1 dont je vous parlais prcdemment4 ,chatoff sait que sa femme est enceinte1 mais du pre de cet enfant qu'elle attend1 il n'est mme pas question4 ,chatoff est tout perdu d'amour pour cette crature qui souffre et qui ne trouve lui dire que des paroles blessantes4 ,or1 cette circonstance seule sauve les coquins de la dnonciation qui les menaait et leur permit de se dbarrasser de leur ennemi4 ,le retour de ,marie1 en changeant le cours des proccupations de ,chatoff1 lui ta cette sagacit et sa prudence accoutume4 ,il eut ds lors bien autre chose en tte que sa scurit personnelle#id4 ,revenons ,kiriloff3 le moment est venu o ,pierre ,stpanovitch compte profiter de son suicide4 ,quelle raison ,kiriloff a-t-il de se tuer8 ,pierre ,stpanovitch l'interroge4 ,il ne comprend pas bien4 ,il ttonne4 ,il voudrait comprendre4 ,il a peur qu'au dernier moment1 ,kiriloff ne change d'ide1 ne lui chappe444 ,mais non4 ,je ne remettrai pas plus tard1 dit ,kiriloff1 c'est maintenant mme que je veux me donner la mort4 ,le dialogue entre ,pierre ,stpanovitch et ,kiriloff reste particulirement mystrieux4 ,il est rest trs mystrieux dans la pense mme de ,dostoevsky4 ,encore une fois1 ,dostoevsky n'exprime jamais ses ides l'tat pur1 mais toujours en fonction de ceux qui parlent1 de ceux qui il les prte1 et qui en sont les interprtes4 ,kiriloff est dans un tat morbide des plus tranges4 ,il va se tuer dans quelques minutes1 et ses propos sont brusques1 incohrents2 c'est nous de dmler1 au travers1 la pense mme de ,dostoevsky4 ,l'ide qui pousse ,kiriloff au suicide est une ide d'ordre mystique1 que ,pierre est incapable de comprendre4 ,si ,dieu existe1 tout dpend de lui1 et je ne puis rien en dehors de sa volont4 ,s'il n'existe pas1 tout dpend de moi1 et je suis tenu d'affirmer mon indpendance444 ,c'est en me tuant que j'affirmerai mon indpendance de la faon la plus complte4 ,je suis tenu de me brler la cervelle4 ,et encore3 --,dieu est ncessaire1 et par consquent doit exister4 --,allons1 trs bien1 dit ,pierre ,stpanovitch1 qui n'a qu'une ide3 c'est d'encourager ,kiriloff4 --,mais je sais qu'il n'existe pas et qu'il ne peut exister4 --,c'est encore plus vrai4 --,comment ne comprends-tu pas qu'avec ces deux ides1 il est impossible l'nomme de continuer vivre8 --,il doit se brler la cervelle1 n'est-ce pas8 --,comment ne comprends-tu pas que c'est l une raison suffisante pour se tuer444 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 --,mais vous ne serez pas le premier qui se sera tu2 bien des gens se sont suicids4 --,ils avaient des raisons4 ,mais d'hommes1 qui se soient tus sans aucun motif et uniquement pour attester leur indpendance1 il n'y en a pas encore eu3 je serai le premier4 ,il ne se tuera pas1 pensa de nouveau ,pierre ,stpanovitch4 --,savez-vous une chose8 observa-t-il d'un ton agac1 votre place1 pour manifester mon indpendance1 je tuerais un autre que moi4 ,vous pourriez de la sorte vous rendre utile4 ,je vous indiquerai quelqu'un1 si vous n'avez pas peur#ie4 ,et il songe1 un instant1 dans le cas o ,kiriloff reculerait devant le suicide1 lui faire commettre le meurtre de ,chaloff1 au lieu de le lui faire simplement endosser4 --,alors1 soit1 ne vous brlez pas la cervelle aujourd'hui4 ,il y a moyen de s'arranger4 --,tuer un autre1 ce serait manifester mon indpendance sous la forme la plus basse1 et tu es l tout entier4 ,je ne te ressemble pas3 je veux atteindre le point culminant de l'indpendance et me tuerai#if4 444 ,je suis tenu d'affirmer mon incrdulit1 poursuivit ,kiriloff en marchant grands pas dans la chambre4-- mes yeux1 il n'y a pas de plus haute ide que la ngation de ,dieu4 ,j'ai pour moi l'histoire de l'humanit4 ,l'homme n'a fait qu'inventer ,dieu pour vivre sans se tuer2 voil le rsum de l'histoire universelle jusqu' ce moment4 ,le premier dans l'histoire du monde1 j'ai repouss la fiction de l'existence de ,dieu4 ,n'oublions pas que ,dostoevsky est parfaitement chrtien4 ,ce qu'il nous montre dans l'affirmation de ,kiriloff1 c'est de nouveau une banqueroute4 ,dostoevsky ne voit de salut1 nous l'avons dit1 que dans le renoncement4 ,mais une nouvelle ide vient se greffer1 je vous citerai de nouveau un ,proverbe de l',enfer1 de ,blake3 ,if others had not been foolish1 we should be so4 ,si d'autres n'avaient pas t fous1 c'est nous qui le serions1 ou bien encore3 ,c'est pour nous permettre de ne plus tre fous que d'autres d'abord ont d l'tre4 ,dans la demi-folie de ,kiriloff1 entre l'ide de sacrifice3 ,je commencerai2 j'ouvrirai la porte4 ,s'il est ncessaire que ,kiriloff soit malade pour avoir de telles ides1--des ides d'ailleurs que ,dostoevsky n'approuve pas toutes1 puisque ce sont des ides d'insubordination--ses ides contiennent nanmoins une part de vrit1 et s'il est ncessaire que ,kiriloff soit malade pour les avoir1 c'est aussi bien pour que nous1 nous puissions les avoir ensuite1 sans tre malades4 ,celui-l seul qui est le premier1 dit encore ,kiriloff1 doit absolument se tuer2 sans cela1 qui donc commencera et prouvera8 ,c'est moi qui me tuerai absolument pour commencer et prouver4 ,je ne suis encore ,dieu que par force1 et je suis malheureux1 car je suis oblig d'affirmer ma libert4 ,tous sont malheureux parce que tous ont peur d'affirmer leur libert4 ,si l'homme jusqu' prsent a t si malheureux et si pauvre1 c est parce qu'il n'osait pas se montrer libre dans la plus haute acception du mot1 et qu'il se contentait d'une insubordination d'colier4 ,mais je manifesterai mon indpendance4 ,je suis tenu de croire que je ne crois pas4 ,je commencerai1 je finirai et j'ouvrirai la porte4 ,et je sauverai4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 ,j'ai cherch pendant trois ans l'attribut de ma divinit1 et je l'ai trouv2 l'attribut de ma divinit1 c'est l'indpendance4 ,c'est tout ce par quoi je puis montrer au plus haut degr mon insubordination1 ma nouvelle et terrible libert1 car elle est terrible4 ,je me tuerai pour affirmer mon insubordination1 ma nouvelle et terrible libert#ig4 ,si impie que paraisse ici ,kiriloff1 soyez certains que ,dostoevsky1 en imaginant sa figure1 reste hallucin par l'ide du ,christ1 par la ncessit du sacrifice sur la croix1 en vue du salut de l'humanit4 ,s'il tait ncessaire que le ,christ ft sacrifi1 n'est-ce pas prcisment pour nous permettre nous1 chrtiens1 d'tre chrtiens1 sans