,,histoire ,d',,une ,,montagne ,,par ,,lis,e ,,reclus ,j ,h ,,biblioth,,que ,d',,ducation ,,et ,,de ,r,,cr,,ation ,j4 ,,hetzel ,,et ,cie1 #ah1 ,,rue ,,jacob ,,paris ,tous droits de traduction et de reproduction rservs4 ,,chapitre ,i ,l',,asile ,j'tais triste1 abattu1 las de la vie4 ,la destine avait t dure pour moi1 elle avait enlev des tres qui m'taient chers1 ruin mes projets1 mis nant mes esprances4 ,des hommes que j'appelais mes amis s'taient retourns contre moi en me voyant assailli par le malheur2 l'humanit tout entire1 avec ses intrts en lutte et ses passions dchanes1 m'avait paru hideuse4 ,je voulais tout prix m'chapper1 soit pour mourir1 soit pour retrouver1 dans la solitude1 ma force et le calme de mon esprit4 ,sans trop savoir o me conduisaient mes pas1 j'tais sorti de la ville bruyante1 et je me dirigeais vers les grandes montagnes dont je voyais le profil denteler le bout de l'horizon4 ,je marchais devant moi1 suivant les chemins de traverse et m'arrtant le soir devant les auberges cartes4 ,le son d'une voix humaine1 le bruit d'un pas1 me faisaient frissonner2 mais1 quand je cheminais solitaire1 j'coutais avec un plaisir mlancolique le chant des oiseaux1 le murmure de la rivire et les mille rumeurs chappes des grands bois4 ,enfin1 marchant toujours au hasard par route ou par sentier1 j'arrivai l'entre du premier dfil de la montagne4 ,la large plaine raye de sillons s'arrtait brusquement au pied des rochers et des pentes ombrages de chtaigniers4 ,les hautes cimes bleues aperues de loin avaient disparu derrire des sommets moins hauts1 mais plus rapprochs4 ,a ct de moi la rivire1 qui plus bas s'talait en une vaste nappe1 se plissant sur les cailloux1 coulait incline et rapide entre des roches lisses et revtues de mousses noirtres4 ,au-dessus de chaque rive1 un coteau1 premier contrefort des monts1 dressait ses escarpements et portait sur sa tte les ruines d'une grosse tour1 qui jadis fut la gardienne de la valle4 ,je me sentais enferm entre les deux murailles2 j'avais quitt la rgion des grandes villes1 des fumes et du bruit2 derrire moi taient rests ennemis et faux amis4 ,pour la premire fois depuis bien longtemps1 j'prouvai un mouvement de joie relle4 ,mon pas devint plus allgre1 mon regard plus assur4 ,je m'arrtai pour aspirer avec volupt l'air pur descendu de la montagne4 ,dans ce pays1 plus de grandes routes couvertes de cailloux1 de poussire ou de boue2 maintenant j'ai quitt les basses plaines1 je suis dans la montagne non encore asservie6 ,un sentier1 trac par les pas des chvres et des bergers1 se dtache du cheminot plus large qui suit le fond de la valle et monte obliquement sur le flanc des hauteurs4 ,c'est la route que je prends pour tre bien sr d'tre enfin seul4 ,m'levant chaque pas1 je vois se rapetisser les hommes qui passent sur le sentier du fond4 ,les hameaux1 les villages1 me sont demi cachs par leurs propres fumes1 brouillard d'un gris bleutre qui rampe lentement sur les hauteurs et se dchire en route aux lisires de la fort4 ,vers le soir1 aprs avoir contourn plusieurs escarpements de rochers1 dpass de nombreux ravins1 franchi1 en sautant de pierre en pierre1 bien des ruisselets tapageurs1 j'atteignis la base d'un promontoire dominant au loin rochers1 bois et pturages4 ,a la cime apparaissait une cabane enfume1 et des brebis paissaient l'entour sur les pentes4 ,pareil un ruban droul dans le velours du gazon1 ce sentier jauntre montait vers la cabane et semblait s'y arrter4 ,plus loin1 je n'apercevais que de grands ravins pierreux1 boulis1 cascades1 neiges et glaciers4 ,l tait la dernire habitation de l'homme4 ,c'tait la masure qui1 pendant de longs mois1 devait me servir d'asile4 ,un chien puis un berger m'y accueillirent en amis4 ,libre dsormais1 je laissai ma vie se renouveler lentement au gr de la nature4 ,tantt j'allais errer au milieu d'un chaos de pierres croules d'une crte rocheuse2 tantt je cheminais au hasard dans une fort de sapins2 d'autres fois1 je gagnais les crtes suprieures pour aller m'asseoir sur une cime dominant l'espace2 souvent1 aussi1 je m'enfonais dans un ravin profond et noir o je pouvais me croire comme enfoui dans les abmes de la terre4 ,peu peu1 sous l'influence du temps et de la nature1 les fantmes lugubres qui hantaient ma mmoire relchrent leur treinte4 ,je ne me promenais plus seulement pour chapper mes souvenirs1 mais aussi pour me laisser pntrer par les impressions du milieu et pour en jouir comme l'insu de moi-mme4 ,si1 ds mes premiers pas dans la montagne1 j'avais prouv un sentiment de joie1 c'est que j'tais entr dans la solitude et que des rochers1 des forts1 tout un monde nouveau se dressait entre moi et le pass2 mais1 un beau jour1 je compris qu'une nouvelle passion s'tait glisse dans mon me4 ,j'aimais la montagne pour elle-mme4 ,j'aimais sa face calme et superbe claire par le soleil quand nous tions dj dans l'ombre2 j'aimais ses fortes paules charges de glaces aux reflets d'azur1 ses flancs o les pturages alternent avec les forts et les boulis2 ses racines puissantes s'talant au loin comme celles d'un arbre immense1 et toutes spares par des vallons avec leurs rivelets1 leurs cascades1 leurs lacs et leurs prairies2 j'aimais tout de la montagne1 jusqu' la mousse jaune ou verte qui crot sur le rocher1 jusqu' la pierre qui brille au milieu du gazon4 ,de mme1 le berger mon compagnon1 qui m'avait presque dplu1 comme reprsentant de cette humanit que je fuyais1 m'tait devenu graduellement ncessaire2 je sentais natre pour lui la confiance et l'amiti4 ,je ne me bornais plus le remercier de la nourriture qu'il m'apportait et des soins qu'il me rendait1 mais je l'tudiais1 je tchais d'apprendre ce qu'il pouvait m'enseigner4 ,bien lger tait le bagage de son instruction2 mais1 quand l'amour de la nature se fut empar de moi1 c'est lui qui me fit connatre la montagne o paissaient ses troupeaux1 la base de laquelle il tait n4 ,il me dit le nom des plantes1 me montra les roches o se trouvaient les cristaux et les pierres rares1 m'accompagna sur les corniches vertigineuses des gouffres pour m'indiquer le chemin prendre dans les passages difficiles4 ,du haut des cimes il me dsignait les valles1 me traait le cours des torrents2 puis1 de retour notre cabane enfume1 il me racontait l'histoire du pays et les lgendes locales4 ,en change1 je lui expliquais aussi bien des choses qu'il ne comprenait pas et que mme il n'avait jamais dsir comprendre4 ,mais son intelligence s'ouvrait peu peu1 elle devenait avide4 ,je prenais plaisir lui rpter le peu que je savais en voyant son il s'clairer et sa bouche sourire4 ,la physionomie se rveillait sur ce visage nagure pais et grossier2 d'tre insouciant qu'il avait t jusqu'alors1 il se changeait en homme rflchissant sur soi-mme et sur les objets qui l'entouraient4 ,et1 tout en instruisant mon compagnon1 je m'instruisais moi-mme1 car1 en essayant d'expliquer au berger les phnomnes de la nature1 j'arrivais les comprendre mieux1 et j'tais mon propre lve4 ,ainsi sollicit par le double intrt que me donnaient l'amour de la nature et la sympathie pour mon semblable1 j'essayai de connatre la vie prsente et l'histoire passe de la montagne sur laquelle nous vivions comme des pucerons sur l'piderme d'un lphant4 ,j'tudiai la masse norme dans les roches dont elle est btie1 dans les accidents du sol qui1 suivant les points de vue1 les heures et les saisons1 lui donnent une si grande varit d'aspects1 ou gracieux ou terribles2 je l'tudiai dans ses neiges1 ses glaces et les mtores qui l'assaillent1 dans les plantes et les animaux qui en habitent la surface4 ,je tentai de comprendre aussi ce que la montagne avait t dans la posie et dans l'histoire des nations1 le rle qu'elle avait eu dans les mouvements des peuples et dans les progrs de l'humanit tout entire4 ,ce que j'appris1 je le dois la collaboration de mon berger1 et aussi1 puisqu'il faut tout dire1 la collaboration de l'insecte rampant1 celle du papillon et de l'oiseau chanteur4 ,si je n'avais pass de longues heures1 couch sur l'herbe1 regarder ou entendre ces petits tres1 mes frres1 peut-tre aurais-je moins compris combien est vivante aussi la grande terre qui porte sur son sein tous ces infiniment petits et les entrane avec nous dans l'insondable espace4 ,,chapitre ,,ii ,,les ,,sommets ,,et ,,les ,,vall,,es ,vue de la plaine1 la montagne est de forme bien simple3 c'est un petit cne dentel s'levant1 parmi d'autres saillies d'ingale hauteur1 sur une muraille bleue1 raye de blanc et de rose1 qui borne tout un ct de l'horizon4 ,il me semblait voir de loin une scie monstrueuse aux dents bizarrement tailles2 une de ces dents est la montagne o se sont gars mes pas4 ,cependant le petit cne que je distinguais des campagnes infrieures1 simple grain de sable sur le grain de sable qui est la terre1 m'apparat maintenant comme un monde4 ,de la cabane1 j'aperois bien1 quelques centaines de mtres au-dessus de ma tte1 une crte de rochers qui me semble tre la cime2 mais1 que je le gravisse1 et voici qu'un autre sommet se dresse par del les neiges4 ,que je gagne un deuxime escarpement1 et la montagne parat encore changer de forme mes yeux4 ,de chaque pointe1 de chaque ravin1 de chaque versant1 le paysage se montre sous un nouveau relief1 avec un autre profil4 ,a lui seul le mont est tout un groupe de montagnes2 de mme1 au milieu de la mer1 chaque lame est hrisse de vaguelettes innombrables4 ,pour saisir dans son ensemble l'architecture de la montagne1 il faut l'tudier1 la parcourir dans tous les sens1 en gravir chaque saillie1 pntrer dans la moindre gorge4 ,comme toute chose1 c'est un infini pour celui qui veut la connatre en son entier4 ,la cime sur laquelle j'aimais le mieux m'asseoir1 ce n'est point la hauteur souveraine o l'on s'installe comme un roi sur un trne pour contempler ses pieds les royaumes tendus4 ,je me sentais plus heureux sur le sommet secondaire dont mon regard pouvait la fois descendre sur des pentes plus basses1 puis remonter1 d'arte en arte1 vers les parois suprieures et la pointe baigne dans le ciel bleu4 ,l1 sans avoir rprimer ce mouvement d'orgueil que j'aurais ressenti malgr moi sur le point culminant de la montagne1 je savourais le plaisir de satisfaire compltement mes regards la vue de ce que neiges1 rochers1 forts et pturages m'offraient de beau4 ,je planais mi-hauteur1 entre les deux zones de la terre et du ciel1 et je me sentais libre sans tre isol4 ,nulle part un plus doux sentiment de paix ne pntrait mon cur4 ,mais c'est aussi une bien grande joie d'atteindre une haute cime dominant un horizon de pics1 de valles et de plaines6 ,avec quelle volupt1 avec quel ravissement des sens on contemple dans un tableau d'ensemble l'norme difice dont on occupe le fate6 ,en bas1 sur les pentes infrieures1 on ne voyait qu'une partie de la montagne1 au plus un seul versant2 mais1 du sommet1 on aperoit toutes les croupes fuyant1 de ressaut en ressaut et de contrefort en contrefort1 jusqu'aux collines et aux promontoires de la base4 ,on regarde d'gal gaux les monts environnants2 comme eux on a la tte dans l'air pur et dans la lumire2 on s'lve en plein ciel1 pareil l'aigle que son vol soutient au-dessus de la lourde plante4 ,a ses pieds1 bien au-dessous de la cime1 on aperoit ce que la multitude d'en bas appelle dj le ciel3 ce sont les nues qui voyagent lentement au flanc des monts1 se dchirent aux angles saillants des roches et aux lisires des forts1 laissent et l dans les ravins quelques lambeaux de brouillards1 puis1 volant au-dessus des plaines1 y projettent leurs grandes ombres aux formes changeantes4 ,du haut du superbe observatoire1 on ne voit point cheminer les fleuves comme les nuages d'o ils sont sortis1 mais leur mouvement se rvle par l'clat brasillant de l'eau qui se montre de distance en distance1 soit au sortir des glaciers briss1 soit dans les petits lacs et les cascades de la valle1 ou dans les mandres tranquilles des campagnes infrieures4 ,a la vue des cirques1 des ravins1 des vallons1 des gorges1 on assiste1 comme si tout d'un coup on tait devenu immortel1 au grand travail gologique des eaux creusant1 vidant leurs lits dans toutes les directions autour du massif primitif de la montagne4 ,on les voit1 pour ainsi dire1 sculpter incessamment la masse norme pour en emporter les dbris1 en niveler la plaine1 en combler une baie de la mer4 ,je la distingue aussi1 cette baie1 du haut du sommet gravi2 l s'tend ce grand abme bleu de l',ocan1 d'o la montagne est sortie1 o tt ou tard elle rentrera6 ,quant l'homme1 il est invisible2 mais on le devine4 ,comme des nids demi cachs dans le branchage1 j'aperois des cabanes1 des hameaux1 des villages pars dans les vallons et sur le penchant des monts verdoyants4 ,l-bas1 sous la fume1 sous une couche d'air vici par d'innombrables respirations1 quelque chose de blanchtre indique une grande cit4 ,les maisons1 les palais1 les hautes tours1 les coupoles1 se fondent en une mme couleur rouilleuse et sale1 contrastant avec les teintes plus franches des campagnes environnantes3 on dirait une sorte de moisissure4 ,on songe alors avec tristesse tout ce qui se fait de perfide et de mauvais dans cette fourmilire1 tous les vices qui fermentent sous cette pustule presque invisible2 mais1 vu de la cime1 l'immense panorama des campagnes est beau dans son ensemble1 avec les villes1 les villages et les maisons isoles qui paillettent et l l'tendue4 ,sous la lumire qui les baigne1 les taches se fondent avec ce qui les entoure en un tout harmonieux2 l'air droule sur la plaine entire son manteau de ple azur4 ,grande est la diffrence entre la vraie forme de notre montagne si pittoresque1 si riche en aspects varis1 et celle que je lui donnais dans mon enfance la vue des cartes que me faisait tudier le matre d'cole4 ,je me figurais alors une masse isole d'une rgularit parfaite1 aux pentes gales sur tout le pourtour1 au sommet doucement arrondi1 la base gracieusement inflchie et se perdant insensiblement dans les campagnes de la plaine4 ,de montagnes semblables1 il n'en est point sur la terre4 ,mme les volcans1 qui surgissent isolment1 loin de tout massif1 et qui grandissent peu peu en panchant latralement sur leurs talus des cendres et des laves1 n'ont point cette rgularit gomtrique4 ,la pousse des matires intrieures se produit tantt dans la chemine centrale1 tantt par quelque crevasse des flancs2 de petits volcans secondaires naissent et l sur les pentes du mont principal et en bossellent la surface4 ,le vent lui-mme travaille lui donner la forme irrgulire1 en faisant retomber o il lui plat les nuages de cendres vomis pendant les ruptions4 ,mais pourrait-on comparer notre montagne1 vieux tmoin des ges d'autrefois1 un volcan1 mont n d'hier peine et n'ayant pas encore subi les assauts du temps8 ,depuis le jour o le point de la terre o nous sommes prit sa premire rugosit1 destine se transformer graduellement en montagne1 la nature1 qui est le mouvement1 la transformation incessante1 a travaill sans relche modifier l'aspect de cette protubrance3 ici elle a exhauss la masse2 ailleurs elle l'a dprime2 elle l'a hrisse de pointes1 parseme de coupoles et de dmes2 elle en a ploy1 pliss1 ravin1 labour1 sculpt l'infini la surface mouvante1 et maintenant encore1 sous nos yeux1 le travail se continue4 ,a l'esprit qui contemple la montagne pendant la dure des ges1 elle apparat aussi flottante1 aussi incertaine que l'onde de la mer chasse par la tempte3 c'est un flot1 une vapeur2 quand elle aura disparu1 ce ne sera plus qu'un rve4 ,toutefois1 dans ce dcor changeant ou toujours vari produit par l'action continuelle des forces de la nature1 la montagne ne cesse d'offrir une sorte de rythme superbe celui qui la parcourt pour en connatre la structure4 ,que la partie culminante soit un large plateau1 une masse arrondie1 une paroi verticale1 une arte ou une pyramide isole ou bien un faisceau d'aiguilles distinctes1 l'ensemble du mont prsente un aspect gnral qui s'harmonise avec celui du sommet4 ,du centre du massif jusqu' la base du mont se succdent1 de chaque ct1 d'autres cimes ou groupes de cimes secondaires2 parfois mme1 au pied du dernier contrefort qu'entourent les alluvions de la plaine ou les eaux de la mer1 on voit encore une miniature du mont jaillir en colline du milieu des campagnes ou en cueil du sein des eaux4 ,le profil de toutes ces saillies1 qui se succdent en s'abaissant peu peu ou brusquement1 prsente une srie de courbes des plus gracieuses4 ,cette ligne sinueuse1 qui runit les sommets de la grande cime la plaine1 est la vritable pente4 ,c'est le chemin que prendrait un gant chauss de bottes magiques4 ,la montagne qui m'abrita longtemps est belle et sereine entre toutes par le calme rgulier de ses traits4 ,des plus hauts pturages1 on aperoit la grande cime1 dresse comme une pyramide aux gradins ingaux2 des plaques de neige1 qui en remplissent les anfractuosits1 lui donnent une teinte sombre et presque noire par le contraste de leur blancheur2 mais le vert des gazons qui recouvre au loin toutes les cimes secondaires apparat d'autant plus doux au regard1 et les yeux1 en redescendant de la masse norme l'aspect formidable1 se reposent avec volupt sur les molles ondulations des ptis2 elles sont si gracieuses de contours1 si veloutes d'aspect1 que l'on songe involontairement la joie qu'aurait un gant les caresser de la main4 ,plus bas1 des pentes brusques1 des saillies de rochers et des contreforts revtus de forts me cachent en grande partie les flancs de la montagne2 mais l'ensemble me parat d'autant plus haut et plus sublime que mon regard en embrasse seulement une partie1 comme une statue dont le pidestal me resterait cach2 elle resplendit au milieu du ciel1 dans la rgion des nues1 dans la pure lumire4 ,a la beaut des cimes et des saillies de toute espce correspond celle des creux1 plissements1 vallons ou dfils4 ,entre le sommet de notre montagne et la pointe la plus voisine1 la crte s'abaisse fortement et laisse un passage assez facile entre les deux versants opposs4 ,c'est cette dpression de l'arte que commence le premier sillon de la valle serpentine ouverte entre les deux monts4 ,a ce sillon s'en ajoutent d'autres1 puis d'autres encore1 qui rayent la surface des rochers et s'unissent en ravins convergeant eux-mmes vers un cirque d'o1 par une srie de dfils et de bassins tags1 les neiges s'coulent et les eaux descendent dans la valle4 ,l1 sur un sol peine inclin1 se montrent dj les prairies1 les bouquets d'arbres domestiques1 les groupes de maisons4 ,de toutes parts des vallons1 les uns gracieux1 les autres svres d'aspect1 s'inclinent vers la valle principale4 ,au del d'un dtour loign1 le val disparat au regard2 mais1 si l'on cesse d'en voir le fond1 on en devine du moins la forme gnrale et les contours par les lignes plus ou moins parallles que dessinent les profils des contreforts4 ,dans son ensemble1 la valle1 avec ses innombrables ramifications pntrant de toutes parts dans l'paisseur de la montagne1 peut se comparer aux arbres dont les milliers de rameaux sont diviss et subdiviss en ramilles dlicates4 ,c'est par la forme de la valle et de tout son rseau de vallons qu'on peut le mieux se rendre compte du vritable relief des montagnes qu'elle spare4 ,des sommets d'o la vue plane le plus librement sur l'espace1 ne voit-on pas d'ailleurs un grand nombre de cimes que l'on compare les unes avec les autres et qui se font comprendre mutuellement8 ,par-dessus le profil sinueux des hauteurs qui se dressent de l'autre ct de la valle1 on distingue dans le lointain un autre profil de monts dj bleutres2 puis1 encore au del1 une troisime ou mme une quatrime srie de monts d'azur4 ,ces lignes de monts1 qui vont se rattacher la grande crte des sommets principaux1 sont vaguement parallles malgr leurs dentelures1 et tantt se rapprochent1 tantt s'loignent en apparence1 suivant le jeu des nuages et la marche du soleil4 ,deux fois par jour se droule incessamment l'immense tableau des monts1 quand les rayons obliques des matins et des soirs laissent dans l'ombre les plans successifs tourns vers la nuit et baignent de lumire ceux qui regardent le jour4 ,des cimes occidentales les plus loignes celles que l'on distingue peine l'occident1 c'est une gamme harmonieuse de toutes les couleurs et de toutes les nuances qui peuvent se produire sous l'clat du soleil et la transparence de l'air4 ,parmi ces montagnes1 il en est qu'un souffle pourrait effacer1 tant elles sont lgres de tons1 tant leurs traits sont dlicatement tracs sur le fond du ciel6 ,qu'une petite vapeur s'lve1 qu'une brume imperceptible se forme l'horizon1 ou seulement que le soleil1 en s'inclinant1 laisse gagner l'ombre1 et ces montagnes si belles1 ces neiges1 ces glaciers1 ces pyramides1 s'vanouissent par degrs ou mme en un clin d'il4 ,on les contemplait dans leur splendeur1 et voici qu'elles ont disparu du ciel2 elles ne sont plus qu'un rve1 un souvenir incertain4 ,,chapitre ,,iii ,,la ,,roche ,,et ,,le ,,cristal ,la roche dure des montagnes1 aussi bien que celle qui s'tend au-dessous des plaines1 est recouverte presque partout d'une couche plus ou moins profonde de terre vgtale et de plantes diverses4 ,ici ce sont des forts2 ailleurs1 des broussailles1 des bruyres1 des myrtes1 des ajoncs2 ailleurs encore1 et sur la plus grande tendue1 ce sont les gazons courts des pturages4 ,mme l o la roche semble nue et jaillit en aiguilles ou se dresse en parois1 la pierre est revtue de lichens blancs1 rouges ou jaunes1 qui donnent souvent une mme apparence aux rochers les plus diffrents par l'origine4 ,ce n'est gure que dans les rgions froides de la cime1 au pied des glaciers et sur le bord des neiges1 que la pierre se montre sous une enveloppe de vgtation qui la dguise4 ,grs1 calcaires1 granits1 sembleraient au voyageur inattentif tre une seule et mme formation4 ,cependant la diversit des roches est grande2 le minralogiste qui parcourt les monts1 le marteau la main1 peut recueillir des centaines et des milliers de pierres diffrentes par l'aspect et la structure intime4 ,les unes sont d'un grain gal dans toute leur masse1 les autres sont composes de parties diverses et contrastent par la forme1 la couleur et l'clat4 ,il en est de mouchetes1 de diapres et de rubanes2 de transparentes1 de translucides et d'opaques4 ,on en voit qui sont hrisses de cristaux faces rgulires2 on en voit aussi qui sont ornes d'arborisations semblables des bouquets de tamaris ou des feuilles de fougre4 ,tous les mtaux se retrouvent dans la pierre1 soit l'tat pur1 soit mlangs les uns avec les autres2 tantt ils se montrent en cristaux ou en nodules1 tantt ce ne sont que de simples irisations fugitives1 pareilles aux reflets clatants de la bulle de savon4 ,puis ce sont les innombrables fossiles1 animaux ou vgtaux1 que renferme la roche et dont elle garde l'empreinte4 ,autant de fragments pars1 autant de tmoins diffrents des tres qui ont vcu pendant l'incalculable srie des sicles couls4 ,sans tre ni minralogiste ni gologue de profession1 le voyageur qui sait regarder voit parfaitement quelle est la merveilleuse diversit de toutes ces roches qui constituent la masse de la montagne4 ,tel est le contraste entre diffrentes parties du grand difice que dj1 de loin1 on peut reconnatre souvent quelle formation elles appartiennent4 ,d'une cime isole dominant un espace tendu1 on distingue avec facilit l'arte ou le dme de granit1 la pyramide d'ardoise et la paroi de la roche calcaire4 ,c'est dans le voisinage immdiat du sommet principal de notre montagne que la roche granitique se rvle le mieux4 ,l1 une crte de roches noires spare deux champs de neige dployant de chaque ct leur blancheur tincelante2 on dirait un diadme de jais sur un voile de mousseline4 ,c'est par cette crte qu'il est le plus facile de gagner le point culminant du mont1 car on vite ainsi les crevasses caches sous la surface unie des neiges2 l1 le pied peut se poser fermement sur le sol1 tandis qu' la force des bras on se hisse facilement1 de degr en degr1 dans les parties escarpes4 ,c'est par l que je faisais presque toujours mon ascension1 lorsque1 m'loignant du troupeau et de mon compagnon le berger1 j'allais passer quelques heures sur le grand pic4 ,vue distance1 travers les vapeurs bleutres de l'atmosphre1 l'arte de granit parat assez uniforme2 les montagnards1 pratiques et presque grossiers dans leurs comparaisons1 lui donnent le nom de peigne2 on dirait1 en effet1 une range de dents aigus disposes rgulirement4 ,mais au milieu des rochers eux-mmes on se trouve dans une sorte de chaos3 aiguilles1 pierres branlantes1 amoncellements de blocs1 assises superposes1 tours qui surplombent1 murs s'appuyant les uns sur les autres et laissant entre eux d'troits passages1 telle est cette arte qui forme l'angle du mont4 ,mme sur ces hauteurs1 la roche est presque partout recouverte1 comme par une espce d'enduit1 par la vgtation des lichens2 mais1 en maint endroit1 elle a t mise nu par la friction de la glace1 par l'humidit de la neige1 l'action des geles1 des pluies1 des vents1 des rayons du soleil2 d'autres rocs1 briss par la foudre1 sont rests aimants par le choc du feu cleste4 ,au milieu de ces ruines1 il est facile d'observer ce qui fut encore tout rcemment l'intrieur mme de la roche2 j'en vois les cristaux dans tout leur clat1 le quartz blanc1 le feldspath la couleur d'un rose ple1 le mica qui semble une paillette d'argent4 ,en d'autres parties de la montagne1 le granit mis nu prsente un autre aspect3 dans une roche1 il est blanc comme le marbre et parsem de petits points noirs2 ailleurs1 il est bleutre et sombre4 ,presque partout il est d'une grande duret1 et les pierres qu'on pourrait y tailler serviraient construire des monuments durables2 mais ailleurs il est tellement friable1 les cristaux divers en sont si faiblement agrgs1 qu'on peut les craser entre ses doigts4 ,un ruisseau1 qui prend sa source au pied d'un promontoire de ce grain peu cohrent1 s'tale dans le ravin sur un lit de sable le plus fin tout brillant de mica2 on croirait voir l'or et l'argent briller travers l'eau frmissante2 plus d'un rustre venu de la plaine s'y est tromp et s'est avidement prcipit sur ces trsors qu'entrane ngligemment le ruisselet moqueur4 ,l'incessante action de la neige et de l'eau nous permet d'observer une autre espce de roche qui entre aussi pour une grande part dans la masse de l'immense difice4 ,non loin des artes et des dmes de granit1 qui sont les parties les plus leves de la montagne et semblent en tre le noyau1 pour ainsi dire1 se montre une cime secondaire dont l'aspect est d'une frappante rgularit2 on dirait une pyramide quatre pans pose sur l'norme pidestal que lui forment les plateaux et les pentes4 ,c'est un sommet compos de roches ardoises1 que le temps rabote incessamment par tous ses mtores1 le vent1 les rayons solaires1 les neiges1 le brouillard et les pluies4 ,les feuillets briss de l'ardoise se fissurent1 se brisent et descendent en masses glissantes le long des talus4 ,parfois le pas lger d'une brebis suffit pour mettre en mouvement des myriades de pierres sur tout un flanc de montagne4 ,tout autre que la roche ardoise est la roche calcaire qui constitue quelques-uns des promontoires avancs4 ,quand cette roche se brise1 ce n'est pas1 comme l'ardoise1 en d'innombrables petits fragments1 mais en grandes masses4 ,telle fracture a spar1 de la base au sommet1 tout un rocher de trois cents mtres de hauteur2 de ct et d'autre1 on voit monter jusqu'au ciel les deux parois verticales2 au fond du gouffre1 la lumire pntre peine1 et l'eau qui le remplit1 descendue des hauteurs neigeuses1 ne rflchit la clart d'en haut que par les bouillonnements de ses rapides et les rejaillissements de ses cascades4 ,nulle part1 mme en des montagnes dix fois plus leves1 la nature ne parat plus grandiose4 ,de loin1 la partie calcaire du mont reprend ses proportions relles1 et l'on voit qu'elle est domine par des masses rocheuses beaucoup plus hautes2 mais elle tonne toujours par la puissante beaut de ses assises et de ses tours2 on dirait des temples babyloniens4 ,fort pittoresques aussi1 bien que d'une faible importance relative1 sont les rochers de grs ou de conglomrats composs de fragments ciments4 ,partout o la pente du sol favorise l'action de l'eau1 celle-ci dlaye le ciment et se creuse une rigole1 une fente troite qui1 peu peu1 finit par scier la roche en deux4 ,d'autres courants d'eau ont galement creus dans le voisinage des fissures secondaires1 d'autant plus profondes que la masse liquide entrane est plus abondante2 la roche ainsi dcoupe finit par ressembler un ddale d'oblisques1 de tours1 de forteresses4 ,on voit de ces fragments de montagnes dont l'aspect rappelle maintenant celui de villes dsertes1 avec leurs rues humides et sinueuses1 leurs murailles crneles1 leurs donjons1 leurs tourelles surplombantes1 leurs statues bizarres4 ,je me souviens encore de l'impression d'tonnement1 voisine de l'effroi1 que je ressentis en approchant de l'issue d'une gorge envahie dj par les ombres du soir4 ,j'apercevais de loin la noire fissure1 mais1 ct de l'entre1 sur la pointe du mont1 je remarquais aussi des formes tranges qui me semblaient des gants aligns4 ,c'taient de hautes colonnes d'argile portant chacune leur cime une grosse pierre ronde qui1 de loin1 figurait une tte4 ,les pluies avaient peu peu dissous1 emport tout le sol environnant2 mais les lourdes pierres avaient t respectes1 et1 par leur poids1 continuaient donner de la consistance aux gigantesques piliers d'argile qui les soutenaient4 ,chaque promontoire1 chaque rocher de la montagne a donc son aspect particulier1 suivant la matire qui le compose et la force avec laquelle il rsiste aux lments de dgradation4 ,ainsi nat une infinie varit de formes qui s'accrot encore par le contraste qu'offrent l'extrieur de la roche les neiges1 les gazons1 les forts et les cultures4 ,au pittoresque des lignes et des plans s'ajoutent les changements continuels de dcor de la surface4 ,et pourtant1 combien peu nombreux sont les lments qui constituent la montagne et qui1 par leurs mlanges1 lui donnent cette varit si prodigieuse d'aspects6 ,les chimistes qui1 dans leurs laboratoires1 analysent les rochers1 nous apprennent quelle est la composition de ces divers cristaux4 ,ils nous disent que le quartz est de la silice1 c'est--dire du silicium oxyd1 un mtal qui1 pur1 serait semblable de l'argent1 et qui1 par son mlange avec l'oxygne de l'air1 est devenu roche blanchtre4 ,ils nous disent aussi que feldspath1 mica1 augrite1 hornblende et autres cristaux1 qui se trouvent en si grande varit dans les rocs de la montagne1 sont des composs o l'on retrouve1 avec le silicium1 d'autres mtaux1 l'aluminium1 le potassium1 unis en diverses proportions et suivant certaines lois d'affinit chimique avec les gaz de l'atmosphre4 ,la montagne entire1 les montagnes voisines et lointaines1 les plaines de leurs bases et la terre dans son ensemble1 tout cela n'est que mtal l'tat impur2 si les lments fondus et mlangs de la masse du globe reprenaient soudain leur puret1 la plante aurait1 pour les habitants de ,mars ou ,vnus braquant sur nous leurs tlescopes1 l'aspect d'une boule d'argent roulant dans le ciel noir4 ,le savant qui recherche les lments de la pierre trouve que toutes les roches massives1 composes de cristaux ou de pte cristalline1 sont1 comme le granit1 des mtaux oxyds3 tels sont le porphyre1 la serpentine et les roches ignes sorties de terre pendant les explosions volcaniques1 trachyte1 basalte1 obsidienne1 pierre ponce3 tout cela1 c'est du silicium1 de l'aluminium1 du potassium1 du sodium1 du calcium4 ,quant aux roches disposes en feuillets ou en strates1 places en couches les unes au-dessus des autres1 comment ne seraient-elles pas aussi des mtaux1 puisqu'elles proviennent en grande partie de la dsagrgation et de la redistribution des roches massives8 ,pierres brises en fragments1 puis cimentes de nouveau1 sables agglutins en roche aprs avoir t triturs et pulvriss1 argiles devenues compactes aprs avoir t dlayes par les eaux1 ardoises qui ne sont autre chose que des argiles durcies1 tout cela n'est que dbris des roches antrieures et1 comme elles1 se compose de mtaux4 ,seuls1 les calcaires1 qui constituent une partie si considrable de l'enveloppe terrestre1 ne proviennent pas directement de la destruction de roches plus anciennes2 ils sont forms de dbris qui ont pass par les organismes des animaux marins2 ils ont t mangs et digrs1 mais ils n'en sont pas moins mtalliques2 ils ont pour base le calcium combin avec le soufre1 le carbone1 le phosphore4 ,ainsi1 grce aux mlanges1 aux combinaisons varies et changeantes1 la masse polie1 uniforme1 impntrable1 du mtal1 a pris des formes hardies et pittoresques1 s'est creuse en bassins pour les lacs et les fleuves1 s'est revtue de terre vgtale1 a fini par entrer jusque dans la sve des plantes et dans le sang des animaux4 ,le mtal pur se rvle encore1 et l1 parmi les pierres de la montagne4 ,au milieu des boulis et sur le bord des fontaines1 on voit souvent des masses ferrugineuses2 des cristaux de fer1 de cuivre1 de plomb1 combins avec d'autres lments1 se trouvent aussi dans les dbris pars2 parfois1 dans le sable du ruisseau1 brille une parcelle d'or4 ,mais1 dans la roche dure1 ni le minerai prcieux1 ni le cristal1 ne sont distribus au hasard2 ils sont disposs en veines ramifies qui se dveloppent surtout entre les assises de formations diffrentes4 ,ces filons de mtal1 semblables au fil magique du labyrinthe1 ont conduit les mineurs1 et aprs eux les gologues1 dans l'paisseur1 l'histoire de la montagne4 ,autrefois1 nous disent les contes merveilleux1 il tait facile d'aller recueillir toutes ces richesses dans l'intrieur du mont2 il suffisait d'avoir un peu de chance ou la faveur des dieux4 ,en faisant un faux pas1 on essayait de se retenir un arbuste4 ,la frle tige cdait1 entranant avec elle une grosse pierre qui cachait une grotte jusqu'alors inconnue4 ,le berger s'introduisait hardiment dans l'ouverture1 non sans prononcer quelque formule magique ou sans toucher quelque amulette1 puis1 aprs avoir march longtemps dans la noire avenue1 il se trouvait tout coup sous une vote de cristal et de diamant2 des statues d'or et d'argent1 ornes profusion de rubis1 de topazes1 de saphirs1 se dressaient tout autour de la salle3 il suffisait de se baisser pour ramasser des trsors4 ,de nos jours1 ce n'est plus sans travail1 par de simples incantations1 que l'homme parvient conqurir l'or et les autres mtaux qui dorment dans les roches4 ,les prcieux fragments sont rares1 impurs1 mlangs de terre1 et la plupart ne prennent leur clat et leur valeur qu'aprs avoir t affins dans la fournaise4 ,,chapitre ,,iv ,l',,origine ,,de ,,la ,,montagne ,ainsi1 jusque dans sa plus petite molcule1 la montagne norme offre une combinaison d'lments divers qui se sont mlangs en proportions changeantes2 chaque cristal1 chaque minerai1 chaque grain de sable ou parcelle de calcaire1 a son histoire infinie1 comme les astres eux-mmes4 ,le moindre fragment de roche a sa gense comme l'univers2 mais1 tout en s'entr'aidant par la science les uns des autres1 l'astrologue1 le gologue1 le physicien1 le chimiste1 en sont encore se demander avec anxit s'ils ont bien compris cette pierre et le mystre de son origine4 ,et l'origine de la montagne elle-mme1 est-il certain qu'ils l'aient dvoile8 ,a la vue de toutes ces roches1 grs1 calcaires1 ardoises et granits1 pouvons-nous raconter comment la masse prodigieuse s'est accumule et dresse vers le ciel8 ,en la contemplant dans sa beaut superbe1 pouvons-nous faire un retour sur nous-mmes1 faibles nains qui regardons1 et dire la montagne1 avec l'orgueil conscient de l'intelligence satisfaite3 ,la plus petite de tes pierres peut nous craser1 mais nous te comprenons2 nous savons quelles ont t ta naissance et ton histoire8 ,comme nous1 et plus que nous1 les enfants se questionnent la vue de la nature et de ses phnomnes2 mais1 presque toujours1 dans leur confiance nave1 ils se contentent de la rponse vague et mensongre d'un pre ou d'un an qui ne sait pas1 d'un professeur qui prtend ne rien ignorer4 ,s'ils n'obtenaient pas cette rplique1 ils chercheraient1 chercheraient toujours1 jusqu' ce qu'ils se fussent donn une explication quelconque1 car l'enfant ne sait pas rester dans le doute2 plein du sentiment de son existence1 entrant en vainqueur dans la vie1 il faut qu'il puisse parler en matre de toutes choses4 ,rien ne doit lui rester inconnu4 ,de mme les peuples1 peine sortis de leur barbarie premire1 avaient pour tout ce qui les frappait une affirmation dfinitive4 ,la premire explication1 celle qui rpondait le mieux l'intelligence et aux murs de ce groupe humain1 tait trouve bonne4 ,transmise de bouche en bouche1 la lgende a fini par devenir parole divine1 et les castes d'interprtes ont surgi pour lui donner l'appui de leur autorit morale et de leurs crmonies4 ,c'est