mourir de la mme mort8 ,sauve-toi toi-mme1 si tu es ,dieu1 dit-on au ,christ4--,si je me sauvais moi-mme1 c'est vous alors qui seriez perdus4 ,c'est pour vous sauver que je me perds1 que je fais le sacrifice de ma vie4 ,ces quelques lignes de ,dostoevsky1 que je lis dans l'appendice de la traduction franaise de sa ,correspondance1 jettent sur le personnage de ,kiriloff une nouvelle lumire3 ,comprenez-moi bien1 le sacrifice volontaire1 en pleine conscience et libre de toute contrainte1 le sacrifice de soi-mme au profit de tous1 est selon moi l'indice du plus grand dveloppement de la personnalit1 de sa supriorit1 d'une possession parfaite de soi-mme1 du plus grand libre arbitre4 ,sacrifier volontairement sa vie pour les autres1 se crucifier pour tous1 monter sur le bcher1 tout cela n'est possible qu'avec un puissant dveloppement de la personnalit4 ,une personnalit fortement dveloppe1 tout fait convaincue de son droit d'tre une personnalit1 ne craignant plus pour elle-mme1 ne peut rien faire d'elle-mme1 c'est--dire ne peut servir aucun usage que de se sacrifier aux autres1 afin que tous les autres deviennent exactement de pareilles personnalits1 arbitraires et heureuses4 ,c'est la loi de la nature3 l'homme normal tend l'atteindre#ih4 ,vous voyez donc que si les propos de ,kiriloff nous paraissent tant soit peu incohrents au premier regard1 pourtant travers eux1 c'est bien l propre pense de ,dostoevsky que nous parvenons dcouvrir4 ,je sens combien je suis loin d'avoir puis l'enseignement que l'on peut trouver en ses livres4 ,encore une fois1 ce que j'y ai surtout cherch1 consciemment ou inconsciemment1 c'est ce qui s'apparentait le plus ma propre pense4 ,sans doute1 d'autres y pourront dcouvrir autre chose4 ,et1 maintenant que je suis arriv la fin de ma dernire leon1 vous attendez sans doute de moi quelque conclusion3 ,vers quoi nous mne ,dostoevsky et qu'est-ce au juste qu'il nous enseigne8 ,certains diront qu'il nous mne tout droit au bolchevisme1 sachant bien pourtant toute l'horreur que ,dostoevsky professait pour l'anarchie4 ,le livre tout entier des ,possds dnonce prophtiquement la ,russie4 ,mais celui qui1 en face des codes tablis1 apporte de nouvelles tables des valeurs1 paratra toujours1 aux yeux du conservateur1 un anarchiste4 ,les conservateurs et les nationalistes1 qui ne consentent voir dans ,dostoevsky que dsordre1 concluent qu'il ne peut nous tre utile en rien2 je leur rpondrai que leur opposition me semble faire injure au gnie de la ,france4 ne vouloir admettre de l'tranger que ce qui dj nous ressemble1 o nous puissions trouver notre ordre1 notre logique1 et1 en quelque sorte1 notre image1 nous commettons une grave erreur4 ,oui1 la ,france peut avoir horreur de l'informe1 mais d'abord ,dostoevsky n'est pas informe2 loin de l3 tout simplement ses codes de beaut sont diffrents de nos codes mditerranens2 et lors mme qu'ils le seraient davantage1 quoi servirait le gnie de la ,france1 quoi s'appliquerait sa logique1 sinon prcisment ce qui a besoin d'tre ordonn8 ne contempler que sa propre image1 l'image de son pass1 la ,france court un mortel danger4 ,pour exprimer plus exactement et avec le plus de modration possible ma pense3 il est bon qu'il y ait en ,france des lments conservateurs qui maintiennent la tradition1 ragissent et s'opposent tout ce qui leur parat une invasion trangre4 ,mais ce qui donne ceux-ci leur raison d'tre1 n'est-ce pas prcisment cet apport nouveau1 sans lequel notre culture franaise risquerait de n'tre bientt plus qu'une forme vide1 qu'une enveloppe sclrose4 ,que savent-ils du gnie franais8 ,qu'en savons-nous1 sinon seulement ce qu'il a t dans le pass8 ,il en va pour le sentiment national prcisment comme pour l'glise4 ,je veux dire qu'en face des gnies1 les lments conservateurs se comportent souvent comme l'glise s'est souvent comporte vis--vis des saints4 ,nombre de ceux-ci ont d'abord t rejets1 repousss1 renis1 au nom de la tradition mme--qui bientt deviendront les principales pierres d'angle de cette tradition4 ,j'ai souvent exprim ma pense au sujet du protectionnisme intellectuel4 ,je crois qu'il prsente un grave danger2 mais j'estime que toute prtention la dnationalisation de l'intelligence en prsente un non moins grand4 ,en vous disant ceci1 j'exprime encore la pense de ,dostoevsky4 ,il n'y a pas d'auteur qui ait t tout la fois plus troitement russe et plus universellement europen4 ,c'est en tant aussi particulirement russe qu'il peut tre aussi gnralement humain1 et qu'il peut toucher chacun de nous d'une manire si particulire4 ,vieil ,europen russe1 disait-il de lui-mme1 et faisait-il dire ,versiloff dams l',adolescent3 ,car en la pense russe se concilient les antagonismes444 ,qui aurait pu alors comprendre une telle pense8 ,j'errais tout seul4 ,je ne parle pas de moi personnellement1 je parle444 de la pense russe4 ,l-bas1 il y avait l'injure et la logique implacable2 l-bas un ,franais n'tait qu'un ,franais1 un ,allemand qu'un ,allemand1 et avec plus de roideur qu' n'importe quelle poque de leur histoire2 par consquent1 jamais le ,franais n'avait fait autant de tort la ,france1 l',allemand son ,allemagne4 ,il n'y avait pas un seul ,europen dans toute l',europe6 ,moi seul tais qualifi pour dire ces incendiaires que leur incendie des ,tuileries tait un crime2 ces conservateurs sanguinaires1 que ce crime tait logique3 j'tais l'unique ,europen4 ,encore un coup1 je ne parle pas de moi1 je parle de la pense russe#ii4 ,et nous lirons encore plus loin3 ,l',europe a pu crer les nobles types du ,franais1 de l',anglais1 de l',allemand1 elle ne connat rien encore de son homme futur4 ,et il me semble qu'elle ne veut rien encore en savoir4 ,et c'est comprhensible3 ils ne sont pas libres1 et nous1 nous sommes libres4 ,moi seul1 avec mon tourment russe1 tais encore libre en ,europe444 ,remarque1 mon ami1 une particularit4 ,tout ,franais1 sans doute1 peut servir1 outre sa ,france1 l'humanit2 mais la condition stricte qu'il reste surtout ,franais2 de mme l',anglais et l',allemand4 ,le ,russe1 lui1--dj aujourd'hui1 c'est--dire bien avant qu'il ait ralis sa forme dfinitive1--sera d'autant mieux ,russe qu'il sera plus ,europen3 c'est o gt notre equiddit nationale#ajj4 ,mais1 en regard de cela1 et pour vous montrer quel point ,dostoevsky restait conscient de l'extreme danger qu'il y aurait europaniser trop un pays1 je tiens vous lire ce passage remarquable des ,possds#aja3 ,de tout temps la science et la raison n'ont jou qu'un rle secondaire dans la vie des peuples1 et il en sera ainsi jusqu' la fin des sicles4 ,les nations se forment et se meuvent en vertu d'une force matresse dont l'origine est inconnue et inexplicable4 ,cette force est le dsir insatiable d'arriver au terme1 et en mme temps elle nie le terme4 ,c'est chez un peuple l'affirmation constante1 infatigable1 de son existence et la ngation de la mort4 ,l'esprit de vie1 comme dit l'criture1 les courants d'eau vive dont l',apocalypse prophtise le desschement1 le principe esthtique ou moral des philosophes1 la recherche de ,dieu1 pour employer le mot le plus simple4 ,chez chaque peuple1 chaque priode de son existence1 le but de tout le mouvement national est seulement la recherche de ,dieu1 d'un ,dieu lui1 qui il croit comme au seul vritable4 ,dieu est la personnalit synthtique de tout un peuple1 considr depuis ses origines jusqu' sa fin4 ,on n'a pas encore vu tous les peuples ou beaucoup d'entre eux se runir dans l'adoration d'un mme ,dieu2 toujours chacun a eu sa divinit propre4 ,quand les cultes commencent se gnraliser1 la destruction des nationalits est proche4 ,quand les dieux perdent leur caractre indigne1 ils meurent1 et avec eux les peuples4 ,plus une nation est forte1 plus son dieu est distinct des autres4 ,il ne s'est jamais encore rencontr de peuple sans religion1 c'est--dire sans la notion au bien et du mal4 ,chaque peuple entend ces mots sa manire4 ,les ides de bien et de mal viennent-elles tre comprises de mme chez plusieurs peuples1 ceux-ci meurent1 et la diffrence mme entre le mal et le bien commence s'effacer et disparatre#ajb4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 --,j'en doute1 observa ,stavroguine2--vous avez accueilli mes ides avec passion1 et1 par suite1 vous les avez modifies votre insu4 ,dj ce seul fait que1 pour vous1 ,dieu se rduise un simple attribut de la nationalit444 ,il se mit examiner ,chatoff avec un redoublement d'attention1 frapp moins de son langage que de sa physionomie en ce moment4 --,je rabaisse ,dieu en le considrant comme un attribut de la nationalit8 cria ,chatoff1--au contraire1 j'lve le peuple jusqu' ,dieu4 ,et quand en a-t-il t autrement8 ,le peuple1 c'est le corps de ,dieu4 ,une nation ne mrite ce nom qu'aussi longtemps qu'elle a son dieu particulier et qu'elle repousse obstinment tous les autres2 aussi longtemps qu'elle compte1 avec son dieu1 vaincre et chasser du monde toutes les divinits trangres4 ,telle a t depuis le commencement des sicles la croyance de tous les grands peuples1 de tous ceux1 du moins1 qui ont marqu dans l'histoire1 de tous ceux qui ont t la tte de l'humanit4 ,il n'y a pas aller contre un fait4 ,les ,juifs n'ont vcu que pour attendre le vrai ,dieu1 et ils ont laiss le vrai ,dieu au monde4 ,les ,grecs ont divinis la nature1 et ils ont lgu au monde leur religion1 c'est--dire la philosophie et l'art4 ,rome a divinis le peuple dans l'tat1 et elle a lgu l'tat aux nations modernes4 ,la ,france1 dans le cours de sa longue histoire1 n'a fait qu'incarner et dvelopper en elle l'ide de son dieu romain4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 4 ,si un grand peuple ne croit pas qu'en lui seul se trouve la vrit1 s'il ne se croit pas seul appel ressusciter et sauver l'univers par sa vrit1 il cesse immdiatement d'tre un grand peuple pour devenir une matire ethnographique4 ,jamais un peuple vraiment grand ne peut se contenter d'un rle secondaire dans l'humanit2 un rle mme important ne lui suffit pas2 il lui faut absolument le premier4 ,la nation qui renonce cette conviction renonce l'existence4 ,et comme corollaire cela1 cette rflexion de ,stavroguine1 qui pourrait bien servir de conclusion aux prcdentes3 ,quand on n'a plus d'attache avec son pays1 on n'a plus de ,dieu4 ,que pourrait bien penser aujourd'hui ,dostoevsky de la ,russie et de son peuple dfre8 ,il est1 certes1 bien douloureux de l'imaginer444 ,prvoyait-il1 pouvait-il pressentir la dtresse abominable d'aujourd'hui8 ,dans ses ,possds1 nous voyons dj tout le bolchevisme qui se prpare4 coutons seulement ,chigaleff exposer son systme1 et avouer la fin de son expos3 ,je me suis embarrass dans mes propres donnes et ma conclusion est en contradiction directe avec mes prmisses4 ,partant de la libert illimite1 j'aboutis au despotisme illimit#ajc4 coutons encore l'abominable ,pierre ,verkhovensky3 ,ce sera un dsordre1 un bouleversement1 comme le monde n'en a pas encore connu4 ,la ,russie se couvrira de tnbres et pleurera son ancien ,dieu#ajd4 ,sans doute1 est-il bien imprudent1 quand cela n'est pas malhonnte1 de prter un auteur les penses qu'expriment les personnages de ses romans ou de ses rcits2 mais nous savons que c'est travers eux tous que la pense de ,dostoevsky s'exprime444 et combien souvent se sert-il mme d'un tre sans importance pour formuler telle vrit qui lui tient cur4 ,n'est-ce pas lui-mme que nous entendons-- travers un personnage d'arrire-plan de l'ternel ,mari--parler de ce qu'il appelait le mal russe1 et dire3 ,mon avis1 moi1'c'est qu'en notre temps1 on ne sait plus du tout qui estimer en ,russie4 ,et convenez que c'est une affreuse calamit1 pour une poque1 de ne plus savoir qui estimer444 ,n'est-il pas vrai#aje8 ,je sais bien qu'au travers de ces tnbres o se dbat aujourd'hui la ,russie1 ,dostoevsky1 continuerait sans doute d'esprer4 ,peut-tre aussi penserait-il 7 plus d'une reprise cette ide reparat dans ses romans et dans sa ,correspondance7 que la ,russie se sacrifie la manire de ,kiriloff et que ce sacrifice est profitable1 peut-tre1 au salut du reste de l',europe1 du reste de l'humanit4 ,,appendice ,i#ajf ,et maintenant deux pisodes1 en manire d'illustration tout de didactisme4 ,je reprendrai ensuite1 pour ne plus l'interrompre1 la fin de ce rcit4 ,en juillet1 donc deux mois ayant mon dpart pour ,ptersbourg1 ,maria ,ivanovna m'avait envoy faire une commission1 dont l'objet n'importe1 dans une localit voisine4 ,dans le wagon qui me ramenait ,moscou1 je remarquai un jeune homme brun1 assez bien vtu1 mais fort sale1 et au visage bourgeonn4 chaque station il descendait du train et courait la buvette absorber de l'eau-de-vie4 ,autour de lui1 dans le compartiment1 s'tait