ainsi que1 dans l'hritage mythique de presque toutes les nations1 nous trouvons des rcits qui nous racontent la naissance des montagnes ainsi que celle des fleuves1 de la terre1 de l',ocan1 des plantes1 des animaux et de l'homme lui-mme4 ,l'explication la plus simple est celle qui nous montre les dieux ou les gnies jetant les montagnes du haut du ciel et les laissant tomber au hasard2 ou bien encore les dressant et les maonnant avec soin1 comme des colonnes destines porter la vote des cieux4 ,ainsi furent construits le ,liban et l',hermon2 ainsi fut enracin aux bornes du monde le mont ,atlas aux robustes paules4 ,d'ailleurs1 une fois cres1 les montagnes changeaient souvent de place1 et des dieux s'en servaient pour se les lancer d'un coup de fronde4 ,les ,titans1 qui n'taient point dieux1 bouleversrent tous les monts de la ,thessalie1 pour en dresser des remparts autour de l',olympe2 le gigantesque ,athos lui-mme n'tait pas trop pesant pour leurs bras1 et1 du fond de la ,thrace1 ils le portrent jusqu'au milieu de la mer1 l'endroit o il s'lve aujourd'hui4 ,une gante du ,nord avait rempli son tablier de collines et les semait de distance en distance pour reconnatre son chemin4 ,vichnou1 voyant un jour une jeune fille dormant sous les rayons trop ardents du soleil1 s'empara d'une montagne et la tint en quilibre sur le bout de son doigt pour abriter la belle dormeuse4 ,telle a t1 nous dit la lgende1 l'origine des ombrelles4 ,dieux et gants n'avaient pas mme toujours besoin de saisir les monts pour les dplacer2 ceux-ci obissaient un simple signe4 ,les pierres accouraient au son de la lyre d',orphe1 les montagnes se dressaient pour entendre ,apollon3 c'est ainsi que naquit l',hlicon1 sjour des muses4 ,le prophte ,mahomet arriva deux mille ans trop tard3 s'il ft venu dans un ge de foi plus nave1 il ne serait point all la montagne1 c'est elle qui se serait dirige vers lui4 ,a ct de cette explication de la naissance des montagnes par la volont des dieux1 la mythologie de peuples nombreux en fournit une autre moins grossire4 ,d'aprs cette ide1 les rochers et les monts seraient des organes vivants pousss naturellement sur le grand corps de la terre1 comme poussent les tamines dans la corolle de la fleur4 ,tandis que1 d'un ct1 le sol s'abaissait pour recevoir les eaux de la mer1 de l'autre il se redressait vers le soleil pour en recevoir la lumire vivifiante4 ,c'est ainsi que les plantes lvent leur tige et font tourner leurs ptales vers l'astre qui les regarde et leur donne l'clat4 ,mais les lgendes antiques ont perdu leurs croyants et ne sont plus pour l'humanit que des souvenirs potiques2 elles sont alles rejoindre les rves1 et l'esprit des chercheurs1 enfin dgag de ces illusions1 est devenu plus avide la poursuite de la vrit4 ,aussi les hommes de nos jours1 de mme que ceux des temps anciens1 ont-ils se rpter encore1 en contemplant les cimes dores par la lumire3 ,comment donc ont-elles pu se dresser dans le ciel8 ,mme notre poque1 o les savants font profession de n'appuyer leurs thories que sur l'observation et l'exprience1 il en est dont les fantaisies sur l'origine des monts ressemblent assez aux lgendes des anciens4 ,un gros livre moderne essaye de nous dmontrer que la lumire du soleil qui baigne notre plante a pris corps et s'est condense en plateaux et en montagnes autour de la terre4 ,un autre affirme que l'attraction du soleil et de la lune1 non contente de soulever deux fois par jour les flots de la mer1 a fait aussi gonfler la terre et redress les vagues solides jusque dans la rgion des neiges4 ,un autre enfin raconte comment les comtes1 gares dans les cieux1 sont venues heurter notre globe1 en ont trou l'enveloppe comme des pierres brisant un glaon1 et ont fait jaillir les montagnes en longues ranges et en massifs4 ,heureusement la terre1 toujours en travail de cration nouvelle1 ne cesse d'agir sous nos yeux et de nous montrer comment elle change peu peu les rugosits de sa surface4 ,elle se dtruit1 mais elle se reconstruit de jour en jour1 constamment2 elle nivelle ses montagnes1 mais pour en difier d'autres2 elle creuse des valles1 mais pour les combler encore4 ,en parcourant la surface du globe et en observant avec soin les phnomnes de la nature1 on peut donc voir se former des coteaux et des monts1 lentement1 il est vrai1 et non pas d'une soudaine pousse1 comme le demanderaient des amis du miracle4 ,on les voit natre1 soit directement du sein de la terre1 soit indirectement1 pour ainsi dire1 par l'rosion des plateaux1 de mme qu'une statue apparat peu peu dans un bloc de marbre4 ,lorsqu'une masse insulaire ou continentale1 haute de centaines ou de milliers de mtres1 reoit des pluies en abondance1 ses versants sont graduellement sculpts en ravins1 en vallons1 en valles2 la surface uniforme du plateau se dcoupe en cimes1 en artes1 en pyramides1 se creuse en cirques1 en bassins1 en prcipices2 des systmes de montagnes apparaissent peu peu l o le sol uni se droulait sur d'normes tendues4 ,il est mme des rgions de la terre o le plateau1 attaqu par des pluies sur un seul ct1 ne s'chancre en montagnes que par ce versant3 telle est1 en ,espagne1 cette terrasse de la ,manche qui s'affaisse vers l',andalousie par les escarpements de la sierra ,morena4 ,en outre de ces causes extrieures qui changent les plateaux en montagnes1 s'accomplissent aussi dans l'intrieur de la terre de lentes transformations qui ont pour consquence d'normes effondrements4 ,les hommes laborieux qui1 le marteau la main1 cheminent pendant des annes entires travers les monts pour en tudier la forme et la structure1 remarquent1 dans les nouvelles assises de formation marine qui constituent la partie non cristalline des monts1 de gigantesques failles ou fissures de sparation qui s'tendent sur des centaines de kilomtres de longueur4 ,des masses1 ayant des milliers de mtres d'paisseur1 se sont redresses dans ces chutes ou mme ont t compltement renverses1 de sorte que leur ancienne surface est devenue maintenant le plan infrieur4 ,les assises1 en s'affaissant par chutes successives1 ont dnud le squelette de roches cristallines qu'elles entouraient comme un manteau2 elles ont rvl le noyau de la montagne comme une draperie retire soudain dcouvre un monument cach4 ,mais les croulements eux-mmes ont eu moins d'importance que les plissements dans l'histoire de la terre et dans celle des montagnes qui en forment les rugosits extrieures4 ,soumises de lentes pressions sculaires1 la roche1 l'argile1 les couches de grs1 les veines de mtal1 tout se plisse comme le ferait une toffe1 et les plis qui naissent ainsi forment les monts et les valles4 ,semblable la surface de l',ocan1 celle de la terre s'agite en vagues1 mais ces ondulations sont bien autrement puissantes3 ce sont les ,andes1 c'est l',himalaya1 qui se redressent ainsi au-dessus du niveau moyen des plaines4 ,sans cesse les roches de la terre se trouvent soumises ces impulsions latrales qui les ploient et les reploient diversement1 et les assises sont dans une fluctuation continuelle4 ,c'est ainsi que se ride la peau d'un fruit4 ,les cimes qui surgissent directement du sol et qui montent graduellement du niveau de l',ocan vers les hauteurs glaces de l'atmosphre sont les montagnes de laves et de cendres volcaniques4 ,en maints endroits de la surface terrestre1 on peut les tudier l'aise1 s'levant1 grandissant vue d'il4 ,bien diffrents des montagnes ordinaires1 les volcans proprement dits sont percs d'une chemine centrale par laquelle s'chappent des vapeurs et les fragments pulvriss de roches incendies2 mais1 quand ils s'teignent1 la chemine se ferme1 et les pentes du cne volcanique1 dont le profil perd de sa rgularit premire sous l'influence des pluies et de la vgtation1 finissent par ressembler celles des autres monts4 ,d'ailleurs1 il est des masses rocheuses qui1 en s'levant du sein de la terre1 soit l'tat liquide1 soit l'tat pteux1 sortent tout simplement d'une longue crevasse du sol et ne sont point lances par un cratre1 comme les scories du ,vsuve et de l',etna4 ,les laves qui s'accumulent en sommets et se ramifient en promontoires ne diffrent que par leur jeunesse de ces vieilles montagnes chenues qui hrissent ailleurs la surface de la terre4 ,les laves jadis brlantes se refroidissent peu peu2 elles se dlitent extrieurement et se revtent de terre vgtale2 elles reoivent l'eau de pluie dans leurs interstices et la rendent en ruisselets et en rivires2 enfin elles se recouvrent leur base de formations gologiques nouvelles et s'entourent1 comme les autres montagnes1 d'assises de galets1 de sable ou d'argile4 ,a la longue1 le regard du savant peut seul reconnatre qu'elles ont jailli du sein de la grande fournaise1 la terre1 comme une masse de mtal en fusion4 ,parmi les anciens monts qui font partie de ces massifs et de ces systmes qu'on appelle les colonnes vertbrales des continents1 il en est un grand nombre qui sont composs de roches trs ressemblantes aux laves actuelles et d'une constitution chimique analogue4 ,comme ces laves1 porphyres1 trapps et mtaphyres sont sortis de terre par de larges fissures et se sont tals sur le sol1 pareils une matire visqueuse qui se figerait bientt au contact de l'air1 la plupart des roches granitiques semblent s'tre formes de la mme manire2 elles sont cristallines comme les laves1 et leurs cristaux ont pour lments les mmes corps simples1 le silicium et l'aluminium4 ,n'est-il pas raisonnable de penser que ces granits ont t1 eux aussi1 une masse pteuse1 et que des crevasses du sol ont donn passage leurs coules brlantes8 ,toutefois1 ce n'est l qu'une hypothse en discussion et non une vrit dmontre4 ,de mme que les laves qui jaillissent du sol soulvent parfois des lambeaux de terrains avec leurs forts ou leurs gazons1 de mme on pense que l'ruption des granits ou autres roches semblables a t la cause la plus frquente du soulvement des assises de formations diverses qui constituent la partie la plus considrable des montagnes4 ,des strates de calcaire1 de sable1 d'argile1 que les eaux de la mer ou d'un lac avaient jadis dposes en couches parallles sur le fond de leur lit1 et qui taient devenues la pellicule extrieure de la terre1 auraient t ainsi ployes et redresses par la masse qui s'levait des profondeurs et qui cherchait une issue4 ,ici le flot montant du granit aurait bris les assises suprieures en les et en lots qui1 tout disloqus1 fendills1 chiffonns en plissements bizarres1 sont pars maintenant dans les dpressions et sur les saillies de la roche soulevante2 ailleurs1 le granit ne se serait ouvert dans le sol qu'une seule crevasse de sortie en reployant de ct et d'autre les assises extrieures1 suivant les angles d'inclinaison les plus divers2 ailleurs encore1 le granit1 sans mme se faire jour1 n'en aurait pas moins bossu les couches suprieures4 ,celles-ci1 sous la pression qui les a fait se ployer1 auraient cess d'tre plaines pour devenir collines et montagnes4 ,ainsi1 mme les hauteurs formes de strates paisiblement dposes au fond des eaux auraient pu se dresser en cimes1 de la mme manire que les protubrances de laves2 un puits creus travers les couches superposes atteindrait le noyau de porphyre ou de granit4 ,en admettant que la plupart des montagnes ont fait leur apparition la manire des laves1 la cause qui a fait jaillir du sol toutes ces matires en fusion reste encore reconnatre par la pense4 ,d'ordinaire on suppose qu'elles en ont t exprimes1 pour ainsi dire1 par la contraction de l'enveloppe extrieure du globe1 qui se refroidit lentement en rayonnant de la chaleur dans les espaces4 ,jadis1 notre plante tait une goutte brlante de mtal4 ,en roulant dans les cieux froids1 elle s'est fige peu peu4 ,mais la pellicule seule est-elle solidifie1 ainsi qu'on aime le rpter1 ou bien la goutte entire est-elle devenue dure jusque dans son noyau8 ,on ne le sait pas encore1 car rien ne prouve que les laves de nos volcans sortent d'un immense rservoir remplissant tout l'intrieur du globe4 ,nous savons seulement que ces laves s'lancent parfois des crevasses du sol et coulent la surface2 de mme les granits1 les porphyres et autres roches semblables auraient coul hors des fentes de l'corce terrestre1 comme la sve s'chappe de la blessure d'une plante4 ,la mare de pierres fondues serait monte de l'intrieur1 sous la pression de l'enveloppe plantaire1 graduellement resserre par l'effet de son propre refroidissement4 ,,chapitre ,v ,,les ,,fossiles ,quelle que soit l'origine premire de la montagne1 son histoire nous est du moins connue depuis une poque de beaucoup antrieure aux annales de notre humanit4 ,a peine cent cinquante gnrations d'hommes se sont succd depuis que se sont accomplis les premiers actes de nos anctres dont il soit rest des tmoignages2 avant cette poque1 l'existence de notre race ne nous est plus rvle que par des monuments incertains4 ,l'histoire de la montagne inanime est crite1 au contraire1 en caractres visibles depuis des millions de sicles4 ,le grand fait1 celui qui frappait dj nos aeux ds l'enfance de la civilisation1 et qu'ils ont diversement racont dans leurs lgendes1 est que les roches distribues en assises rgulires1 en couches places les unes au-dessus des autres comme les pices d'un difice1 ont t dposes par les eaux4 ,qu'on se promne au bord d'une rivire2 que mme1 par un jour de pluie1 on regarde la rigole temporaire qui se forme dans les dpressions du sol1 et l'on verra le courant s'emparer des graviers1 des grains de sable1 des poussires et de tous les dbris pars1 pour les distribuer avec ordre sur le fond et sur les rivages de son lit2 les fragments les plus lourds se dposeront en couches l'endroit o l'eau perd la rapidit de son impulsion premire1 les molcules plus lgres iront plus loin s'taler en strates la surface unie2 enfin les argiles tnues1 dont le poids dpasse peine celui de l'eau1 se tasseront en nappes partout o s'arrte le mouvement torrentiel de l'eau4 ,sur les plages et dans les bassins des lacs et des mers1 les assises de dbris successivement dposes sont encore bien plus rgulires1 car les eaux n'y ont pas la marche imptueuse des ondes fluviales1 et tout ce que reoit leur surface se tamise travers la profondeur de leurs eaux en restant1 sans que rien vienne troubler l'action gale des vagues et des courants4 ,c'est ainsi que1 dans la grande nature1 se fait la division du travail4 ,sur les ctes rocheuses de l',ocan1 assaillies par les flots du large1 on ne voit que galets et cailloux entasss4 ,ailleurs1 s'tendent perte de vue des plages de sable fin1 sur lesquelles le flot de mare se droule en volutes d'cume4 ,les sondeurs qui tudient le fond de la mer nous disent que1 sur de vastes espaces1 grands comme des provinces1 les dbris que rapportent leurs instruments se composent toujours d'une vase uniforme1 plus ou moins mlange d'argile ou de sable1 suivant les divers parages4 ,ils ont aussi constat qu'en d'autres parties de la mer la roche qui se forme au fond du lit marin est de la craie pure4 ,coquillages1 spicules d'ponges1 animalcules de toute sorte1 organismes infrieurs1 siliceux ou calcaires1 tombent incessamment en pluie des eaux de la surface1 et se mlent aux tres innombrables qui s'accumulent1 vivent et meurent sur le fond1 en multitudes assez grandes pour constituer des assises aussi paisses que celles de nos montagnes2 et d'ailleurs1 celles-ci ne sont-elles pas formes de dbris du mme genre8 ,dans un avenir inconnu1 lorsque les abmes actuels de l',ocan s'taleront en plaines ou se redresseront en sommets la lumire du soleil1 nos descendants verront des terrains gologiques semblables ceux que nous contemplons aujourd'hui1 et qui peut-tre auront disparu1 menuiss en fragments par les eaux fluviales4 ,pendant la srie des ges1 les assises de formations maritimes et lacustres1 dont la plus grande partie de notre montagne est compose1 sont arrives occuper une grande hauteur au-dessus de la mer leur position penchante et contourne en plissements bizarres4 ,qu'elles aient t souleves par une pression venue d'en bas1 ou bien que l',ocan se soit abaiss par suite du refroidissement et de la contraction de la terre ou par toute autre cause1 et que1 de cette manire1 il ait laiss des couches de grs et de calcaire sur les anciens bas-fonds devenus continents1 ces assises sont l maintenant1 et nous pouvons notre aise tudier les dbris que nombre d'entre elles ont rapports du monde sous-marin4 ,ces dbris1 ce sont les fossiles1 restes de plantes et d'animaux conservs dans la roche4 ,il est vrai1 les molcules qui constituaient le squelette animal ou vgtal de ces corps ont disparu1 aussi bien que le tissu des chairs et les gouttes de sang ou de sve2 mais le tout a t remplac par des grains de pierre qui ont gard la forme et jusqu' la couleur de l'tre dtruit4 ,dans l'paisseur de ces pierres1 ce sont les coquillages des mollusques et les disques1 les boules1 les pines1 les cylindres1 les baguettes siliceuses et calcaires des foraminifres et des diatomes qui se rencontrent en plus tonnantes multitudes2 mais il s'y trouve aussi des formes qui remplacent exactement les chairs molles de ces tres organiss2 on voit des squelettes de poissons avec leurs nageoires et leurs cailles2 on reconnat des lytres d'insectes1 des branchilles et des feuilles2 on distingue jusqu' des traces de pas1 et1 sur la roche dure qui fut jadis le sable incertain des plages1 on retrouve l'empreinte des gouttes de pluie et l'entre-croisement des sillons tracs par les vaguelettes du bord4 ,les fossiles1 fort rares dans certaines roches de formation marine1 trs nombreux au contraire en d'autres assises1 et constituant la masse presque entire des marbres et des craies1 nous servent reconnatre l'ge relatif des assises qui se sont dposes pendant la srie des temps4 ,en effet1 toutes les couches fossillifres n'ont pas t renverses et bizarrement entremles par les failles et par les boulis1 la plupart d'entre elles ont mme gard leur superposition rgulire1 de sorte que l'on peut observer et recueillir les fossiles dans l'ordre de leur apparition4 ,l o les assises1 encore dans leur tat normal1 ont la position qu'elles avaient jadis1 aprs avoir t dposes par les eaux marines ou lacustres1 le coquillage que l'on dcouvre dans la couche suprieure est certainement plus moderne que celui des couches situes au-dessous4 ,des centaines1 des milliers d'annes1 reprsentes par les innombrables molcules intermdiaires du grs ou de la craie1 ont spar les deux existences4 ,si les mmes espces de plantes et d'animaux avaient toujours vcu sur la terre depuis le jour o ces organismes vivants firent leur premire apparition sur l'corce refroidie de la plante1 on ne pourrait juger de l'ge relatif des deux couches terrestres spares l'une de l'autre4 ,mais des tres diffrents n'ont cess de se succder pendant les ges et par consquent dans les assises superposes4 ,certaines formes1 qui se montrent en trs grande abondance au sein des roches stratifies les plus anciennes1 deviennent peu peu plus rares dans les roches d'origine moins loigne1 puis finissent par disparatre tout fait4 ,les nouvelles espces qui succdent aux premires ont aussi1 comme chaque tre en particulier1 leur priode de renaissance1 de propagation1 de dprissement et de mort2 on pourrait comparer chaque espce de fossile animal ou vgtal un arbre gigantesque1 dont les racines plongent dans les terrains infrieurs d'antique formation1 et dont le tronc se ramifie et se perd dans les couches hautes d'origine plus rcente4 ,les gologues1 qui1 dans les divers pays du monde1 passent leur temps examiner les roches et les tudier molcule molcule1 afin d'y dcouvrir les vestiges d'tres jadis vivants1 ont pu1 grce l'ordre de succession des fossiles de toute espce1 reconnatre aux restes enferms l'ge relatif des diverses assises de la terre qu'ont dposes les eaux4 ,ds que les observations compares ont t assez nombreuses1 il devint mme souvent facile1 la vue d'un seul fossile1 de dire quelle poque des ges terrestres appartient la roche o il s'est rencontr4 ,une pierre quelconque de grs1 de schiste ou de calcaire1 offre une empreinte bien nette de coquille ou de plante2 cela suffit parfois4 ,le naturaliste1 sans crainte de se tromper1 dclare que la pierre dans laquelle est marque cette empreinte appartient telle ou telle srie de roches et doit tre classe telle ou telle poque dans l'histoire de la plante4 ,ces fossiles rvlateurs1 qui1 sous forme d'tres vivants1 s'agitaient1 il y a des millions d'annes1 dans la vase des abmes ocaniques1 se retrouvent maintenant toutes les hauteurs1 dans les assises des montagnes4 ,on en voit sur la plupart des cimes pyrnennes1 ils constituent des ,alpes entires2 on les reconnat sur le ,caucase et sur les ,cordillres4 ,l'homme les verrait galement sur les sommets de l',himalaya1 s'il pouvait s'lever ces hauteurs4 ,ce n'est pas tout3 ces nappes fossilifres1 qui dpassent aujourd'hui la zone moyenne des nuages1 atteignaient autrefois des altitudes beaucoup plus considrables4 ,en maints endroits1 sur un versant des montagnes1 on constate que des assises de roches sont plus ou moins souvent interrompues4 et l1 peut-tre1 le gologue retrouve dans les vallons quelques lambeaux de ces terrains2 mais les couches continues ne reprennent que bien loin de l1 sur le versant oppos de la montagne4 ,que sont devenus les fragments intermdiaires8 ,ils existaient jadis1 car1 mme en les brisant1 la masse granitique1 montant de l'intrieur1 n'a pu que les fendiller2 mais les assises lzardes n'en restaient pas moins sur le sommet glissant4 ,,chapitre ,,vi ,,la ,,destruction ,,des ,,cimes ,et pourtant ces masses normes1 monts empils sur des monts1 ont pass comme des nuages que le vent balaye du ciel2 les assises de trois1 quatre ou cinq kilomtres d'paisseur1 que la coupe gologique des roches nous rvle avoir exist jadis1 ont disparu pour entrer dans le circuit d'une cration nouvelle4 ,il est vrai1 la montagne nous parat encore formidable1 et nous en contemplons avec une admiration mle d'effroi les pics superbes pntrant au-dessus des nues dans l'air glac de l'espace4 ,si hautes sont ces pyramides neigeuses qu'elles nous cachent une moiti du ciel2 d'en bas1 ses prcipices1 qu'essaye vainement de mesurer notre regard1 nous donnent le vertige4 ,nanmoins1 tout cela n'est plus qu'une ruine1 un simple dbris4 ,autrefois1 les couches d'ardoises1 de calcaires1 de grs1 qui s'appuient la base de la montagne et se redressent et l en sommets secondaires1 se rejoignaient1 par-dessus la cime granitique1 en couches uniformes2 elles ajoutaient leur norme paisseur l'lvation dj si grande du pic suprme4 ,la hauteur de la montagne tait double1 la pointe atteignait alors cette rgion o l'atmosphre est si rare que l'aile mme de l'aigle n'a plus la force de s'y soutenir4 ,ce n'est plus le regard1 c'est l'imagination qui s'effraye la pense de ce que la montagne tait alors1 et de ce que les neiges1 les glaces1 les pluies et les temptes lui ont enlev pendant la srie des ges4 ,quelle histoire infinie1 quelles vicissitudes sans nombre dans la succession des plantes1 des animaux et des hommes1 depuis que les monts ont ainsi chang de forme et perdu la moiti de leur hauteur6 ,ce prodigieux travail de dblai n'a1 d'ailleurs1 pu s'accomplir sans qu'il en reste1 en maints endroits1 des traces irrcusables4 ,les dbris qui ont gliss du haut des cimes avec les neiges1 que la glace a pousss devant elle1 que les eaux ont triturs1 menuiss1 entrans en cailloux1 en graviers et en sables1 ne sont pas tous retourns la mer1 d'o ils taient sortis une priode antrieure2 d'normes amas se voient encore dans l'espace qui spare les pentes hardies de la montagne et les terres basses riveraines de l',ocan4 ,dans cette zone intermdiaire1 o les collines se droulent en longues ondulations1 comme les vagues de la mer1 le sol est en entier compos de pierres roules et de gravois entasss4 ,tout cela1 ce sont les restes de la montagne1 que les eaux ont rduite en menus fragments1 transporte en dtail et dverse en normes alluvions l'issue des grandes valles4 ,les torrents descendus des hauteurs fouillent leur aise dans ces plateaux de dbris1 et en font bouler les talus dans le sillon qu'ils se sont creus4 ,sur les pentes du foss profond o serpentent les eaux1 on reconnat1 dans un dsordre apparent1 les diverses roches qui ont servi de matriaux au grand difice de la montagne3 voici les blocs de granit et les fragments de porphyre2 voil des schistes aux artes aigus demi enfouis dans le sable2 ailleurs sont des morceaux de quartz1 des grs1 des cailloux calcaires1 des rognons de minerai1 des cristaux mousss4 ,on y trouve aussi des fossiles d'poques diffrentes1 et1 dans les espaces o les eaux ont tournoy longtemps1 se sont arrts d'innombrables squelettes d'animaux flotts4 ,c'est l qu'on a dcouvert1 par milliers1 les ossements des hipparions1 des aurochs1 des lans1 des rhinocros1 des mastodontes1 des mammouths et autres grands mammifres qui parcouraient autrefois nos campagnes et qui maintenant ont disparu1 cdant l'homme l'empire du monde4 ,les torrents qui apportrent tous ces dbris les emportent pice pice en les rduisant en poussire4 ,squelettes et fossiles1 argiles et sables1 blocs de schiste1 de grs et de porphyre1 tout s'effondre peu peu1 tout prend le chemin de la mer2 l'immense travail de dnudation qui s'est accompli pour la grande montagne recommence en petit pour les amas de dcombres2 ravins par les eaux1 ils s'abaissent graduellement en hauteur1 ils se fragmentent en collines distinctes4 ,nanmoins1 mme amoindri comme il l'est par le travail des sicles1 tout croulant et ruin1 le plateau de dbris qui s'tend la base de la montagne suffirait pour ajouter quelques milliers de mtres la grande cime1 s'il reprenait sa position premire dans les assises de la roche4 ,c'est en lchant les monts1 dit une antique prire des ,indous1 que la vache cleste1 c'est--dire la pluie des cieux1 a form les campagnes4 ,sous nos yeux mmes se poursuit le travail de dnudation des roches avec une tonnante activit4 ,il est des montagnes1 composes de matriaux peu cohrents1 que nous voyons se fondre1 se dissoudre1 pour ainsi dire3 des gorges se creusent dans les flancs du mont1 des brches s'ouvrent au milieu de la crte2 ravine par les avalanches et par les eaux d'orage1 la grande masse1 nagure une et solitaire1 se divise peu peu en deux cimes distinctes1 qui semblent s'loigner l'une de l'autre mesure que le gouffre de sparation est plus profondment fouill4 ,au printemps surtout1 alors que le sol a t dtremp par les neiges fondantes1 les boulis1 les tassements1 les rosions prennent de telles proportions1 que la montagne entire semble vouloir s'affaisser et prendre le chemin de la plaine4 ,un jour de douce et humide chaleur1 je m'tais aventur dans une gorge de la montagne1 pour en revoir encore une fois les neiges1 avant que les eaux printanires les eussent emportes4 ,elles obstruaient toujours le fond du ravin1 mais en maint endroit elles taient mconnaissables1 tant elles taient recouvertes de dbris noirtres et mlangs de boue4 ,les roches ardoises qui dominaient la gorge semblaient changes en une sorte de bouillie et s'abmaient en larges pans2 la fange noire qui suintait en ruisseaux des parois du dfil s'engouffrait avec un sourd clapotement dans la neige demi liquide4 ,de toutes parts1 je ne voyais que cataractes de neige souille et de dbris2 instinctivement1 je me demandais1 avec une sorte d'effroi1 si les rochers1 se fondant comme la neige elle-mme1 n'allaient pas s'unir par-dessus la valle en une seule masse visqueuse et s'pancher au loin dans les campagnes4 ,le torrent1 que j'apercevais et l par des puits au fond desquels s'taient effondres les couches suprieures de neiges1 paraissait transform en un fleuve d'encre1 tant ses eaux taient charges de dbris2 c'tait une norme masse de fange en mouvement4 ,au lieu du son clair et joyeux que j'tais accoutum d'entendre1 le torrent rendait un mugissement continu1 celui de tous les dcombres entre-choqus roulant au fond du lit4 ,c'est au printemps surtout1 l'poque annuelle de la rnovation terrestre1 que l'on voit s'accomplir ce prodigieux travail de destruction4 ,en outre1 un immense travail invisible se fait dans la pierre elle-mme4 ,tous les changements causs par les mtores ne sont que des modifications extrieures2 les transformations intimes qui s'accomplissent dans les molcules de la roche ont1 par leurs rsultats1 une importance au moins gale4 ,tandis que la montagne se dlite en dehors et change incessamment d'aspect1 elle prend l'intrieur une structure nouvelle1 et les assises mmes se modifient dans leur composition4 ,pris en son ensemble1 le mont est un immense laboratoire naturel1 o toutes les forces physiques et chimiques sont l'uvre1 se servant1 pour accomplir leur travail1 de cet agent souverain que l'homme n'a pas sa disposition1 le temps4 ,d'abord1 l'norme poids de la montagne1 gal des centaines de milliards de tonnes1 pse d'une telle puissance sur les roches infrieures1 qu'elle donne plusieurs d'entre elles une apparence bien diffrente de celle qu'elles avaient en mergeant des mers4 ,peu peu1 sous la formidable pression1 les ardoises et les autres formations schisteuses prennent une disposition feuillete4 ,pendant les milliers et les milliers de sicles qui s'coulent1 les molcules comprimes s'amincissent en folioles que l'on peut ensuite sparer facilement1 lorsque1 aprs quelque rvolution gologique1 la roche se trouve de nouveau ramene la surface4 ,l'action de la chaleur terrestre1 qui1 jusqu' une certaine distance du moins1 s'accrot avec la profondeur1 contribue aussi changer la structure des roches4 ,c'est ainsi que les calcaires ont t transforms en marbres4 ,mais non seulement les molcules des rochers se rapprochent ou s'loignent et se groupent diversement1 suivant les conditions physiques dans lesquelles elles se trouvent pendant le cours des ges1 mais la composition des pierres change galement2 c'est un chass-crois continuel1 un voyage incessant des corps qui se dplacent1 s'entremlent1 se poursuivent4 ,l'eau qui pntre par toutes les fissures dans l'paisseur de la montagne et celle qui remonte en vapeur des abmes profonds servent de vhicule principal ces lments qui s'attirent1 puis se repoussent1 entrans dans le grand tourbillon de la vie gologique4 ,dans les fentes de la montagne le cristal est chass par un autre cristal2 le fer1 le cuivre1 l'argent ou l'or remplacent l'argile ou la chaux2 la roche terne s'irise de la multitude des substances qui la pntrent4 ,par le dplacement du carbone1 du soufre1 du phosphore1 la chaux devient marne1 dolomite1 pltre-gypse cristallin2 par suite de ces nouvelles combinaisons1 la roche se gonfle ou se resserre1 et des rvolutions s'accomplissent avec lenteur dans le sein de la montagne4 ,bientt la pierre1 comprime dans un espace trop troit1 soulve1 carte les assises surincombantes1 fait crouler d'normes pans et1 par de lents efforts dont les rsultats sont les mmes que ceux d'une explosion prodigieuse1 donne un nouveau groupement aux roches de la montagne4 ,tantt la pierre se contracte1 se fendille1 se creuse en grottes1 en galeries1 et de grands croulements s'y produisent1 modifiant ainsi l'aspect et la forme extrieure du mont4 ,a chaque modification intime dans la composition de la roche correspond un changement dans le relief4 ,la montagne rsume en elle toutes les rvolutions gologiques4 ,elle a cr pendant des milliers de sicles1 dcr pendant d'autres milliers1 et dans ses assises se succdent sans fin tous les phnomnes de croissance et de dcroissance1 de formation et de destruction1 qui s'accomplissent plus en grand pour la grande ,terre4 ,l'histoire de la montagne est celle de la plante elle-mme2 c'est une destruction incessante1 un renouvellement sans fin4 ,chaque roche rsume une priode gologique4 ,dans cette montagne au profil si gracieux1 surgissant de la terre avec une si noble attitude1 on croirait voir l'uvre d'un jour1 tant l'ensemble a d'unit1 tant les dtails concourent l'harmonie gnrale4 ,et pourtant cette montagne a t sculpte pendant une myriade de sicles4 ,ici1 quelque vieux granit raconte les vieux ges o la fibre vgtale n'avait pas encore recouvert la scorie terrestre4 ,le gneiss1 qui lui-mme se forma peut-tre l'poque o plantes et animaux taient encore natre1 nous dit que1 lorsque l',ocan le dposa sur ses rives1 des montagnes avaient t dj dmolies par les flots4 ,la plaque d'ardoise qui garde l'os d'un animal1 ou seulement une lgre empreinte1 nous raconte l'histoire des gnrations innombrables qui se sont succd la surface de la terre dans l'incessante bataille de la vie2 les traces de houille nous parlent de ces forts immenses dont chacune en mourant n'a fait qu'une lgre couche de charbon2 la falaise calcaire1 amas d'animalcules que nous rvle le microscope1 nous fait assister au travail des multitudes d'organismes qui pullulaient au fond des mers2 les dbris de toute espce nous montrent les eaux de pluie1 les neiges1 les glaciers1 les torrents1 dblayant jadis les monts comme ils le font aujourd'hui1 et changeant d'ge en ge le thtre de leur activit4 ,a la pense de toutes ces rvolutions1 de ces transformations incessantes1 de cette srie continue de phnomnes qui se produisent dans la montagne1 du rle qu'elle remplit dans la vie gnrale de la terre et dans l'histoire de l'humanit1 on comprend les premiers potes1 qui1 la base du ,pamir ou du ,bolor1 racontrent les mythes d'o sont drivs tous les autres4 ,ils nous disent que la montagne est une cratrice4 ,c'est elle qui verse dans les plaines les eaux fertilisantes et leur envoie le limon nourricier2 elle qui1 avec l'aide du soleil1 fait natre les plantes1 les animaux et les hommes2 elle qui fleurit le dsert et le parsme de cits heureuses4 ,suivant une ancienne lgende hellnique1 celui qui fit surgir les monts et modela la terre fut ros1 le dieu toujours jeune1 le premier-n du chaos1 la nature qui se renouvelle sans cesse1 le dieu de l'ternel amour4 ,,chapitre ,,vii ,,les ,,boulis ,non seulement la montagne se transforme incessamment en plaine par les rosions que lui font subir les pluies1 les geles1 les neiges glissantes1 les avalanches1 mais encore des fragments considrables s'en dchirent violemment pour s'crouler tout coup4 ,pareille catastrophe est frquente dans les parties du mont o les strates1 redresses ou surplombantes1 sont largement spares les unes des autres par des matires de nature diffrente que l'eau peut dblayer ou dissoudre4 ,que ces substances intermdiaires viennent disparatre1 et les assises1 dpourvues d'appui1 doivent tt ou tard s'crouler dans la valle4 ,a ct des grands escarpements1 ces dbris tombs forment une butte1 un monticule ou mme une montagne secondaire4 ,une cime1 d'ailleurs leve1 que j'aimais gravir cause de son isolement et de la fire beaut de ses artes1 m'avait toujours paru1 comme le grand sommet lui-mme1 tre une roche indpendante1 tenant par ses assises profondes la terre sous-jacente2 ce n'tait pourtant qu'un pan dtach de la montagne voisine4 ,je le reconnus un jour la position des couches et l'aspect des plans de brisure encore visibles sur les deux parois correspondantes4 ,la masse croule qui portait des hameaux et des champs1 des bois et des pturages1 n'avait eu1 aprs la rupture1 qu' pivoter sur sa base et se renverser sur elle-mme4 ,une de ses faces s'tait enfonce dans le sol1 tandis que de l'autre ct elle s'tait partiellement dracine4 ,dans sa chute1 elle avait ferm l'issue de toute une valle1 et le torrent qui1 jadis1 coulait paisiblement dans le fond1 avait d se transformer en lac1 pour combler le cirque dans lequel il tait enferm et d'o il redescend aujourd'hui par une succession de rapides et de cascades4 ,sans doute ces changements se firent avant que le pays ft habit1 car la tradition de l'vnement ne s'est point conserve4 ,c'est le gologue qui raconte au paysan l'histoire de sa propre montagne4 ,quant aux croulements de moindre importance1 ces chutes de rochers qui1 sans changer sensiblement l'aspect de la contre1 n'en ruinent pas moins les ptures1 n'en crasent pas moins les villages avec leurs habitants1 les montagnards n'ont pas besoin qu'on vienne les leur dcrire2 ils ont t malheureusement trop souvent les tmoins de ces vnements terribles4 ,d'ordinaire1 ils en sont avertis quelque temps l'avance4 ,la pousse intrieure de la montagne en travail fait vibrer incessamment la pierre du haut en bas des parois4 ,de petits fragments1 demi descells1 se dtachent d'abord et roulent en bondissant le long des pentes4 ,des masses plus lourdes1 entranes leur tour1 suivent les pierrailles en dessinant comme elles de puissantes courbes dans l'espace4 ,puis viennent des pans de roche entiers2 tout ce qui doit crouler rompt les attaches qui le retenaient l'ossature intrieure de la montagne1 et d'un coup la grle effroyable de quartiers de roches s'abat sur la plaine branle4 ,le fracas est indicible2 on dirait un conflit entre cent ouragans4 ,mme en plein jour1 les dbris de roches1 mls la poussire1 la terre vgtale1 aux fragments de plantes1 obscurcissent compltement le ciel2 parfois de sinistres clairs1 provenant des rochers qui s'entre-choquent1 jaillissent de ces tnbres4 ,aprs la tempte1 quand la montagne ne secoue plus dans la plaine ses roches disjointes1 quand l'atmosphre s'est claircie de nouveau1 les habitants des campagnes pargnes se rapprochent et viennent contempler le dsastre4 ,chalets et jardins1 enclos et pturages ont disparu sous le hideux chaos de pierres2 des amis1 des parents y dorment aussi de leur grand sommeil4 ,des montagnards m'ont racont que1 dans leur valle1 un village1 deux fois dtruit par des avalanches de pierres1 a t rebti une troisime fois sur le mme emplacement4 ,les habitants auraient bien voulu s'enfuir et faire choix pour leur demeure de quelque valle bien large1 mais nulle communaut voisine ne voulut les accueillir et leur cder des terres2 ils ont d rester sous la menace des roches suspendues4 ,chaque soir1 quelques coups de cloche leur rappellent les terreurs du pass et les avertissent du sort qui les atteindra peut-tre pendant la nuit4 ,nombre de roches tombes1 que l'on aperoit au milieu des champs1 ont une terrible lgende2 mais on en montre aussi quelques-unes qui ont manqu leur proie4 ,un de ces blocs normes surplombant et dont la base tait de toutes parts enracine dans le sol se dresse ct du chemin4 ,en admirant ses proportions superbes1 sa masse puissante1 la finesse de son grain1 je ne pouvais me dfendre d'une sorte d'effroi4 ,un petit sentier1 se dtachant de la route1 allait droit vers le pied d'une formidable pierre4 ,prs de l1 quelques dbris de vaisselle et de charbon taient entasss la base2 une barrire de jardin s'arrtait brusquement au rocher1 et des plates-bandes de lgumes1 demi envahies par les mauvaises herbes1 entouraient tout un ct de l'norme masse4 ,qui avait choisi cet endroit bizarre pour y tablir son jardin et pour l'abandonner ensuite8 ,je compris peu peu4 ,le sentier1 l'amas de charbon1 le jardin1 appartenaient nagure une maisonnette maintenant crase sous la roche4 ,pendant la nuit de l'croulement1 un homme1 je l'ai su plus tard1 dormait seul dans cette maison4 ,rveill en sursaut1 il entendit le fracas de la pierre descendant de pointe en pointe sur le flanc de la montagne1 et1 dans sa frayeur1 il s'lana par la fentre pour aller chercher un abri derrire la berge du torrent4 ,a peine avait-il bondi hors de sa demeure que l'norme projectile s'abattait sur la cabane et l'enfonait sous elle quelques mtres dans le sol4 ,depuis son heureuse escapade1 le brave homme a rebti sa hutte2 il l'a blottie avec confiance la base d'une autre roche tombe de la formidable paroi4 ,dans mainte valle de la montagne1 ce sont des croulements de pierres appels clapiers1 lapiaz ou chaos1 qui forment les dfils1 o torrents et sentiers se frayent difficilement leur passage4 ,rien de plus curieux que le dsordre de ces masses entremles en un labyrinthe sans fin4 ,l-haut1 sur le flanc du mont1 on distingue encore1 la couleur et la forme des roches1 l'endroit o s'est produit l'effondrement2 mais on se demande avec stupeur comment un espace d'aussi faibles dimensions apparentes a pu vomir dans la valle un tel dluge de pierres4 ,au milieu de ces blocs formidables et bizarres1 le voyageur se croirait dans un monde part1 o rien ne rappelle la plante connue1 la surface unie ou doucement mouvemente4 ,des roches1 semblables des monuments fantastiques1 se dressent et l2 ce sont des tours1 des oblisques1 des porches crnels1 des fts de colonnes1 des tombeaux renverss ou debout4 ,des ponts d'un seul bloc cachent le torrent2 on voit les eaux s'engouffrer1 disparatre sous l'norme arcade1 et l'on cesse mme d'en entendre la voix4 ,parmi ces monstrueux difices se montrent des formes gigantesques1 comme celles des animaux fossiles dont on retrouve quelquefois les ossements disloqus dans les couches terrestres4 ,mammouths1 mastodontes1 tortues gantes1 crocodiles ails1 tous ces tres chimriques grouillent dans l'effrayant chaos4 ,des milliers de ces pierres sont entasses dans le dfil1 et cependant une seule d'entre elles est de dimensions suffisantes pour servir de carrire et fournir la construction de villages entiers4 ,ces clapiers1 que je vois avec tant d'tonnement et au milieu desquels je ne m'aventure qu'avec hsitation1 sont pourtant peu de chose1 en comparaison de quelques croulements de montagnes dont les dbris couvrent des districts d'une grande tendue4 ,il est des massifs montagneux dont les cimes se composent de roches compactes et pesantes reposant elles-mmes sur des couches friables1 faciles dblayer par les eaux4 ,dans ces massifs1 les chutes de pierres sont un phnomne normal1 comme les avalanches et la pluie4 ,on regarde toujours vers les sommets pour voir si l'croulement se prpare4 ,dans une rgion peu loigne1 qu'on appelle le ,pays des ,ruines1 il est deux montagnes qui1 d'aprs les rcits des habitants1 auraient jadis engag la lutte l'une contre l'autre4 ,les deux gants de pierre1 devenus vivants1 se seraient arms de leurs propres rochers pour s'entre-ruiner et se dmolir4 ,elles n'ont point russi1 puisqu'elles sont encore debout2 mais on peut s'imaginer les entassements prodigieux de rochers qui1 depuis ce combat1 jonchent au loin les plaines4 ,quelquefois l'homme1 en dpit de sa faiblesse1 a essay d'imiter la montagne1 et cela pour craser d'autres hommes comme lui4 ,c'est aux dfils surtout1 aux endroits o la gorge est troite et domine par des escarpements rapides1 que se portaient les montagnards pour faire rouler des blocs sur les ttes de leurs ennemis4 ,ainsi les ,basques1 cachs derrire les broussailles sur les pentes de la montagne d',altabiscar1 attendaient l'arme franaise du paladin ,roland qui devait pntrer dans l'troit passage de ,roncevaux4 ,lorsque les colonnes des soldats trangers1 semblables un long serpent qui glisse dans une lzarde1 eurent rempli le dfil1 un cri se fit entendre1 et les roches s'croulrent en grle sur cette foule qui se droulait en bas4 ,le ruisseau de la valle se gonfla du sang qui1 des membres crass1 s'coulait comme le vin d'un pressoir2 il roula les corps humains et les chairs broyes comme il roulait les pierres en temps d'orage4 ,tous les guerriers francs prirent1 mls les uns aux autres en une masse sanglante4 ,on montre encore au pied d',altabiscar l'endroit o le paladin ,roland mourut avec ses compagnons2 mais les pierres sous lesquelles fut crase son arme ont depuis longtemps disparu sous le tapis de bruyres et d'ajoncs4 ,les rsultats de nos petits travaux humains sont peu de chose en comparaison des croulements naturels qui se produisent sous l'action des mtores1 ou par suite de la pousse intrieure des monts4 ,mme aprs de longs sicles1 les grandes avalanches de pierres prsentent un aspect tellement boulevers qu'elles laissent dans l'esprit une impression d'horreur et d'effroi4 ,mais quand la nature a fini par rparer le dsastre1 les sites les plus gracieux des montagnes sont prcisment ceux o les escarpements se sont secous pour grener des rochers leur base4 ,pendant le cours des ges1 les eaux ont fait leur uvre2 elles ont apport de l'argile1 des sables tnus pour reconstituer leur lit et former aux abords une couche de sol vgtal2 les torrents ont peu peu dblay leur cours en rongeant ou en dplaant les pierres qui les gnaient2 l'espce de pav monstrueux form par les roches plus petites s'est recouvert de gazon et s'est chang en un pturage bossel1 hriss de pointes2 les grands rochers eux-mmes se sont vtus de mousse1 et et l se groupent en monticules pittoresques2 des arbres en bouquets croissent ct de chaque saillie rocheuse et parsment des massifs les plus charmants le paysage dj si gracieux4 ,comme le visage de l'homme1 la face de la nature change de physionomie2 la grimace a succd le sourire4 ,,chapitre ,,viii ,,les ,,nuages ,sur la grandeur du globe1 la montagne1 toute haute qu'elle apparat1 n'est qu'une simple rugosit moins forte en proportion que ne le serait une verrue sur le corps d'un lphant3 c'est un point1 un grain de sable4 ,et pourtant cette saillie1 tellement minime par rapport la grande terre1 baigne ses flancs et sa crte en des rgions ariennes bien diffrentes de celles des plaines qui servent de rsidence aux peuples4 ,le piton qui1 dans l'espace de quelques heures1 s'lve de la base du mont aux rochers de la cime1 fait en ralit un voyage plus grand1 plus fcond en contrastes que s'il mettait des annes faire le tour du monde1 travers les mers et les rgions basses des continents4 ,c'est que l'air pse en lourde masse sur l',ocan et sur les contres qui se trouvent une faible distance au-dessus du niveau marin1 et que1 dans les hauteurs1 il se rarfie et devient de plus en plus lger4 ,sur la terre1 des centaines et mme des milliers de monts lvent leurs sommets dans une atmosphre dont les molcules sont deux fois plus cartes que celles de l'air des plaines infrieures4 ,phnomnes de lumire1 de chaleur1 de climat1 de vgtation1 tout est chang l-haut2 l'air1 plus rare1 laisse passer plus facilement les rayons de chaleur1 qu'ils descendent du soleil ou qu'ils remontent de la terre4 ,quand l'astre brille dans un ciel clair1 la temprature s'lve rapidement sur les pentes suprieures2 mais1 ds qu'il se cache1 les hautes parties de la montagne se refroidissent aussitt2 par le rayonnement1 elles perdent trs vite la chaleur qu'elles avaient reue4 ,aussi le froid rgne-t-il presque toujours sur les hauteurs2 dans nos montagnes1 il fait en moyenne plus froid d'un degr par chaque espace vertical de deux cents mtres4 ,pour nous1 malheureux citadins1 qui sommes condamns une atmosphre souille1 qui recevons dans nos poumons un air tout charg de poisons1 respir dj par des multitudes d'autres poitrines1 ce qui nous tonne et nous rjouit le plus1 quand nous parcourons les hautes cimes1 c'est la merveilleuse puret de l'air4 ,nous respirons avec joie1 nous buvons le souffle qui passe1 nous nous en laissons enivrer4 ,c'est pour nous l'ambroisie dont parlent les mythologies antiques4 ,a nos pieds1 loin1 bien loin dans la plaine1 s'tend un espace brumeux et sale o le regard ne peut rien discerner4 ,l est la grande ville6 ,et nous pensons avec dgot aux annes pendant lesquelles il nous a fallu vivre sous cette nappe de fume1 de poussire et d'haleines impures4 ,quel contraste entre cette vue des plaines et l'aspect de la montagne1 lorsque la cime en est dgage de vapeurs et qu'on peut la contempler de loin travers la lourde atmosphre qui pse sur les terres basses6 ,le spectacle est beau1 surtout lorsque la pluie a fait tomber sur le sol les poussires flottantes1 que l'air est rajeuni1 pour ainsi dire4 ,le profil de rochers et de neiges se dtache nettement du bleu des cieux2 malgr l'norme distance1 le mont1 azur lui-mme comme les profondeurs ariennes1 se peint sur le ciel avec tout son relief d'artes et de promontoires2 on distingue les vallons1 les ravins1 les prcipices2 parfois mme1 la vue d'un point noir qui se dplace lentement sur les neiges1 on peut1 l'aide d'une lunette d'approche1 reconnatre un ami gravissant la cime4 ,le soir1 aprs le coucher du soleil1 la pyramide se montre dans sa beaut la plus pure et la plus splendide la fois4 ,le reste de la terre est dans l'ombre1 le gris du crpuscule voile les horizons des plaines2 l'entre des gorges est dj noircie par la nuit4 ,mais l-haut tout est lumire et joie4 ,les neiges1 que regarde encore le soleil1 en rflchissent les rayons roses2 elles flamboient1 et leur clart parat d'autant plus vive que l'ombre monte peu peu1 envahissant successivement les pentes1 les recouvrant comme d'une toffe noire4 ,a la fin1 la cime est seule assez haute pour apercevoir le soleil par-dessus la courbure de la terre2 elle s'illumine comme d'une tincelle2 on dirait un de ces diamants prodigieux qui1 d'aprs les lgendes indoues1 fulguraient au sommet des montagnes divines4 ,mais soudain la flamme a disparu1 elle s'est vanouie dans l'espace4 ,qu'on ne cesse de regarder pourtant3 au reflet du soleil succde celui des vapeurs empourpres de l'horizon4 ,la montagne s'illumine encore une fois1 mais d'un clat plus doux4 ,la roche dure ne semble plus exister sous son vtement de rayons2 il ne reste qu'un mirage1 une lumire arienne2 on croirait que le mont superbe s'est dtach de la terre et flotte dans le ciel pur4 ,ainsi1 la raret de l'air des hautes rgions contribue la beaut des cimes1 en empchant les souillures de la basse atmosphre de gagner les sommets2 mais elle force aussi les vapeurs invisibles qui s'lvent de la mer et des plaines se condenser et s'attacher en nuages aux flancs de la montagne4 ,d'ordinaire1 l'eau vaporise suspendue dans les couches infrieures de l'air ne s'y trouve pas en quantit assez considrable pour qu'elle se change immdiatement en nues et retombe en pluies2 l'atmosphre o elle flotte la maintient l'tat de gaz invisible4 ,mais que la couche d'air monte dans le ciel1 emportant ses vapeurs1 elle se refroidira graduellement1 et son eau1 condense en molcules distinctes1 se rvlera bientt4 ,c'est d'abord une nuelle presque imperceptible1 un flocon blanc dans le ciel bleu2 mais ce flocon s'en ajoutent d'autres2 maintenant1 c'est un voile dont les dchirures laissent et l pntrer le regard dans les profondeurs de l'espace2 la fin1 c'est une masse paisse se dployant en rouleaux ou s'entassant en pyramides4 ,il est de ces nuages qui se dressent sur l'horizon en forme de vritables montagnes4 ,leurs crtes et leurs dmes1 leurs neiges1 leurs glaces resplendissantes1 leurs ravins ombreux1 leurs prcipices1 tout le relief se rvle avec une nettet parfaite4 ,seulement1 les monts de vapeur sont flottants et fugitifs2 un courant d'air les a forms1 un autre courant peut les dchirer et les dissoudre4 ,a peine leur dure est-elle de quelques heures1 tandis que celle des monts de pierre est de millions d'annes3 mais en ralit la diffrence est-elle donc si grande8 ,relativement la vie du globe1 nuages et montagnes sont galement des phnomnes d'un jour4 ,minutes et sicles se confondent1 lorsqu'ils se sont engouffrs dans l'abme des temps4 ,les nues aiment surtout s'amonceler autour des roches qui se dressent en plein ciel4 ,les unes sont attires vers le roc par une lectricit contraire la leur propre2 les autres1 pourchasses par le vent dans l'espace1 viennent se heurter sur les pentes des monts1 grande barrire place en travers de leur marche4 ,d'autres encore1 invisibles dans l'air tide1 ne se rvlent qu'au contact de la pierre froide ou des neiges2 c'est la montagne qui condense les vapeurs et les exprime de l'air1 pour ainsi dire4 ,que de fois1 en contemplant la cime ou quelque promontoire avanc1 j'ai vu les duvets des nuages naissants s'amasser autour de la pointe glace6 ,une fume s'lve1 semblable celle qui monte d'un cratre2 bientt chaque piton en est envelopp1 et le mont finit par s'entourer d'un turban de nuages qu'il a lui-mme tisss dans l'air transparent4 ,des mains invisibles1 semble-t-il1 travaillent la formation des temptes et la chute des pluies4 ,quand les habitants des plaines voient la montagne disparatre sous un amas de nues1 ils comprennent1 la manire dont se coiffe le gant1 quel genre de fte il leur prpare4 ,quand deux souffles d'air viennent se rencontrer sa pointe1 l'un brlant1 l'autre froid1 la nue forme soudain se dresse haut en tourbillonnant dans le ciel2 la montagne est un volcan1 et la vapeur s'en chappe incessamment avec une sorte de furie pour aller se replier au loin dans le ciel en une courbe immense4 ,des nuages dtachs s'parpillent librement dans le ciel1 ils se rejoignent1 se cardent ou s'effilent sous le vent1 s'talent ou s'envolent et montent jusque dans l'atmosphre suprieure1 bien au-dessus des cimes les plus leves de la terre2 la diversit de leurs formes est beaucoup plus grande que celle des nuages qui ceignent les sommets de la montagne4 ,cependant ceux-ci prsentent galement une singulire mobilit d'aspect4 ,tantt ce sont des nues isoles qui se dplacent avec les nappes d'air froid2 on les voit alors serpenter en rampant dans les ravins ou cheminer le long des artes en s'effrangeant aux roches aigus4 ,tantt ce sont de gros nuages qui cachent la fois toute une pente de la montagne2 travers leur masse paisse1 qui grossit ou diminue1 se dplace ou se dchire1 on distingue de temps en temps la cime bien connue1 d'autant plus superbe en apparence qu'elle semble vivre et se mouvoir entre les vapeurs tournoyantes4 ,d'autres fois1 les nappes ariennes superposes et de tempratures diffrentes sont parfaitement horizontales et distinctes comme des strates gologiques2 les nuages qu'on y voit natre ont une forme analogue3 ils sont disposs en bandes rgulires et parallles1 cachant ici des forts1 l des pturages1 des neiges et des rochers1 ou les voilant demi comme une charpe transparente4 ,parfois encore les cimes1 les pentes suprieures1 toute la haute montagne est noye dans la lourde masse des nues1 semblable un ciel gris ou noir qui se serait abaiss vers la terre2 la montagne s'loigne ou se rapproche suivant le jeu des vapeurs qui diminuent ou s'paississent4 ,soudain1 tout disparat de la base au sommet3 le mont s'est en entier perdu dans les brumes2 puis l'orage descend des cimes1 il fouette cette mer de lourdes vapeurs1 et l'on voit le gant apparatre de nouveau noir1 triste1 dans le vol ternel des nues4 ,,chapitre ,,ix ,,le ,,brouillard ,,et ,l',,orage ,on se trouve comme dans un monde nouveau1 la fois redoutable et fantastique1 lorsqu'on parcourt la montagne au milieu du brouillard4 ,mme en suivant un sentier bien fray1 sur des pentes faciles1 on prouve un certain effroi la vue des formes environnantes1 dont le profil incertain semble osciller dans la brume1 qui tantt s'paissit1 tantt devient plus claire4 ,il faut tre dj l'intime de la nature pour ne pas se sentir inquiet quand on est le captif du brouillard2 le moindre objet prend des proportions immenses1 infinies4 ,quelque chose de vague et de noir parat s'avancer vers nous comme pour nous saisir4 ,est-ce une branche1 un arbre mme8 ,ce n'est peut-tre qu'une touffe d'herbe4 ,un cercle de cordages vous barre la route3 simple toile d'araigne6 ,un jour que le brouillard avait une faible paisseur et que les rayons du soleil1 transmis par les vapeurs1 y faisaient poudroyer la lumire1 je m'arrtai1 plein de stupeur et d'admiration1 la vue d'un arbre gigantesque tordant ses bras comme un athlte1 au sommet d'un promontoire4 ,jamais je n'avais eu le bonheur de voir un arbre plus fort et mieux camp pour lutter hroquement contre l'orage4 ,je le contemplai longtemps2 mais peu peu je le vis qui semblait se rapprocher de moi et qui se rapetissait en mme temps4 ,quand le soleil vainqueur eut dissip la brume1 le tronc superbe n'tait plus qu'un maigre arbrisseau poussant dans la fissure d'un bloc voisin4 ,le voyageur perdu1 gar dans le brouillard1 au milieu des prcipices et des torrents1 se trouve dans une situation vraiment terrible3 de toutes parts c'est le danger1 c'est la mort4 ,il faut marcher et marcher vite pour atteindre1 aussi vite que possible1 le sol uni de la valle ou les pentes faciles des pturages1 et rencontrer quelque sentier sauveur2 mais1 dans le vague des choses1 rien ne peut servir d'indice et tout parat un obstacle4 ,d'un ct la terre fuit2 on croirait tre au bord d'un prcipice4 ,de l'autre ct se dresse un roc2 la paroi en semble inaccessible4 ,pour viter l'abme1 on tente d'escalader la roche abrupte2 on met le pied dans une anfractuosit de la pierre et l'on se hisse de saillie en saillie2 bientt on est comme suspendu entre le ciel et la terre4 ,enfin1 on atteint l'arte2 mais1 derrire le premier roc1 voici que s'en dresse un autre au profil indcis et mouvant4 ,les arbres1 les broussailles qui croissent sur les escarpements dardent leurs rameaux travers la brume1 d'une faon menaante2 parfois mme1 on ne voit qu'une masse noirtre serpentant dans l'ombre grise3 c'est une branche dont le tronc reste invisible4 ,on a le visage baign par une fine pluie2 les touffes de gazon1 les bruyres1 sont autant de rservoirs d'eau glace o l'on se mouille comme la traverse d'un lac4 ,les membres se raidissent2 le pas devient incertain2 on risque de glisser sur l'herbe ou sur le roc humide et de rouler dans le prcipice4 ,des rumeurs terribles remontent d'en bas et semblent prdire un sort fatal2 on entend la chute des pierres qui s'croulent1 des branches charges de pluie qui grincent sur leur tronc1 le sourd tonnerre de la cascade et le sinistre clapotement des eaux du lac contre ses rives4 ,c'est avec pouvante que l'on voit la brume se charger de la sombreur du crpuscule et que l'on pense la terrible alternative de la mort par le drochement ou par le froid4 ,sous un grand nombre de climats1 l'impression d'tonnement1 d'horreur mme1 que les montagnes laissent dans l'esprit1 provient de ce qu'elles sont presque toujours environnes de brouillards4 ,telle montagne d'cosse ou de la ,norvge parat formidable1 bien qu'en ralit elle soit beaucoup moins haute que tant d'autres sommets de la terre4 ,on les a vues souvent se voiler de vapeurs1 puis se rvler partiellement et se cacher encore1 voyager pour ainsi dire au milieu de la nue1 s'loigner en apparence pour se rapprocher soudain2 s'abaisser quand le soleil claire nettement les contours1 puis grandir ensuite quand ils se frangent de brouillards4 ,tous ces aspects changeants1 ces transfigurations lentes ou rapides de la montagne1 la font vaguement ressembler un gant prodigieux balanant sa tte au-dessus des nuages4 ,bien diffrentes des sommets immuables aux profils arrts que baigne la pure lumire du ciel de l'gypte1 sont ces montagnes que chantent les pomes d',ossian3 celles-ci vous regardent2 elles sourient parfois2 parfois elles menacent2 mais elles vivent de votre vie1 elles sentent avec vous2 on le croit1 du moins1 et le pote qui les chante leur donne une me d'homme4 ,belle par les vapeurs qui l'entourent1 quand on la voit d'en bas travers une atmosphre pure1 la montagne ne l'est pas moins pour celui qui la contemple d'en haut1 surtout au matin1 quand la cime elle-mme plonge dans le ciel et que sa base est environne par une mer de nuages4 ,c'est bien un vritable ocan qui s'tend de toutes parts jusqu'aux bornes de la vue4 ,les vagues blanches du brouillard se droulent la surface de cette mer1 non point avec la rgularit des flots liquides1 mais dans un majestueux dsordre o le regard se perd4 ,ici1 on les voit bouillonner1 se gonfler en trombes de fume1 puis s'parpiller en flocons comme la neige et disparatre dans l'espace4 ,l1 au contraire1 elles se creusent en vallons emplis d'ombres4 ,ailleurs1 c'est un tournoiement continuel1 un mouvement de flots qui se pourchassent et s'entranent en rondes bizarres4 ,parfois1 la nappe des vapeurs est assez unie2 le niveau des ondes de brume se maintient une hauteur peu prs uniforme sur tout le pourtour des roches qui s'avancent en promontoires2 en maint endroit1 des sommets de collines isoles se dressent au-dessus du brouillard comme des les ou des cueils4 ,d'autres fois1 l'ocan brumeux se partage en mers distinctes et laisse apercevoir1 et l1 le fond des valles1 semblables un monde infrieur qui n'a rien de la douce srnit des cimes4 ,le soleil claire obliquement toutes les volutes de brume qui s'lvent au-dessus de la grande mer2 les teintes roses1 purpurines1 dores1 qui se mlent au blanc pur1 varient l'infini l'aspect de la nappe flottante4 ,l'ombre des monts se projette au loin sur les vapeurs et change incessamment avec la marche du soleil4 ,le spectateur remarque avec tonnement l'ombre de sa propre personne reproduite sur la nappe de vapeur et quelquefois avec les proportions d'un gant4 ,on croirait voir un monstre spectral qu'on fait mouvoir son gr en s'inclinant1 en marchant1 en agitant les bras4 ,certaines montagnes1 qui se dressent au sein de la mer bleue des vents alizs1 sont presque toujours environnes mi-hauteur d'une nappe de brouillards qui cache presque toujours1 au voyageur arriv sur la cime1 la vue de la grande plaine azure2 mais1 autour du sommet dont je parcours les pturages1 les nappes de vapeurs montent et descendent1 changent et se dissolvent comme au hasard3 ce sont des phnomnes qui n'ont rien de constant4 ,aprs des heures ou des journes d'obscurit1 le soleil finit par trouer la masse des brumes1 les dchire1 les disperse en lambeaux1 les vaporise dans l'air1 et bientt la terre d'en bas1 qui se trouvait prive de la douce clart1 s'illumine de nouveau sous la vivifiante lumire4 ,mais il arrive aussi que les brouillards s'paississent1 s'accumulent en nuages presss et tourbillonnants4 ,les nues s'attirent1 puis se repoussent2 l'lectricit s'amasse dans les vapeurs grossissantes2 un orage clate1 et le monde infrieur se perd sous le tumulte de la tempte4 ,une fois dchan1 l'orage ne monte pas toujours l'escalade des hauteurs qui le dominent2 il reste souvent dans les zones basses de l'atmosphre o il s'est form1 et le spectateur1 tranquillement assis sur le gazon sec des hauts pturages clairs1 peut voir ses pieds les nues ennemies s'entre-choquer et tout noyer avec rage4 ,c'est un tableau magnifique et terrible la fois4 ,une clart livide s'chappe de ces masses bouillonnantes2 des reflets cuivrs1 des teintes violaces donnent l'entassement des vapeurs l'aspect d'une immense fournaise de mtal en fusion2 on pourrait croire que la terre s'est ouverte1 laissant chapper de son sein un ocan de laves4 ,les clairs qui jaillissent1 de nue nue1 dans les profondeurs du chaos1 vibrent comme des serpents de feu4 ,le dchirement de l'air1 rpercut par les chos de la montagne1 se prolonge en roulements sans fin2 tous les rochers la fois semblent envoyer leur tonnerre4 ,en mme temps1 on entend un bruit sourd qui monte des campagnes infrieures travers les nuages tourbillonnants4 ,c'est l'averse de pluie ou la chute de la grle2 c'est le fracas des arbres qui se brisent1 des rochers qui se fendent1 des avalanches de pierres qui s'croulent1 des torrents qui se gonflent et mugissent en dmolissant leurs berges2 mais tous ces fracas divers se confondent en s'levant vers la montagne sereine4 ,l-haut1 ce n'est plus qu'une plainte1 un gmissement qui monte de la plaine o vivent les hommes4 ,un jour que1 assis sur une cime tranquille1 dans le calme des cieux1 je voyais un orage se tordre en fureur la base de la montagne1 je ne pus rsister cet appel qui semblait m'arriver du monde des humains4 ,je descendis pour m'engloutir dans la masse noire des vapeurs tournoyantes2 je plongeai pour ainsi dire au milieu de la foudre1 sous la nappe des clairs1 dans les tourbillons de pluie et de grle4 ,descendant par un sentier transform en ruisseau1 je bondissais de pierre en pierre4 ,exalt par la fureur des lments1 par l'clat du tonnerre1 par le ruissellement des eaux1 le mugissement des arbres secous1 je courais avec une joie frntique4 ,lorsque enfin j'arrivai dans le calme1 o je trouvai du feu1 du pain1 des vtements secs1 toutes les douceurs de la bonne hospitalit du montagnard1 je regrettai presque la puissante volupt dont je venais de jouir au dehors4 ,il me semblait que l-haut1 dans la pluie et le vent1 j'avais fait partie de l'orage et ml pendant quelques heures mon individualit consciente aux lments aveugles4 ,,chapitre ,x ,,les ,,neiges ,blanc1 clatant1 neigeux1 telle est la signification premire de presque tous les noms donns aux hautes montagnes par les peuples qui se sont succd leur base4 ,en levant les yeux vers les sommets1 ils aperoivent1 au-dessus des nuages1 la blancheur tincelante des neiges et des glaces1 et leur admiration est d'autant plus grande que les campagnes infrieures prsentent un plus saisissant contraste avec les cimes blanches1 par la teinte uniforme et brune de leurs terrains4 ,c'est au plus fort de l't1 quand la poussire brlante s'lve des chemins et que les voyageurs fatigus s'arrtent sous les ombrages1 c'est alors surtout qu'on aime porter ses regards vers les masses glaces1 qui resplendissent aux rayons solaires comme des plaques d'argent4 ,la nuit1 un doux reflet1 comme celui d'un monde lointain1 rvle les hautes neiges de la montagne4 ,les pentes moyennes1 les promontoires infrieurs1 sont frquemment recouverts de couches neigeuses4 ,dj1 vers la fin de l't1 lorsque les torrents ont emport dans les plaines l'eau fondue des avalanches1 que les arbres ont secou le poids de neige qui faisait plier leurs branches1 et que les petites mousses elles-mmes1 en rchauffant l'espace environnant1 se sont dbarrasses des flocons de neige qui les entouraient1 un soudain refroidissement de l'atmosphre transforme en neige les vapeurs des montagnes4 ,la veille1 tous les contreforts des monts et les pturages alpestres taient compltement dgags de frimas2 on distinguait nettement la couleur brune ou jauntre des roches nues1 le vert des forts et des gazons1 le rouge des bruyres4 ,le matin1 quand on se rveille1 la blanche robe neigeuse a recouvert jusqu'aux promontoires avancs4 ,toutefois1 ce vtement de neige1 ce blanc manteau dont parlent les potes1 est perc1 dchir en mille endroits4 ,les saillies de la montagne passent au travers de cette enveloppe1 et les nuances sombres des roches1 contrastant avec la blancheur de la neige1 accusent ainsi le relief des escarpements avec plus de nettet4 ,dans les ravins profonds1 les flocons se sont accumuls en couches paisses2 sur les pentes rapides1 ils brodent lgrement les fissures comme un mince voile de dentelle2 sur les falaises abruptes1 ils ne se montrent que et l en mouchetures brillantes4 ,chaque pli de la montagne est signal de loin sous sa vritable forme par l'clatante coule de neige qui l'emplit2 chaque roche saillante rvle ses protubrances et ses anfractuosits par les couches neigeuses d'paisseur diverse1 alternant avec la nudit du roc4 ,l o la roche est forme de strates rgulires1 la neige trace de la faon la plus nette les lignes de sparation4 ,elle repose sur les corniches et se dtache des parois d'boulement4 ,a travers les accidents de toute espce1 les saillies et les retraits1 on voit les lignes d'assises se continuer avec une tonnante rgularit sur des espaces de plusieurs lieues2 on dirait des tages superposs par la main de quelque architecte gant4 ,toutefois1 ces neiges passagres d't1 qui enveloppent la montagne comme d'un voile1 et qui1 loin d'en cacher les formes1 les rvlent1 au contraire1 dans leurs plus petits dtails1 sont1 pour ainsi dire1 une coquetterie de la nature4 ,elles disparaissent bientt des collines infrieures et des monts avancs2 chaque jour les rayons du soleil en font remonter la limite vers les cimes2 mme par les belles journes1 il arrive que1 d'heure en heure1 on peut suivre du regard les progrs de la fusion4 ,chacun des ravins qui dcoupent mi-hauteur les flancs de la montagne prsente un versant dj dbarrass de neiges1 celui qu'claire librement le soleil du midi1 et un autre versant d'une blancheur clatante1 celui qui se tourne vers l'horizon du nord4 ,puis cette pente elle-mme dgage ses gazons et ses roches2 il ne reste plus de la chute estivale des neiges qu'un petit nombre de flaques graduellement rtrcies1 traces des avalanches en miniature qui ont rempli les creux des gorges4 ,ces flaques se mlent la terre1 aux cailloux1 et le ruisseau qui passe en emporte goutte goutte les dbris souills4 ,ces neiges de quelques jours sont charmantes voir4 ,on aime en suivre du regard le dcor changeant2 elles ne se montrent1 en effet1 que pour disparatre bientt4 ,pour contempler les neiges sous leur vritable aspect et les comprendre dans leur travail comme agents de la nature1 il faut les voir en hiver dans la dure saison des froids4 ,alors tout est recouvert de couches normes d'eau cristallise en aiguilles et en flocons2 la montagne1 ses contreforts et les collines de sa base1 ne se montrent plus sous leur forme relle4 ,la masse paisse qui les cache en oblitre le relief et leur donne de nouveaux contours4 ,au lieu de saillies1 de dentelures1 de pointes au profil dchiquet1 le penchant du mont se dveloppe maintenant en ondulations charmantes1 en croupes d'un dessin hardi1 mais toujours sinueux4 ,de mme que l'eau1 sous l'influence de la pesanteur1 quilibre son niveau pour s'taler en surface horizontale1 de mme la neige1 obissant ses lois propres1 se dpose en couches aux renflements arrondis4 ,le vent1 qui l'amne en tournoyant1 lui fait d'abord remplir les creux1 puis adoucir tous les angles1 dployer sa courbe sur toutes les saillies2 la montagne pre1 dchire1 sauvage1 a succd une autre montagne aux contours purs et adoucis1 aux courbes majestueuses4 ,mais1 en dpit de la suave douceur de ses lignes1 le gant n'en est pas moins formidable d'aspect4 et l1 des escarpements1 des roches perpendiculaires sur lesquelles la neige n'a pu tenir1 se dressent au-dessus des immenses pentes d'une blouissante blancheur1 et1 par le contraste1 leurs parois paraissent toutes noires4 ,on se sent saisi d'effroi la vue de ces murailles prodigieuses1 tranchant sur la neige comme des falaises de charbon aux bords d'un ocan polaire4 ,dans cette transformation1 les plaines1 plus encore que les protubrances de la montagne1 ont chang d'aspect4 ,en s'affaissant de toutes parts1 les neiges ont rempli les cavits1 nivel les creux1 fait disparatre les accidents secondaires du terrain4 ,les torrents1 les cascades1 ont t recouverts2 tout est glac1 tout repose sous le linceul immense4 ,les lacs eux-mmes sont ensevelis2 la glace de leur surface porte d'normes couches de neige1 et souvent on ne sait mme plus o se trouve l'emplacement des bassins2 peut-tre une fissure permet-elle de voir au fond d'un gouffre la surface du lac1 tranquille1 noire1 sans reflets2 on dirait un puits1 un abme sans fond4 ,au-dessous des grands sommets et des cirques suprieurs1 o la neige s'entasse en couches hautes comme les maisons1 les forts de sapins se montrent et l1 mais demi seulement4 ,sur chacune de leurs branches tales1 les arbres portent tout le fardeau de neige qu'ils peuvent soutenir sans rompre2 ensemble1 les branchages entremls forment comme des votes sur lesquelles les amas de cristaux neigeux se groupent en coupoles ingales2 quelques tiges rebelles seulement chappent la prison de glace et dardent dans l'air libre leurs flches d'un vert sombre1 presque noires1 et portant chacune son extrmit un lourd paquet de neige4 ,quand le vent souffle au milieu de ces tiges1 il en tombe avec un bruit mtallique des fragments de neige glace2 un mouvement gnral de vibration agite la fort cache et le toit brillant qui la recouvre2 parfois1 une rupture se produit1 une avalanche s'croule l'intrieur1 un gouffre reste bant1 jusqu' ce qu'une nouvelle tourmente l'ait masqu par un pont de neige4 ,quel serait le sort d'un voyageur s'garant pendant l'hiver dans une pareille fort1 l o il chemine l'aise pendant l't1 sur le court gazon1 l'ombre des arbres puissants8 ,a chaque pas1 il serait expos tomber dans un abme1 touff sous la neige croule6 ,en bas1 dans la valle1 les maisons du village paraissent plus difficiles discerner que les forts et les bouquets d'arbres4 ,les toits1 entirement recouverts d'une couche de neige sous laquelle flchissent les charpentes1 se confondent avec les champs de neige environnants2 seulement1 une lgre fume bleutre rappelle que1 sous ce linceul blanc1 des hommes vivent et travaillent4 ,quelques murailles1 un clocher1 tranchent sur la monotonie du fond2 d'ailleurs1 en cet endroit1 la neige est plus tourmente que loin des habitations humaines2 le vent1 tournoyant autour des demeures1 a dress d'un ct les neiges en monceaux et en barricades2 de l'autre ct1 il les a presque entirement balayes4 ,un certain dsordre dans la nature indique le voisinage de l'homme2 mais l1 comme ailleurs1 la paix est sans bornes2 rarement un bruit trouble le silence de mort qui rgne sur la valle et sur les monts4 ,pourtant1 il faut quelquefois que l'homme et les autres habitants des montagnes sortent de leurs tanires et troublent le grand repos de la nature4 ,seule1 la marmotte1 cache dans son trou1 sous l'paisseur des neiges1 peut dormir pendant les longs mois de l'hiver et attendre1 dans un tat de mort apparente1 que le printemps rende la libert aux ruisseaux1 aux gazons et aux fleurs4 ,moins heureux1 le chamois1 que la neige chasse des hautes cimes1 doit rder dans le voisinage des forts1 chercher un refuge entre les arbres presss1 en ronger les corces et les feuillages4 ,l'homme1 de son ct1 doit quitter sa demeure pour changer quelques produits1 acheter des provisions1 remplir des engagements de famille ou d'amiti4 ,il faut alors dblayer les monceaux de neige qui se sont accumuls devant la porte et se frayer pniblement un sentier4 ,d'un haut chalet bti sur un promontoire1 je vis une fois de ces petits tres presque imperceptibles1 de ces