form un groupe gai et fort incivil4 ,ces voyageurs tumultueux admiraient que ce jeune buveur pt1 sans s'enivrer1 absorber tant d'alcool et s'ingniaient lui en faire ingurgiter plus encore4 ,entre tous1 se passionnaient entreprise un marchand lgrement ivre et un flandrin habill l'allemande1 valet de son mtier1 dont la bouche fort loquace exhalait une odeur mphitique4 ,le jeune homme l'insatiable gosier parlait peu4 ,il coulait la clabauderie de ses compagnons avec un sourire hbt qu'il interrompait parfois par un rire toujours inopportun2 il mettait alors des syllabes indcises1 quelque chose comme a tur444 lur444 lu444 en posant un doigt sur le bout de son nez1 ce qui rjouissait prodigieusement le commerant1 le larbin et tous les autres4 ,je m'approchai et1 ma foi1 malgr l'imbcillit de sa conduite1 le jeune homme1 un tudiant en rupture d',universit1 ne me dplut pas4 ,bientt1 nous nous tutoyions et1 en descendant du train1 je pris note qu'il m'attendrait le soir mme1 neuf heures1 boulevard de ,tver4 ,je fus exact au rendez-vous1 et mon ami m'associa son jeu4 ,voici4 ,avisant une honnte femme1 nous nous placions sans un mot1 l'un sa droite1 l'autre sa gauche4 ,de l'air le plus flegmatique et comme si nous ignorions sa prsence1 nous engagions une conversation mticuleusement obscne1 o je faisais merveille1 encore que je ne connusse des choses du sexe que le vocabulaire 7douces causeries de l'enfance67 et point du tout la technique4 ,effare1 la femme acclrait son allure2 nous acclrions la ntre et continuions notre dialogue4 ,que pouvait faire-la victime8 ,il n'y avait pas de tmoins1 et puis une plainte la police est toujours chose dlicate444 ces turlupinades nous consacrmes huit journes conscutives4 ,m'amusais-je8 ,je n'en rponds pas4 7,au dbut1 cette farce avait pu me plaire pour ce qu'elle avait d'imprvu1 et1 d'ailleurs1 j'excrais les femmes4447 ,une fois1 je racontai l'tudiant que ,jean-,jacques avoue dans ses ,confessions1 qu'au temps de son adolescence1 il aimait s'embusquer dans quelque coin pour brandir sa virilit aux yeux stupfaits des passantes4 ,il me rpondit par son tur-lur lu4 ,il tait tnbreusement ignorant et ne s'intressait rien du tout4 ,il n'avait aucune des ides que j'avais eu la candeur de lui attribuer1 et son art du scandale tait d'une monotonie morne4 ,ce crtin me dplaisait de plus en plus4 ,enfin1 notre accointance se rompit1 et dans la circonstance que je vais dire3 ,nous venions d'encadrer--irrvrencieusement1 notre ordinaire--une jeune fille qui se htait sur le boulevard nocturne4 ,elle avait seize ans tout au plus2 peut-tre vivait-elle de son travail2 sans doute l'attendait au logis sa mre1 une pauvre veuve charge de famille444 ,voil que je sentimentalise444 ,nos propos sals s'changrent444 ,comme une bte traque1 elle prcipitait son pas dans la nuit4 ,soudain elle s'arrta essouffle4 cartant d'un geste le fichu qui emmitouflait son chtif visage o les yeux brusquement luisirent3 --,oh6 comme vous tes lches6 dit-elle4 ,je crus qu'elle allait sangloter4 ,point4 toute vole1 elle administrait l'tudiant la gifle la plus retentissante qui ait jamais sonn sur le facies d'un goujat4 ,il voulut se jeter sur elle4 ,je le maintins4 ,elle put fuir4 ,rests seuls1 nous commenmes nous quereller4 ,je lui dis tout ce que j'avais sur le cur1 sa nullit1 sa bassesse4 ,il m'injuria 7je lui avais confi que j'tais enfant naturel74 ,nous nous crachmes au visage1 copieusement4 ,depuis1 je ne l'ai pas revu4 ,j'avais un grand dpit2 il diminua le lendemain2 le troisime jour j'avais tout oubli4 ,c'est seulement ,ptersbourg que je me rappelai nettement cette scne4 ,je pleurai de honte1 et aujourd'hui encore ce souvenir me torture4 ,comment avais-je pu descendre ces vilenies et surtout les oublier8 ,je le comprends maintenant4 ,dpouillant de signification tout ce qui n'est pas elle1 l'ide me console prmaturment des douleurs mrites et m'absout des pires fautes4 ,ainsi m'est-elle maternelle1 mais dmoralisante4 ,l'autre anecdote4 ,le #a;er avril de l'anne dernire1 quelques personnes taient venues passer la soire chez ,maria ,ivanovna dont c'tait la fte4 ,entre en coup de vent ,agrippine1 qui annonce que1 devant sa cuisine1 elle vient de dcouvrir un enfant abandonn4 ,tout le monde de se prcipiter pourvoir l'objet3 une petite fille de trois ou quatre semaines qui crie dans un panier4 ,je prends le panier et le porte la cuisine4 ,y tait pingl un billet ainsi conu3 a ,chers bienfaiteurs1 ayez piti de la petite ,arinia4 ,elle est baptise4 ,nous prierons toujours pour vous4 ,nos souhaits de bonheur en ce jour de fte4--,des gens qui vous sont inconnus4 ,nicolas ,simonovitch pour qui j'avais beaucoup d'estime m'attrista1 il fitt sa mine revche et quoiqu'il n'et pas d'enfants1 dcida que la fillette serait immdiatement porte l'hospice4 ,je la tirai du panier1 d'o s'exhala un fumet cre et aigrelet1 la pris dans mes bras et dclarai me charger d'elle4 ,nicolas ,simonovitch1 pour bon qu'il ft1 protesta3 l'hospice s'imposait4 ,cependant tout s'arrangea selon mon vu4 ,sur la mme cour1 dans un autre pavillon1 demeurait avec sa femme encore jeune et robuste1 un menuisier dj vieux et qui buvait beaucoup4 ,chez ces gens misrables tait morte rcemment la mamelle1 une fille ne aprs huit ans de mariage1 leur enfant unique1 et qui par une concidence heureuse1 s'appelait1 elle aussi1 ,arinia4 ,je dis heureuse parce que cette femme qui tait venue dans la cuisine examiner notre trouvaille s'attendrit ce nom4 ,son lait n'tait pas encore tari3 elle dgrafa son corsage et donna le sein la nouvelle ,arinia4 ,consentirait-elle moyennant salaire se charger de l'enfant8 ,elle ne pouvait me donner de rponse immdiate1 rservant l'avis du mari2 mais du moins elle garderait l'enfant cette nuit-l4 ,le lendemain1 je fis march avec le couple1 et je payai d'avance le premier mois huit roubles1 que le mari1 sans plus tarder1 dpensa au cabaret4 ,nicolas ,simonovitch s'tait obligeamment port garant de ma solvabilit4 ,je voulus lui remettre mes soixante roubles1 mais il refusa de les prendre1 procd qui effaa toute trace de notre petite altercation4 ,maria ,ivanovna ne disait rien1 mais videmment en son for intrieur1 elle s'tonnait de me voir assumer une charge si lourde4 ,ni l'un ni l'autre ne se permirent ce sujet la moindre plaisanterie1 et je fus sensible leur