noires fourmis humaines1 cheminer lentement dans une sorte d'ornire1 entre deux murs de neige4 ,jamais l'homme ne m'avait paru si infime4 ,au milieu de la vaste tendue blanche1 ces promeneurs semblaient perdus1 absurdes1 chimriques2 je me demandais comment une race compose de pareils pygmes avait pu accomplir les grandes choses de l'histoire et raliser1 de progrs en progrs1 ce qui s'appelle aujourd'hui la civilisation1 promesse d'un tat futur de bien-tre et de libert4 ,pourtant1 mme au milieu de ces neiges formidables de l'hiver1 l'homme a pu faire triompher son intelligence et son audace par ces routes commerciales qui lui permettent d'expdier librement ses marchandises et de voyager lui-mme presque en tout temps4 ,le chamois a cess de parcourir les cimes1 et nombre d'oiseaux1 qui volaient pendant l't bien au-dessus des pointes1 sont prudemment descendus dans les tides rgions des plaines4 ,mais l'homme continue de parcourir les routes qui1 de gorge en gorge1 de contrefort en contrefort1 s'lvent jusqu' une brche de la crte et redescendent sur l'autre versant4 ,pendant la belle saison1 quand les torrents joyeux bondissent en cascades ct du chemin1 mme les voitures tranes par des chevaux aux grelots retentissants peuvent gravir sans peine les rampes tablies grands frais sur les escarpements4 ,quand les neiges ont recouvert la route1 il faut changer les vhicules2 les chars et les voitures sont remplacs par des traneaux qui glissent lgrement sur les flocons entasss4 ,la traverse des monts ne se fait pas moins rapidement que pendant les jours les plus chauds de l'anne2 la descente1 elle s'accomplit avec une vitesse qui donne le vertige4 ,c'est en voyageant ainsi en traneau par-dessus les cols de la montagne qu'on peut apprendre bien faire connaissance avec les grandes neiges4 ,la charpente lgre glisse sans bruit2 on ne sent plus les chocs des ferrailles sur le sol rsistant1 et l'on croirait voyager dans l'espace1 emport comme un esprit4 ,tantt on contourne la courbe d'un ravin1 tantt la saillie d'un promontoire2 on passe du fond des gouffres l'arte des prcipices1 et1 dans toutes ces formes si varies qui se succdent la vue1 la montagne garde sa blancheur unie4 ,le soleil claire-t-il la surface des neiges1 on y voit briller d'innombrables diamants2 le ciel est-il gris et bas1 les lments semblent se confondre4 ,lambeaux de nuages1 monticules neigeux1 ne se distinguent plus les uns des autres2 on croirait flotter dans l'espace infini2 on n'appartient plus la terre4 ,et combien plus encore entre-t-on dans la rgion du rve1 lorsque1 aprs avoir franchi le point culminant du passage1 on redescend sur la pente oppose1 emport de tournants en tournants avec une effrayante rapidit6 ,au dpart de la caravane1 lorsque le dernier traneau s'branle1 le premier a dj disparu derrire une saillie du gouffre4 ,on le voit1 puis il disparat de nouveau2 on le revoit1 puis il se perd encore4 ,on plonge dans un abme vertigineux o s'croulent des amas de neige gros comme des collines4 ,avalanche soi-mme1 on glisse par-dessus les avalanches1 et l'on voit dfiler ct de soi1 comme s'ils taient emports par une tempte1 les cirques1 les ravins1 les promontoires2 les sommets eux-mmes1 qui fuient l'horizon1 semblent entrans dans un tourbillon fantastique1 une sorte de galop infernal4 ,et quand1 la fin de la course effrne1 on arrive la base de la montagne1 dans les plaines dj dpourvues de neige ou saupoudres peine1 quand on respire une autre atmosphre et que l'on voit une nature nouvelle sous un autre climat1 on se demande si vraiment on n'a pas t le jouet d'une hallucination1 si l'on a rellement parcouru les neiges profondes1 au-dessus de la rgion des nues et des orages4 ,mais1 pendant les jours de tourmente1 la traverse est assez prilleuse pour que le voyageur puisse s'en souvenir1 en garder nettement toutes les aventures dans sa mmoire4 ,le vent soulve incessamment des tourbillons de neige qui cachent la route et en modifient la forme1 abaissant les talus et remplissant la voie dj fraye4 ,les chevaux1 si habiles poser leur pied sur un terrain solide1 ont traverser parfois des amas de neige molle1 encore mouvante2 tandis que l'un d'eux s'enfonce jusqu'au poitrail1 un autre se cabre sur un monceau de neige tasse4 ,la tempte qui siffle autour de leurs oreilles1 les cristaux neigeux qui leur entrent dans les yeux et dans les naseaux1 les jurements brutaux des cochers1 les irritent et menacent de les affoler4 ,le traneau cahote sur l'troit chemin1 penche tantt vers la paroi de la montagne1 tantt vers le prcipice3 car le gouffre est l1 on en rase le bord1 on le suit au loin en perspectives immenses1 comme si1 en tombant1 on devait descendre jusque dans un autre monde4 ,le cocher a laiss le fouet1 il ne tient plus qu'un couteau dans les mains1 prt couper les rnes1 si les chevaux1 perdus de frayeur ou glissant d'un talus de neige1 venaient rouler tout coup dans le prcipice4 ,terrible est la situation du malheureux piton lorsque1 en traversant lentement les neiges1 il est tout coup surpris par une tourmente4 ,d'en bas1 les gens des plaines admirent leur aise le mtore4 ,la cime du mont1 fouette par le vent1 semble fumer comme un cratre2 les innombrables molcules glaces que soulve la tempte s'amassent en nuages qui tourbillonnent au-dessus des sommets4 ,les artes des contours1 estompes par ce brouillard de neiges tournoyantes1 paraissent moins prcises2 on croirait les voir flotter dans l'espace2 la montagne elle-mme semble vaciller sur son norme base4 ,et1 dans cet immense tournoiement de la tempte qui siffle sur les hautes cimes1 que devient le pauvre voyageur8 ,les aiguilles de glace1 lances contre lui comme des flches1 le frappent au visage et menacent de l'aveugler2 elles pntrent mme travers ses vtements2 envelopp dans son pais manteau1 il a peine se dfendre d'elles4 ,qu'en faisant un faux pas ou en suivant une fausse trace il quitte un instant le sentier1 il est presque invitablement perdu4 ,il marche au hasard en tombant de fondrire en fondrire2 parfois il s'enfonce demi dans un trou de neige molle2 il reste quelque temps1 comme pour attendre la mort1 dans la fosse qui vient de s'ouvrir sous lui2 puis il se relve en dsespr et recommence sa marche ingale travers les nuages de cristaux que le vent lui jette la face4 ,les rafales loignent et rapprochent l'horizon tour tour2 tantt il ne voit autour de lui que la blanche fume des flocons qui tourbillonnent1 tantt il distingue droite ou gauche une cime tranquille qui se dgage de la nue et le regarde1 sans haine et sans amour1 indiffrente son dsespoir2 au moins y voit-il comme une sorte de repre qui lui permet de reprendre la course avec un retour d'esprance4 ,mais en vain3 aveugl1 affol1 raidi par le froid1 il finit par perdre la volont2 il tourne sur place et se dmne sans but4 ,enfin1 tomb dans quelque gouffre1 il regarde avec stupeur passer les tourbillons de l'orage et se laisse gagner peu peu par le sommeil1 prcurseur de la mort4 ,dans quelques mois1 lorsque la neige aura t fondue par la chaleur et dblaye par les avalanches1 quelque chien de ptre retrouvera le cadavre et par ses aboiements effrays appellera son matre4 ,autrefois1 les dbris humains trouvs dans la montagne devaient reposer jamais l'endroit o le pasteur les avait dcouverts4 ,des pierres taient entasses sur le corps1 et chaque voyageur tait tenu d'ajouter son caillou au monceau grandissant4 ,maintenant encore1 le montagnard qui passe ct de l'un de ces tombeaux antiques ne manque jamais de ramasser sa pierre pour en grossir le tas4 ,le mort est depuis longtemps oubli1 peut-tre mme est-il rest toujours inconnu2 mais1 de sicle en sicle1 le passant ne cesse de lui rendre hommage pour apaiser ses mnes4 ,,chapitre ,,xi ,l',,avalanche ,au long hiver et ses redoutables tourmentes succde enfin le doux printemps1 avec ses pluies1 ses vents tides1 sa chaleur vivifiante4 ,tout se rajeunit2 la montagne1 aussi bien que la plaine1 prend un aspect nouveau4 ,elle secoue son manteau de neiges2 ses forts1 ses gazons1 ses cascades et ses lacs1 reparaissent aux rayons du soleil4 ,dans la valle1 l'homme s'est dbarrass le premier des amas neigeux qui le gnaient4 ,il a balay le seuil de sa porte1 rpar ses chemins1 dgag ses toits et son jardinet1 puis il attend que le soleil fasse le reste4 ,dj les soulanes1 ou pentes bien exposes aux rayons du midi1 commencent se dgager du blanc linceul qui les recouvre2 et l1 le roc1 la terre ou le gazon brl1 reparaissent travers la couche de neige4 ,ces espaces noirtres augmentent peu peu2 ils ressemblent des groupes d'les qui grandissent incessamment et finissent par se rejoindre2 les plaques blanches diminuent en nombre et en tendue2 elles fondent1 et l'on dirait qu'elles remontent par degrs la pente de la montagne4 ,les arbres de la fort1 sortis de leur engourdissement1 commencent faire leur toilette printanire2 aids par les petits oiseaux qui voltigent de branche en branche1 ils secouent le fardeau de givre et de neige qu'ils portaient et baignent librement leurs nouvelles pousses dans l'atmosphre attidie4 ,les torrents se raniment aussi4 ,au-dessous de la couche protectrice des neiges1 la temprature du sol ne s'est point abaisse autant qu' la surface extrieure1 balaye par les vents froids1 et1 pendant les longs mois de l'hiver1 de petits rservoirs d'eau1 semblables des gouttelettes dans un vase de diamant1 se maintiennent et l sous les glaces4 ,au printemps1 ces vasques1 vers lesquelles se dirigent tous les petits filets de neige fondue1 ne suffisent plus renfermer la masse liquide2 les enveloppes glaces se rompent1 les bassins dbordent1 et l'eau cherche se creuser un chemin sous les neiges4 ,dans chaque ravin1 dans chaque dpression du sol1 se fait ce travail cach1 et le torrent de la valle1 aliment par tous ces ruisselets descendus des hauteurs1 reprend son cours qu'avait interrompu le froid de l'hiver4 ,d'abord1 il passe en tunnel au-dessous des neiges amonceles2 puis1 grce aux progrs incessants de la fusion1 il largit son lit1 exhausse ses votes4 ,le moment vient o la masse qui le domine ne peut plus se soutenir en entier2 elle s'croule comme le ferait le toit d'un temple dont les piliers sont branls4 ,des fuites s'ouvrent ainsi dans les amas neigeux qui remplissent le fond des valles2 quand on se penche au bord de ces gouffres1 on distingue au fond quelque chose de noir sur lequel un peu d'cume brode une dentelle fugitive3 c'est l'eau du torrent2 le sourd murmure des cailloux entre-froisss jaillit de l'ouverture tnbreuse4 ,a ce premier effondrement des neiges en succdent d'autres1 de plus en plus nombreux1 et bientt le torrent1 redevenu libre en grande partie1 n'a plus qu' renverser les digues formes par les neiges les plus paisses et les plus compactes4 ,quelques-uns de ces remparts rsistent l'action des eaux pendant des semaines et des mois4 ,mme aux abords des cascades1 des masses de neige1 changes en glace et sans cesse asperges par l'eau qui se brise1 gardent obstinment leur forme2 on dirait qu'elles se refusent fondre4 ,souvent on voit1 au devant de la cataracte mouvante du torrent1 une sorte d'cran form par une cataracte solidifie1 celle des neiges glaces qui avaient arrt le cours des eaux pendant l'hiver4 ,en reformant son lit dans chaque valle qui longe la base des monts1 dans chaque ravin qui raye leurs flancs1 l'eau des ruisseaux et des torrents enlve aux neiges des pentes les soubassements qui leur servaient de point d'appui4 ,sous l'action de la pesanteur1 des avalanches tendent alors se produire1 et1 de temps en temps1 la montagne1 comme un tre anim1 fait tomber de ses paules le vtement neigeux qui la recouvre4 ,en toute saison1 mme au plus fort de l'hiver1 des masses de neige1 entranes par leur poids1 s'croulent des sommets et des pentes2 mais1 tant que ces avalanches se composent seulement de la partie superficielle des neiges1 elles sont un lger accident dans la vie des montagnes4 ,mais1 parfois1 c'est la masse entire de la neige qui glisse des hauteurs pour aller s'abmer dans les valles2 l'eau fondue1 qui pntre travers les couches encore glaces de la surface1 a rendu le sol glissant et prpar ainsi le chemin de l'avalanche4 ,le moment vient o tout un champ neigeux n'est plus retenu sur la pente2 il cde et1 par l'norme branlement qu'il communique aux neiges voisines1 les fait cder aussi4 ,toute la masse se prcipite la fois sur le versant de la montagne1 poussant devant elle tous les dbris qui se trouvent sur son chemin1 troncs d'arbres1 pierres1 quartiers de roches4 ,entranant avec lui les nappes d'air voisines1 renversant les forts distance1 le formidable croulement balaye d'un coup tout un pan de la montagne sur plusieurs centaines de mtres de hauteur1 et la valle se trouve en partie comble4 ,les torrents qui viennent se heurter contre l'obstacle sont obligs de se changer temporairement en lacs4 ,de ces avalanches en masse1 les montagnards et les voyageurs ne parlent qu'avec terreur4 ,aussi1 nombre de valles1 plus exposes que d'autres1 ont-elles reu1 dans les patois locaux1 des noms sinistres1 tels que ,val-de-l'pouvante ou ,gorge-du-,tremblement4 ,j'en connais une1 terrible entre toutes1 o les muletiers ne s'aventurent jamais sans avoir l'il fix sur les hauteurs4 ,surtout par ces beaux jours de printemps1 lorsque l'atmosphre tide et douce est charge de vapeurs dissoutes1 les voyageurs ont le regard soucieux et la parole brve4 ,ils savent que l'avalanche attend simplement un choc1 un frmissement de l'air ou du sol1 pour se mettre en mouvement4 ,aussi marchent-ils comme des larrons1 pas discrets et rapides2 parfois mme1 ils enveloppent de paille les grelots de leurs mulets1 afin que le tintement du mtal n'aille pas irriter l-haut le mauvais gnie qui les menace4 ,enfin1 quand ils ont pass l'issue des ravins redoutables o les couloirs de la montagne dgagent de plusieurs cts la fois leurs avalanches de neiges et de ruines1 ils peuvent respirer leur aise et songer sans anxit personnelle leurs devanciers moins heureux1 dont la veille ils s'taient racont les terribles histoires4 ,souvent1 tandis que les voyageurs continuent tranquillement leur descente vers la plaine1 un bruit de tonnerre1 un long fracas qui se rpercute de roche en roche1 les force se retourner soudain3 c'est l'croulement des neiges qui vient de se produire et de combler tout le fond de la gorge o ils passaient quelques minutes auparavant4 ,heureusement1 la disposition et la forme des pentes permet aux montagnards de reconnatre les endroits dangereux4 ,ils ne construisent donc point leurs cabanes au-dessous des versants o se forment les avalanches1 et1 dans le trac de leurs sentiers1 ils prennent soin de choisir des passages abrits4 ,mais tout change dans la nature1 et telle maisonnette1 tel sentier1 qui n'avaient jadis rien craindre1 finissent par se trouver exposs au danger2 l'angle d'un promontoire a peut-tre disparu1 la direction du couloir d'avalanche s'est peut-tre modifie1 une lisire protectrice de fort a cd sous la pression des neiges1 et1 par suite1 toutes les prvisions du montagnard se trouvent dues4 ,par les mille colonnes presses de leurs troncs1 les bois sont l'une des meilleures barrires contre la marche des avalanches1 et nombre de villages n'ont pas d'autre moyen de dfense contre les neiges4 ,aussi de quel respect1 de quelle vnration presque religieuse regardent-ils leur bois sacr6 ,l'tranger qui se promne dans leurs montagnes admire cette fort cause de la beaut de ses arbres1 du contraste de sa verdure avec les neiges blanches2 mais eux1 ils lui doivent la vie et le repos2 c'est grce elle qu'ils peuvent s'endormir tranquillement le soir sans craindre d'tre engloutis pendant la nuit6 ,pleins de gratitude envers la fort protectrice1 ils l'ont divinise4 ,malheur qui touche de la cogne l'un de ses troncs sauveurs6 ,qui tue l'arbre sacr tue le montagnard1 dit un de leurs proverbes4 ,et pourtant1 il s'est trouv de ces meurtriers1 et en grand nombre4 ,de mme que1 de nos jours encore1 des soldats soi-disant civiliss forcent la soumission les habitants d'une oasis en abattant les palmiers qui sont la vie de la tribu1 de mme il est arriv souvent que1 pour rduire des montagnards1 les envahisseurs la solde de quelque seigneur1 ou mme les ptres d'une autre valle1 ont coup les arbres qui servaient aux villages de sauvegarde contre la destruction4 ,telles taient1 telles sont encore les pratiques de la guerre4 ,non moins froce est l'avide spculation4 ,lorsque1 en vertu de quelque achat ou par les hasards de l'hritage ou de la conqute1 un homme d'argent est devenu le propritaire d'un bois sacr1 malheur ceux dont le sort dpend de sa bienveillance ou de son caprice6 ,bientt les bcherons sont l'uvre dans la fort1 les troncs sont abattus1 prcipits dans la valle1 dbits en planches et pays en beaux cus sonnants4 ,un large chemin se trouve ainsi fray aux avalanches4 ,privs de leur rempart1 peut-tre les habitants du village menac persistent y rester par amour du foyer natal2 mais1 tt ou tard1 le pril devient imminent1 il faut migrer en toute hte1 emporter les objets prcieux et laisser la maison en proie aux neiges suspendues4 ,dans chaque village des monts1 on se raconte aux veilles la terrible chronique des avalanches1 et les enfants coutent en se blottissant contre les genoux des mres4 ,ce que le feu grisou est pour le mineur1 l'avalanche l'est pour le montagnard4 ,elle menace son chalet1 ses granges1 ses bestiaux2 elle peut l'engloutir lui-mme4 ,que de parents1 que d'amis il a connus1 qui dorment maintenant sous les neiges6 ,le soir1 quand il passe ct de l'endroit o la masse norme les a engouffrs1 il lui semble que la montagne d'o s'est dtache l'avalanche le regarde mchamment1 et il double le pas pour s'loigner du lieu sinistre4 ,quelquefois aussi1 les dbris de l'croulement lui rappellent la dlivrance inespre d'un camarade4 ,l1 pendant une nuit de printemps1 s'abattit un talus de neige plus haut que les grands sapins et que la tour du village4 ,un groupe de chalets et de granges se trouvait sous la formidable masse4 ,sans doute1 pensaient les montagnards accourus des hameaux voisins1 sans doute toutes les charpentes ont t dmolies et les habitants sont rests crass sous les dbris6 ,nanmoins1 ils se mettent courageusement l'ouvrage pour dblayer l'norme monceau4 ,ils travaillent pendant quatre nuits et quatre jours1 et1 quand leurs pioches atteignent enfin le toit du premier chalet1 ils entendent des chants qui s'entre-rpondent4 ,ce sont les voix des amis que l'on avait crus perdus4 ,leurs demeures avaient rsist la violence du choc1 et l'air qu'elles contenaient avait heureusement suffi4 ,pendant leur emprisonnement1 ils avaient pass leur temps tablir des communications de maison maison et creuser un tunnel de sortie2 ils chantaient en mme temps pour s'encourager au travail4 ,les forts protectrices ont-elles disparu1 il est bien difficile de les remplacer4 ,les arbres poussent lentement1 surtout sur les montagnes2 dans les couloirs d'avalanche1 ils ne poussent pas du tout4 ,il est vrai qu' force de travaux on pourrait fixer les neiges sur les hautes pentes et prvenir ainsi le dsastre de leur effondrement dans les valles2 on pourrait tailler la pente en gradins horizontaux o les couches de neige seraient forces de sjourner comme sur les marches d'un gigantesque escalier2 on pourrait aussi remplacer les troncs d'arbres par des ranges de pieux en fer et par des palissades qui empcheraient le glissement des masses suprieures4 ,dj ces tentatives ont t faites avec succs1 mais seulement en des valles qu'habitent des populations riches et nombreuses4 ,de pauvres villageois1 moins qu'ils ne soient aids par la socit tout entire1 ne sauraient songer sculpter1 pour ainsi dire nouveau1 le relief de la montagne1 et les avalanches continuent de descendre sur leurs prairies par les couloirs accoutums4 ,ils doivent se borner protger leurs maisonnettes par d'normes perons de pierre qui rompent la force des neiges croules et les divisent en deux courants1 quand ces neiges ne descendent pas en masses assez puissantes pour tout dmolir d'un choc4 ,de tous les destructeurs de la montagne1 l'avalanche est le plus nergique4 ,terres et fragments rocheux1 elle entrane tout comme le ferait un torrent dbord2 bien plus1 par la fusion graduelle des neiges qui en formaient la couche infrieure1 elle dlaye tellement le sol que celui-ci se change en une boue molle1 lzarde de profondes crevasses et s'affaissant sous son propre poids4 ,jusqu' de grandes profondeurs1 la terre est devenue fluide2 elle coule le long des pentes1 entranant avec elle les sentiers1 les quartiers de roc pars et jusqu'aux forts et aux maisons4 ,des pans entiers de montagne1 dtremps par les neiges1 ont ainsi gliss en bloc avec leurs champs1 leurs pturages1 leurs bois et leurs habitants4 ,par leur entassement et la lente pntration de leur eau de fusion dans le sol1 les flocons de neige suffisent donc dmolir peu peu les montagnes4 ,au printemps1 chaque ravin montre clairement ce travail de destruction2 la fois cascades1 boulis1 avalanches1 les neiges1 les roches et les eaux confondues descendent des sommets et s'acheminent vers la plaine4 ,,chapitre ,,xii ,,le ,,glacier ,mme au milieu de l't1 lorsque toutes les neiges se sont fondues au souffle des vents chauds1 d'normes amas de glace1 renferms dans les hautes valles1 font encore un hiver local rendu plus bizarre par le contraste4 ,quand le soleil brille de tout son clat1 la chaleur directe et celle que renvoient les glaces se font sentir lourdement au voyageur2 il fait mme en apparence plus chaud que dans les valles1 cause de la scheresse de l'air1 incessamment priv de son humidit par l'avide surface du glacier4 ,dans le voisinage1 on entend chanter les oiseaux sous le feuillage2 des fleurs maillent le gazon1 des fruits mrissent sous les feuilles de myrtille4 ,et pourtant1 ct de ce monde joyeux1 voici le morne glacier1 avec ses crevasses bantes1 ses amas de pierres1 son terrible silence1 son apparente immobilit4 ,c'est la mort ct de la vie4 ,nanmoins1 la grande masse glace a aussi son mouvement2 avec lenteur1 mais avec une force invincible1 elle travaille1 comme le vent1 les neiges1 les pluies1 les eaux courantes1 renouveler la surface de la plante2 partout o les glaciers ont pass pendant un des ges de la terre1 l'aspect du pays est transform par leur action4 ,comme les avalanches1 ils emportent dans les plaines les dblais des montagnes croulantes1 sans violence1 par un patient effort de tous les instants4 ,l'uvre du glacier1 si difficile saisir dans sa marche secrte1 quoique si vaste dans ses rsultats1 commence ds le sommet de la montagne1 la surface des couches neigeuses4 ,l-haut1 dans les cirques o se sont amasss en tourbillons les nuages d'aiguilles blanches fouettes de la tempte1 l'uniforme tendue des nvs ne change point d'aspect4 ,d'anne en anne et de sicle en sicle1 c'est toujours la mme blancheur1 mate l'ombre des nuages1 blouissante sous les rayons du soleil4 ,il semble que la neige y soit ternelle1 et c'est mme ainsi que la dsignent les habitants des plaines qui1 d'en bas1 la voient briller ct du ciel4 ,ils croient qu'elle reste jamais sur les hautes cimes et que1 si le vent la soulve dans ses tourmentes1 il la laisse toujours retomber la mme place4 ,il n'en est rien4 ,une partie de la neige s'vapore et retourne aux nuages d'o elle est descendue4 ,une autre partie du nv1 expose aux rayons du soleil ou l'influence d'un vent chaud du midi1 se parsme de gouttelettes fondues qui glissent la surface ou pntrent dans les couches jusqu' ce que1 saisies de nouveau par le froid1 elles se conglent en d'imperceptibles gemmes4 ,ainsi1 par des millions de molcules qui fondent1 puis se reglent pour se refondre encore et redevenir solides1 la masse du nv se transforme insensiblement2 en mme temps1 elle se dplace1 grce la pesanteur qui entrane de quelques millimtres les gouttes fondues1 et peu peu1 les neiges tombes jadis sur le sommet de la montagne se trouvent en avoir descendu les pentes4 ,d'autres neiges ont pris leur place et s'couleront aussi par une srie de fusions1 sans que pourtant elles aient subir le moindre changement apparent4 ,il est vrai qu'elles ont devant elles l'infini des ges2 c'est avec lenteur qu'elles se htent vers la mer1 o elles doivent aller s'engloutir un jour4 ,lorsque dj deux gnrations d'hommes se sont succd dans les plaines infrieures1 tel flocon de neige tomb sur une haute cime n'est pas encore sorti de la masse du nv4 ,mais1 si lent qu'il soit1 ce flocon chang en cristal n'en avance pas moins4 ,la masse de nv1 devenue plus homogne et dj transforme en glace1 s'engage dans la gorge de la montagne o l'entrane son poids4 ,toujours immobile en apparence1 l'amas de glace est maintenant devenu un vritable fleuve coulant dans un lit de rochers4 ,a droite et gauche1 sur les pentes1 la neige d'hiver est compltement fondue1 et des herbes fleuries l'ont remplace4 ,tout un monde d'insectes vit et bourdonne dans les gazons des pturages2 l'air est doux1 et l'homme conduit ses troupeaux sur des escarpements herbeux d'o le regard descend au loin sur le courant glac4 ,et celui-ci1 d'un incessant effort1 continue toujours son voyage vers la plaine2 il s'pancherait jusque dans les campagnes unies de la base des monts1 il atteindrait la mer elle-mme1 si la douce temprature des valles infrieures1 la tideur des vents1 les rayons du soleil1 ne parvenaient fondre ses glaces avances4 ,dans son cours1 le fleuve solide se comporte comme le ferait une vraie rivire d'eau vive4 ,il a aussi ses mandres et ses remous1 ses maigres et ses crues1 ses dormants1 ses rapides et ses cataractes4 ,comme l'eau qui s'tale ou se rtrcit suivant la forme de son lit1 la glace s'adapte aux dimensions du ravin qui l'enferme2 elle sait se mouler exactement sur la roche1 aussi bien dans le vaste bassin o les parois s'cartent de part et d'autre1 que dans le dfil o le passage se ferme presque entirement4 ,pouss par les masses dont l'alimente incessamment le nv suprieur1 le glacier continue toujours de glisser sur le fond1 que la pente en soit presque insensible ou bien qu'il forme une succession de prcipices4 ,toutefois1 la glace1 n'ayant pas la souplesse1 la fluidit de l'eau1 accomplit avec une sorte de gaucherie barbare tous les mouvements que lui impose la nature du sol4 ,a ses cataractes1 elle ne sait point plonger en une nappe unie comme le courant d'eau2 mais1 suivant les ingalits du fond et la cohsion des cristaux de glace1 elle se brise1 se fendille1 se dcoupe en blocs qui s'inclinent diversement1 s'croulent les uns sur les autres1 se ressoudent en oblisques bizarres1 en tourelles1 en groupes fantastiques4 ,mme l o le fond de l'immense rainure est assez rgulirement inclin1 la surface du glacier ne ressemble point la nappe gale des eaux d'un fleuve4 ,le frottement de la glace contre ses bords ne la ride pas de vaguelettes semblables celles de l'onde sur le rivage1 mais il la brise et la rebrise en crevasses qui s'entre-croisent en un ddale de gouffres4 ,en hiver1 et mme lorsque le printemps a dj renouvel la parure des campagnes infrieures1 un grand nombre de crevasses sont masques par d'paisses masses de neige qui s'tendent en couches continues la surface du glacier2 alors1 si la neige grenue n'a pas t amollie par la chaleur du soleil1 il est facile de cheminer par-dessus la gueule de ces abmes cachs2 le voyageur peut les ignorer comme il ignore les grottes ouvertes dans l'paisseur des montagnes4 ,mais le retour annuel de la saison d't fond peu peu les neiges superficielles4 ,le glacier1 qui marche sans cesse et dont la masse fendille vibre d'un continuel frisson1 secoue le manteau neigeux qui le recouvre2 et l les votes s'effondrent et par gros fragments s'abment dans les profondeurs des crevasses2 souvent il n'en reste que des ponts troits sur lesquels on ne s'aventure qu'aprs avoir prouv du pied la solidit de la neige4 ,c'est alors que maint glacier devient dangereux traverser1 cause de la largeur de ses fentes qui se ramifient l'infini4 ,des bords du gouffre1 on voit parfois1 dans l'intrieur1 des couches superposes de glace bleutre qui furent jadis des neiges et que sparent des bandes noirtres1 restes de dbris tombs sur le nv2 d'autres fois1 la glace1 claire et homogne dans toute sa masse1 semble n'tre qu'un seul cristal4 ,quelle est la profondeur du puits8 ,on ne sait4 ,une saillie de la glace et les tnbres empchent le regard de descendre jusqu'aux roches du fond2 seulement1 on entend quelquefois des bruits mystrieux qui s'lvent de l'abme3 c'est de l'eau qui ruisselle1 une pierre qui se dtache1 un morceau de glace qui se fendille et s'croule4 ,des explorateurs sont descendus dans ces gouffres pour en mesurer l'paisseur et pour tudier la temprature et la composition des glaces profondes4 ,quelquefois ils ont pu le faire sans trop de danger1 en pntrant latralement dans les fentes par les saillies des rochers qui servent de berge aux fleuves de glace4 ,souvent aussi1 il leur a fallu se faire descendre au moyen de cordes1 comme le mineur qui pntre au sein de la terre4 ,mais1 pour un savant qui1 tout en prenant les prcautions ncessaires1 explore ainsi les puits des glaciers1 combien de malheureux ptres s'y sont engouffrs et y ont trouv la mort6 ,on connat pourtant des montagnards qui1 tombs au fond de ces crevasses1 meurtris1 saignants1 perdus dans les tnbres1 ont gard leur courage et la rsolution de revoir le jour4 ,il en est un qui suivit le cours d'un ruisseau sous-glaciaire et fit ainsi un vritable voyage au-dessous de l'norme vote aux glaons croulants4 ,aprs une pareille excursion1 il ne reste plus l'homme qu' descendre dans le gouffre d'un cratre pour explorer le rservoir souterrain des laves6 ,certes il faut louer grandement le savant courageux qui descend dans les profondeurs du glacier pour en tudier les stries1 les bulles d'air1 les cristaux3 mais que de choses nous pouvons dj contempler la surface1 que de charmants dtails il nous est permis de surprendre1 que de lois se rvlent nos yeux1 si nous savons regarder6 ,en effet1 dans ce chaos apparent1 tout se rgit par des lois4 ,pourquoi1 vis--vis de tel point de la berge1 une fente se produit-elle toujours dans la masse glace8 ,pourquoi1 une certaine distance au-dessous1 la crevasse1 qui s'est graduellement largie1 rapproche-t-elle de nouveau ses bords et le glacier se ressoude-t-il8 ,pourquoi la surface se bombe-t-elle rgulirement sur un point pour se crevasser ailleurs8 ,en voyant tous ces phnomnes qui reproduisent grossirement les rides1 les vaguelettes1 les remous ou les nappes unies de l'eau des fleuves1 on comprend mieux l'unit qui1 sous l'infinie diversit des aspects1 prside toutes les choses de la nature4 ,quand on s'est fait l'intime du glacier par de longues explorations et que l'on sait se rendre compte de tous les petits changements qui s'accomplissent sa surface1 c'est une joie1 un dlice de le parcourir par un beau jour d't4 ,la chaleur du soleil lui a rendu le mouvement et la voix4 ,des veinules d'eau1 presque imperceptibles d'abord1 se forment et l1 puis s'unissent en ruisselets scintillants qui serpentent au fond de lits fluviaux en miniature qu'ils viennent de se creuser eux-mmes1 et disparaissent tout coup dans une fente de la glace en faisant entendre une petite plainte la voix argentine4 ,ils se gonflent ou s'abaissent1 suivant toutes les oscillations de la temprature4 ,qu'un nuage passe sur le soleil1 refroidisse l'atmosphre1 ils ne coulent plus qu' grand'peine2 que la chaleur devienne plus forte1 les ruisseaux superficiels prennent des allures de torrents2 ils entranent avec eux des sables et des cailloux pour les dposer en alluvions1 en former des berges et des les2 puis1 vers le soir1 ils se calmeront1 et bientt le froid de la nuit les conglera de nouveau4 ,sous les rayons de chaleur qui animent temporairement le champ du glacier par la fusion de la couche superficielle1 le petit monde des cailloux tombs des parois voisines s'agite aussi4 ,un talus de gravier1 situ au bord d'un filet d'eau murmurant1 s'effondre par des croulements partiels et plonge dans les crevasses4 ,ailleurs1 des pierrailles noires sont parses sur le glacier2 elles absorbent1 concentrent la chaleur et1 trouant la glace au-dessous d'elles1 la criblent de petits trous cylindriques4 ,plus loin1 au contraire1 de vastes amas de dbris et de grosses pierres empchent la chaleur du soleil de pntrer au-dessous2 tout autour1 la glace se fond et s'vapore2 ces pierres arrivent ainsi former des piliers qui semblent grandir1 jaillir du sol comme des colonnes de marbre2 mais chacune d'elles1 trop faible la fin1 se rompt sous le poids1 et tous les fragments qu'elle portait s'croulent avec fracas1 pour recommencer le lendemain une volution semblable4 ,combien plus charmants encore sont tous ces petits drames de la nature inanime1 quand animaux ou plantes viennent s'y mler6 ,attir par la tideur de l'air1 le papillon arrive en voletant1 tandis que la plante1 tombe avec les boulis du haut des rochers voisins1 utilise son court rpit de vie pour reprendre racine et dployer au soleil sa dernire corolle4 ,sur les ctes polaires1 des navigateurs ont vu tout un tapis de vgtation recouvrir une haute falaise1 de terre par le sommet1 de glace par la base4 ,,chapitre ,,xiii ,,la ,,moraine ,,et ,,le ,,torrent ,tous ces petits phnomnes qui s'accomplissent chaque jour semblent peu de chose dans l'histoire de la terre4 ,qu'est-ce1 en effet1 que le travail du glacier pendant un jour d't8 ,sa masse1 avanant d'un incessant effort1 a progress de quelques centimtres peine2 deux ou trois rochers se sont dtachs des parois pour tomber sur le champ mouvant des glaces2 le ruisseau qui emporte les eaux de fusion s'est tal plus largement1 et dans son lit1 les cailloux1 plus nombreux1 se sont entre-choqus avec plus de fracas4 ,autrement1 tout a gard l'apparence accoutume4 ,nulle part1 semble-t-il1 la nature n'est plus lente dans son uvre de renouvellement perptuel4 ,et pourtant1 ces petites transformations de chaque jour1 de chaque minute1 finissent par amener d'immenses changements dans l'aspect de la terre1 de vritables rvolutions gologiques4 ,ces cailloux1 ces fragments de roches qui tombent des escarpements suprieurs sur le lit de glace1 s'entassent peu peu la base des parois en d'normes remparts de pierres2 ils cheminent lentement avec la masse glace qui les porte2 mais d'autres dbris1 bouls des mmes couloirs de la montagne1 les remplacent l'endroit qu'ils ont quitt4 ,ainsi de longs convois de roches1 entasses en dsordre1 accompagnent le glacier dans sa marche2 au fleuve de glace s'ajoutent des fleuves de pierres descendant de chaque promontoire en ruines1 de chaque cirque ravin par les avalanches4 ,arriv l'issue des hautes gorges dans une zone de temprature plus douce1 le glacier ne peut plus se maintenir l'tat cristallin2 il se fond en eau et laisse tomber son fardeau de pierres4 ,tous ces dbris s'croulent en un immense chaos formant barrage dans la valle2 l'extrmit de maint glacier1 ce sont de vritables montagnes de pierres croulantes aux talus mal affermis4 ,qu'aprs une longue srie d'annes neigeuses1 la masse du glacier se gonfle et s'allonge1 il faut qu'elle reprenne ces montagnes de pierres et qu'elle les pousse un peu plus loin dans la valle4 ,lorsque1 plus tard1 sous l'influence d'une temprature plus douce1 d'hivers moins abondants en neiges1 le glacier se fondra dans toute sa partie infrieure en laissant vide la cuvette de rochers qui lui servait de lit1 la moraine de blocs1 dlivre de la pression qui la poussait en avant1 restera isole une certaine distance du glacier2 derrire elle se montrera la pierre nue1 polie1 rabote par le poids norme qui s'y mouvait nagure1 et recouverte et l de la boue rougetre produite par l'crasement des cailloux et des graviers entrans4 ,une autre moraine de dbris entasss se formera peu peu devant le talus du glacier4 ,eh bien6 des distances normes en avant de la valle1 des lieues et mme des dizaines de lieues1 on remarque des traces indiscutables de l'ancienne action des glaces4 ,des plaines entires1 jadis remplies d'eau1 ont t graduellement combles par les boues et les cailloux que le glacier poussait devant lui2 les saillies des montagnes et des collines qui se trouvaient sur le chemin du fleuve solide ont t rodes et polies2 enfin1 des roches parses et des moraines ont t dposes au loin1 jusque sur les pentes de montagnes appartenant d'autres massifs4 ,on reconnat facilement l'origine de ces pierres leur composition chimique1 l'arrangement de leurs cristaux ou leurs fossiles2 souvent mme les caractres distinctifs ont une telle prcision que l'on peut signaler1 sur la montagne elle-mme1 le cirque lev d'o s'est dtach le bloc errant4 ,combien d'annes ou de sicles a dur le voyage8 ,bien longtemps sans doute1 si l'on en juge par les grosses roches que transportent les glaciers actuels1 et dont la marche a t mesure4 ,parmi ces blocs voyageurs1 il en est que des savants ont rendus clbres par leurs observations et que l'on aime revoir comme des amis4 ,ces pierres choues dans les plaines1 ces amas de boue transports au loin1 toutes ces traces laisses par le sjour des anciens glaciers1 nous permettent d'imaginer quelles ont t les grandes alternatives du climat et les immenses modifications du relief et de l'aspect terrestres pendant les ges successifs de la plante4 ,dans le pass que nous rvlent ces dbris1 nous voyons notre montagne et ses voisines se dresser bien au-dessus de leurs sommets actuels2 les pointes suprmes dpassaient les nuages les plus levs1 et toutes les vapeurs qui voyageaient dans l'espace venaient se dposer en neiges ou en cristaux glacs sur les pentes de l'norme massif2 les cirques de pturages1 les vallons verdoyants1 les versants aujourd'hui boiss1 taient recouverts par l'uniforme couche des glaces2 dans la valle1 cascades et lacs1 ruisseaux et prairies1 rien ne paraissait encore2 l'immense fleuve glac1 non moins pais que le sont maintenant les assises des monts1 emplissait toutes les dpressions1 puis1 son issue des gorges1 allait s'taler au loin dans les plaines par-dessus collines et vallons4 ,telle tait1 du temps de nos aeux1 l'image que leur prsentait le mont charg de glaces2 pour les arrire-petits-fils de nos fils1 dans le lointain indfini des sicles1 le tableau sera chang4 ,peut-tre le glacier1 alors compltement fondu1 sera-t-il remplac par un faible ruisseau2 la montagne elle-mme aura cess d'exister2 un lger exhaussement du sol en marquera la place1 et la plaine actuelle1 toute bouleverse par les changements de niveau1 aura donn le jour des hauteurs qui crotront graduellement dans le ciel6 ,et tandis que nous pensons l'histoire de la montagne et de son glacier1 ce qu'ils furent et ce qu'ils deviendront un jour1 voil le petit torrent qui sort en gazouillant des glaces et qui va de par le monde travailler l'uvre du renouvellement continuel de la terre6 ,l'eau1 rendue blanchtre ou laiteuse par les innombrables molcules de roche triture qu'elle porte en suspension1 n'est autre chose que le glacier lui-mme transform soudain l'tat liquide4 ,et quel contraste1 pourtant1 entre la masse solide avec ses crevasses1 ses grottes1 ses entassements de pierres1 ses pentes boueuses1 et l'eau qui jaillit gaiement la lumire et serpente en babillant parmi les fleurs6 ,c'est un des spectacles les plus curieux de la montagne1 que cette brusque apparition du ruisseau qui1 pendant tout son cours suprieur1 a chemin dans l'ombre en se gonflant des millions de gouttelettes tombes des fentes de la vote4 ,la caverne d'o s'chappe le courant change de forme tous les jours1 suivant les croulements et la fonte des glaces2 d'ordinaire1 pourtant1 il est facile de pntrer une certaine distance dans la grotte et d'en admirer les pendentifs1 les parois translucides1 la lumire bleutre1 les reflets changeants4 ,l'tranget du spectacle1 le vague1 l'apprhension dont le cur est saisi1 font que l'on se croirait transport dans un lieu sacr4 ,trois fois et mille fois bnis se croient les plerins hindous qui1 aprs avoir remont le ,gange jusqu' sa source1 osent encore pntrer sous la vote tnbreuse d'o s'lance la sainte rivire6 ,c'est avec une grande rgularit1 dpendante de celle des saisons1 que les torrents glaciaires apportent dans les plaines l'eau fcondante et les boues alluviales1 provenant de cette norme officine de trituration qui fonctionne incessamment sous le glacier4 ,pendant la saison froide de nos zones tempres1 quand les pluies tombent le plus frquemment dans les campagnes1 et qu'au lieu de s'vaporer elles trouvent leur chemin vers les rivires1 alors le glacier se gle plus troitement1 il adhre partout la vote qui lui sert de lit1 et ne laisse plus sortir qu'un faible courant2 quelquefois mme il tarit en entier2 pas une goutte d'eau ne descend de la montagne4 ,mais1 mesure que la chaleur revient et que la vgtation joyeuse demande pour ses feuilles et ses fleurs une plus grande quantit d'eau1 mesure que l'vaporation devient plus active et que le niveau des rivires tend s'abaisser1 les torrents des glaciers se gonflent1 ils se changent temporairement en fleuves et fournissent l'humidit ncessaire aux champs altrs4 ,il s'tablit ainsi une compensation des plus utiles pour la prosprit des contres qu'arrosent des cours d'eau partiellement aliments par les glaciers4 ,quand les affluents1 gonfls par la pluie1 coulent en surabondance1 les torrents de la montagne n'apportent qu'un mince flot liquide2 ils dbordent1 au contraire1 quand les autres rivires sont presque sec2 grce ce phnomne de balancement1 une certaine galit se maintient dans le fleuve o viennent s'unir les divers cours d'eau4 ,dans l'conomie gnrale de la terre1 le glacier1 immobile en apparence1 toujours si lent et calme dans sa force1 est un grand lment de rgularisation4 ,rarement il introduit quelque dsordre imprvu dans la nature4 ,c'est l ce qui peut arriver1 par exemple1 lorsqu'un glacier latral1 poussant un large rempart de dbris ou s'avanant lui-mme au travers d'un ruisseau sorti du glacier primaire1 en accumule les eaux et forme ainsi un lac sans cesse grandissant4 ,pendant longtemps1 la digue rsiste la pression de la masse liquide2 mais1 la suite d'une fonte considrable des neiges1 d'un recul du glacier de barrage ou de dblais lentement oprs par les eaux1 il se peut que la barrire de glaces et de blocs amoncels cde tout coup4 ,alors le lac s'effondre en une terrible avalanche2 l'eau1 mle aux pierres1 aux blocs de glace et tous les dbris arrachs ses rives1 se prcipite avec rage dans la valle infrieure2 elle enlve les ponts1 dtruit les moulins1 rase les maisons de ses rivages1 entrane les arbres des pentes basses1 et1 dchaussant les prairies elles-mmes1 comme le ferait un immense soc de charrue1 les roule devant elle et les mle au chaos de son dluge4 ,pour les valles que parcourt l'inondation1 le dsastre est immense1 et le rcit s'en transmet de gnration en gnration4 ,mais ce sont l des vnements bien rares et qui deviennent mme impossibles pour l'avenir dans les pays civiliss1 parce que les populations menaces ont soin de prvenir le danger en creusant des souterrains de dgagement aux rservoirs lacustres qui se forment derrire une digue mouvante de glaces ou de pierres4 ,ainsi rprim dans ses carts1 le glacier reste le bienfaiteur des rgions situes sur le cours de ses eaux4 ,c'est lui qui les arrose dans la saison o elles auraient le plus craindre les effets de la scheresse1 lui qui les renouvelle par des apports de terre vgtale toute frache encore et avec tous ses lments de nutrition chimique4 ,le glacier est en ralit un lac1 une mer d'eau douce d'une contenance de milliards de mtres cubes2 mais ce lac1 suspendu aux flancs des monts1 s'panche lentement et comme avec mesure4 ,il renferme assez d'eau pour inonder toutes les campagnes infrieures1 mais il rpartit discrtement ses trsors4 ,cette masse glace1 prsentant l'aspect de la mort1 contribue ainsi d'autant mieux la vie et la fcondit de la terre4 ,,chapitre ,,xiv ,,les ,,for,,ts ,,et ,,les ,p,,turages ,par ses neiges et ses glaces fondantes1 qui servent gonfler les torrents et les fleuves pendant l't1 la montagne entretient la vgtation jusqu' d'normes distances de sa base1 mais elle garde assez d'humidit pour nourrir sa propre flore de forts1 de gazons et de mousse1 bien suprieure1 par le nombre de ses espces1 la flore d'une mme tendue des plaines4 ,d'en bas1 le regard ne peut observer les dtails du tableau que prsente la verdure de la montagne1 mais il en embrasse le magnifique ensemble et jouit des mille contrastes que la hauteur1 les accidents du sol1 l'inclinaison des pentes1 l'abondance de l'eau1 le voisinage des neiges et toutes les autres conditions physiques produisent dans la vgtation4 ,au printemps1 quand tout renat dans la nature1 c'est une joie de voir le vert des herbes et du feuillage reprendre le dessus sur la blancheur des neiges4 ,les tiges du gazon1 qui peuvent respirer de nouveau et revoir la lumire1 perdent leur teinte rousse et leur aspect calcin2 elles deviennent d'abord d'un jaune blanchtre1 puis d'un beau vert4 ,des fleurs en multitudes diaprent les prairies3 ici1 ce ne sont que des renoncules1 ailleurs que des anmones ou des primevres jaillissant en bouquets2 plus loin1 la verdure disparat sous le blanc neigeux du gracieux narcisse des potes ou sous le lilas du crocus1 dont l'tre tout entier n'est que fleur1 de la racine au bord de la corolle2 prs des cours d'eau1 la parnassie ouvre sa fleur dlicate2 et l les petites fleurs blanches ou azures1 roses ou jaunes1 se pressent en si grandes foules1 qu'elles donnent leur couleur toute la pente herbeuse et que1 des versants opposs1 on peut dj reconnatre l'espce de plante qui domine dans la prairie1 mesure que la neige recule vers les hauteurs devant le tapis de verdure fleurissante4 ,bientt aussi les arbres se mettent de la fte4 ,en bas1 sur les premires pentes1 ce sont les arbres fruitiers qui1 peu de semaines aprs s'tre dbarrasss de la neige de l'hiver1 se recouvrent d'une autre neige1 celle de leurs fleurs4 ,plus haut1 les chtaigniers1 les htres1 les arbustes divers1 se couvrent de leurs feuilles d'un vert tendre2 du jour au lendemain1 on dirait que la montagne s'est revtue d'un tissu merveilleux o le velours s'est ml la soie4 ,peu peu1 cette jeune verdure des forts et des broussailles s'avance vers le sommet2 elle monte comme l'escalade dans les vallons et les ravins pour conqurir les escarpements suprmes entre les glaciers4 ,l-haut1 tout prend un aspect inattendu de joie4 ,mme les sombres rochers1 qui semblaient noirs par leur contraste avec les neiges1 ornent leurs anfractuosits de petites touffes de verdure4 ,eux aussi prennent part la gaiet du printemps4 ,moins somptueux par l'exubrance de leur verdure et la multitude prodigieuse de leurs fleurs1 les hauts pturages sont pourtant plus aimables que les prairies d'en bas2 leurs pelouses sont d'une gaiet plus douce et plus intime4 ,on s'y promne sans effort sur l'herbe courte et l'on y fait plus aisment connaissance avec les fleurs qui jaillissent par myriades des touffes de verdure4 ,l1 du reste1 l'clat des corolles est incomparable4 ,le soleil y darde des rayons plus brlants1 d'une action chimique plus puissante et plus rapide2 il labore dans la sve des substances colorantes d'une beaut plus parfaite4 ,arms de leurs loupes1 le botaniste1 le physicien1 constatent dment le phnomne2 mais1 sans leurs instruments1 le simple1 promeneur reconnat bien l'il nu que le bleu de nulle fleur de la plaine n'gale l'azur profond de la petite gentiane4 ,presses de vivre et de jouir1 les plantes se font plus belles2 elles s'ornent de couleurs plus vives1 car la saison de la joie sera courte2 aprs l't qui s'enfuit1 la mort les surprendra4 ,le regard est bloui de l'clat que prsentent les larges plaques de gazon parsemes des toiles d'un rose vif du silne1 des grappes bleues du myosotis1 des larges fleurs au cur d'or de l'aster des ,alpes4 ,sur les pentes plus sches1 au milieu des roches arides1 croissent l'orchis noire au parfum de vanille et le pied de lion1 dont la fleur ne se fane jamais et reste un symbole de constance ternelle4 ,parmi ces herbes aux fleurs clatantes1 il en est que n'effraye nullement le voisinage de la neige et de l'eau glace4 ,elles ne sont point frileuses2 tout ct des cristaux du nv1 le flux de la sve circule librement dans les tissus de la dlicate soldanelle1 qui penche au-dessus de la neige sa corolle d'une nuance si tendre et si pure2 quand le soleil brille1 on peut dire d'elle1 mieux que du palmier des oasis1 qu'elle a son pied dans la glace et sa tte dans le feu4 ,a la sortie mme des neiges1 le torrent1 dont l'eau laiteuse semble tre de la glace peine fondue1 entoure de ses bras un lot fleuri1 bouquet charmant aux tiges sans cesse frissonnantes4 ,plus loin1 le lit de neige que l'ombre du rocher a dfendu contre les rayons du soleil est tout diapr de fleurs2 la douce temprature qu'elles rpandent a fondu la neige autour d'elles2 on dirait qu'elles jaillissent d'une coupe de cristal au fond bleui par l'ombre4 ,d'autres fleurs1 plus sensibles1 n'osent point subir le contact immdiat de la neige2 mais elles prennent soin de s'entourer d'un moelleux fourreau de mousse4 ,tel est le petit illet rouge des sommets neigeux2 on dirait un rubis pos sur un coussin de velours vert au milieu d'une couche de duvet blanc4 ,sur les pentes de la montagne1 les forts alternent avec les surfaces gazonnes1 mais non pas au hasard4 ,la prsence de grands arbres indique toujours1 sur le versant qui les produit1 une terre vgtale assez paisse et de l'eau d'arrosement en abondance3 ainsi1 grce la distribution des forts et des pturages1 on peut lire de loin quelques-uns des secrets de la montagne1 pourvu1 du moins1 que l'homme ne soit pas intervenu brutalement en abattant les arbres et en modifiant l'aspect du mont4 ,il est des rgions entires o l'homme1 pre s'enrichir1 a coup tous les arbres2 il n'en reste plus mme une souche1 car les neiges de l'hiver1 que n'arrte plus la barrire vivante1 glissent dsormais librement au temps des avalanches2 elles dnudent le sol1 le rabotent jusqu'au rocher1 emportant avec elles tous les dbris de racines4 ,l'antique vnration a presque disparu4 ,jadis1 le bcheron n'abordait qu'avec effroi la fort de la montagne2 le vent qu'il y entendait gmir tait pour lui la voix des dieux2 des tres surnaturels taient cachs sous l'corce1 et la sve de l'arbre tait en mme temps un sang divin4 ,quand il leur fallait approcher la cogne d'un de ces troncs1 ils ne le faisaient qu'en tremblant4 ,si tu es un dieu1 si tu es une desse1 disait le montagnard des ,apennins1 si tu es un dieu1 pardonne2 et il rcitait dvotement les prires commandes2 mais1 aprs ses gnuflexions1 tait-il bien rassur1 pourtant8 ,en brandissant la hache1 il voyait les branches s'agiter au-dessus de sa tte2 les rugosits de l'corce semblaient prendre une expression de colre1 s'animer d'un regard terrible2 au premier coup1 le bois humide apparaissait comme la chair rose des nymphes4 ,le prtre a permis sans doute1 mais que dira la divinit mme8 ,la hache ne va-t-elle pas rebondir tout coup et s'enfoncer dans le corps de celui qui la manie8 ,il est1 mme de nos jours1 des arbres adors2 le montagnard ne sait trop pourquoi et n'aime pas qu'on l'interroge cet gard2 mais1 encore en maints endroits1 on voit des chnes respects que les indignes ont entours de barrires pour les protger contre les animaux et les voyageurs errants4 ,dans la vieille ,bretagne1 lorsqu'un homme tait en danger de mort et qu'un prtre ne se trouvait pas dans le voisinage1 on pouvait se confesser au pied d'un arbre2 les rameaux entendaient1 et leur bruissement portait au ciel la dernire prire du mourant4 ,toutefois1 si quelque vieux tronc est respect et l par souvenir des anciens temps1 la fort elle-mme n'inspire plus de sainte terreur2 prsent1 les abatteurs d'arbres n'y mettent pas tant de faons que leurs anctres1 surtout lorsqu'ils ne s'attaquent pas des forts servant de barrire contre les avalanches4 ,il suffit seulement qu'ils puissent les exploiter d'une manire utile1 c'est--dire en gagnant plus par la vente du bois qu'ils n'ont dpenser pour la coupe et le transport4 ,nombre de forts sont encore maintenant dans leur virginit premire1 cause de la difficult pour l'exploiteur d'arriver jusqu' elles et d'en extraire les arbres abattus4 ,mais1 lorsque les chemins d'accs sont faciles1 lorsque la montagne offre de bonnes glissoires d'o l'on peut1 d'une seule pousse1 faire descendre de plusieurs centaines de mtres les fts branchs1 lorsque en bas de la pente le torrent de la valle est assez fort pour entraner les arbres en radeaux jusque dans la plaine ou pour faire mouvoir de puissantes scieries mcaniques1 alors les forts courent grand risque d'tre attaques par les bcherons4 ,s'ils les exploitent avec intelligence1 s'ils rglent soigneusement leurs coupes1 de manire laisser toujours sur pied des rcoltes de bois pour les annes suivantes et dvelopper dans le sol forestier la plus grande force de production possible1 l'humanit n'a qu' se fliciter des richesses nouvelles qu'ils procurent4 ,mais lorsqu'ils coupent1 dtruisent tout d'un coup la fort tout entire1 comme s'ils taient saisis d'un accs de frnsie1 n'est-on pas tent de les maudire8 ,la beaut des forts qui nous restent encore sur les pentes de la montagne fait regretter d'autant plus celles que de violents spculateurs nous ont ravies4 ,sur les premires pentes1 du ct de la plaine1 les bosquets de chtaigniers ont t pargns1 grce leurs feuilles1 que les paysans ramassent pour la litire des btes1 et leurs fruits1 qu'ils mangent eux-mmes pendant les soires d'hiver4 ,peu de forts1 mme dans les rgions tropicales1 o l'on voit alterner en groupes les arbres des essences les plus diverses1 prsentent plus de pittoresque et de varit que les bois de chtaigniers4 ,les pentes de gazon qui s'tendent au pied des arbres sont assez dgages de broussailles pour que le regard puisse s'ouvrir librement de nombreuses perspectives au-dessous des branchages tals4 ,en maints endroits1 la vote de verdure laisse passer la lumire du ciel2 le gris des ombres et le jaune doux des rayons oscillent suivant le mouvement des feuillages2 les mousses et les lichens1 qui recouvrent de leurs tapis les corces rides1 ajoutent la douceur de ces lumires et de ces ombres fuyantes4 ,les arbres eux-mmes1 ou bien se dressant isols1 ou bien groups par deux ou par trois1 diffrent de forme et d'aspect4 ,presque tous1 par les sillons de leur corce et le jet de leurs branches1 semblent avoir subi comme un mouvement de torsion de gauche droite2 mais1 tandis que les uns ont le tronc assez uni et bifurquent rgulirement leurs rameaux1 d'autres ont d'tranges gibbosits1 des nuds1 des verrues bizarrement ornes de feuilles en touffes4 ,il est de vieux arbres l'norme tronc1 qui ont perdu toutes leurs grandes branches sous l'effort de l'orage et qui les ont remplaces par de petites tiges pointues comme des lances2 d'autres ont gard tout leur branchage1 mais ils se sont pourris l'intrieur2 le temps a rong leur tronc1 en y creusant de profondes cavernes2 il ne reste parfois qu'un simple pan de bois recouvert d'corce1 pour porter tout le poids de la vgtation suprieure4 et l1 on remarque aussi sur le sol les restes d'une souche de puissantes dimensions2 l'arbre lui-mme a disparu2 mais1 sur tout le pourtour de cette ruine vgtale1 croissent des chtaigniers distincts1 jadis unis dans le gigantesque pilier1 et maintenant isols1 racornis1 borns leur maigre individu4 ,ainsi1 la fort prsente la plus grande diversit3 ct d'arbres bien venus1 d'un aspect superbe et d'un port majestueux1 voici des groupes dont les formes tranges voquent devant l'imagination les monstres de la fable ou du rve6 ,bien moins divers dans leurs allures sont les htres1 qui aiment galement s'associer en forts1 comme les chtaigniers4 ,presque tous sont droits comme des colonnes1 et de longues chappes ouvertes entre les fts permettent la vue de s'tendre au loin4 ,les htres sont lisses1 brillants d'corce et de lichens2 la base seulement1 ils sont vtus de mousse verte2 de petites touffes de feuilles ornent et l la partie basse du tronc2 mais c'est quinze mtres au-dessus du sol que les branchages s'talent et s'unissent d'arbre en arbre dans une vote continue1 perce de rayons parallles qui bariolent le gazon4 ,l'aspect de la fort est svre et pourtant hospitalier2 une douce lumire1 compose de tous ces faisceaux brillants et verdie par le reflet des feuilles1 emplit les avenues et se mle leur ombre pour former un vague jour cendr1 sans coups de lumire1 mais aussi sans tnbres4 ,a cette lueur1 on distingue nettement tout ce qui vit au pied des grands arbres3 les insectes rampants1 les fleurettes qui se balancent1 les champignons et les mousses qui tapissent le sol et les racines2 mais1 sur les arbres eux-mmes1 les lichens blancs ou jaunes d'or et les rayons s'entremlent et se confondent4 ,suivant les saisons1 la fort de htres change incessamment d'aspect4 ,lorsque vient l'automne1 son feuillage se colore de teintes diverses o dominent les nuances brunes et rougetres2 puis il se fltrit et tombe sur le sol1 qu'il recouvre de ses lits pais de feuilles sches1 frissonnant au moindre souffle d'air4 ,la lumire du soleil pntre librement dans la fort entre les rameaux nus1 mais aussi les neiges et les brumes2 le bois reste morne et triste jusqu'au jour de printemps1 o les premires fleurs s'panouissent ct des flaques de neige fondante1 o les bourgeons rougissants rpandent sur tout le branchage comme une vague lueur d'aurore4 ,la fort de sapins qui crot la mme hauteur que les htres sur le versant des monts1 mais une exposition diffrente1 est bien autrement sombre et redoutable d'aspect4 ,elle semble garder un secret terrible2 de sourdes rumeurs sortent de ses branches1 puis s'teignent pour renatre encore comme le murmure lointain des vagues4 ,mais c'est en haut1 dans les ramures1 que se propage le bruit2 en bas1 tout est calme1 impassible1 sinistre2 les rameaux1 chargs de leur noir feuillage1 s'abaissent presque jusqu'au sol2 on frmit en passant sous ces votes sombres4 ,que l'hiver charge de neige ces robustes branches1 elles ne faibliront point et ne laisseront tomber sur le gazon qu'une poussire argente4 ,on dirait que ces arbres ont une volont tenace1 d'autant plus puissante qu'ils sont tous unis dans une mme pense4 ,en gravissant par la fort vers le sommet de la montagne1 on s'aperoit que les arbres ont de plus en plus lutter pour maintenir leur existence dans l'atmosphre refroidie4 ,leur corce est plus rugueuse1 leur tronc moins droit1 leurs branches plus noueuses1 leur feuillage plus dur et moins abondant3 ils ne peuvent rsister aux neiges1 aux temptes1 au froid1 que par l'abri qu'ils se fournissent les uns aux autres2 isols1 ils priraient2 unis en fort1 ils continuent de vivre4 ,mais aussi1 que1 du ct de la cime1 les arbres qui forment la premire palissade de dfense viennent cder sur un point1 et leurs voisins sont bientt branls par l'orage et renverss4 ,la fort se prsente comme une arme1 alignant ses arbres1 comme des soldats1 en front de bataille4 ,seulement un ou deux sapins1 plus robustes que les autres1 restent en avant1 semblables des champions4 ,solidement ancrs dans le rocher1 camps sur leurs reins trapus1 bards de rugosits et de nuds comme d'une armure1 ils tiennent tte aux orages et1 et l1 secouent firement leur petit panache de feuilles4 ,j'ai vu l'un de ces hros qui s'tait empar d'une pointe isole et de l dominait un immense pourtour de vallons et de ravins4 ,ses racines1 que la terre vgtale1 trop peu profonde1 n'avait pu recouvrir1 enveloppaient la roche jusqu' de grandes distances2 rampantes et tortueuses comme des serpents1 elles se runissaient en un seul tronc bas et noueux qui semblait prendre possession de la montagne4 ,les branches de l'arbre lutteur s'taient tordues sous l'effort du vent2 mais1 solides1 ramasses sur elles-mmes1 elles pouvaient encore braver l'effort de cent temptes4 ,au-dessus de la fort de sapins et de sa petite avant-garde expose tous les orages1 croissent encore des arbres2 mais ce sont des espces qui1 loin de s'lever droit vers le ciel1 rampent au contraire sur le sol et se glissent peureusement dans les anfractuosits pour chapper au vent et la froidure4 ,c'est en largeur qu'ils se dveloppent2 les branches1 serpenteuses comme les racines1 se reploient au-dessus d'elles et profitent du peu de chaleur qui en rayonne4 ,c'est ainsi que1 pour se rchauffer pendant les nuits d'hiver1 les moutons se pressent les uns contre les autres4 ,en se faisant petits1 en ne prsentant qu'une faible prise l'orage et que peu de surface au froid1 les genvriers de la montagne russissent maintenir leur existence2 on les voit encore ramper vers les sommets neigeux des centaines de mtres au-dessus du sapin le plus hardi l'escalade4 ,de mme1 les arbustes1 tels que les roses des ,alpes et les bruyres1 russissent s'lever de grandes altitudes1 cause de la forme sphrique ou en coupole qu'ont toutes les tiges presses les unes contre les autres2 le vent glisse facilement sur ces boules vgtales4 ,plus haut1 cependant1 il leur faut bien renoncer lutter contre le froid2 ils cdent la place aux mousses qui s'talent sur le sol1 aux lichens qui s'incorporent la roche2 sortie de la pierre1 la vgtation rentre dans la pierre4 ,,chapitre ,,xv ,,les ,,animaux ,,de ,,la ,,montagne ,riche par sa vgtation de forts1 d'arbustes1 de gazons et de mousses1 la montagne semble bien pauvre en animaux2 elle paratrait presque compltement dserte1 si les ptres n'y avaient amen leurs troupeaux de vaches et de brebis1 que l'on voit de loin1 sur le vert des pturages1 comme des points rouges ou blancs1 et si les chiens de garde1 toujours zls1 ne couraient incessamment de droite et de gauche1 en faisant retentir les roches de leurs aboiements4 ,ce sont l des immigrants temporaires1 venus des plaines basses au printemps et qui doivent y retourner en hiver1 moins qu'on ne les cache au fond des tables dans les hameaux de la valle4 ,les seuls enfants de la montagne que l'on rencontre en gravissant les pentes sont des insectes qui traversent le sentier1 se glissant parmi les herbes ou bourdonnant dans l'air2 des papillons1 parmi lesquels on remarque les rbes noires aux reflets chatoyants1 et le magnifique apollon1 fleur vivante qui vole au-dessus des fleurs2 et l quelque reptile se drobe entre deux pierres4 ,les forts sont fort silencieuses2 il n'y chante que peu d'oiseaux4 ,cependant la montagne1 forteresse naturelle qui se dresse au milieu des plaines1 a ses htes aussi3 les uns1 fuyards craintifs1 qui se cherchent une retraite inaccessible2 les autres1 hardis voleurs1 animaux de proie qui1 du haut de leurs tours de guet1 pient au loin l'horizon avant de s'lancer leurs excursions de pillage4 ,chose bizarre1 que fait trop bien comprendre la lchet des hommes1 les btes de la montagne qui dchirent et qui tuent les autres sont prcisment ce que l'on admire le plus4 ,on en ferait volontiers des rois1 et dans les mythes1 les fables1 les lgendes et maint vieux livre d'histoire naturelle1 on leur donne vraiment ce nom4 ,voici d'abord l'aigle et autres rapaces1 oiseaux de carnage que tous les matres de la terre ont choisis pour emblmes1 leur donnant quelquefois deux ttes1 comme s'ils voulaient eux-mmes avoir deux becs pour dvorer4 ,certes1 l'aigle est beau lorsqu'il est firement camp sur un roc inaccessible aux hommes1 et bien plus magnifique encore lorsqu'il plane tranquillement dans les airs1 souverain de l'espace3 mais qu'importe sa beaut8 ,si le roi l'admire1 le berger le hait4 ,il est l'ennemi du troupeau1 et le ptre lui a vou guerre mort4 ,bientt aigles1 vautours et gypates1 n'existeront plus que dans nos muses2 dj1 sur nombre de montagnes1 on n'en voit plus un seul nid1 ou bien celui qui reste ne renferme plus qu'un oiseau solitaire et mfiant1 vieillard demi perclus1 dvor de parasites4 ,l'ours est aussi un dvoreur de moutons1 et1 tt ou tard1 le berger l'exterminera de nos montagnes4 ,en dpit de sa vigueur prodigieuse1 de l'art avec lequel il sait broyer les os1 il n'est pas le favori des rois1 qui sans doute ne lui trouvent pas assez d'lgance pour le mettre dans leur blason2 en revanche1 mainte peuplade le chrit cause de ses qualits1 et mme le chasseur qui le poursuit ne peut se dfendre d'une certaine tendresse son gard4 ,l',ostiak1 aprs lui avoir donn le coup de grce et l'avoir tendu sanglant sur la neige1 se jette genoux devant le cadavre pour implorer son pardon3 ,je t'ai tu1 mon ,dieu6 mais j'avais faim1 ma famille avait faim1 et tu es si bon que tu pardonneras mon crime4 ,pourtant il ne fait point sur nous l'effet d'un dieu2 mais comme il semble honnte1 et candide1 et bienveillant6 ,comme il parat bien pratiquer les vertus de famille6 ,qu'il est doux ses petits et que ceux-ci sont gais1 et cabrioleurs1 et fantasques6 ,ces murs patriarcales qu'on nous a tant vantes1 c'est dans la caverne de l'ours ou dans son norme nid1 confortablement tapiss de mousse1 qu'il faut aller les chercher6 ,il est vrai que le gros animal donne de temps en temps un coup de croc aux moutons du berger2 mais1 d'ordinaire1 n'est-il pas la sobrit mme8 ,il se contente de brouter des feuilles1 de patre des myrtilles1 de savourer des gteaux de miel2 peut-tre se hasarde-t-il aussi dans la valle pour aller dbonnairement manger mme des raisins et des poires4 ,un naturaliste suisse1 ,tsendi1 nous affirme1 sur l'honneur1 que1 si le brave animal rencontre en chemin une petite fille portant un panier de fraises1 il se borne poser dlicatement sa patte sur le panier pour en demander sa part4 ,et quand il est entr au service de l'homme1 comme il est serviable1 de bonne humeur1 magnanime et ddaigneux des insultes6 ,je ne puis m'empcher de regretter ce bon animal1 que bientt on ne verra plus dans nos montagnes et dont le chasseur cloue orgueilleusement les pattes sur la porte de sa grange4 ,on supprimera la race3 mais1 avec plus d'intelligence1 n'et-on pu l'apprivoiser et l'associer nos travaux8 ,quant au loup1 personne ne le regrettera lorsqu'il aura tout fait disparu de la montagne4 ,voil bien le compre malfaisant1 perfide1 sanguinaire1 lche et vil de toutes faons6 ,il ne pense qu' dchirer la victime et boire le sang chaud sortant de la plaie4 ,tous les animaux le hassent1 et lui les hait tous2 mais il n'ose attaquer que les faibles et les blesss4 ,la frnsie de la faim peut seule le pousser se jeter sur de plus forts que lui4 ,en revanche1 que d'empressement se prcipiter sur une proie dj tombe1 sur un ennemi qui ne peut se dfendre6 ,mme lorsqu'un loup vient de s'abattre1 vivant encore1 sous la balle du chasseur1 tous ses compagnons s'lancent sur lui pour l'achever et se disputer ses restes4 ,certes1 la sanglante ,rome a charg sa mmoire de tous les forfaits imaginables2 elle a ras des villes par milliers1 cras des hommes par millions2 elle s'est gorge des richesses de la terre2 par la perfidie et la violence1 par des infamies sans nombre1 elle est devenue la reine du monde antique1 et pourtant1 malgr tous ses crimes1 elle s'est calomnie en se donnant une louve pour mre et pour patronne4 ,le peuple dont les lois1 sous une autre apparence1 nous rgissent encore1 tait certainement dur1 presque froce1 mais il n'tait pas aussi mauvais que pourrait le faire croire le symbole choisi par lui6 ,pour celui qui chrit la montagne1 c'est un plaisir de savoir que le loup1 cet tre odieux1 est un animal des grandes plaines4 ,la destruction des forts natales et le nombre croissant des chasseurs l'ont forc se rfugier dans les gorges des hauteurs1 mais il n'en est pas moins un intrus2 il est fait pour fournir d'une traite des courses de cinquante lieues travers les steppes1 non pour escalader les pentes de rochers4 ,l'animal que la forme de son corps et l'lasticit de ses muscles rendent le plus propre bondir de roche en roche1 franchir les crevasses1 c'est le gracieux chamois1 l'antilope de nos contres4 ,voil le vritable habitant de la montagne6 ,aucun prcipice ne l'effraye1 aucune pente de neige ne le rebute2 il gravit en quelques bonds des escarpements vertigineux o l'homme le plus avide de chasse n'ose se hasarder2 il s'lance d'un saut sur des pointes moins larges que ses quatre pieds1 runis en un seul support2 c'est bien un animal de terre1 mais on le croirait ail4 ,d'ailleurs1 il est doux et sociable2 il aimerait se mler nos troupeaux de chvres et de brebis2 peu d'efforts suffiraient sans doute pour l'ajouter au petit nombre de nos animaux domestiques2 mais il est encore plus facile de le tuer que de l'lever1 et les quelques chamois qui restent encore sont rservs pour la joie des chasseurs4 ,il est probable que la race en disparatra bientt4 ,aprs tout1 ne vaut-il pas mieux mourir libre que de vivre esclave8 ,encore plus haut que le chamois1 sur des pentes et des roches entoures de tous les cts par des neiges1 d'autres animaux ont choisi leur demeure4 ,un d'eux est une espce de livre qui a su finement changer de livre suivant les saisons1 de manire se confondre en tout temps avec le sol environnant4 ,c'est ainsi qu'il chappe l'il perant de l'aigle4 ,en hiver1 lorsque toutes les pentes sont revtues de neige1 sa fourrure est aussi blanche que les flocons2 au printemps1 des touffes de plantes1 de cailloux1 se montrent et l travers la couche neigeuse2 en mme temps1 le pelage de l'animal se mouchette de taches gristres2 en t1 il est de la couleur des pierres et du gazon brl2 puis1 avec le brusque changement de saison1 le voil qui1 de nouveau1 change brusquement de poil4 ,encore mieux protge1 la marmotte passe son hiver dans un terrier profond o la temprature se maintient toujours gale1 malgr les paisses couches de neige qui recouvrent le sol1 et1 pendant des mois entiers1 elle suspend le cours de sa vie1 jusqu' ce que le parfum des fleurs et les rayons printaniers viennent la rveiller de son sommeil lthargique4 ,enfin1 un de ces petits rongeurs toujours actifs1 toujours veills1 que l'on rencontre partout1 a pris le parti d'atteindre le sommet des montagnes en creusant des tunnels et des galeries au-dessous des neiges3 c'est un campagnol4 ,couvert de ce froid manteau1 il cherche dans le sol sa maigre nourriture et1 chose merveilleuse1 il la trouve6 ,telle est la fcondit de la terre1 qu'elle produit1 pour la bataille incessante de la vie1 des populations de mangeurs et de victimes qui livrent leurs combats dans l'obscurit1 plus de mille mtres au-dessus de la limite des neiges persistantes6 ,cette terrible lutte pour l'existence1 dont le spectacle presque toujours hideux m'avait chass des plaines1 je la retrouve l-haut1 sous les couches de la terre glace4 ,souvent1 l'oiseau de proie plane plus haut encore1 mais c'est pour voyager de l'une l'autre pente de la montagne ou pour surveiller au loin l'tendue et dcouvrir son gibier4 ,les papillons1 les libellules1 entrans par la joie de voleter au soleil1 s'lvent parfois jusqu' la zone la plus haute des monts et1 sans prvoir le froid de la nuit1 ne cessent de monter gaiement vers la lumire2 plus frquemment encore ces pauvres bestioles1 ainsi que les mouches et d'autres insectes1 sont emportes vers les hautes cimes par les vents de tourmente1 et leurs dbris1 mls la poussire1 jonchent la surface des neiges4 ,mais1 outre ces trangers qui1 de bon gr ou par la violence1 visitent les rgions du silence et de la mort1 il existe des indignes qui sont bien l chez eux2 ils ne trouvent point que l'air y soit trop froid ou le sol trop glac4 ,autour d'eux s'tend l'immensit morne des neiges2 mais les pointes de rocs1 qui1 et l1 percent la couche neigeuse1 sont pour eux des oasis au milieu du dsert2 c'est l sans doute1 au milieu des lichens1 qu'ils trouvent la nourriture ncessaire leur subsistance4 ,du reste1 c'est merveille qu'ils y russissent1 et les naturalistes le constatent avec tonnement4 ,araignes1 insectes ou mites des neiges1 tous ces petits animaux doivent connatre la faim1 et peut-tre que les divers phnomnes de leur vie s'oprent avec une extrme lenteur4 ,dans cet empire des frimas1 les chrysalides doivent rester longtemps engourdies en leur sommeil de mort apparente4 ,non seulement la vie se montre ct des neiges1 mais les neiges elles-mmes semblent vivantes en certains endroits1 tant les animalcules y pullulent4 ,de loin1 on aperoit1 sur l'tendue blanche1 de grandes taches rouges ou jauntres4 ,c'est de la neige pourrie1 disent les montagnards2 ce sont1 disent les savants1 arms du microscope1 des milliards et des milliards d'tre grouillants1 qui vivent1 s'aiment1 se propagent et s'entre-mangent4 ,,chapitre ,,xvi ,l',,tagement ,,des ,,climats ,les naturalistes qui parcourent la montagne en tudiant les tres vivants qui l'habitent1 plantes ou animaux1 ne se bornent point tudier l'espce dans sa forme et dans ses murs actuelles2 ils veulent aussi connatre l'tendue de son domaine1 la distribution gnrale de ses reprsentants sur les pentes1 et l'histoire de sa race4 ,ils considrent les innombrables tres d'une mme espce1 herbes1 insectes ou mammifres1 comme un immense individu dont il faut connatre la fois toutes les demeures la surface de la terre1 et la dure pendant la srie des ges4 ,a l'escalade d'un versant de la montagne1 le voyageur remarque tout d'abord combien peu nombreuses sont les plantes qui lui tiennent compagnie jusqu'au sommet4 ,celles qu'il a vues la base et sur les premiers escarpements1 il ne les revoit pas sur les pentes plus leves1 ou1 s'il en est encore quelques-unes1 elles disparaissent dans le voisinage des neiges1 pour tre remplaces par d'autres espces4 ,c'est un changement