dlicatesse4 ,trois fois par jour1 je courais chez ,daria ,rodivonovna4 ,au bout d'une semaine1 je lui remis en cachette du mari trois roubles4 ,pour trois autres roubles1 j'achetai des couvertures et des langes4 ,mais dix jours aprs l'inauguration de ma paternit1 la fillette tombait malade4 ,j'allai chercher un mdecin1 et toute la nuit nous perscutmes ,arinia pour lui faire prendre ses drogues4 ,le lendemain1 le mdecin dclara qu'elle ne se rtablirait pas4 mes questions1 mes reproches plutt1 il rpondit3 a ,je ne suis pas ,dieu6 ,la petite malade touffait1 la bouche pleine d'cume4 ,le soir mme1 elle mourut1 elle mourut en fixant sur moi ses grands yeux noirs qui semblaient dj comprendre4 ,pourquoi n'ai-je pas song la faire photographier morte8 ,non seulement cette soire-l1 je pleurai1 mais je hurlai de dsespoir1 ce qui ne m'tait pas encore arriv4 ,maria ,ivanovna doucement essayait de m'apaiser4 ,le menuisier fit lui-mme le cercueil4 ,on ensevelit ,arinia444 ,je ne puis oublier ces choses4 ,cette aventure me donna rflchir4 ,sans doute ,arinia ne m'avait pas cot grand argent3 en tout1 pension1 mdecin1 cercueil1 funrailles1 fleurs--trente roubles4 ,je rcuprai cette somme vers le temps de mon dpart de ,moscou1 en ralisant une conomie sur les quarante roubles que ,versilov m'avaient envoys pour le voyage et en vendant quelques menus objets4 ,ainsi mon capital restait intact4 ,mais1 me disais-je1 baguenauder ainsi dans les sentiers je n'irai pas loin4 ,de mon aventure avec l'tudiant rsultait ceci3 que l'ide pouvait tout obscurcir autour de moi1 et me faire perdre le sens de la ralit2 de mon aventure avec ,arinia1 que les intrts essentiels de l'ide taient la merci d'une crise de sentimalisme4 ,conclusions contradictoires1 mais l'une et l'autre justes4 ,,ii#ajg --,en quoi donc puis-je vous servir1 trs estim prince1 car vous m'avez maintenant444 appel8 demanda ,lbdeff aprs un silence4 ,le prince ne rpondit aussi qu'au bout d'une minute4 --,eh bien6 voil1 je voulais vous parler du gnral1 et444 de ce vol dont vous avez t victime444 --,comment8 ,quel vol8 --,allons6 on dirait que vous ne comprenez pas4 ,ah6 mon ,dieu1 ,loukian ,timofitch1 quelle est cette rage de toujours jouer la comdie8 ,l'argent1 l'argent1 les quatre cents roubles que vous avez perdus l'autre jour1 dans un portefeuille1 et dont vous tes venu ici me parler le matin1 avant d'aller ,ptersbourg1--avez-vous compris1 la fin8 --,ah6 il s'agit de ces quatre cents roubles1 dit d'une voix tranante ,lbdeff1 comme si la lumire venait de se faire dans son esprit4 ,je vous remercie1 prince1 de votre sincre intrt2 il est trs flatteur pour moi1 mais444 je les ai retrouvs1 il y a mme dj longtemps4 --,vous les avez retrouvs6 ,ah6 ,dieu soit lou4 --,cette exclamation est d'un cur noble1 car quatre cents roubles ne sont pas une affaire1 pour un pauvre homme qui vit d'un travail pnible et qui a une nombreuse famille444 --,je ne parle pas de cela6 s'cria le prince4 ,sans doute1--se reprit-il aussitt1--je suis bien aise que vous ayez retrouv votre argent1 mais comment l'avez-vous retrouv8 --,le plus simplement du monde2 il tait sous la chaise sur laquelle j'avais jet ma redingote2 videmment le portefeuille aura gliss de la poche sur le parquet4 --,comment1 sous la chaise8 ,ce n'est pas possible1 vous m'avez dit que vous aviez cherch partout1 dans tous les coins2 comment donc n'avez-vous pas regard l'endroit o il fallait chercher tout d'abord8 --,le fait est que j'y ai regard4 ,je me souviens trs bien d'y avoir regard6 ,je me suis tran quatre pattes sur le parquet1 j'ai tt avec les mains cet endroit1 j'ai recul la chaise1 n'en croyant pas mes propres yeux4 ,je vois qu'il n'y a rien1 la place est vide1 pas plus de portefeuille que sur ma main1 et malgr cela je me remets tter4 ,c'est une petitesse dont l'homme est coutumier quand il veut absolument retrouver quelque chose444 quand il a fait une perte considrable et douloureuse3 il voit qu'il n'y a rien1 que la place est vide1 mais n'importe1 il y regarde quinze fois4 --,oui1 soit2 mais comment cela se fait-il8444 ,je ne comprends toujours pas1 murmura le prince abasourdi1--auparavant1 dites-vous1 il n'y avait rien l1 vous aviez cherch en cet endroit1 et tout d'un coup1 le portefeuille s'y est trouv8 --,oui1 il s'y est trouv tout d'un coup4 ,le prince regarda ,lbdeff d'un air trange4 --,et le gnral8 demanda-t-il soudain4 --,comment1 le gnral8 questionna ,lbdeff1 feignant de ne pas comprendre4 --,ah6 mon ,dieu1 je vous demande ce qu'a dit le gnral quand vous avez retrouv le portefeuille sous la chaise4 ,prcdemment1 vous l'aviez cherch deux4 --,prcdemment1 oui4 ,mais cette fois1 je l'avoue1 je me suis tu et j'ai prfr lui laisser ignorer que le portefeuille avait t retrouv par moi tout seul4 --,mais444 pourquoi donc8444 ,et l'argent n'avait pas disparu8 --,j'ai visit le portefeuille1 tout y tait1 il ne manquait pas un rouble4 --,vous auriez d venir me le dire1 observa pensivement le prince4 --,je craignais de vous dranger1 personnellement1 prince1 au milieu de vos impressions personnelles1 et1 peut-tre extraordinaires1 si je puis m'exprimer ainsi4 ,d'ailleurs1 moi-mme1 j'ai fait semblant de n'avoir rien trouv4 ,aprs m'tre assur que la somme tait intacte1 j'ai ferm le portefeuille et je l'ai remis sous la chaise4 --,mais pourquoi donc8 ,lbdeff se mit rire4 --,pour rien2 parce que je voulais pousser plus loin mon enqute1 rpondit-il en se frottant les mains4 --,ainsi il est encore l maintenant1 depuis avant-hier8 --,oh1 non6 il n'est rest l que vingt-quatre heures8 ,voyez-vous1 jusqu' un certain point1 je dsirais que le gnral le trouvt aussi4 ,car1 me disais-je1 si j'ai fini par le dcouvrir1 pourquoi le gnral n'apercevrait-il pas aussi un objet qui1 pour ainsi dire1 saute aux yeux1 qu'on voit parfaitement sous la chaise8 ,plusieurs fois j'ai pris cette chaise et je l'ai change de place afin que le portefeuille ft tout fait en vidence1 mais le gnral ne l' pas remarqu1 et cela a dur vingt-quatre heures4 ,il est clair qu' prsent le gnral est fort distrait1 c'est n'y rien comprendre2 il cause1 il raconte des histoires1 il rit1 et tout d'un coup il se fche contre moi1 sans que je sache pour quel motif4 ,finalement1 nous sommes sortis de la chambre2 j'ai laiss exprs la porte ouverte2 il tait branl tout de mme2 il voulait dire