continuel dans l'aspect de la flore1 mesure qu'on se rapproche des froides cimes4 ,mme lorsque la plante des collines infrieures continue de se montrer ct du sentier voisin des neiges1 elle semble changer peu peu2 en bas1 sa fleur est dj passe1 tandis que1 sur les hauteurs1 elle est peine en bouton2 ici1 elle a dj fourni son t2 l-haut1 elle est encore son printemps4 ,ce n'est pas au cordeau que l'on pourrait mesurer la hauteur exacte laquelle telle plante cesse de crotre1 telle autre commence se montrer4 ,mille conditions du sol et du climat travaillent dplacer incessamment1 carter ou rtrcir les limites qui sparent le domaine naturel des diffrentes espces4 ,quand le terrain change1 que la roche succde l'humus ou que l'argile remplace le sable1 un grand nombre de plantes cdent aussi la place d'autres4 ,mmes contrastes1 si l'eau dtrempe la terre ou qu'elle manque dans le sol altr1 si le vent souffle librement dans toute sa fureur ou s'il rencontre des obstacles servant d'abri contre sa violence4 ,a l'issue des cols o s'engouffrent les temptes1 certaines pentes sont tellement balayes par cette pre haleine1 qu'arbres et arbustes s'arrtent sous ce redoutable souffle1 comme ils s'arrteraient devant un mur de glace4 ,ailleurs1 la vgtation varie suivant la raideur des escarpements4 ,sur les falaises verticales1 il n'y a que des mousses2 des broussailles seulement peuvent s'attacher aux parois1 trs inclines des prcipices2 que la pente soit moins forte1 mais encore ingravissable l'homme1 les arbres rampent sur les rochers et s'ancrent dans les fissures par leurs racines2 sur les terrasses1 au contraire1 les tiges se redressent1 les feuillages s'panouissent4 ,l'essence des arbres varie d'ordinaire autant que leur altitude4 ,l o la diffrence des pentes est cause par celle des assises rocheuses que les agents atmosphriques ont plus ou moins entames1 la montagne offre une succession d'tages parallles de vgtation1 du plus bizarre effet4 ,les pierres et les plantes changent la fois1 en alternances rgulires4 ,de tous les contrastes de vgtation1 le plus important dans son ensemble est celui que produit la diffrence d'exposition aux rayons du soleil4 ,que de fois1 en pntrant dans une valle bien rgulire1 domine par des versants uniformes1 l'un tourn vers le nord1 l'autre expos en plein midi1 peut-on voir combien cette diffrence de lumire et de chaleur modifie la vgtation sur les deux pentes6 ,souvent le contraste est absolu2 on dirait deux rgions de la terre distantes de quelques centaines de lieues l'une de l'autre4 ,d'un ct sont les arbres fruitiers1 les cultures1 les opulentes prairies2 en face1 il n'y a ni champs1 ni jardins1 mais seulement des bois et des pturages4 ,mme les forts qui croissent vis--vis1 sur les deux versants1 consistent en essences diverses4 ,l-haut1 sous la ple lumire reflte par les cieux du nord1 voici les sapins aux sombres rameaux2 sous la clart vivifiante du midi1 bien leur aise comme en un immense espalier1 voici les mlzes au vert dlicat4 ,de mme que les plantes1 qui cherchent s'panouir aux rayons du soleil1 l'homme a fait choix pour sa demeure des pentes tournes vers le midi4 ,de ce ct1 les maisons bordent les chemins en une ligne presque continue1 les chalets joyeux sont parsems comme des rochers gristres sur les hauts pturages4 ,sur le froid versant qui se dresse en face1 peine voit-on de loin en loin quelque maisonnette s'abritant dans les plis d'un ravin4 ,diverses sont les pentes de la montagne par l'aspect1 le climat1 la vgtation2 mais toutes ont ce phnomne commun1 c'est qu'en les gravissant on croirait se diriger vers les ples de la terre2 que l'on monte d'une centaine de mtres1 et l'on se trouve comme transport cinquante kilomtres plus loin de l'quateur4 ,telle cime1 que l'on voit se dresser au-dessus de sa tte1 porte une flore semblable celle de la ,scandinavie2 que l'on dpasse cette pointe pour s'lever plus haut encore1 et l'on entre en ,laponie2 une altitude plus grande1 on trouve la vgtation du ,spitzberg4 ,chaque montagne est1 par ses plantes1 comme une sorte de rsum de tout l'espace qui s'tend de sa base aux rgions polaires1 travers les continents et les eaux4 ,dans leurs rcits1 les botanistes tmoignent souvent de la joie1 de l'motion qu'ils prouvent lorsque1 aprs avoir escalad les roche nues1 parcouru les neiges1 chemin le long des crevasses bantes1 ils atteignent enfin un espace libre1 un jardin1 dont les plantes fleuries leur rappellent quelque terre aime du nord lointain1 leur patrie peut-tre1 situe des milliers de kilomtres de distance4 ,le miracle des ,mille et une ,nuits s'est ralis pour eux2 au prix de quelques heures de marche1 les voici transports dans une autre nature1 sous un nouveau climat6 ,chaque anne1 quelques dsordres violents1 mais temporaires1 se produisent dans cette rgularit de l'tagement des flores4 ,en se promenant au milieu des boulis rcents1 ou sur les amas de terres apportes du haut des montagnes par les eaux torrentielles1 le botaniste observe souvent des troubles dans la distribution des tribus vgtales4 ,ce sont l des phnomnes qui l'meuvent1 car1 force d'tudier les plantes1 il finit par sympathiser avec elles4 ,cette vue qui lui fait battre le cur est cause par l'expatriation force d'herbes et de mousses violemment entranes dans un climat pour lequel elles ne sont pas faites4 ,dans leur chute ou leur glissement du haut des escarpements suprieurs1 les rocs ont apport leurs flores1 semences1 racines1 tiges entires4 ,semblables aux fragments d'une plante lointaine qui feraient dbarquer sur la terre les habitants d'un autre monde1 ces roches descendues des sommets servent aussi de vhicules des colonies de plantes4 ,les pauvrettes1 tonnes de respirer une autre atmosphre1 de se trouver en d'autres conditions de froid et de chaleur1 de scheresse et d'humidit1 d'ombre et de lumire1 cherchent s'acclimater dans leur nouvelle patrie4 ,quelques-unes des trangres arrivent se maintenir contre la foule des plantes indignes qui les entourent2 mais la plupart ont beau se grouper1 se serrer les unes contre les autres1 comme des rfugies que tout le monde hait et qui s'entr'aiment d'autant plus1 elles sont condamnes prir bientt4 ,assaillies de tous les cts par les anciens propritaires du sol1 elles finissent par cder la place que l'croulement de leur roche mre leur avait fait violemment conqurir4 ,le botaniste1 qui les tudie dans leur nouveau milieu1 les voit dprir peu peu2 aprs quelques annes de sjour1 les colonies ne se composent plus que d'un petit nombre d'individus souffreteux1 puis ces derniers aussi sont finalement touffs4 ,c'est ainsi que1 dans notre humanit1 des colons trangers meurent successivement au milieu d'un peuple qui les hait et sous un climat qui leur est contraire4 ,en dpit des irrgularits temporaires1 l'tagement des flores sur le flanc des montagnes garde donc le caractre d'une loi constante4 ,d'o provient cette trange rpartition des plantes la surface du globe8 ,pourquoi les espces originaires des contres les plus lointaines ont-elles ainsi essaim en petites colonies sur les hauts escarpements des monts8 ,sans doute les semences de quelques-unes d'entre elles auraient pu tre portes par des oiseaux ou mme par des vents de tempte2 mais la plupart de ces espces ont des graines dont ne se nourrissent point les oiseaux1 et qui sont trop lourdes pour s'attacher aux plumes de leurs pattes2 parmi ces plantes des rgions froides qui colonisent la montagne1 il en est mme des familles entires qui naissent de bulbes1 et certes ni le vent ni les oiseaux ne sauraient les avoir transportes par-dessus les continents et les mers4 ,il faut donc que les plantes se soient propages de proche en proche1 par empitements graduels1 comme elles le font dans nos champs et nos prairies4 ,les petits colons que l'on voit aujourd'hui dans les hauts jardins entours de neiges sont monts lentement des plaines infrieures1 tandis que d'autres plantes des mmes espces1 marchant en sens inverse1 se dirigeaient vers les rgions polaires o elles sont actuellement cantonnes4 ,sans doute alors le climat de nos campagnes tait aussi froid que l'est de nos jours celui des grands sommets et de la zone borale2 mais peu peu la temprature devint plus douce2 les plantes qui se plaisaient sous la rude haleine du froid furent obliges de s'enfuir1 les unes vers le nord1 les autres vers les pentes des monts4 ,des deux bandes fugitives1 que sparait une zone sans cesse croissante1 occupe par des espces ennemies1 l'une1 celle qui se retirait vers les montagnes1 voyait l'espace diminuer devant elle1 en proportion de la douceur accrue du climat2 elle occupa d'abord les contreforts de la base1 puis les pentes moyennes1 puis les hautes cimes1 et maintenant quelques-unes ont pour dernier refuge les crtes suprmes du mont4 ,que le climat se refroidisse de nouveau par suite de quelque changement cosmique1 et les petites plantes recommenceront leurs voyages vers la plaine2 victorieuses leur tour1 elles chasseront devant elles les espces qui demandent une temprature plus douce4 ,suivant les alternatives des climats et de leurs cycles immenses1 les armes des plantes avancent ou reculent la surface du globe1 laissant derrire elles des bandes de tranards qui nous rvlent quelle fut jadis la marche du corps principal4 ,mmes phnomnes pour les tribus des hommes que pour celles des plantes et des animaux6 ,pendant les oscillations du climat1 les peuples des diverses races1 qui ne pouvaient s'accommoder au milieu changeant1 se dplaaient lentement vers le nord ou le sud1 chasss par le froid ou par la trop grande chaleur4 ,malheureusement l'histoire1 qui n'tait pas encore ne1 n'a pu nous raconter tous ces va-et-vient des peuples2 et d'ailleurs1 dans leurs grandes migrations1 les hommes obissent toujours un ensemble de passions multiples qu'ils ne savent point analyser4 ,que de tribus ont ainsi march1 chang de demeure1 sans savoir ce qui les poussait en avant6 ,elles racontaient ensuite dans leurs traditions qu'elles avaient t guides par une toile ou par une colonne de feu1 ou bien qu'elles avaient suivi le vol d'un aigle1 pos leurs pieds dans les traces laisses par le sabot d'un bison4 ,si l'histoire est muette ou du moins trs sobre de paroles sur les marches et contremarches que les changements de climats ont imposes aux peuples1 en revanche1 il suffit de regarder pour voir1 sur les flancs opposs de la plupart des montagnes1 comment la diffrence des hommes rpond celle de la temprature et du milieu4 ,lorsque1 de chaque ct du mont1 le contraste des climats est peu sensible1 soit parce que la direction de toute la range des hauteurs est celle du nord au sud1 soit parce que des vents d'une mme origine et portant une mme quantit d'humidit viennent arroser les deux versants1 alors les hommes d'une mme race peuvent se rpandre librement de part et d'autre1 s'adonner la mme culture1 aux mmes industries1 pratiquer les mmes murs4 ,la muraille qui se dresse entre eux1 et qu'interrompent peut-tre de nombreuses brches1 n'est point un rempart de sparation4 ,mais que la montagne et toute la srie des sommets qui s'y rattachent de part et d'autre aient un de leurs versants tourn vers le nord et ses vents froids1 et que la pente oppose reoive en plein les doux rayons du midi2 ou bien que1 d'un ct1 les vapeurs de la mer s'panchent en torrents1 tandis que1 de l'autre ct1 les ravins restent toujours sec1 et bien certainement flore1 faune1 humanit des deux versants1 offriront les plus remarquables contrastes4 ,chaque pas que fait le voyageur1 aprs avoir franchi la crte1 le met en prsence d'une nature nouvelle2 il pntre dans un autre monde o dcouverte succde dcouverte4 ,le voil qui s'arrte devant une herbe odorante qu'il n'avait jamais vue2 un trange papillon voltige devant lui2 pendant qu'il tudie les espces nouvelles1 plantes ou animaux1 ou qu'il cherche se rendre compte dans leur ensemble des traits de cette nature qu'il ne connaissait pas1 un ptre vient sa rencontre2 c'est l'homme d'une autre race et d'une autre civilisation2 sa langue mme est diffrente4 ,en sparant deux zones de climats1 la crte de la montagne spare donc aussi deux peuples2 c'est l un phnomne constant dans tous les pays de la terre o la conqute n'a pas brutalement mlang ou supprim les races1 et mme1 en dpit des violences de la conqute1 ce contraste normal entre les populations des deux versants s'est frquemment rtabli4 ,qu'on en juge par l'histoire de l',italie6 ,la splendeur de ce pays fascinait les barbares du nord et du nord-ouest6 ,que de fois les ,allemands et les ,franais1 attirs par la richesse de son territoire1 par les trsors de ses villes1 la saveur de ses fruits et toutes ses beauts naturelles1 se sont prcipits en bandes armes sur les plaines qu'entoure le grandiose hmicycle des ,alpes6 ,ils ont eu beau massacrer1 incendier et dtruire1 beau s'installer eux-mmes le place des vaincus1 se btir des villes et se construire des citadelles1 la population native a toujours repris le dessus1 et les trangers1 ,celtes ou ,teutons1 ont d repasser les ,alpes4 ,aussi les monts1 rugosits relativement insignifiantes la surface du globe1 simples obstacles que l'homme peut d'ordinaire franchir en un jour1 prennent-ils une extrme importance historique comme frontires naturelles entre les nations diverses4 ,ce rle dans la vie de l'humanit1 ils le doivent moins au manque de routes1 la raideur de leurs escarpements1 leur zone de neiges et de rochers infertiles1 qu' la diversit et souvent l'inimiti des populations assises aux deux bases opposes4 ,l'histoire du pass nous l'enseigne3 toute limite naturelle pose entre les peuples par un obstacle difficile franchir1 plateau1 montagne1 dsert ou fleuve1 tait en mme temps une frontire morale pour les hommes2 comme dans les contes de fes1 elle se fortifiait d'un mur invisible1 dress par la haine et le mpris4 ,l'homme venu par del les monts n'tait pas seulement un tranger1 c'tait un ennemi4 ,les peuples se hassaient2 mais parfois un berger1 meilleur que toute sa race1 chantait doucement quelques paroles navement affectueuses en regardant par del les monts4 ,lui1 du moins1 savait franchir la haute barrire des rochers et des neiges2 par le cur1 il savait se faire une patrie sur les deux versants de la montagne4 ,un vieux chant de nos ,pyrnes raconte ce triomphe d'un doux sentiment sur la nature et sur les traditions de haines nationales3 ,baicha-bous1 montagnos6 ,planos1 haoussa-bous1 ,daqu pousqui bede oun soun mas amous6 ,baissez-vous1 montagnes6 plaines1 haussez-vous ,et que je puisse voir o sont mes amours6 ,,chapitre ,,xvii ,,le ,,libre ,,montagnard ,le plissement de la surface terrestre en montagnes et en valles est donc un fait capital dans l'histoire des peuples1 et souvent il explique leurs voyages1 leurs migrations1 leurs conflits1 leurs destines diverses4 ,c'est ainsi qu'une taupinire1 surgissant dans une prairie1 au milieu de populations d'insectes empresss qui vont et viennent1 change immdiatement tous les plans et fait dvier en sens divers la marche des tribus voyageuses4 ,en sparant de son norme masse les nations qui en assigent de part et d'autre les versants1 la montagne protge aussi les habitants1 d'ordinaire peu nombreux1 qui sont venus chercher un asile dans ses valles4 ,elle les abrite1 elle les fait siens1 leur donne des murs spciales1 un certain genre de vie1 un caractre particulier4 ,quelle que soit sa race originaire1 le montagnard est devenu tel qu'il est sous l'influence du milieu qui l'entoure2 la fatigue des escalades et des pnibles descentes1 la simplicit de la nourriture1 la rigueur des froids de l'hiver1 la lutte contre les intempries1 en ont fait un homme part1 lui ont donn une attitude1 une dmarche1 un jeu de mouvements bien diffrents de ceux de ses voisins des plaines4 ,elles lui ont donn en outre une manire de penser et de sentir qui le distingue2 elles ont reflt dans son esprit1 comme dans celui du marin1 quelque chose de la srnit des grands horizons2 dans maints endroits aussi1 elles lui ont assur le trsor inapprciable de la libert4 ,une des grandes causes qui ont contribu maintenir l'indpendance de certaines peuplades des montagnes1 c'est que1 pour elles1 le travail solidaire et les efforts d'ensemble sont une ncessit4 ,tous sont utiles chacun1 et chacun l'est tous2 le berger qui va sur les hauts pturages garder les troupeaux de la communaut n'est pas le moins ncessaire la prosprit gnrale4 ,quand un dsastre a lieu1 il faut que tous s'entr'aident pour rparer le mal2 l'avalanche a recouvert quelques cabanes1 tous travaillent dblayer les neiges2 la pluie a ravin les champs cultivs en gradins sur les pentes1 tous s'occupent de reprendre la terre boule dans les fonds et la reportent dans des hottes jusqu'au versant d'o elle est descendue2 le torrent dbord a recouvert les prairies de cailloux1 tous s'emploient dgager le gazon de ces dbris qui l'touffent4 ,en hiver1 lorsqu'il est dangereux de s'aventurer dans les neiges1 ils comptent sur l'hospitalit les uns des autres2 ils sont tous frres1 ils appartiennent la mme famille4 ,aussi1 quand ils sont attaqus1 rsistent-ils d'un commun accord1 mus pour ainsi dire par une seule pense4 ,d'ailleurs1 la vie de luttes incessantes1 de combats sans trve contre les dangers de toute sorte1 peut-tre aussi l'air pur1 salubre1 qu'ils respirent1 en font des hommes hardis1 ddaigneux de la mort4 ,travailleurs pacifiques1 ils n'attaquent point1 mais ils savent se dfendre4 ,la montagne protectrice leur procure les moyens de s'abriter contre l'invasion4 ,elle dfend la valle par d'troits dfils d'entre o quelques hommes suffiraient pour arrter des bandes entires2 elle cache ses vallons fertiles dans les creux de hautes terrasses dont les escarpements semblent ingravissables2 en certains endroits1 elle est perfore de cavernes communiquant les unes avec les autres et pouvant servir de cachettes4 ,sur la paroi d'un dfil1 que je visitais souvent1 se trouvait une de ces forteresses caches4 ,c'est grand'peine si je pouvais en atteindre l'entre en m'accrochant aux anfractuosits du roc et en m'aidant de quelques tiges de buis qui avaient insr leurs racines dans les fentes4 ,combien plus difficile en et t l'escalade des assigeants6 ,des blocs1 entasss la porte de la grotte1 taient prts rouler et rebondir de pointe en pointe jusque dans le torrent4 ,de chaque ct de l'entre1 la roche1 absolument droite et polie1 n'et pas laiss passer une couleuvre2 au-dessus1 la falaise surplombait et1 comme un porche gigantesque1 protgeait l'ouverture4 ,en outre1 un grand mur la fermait demi4 ,a moins d'une surprise1 la grotte tait donc inabordable tout assaillant4 ,les ennemis devaient se borner la surveiller de loin2 mais1 lorsqu'ils n'entendaient plus sortir la moindre rumeur1 lorsqu'ils se hasardaient enfin pour compter les cadavres1 ils trouvaient les galeries souterraines compltement vides4 ,les habitants s'taient glisss de caverne en caverne jusqu' une autre issue plus secrte cache dans les broussailles4 ,la chasse tait recommencer4 ,quelquefois1 hlas6 elle se terminait par la capture du gibier4 ,l'homme est une proie pour l'homme4 ,en certains endroits o la montagne n'offre pas de cavits propices1 c'est un roc isol dans la valle1 un roc aux faces perpendiculaires1 qui servait de forteresse4 ,taill pic sur les trois cts que le torrent entoure la base1 il n'tait accessible que par un seul versant1 et de ce ct le groupe de montagnards1 qui voulait en faire la fois sa tour de guet et son donjon de retraite1 n'avait qu' continuer le travail commenc par la nature4 ,il escarpait la roche1 la rendait ingravissable aux pas humains et n'y laissait qu'une seule entre souterraine perce coups de barre dans l'paisseur du roc4 ,une fois rentrs dans leur aire1 les habitants de la forteresse obstruaient l'ouverture au moyen d'un quartier de roche2 l'oiseau seul pouvait alors leur rendre visite4 ,l'architecture n'tait point ncessaire cette citadelle4 ,peut-tre nanmoins1 par une sorte de coquetterie1 le montagnard bordait-il l'arte du prcipice d'un mur crneaux1 qui permettait ses enfants de jouer sans danger sur toute l'tendue du plateau1 et du haut duquel il pouvait1 mieux son aise1 pier tout ce qui se montrait aux alentours sur les pentes des monts4 ,en beaucoup de contres montagneuses de l',orient1 dont les valles sont peuples de races ennemies les unes des autres1 et o le meurtre d'un homme1 en consquence1 est tenu pour simple peccadille1 nombre de ces rochers-forteresses sont encore habits4 ,quand un hte arrive au bas de l'escarpement1 il annonce sa prsence par des cris d'appel4 ,bientt aprs1 un panier descend d'une trappe ouverte dans le rocher2 le voyageur s'y installe1 et les robustes bras de ses amis d'en haut hissent lentement le lourd panier tourbillonnant dans l'air4 ,si les rochers abrupts des hautes valles servaient dfendre les populations paisibles contre toute incursion1 en revanche les monticules de la plaine servaient souvent de poste de guet et de rapine quelque baron de proie4 ,combien de villages1 mme dans notre pays1 montrent par leur architecture que1 rcemment encore1 la guerre tait en permanence1 et qu' chaque heure il fallait s'attendre une attaque de seigneurs ou de malandrins4 ,il n'y a point de maisons isoles sur les pentes sans dfense2 toutes les masures1 semblables des moutons effrays par l'orage1 se sont groupes en un seul tas1 vaste monceau de pierres4 ,d'en bas1 on dirait une simple continuation du rocher1 une dentelure de la cime1 tantt clatante de lumire1 tantt noire d'ombre2 on y monte par des sentiers vertigineux que chaque matin les paysans ont descendre pour cultiver leurs champs1 qu'ils ont gravir pniblement chaque soir aprs le long travail de la journe4 ,une porte seulement donne accs dans la commune1 et sur les tours latrales se voient encore les traces des herses et d'autres moyens de dfense4 ,aucune fentre ne donne vue sur l'immense tendue des valles environnantes2 les seules ouvertures sont des meurtrires o passaient autrefois les javelots et les canons des fusils4 ,encore aujourd'hui1 les descendants de ces malheureux1 assigs de gnration en gnration1 n'osent btir leur demeure au milieu de leurs champs4 ,ils pourraient le faire1 mais la coutume1 de tous les tyrans le mieux obi1 les parque toujours dans l'antique prison4 ,les hautes valles de la montagne taient libres1 libres les montagnards2 mais1 en dehors des passages troits o ne s'taient jamais hasards impunment les agresseurs1 un promontoire presque isol portait le chteau fort d'un baron4 ,de l-haut1 le brigand1 anobli par ses propres crimes et par ceux de ses anctres1 pouvait surveiller les plaines environnantes ainsi que les ravins et le dfil de la montagne4 ,comme un serpent enroul sur un rocher et redressant sa tte inquite pour guetter un nid plein d'oisillons1 le bandit regarde du haut de son donjon2 il n'ose attaquer les montagnards dans leur valle1 mais il se promet au moins de surprendre et d'asservir ceux qui se hasarderont dans la plaine4 ,le chteau du noble dtrousseur de passants est en ruine aujourd'hui4 ,un sentier pierreux1 obstru de ronces1 a remplac le chemin o les guerriers faisaient caracoler leurs chevaux joyeux au moment du dpart1 o remontaient les marchands enchans et les mulets pesamment chargs de butin4 ,a l'endroit o fut le pont-levis1 le foss a t combl de pierres1 et1 depuis1 le vent et les pieds des passants y ont port un peu de terre vgtale dans laquelle des sureaux ont fait entrer leurs racines4 ,les murs sont en grande partie crouls2 d'normes fragments1 pareils des rochers1 gisent pars sur le sol2 ailleurs1 des boulis de pierres tombes dans le foss en emplissent demi les douves que recouvre un tapis pais de lentilles d'eau4 ,la grande cour1 o jadis se rassemblaient les hommes d'armes avant les expditions de pillage1 est encombre de dbris1 coupe de fondrires2 on ose peine se frayer un chemin travers les fourrs d'arbrisseaux et les hautes herbes2 on a peur de marcher sur quelque vipre blottie entre deux pierres ou de tomber dans l'ouverture de quelque oubliette encore bante4 ,avanons pourtant en regardant attentivement nos pieds6 ,nous arrivons au bord du puits qu'entoure heureusement un reste de margelle4 ,nous nous penchons avec effroi au-dessus de la gueule noire du gouffre1 et nous cherchons en sonder la profondeur travers les scolopendres et les fougres enguirlandes4 ,il nous semble discerner au fond le vague reflet d'un rayon gar dans l'abme2 nous croyons entendre monter vers nous comme un murmure touff4 ,est-ce un courant d'air gar qui tourbillonne dans le puits8 ,est-ce une source dont l'eau suinte travers les pierres et tombe goutte goutte8 ,est-ce une salamandre qui rampe dans l'eau et la fait clapoter8 ,qui sait8 ,autrefois1 nous dit la lgende1 les bruits confus qui sortaient de ces profondeurs taient les cris de dsespoir et les sanglots des victimes4 ,l'eau du puits repose sur un lit d'ossements4 ,je dtourne avec effort mes yeux du gouffre qui me fascine1 et je les reporte sur la masse carre du donjon1 brillant en pleine lumire4 ,les autres tours se sont croules1 lui seul est rest debout2 il a mme gard quelques crneaux de sa couronne4 ,les murs1 jaunis par le soleil1 sont encore polis comme au lendemain du jour o le seigneur banqueta pour la premire fois dans la grande salle2 on n'y voit pas une lzarde1 peine une raflure2 seulement1 les boiseries et les ferrures des troites fentres disposes en meurtrires ont disparu4 ,a cinq mtres au-dessus du sol1 s'ouvre dans l'paisseur de la muraille ce qui fut la porte d'entre2 une large pierre en saillie en forme le seuil1 et le sommet de l'ogive est orn d'une sculpture grossire portant un monogramme bizarre et les traces de l'antique devise baroniale4 ,l'escalier mobile qui s'accrochait au seuil n'existe plus1 et l'archologue zl1 qui veut chercher lire ou plutt deviner les quelques mots orgueilleux sculpts dans la pierre1 doit se munir d'une chelle4 ,pour s'introduire dans l'intrieur de la tour1 les paysans ont pris un moyen plus violent3 ils ont perc le mur au ras du sol4 ,ce fut l1 sans doute1 un rude travail2 mais peut-tre taient-ils anims par l'amour de la vengeance contre ce donjon o nombre des leurs taient morts de faim ou dans les tortures2 peut-tre aussi se figuraient-ils qu'ils y dcouvriraient un trsor cach4 ,je pntre par cette brche avec une sorte d'apprhension2 l'air de l'intrieur1 auquel ne vient jamais se mler un rayon de soleil1 me glace avant que je sois entr4 ,pourtant la lumire descend jusqu'au fond de la tour2 le toit s'est effondr2 les planchers ont t brls dans quelque antique incendie1 et l'on aperoit et l1 demi engags dans la muraille1 des restes de poutres noircies4 ,tous ces dbris1 pierres1 bois et cendres1 se sont peu peu mls en une sorte de pte que l'eau du ciel1 descendant comme au fond d'un puits1 conserve toujours humide4 ,un limon gluant recouvre cette terre molle o glisse le pied que j'y hasarde avec rpugnance4 ,il me semble tre enferm dj dans l'horrible cachot2 je n'en respire qu'avec dgot l'air rance et mphitique4 ,et pourtant1 cet air est pur1 en comparaison de cette odeur de moisissure et d'ossements qui sort de la gueule brche des oubliettes4 ,je me penche au-dessus du trou noir et cherche discerner quelque chose1 mais je ne vois rien4 ,il me faudrait avoir le regard aiguis par une longue obscurit pour distinguer les reflets gars dans ces tnbres4 ,trou sinistre6 ,j'ignore les meurtres dont il a t complice1 mais je frissonne de peur en le voyant1 et1 comme pour chercher de la force1 je regarde vers le bleu du ciel encadr par les quatre murailles de la tour4 ,une chouette trouble tourbillonne l-haut en poussant son aigre cri4 ,un escalier pratiqu dans l'paisseur du mur permet de monter jusqu'aux crneaux4 ,plusieurs marches sont uses1 et l'escalier se trouve ainsi chang en un plan inclin fort difficile gravir2 mais1 en m'appuyant aux parois1 en m'accrochant aux saillies1 en glissant dans la poussire pour me relever1 je finis par atteindre le couronnement de la tour4 ,la pierre est large1 et je ne cours aucun danger2 cependant1 j'ose peine faire quelques pas1 de peur d'tre entran par le vertige4 ,je suis perch tout en haut1 dans la rgion des oiseaux et des nuages1 entre deux abmes4 ,d'un ct est le gouffre noir de la tour2 de l'autre est la profondeur lumineuse des rochers et des versants clairs par le soleil4 ,le promontoire qui porte le donjon parat lui-mme comme une autre tour de plusieurs centaines de mtres de hauteur1 et la rivire qui serpente autour de sa base produit au plus l'effet d'un simple foss de dfense4 ,on raconte que l'un des anciens seigneurs de l'endroit se donnait quelquefois le plaisir de faire sauter ses prisonniers du haut de la terrasse du donjon4 ,il rservait ses ennemis les plus dtests la mort lente dans le trou des oubliettes2 mais les captifs contre lesquels il n'avait aucun motif de haine devaient1 en s'lanant de la tour1 montrer avec quel courage et quelle bonne grce ils savaient mourir4 ,le soir1 on en causait autour de la table fumante1 on riait des contorsions de ceux qui reculaient pouvants devant l'abme1 on louait ceux qui d'un bond s'taient d'eux-mmes lancs dans le vide4 ,le noble seigneur mourut dans un couvent du voisinage en odeur de saintet4 ,au pied de la roche se groupent en dsordre les humbles maisonnettes aux toits d'ardoise ou de chaume de l'ancien village asservi4 ,quels changements se sont accomplis1 non seulement dans les institutions et dans les murs1 mais aussi dans l'me humaine1 depuis que le seigneur tenait ainsi tous ses sujets sous son regard et sous son pied1 depuis que l'hritier de son nom grandissait en se disant1 de ces tres mal vtus qu'il voyait se mouvoir en bas3 ,tous ces hommes1 si je le veux1 sont de la chair pour mon pe6 ,comment alors et-il t possible1 mme au plus doux1 au mieux dou d'entre les fils de nobles1 de ne pas sentir sa poitrine se gonfler d'un orgueil froce1 la vue de tout cet horizon de terres soumises1 de ce village rampant1 de ces manants abjects grouillant dans le fumier8 ,il et voulu s'imaginer qu'en naissant les hommes ont droit gal au bonheur1 il se ft considr comme n de la mme boue1 qu'un seul regard jet dans l'espace1 du haut de l'orgueilleuse terrasse de son donjon1 et suffi pour le dtromper4 ,pour croire l'galit1 non dans la joie1 mais dans le dsespoir ou le remords1 il lui fallait quitter son chteau1 s'enfouir dans le couvent sombre d'une troite valle et se frapper le front sur le pav des glises4 ,de nos jours1 le descendant de ces anciens chevaliers n'a plus se faire le gelier d'un village1 ni surveiller les habitants d'un regard jaloux1 moins pourtant qu'il soit devenu propritaire d'usine et que les villageois peuplent sa fabrique4 ,la villa qu'il s'est fait btir sur le penchant d'un coteau se cache pour ainsi dire4 ,le groupe de maisons le plus voisin est masqu par un rideau de grands arbres1 et si des villages lointains se montrent et l1 ils ne sont que de simples motifs dans le paysage1 des traits dans le grand tableau4 ,le chtelain n'est plus le matre3 que lui servirait donc de donner sa demeure une position dominatrice8 ,il lui vaut mieux une solitude o il puisse jouir de la nature en paix4 ,c'est que1 depuis le moyen ge1 village et chteau ne constituent plus un petit monde part2 de gr ou de force1 ils sont entrs dans un monde plus grand1 dans une socit o les luttes ont plus d'ampleur1 o les progrs ont une porte bien autrement grande4 ,le petit royaume dont le seigneur tait le matre absolu n'est plus maintenant qu'un simple district1 et le descendant des anciens barons n'a plus que faire du glaive rouill de ses anctres4 ,peut-tre essaye-t-il encore de garder quelques-uns des privilges apparents ou rels qui lui restent de la puissance de ses pres2 peut-tre1 se rsignant son rle de sujet ou de citoyen1 rentre-t-il simplement dans la foule4 ,en tout cas1 c'est d'autres1 peuples ou rois1 qu'ont servi combats et conqutes de ses aeux4 ,que ceux-ci1 pendant de longues guerres contre les montagnards1 aient russi les forcer dans leurs retraites1 et qu'ils aient report jusqu'aux crtes neigeuses la frontire de leur domaine1 eux1 leur tour1 ont eu recevoir la visite de quelque envahisseur1 et la limite qu'ils avaient donne leurs possessions se perd dans l'immense pourtour d'un puissant empire4 ,un nom bizarre1 qui se retrouve en maints endroits dans les montagnes1 m'a fait songer aux choses du pass4 ,dans un ravin1 plissement lger du sol1 brille de loin1 comme un petit diamant mobile1 une source qui serait peine visible1 si le soleil1 d'un rayon1 n'en rvlait l'existence4 ,je m'en approche1 des feuilles de cresson ploient et se redressent tour tour sous la goutte argentine qui passe2 autour frmissent quelques oiseaux1 et l'herbe1 qui baigne ses racines dans l'eau cache1 darde ses tiges vertes et ses fleurettes bien au-dessus du gazon fltri des pturages4 ,cette petite nappe de verdure que discernent de loin les bergers sur le front gris et comme brl du versant de la montagne1 c'est la ,fontaine des trois ,seigneurs4 ,pourquoi cette trange appellation8 ,comment une source aussi peu abondante a-t-elle ainsi pris le nom de trois potentats8 ,la lgende des montagnes nous dit qu' une poque dj trs ancienne1 du temps o des chteaux forts entours de fosss se dressaient sur tous les promontoires des dfils1 trois comtes qui1 par hasard1 n'taient point en guerre1 se rencontrrent la chasse dans le voisinage de la fontanelle4 ,ils taient fatigus de leur longue course la poursuite de sangliers ou de cerfs1 et la sueur dcoulait sur leurs fronts4 ,la tourbe de leurs valets1 empresss autour d'eux1 leur offrait l'envi le vin et l'hydromel2 mais le petit filet d'eau sourdant de la fente du rocher leur sembla plus agrable boire que toutes ces liqueurs verses dans les aiguires d'argent4 ,l'un aprs l'autre1 ils se penchrent sur le petit bassin de la source1 cartrent de la main les herbes flottant la surface de l'eau et burent mme comme de simples ptres ou comme des faons de la montagne4 ,puis ils se regardrent1 se tendirent la main d'amiti et1 se couchant sur le gazon1 se mirent deviser joyeusement4 ,le temps tait beau1 le soleil tait dj pench vers l'horizon1 quelques nuages pars jetaient de grandes ombres sur les moissons jaunissantes des plaines2 de lgres fumes s'levaient et l des villages4 ,les trois compres se sentaient en belle humeur4 ,jusque-l1 leurs vastes domaines n'avaient pas eu de limites prcises dans la montagne2 ils dcidrent que1 dsormais1 la source qui les avait dsaltrs de son filet d'eau glace serait le point de sparation des comts4 ,l'un devait suivre la rive droite1 l'autre la rive gauche du ruisselet2 le troisime devait occuper toute la croupe qui s'tend de la source au sommet voisin1 et de l sur le versant oppos4 ,en foi du trait qu'ils venaient de conclure1 les trois seigneurs remplirent leur main droite de quelques gouttelettes de la fontaine1 et chacun en aspergea le gazon de son domaine4 ,mais1 hlas6 les beaux jours ne durent pas et les nobles comtes ne sont pas toujours souriants et bons camarades4 ,les trois amis se brouillrent1 la guerre clata4 ,vassaux1 bourgeois et paysans s'gorgrent dans les forts et ravins pour changer de place la borne des trois comts4 ,la plaine fut dvaste et1 pendant plusieurs gnrations1 des torrents de sang coulrent pour la possession de cette goutte d'eau qui sourd l-haut sur les paisibles hauteurs4 ,enfin1 la paix est faite1 et si la guerre recommence1 ce n'est plus entre les trois barons ni pour la conqute d'une simple fontaine1 mais entre de puissants souverains et pour la possession d'immenses territoires avec des montagnes1 des forts1 des fleuves et des villes populeuses4 ,ce ne sont pas non plus quelques bandes mal armes qui s'entre-massacrent1 ce sont des centaines de mille hommes1 pourvus des moyens de destruction les plus scientifiques1 qui se heurtent et s'entre-tuent4 ,sans doute1 l'humanit progresse1 mais1 la vue de ces effroyables conflits1 on se prend quelquefois douter6 ,combien1 semble-t-il alors1 combien sont heureuses les populations retires dans les valles hautes qui n'ont jamais eu souffrir de la guerre1 ou qui1 du moins1 en dpit du flux et du reflux des armes en marche1 ont fini par sauvegarder leur indpendance premire6 ,maints peuples de montagnards1 protgs par leurs normes massifs de montagnes relis les uns aux autres1 ont eu ce bonheur de rester libres4 ,ils le savent2 ce n'est point seulement l'hrosme de leurs curs1 la force de leurs bras1 l'union de leurs volonts1 qu'ils doivent de n'avoir point t asservis par de puissants voisins4 ,c'est aussi leurs grandes ,alpes qu'il leur faut rendre grces2 ce sont l les fermes colonnes qui ont dfendu l'entre de leur temple4 ,,chapitre ,,xviii ,,le ,,cr,,tin ,a ct de ces hommes forts1 de ces vaillants la poitrine solide1 au regard perant1 