quelque chose1 apparemment2 il craignait pour un portefeuille contenant une si forte somme2 mais soudain il s'est mis en colre et n'a rien dit2 peine avions-nous fait deux pas dans la rue qu'il ma plant l et est all d'un autre ct4 ,le soir seulement nous nous sommes retrouvs au traktir4 --,mais1 la fin1 vous avez repris votre portefeuille8 --,non1 cette nuit mme il a disparu de dessous la chaise4 --,alors1 o est-il donc maintenant8 ces mots ,lbdeff se dressa brusquement de toute sa taille et regarda le prince d'un air jovial3 --,mais ici1 rpondit-il en riant1--il s'est trouv tout d'un coup ici dans le pan de ma propre redingote4 ,tenez3 regardez2 regardez vous-mme2 ttez4 ,en effet1 dans la poche gauche de la redingote1 par devant1 s'tait form de la faon la plus apparente une sorte de sac o1 au toucher1 on pouvait tout de suite reconnatre la prsence d'un portefeuille en cuir1 qui1 sans doute1 passant travers une poche troue1 avait gliss entre la doublure et l'toffe du vtement4 --,je l'ai retir pour le visiter1 les quatre cents roubles taient encore au complet4 ,je l'ai remis la mme place et depuis hier matin je le porte ainsi dans le pan de ma redingote2 je me promne avec2 il me bat les jambes4 --,et vous ne remarquez rien8 --,et je ne remarque rien1 h1 h1 h6 ,et figurez-vous1 trs estim prince1--quoique le sujet ne mrite pas d'attirer si particulirement votre attention1--mes poches sont toujours en bon tat1 et tout d'un coup1 en une nuit1 un pareil trou6 ,j'ai voulu me rendre compte et1 en examinant la dchirure1 il m'a sembl que quelqu'un avait d faire cela avec un canif2 c'est presque invraisemblable6 --,et le gnral8 --,hier1 il n'a pas dcolr de toute la journe1 et aujourd'hui c'est la mme chose1 il est de trs mauvaise humeur4 ,par moments1 il manifeste une gaiet bachique ou une sensibilit larmoyante1 puis1 tout d'un coup1 il se fche au point de m'effrayer positivement6 ,moi1 prince1 aprs tout1 je ne suis pas un homme de guerre6 ,hier1 nous tions ensemble au traktir2 voil que1 comme par hasard1 le pan de ma redingote apparat en vidence avec son gonflement insolite1 le gnral me fait la mine1 se fche4 ,depuis longtemps1 dj1 il ne me regarde plus en face1 si ce n'est quand il est trs pris de boisson ou trs attendri2 mais hier2 il m'a regard deux fois d'une telle faon que j'en ai eu froid dans le dos4 ,du reste1 demain1 j'ai l'intention de retrouver le portefeuille2 mais d'ici l je passerai encore une petite soire avec lui au traktir4 --,pourquoi le tourmentez-vous ainsi8 cria le prince4 --,je ne le tourmente pas1 prince1 je ne le tourmente pas1 rpliqua avec chaleur ,lbdeff1--je l'aime sincrement et444 je l'estime2 prsent1 vous le croirez ou vous ne le croirez pas1 il m'est devenu plus cher que jamais2 j'ai commenc l'apprcier encore plus qu'auparavant6 ,ces mots furent prononcs d'un ton si srieux et avec une telle apparence de sincrit que le prince ne put les entendre sans indignation4 --,vous l'aimez1 et vous le faites souffrir ainsi6 ,voyons1 il s'est arrang de faon vous faire retrouver l'objet perdu2 pour attirer votre attention sur ce portefeuille il l'a plac sous une chaise et dans votre redingote2 par cela il vous montre bien qu'il ne veut pas ruser avec vous1 mais qu'il vous prie ingnument de lui pardonner1 coutez3 il demande pardon6 ,par consquent il compte sur la dlicatesse de vos sentiments2 par consquent1 il croit votre amiti pour lui4 ,et vous rduisez un tel abaissement un si honnte homme6 --,trs honnte1 prince1 trs honnte1 rpta ,lbdeff dont les yeux tincelaient1--et vous seul1 trs noble prince1 tiez capable de dire un mot si juste6 ,pour cela1 je vous suis tout dvou jusqu' l'adoration1 quelque pourri de vices que je sois6 ,c'est dcid6 ,je vais retrouver le portefeuille tout maintenant1 l'instant mme1 et pas demain2 voil aussi tout l'argent2 tenez1 prenez-le1 trs noble prince1 et gardez-le jusqu' demain4 ,demain ou aprs-demain1 je le reprendrai4 --,mais faites attention1 n'allez pas de but en blanc lui jeter au nez que vous avez retrouv le portefeuille4 ,qu'il voie seulement que le pan de votre redingote ne contient plus rien et il comprendra4 --,oui8 ,ne vaut-il pas mieux lui dire que je l'ai retrouv et faire comme si jusqu'alors je ne m'tais dout de rien8 --,n-non1 dit le prince en rflchissant1 n-non1 maintenant il est trop tard2 ce serait plus dangereux2 vraiment vous feriez mieux de ne rien dire4 ,et soyez gentil avec lui444 mais444 n'ayez pas trop l'air444 et444 vous savez444 --,je sais1 prince1 je sais1 c'est--dire1 je sais que j'aurai bien du mal excuter ce programme2 car il faut pour cela avoir un cur comme le vtre4 ,d'ailleurs moi-mme1 je suis vex prsent1 il le prend parfois de trop haut avec moi2 il m'embrasse en sanglotant et puis tout d'un coup il se met m'humilier1 il m'accable de railleries mprisantes2 allons1 je prendrai le portefeuille et j'talerai exprs le pan de ma redingote sous les yeux du gnral1 h h6 ,au revoir1 prince1 car videmment je vous drange1 je vous distrais de sentiments trs intressants1 si je puis ainsi parler444 --,mais pour l'amour de ,dieu1 silence comme par le pass6 la sourdine1 la sourdine6 ,quoique l'affaire ft finie1 le prince resta plus silencieux qu'il ne l'avait t auparavant4 ,il attendit impatiemment l'entrevue qu'il devait avoir le lendemain avec le gnral4 ,footnote #a3 ,que le fin lettr ,marcel ,schwob tenait pour le chef-d'oeuvre de ,dostoevsky4 ,footnote #b3 ,une version soi-disant complte des ,frres ,karamazov a t donne depuis 7#aijf7 la librairie ,charpentier1 par les soins de ,,mm4 ,bienstock et ,torquet4 ,footnote #c3 ,du moins1 il ne resterait plus traduire que quelques nouvelles sans importance4 ,peut-tre nous saura-t-on gr de donner ici le catalogue des traductions2 les voici1 par ordre chronologique de production3 ,les ,pauvres ,gens 7#ahdd74 ,trad4 ,victor ,,der,,ly4 ,plon et ,nourrit1 #ahhh4--,le ,double 7#ahdf74 ,trad4 ,,bienstock et ,,werth4 ,mercure1 #aijf4--,la ,femme d'un autre 7#ahdh7 7et quelques nouvelles74 ,trad4 ,,halp,,rine-,,kaminsky et ,ch4 ,,morice4 ,plon1 #ahhh4--,les ,etapes de la ,folie 7,un cur faible1 #ahdh74 ,trad4 ,,halp4-,,kaminsky4 ,perrin1 #ahia47 ,le ,voleur honnte 7#ahdh74 ,trad4 #ahib4--,ntotschka ,neswanowa 7#ahdh74 ,trad4 ,,halp,,rine-,,kaminsky4 ,lafitte1 #aiad4--me d'enfant 7#ahdi74 ,trad4 ,,halp4-,,kaminsky4 ,flammarion1 #ahij4--;,carnet d'un inconnu 7,stepanchikovo1 #aheh74 ,trad4 ,,bienstock et ,,torquet4 ,mercure1 #aije4--,le ,rve de l'oncle 7#ahei74 ,trad4 ,,halp,,rine-,,kaminsky4 ,plon1 #ahie4--,souvenirs de la maison des morts 7#ahei-ahfb74 ,trad4 ,,neyroud1 ,plon1 #ahhf4--;,humilis et offenss 7#ahfa74 ,trad4 ,,humbert4 ,plon1 #ahhd4--,l',esprit souterrain 7#ahfd74 ,trad4 ,,halp4-,,kaminsky et ,ch4 ,,morice4 ,plon1 #ahhf4--,le ,joueur et les ,nuits blanches 7#ahdh-ahfg74 ,trad4 ,,halp4-,,kaminsky1 ,plon1 #ahhg74--;,crime et chtiment 7#ahff74 ,trad4 ,victor ,,der,,ly4 ,plon1 #ahhd4--,l',idiot 7#ahfh74 ,trad4 ,victor ,,der,,ly4 ,plon1 #ahhg4--,l'ternel ,mari 7#ahfi74 ,trad4 ,mme ,,halp,,rine-,,kaminsky4 ,plon1 #ahif4--,les ,possds 7#ahgj-ahgb74 ,trad4 ,victor ,,der,,ly4 ,pon1 #ahhf4--,le ,journal d'un crivain 7#ahgf-ahgg74 ,trad4 ,,bienstock et ,j4-,a4 ,,nau4 ,charpentier-,fasquelle1 #aijd4--,l',adolescent 7#ahge74 ,trad4 ,,bienstock et ,,fen,,on4 ,revue blanche 7,fasquelle71 #aijb4--,nol russe 7#ahgf74 ,trad4 ,,crzyrowki4 ,prudhomme1 ,chteaudun1 #ahid4--,les ,frres ,kamarazov 7#ahgj-ahhj74 ,i4 ,trad4 ,,halp,,rine-,,kaminsky et ,ch4 ,,morice4 ,plon1 #ahhh2 ,,ii4 ,trad4 ,,bienstock et ,,torquet4 ,charpentier1 #aijf4 ,ont paru part3 ,les ,prcoces1 extrait des ,frres ,karamazov4 ,trad4 ,,halp,,rine-,,kaminsky4 ,havard1 #ahhi2 ,flammarion1 #ahig4--,krotkaia1 extrait du ,journal d'un crivain4 ,trad4 ,,halp4-,,kaminsky4 ,plon1 #ahhf4 7,liste arrte en #aijh47 ,footnote #d3 ,c'est pourquoi nous nous conformerons1 dans toutes nos citations1 au texte de ,m4 ,bienstock1 esprant que gaucheries1 incorrections mme--assez gnantes parfois--imitent de leur mieux celles du texte russe4 ,cela soit dit d'ailleurs sous toutes rserves4 ,footnote #e3 ,il peut nous paratre 7dit celui-ci7 et surtout aprs un regard jet sur la correspondance intime de ,dostoevsky1 qu',anna ,grigorievna1 veuve du pote1 et ,andr ,dostoevsky1 frre cadet du pote1 aient t mal conseills dans le choix des lettres qu'ils ont livres la publicit1 et que1 sans nuire en rien la discrtion1 ils eussent avantageusement remplac par quelques lettres plus intimes maintes lettres qui ne traitent que de la question d'argent4--,il n'existe pas moins de quatre cent soixante-quatre lettres de ,dostoevsky ,anna ,grigorievna1 sa seconde femme1 dont aucune n'a t encore livre au public4 ,footnote #f3 ,pour pais que soit ce volume1 il et pu l'tre1 il et d l'tre davantage4 ,nous dplorons que ,m4 ,bienstock n'ait pas pris soin de runir aux lettres offertes d'abord au public celles parues depuis dans diverses revues4 ,pourquoi1 par exemple1 ne donne-t-il que la premire des trois lettres parues dans la ,niva 7avril #ahih78 ,pourquoi pas la lettre du #a;er dcembre #ahef ,vrangel--du moins les fragments qui en ont t donns1 o ,dostoevsky raconte son mariage et manifeste l'espoir d'tre guri de son hypocondrie par le bouleversement heureux de sa vie8 ,pourquoi pas surtout l'admirable lettre du #bb fvrier #ahed1 importante entre toutes1 parue dans la ,rousskaia ,starina et dont la traduction 7,halprine et ,ch4 ,morice7 a paru dans la ,vogue du #ab juillet #ahhf8 ,et si nous le flicitons de nous avoir donn en supplment de ce volume la ,requte a l'empereur1 les trois prfaces de la revue ,vremia1 cet indigeste ,voyaqe l'tranger1 o se lisent quelques passages intressant particulirement la ,france1 et le trs remarquable ,essai sur la bourgeoisie1--pourquoi n'y a-t-il pas joint le pathtique plaidoyer3 ,ma dfense1 crit lors de l'affaire ,petrachevsky1 paru en ,russie il y a huit ans1 et dont la traduction franaise 7,frd4 ,rosenberg7 a t donne par la ,revue de ,paris8 ,peut-tre1 enfin1 quelques notes explicatives1 de-ci de-l1 eussent-elles aid la lecture1 et peut-tre quelques divisions expliquant d'poque en poque1 parfois1 les longs intervalles de silence4 ,footnote #g3 ,oh6 mon ami6 ,elle m'aimait infiniment et je l'aimais de mme2 cependant nous ne vivions pas heureux ensemble4 ,je vous raconterai tout cela quand je vous verrai2 sachez seulement que1 bien que trs malheureux ensemble 7 cause de son caractre trange1 hypocondriaque et maladivement fantasque71 nous ne pouvions cesser de nous aimer4 ,mme plus nous tions malheureux1 plus nous nous attachions l'un l'autre4 ,quelque trange que cela paraisse1 c'est ainsi4 7,lettre ,vrangel aprs la mort de sa femme47 ,footnote #h3 ,pour dfendre les ides qu'il croyait avoir1 dit ,m4 de ,vog4 ,footnote #i3 ,durant ses quatre annes de bagne1 ,dostoevsky tait rest sans nouvelles des siens2--le #bb fvrier #ahed1 dix jours avant son largissement1 il crivait son frre la premire des lettres de ,sibrie dont nous avons connaissance1 cette lettre admirable que je regrette de ne pas trouver dans le recueil de ,m4 ,bienstock3 ,je puis enfin causer avec toi plus longuement1 plus srement aussi1 il me semble444 ,mais avant tout1 laisse-moi te demander1 au nom de ,dieu1 pourquoi tu ne m'as pas encore crit une seule ligne4 ,je n'aurais jamais cru cela6 ,combien de fois1 dans ma prison1 dans ma solitude1 ai-je senti venir le vritable dsespoir en pensant que1 peut-tre1 tu n'existais plus2 et je rflchissais durant des nuits entires au sort de tes enfants1 et je maudissais la destine qui ne me permettait pas de leur venir en aide444 ,se pourrait-il qu'on t'et dfendu de m'crire8 ,mais cela est permis6 ,tous les condamns politiques reoivent ici plusieurs lettres par an444 ,mais je crois avoir devin la vritable cause de ton silence3 c'est ton apathie naturelle444 ,footnote #aj3 ,lettre ,mikhal1 du #bb fvrier #ahed1 non donne par ,bienstock4 ,footnote #aa3 ,prface la revue l'poque1 donne par ,bienstock en supplment la correspondance4 ,footnote #ab3 ,je l'extraie d'un ,essai sur la bourgeoisie1 chapitre d'un ,voyage a l'tranger1 que ,m4 ,bienstock a fort bien fait de publier avec la traduction de cette correspondance4 ,footnote #ac3 ,article crit avant la reprsentation du drame de ,jacques ,copeau et ,j4 ,crou1 d'aprs le roman de ,dostoevsky4 ,footnote #ad3 ,l',idiot1 ,,ii1 pp4 #aic-aid4 ,footnote #ae3 ,parues la ,revue hebdomadaire4 ,je n'ai pas cru devoir rcrire ces causeries dont le texte fut tabli d'aprs la 'stnographi qui en fut prise1--quelque peu retouche de-ci de-l4 ,j'aurais craint1 en les remaniant1 de leur imposer moins de tenue que je ne leur eusse enlev