qui gravissent les rochers d'un pas ferme1 se tranent de hideuses masses de chair vivante1 les crtins gotres pendants4 ,encore1 parmi ces masses1 en est-il beaucoup qui ne peuvent mme se traner2 elles sont l1 assises sur des chaises ftides1 balanant de ct et d'autre leur torse et leur tte1 laissant couler la bave sur leurs haillons gluants4 ,ces tres ne savent pas marcher2 il en est qui n'ont pas encore su acqurir l'art primordial de porter la nourriture la bouche4 ,on leur donne la pte1 on les gorge1 et1 quand ils sentent que la nourriture ingre descend dans l'estomac1 ils poussent un petit grognement de satisfaction4 ,voil les derniers reprsentants de cette humanit1 ceux dont le visage a t cr pour regarder les astres6 ,que d'intervalles franchis entre la tte idale de l',apollon ,pythien et celle du pauvre crtin aux yeux sans regard et au rictus difforme6 ,bien plus belle est la tte du reptile1 car celle-ci ressemble son type1 et nous ne nous attendons pas la voir autrement1 tandis que la figure de l'idiot est une forme hideusement dgnre2 nous apercevons de loin ce qui parat tre un homme1 et l'intelligence de l'animal ne se montre mme pas dans ces traits discordants6 ,pour comble d'horreur1 les sentiments rudimentaires qui se rvlent dans cet tre malheureux ne sont pas toujours bons4 ,quelques crtins sont mchants4 ,ceux-l grincent des dents1 poussent des rugissements froces1 font des gestes de colre avec leurs bras malhabiles2 ils frappent le sol de leurs pieds1 et1 si on les laissait faire1 ils dvoreraient la chair et boiraient le sang de ceux qui les soignent avec dvouement4 ,qu'importe cette rage aux nafs et bons montagnards8 ,ils n'en ont pas moins donn aux pauvres idiots les noms de crtins1 de crestias ou d'innocents1 dans la pense que ces tres1 incapables de raisonner leurs actes et d'arriver la comprhension du mal1 jouissent du privilge de n'avoir aucun pch sur la conscience4 ,chrtiens ds leur berceau1 ils ne sauraient manquer de monter droit au ciel4 ,c'est ainsi que1 dans les pays musulmans1 la foule se prosterne devant les fous et les hallucins1 et que l'on se glorifie d'tre atteint par leurs crachats ou leurs excrments4 ,puisque1 sous une forme humaine1 ils vivent en dehors de l'humanit1 c'est que sans doute ils font un rve divin4 ,d'ailleurs1 parmi ces malheureux1 il en est aussi de vraiment bons1 aimant1 dans leur cercle troit1 faire le bien4 ,un jour1 j'tais descendu dans la valle pour remonter de l'autre ct sur un plateau de pturages1 au milieu duquel j'avais vu de loin les eaux d'un petit lac4 ,sans m'arrter1 j'avais dpass une petite hutte humide1 environne de quelques aulnes1 et1 d'un pas dlibr1 je suivais un sentier vaguement indiqu par les pas des animaux au bord d'une eau rapide4 ,dj je me trouvais plus d'un jet de pierre de la hutte1 lorsque j'entendis retentir derrire moi un pas lourd et prcipit2 en mme temps1 un souffle guttural1 presque un rle1 sortait de cet tre qui me poursuivait et gagnait sur moi4 ,je me retournai et je vis une pauvre crtine1 dont le gotre1 ballott par la course1 oscillait pesamment d'une paule l'autre paule4 ,j'eus grand'peine retenir une expression d'horreur en voyant cette masse humaine s'avancer vers moi1 se jetant alternativement de jambe en jambe4 ,le monstre me fit signe d'attendre1 puis s'arrta devant moi en me regardant fixement de ses yeux hbts et en me soufflant son rle dans le visage4 ,avec un geste ngatif1 elle me montra le dfil dans lequel j'allais m'engager1 puis elle joignit les mains1 pour me montrer que des rochers pic barraient le passage4 ,l1 l6 fit-elle en me dsignant un sentier mieux trac qui s'lve en lacets sur une pente incline et gagne un plateau pour contourner l'infranchissable dfil du fond4 ,quand elle me vit suivre son bon avis et commencer de gravir la pente1 elle poussa deux ou trois grognements de satisfaction1 m'accompagna du regard pendant quelque temps1 puis s'loigna tranquillement1 heureuse d'avoir fait une bonne action4 ,moins content qu'elle1 je l'avoue1 je me sentais humili dans l'me4 ,un tre disgraci de la nature1 horrible1 une sorte de chose sans forme et sans nom1 n'avait eu de repos qu'elle ne m'et tir d'un mauvais pas2 et moi1 l'un de ces hommes fiers1 moi qui savais tre dou par la nature d'une certaine raison et qui en tais arriv au sentiment de responsabilit morale1 combien de fois n'avais-je pas laiss1 sans rien leur dire1 d'autres hommes1 et mme ceux que j'appelais amis1 s'engager en des passages bien autrement redoutables qu'un dfil de montagnes8 ,l'idiote1 la gotreuse1 m'avait enseign le devoir4 ,ainsi1 mme dans ce qui me semblait au-dessous de l'humanit1 je retrouvais la bienveillance si souvent absente chez ceux qui se disent les grands et les forts4 ,aucun tre n'est assez bas pour tomber au-dessous de l'amour et mme du respect4 ,qui donc a raison1 de l'antique ,spartiate qui jetait dans un gouffre les enfants mal venus1 ou bien de la mre qui1 tout en pleurant1 allaite et caresse son fils idiot et difforme8 ,certes1 nul n'osera donner tort aux mres qui luttent contre toute esprance pour arracher leurs enfants la mort2 mais il faut que la socit vienne au secours de ces malheureux1 par la science et l'affection1 pour gurir ceux qui sont gurissables1 donner tout le bonheur possible ceux dont l'tat est sans espoir1 et veiller ce que la pratique de l'hygine et la comprhension des lois physiologiques rduisent de plus en plus le nombre de pareilles naissances4 ,une ducation suivie peut dgrossir ces lourdes natures1 et lorsque l'affection de la mre succde la sollicitude d'un compagnon qui russit faire accomplir quelque travail grossier au pauvre innocent1 celui-ci se dveloppe peu peu et finit par avoir sur son visage comme un reflet d'intelligence4 ,parmi les innombrables tableaux qui se sont gravs dans ma mmoire lorsque je parcourais la montagne1 j'en retrouve un qui me touche et m'meut encore aprs de longues annes4 ,c'tait le soir1 vers les derniers jours de l't4 ,les prairies de la valle venaient d'tre fauches pour la seconde fois1 et j'apercevais de petites meules de foin parses dont le vent m'apportait la douce odeur4 ,je cheminais dans une route sinueuse1 jouissant de la fracheur du soir1 de la senteur des herbes1 de la beaut des cimes claires par le soleil couchant4 ,tout coup1 un dtour du chemin1 je me trouvai en prsence d'un groupe singulier4 ,un crtin gotreux tait attel par des cordes une espce de char rempli de foin4 ,il tranait sans peine le lourd vhicule1 ne voyant ni les fondrires1 ni les gros blocs pars1 tirant comme une force aveugle4 ,mais il avait ct de lui son petit frre1 enfant gracieux et souple1 au visage tout en regard et en sourire2 c'tait lui qui voyait et pensait pour le monstre4 ,d'un signe1 d'un attouchement1 il le faisait obliquer droite ou gauche pour viter les obstacles1 il prcipitait ou ralentissait sa marche2 il formait avec lui un attelage dont il tait l'me et dont l'autre tait le corps4 ,quand ils passrent prs de moi1 l'enfant me salua d'un geste aimable1 et1 poussant ,caliban du coude1 lui fit ter sa casquette et tourner vers moi ses yeux sans pense4 ,il me sembla pourtant y voir poindre comme une lueur d'un sentiment humain de respect et d'amiti4 ,et moi je saluai1 avec une sorte de vnration1 ce groupe1 ce groupe touchant1 symbole de l'humanit en marche vers l'avenir4 ,laiss lui-mme et ne jouissant que des lumires d'un instinct animal1 le crtin peut accomplir quelquefois des choses qui seraient au-dessus de la force d'un homme intelligent et plein de la conscience de sa valeur4 ,souvent mon compagnon le berger me racontait la chute qu'il avait faite dans une crevasse de glacier1 et1 quand il en parlait1 l'effroi se peignait encore sur sa figure4 ,il tait assis sur un talus1 prs du bord d'un glacier1 lorsqu'une pierre1 en s'croulant1 lui fit perdre son quilibre1 et1 sans qu'il pt se retenir1 il glissa dans une fissure bante qui s'ouvrait entre le roc et la masse compacte des glaces2 tout coup1 il se trouva comme au fond d'un puits1 apercevant peine un reflet de la lumire du ciel4 ,il tait tourdi1 contusionn1 mais ses membres n'taient point rompus4 ,pouss par l'instinct de la conservation1 il put s'accrocher la paroi du rocher et monter1 de saillie en saillie1 jusqu' quelques mtres de l'ouverture2 il revoyait le soleil1 les pturages1 les brebis et son chien1 qui le regardait avec des yeux fervents4 ,mais1 arriv ce rebord1 le berger ne pouvait plus monter2 au-dessus1 la roche tait lisse partout et ne laissait aucune prise la main4 ,l'animal tait aussi dsespr que son matre2 se jetant1 de et de l1 au bord du prcipice1 il poussa quelques aboiements courts1 puis1 soudain1 partit comme une flche dans la direction de la valle4 ,le berger n'avait plus rien craindre4 ,il savait que le bon chien allait chercher du secours et que bientt il reviendrait accompagn de ptres portant des cordes4 ,nanmoins1 pendant la priode d'attente1 il passa par d'horribles angoisses de dsespoir3 il lui semblait que la bte fidle ne serait jamais de retour2 il se voyait dj mourir de faim sur son rocher et se demandait avec horreur si les aigles ne viendraient pas lui arracher des lambeaux de chair avant qu'il ft tout fait mort4 ,et pourtant il se rappelait parfaitement comment1 dans un cas semblable1 un innocent s'tait conduit4 tant tomb au fond d'une crevasse1 d'o il lui tait impossible de remonter1 le crtin ne s'tait pas consum en efforts inutiles2 il attendit avec patience1 frappant le sol de ses pieds afin d'entretenir la chaleur animale1 et patienta ainsi tout un soir1 puis toute une nuit1 puis une moiti de la journe suivante4 ,alors1 ayant entendu crier son nom par ceux qui le cherchaient1 il rpondit1 et bientt aprs il fut retir du gouffre4 ,il ne se plaignit que d'avoir eu grand froid4 ,mais1 quels que soient1 hlas6 les privilges et les immunits du crtin1 quoique le malheureux n'ait pas craindre les soucis et les dceptions de l'homme qui se fraye lui-mme son chemin dans la vie1 il n'en faut pas moins tenter d'arracher le crtin son innocence et ses maladies dgotantes pour lui donner1 en mme temps que la force du corps1 le sentiment de sa propre responsabilit morale4 ,il faut le faire entrer dans la socit des hommes libres1 et1 pour le gurir et le relever1 il faut connatre d'abord quelles ont t les causes de sa dgnrescence4 ,des savants1 penchs sur leurs cornues ou sur leurs livres1 apportent des opinions diverses2 les uns disent que la difformit du gotre provient surtout du manque d'iode dans l'eau de boisson1 et que1 par le croisement1 la difformit morale finit par s'ajouter celle du corps2 les autres croient plutt que gotre et crtinisme proviennent de ce que l'eau descendue des neiges n'a pas eu le temps de s'agiter et de s'arer suffisamment1 lorsqu'elle arrive devant le village1 ou bien qu'elle a pass sur des roches contenant de la magnsie4 ,il est certain qu'une eau mauvaise peut souvent contribuer faire natre et dvelopper les maladies3 mais est-ce l tout8 ,il suffit d'entrer dans une de ces cabanes o naissent et vgtent les idiots pour voir qu'il est encore d'autres causes leur situation lamentable4 ,le rduit est sombre et fumeux2 les bahuts1 la table et les poutres1 sont rongs de vers2 dans les recoins1 o ne peut compltement pntrer le regard1 on entrevoit des formes indcises couvertes de crasse et de toiles d'araignes4 ,la terre qui tient lieu de plancher reste constamment humide et comme visqueuse1 cause de tous les dbris et des eaux impures qui l'engraissent4 ,l'air qu'on respire dans cet espace troit est cre et ftide4 ,on y sent la fois les odeurs de la fume1 du lard rance1 du pain moisi1 du bois vermoulu1 du linge sale1 des manations humaines4 ,la nuit1 toutes les issues sont fermes pour empcher le froid du dehors de pntrer dans la chambre2 vieillards1 pre1 mre1 enfants1 tous dorment dans une espce d'armoire tages dont les rideaux sont ferms pendant le jour1 o1 pendant le sommeil des nuits1 s'accumule un air pais bien plus impur encore que celui du reste de la cabane4 ,ce n'est pas tout3 durant les froids de l'hiver1 la famille1 afin d'avoir plus chaud1 migre du rez-de-chausse et descend dans la cave1 qui sert en mme temps d'curie4 ,d'un ct sont les animaux couchant sur la paille souille1 de l'autre sont les hommes et les femmes gtant sous leurs draps noircis4 ,une rigole purin spare les deux groupes de vertbrs mammifres1 mais l'air respirable leur est commun2 encore cet air1 pntrant par d'troits soupiraux1 ne peut-il se renouveler pendant des semaines entires1 cause des neiges qui recouvrent le sol2 il faut y creuser des espces de chemines1 travers lesquelles ne descend qu'un blafard reflet du jour4 ,dans ces caves1 le jour lui-mme ressemble une nuit du ple4 ,est-il tonnant qu'en de pareilles demeures naissent des enfants scrofuleux1 rachitiques1 contrefaits8 ,ds la premire semaine1 nombre de nouveau-ns sont secous par de terribles convulsions auxquelles la plupart succombent2 dans certains pays1 les mres s'attendent si bien la mort de leurs enfants1 qu'elles ne les croient pas encore ns tant qu'ils n'ont pas franchi le redoutable dfil de la maladie des cinq jours4 ,combien aussi1 parmi ceux qui en rchappent1 en est-il qui vivent seulement d'une vie de maladie et de dmence8 ,autant l'air environnant de la libre montagne et le travail au dehors sont excellents pour dvelopper la force et l'adresse de l'homme valide1 autant l'espace troit et l'ombre humide de la cabane contribuent empirer l'tat du gotreux et du crtin4 ,a ct d'un frre qui devient le plus beau et le plus fort des jeunes gens1 se trane un autre frre1 sorte d'excroissance charnue horriblement vivante6 ,en maints endroits dj1 on a song btir des hospices pour ces malheureux4 ,rien ne manque dans ces nouvelles demeures4 ,l'air pur y circule librement1 le soleil en claire toutes les salles1 l'eau y est pure et saine1 tous les meubles et surtout les lits sont d'une exquise propret2 les innocents ont des surveillants qui les soignent comme des nourrices1 et des professeurs qui tchent de faire entrer un rayon de lumire intellectuelle dans leur dur cerveau4 ,souvent ils russissent1 et le crtin peut natre graduellement une vie suprieure4 ,mais ce n'est pas tant rparer le mal dj survenu qu'il importe de travailler1 c'est le prvenir4 ,ces huttes infectes1 si pittoresques parfois dans le paysage1 doivent disparatre pour faire place des maisons commodes et saines2 l'air1 la lumire1 doivent entrer librement dans toutes les habitations de l'homme2 une bonne hygine du corps1 aussi bien qu'une parfaite dignit morale1 doivent tre observes partout4 ,a ce prix1 les montagnards achteront en quelques gnrations une immunit complte de toutes ces maladies qui dgradent maintenant un si grand nombre d'entre eux4 ,alors les habitants seront dignes du milieu qui les entoure2 ils pourront contempler avec satisfaction les hauts sommets neigeux et dire comme les anciens ,grecs3 ,voil nos anctres1 et nous leur ressemblons4 ,,chapitre ,,xix ,l',,adoration ,,des ,,montagnes ,l'adoration de la nature existe encore parmi nous1 beaucoup plus vivace qu'on ne le croit4 ,combien de fois un paysan1 en dcouvrant sa tte1 m'a montr le soleil du doigt et m'a dit avec solennit3 ,c'est l notre ,dieu6 ,et moi aussi1 le dirai-je8 combien de fois1 la vue des cimes augustes qui trnent au-dessus des valles et des plaines1 n'ai-je pas t navement tent de les appeler divines6 ,un jour je cheminais paisiblement dans un dfil penchant et tout obstru de pierres roulantes4 ,le vent s'engouffrait dans le passage et me fouettait la figure1 en apportant chaque bouffe un brouillard de pluie et de neige demi fondue4 ,un voile gristre me cachait les rochers2 et l seulement j'entrevoyais1 dans le vague1 des masses noires et menaantes qui1 suivant l'paisseur de la brume1 semblaient tour tour s'loigner et s'approcher de moi4 ,j'tais transi1 triste1 maussade4 ,tout coup une lueur1 reflte par les innombrables gouttelettes de l'air1 me fit lever les yeux4 ,au-dessus de ma tte1 la nue d'eau et de neige s'tait dchire4 ,le ciel bleu se montrait rayonnant1 et l-haut1 dans cet azur1 apparaissait le front serein de la montagne4 ,ses neiges1 brodes d'artes de rochers comme par de fines arabesques1 brillaient avec l'clat de l'argent1 et le soleil les bordait d'une ligne d'or4 ,les contours de la cime taient purs et prcis comme ceux d'une statue se dressant lumineuse dans l'ombre2 mais la pyramide superbe semblait tre compltement dtache de la terre4 ,tranquille et forte1 immuable dans son repos1 on et dit qu'elle planait dans le ciel2 elle appartenait un autre monde que cette lourde plante enveloppe de nuages et de brumes comme de haillons sordides4 ,dans cette apparition1 je crus voir plus que le sjour du bonheur1 plus mme que l',olympe1 sjour des immortels6 ,mais un nuage mchant vint soudain fermer l'issue par laquelle j'avais contempl la montagne4 ,je me retrouvai de nouveau dans le vent1 la brume et la pluie2 je me consolai en disant3 ,un ,dieu m'est apparu6 ,a l'origine des temps historiques1 tous les peuples1 enfants aux mille ttes naves1 regardaient ainsi vers les montagnes2 ils y voyaient les divinits1 ou du moins leur trne1 se montrant et se cachant tour tour sous le voile changeant des nuages4 ,c'est ces montagnes qu'ils rattachaient presque tous l'origine de leur race2 ils y plaaient le sige de leurs traditions et de leurs lgendes2 ils y contemplaient aussi dans l'avenir la ralisation de leurs ambitions et de leurs rves2 c'est de l que devait toujours descendre le sauveur1 l'ange de la gloire ou de la libert4 ,si important tait le rle des hautes cimes dans la vie des nations1 que l'on pourrait raconter l'histoire de l'humanit par le culte des monts2 ce sont comme de grandes bornes d'tapes places de distance en distance sur le chemin des peuples en marche4 ,c'est dans les valles des grands monts de l',asie centrale1 disent les savants1 que ceux de nos anctres auxquels nous devons nos langues europennes arrivrent se constituer pour la premire fois en tribus polices1 et c'est la base mridionale des plus hauts massifs du monde entier que vivent les ,hindous1 ceux des ,aryens auxquels leur antique civilisation donne une sorte de droit d'anesse4 ,leurs vieux chants nous disent avec quel sentiment d'adoration ils clbraient ces quatre-vingt-quatre mille montagnes d'or qu'ils voient se dresser dans la lumire1 au-dessus des forts et des plaines4 ,pour des multitudes d'entre eux1 les grandes montagnes de l',himalaya1 aux ttes neigeuses1 aux grands ruissellements de glace1 sont les dieux eux-mmes1 jouissant de leur force et de leur majest4 ,le ,gaourisankar1 dont la pointe perce le ciel1 et le ,tchamalari1 moins haut1 mais plus colossal en apparence par son isolement1 sont doublement adors1 comme la ,grande ,desse unie au ,grand ,dieu4 ,ces glaces sont le lit de cristaux et de diamants1 ces nuages de pourpre et d'or sont le voile sacr qui l'entoure4 ,l-haut est le dieu ,siva1 qui dtruit et qui cre2 l aussi est la desse ,chama1 la ,gauri1 qui conoit et qui enfante4 ,d'elle descendent les fleuves1 les plantes1 les animaux et les hommes4 ,dans cette prodigieuse fort des popes et des traditions indoues ont germ bien d'autres lgendes relatives aux montagnes de l',himalaya1 et toutes nous les montrent vivant d'une vie sublime1 soit comme desses1 soit comme mres des continents et des peuples4 ,telle est la potique lgende qui nous fait voir dans la terre habitable une grande fleur de lotus dont les feuilles sont les pninsules tales sur l',ocan1 et dont les tamines et les pistils sont les montagnes du ,mrou1 gnratrices de toute vie4 ,les glaciers1 les torrents1 les fleuves qui descendent des hauteurs pour aller porter sur les terres des alluvions bienfaisantes1 sont eux aussi des tres anims1 des dieux et des desses secondaires qui mettent les humbles mortels des plaines en rapport indirect avec les divinits suprmes sigeant au-dessus des nuages dans l'espace lumineux4 ,non seulement le mont ,mrou1 ce point culminant de la plante1 mais aussi tous les autres massifs1 tous les sommets de l',inde1 taient adors par les peuples qui vivent sur leurs pentes et leur base4 ,montagnes de ,vindyah1 de ,satpurah1 d',aravalli1 de ,nilagherry1 toutes avaient leurs adorateurs4 ,dans les terres basses1 o les fidles n'avaient pas de montagnes contempler1 ils se btissaient des temples qui1 par leurs alles de bizarres pyramides1 aux normes blocs de granit1 reprsentaient les cimes vnres du mont ,mrou4 ,peut-tre est-ce un sentiment analogue d'adoration pour les grands sommets qui porta les anciens gyptiens construire les pyramides1 montagnes artificielles qui se dressent au-dessus de la surface unie des sables et du limon4 ,l'le de ,ceylan1 ,lanka la resplendissante1 cette terre bienheureuse o1 d'aprs une lgende orientale1 les premiers hommes furent envoys par la misricorde divine1 aprs leur expulsion du ,paradis1 lve aussi vers le ciel des montagnes sacres4 ,telle1 entre autres1 est la cime isole au milieu des plaines1 la ville sainte d',anaradjapoura4 ,c'est le ,mihintala4 ,sur ce roc s'arrta1 il y a vingt-deux sicles1 le vol de ,mahindo1 le convertisseur indou1 qui s'tait lanc des plaines du ,gange pour appeler les ,cingalais la religion de ,bouddha4 ,un temple s'lve aujourd'hui sur le sommet o se posa le pied du saint4 ,haute1 norme est la pagode1 et pourtant l'empressement des plerins est tel qu'ils l'ont parfois recouverte en entier1 du fate la base1 d'une robe de fleurs de jasmin4 ,une escarboucle1 couleur de feu1 brillait au sommet du monument1 renvoyant au loin les rayons du soleil4 ,jadis un rajah fit dployer1 du haut de la montagne aux champs de la plaine1 un large tapis de douze kilomtres de longueur1 afin que les pieds des fidles ne fussent pas souills par le contact avec la terre impure apporte d'un sol profane4 ,et pourtant ce mont sacr de ,mihintala le cde en gloire au clbre pic d',adam1 que les marins aperoivent du milieu des flots1 lorsqu'ils approchent de l'le de ,ceylan4 ,l'empreinte d'un pied gigantesque1 appartenant1 semble-t-il1 un homme haut de dix mtres1 est creuse dans la roche1 sur la pointe terminale de la cime4 ,cette empreinte1 disent les mahomtans et les juifs1 est celle d',adam1 le premier homme1 qui monta sur le pic pour contempler l'immense terre1 les vastes forts1 les monts et les plaines1 les rivages et le grand ,ocan1 avec ses les et ses cueils4 ,d'aprs les ,cingalais et les ,indous1 ce n'est point le pied d'un homme1 mais bien celui d'un dieu1 qui a laiss cette trace de son passage4 ,ce dieu dominateur1 c'tait ,siva1 nous disent les brahmanes2 c'tait ,bouddha1 affirment les bouddhistes2 ,jhovah1 crivent les gnostiques des premiers sicles chrtiens4 ,lorsque les ,portugais dbarqurent en conqurants dans l'le de ,ceylan1 ils dgradrent pour ainsi dire la montagne1 qui1 dans leur pense1 ne pouvait se comparer celle de la ,terre ,sainte2 ils ne virent plus dans l'empreinte mystrieuse que la marque du pied de saint ,thomas1 ou d'un ancien convertisseur1 aptre secondaire1 l'eunuque de ,candace4 ,moins respectueux1 encore1 un ,armnien1 ,mose de ,chorne1 jaloux pour sa noble montagne d',ararat1 ne voit sur le sommet du pic d',adam que la trace du pied de ,satan1 l'ternel ennemi4 ,enfin1 les voyageurs anglais qui1 de plus en plus nombreux1 font chaque anne l'ascension de la sainte montagne1 ne voient1 dans la divine empreinte1 qu'un trou vulgaire agrandi et grossirement sculpt en creux4 ,mais aussi1 de quel mpris ces trangers sont-ils couverts par les plerins convaincus qui vont se prosterner sur la cime1 baiser dvotement la trace du pied1 et dposer leurs offrandes dans la maison du prtre6 ,tout leur semble tmoigner de l'authenticit du miracle4 ,a quelques mtres au-dessous de la cime jaillit une petite source3 c'est le bton du dieu qui l'a fait s'lancer du sol4 ,des arbres en foule croissent sur les pentes1 et ces arbres1 ils le voient ainsi du moins1 inclinent tous leurs branchages vers le sommet pour vgter et grandir en l'adorant4 ,les roches du mont sont parsemes de pierres prcieuses3 ce sont les larmes qui se sont chappes des yeux d'un dieu la vue des crimes et des souffrances des hommes4 ,comment ne croiraient-ils pas au prodige1 en voyant toutes ces richesses qui ont donn naissance aux rcits fabuleux des ,mille et une ,nuits8 ,les ruisseaux qui s'panchent de la montagne ne roulent point1 comme nos torrents1 des cailloux et du sable vulgaire2 ils entranent avec eux de la poussire de rubis1 de saphirs1 de grenats2 le baigneur qui se trempe dans leurs flots se roule1 comme les sirnes1 dans un sable de pierres prcieuses4 ,les races de l'extrme ,orient1 dont la civilisation a suivi une autre marche que celle de la race aryenne1 ont galement ador leurs montagnes4 ,en ,chine et au ,japon1 aussi bien que dans l',inde1 les hauts sommets portent des temples consacrs aux dieux1 quand ils ne sont pas eux-mmes regards comme des gnies tutlaires ou vengeurs4 ,c'est ces montagnes divines que les peuples cherchent rattacher leur histoire par les traditions et les lgendes4 ,les plus anciennes montagnes historiques sont celles de la ,chine1 car le peuple du milieu est l'un des premiers qui soient arrivs la conscience d'eux-mmes1 le premier qui ait crit sa propre histoire d'une manire continue4 ,ses monts sacrs1 au nombre de cinq1 s'lvent tous en des contres clbres par leur agriculture1 leur industrie1 les populations qui se pressent leur base1 les vnements qui se sont accomplis dans le voisinage4 ,la plus sainte de ces montagnes1 le ,tai-,chan1 domine toutes les autres cimes de la riche pninsule de ,chan-,toung1 entre les deux golfes de la mer ,jaune4 ,du sommet1 o l'on arrive par une route pave et des escaliers taills dans le roc1 on voit1 tendues ses pieds1 les riches plaines que traverse le ,hoang-,ho1 coulant tantt vers l'un1 tantt vers l'autre golfe1 abreuvant de ses eaux des multitudes d'hommes plus nombreux que les pis d'un champ4 ,l'empereur ,choung y monta il y a quatre cent trente ans1 ainsi que le rappellent les annales classiques du pays2 ,confucius essaya de le gravir aussi1 mais la monte est rude1 le philosophe dut s'arrter1 et l'on montre encore l'endroit o il reprit le chemin de la plaine4 ,tous les grands dieux et les principaux gnies ont leurs temples et leurs oratoires sur la sainte montagne2 de mme aussi les ,nuages1 le ,ciel1 la ,grande ,ourse et l'toile ,polaire4 ,les dix mille gnies s'y abattent dans leur vol pour contempler la terre et les villes des hommes4 ,le mrite du ,tai-,chan est gal celui du ciel4 ,il est le dominateur de ce monde2 il recueille les nuages et nous envoie les pluies2 il dcide des naissances et des morts1 de l'infortune et du bonheur1 de la gloire et de la honte4 ,de tous les pics qui s'lvent dans le ciel1 nul n'est plus digne d'tre visit4 ,aussi les plerins s'y rendent-ils en foule pour implorer toutes les grces1 et le sentier est bord de cavernes o gisent des mendiants aux plaies hideuses1 l'horreur des passants4 ,a meilleur droit encore que les ,chinois1 car leurs montagnes volcaniques sont d'une parfaite beaut de formes1 les ,japonais regardaient avec adoration vers les sommets neigeux4 ,est-il idole dans le monde qui puisse se comparer leur magnifique ,fusi-,yama1 la montagne sans pareille1 qui se dresse1 presque isole1 au milieu des campagnes1 en bas couverte de forts1 neigeuse sur les pentes suprieures8 ,jadis1 le volcan fumait et crachait des flammes et des laves2 maintenant1 il repose3 mais n'a-t-il pas1 dans l'archipel1 nombre de montagnes surs qui versent encore des fleuves de feu sur le sol frmissant8 ,parmi ces monts1 il en est un1 le plus terrible de tous1 que l'on crut devoir flchir en lui jetant en offrande des milliers de chrtiens4 ,c'est ainsi que1 dans le ,nouveau-,monde1 on aurait tent de calmer le ,monotombo en y prcipitant des prtres qui avaient os prcher contre lui1 dire qu'il n'tait pas un dieu1 mais une bouche de l'enfer4 ,d'ailleurs1 les volcans n'attendent pas d'ordinaire qu'on leur jette des victimes2 ils savent bien les saisir eux-mmes1 quand ils fendent la terre1 vomissent des lacs de boue1 recouvrent de cendres des provinces entires4 ,ils font prir d'un coup les populations de tout un pays4 ,n'est-ce pas assez pour les faire adorer de tous ceux qui s'inclinent devant la force8 ,le volcan dvore1 donc il est un dieu6 ,ainsi la religion des montagnes1 de mme que toutes les autres1 s'est empare de l'homme par les divers sentiments de son tre4 ,au pied de la montagne vomissant des laves1 c'est la terreur qui l'a prostern la face contre terre2 dans les campagnes altres1 c'est le dsir qui l'a fait regarder en suppliant vers les neiges1 mres des ruisseaux2 la reconnaissance aussi a fait des adorateurs de ceux qui ont trouv un refuge assur dans la valle ou sur le promontoire escarp2 enfin1 l'admiration devait saisir tous les hommes mesure que le sentiment du beau se dveloppait en eux1 ou mme tant qu'il sommeillait l'tat d'instinct4 ,or1 quelle est la montagne qui n'a pas la fois de beaux aspects et des asiles srs1 et qui n'est pas ou terrible ou bienfaisante1 presque toujours l'une et l'autre en mme temps8 ,les peuples1 se dplaant de par le monde1 pouvaient facilement rattacher toutes leurs traditions la montagne qui dominait leur horizon et y reporter leur culte4 ,a chaque station de leurs grands voyages se dressait un nouveau temple4 ,jadis les tribus errantes sur les plateaux de la ,perse voyaient toujours1 vers le soir1 une montagne surgir du milieu des plaines poudreuses3 c'tait le mont ,tlesme1 le divin ,talisman qui suivait ses adorateurs dans leurs prgrinations travers le monde4 ,et quand1 aprs une longue migration1 la montagne aperue dans le lointain n'tait pas un mirage trompeur1 mais un vritable sommet avec neiges et rochers1 qui donc aurait pu douter du voyage qu'avait fait le dieu pour accompagner son peuple8 ,c'est ainsi que la montagne1 dont la pointe aurait reu les rfugis du dluge1 n'a cess de cheminer travers les continents4 ,une version samaritaine du ,pentateuque prtend que le pic d',adam est la cime o s'arrta l'arche de ,no2 les autres versions affirment que l',ararat est le vritable sommet3 mais quel est cet ,ararat8 ,est-ce celui d',armnie ou toute autre montagne sur laquelle des ptres auront trouv quelques dbris du vaisseau sacr8 ,de toutes parts1 les peuples de l',orient rclament l'honneur pour la montagne protectrice1 dont les eaux arrosent leurs propres champs4 ,c'est l le mont d'o la vie est redescendue sur la terre1 en suivant le chemin des neiges et le cours des ruisseaux6 ,les preuves ne manquaient point d'ailleurs pour tablir la vrit de toutes ces traditions4 ,n'avait-on pas trouv des monceaux de bois ptrifi jusque sous les glaces1 et1 dans les roches elles-mmes1 n'avait-on pas rencontr les traces rouilleuses de ces anneaux du dluge que nos savants modernes disent tre des ammonites fossiles8 ,aussi plus de cent montagnes de la ,perse1 de la ,syrie1 de l',arabie1 de l',asie ,mineure1 taient-elles indiques comme celles o dbarqua le patriarche1 second pre des humains4 ,la ,grce aussi montrait son ,parnasse1 dont les pierres1 lances sur le limon du dluge1 devenaient des hommes4 ,jusqu'en ,france il est des montagnes o s'est arrte l'arche2 un de ces sommets divins est ,chamechande1 prs de la ,grande ,chartreuse de ,grenoble2 un autre est le ,puy de ,prigue1 dominant les sources de l',aude4 ,ainsi1 le mythe est constant2 c'est bien des hautes cimes que sont descendus les hommes4 ,c'est aussi de ces escarpements1 trne de la divinit1 que s'est fait entendre la grande voix disant leurs devoirs aux mortels6 ,le ,dieu des ,juifs sigeait sur la pointe du ,sina1 au milieu des nues et des clairs1 et parlait par la voix de la foudre au peuple assembl dans la plaine4 ,de mme ,baal1 ,moloch1 tous les dieux sanguinaires de ces peuples de l',orient1 apparaissaient leurs fidles sur le sommet des monts4 ,dans l',arabie ,ptre1 dans les pays d',edom et de ,moab1 il n'est pas une seule hauteur1 pas une colline1 pas un rocher qui ne porte sa grossire pyramide de pierres1 autel sur lequel des prtres versaient le sang pour se rendre leur dieu propice4 ,a ,babel1 o manquait la montagne1 on la remplaa par ce fameux temple qui devait monter jusqu'au ciel4 ,le pote a reconstruit ce gigantesque difice1 non tel qu'il fut1 mais tel que se l'imaginaient les peuples4 ,chacun des plus grands monts ses flancs de granit ,n'avait pu fournir qu'une pierre4 ,dans leur haine jalouse des cultes trangers1 les prophtes juifs maudirent souvent les hauts lieux sur lesquels les peuples leurs voisins plaaient des idoles2 mais eux-mmes n'agissaient point autrement1 et c'est vers les montagnes qu'ils regardaient pour en voquer leurs anges secourables4 ,leur temple s'levait sur une montagne2 c'est galement sur une montagne qu'lie s'entretenait avec ,dieu2 lorsque le ,galilen fut transfigur et plana dans la lumire incre avec les deux prophtes ,mose et lie1 c'est du ,mont-,thabor qu'il s'tait enlev4 ,quand il mourut entre deux voleurs1 c'est au sommet d'une montagne qu'on le crucifia1 et quand il reviendra1 dit la prophtie1 quand il reviendra1 entour des saints et des anges1 et qu'il assistera au chtiment de ses ennemis1 c'est aussi sur une montagne qu'il descendra2 mais le choc de ses pieds suffira pour la briser4 ,une autre montagne1 une cime idale portant une nouvelle cit d'or et de diamant surgira de l'espace lumineux1 et c'est l que vivront jamais les lus1 planant dans les airs sur les joyeuses cimes1 bien au-dessus de cette terre de malheurs et d'ennuis6 ,,chapitre ,,xx ,l',,olympe ,,et ,,les ,,dieux ,de mme que la gloire de l'imperceptible ,grce dpasse en clat celle de tous les empires de l',orient1 de mme l',olympe1 la plus haute et la plus belle des montagnes sacres des ,hellnes1 est devenue dans l'imagination des peuples le mont par excellence2 aucun sommet1 ni celui du ,mrou1 ni ceux de l',elbourz1 de l',ararat1 du ,liban1 ne rveille dans l'esprit des hommes les mmes souvenirs de grandeur et de majest4 ,bien peu1 du reste1 taient plus admirablement situs pour frapper le regard1 servir de signal aux races qui parcouraient le monde4 ,plac l'angle de la mer ge et dominant toutes les cimes voisines de la moiti de sa hauteur1 l',olympe est aperu par les marins d'normes distances4 ,des plaines de la ,macdoine1 des riches valles de la ,thessalie1 des monts de l',othrys1 du ,finde1 du ,bermius1 de l',athos1 on distingue l'horizon son triple dme et ces pentes aux mille plis dont parle ,homre4 ,la fertilit des campagnes qui s'tendent sa base appelait de toutes parts les populations1 qui venaient s'y rencontrer1 soit pour se mlanger diversement1 soit pour s'entre-dtruire4 ,enfin l',olympe commande les dfils que devaient ncessairement suivre les tribus ou les armes en marche1 d',asie en ,europe1 ou de la ,grce vers les pays barbares du nord2 il s'lve comme une borne milliaire sur le grand chemin que suivaient alors les nations4 ,plusieurs autres montagnes du monde hellnique devaient leurs neiges tincelantes le nom d',olympe ou de lumineuse2 mais nulle ne le mritait mieux que celle de ,thessalie1 dont la cime servait de trne aux dieux4 ,c'est que le peuple des ,hellnes lui-mme avait pass son enfance nationale dans les valles et les plaines tendues l'ombre du grand mont4 ,c'est de la ,thessalie que venaient les ,hellnes de l',attique et du ,ploponse2 c'est l que leurs premiers hros avaient combattu les monstres et que leurs premiers potes1 guids par la voix des muses ,pirides1 avaient compos les hymnes et les chants d'allgresse et de victoire4 ,en essaimant vers les contres lointaines1 les tribus grecques se rappelaient la montagne divine qui les avait ports et nourris dans ses vallons4 ,presque tous les grands vnements de l'histoire mythique s'taient accomplis dans cette partie de la ,grce1 et parmi eux1 le plus important1 celui qui dcida de l'empire du ciel et de la terre4 ,l',olympe tait la citadelle choisie par les nouveaux dieux1 et tout autour taient campes les anciennes divinits1 les ,titans monstrueux1 fils du ,chaos4 ,debout sur les monts ,othrys1 qui se dveloppent au sud en un vaste demi-cercle1 les gants saisissaient d'normes rochers1 des montagnes entires1 et les lanaient contre l',olympe demi dracin4 ,pour se dresser plus haut dans le ciel1 les vieux ,titans entassrent mont sur mont et s'en firent un pidestal1 mais la grande cime neigeuse les dpassait toujours2 elle s'entourait de sombres nues d'o jaillissait la foudre4 ,les gants1 nourris des forces mmes de la terre1 avaient dans leurs voix les hurlements de l'orage et dans leurs bras la vigueur de la tempte2 de leurs cent bras1 ils lanaient au hasard leur grle de rochers2 mais1 contre les jeunes dieux intelligents1 ils luttaient avec la fureur aveugle des lments4 ,ils succombrent1 et1 sous les dbris des monts1 des peuples entiers furent crass avec eux4 ,c'est ainsi que des caprices de rois ont souvent fait massacrer les nations comme par mgarde4 ,ces prodigieux combats de l',olympe avaient cess depuis de nombreuses gnrations1 lorsque les peuplades ioniennes et doriennes eurent des potes pour chanter leurs propres exploits et1 plus tard1 des historiens pour les raconter4 ,alors ,zeus1 le pre des ,dieux et des ,hommes1 sigeait en paix sur la montagne sacre2 son trne tait pos sur la plus haute cime2 ct se tenait ,hra1 la desse toujours femme et toujours vierge2 l'entour taient assis les autres immortels la face ternellement belle et joyeuse4 ,un ther lumineux baignait le sommet de l',olympe et se jouait dans la chevelure des dieux2 jamais les temptes ne venaient troubler le repos de ces tres heureux2 ni les pluies1 ni les neiges ne tombaient sur la cime clatante4 ,les nues que ,zeus assemblait s'enroulaient ses pieds autour des rochers qui formaient la superbe base de son trne4 ,a travers les interstices de ce voile que les ,heures ouvraient et fermaient au gr du matre1 celui-ci contemplait la mer et la terre1 les cits et les peuples4 ,sur la tte de ces hommes qui s'agitaient1 il suspendait des destins inflexibles1 il prononait la vie ou la mort1 distribuait son caprice la pluie bienfaisante ou la foudre vengeresse4 ,aucune lamentation venue d'en bas ne troublait les dieux dans leur quitude ternelle4 ,leur nectar tait toujours dlicieux1 toujours exquise l'ambroisie4 ,ils savouraient l'odeur des hcatombes1 coutaient comme une musique le concert des voix suppliantes4 ,au-dessous d'eux se droulait comme un spectacle infini le tableau des luttes et de la misre humaine4 ,ils voyaient s'entre-choquer les armes1 les flottes s'engloutir1 les villes disparatre en flammes et en fume1 les pauvres laboureurs1 mirmidons presque invisibles1 s'puiser de fatigues pour obtenir des rcoltes qu'un matre devait leur ravir2 jusque sous le toit des demeures1 ils voyaient pleurer les femmes et se lamenter les enfants4 ,au loin1 leur ennemi ,promthe gmissait sur un roc du ,caucase4 ,tels taient les bonheurs des dieux4 ,est-ce que jamais un ,hellne1 berger1 prtre ou roi1 osa gravir les pentes de l',olympe au-dessus des hauts pturages de ses vallons et de ses croupes8 ,un seul se hasarda-t-il1 en mettant le pied sur la grande cime1 se trouver tout coup en prsence des terribles dieux8 ,les crivains antiques nous disent que des philosophes n'ont pas craint d'escalader l',etna1 pourtant beaucoup plus lev que l',olympe2 mais ils ne mentionnent aucun mortel qui ait eu l'audace de gravir la montagne des ,dieux1 mme au temps de la science1 l'poque o le philosophe enseignait que ,zeus et les autres immortels taient de pures conceptions de l'esprit humain4 ,plus tard1 d'autres religions1 chez des peuples divers1 qui vivent dans les plaines environnantes1 s'emparrent de la sainte montagne et la consacrrent de nouvelles divinits4 ,au lieu de ,zeus1 les chrtiens grecs y adorrent la sainte ,trinit2 dans ses trois principales cimes1 ils voient encore les trois grands trnes du ciel4 ,un de ses promontoires les plus levs1 qui jadis portait peut-tre un temple d',apollon1 est domin maintenant par un monastre de saint lie2 un de ses vallons1 o les ,bacchantes allaient chanter voh en l'honneur de ,dionysos ou ,bacchus1 est habit par les moines de saint ,denys4 ,les prtres ont succd aux prtres1 et le respect superstitieux des modernes l'adoration des anciens2 mais peut-tre le plus haut sommet est-il1 jusqu' prsent1 vierge de pas humains2 la douce lumire qui resplendit sur ses rochers et ses neiges n'a encore clair personne depuis que les dieux hellnes s'en sont alls4 ,il y a peu d'annes encore1 il et t difficile l',europen d'arriver jusqu'au sommet de la montagne1 car les ,klephtes hellnes1 l'infaillible balle1 en occupaient toutes les gorges2 ils s'y taient retranchs comme dans une norme citadelle1 et de l1 recommenant la lutte des dieux contre les ,titans1 ils allaient faire leurs expditions contre les ,turcs du mont ,ossa4 ,fiers de leur bravoure1 ils se croyaient invincibles comme la montagne qui les portait2 ils personnifiaient l',olympe lui-mme4 ,je suis1 disait un de leurs chants1 je suis l',olympe1 illustre de tout temps et clbre parmi les nations2 quarante-deux pics se hrissent sur mon front1 soixante-douze fontaines coulent dans mes ravins1 et sur ma cime plus haute vient de se poser un aigle tenant dans ses serres la tte d'un vaillant hros6 ,cet aigle tait1 sans doute1 celui de l'antique ,zeus4 ,maintenant encore1 il se repat de l'homme qui s'entre-tue4 ,l'imagination des peuples se donne libre carrire quand il s'agit des dieux qu'elle a crs4 ,pendant le cours des sicles1 elle change leurs noms1 leurs attributs et leur puissance1 suivant les alternatives de l'histoire1 les changements des langues1 les variantes individuelles et nationales des traditions2 la fin1 elle les fait mourir comme elle les a fait natre1 et les remplace par de nouvelles divinits4 ,il ne lui en cote donc pas beaucoup de les faire voyager de montagne en montagne4 ,aussi chaque cime avait-elle son dieu ou mme sa pliade d'tres clestes4 ,zeus vivait sur le mont ,ida1 de mme que sur l',olympe de ,grce1 sur ceux de la ,crte et de ,chypre et sur les rochers d'gine4 ,apollon avait sa demeure sur le ,parnasse et sur l',hlicon1 sur le ,cyllne et sur le ,taygte1 sur tous les monts pars qui se dressent hors de la mer ge4 ,les sommets que venaient dorer les rayons du jour naissant1 lorsque les plaines infrieures taient encore dans l'ombre1 devaient tre consacrs au dieu du soleil4 ,aussi1 presque toutes les cimes isoles de l',hellade portent-elles aujourd'hui le nom d',elias4 ,le prophte juif1 en vertu de son nom1 est devenu1 par un calembour sacr1 l'hritier d',hlios1 fils de ,jupiter4 ,voyez ce trne1 centre de la terre1 disait ,eschyle en parlant de ,delphes4 ,en maint autre endroit1 suivant la fantaisie du pote1 ou l'imagination populaire1 se dressait ce pilier central4 ,pindare le voyait dans l',etna2 les matelots de l',archipel dsignaient le mont ,athos1 la grande borne que l'on discernait toujours au-dessus des eaux1 soit en quittant les rives de l',asie1 soit en naviguant dans les mers de l',europe4 ,sur cette montagne1 disait-on1 le soleil se couchait trois heures plus tard que dans les plaines de sa base1 tant elle tait haute2 elle regardait par-dessus les bornes mmes de la terre4 ,lorsque l',hellade1 jadis libre1 fut asservie au ,macdonien1 lorsqu'elle devint la chose d'un matre1 il se trouva un flatteur assez vil1 un homme assez rampant pour prier ,alexandre1 qui s'tait proclam dieu1 d'employer une arme transformer le mont ,athos en une statue du nouveau fils de ,zeus1 plus puissant que son pre4 ,l'uvre impossible aurait pu tenter un dieu parvenu1 fou d'orgueil2 pourtant celui-ci n'osa pas l'entreprendre4 ,les marins qui voguaient au pied de la grande montagne continurent d'y voir un ancien dieu1 jusqu'au jour o commena un autre cycle de l'histoire1 amenant un nouveau culte et de nouvelles divinits4 ,alors on se raconta que le mont ,athos est prcisment cette montagne o le diable avait transport ,jsus le ,galilen pour lui montrer tous les royaumes de la terre tendus ses pieds1 l',europe1 l',asie et les les de la mer4 ,les habitants d',athos le croient encore1 et serait-il possible1 en effet1 de trouver une cime d'o la vue soit1 sinon plus vaste1 du moins plus belle et plus varie8 ,en dehors du monde hellnique o l'imagination populaire tait si potique et si fconde1 les peuples voyaient aussi dans leurs montagnes le trne des matres du ciel et de la terre4 ,non seulement les grands sommets des ,alpes taient adors comme le sjour des dieux et comme des dieux eux-mmes1 mais1 jusque dans les plaines du nord de l',allemagne et du ,danemark1 de petites collines1 qui relvent leurs croupes au-dessus des landes uniformes1 taient des ,olympes non moins vnrs que celui de la ,thessalie l'avait t par les ,grecs4 ,mme dans la froide ,islande1 dans cette terre des brumes et des glaces ternelles1 les adorateurs des souverains clestes se tournaient vers les montagnes de l'intrieur1 croyant y voir les siges de leurs dieux4 ,sans doute1 s'ils avaient pu gravir jusqu' la cime les flancs ravins de leurs volcans1 s'ils avaient contempl l'horreur de ces cratres o les laves et les neiges luttent incessamment1 ils n'auraient point song faire de ces lieux terribles le sjour enchant de leurs divinits heureuses4 ,mais ils ne voyaient les montagnes que de loin2 ils en apercevaient les cimes tincelantes travers les nuages dchirs1 et se les figuraient d'autant plus belles que les plaines de la base taient plus sauvages et plus difficiles parcourir4 ,ces monts1 spars de la terre des humains par des barrires de prcipices infranchissables1 c'tait la cit d',asgard o1 sous un ciel toujours clment1 vivaient les dieux joyeux4 ,ce grand nuage de vapeurs qui s'levait de la cime de la montagne divine et s'talait largement dans le ciel1 ce n'tait point une colonne de cendres1 c'tait le grand frne ,ygdrasil1 l'ombre duquel se reposaient les matres de l'univers4 ,,chapitre ,,xxi ,,les ,g,,nies ,les religions se transforment lentement4 ,les cultes du monde ancien1 teints en apparence depuis tant de gnrations1 continuent sous les dehors des cultes nouveaux4 ,souvent les noms des dieux ont t changs1 mais l'autel est rest le mme4 ,les attributs de la divinit sont encore ce qu'ils taient il y a deux mille ans1 et la foi qui l'invoque a gard la sainte simplicit de son fanatisme4 ,dans les valles sauvages de l',olympe1 o bondissaient les bacchantes cheveles1 les moines murmurent maintenant des prires2 sur la sainte montagne d',athos1 que les marins de toute race et de toute langue adoraient de la surface des flots murmurants1 neuf cent trente-cinq glises s'lvent en l'honneur de tous les saints2 le dieu des chrtiens est devenu l'hritier de ,zeus1 qui lui-mme avait succd des dieux plus anciens4 ,de mme1 ,syracuse1 le temple de ,minerve1 dont les matelots saluaient de loin la lance d'or en versant une coupe de vin dans les eaux1 s'est chang en une glise de la ,vierge4 ,chaque promontoire marin et1 dans l'intrieur des terres1 chaque sommet de colline1 chaque montagne couronne d'un temple1 a gard ses adorateurs1 tout en changeant son nom4 ,un voyageur parcourt l'le de ,chypre la recherche d'un temple de ,vnus ,aphrodite4 ,nous ne l'appelons plus ,aphrodite1 s'crie avec zle la femme qu'il interroge1 nous l'appelons maintenant la ,vierge ,chrysopolite6 ,mais les peuples chrtiens n'ont pas seulement continu de vnrer les montagnes saintes des ,romains et des ,grecs1 ils ont tendu ce culte leur manire dans toutes les contres qu'ils habitent4 ,de mme que nos aeux des temps lgendaires1 nos anctres plus rapprochs1 qui vivaient au moyen ge1 ne pouvaient contempler la montagne sans que leur imagination ne ft vivre des tres suprieurs dans les valles mystrieuses et sur les sommets rayonnants4 ,il est vrai que ces tres n'avaient pas droit au titre de dieux2 maudits par l'glise1 ils se transformaient en diables1 en dmons malfaisants1 ou bien1 tolrs par elle1 ils devenaient des gnies tutlaires1 des dieux de contrebande invoqus seulement la drobe4 ,jupiter1 ,apollon1 ,vnus1 taient descendus de leurs trnes1 ils s'taient rfugis dans le fond des antres2 eux dont les faces augustes avaient rayonn dans la lumire1 taient condamns vivre dsormais dans les tnbres des cavernes4 ,les ftes de l',olympe s'taient transformes en sabbats o les sorcires hideuses allaient1 cheval sur un balai1 voquer le diable pendant les nuits d'orage4 ,d'ailleurs1 le froid climat1 le ciel nuageux de nos contres du nord devaient contribuer aussi pour une forte part la rclusion des anciens dieux4 ,comment auraient-ils pu1 sous le vent et la neige1 au milieu des tourmentes1 continuer leurs banquets joyeux1 savourer l'ambroisie et jouer de la lyre d'or8 ,a peine pouvait-on rver leur prsence dans ces palais fantastiques1 construits en un instant par les rayons du soleil sur les cimes resplendissantes et disparaissant non moins vite1 comme des rves ou de vains mirages6 ,dieux et gnies sont les personnifications de ce que l'homme redoute et de ce qu'il dsire4 ,toutes ses terreurs1 toutes ses passions prenaient jadis une forme surnaturelle4 ,aussi1 parmi les esprits de la montagne1 les uns sont-ils de redoutables magiciens qui brlent l'herbe des pturages1 tuent le btail1 jettent un sort aux passants2 les autres1 au contraire1 sont des tres bienveillants dont une jatte de lait rpandue ou mme une simple incantation concilie les faveurs4 ,c'est au bon gnie que s'adresse le berger pour que ses troupeaux s'accroissent d'agneaux vigoureux et de gnisses sans tache4 ,c'est lui surtout que jeunes et vieux1 hommes et femmes1 demandent ce qui malheureusement serait pour presque tous la joie suprme de la vie1 de l'or1 des richesses1 un trsor4 ,de vieilles traditions nous racontent comment les gnies de la montagne se glissent dans les veines de la pierre1 pour y insrer les cristaux et le mtal1 pour y mlanger diversement les terres et les minerais4 ,d'autres lgendes disent comment et quelle heure il faut frapper la pierre sacre qui recouvre les richesses1 quels signes on doit faire1 quelles syllabes tranges on doit prononcer4 ,mais qu'un seul oubli se commette1 qu'un son prenne la place d'un autre1 et toutes les formules d'incantation sont vaines6 ,j'ai vu d'normes fouilles entreprises par les montagnards au sommet d'une pointe de rochers cache par les neiges pendant neuf mois de l'anne4 ,cette pointe tait consacre un saint qui1 lui-mme1 avait succd1 comme protecteur du mont1 un dieu paen4 ,chaque t1 les chercheurs de trsors revenaient creuser la cime en se servant des mots et des gestes sacramentels4 ,ils ne trouvaient que des feuillets de schiste sous d'autres feuillets semblables2 mais1 sans se lasser1 quelque avide piocheur continuait son uvre1 essayant d'voquer le gnie par une nouvelle formule1 par un cri victorieux4 ,plus intressants que ces dieux gardeurs de trsors sont ceux qui1 dans les cavernes de la montagne1 sont chargs de conserver le gnie de toute une race4 ,cachs dans l'paisseur de la roche1 ils reprsentent le peuple tout entier1 avec ses traditions1 son histoire1 son avenir4 ,aussi vieux que le mont1 ils dureront aussi longtemps que lui1 et1 tant qu'ils vivront eux-mmes1 vivra la race dont les groupes sont pars dans les valles environnantes4 ,c'est le gnie qui1 dans sa pense profonde1 concentre tous les agissements1 tous les flux et reflux de la nation qui s'agite ses pieds4 ,ainsi les ,basques regardent avec orgueil vers le pic d',anie o se cache leur dieu1 inconnu des prtres1 mais d'autant plus vivant4 ,tant qu'il sera l1 disent-ils1 nous y serons aussi6 ,et volontiers ils se croiraient ternels1 eux dont la langue disparatra demain6 ,au mme ordre d'ides populaires appartiennent les lgendes de ces guerriers ou prophtes qui1 pendant des sicles1 attendent un grand jour1 cachs dans quelque grotte profonde d'une montagne4 ,tel est le mythe de cet empereur allemand qui rvait1 accoud sur une table de pierre1 et dont la barbe blanche1 croissant toujours1 avait pouss jusque dans le rocher4 ,quelquefois un chasseur1 un bandit peut-tre1 pntrait dans la caverne et troublait le songe du puissant vieillard4 ,celui-ci soulevait lentement la tte1 faisait une question l'homme tremblant1 puis reprenait son rve interrompu4 ,pas encore6 soupirait-il4 ,qu'attendait-il donc pour mourir en paix8 ,sans doute1 l'cho de quelque grande bataille1 l'odeur d'un fleuve de sang humain1 un immense gorgement en l'honneur de son empire4 ,ah6 puisse cette dernire bataille avoir t dj livre1 et que le sinistre empereur ne soit plus maintenant qu'un monceau de cendres6 ,combien plus touchante et plus belle est la lgende des trois ,suisses qui1 eux aussi1 attendent leur grand jour dans l'paisseur d'une haute montagne des vieux cantons6 ,ils sont trois comme les trois qui1 dans la prairie de ,grtli1 jurrent de se faire libres1 et tous les trois portent le nom de ,tell1 comme celui qui renversa le tyran4 ,eux aussi sommeillent2 ils rvent2 mais ce n'est pas la gloire qu'ils songent1 c'est la libert1 non pas la seule libert suisse1 mais celle de tous les hommes4 ,de temps en temps1 l'un d'eux se lve pour regarder le monde des lacs et des plaines1 mais il revient triste vers ses compagnons4 ,pas encore1 soupire-t-il4 ,le jour de la grande dlivrance n'est pas venu4 ,toujours esclaves1 les peuples n'ont cess d'adorer les chapeaux de leurs matres6 ,,chapitre ,,xxii ,l',,homme ,attendons1 toutefois1 attendons avec confiance2 le jour viendra6 les dieux s'en vont1 emmenant avec eux le cortge des rois1 leurs tristes reprsentants sur la terre4 ,l'homme apprend lentement parler le langage de la libert2 il apprendra aussi en pratiquer les murs4 ,les montagnes qui1 du moins1 ont le mrite d'tre belles1 sont au nombre de ces dieux que l'on commence ne plus adorer4 ,leurs tonnerres et leurs avalanches ont cess d'tre pour nous les foudres de ,jupiter2 leurs nuages ne sont plus la robe de ,junon4 ,sans peur dsormais1 nous abordons les hautes valles1 rsidence des dieux ou repaire des gnies4 ,les cimes1 jadis redoutes1 sont devenues prcisment le but de milliers de gravisseurs1 qui se sont donn pour tche de ne pas laisser un seul rocher1 un seul champ de glace vierge des pas humains4 ,dj1 dans nos contres populeuses de l',europe occidentale1 presque tous les sommets ont t successivement conquis2 ceux de l',asie1 de l',afrique1 de l',amrique1 le seront leur tour4 ,puisque l're des grandes dcouvertes gographiques est peu prs termine et que1 sauf quelques lacunes1 les terres sont connues dans leur ensemble1 d'autres voyageurs1 obligs de se contenter d'une moindre gloire1 se disputent en grand nombre l'honneur d'tre les premiers gravir les montagnes non encore visites4 ,jusqu'au ,grenland1 les amateurs d'ascensions vont chercher quelque cime inconnue4 ,parmi ces escaladeurs qui1 chaque anne1 pendant la belle saison1 tentent de gravir quelque cime haute et difficile1 il en est1 parat-il1 qui montent par amour de la gloriole4 ,ils cherchent1 dit-on1 un moyen pnible1 mais sr1 de faire rpter leur nom de journal en journal1 comme si1 par une simple ascension1 ils avaient fait une uvre utile l'humanit4 ,arrivs sur la cime1 ils rdigent1 de leurs mains raidies par le froid1 un procs-verbal de leur gloire1 dbouchent avec fracas des bouteilles de ,champagne1 tirent des coups de pistolet comme de vrais conqurants et secouent des drapeaux avec frnsie4 ,l o le sommet de la montagne n'est pas revtu d'une paisse coupole de neige1 ils apportent des pierres afin de s'exhausser encore de quelques pouces4 ,ce sont des rois1 des matres du monde1 puisque la montagne entire n'est pour eux qu'un norme pidestal1 et qu'ils voient les royaumes gisant leurs pieds4 ,ils tendent la main comme pour les saisir4 ,c'est ainsi qu'un pote de campagne1 invit pour la premire fois visiter un chteau royal1 demanda la permission de monter un instant sur le trne4 ,quand il s'y trouva1 le vertige de la domination le saisit tout coup4 ,il aperut une mouche qui voletait prs de lui3 ,ah6 je suis roi maintenant1 je t'crase6 et1 d'un coup de poing1 il aplatit le pauvre insecte sur le bras du fauteuil dor4 ,pourtant1 l'homme modeste1 celui qui ne raconte point son escalade et n'ambitionne nullement la gloire phmre d'avoir gravi quelque pic difficilement abordable1 celui-l mme prouve une joie forte quand il pose le pied sur une haute cime4 ,de ,saussure n'a pas eu1 pendant tant d'annes1 le regard fix sur le dme du ,mont-,blanc1 il n'en a pas1 tant de reprises1 essay l'ascension dans l'unique proccupation d'tre utile la science4 ,quand1 aprs ,balmat1 il eut atteint les neiges jusqu'alors invioles1 il n'eut pas seulement la joie de pouvoir faire des observations nouvelles1 il se livra aussi au bonheur tout naf d'avoir enfin conquis ce mont rebelle4 ,le chasseur de btes et le chasseur d'hommes1 hlas6 ont aussi de la joie quand1 aprs une poursuite acharne travers bois et ravins1 coteaux et valles1 ils se trouvent en face de leur victime et russissent l'atteindre d'une balle6 ,fatigues1 dangers1 rien ne les a rebuts1 soutenus qu'ils taient par l'espoir1 et1 maintenant qu'ils se reposent ct de leur proie tombe1 ils oublient tout ce qu'ils ont souffert4 ,comme le chasseur1 le gravisseur de cimes a cette joie de la conqute aprs l'effort1 mais il a de plus le bonheur de n'avoir risqu que sa propre vie2 il a gard ses mains pures4 ,dans les grandes ascensions1 le danger est souvent bien proche1 et chaque minute on risque la mort2 mais on avance toujours et on se sent soutenu1 soulev par une forte joie1 la vue de tous ces prils que l'on sait viter par la solidit de ses muscles et sa prsence d'esprit4 ,frquemment1 il faut se tenir sur une pente de neige glace o le moindre faux pas vous lancerait aux prcipices4 ,d'autres fois1 on rampe sur un glacier en s'accrochant un simple rebord de neige qui1 en se brisant1 vous laisserait tomber dans un gouffre dont on ne voit pas le fond4 ,il arrive aussi qu'on doit escalader des parois de rochers dont les saillies sont peine assez larges pour que le pied y trouve place1 et que recouvre une crote de verglas1 palpitant pour ainsi dire sous l'eau glaciale qui s'panche au-dessous4 ,mais tels sont le courage et la tranquillit d'esprit1 que pas un muscle ne se permet un faux mouvement1 et tous s'harmonisent dans leurs efforts pour viter le danger4 ,un voyageur glisse sur une roche d'ardoise polie et trs incline1 que coupe brusquement un prcipice de cent mtres de hauteur4 ,le voil qui descend avec une rapidit vertigineuse sur la pente lisse2 mais il s'tend si bien pour offrir une plus large surface de frottement et rencontrer toutes les petites asprits du roc1 il utilise si habilement ses bras et ses jambes en guise de frein1 qu'il s'arrte enfin au bord de l'abme4 ,l1 prcisment1 un ruisselet s'tale sur la pierre avant de tomber en cascade4 ,le voyageur avait soif4 ,il boit tranquillement1 la face dans l'eau1 avant de songer se relever pour reprendre pied sur une roche moins prilleuse4 ,le gravisseur aime d'autant plus la montagne qu'il a risqu d'y prir2 mais le sentiment du danger surmont n'est pas la seule joie de l'ascension1 surtout chez l'homme qui1 pendant le courant de sa vie1 a d soutenir de fortes luttes pour faire son devoir4 ,en dpit de lui-mme1 il ne peut s'empcher de voir dans le chemin parcouru1 avec ses passages difficiles1 ses neiges1 ses crevasses1 ses obstacles de toute sorte1 une image du pnible chemin de la vertu2 cette comparaison des choses matrielles et du monde moral s'impose son esprit4 ,malgr la nature1 j'ai russi1 pense-t-il2 la cime est sous mes pieds4 ,j'ai souffert1 c'est vrai1 mais j'ai vaincu1 et le devoir est accompli4 ,ce sentiment a toute sa force chez ceux qui ont vraiment mission scientifique d'escalader un sommet dangereux1 soit pour en tudier les roches et les fossiles1 soit pour y rattacher leur rseau de triangles et dresser la carte du pays4 ,ceux-l ont droit de s'applaudir aprs avoir conquis la cime2 s'il leur arrive malheur dans leur voyage1 ils ont droit au titre de martyrs4 ,l'humanit reconnaissante doit s'en rappeler les noms1 bien autrement nobles que ceux de tant de prtendus grands hommes6 ,tt ou tard les ges hroques de l'exploration des montagnes prendront fin comme ceux de l'exploration de la plante elle-mme1 et le souvenir des fameux gravisseurs se transformera en lgende4 ,les unes aprs les autres1 toutes les montagnes des contres populeuses auront t escalades2 des sentiers faciles1 puis des chemins carrossables1 auront t construits de la base au sommet1 pour en faciliter l'accs1 mme aux dsuvrs et aux affadis2 on aura fait jouer la mine entre les crevasses des glaciers pour montrer aux badauds la texture du cristal2 des ascenseurs mcaniques auront t tablis sur les parois des monts jadis inaccessibles1 et les touristes se feront hisser le long des murs vertigineux1 en fumant leur cigare et en devisant de scandales4 ,mais ne voil-t-il pas dj que l'on monte aux sommets par des chemins de fer6 ,les inventeurs ont imagin maintenant des locomotives de montagnes1 afin que nous puissions aller nous plonger dans l'air libre des cieux1 pendant l'heure de digestion qui suit notre dner4 ,des ,amricains1 gens pratiques dans leur posie1 ont invent ce nouveau mode d'ascension4 ,pour atteindre plus vite et sans fatigue le sommet de leur montagne la plus vnre1 laquelle ils ont donn le nom de ,washington1 le hros de l'indpendance1 ils l'ont rattache leur rseau de chemins de fer4 ,roches et pturages sont entours d'une spirale de rails que les trains gravissent et descendent tour tour en sifflant et en droulant leurs anneaux comme des serpents gigantesques4 ,une station est installe sur la cime1 ainsi que des restaurants et des kiosques dans le style chinois4 ,le voyageur en qute d'impressions y trouve des biscuits1 des liqueurs et des posies sur le soleil levant4 ,ce que les ,amricains ont fait pour le mont ,washington1 les ,suisses se sont hts de l'imiter pour le ,righi1 au centre de ce panorama si grandiose de leurs lacs et de leurs montagnes4 ,ils l'ont fait aussi pour l',utli2 ils le feront pour d'autres monts encore1 ils en ramneront pour ainsi dire les cimes au niveau de la plaine4 ,la locomotive passera de valle en valle par-dessus les sommets1 comme passe un navire en montant et descendant sur les vagues de la mer4 ,quant aux monts tels que les hautes cimes des ,andes et de l',himalaya1 trop leves dans la rgion du froid pour que l'homme puisse y monter directement1 le jour viendra o il saura pourtant les atteindre4 ,dj les ballons l'ont port deux ou trois kilomtres plus haut2 d'autres aronefs iront le dposer jusque sur le ,gaourisankar1 jusque sur le ,grand ,diadme du ,ciel clatant4 ,dans cette grande uvre d'amnagement de la nature1 on ne se borne point rendre les montagnes d'un accs facile1 au besoin on travaille les supprimer4 ,non contents de faire escalader leurs routes carrossables les monts les plus ardus1 les ingnieurs percent les roches qui les gnent1 pour faire passer leurs voies de fer de valle valle4 ,en dpit de tous les obstacles que la nature avait mis en travers de sa marche1 l'homme passe2 il se fait une nouvelle terre approprie ses besoins4 ,lorsqu'il lui faut un grand port de refuge pour ses navires1 il prend un promontoire au bord des mers1 et1 roche roche1 il le jette au fond des eaux pour en construire un brise-lames4 ,pourquoi1 si la fantaisie lui en vient1 ne prendrait-il pas aussi de grandes montagnes pour les triturer et en rpandre les dbris sur le sol des plaines8 ,mais quoi1 ce travail est dj commenc4 ,en ,californie1 les mineurs1 las d'attendre que les ruisseaux leur apportent le sable paillet d'or1 ont eu l'ide de s'attaquer la montagne elle-mme4 ,en maints endroits1 ils crasent la roche dure pour en retirer le mtal2 mais ce travail est difficile et coteux4 ,la besogne est plus facile lorsqu'ils ont devant eux des terrains de transport1 tels que sables meubles et cailloux4 ,alors1 ils s'installent en face1 avec d'normes pompes incendie1 ravinent incessamment les talus grands jets et dmolissent ainsi peu peu la montagne pour en extraire toutes les molcules d'or4 ,en ,france1 on a eu l'ide de dblayer de la mme manire une partie des normes amas d'alluvions antiques accumuls en plateaux au devant des ,pyrnes2 au moyen de canaux1 tous ces dbris1 transforms en limons fertilisants1 serviraient exhausser et fconder les plaines nues des ,landes4 ,certes1 ce sont l des progrs considrables4 ,le temps n'est plus o les seuls chemins des montagnes taient des ornires tellement troites que deux pitons1 venant en sens contraire1 ne pouvaient s'viter et devaient passer l'un sur le dos de l'autre couch sur le sentier4 ,tous les points de la terre deviennent accessibles1 mme aux invalides et aux malades2 en mme temps1 toutes les ressources deviennent utilisables1 et la vie de l'homme se trouve ainsi prolonge de toutes les heures conquises sur la priode d'efforts1 tandis que son avoir s'accrot de tous les trsors arrachs la terre4 ,mais1 comme toutes les choses humaines1 ces progrs amneront avec eux les abus correspondants2 quelquefois1 on sera sur le point de les maudire1 de mme qu'on a maudit jadis la parole1 l'criture1 le livre et jusqu' la pense4 ,quoi que disent les amateurs du bon vieux temps1 la vie1 si rude pour la plupart des hommes1 deviendra pourtant de plus en plus facile4 ,a nous de veiller pour qu'une forte ducation arme le jeune homme d'une nergique volont et le rende toujours capable d'un hroque effort1 seul moyen de maintenir l'humanit dans sa vigueur morale et matrielle6 ,a nous de remplacer par des preuves mthodiques ce dur combat de l'existence par lequel il faut acheter maintenant la force d'me4 ,jadis1 lorsque la vie tait un incessant combat de l'homme contre l'homme ou la bte fauve1 l'adolescent tait regard comme un enfant1 tant qu'il n'avait pas rapport de trophe sanglant dans la hutte paternelle4 ,il lui fallait montrer la force de son bras1 la solidit de son courage1 avant qu'il ost lever la voix dans le conseil des guerriers4 ,dans les pays o le danger n'tait pas tant d'avoir se mesurer avec l'ennemi que d'avoir subir la faim1 le froid1 les intempries1 le candidat au titre d'homme tait abandonn dans la fort sans nourriture1 sans vtements1 expos la bise et la morsure des insectes2 il fallait qu'il restt l1 immobile1 la face placide et fire1 et qu'aprs des journes d'attente il et encore la force de se laisser torturer sans se plaindre1 d'assister un repas abondant sans avancer la main pour en prendre sa part4 ,maintenant1 on n'impose plus ces preuves barbares nos jeunes gens1 mais1 sous peine de dcadence et d'abtissement1 il faut savoir donner aux enfants une me haute et ferme1 non seulement contre les malheurs possibles1 mais surtout contre les facilits de la vie4 ,travaillons rendre l'humanit heureuse1 mais enseignons-lui en mme temps triompher de son propre bonheur par la vertu4 ,dans ce travail1 si capital1 de l'ducation des enfants1 et1 par eux1 de l'humanit future1 la montagne a le plus grand rle remplir4 ,la vritable cole doit tre la nature libre1 avec ses beaux paysages que l'on contemple1 ses lois que l'on tudie sur le vif1 mais aussi avec ses obstacles qu'il faut surmonter4 ,ce n'est point dans les troites salles aux fentres grilles que l'on fera des hommes courageux et purs4 ,qu'on leur donne au contraire la joie de se baigner dans les torrents et les lacs des montagnes1 qu'on les fasse promener sur les glaciers et sur les champs de neige1 qu'on les mne l'escalade des grands sommets4 ,non seulement ils apprendront sans peine ce que nul livre ne saurait leur enseigner1 non seulement ils se souviendront de tout ce qu'ils auront appris dans ces jours heureux o la voix du professeur se confondait pour eux1 en une mme impression1 avec la vue de paysages charmants et forts1 mais encore ils se seront trouvs en face du danger et ils l'auront joyeusement brav4 ,l'tude sera pour eux un plaisir1 et leur caractre se formera dans la joie4 ,on ne saurait douter que nous sommes la veille d'accomplir les changements les plus considrables dans l'aspect de la nature aussi bien que dans la vie de l'humanit2 ce monde extrieur que nous avons dj si puissamment modifi dans sa forme1 nous le transformerons notre usage bien plus nergiquement encore4 ,a mesure que grandissent notre savoir et notre puissance matrielle1 notre volont d'homme se manifeste de plus en plus imprieuse en face de la nature4 ,actuellement1 presque tous les peuples dits civiliss emploient encore la plus grande partie de leur pargne annuelle prparer les moyens de s'entre-tuer et de dvaster le territoire les uns des autres2 mais1 lorsque1 plus aviss1 ils l'appliqueront augmenter la force de production du sol1 utiliser en commun toutes les forces de la terre1 supprimer tous les obstacles naturels qu'elle oppose nos libres mouvements1 c'est vue d'il que changera l'apparence de la plante qui nous emporte dans son tourbillon4 ,chaque peuple donnera1 pour ainsi dire1 un vtement nouveau la nature environnante4 ,par ses champs et ses routes1 ses demeures et ses constructions de toute espce1 par le groupement impos aux arbres et l'ordonnance gnrale des paysages1 la population donnera la mesure de son propre idal4 ,si elle a vraiment le sentiment du beau1 elle rendra la nature plus belle2 si1 au contraire1 la grande masse de l'humanit devait rester ce qu'elle est aujourd'hui1 grossire1 goste et fausse1 elle continuerait marquer la terre de ses tristes empreintes4 ,c'est alors que le cri de dsespoir du pote deviendrait une vrit3 ,o fuir8 la nature s'enlaidit4 ,quel que soit l'avenir de l'humanit1 quel que doive tre l'aspect du milieu qu'il se crera1 la solitude1 dans ce qui reste de la libre nature1 deviendra de plus en plus ncessaire aux hommes qui1 loin du conflit des opinions et des voix1 veulent retremper leur pense4 ,si les plus beaux sites de la terre devaient un jour tre seulement le rendez-vous de tous les dsuvrs1 ceux qui aiment vivre dans l'intimit des lments n'auraient plus qu' s'enfuir dans une barque au milieu des flots1 ou bien attendre le jour o ils pourront planer comme l'oiseau dans les profondeurs de l'espace2 mais ils regretteraient toujours les fraches valles des monts1 et les torrents jaillissant des neiges invioles1 et les pyramides blanches ou roses se dressant dans le ciel bleu4 ,heureusement1 les montagnes ont toujours les plus douces retraites pour celui qui fuit les chemins frays par la mode4 ,longtemps encore on pourra s'carter du monde frivole et se retrouver dans la vrit de sa pense1 loin de ce courant d'opinions vulgaires et factices qui troublent et dtournent jusqu'aux esprits les plus sincres4 ,quel tonnement1 quelle dshabitude de tout mon tre1 lorsque1 franchissant le seuil du dernier dfil de la montagne1 je me retrouvai dans la grande plaine aux lointains indistincts et fuyants1 l'espace illimit6 ,le monde immense tait ouvert devant moi2 je pouvais aller vers le point de l'horizon o me portait mon caprice1 et cependant j'avais beau marcher1 il ne me semblait point changer de place1 tant la nature environnante avait perdu son charme et sa varit4 ,je n'entendais plus le torrent1 je ne voyais plus les neiges ni les rochers1 c'tait toujours la mme campagne monotone4 ,mes pas taient libres1 et pourtant je me sentais bien autrement emprisonn que dans la montagne2 un arbre seul1 un simple arbuste1 suffisaient me cacher l'horizon2 pas un chemin qui ne ft bord des deux cts par des haies ou des barrires4 ,en m'loignant des monts que j'aimais et qui s'enfuyaient loin de moi1 je regardais souvent en arrire pour en distinguer les formes amoindries4 ,les pentes se confondaient peu peu en une mme masse bleutre2 les larges entailles des valles cessaient d'tre visibles2 les cimes secondaires se perdaient1 le profil des hauts sommets se dessinait seul sur le fond lumineux4 ,a la fin1 la brume de poussire et d'impurets qui s'lve des plaines me cacha les pentes basses des montagnes2 il ne restait plus qu'une sorte de dcor port sur des nuages1 et c'est peine si je pouvais encore retrouver du regard quelques-unes des cimes autrefois gravies4 ,puis tous les contours disparurent dans les vapeurs2 la plaine sans bornes visibles m'entoura de toutes parts4 ,dsormais1 la montagne tait loin de moi1 et j'tais rentr dans le grand tumulte des humains4 ,du moins ai-je pu garder dans ma mmoire la douce impression du pass4 ,je vois de nouveau surgir devant mes yeux le profil aim des monts1 je rentre par la pense dans les vallons ombreux1 et1 pendant quelques instants1 je puis jouir en paix de l'intimit de la roche1 de l'insecte et du brin d'herbe4 ,,fin ,,table ,,des ,,mati,,res ,,pages4 ,,chapitre ,i4 ,l',,asile #a -- ,,ii4 ,,les ,,sommets ,,et ,,les ,,vall,,es #aa -- ,,iii4 ,,la ,,roche ,,et ,,le ,,cristal #be -- ,,iv4 ,l',,origine ,,de ,,la ,,montagne #ci -- ,v4 ,,les ,,fossiles #ec -- ,,vi4 ,,la ,,destruction ,,des ,,cimes #fc -- ,,vii4 ,,les ,,boulis #ge -- ,,viii4 ,,les ,,nuages #hg -- ,,ix4 ,,le ,,brouillard ,,et ,l',,orage #ig -- ,x4 ,,les ,,neiges #ajg -- ,,xi4 ,l',,avalanche #abe -- ,,xii4 ,,le ,,glacier #aci -- ,,xiii4 ,,la ,,moraine ,,et ,,le ,,torrent #aea -- ,,xiv4 ,,les ,,for,,ts ,,et ,,les ,p,,turages #afc -- ,,xv4 ,,les ,,animaux ,,de ,,la ,,montagne #ahb -- ,,xvi4 ,l',,tagement ,,des ,,climats #aic -- ,,xvii4 ,,le ,,libre ,,montagnard #bji -- ,,xviii4 ,,le ,,cr,,tin #bca -- ,,xix4 ,l',,adoration ,,des ,,montagnes #bdg -- ,,xx4 ,l',,olympe ,,et ,,les ,,dieux #bfe -- ,,xxi4 ,,les ,g,,nies #bgg -- ,,xxii4 ,l',,homme #bhe ,,fin ,,de ,,la ,,table ,,des ,,mati,,res #afgf4--;,imprimerie ,a4 ,lahore1 #i1 rue de ,fleurus1 ,paris4