de naturel4 ,footnote #af3 ,adolescent1 p4 #c4 ,footnote #ag3 ,ibid41 p4 #cjc4 ,footnote #ah3 ,correspondance1 p4 #ddi4 ,footnote #ai3 ,ibid41 p4 #id4 ,footnote #bj3 ,ibid41 p4 #aja4 ,footnote #ba3 ,seizime partie de l'archine qui est de #a m4 #dj4 ,footnote #bb3 ,soupe la choucroute aigre4 ,footnote #bc3 ,gruau cuit4 ,footnote #bd3 ,v4 ,correspondance 7trad4 ,,bienstock71 ,mercure de ,france4 ,footnote #be3 ,une traduction de ce chapitre a paru depuis dans la ,nouvelle ,revue franaise 7juin et juillet #aibb74 dit depuis3 la ,confession de ,stavroguine 7,plon-,nourrit74 ,footnote #bf3 ,possds1 ,i1 p4 #aig4 ,footnote #bg3 ,ibid41 p4 #bja4 ,footnote #bh3 ,adolescent1 p4 #cga4 ,footnote #bi3 ,sous-sol1 pp4 #ga1 #gb et #gc 7l',esprit souterrain74 ,footnote #cj3 ,le ,sous-sol1 p #gd et #ge4 ,footnote #ca3 ,le gnie russe1 dit ,m4 de ,schlzer dans la ,nouvelle ,revue franaise de fvrier #aibb1 et c'est une de ses caractristiques les plus essentielles1 si tmraire qu'il soit1 s'appuie toujours sur le fait concret1 sur la ralit vivante2 il peut se lancer ensuite dans les spculations les plus abstraites1 les plus oses1 mais c'est pour revenir finalement1 riche de toute la pense acquise1 cette ralit1 au fait1 son point de dpart et son achvement4 ,footnote #cb3 ,tel ,lbdeff dans l',idiot2 voir en particulier l',appendice ,,ii l'admirable chapitre o ,lbdeff s'amuse torturer le gnral ,ivolguine4 ,footnote #cc3 ,les ,possds1 ,,ii1 p4 #bbg4 ,footnote #cd3 ,l',adolescent1 p4 #eeg4 ,footnote #ce3 ,possds1 ,,ii1 p4 #bah4 ,footnote #cf3 ,dans la traduction allemande1 begrunden4 ,footnote #cg3 ,un adolescent1 p4 #bdj4 ,footnote #ch3 ,journal d'un crivain1 pp4 #ii et #ajj4 ,footnote #ci3 ,ibid1 pp4 #bid et suiv41 #dej-dea4 7,une affaire simple1 mais complique47 ,footnote #dj3 ,mercure1 aot #ahih4 p4 #cga4 ,footnote #da3 ,nouvelle ,revue franaise1 #a;er fvrier #aibb4 ,footnote #db3 ,ibid4 ,footnote #dc3 ,ibid4 ,footnote #dd3 ,crime et chtiment1 ,,ii1 p4 #aeb4 ,footnote #de3 ,l',adolescent1 p4 #bcb4 7,mais la citation que voici1 je la fais d'aprs la traduction allemande1 plus complte47 ,v4 galement ,appendice ,i4 ,footnote #df3 ,adolescent1 p4 #eeb4 ,et encore3 ,versiloff ne tendait vers aucun but dfini4 ,une bourrasque de sentiments contraires dsemparait sa raison4 ,je ne crois pas en l'espce un cas de folie proprement dite1--d'autant moins qu'aujourd'hui1 il n'est nullement fou4 ,mais le sosie je l'admets1 et le livre rcent d'un spcialiste me confirme dans cette manire de voir444 ,le sosie marque le premier degr d'un grave drangement d'esprit qui peut mener une fin assez lamentable 7,adolescent1 p4 #fjg74 ,mais ici nous rejoignons les cas de clinique dont je parlais plus haut4 ,footnote #dg3 ,possds1 ,,ii1 #dg4 ,il y a dans tout homme1 toute heure1 deux postulations simultanes1 l'une vers ,dieu1 l'autre vers ,satan1 lisons-nous galement dans ,baudelaire 7,journaux intimes1 p4 #eg74 ,footnote #dh3 ,possds1 ,,ii1 p4 #bah4 ,footnote #di3 ,morceaux choisis1 pp4 #ajb et #ajc4 ,footnote #ej3 ,l',idiot1 ,,ii1 pp4 #cee et #cef4 ,footnote #ea3 ,ibid41 ,,ii1 p4 #bff4 ,footnote #eb3 ,l',adolescent1 p4 #bhe4 ,footnote #ec3 ,correspondance1 p4 #cai4 ,footnote #ed3 ,l'ternel ,mari1 p4 #g4 ,footnote #ee3 ,ibid41 p4 #ea4 ,footnote #ef3 ,l'ternel mari1 4 #ajd1 #aje4 ,footnote #eg3 ,vauvenargues1 ,maxime #ci1 uvres1 p4 #cgg4 ,footnote #eh3 ,l'ternel ,mari1 pp4 #ib et #ic4 ,footnote #ei3 ,ibid41 pp4 #afj et #afa4 ,footnote #fj3 ,ibid41 pp4 #afb1 #afc et #afd4 ,footnote #fa3 ,ibid41 p4 #agb4 ,footnote #fb3 ,ibid41 p1 #agb4 ,footnote #fc3 ,ibid41 p4 #agd4 ,footnote #fd3 ,,schopenhauer1 le ,monde comme volont et comme reprsentation1 t4 ,ier1 pp4 #eff et #efg 7traduction de ,j4-,a4 ,,cantacuz,,me74 ,footnote #fe3 ,l',adolescent1 p4 #gh4 ,footnote #ff3 ,ibid41 p4 #ade4 ,footnote #fg3 ,idiot1 p4 #bih4 ,footnote #fh3 ,possds1 ,,ii1 p4 #bef4 ,footnote #fi3 ,traduit de l'anglais4 ,footnote #gj3 ,les ,possds1 ,i1 pp4 #beg-beh4 ,footnote #ga3 ,les ,possds1 ,,ii1 p4 #ccf4 ,footnote #gb3 ,crime et chtiment1 ,i1 pp4 #cji et #caj4 ,remarquez ici1 eu passant1 que malgr cette profession1 ,raskolnikoff est demeur croyant4 --,croyez-vous en ,dieu8 ,pardonnez-moi cette curiosit4 --,j'y crois1 rpta le jeune homme en levant les yeux sur ,porphyre4 --,et444 la rsurrection de ,lazare8 --,oui4 ,pourquoi me demandez-vous tout cela8 --,vous y croyez littralement8 --,littralement4 7,crime et chtiment1 ,i1 p4 #cab47 ,en quoi ,raskolnikoff diffre des autres surhommes de ,dostoevsky4 ,footnote #gc3 ,crime et chtiment1 ,,ii1 p4 #afc4 ,footnote #gd3 ,ibid41 p4 #afd4 ,footnote #ge3 ,ibid41 p4 #bgb4 ,footnote #gf3 ,ibid41 ,,ii1 pp4 #aj et #bd4 ,footnote #gg3 ,possds1 ,,ii1 p4 #bbb4 ,footnote #gh3 ,possds1 p4 #bbc4 ,footnote #gi3 ,ibid41 p4 #bcj4 ,footnote #hj3 ,ibid41 ,,ii1 p4 #bcb4 ,footnote #ha3 ,voir ,correspondance1 p4 #bhc4 ,footnote #hb3 ,possds4 ,footnote #hc3 ,crime et chtiment1 ,i1 p4 #bj4 ,footnote #hd3 ,karamazov1 ,,iii1 p4 #c 7d'aprs la traduction allemande74 ,footnote #he3 ,possds1 ,i1 pp4 #bef1 et suiv4 ,footnote #hf3 ,ibid41 ,i1 p4 #beh4 ,footnote #hg3 ,ibid41 ,i1 p4 #adh4 ,footnote #hh3 ,ibid41 ,,ii1 p4 #cjc4 ,footnote #hi3 ,morceaux choisis1 p4 #aja1 #a;er4 ,footnote #ij3 ,m4 ,binet-,sangl est l'auteur d'un livre impie qu'il a intitul3 la ,folie de ,jsus-,christ1 o il tend nier l'importance du ,christ et du christianisme1 en prouvant que le ,christ tait fou1 qu'il avait une tare physiologique4 ,footnote #ia3 ,possds1 ,,ii1 p4 #ccb4 ,footnote #ib3 ,ibid41 ,,ii1 pp4 #hc et #hd4 ,footnote #ic3 ,ibid41 ,,ii1 p4 #he4 ,footnote #id3 ,ibid41 ,,ii1 p4 #bhd4 ,footnote #ie3 ,ibid41 ,,ii1 pp4 #ccd1 #ccf et #ccg4 ,footnote #if3 ,ibid41 ,,ii1 pp4 #ccg4 ,footnote #ig3 ,ibid41 ,,ii1 p4 #cci4 ,footnote #ih3 ,correspondance1 p4 #edj4 ,footnote #ii3 ,l',adolescent1 p4 #eji4 ,footnote #ajj3 ,ibid41 p1 #eaa4 ,footnote #aja3 ,possdes1 ,i pp4 #bgd1 #bge1 #bgj4 ,footnote #ajb3 ,la population des les de l',ocanie se meurt1 parce qu'elle n'a plus un ensemble d'ides rectrices de ses actions1 une commune mesure pour juger ce qui est bien ou mal4 ,,reclus1 ,gographie1 ,,xiv1 p4 #ica4 ,footnote #ajc3 ,possds1 ,,ii1 p4 #gd4 ,footnote #ajd3 ,ibid41 p4 #ig4 ,footnote #aje3 ternel ,mari1 p4 #agg4 ,footnote #ajf3 ,de l',adolescent1 p4 #bb4 ,footnote #ajg3 ,l',idiot1 ,,ii1 pp4 #bbh et suiv4