,note sur la transcription3 ,les erreurs clairement introduites par le typographe ont t corriges4 ,l'orthographe d'origine a t conserve et n'a pas t harmonise4 ,,la ,,solitude ,,corbeil1 ,,typ4 ,,et ,,st,r4 ,,de ,,cr,t4 ,,la ,,solitude ,,par ,,zimmermann ,,traduction ,,nouvelle ,,pr,c,d,e ,d',,une ,,introduction ,,par ,x4 ,,marmier ,,paris ,,charpentier1 ,,libraire-,,editeur #bh1 ,,quai ,,de ,l',,cole #ahei ,,introduction ,brugg est une jolie petite ville du canton d',argovie1 situe au confluent de l',aar1 de la ,reuss et de la ,limat4 ,je passais l1 il y a quelques mois1 par une de ces fraches matines d't qui rpandent tant de charme sur les riants paysages de la ,suisse4 ,tandis que le conducteur de la diligence faisait une halte l'htel de l'toile1 je regardais avec une vive curiosit la situation pittoresque de cette cit helvtique1 la rivire cumante1 fougueuse1 qui la traverse1 et les vertes prairies et les collines ondoyantes qui l'entourent4 ,regardez la nouvelle maison d'cole1 me disait un honnte professeur de ,ble qui voyageait avec moi2 regardez le mur d'enceinte de la ville1 o l'on voit un curieux bas-relief reprsentant une tte de ,hun4 ,mais je ne songeais ni la nouvelle cole ni aux anciennes sculptures de la bourgade argovienne4 ,brugg ne me rappelait qu'un nom1 le nom de ,zimmermann1 et je n'tais occup qu' associer dans ma pense l'aspect remarquable de cette ville au caractre distinct du clbre physiologiste4 ,qui ne sait l'influence qu'exercent sur nous les lieux o s'est veille notre jeunesse1 les premiers tableaux qui ont frapp nos regards1 les premires impressions qui ont saisi notre esprit8 ,il y a des sicles que l'on a compar1 dans une image pleine de grce1 l'me de l'homme un vase qui conserve la saveur des parfums dont il a t imprgn4 ,ces parfums sont les conceptions naves de notre enfance1 les songes encore flottants1 mais vifs et durables1 que la vue du monde ou la contemplation de la nature a fait natre dans notre imagination4 ,buffon a1 dans un de ses plus beaux traits1 indiqu l'action diverse des climats sur l'organisation physique et le moral de l'homme4 ,un sage et respectable crivain1 ,m4 de ,bonstetten1 a consacr tout un livre cette mme tude#a4 ,on pourrait tendre la question beaucoup plus loin1 et dmontrer que ces dispositions dtermines de l'esprit1 qu'on baptise du nom de vocation1 ne sont souvent que le rsultat d'une impression accidentelle1 spontane1 nergique1 dont les parents les plus clairvoyants et les matres les plus habiles ne distinguent peut-tre pas mme la source4 ,combien de peintres ont d la soudaine rvlation de leur avenir la vue d'un tableau qui fcondait1 comme un ardent soleil1 leurs facults inertes6 ,combien de potes ont t1 comme la ,fontaine1 mus subitement jusqu'aux larmes en entendant rciter une ode1 et ont senti vibrer en eux les cordes d'une lyre jusque-l muette et touffe6 ,combien de nobles magistrats ont t1 dans les sicles derniers1 disposs la svre attitude et au grand sentiment des fonctions judiciaires par la contemplation journalire des tableaux de famille1 des conseillers en robe noire et des prsidents mortier qui les entouraient6 ,c'est un argument qu'on n'a point assez fait valoir dans la loi sur l'hrdit de la pairie4 ,on a rpondu par des objections spcieuses des raisons justifies par l'exprience des sicles4 ,qu'un jeune homme1 mme dans ce temps d'ides excentriques et d'ambitions confuses1 soit ds son enfance lev en vue d'une dignit hrditaire dans sa famille1 avec tous les souvenirs qui se rattachent cette succession1 avec les entretiens dont elle doit tre chaque instant l'objet essentiel1 il est1 on peut le dire1 peu prs certain qu' moins d'un vice d'organisation radical et incorrigible1 le jeune homme saura plus que nul autre comprendre les devoirs que lui impose ce privilge de naissance et les accomplir4 #a ,l',homme du ,nord et l',homme du ,midi1 ou l',influence du climat4 #b;e dition1 ,genve1 #ahbf4 ,a chaque pas que l'on fait dans l'tude de la nature humaine1 on est saisi du rapport constant qui existe entre le monde moral et le monde physique4 ,telle plante ne dgnre et ne s'tiole que parce qu'elle n'est point place sur son vritable terrain1 et tel cur n'est mauvais que parce qu'il s'est dvelopp au milieu d'une atmosphre pernicieuse1 dont il n'a pas eu le moyen ou la force de vaincre la funeste influence4 ,en thse gnrale1 deux sphres d'action exercent surtout un puissant empire sur notre caractre et nos gots3 la vie du monde et la solitude4 ,voici un homme qui1 tout jeune encore1 vous tonne par la souplesse de sa parole1 par son genre d'esprit1 vif1 lger1 prompt la repartie1 et dispos au sarcasme plutt qu' l'admiration4 ,voyez s'il n'a pas vcu de bonne heure au milieu d'un monde qui l'a faonn ses mobiles allures1 qui1 en veillant son attention sur les ides courantes1 l'a habitu glisser ingnieusement la surface des choses et l'a dtourn des conceptions srieuses1 dont l'tude gnerait la libert de ses mouvements en absorbant une partie de ses facults4 ,en voici un autre1 au contraire1 qui est grave et rveur1 qui dans les gazouillements varis d'un salon n'chappe qu'avec peine la proccupation d'une pense secrte1 qui n'accorde qu'un sourire de complaisance mainte saillie soudaine dont tout le monde s'gaye autour de lui1 mais qui conserve sous de froides apparences une constante ardeur et de nombreuses et faciles admirations4 ,remontez le cours de sa vie1 et voyez si son enfance ne s'est pas coule dans le silence de quelque retraite1 dans la contemplation de la nature1 qui conduit l'imagination la rverie et porte le cur l'enthousiasme4 ,nulle part l'influence de la nature ne se fait plus vivement sentir que dans les contres montagneuses1 o elle produit un effet saisissant et grandiose1 et dans les rgions du ,nord1 o les habitations champtres sont pour la plupart dissmines plusieurs lieues l'une de l'autre1 o l'homme vit solitairement sur les rives d'un lac1 aux bords d'une fort4 ,nulle part aussi cette influence n'a t dpeinte avec tant d'enthousiasme et dans un si grand nombre de lgendes et de croyances superstitieuses2 car qu'est-ce que toutes ces histoires de nains mystrieux qui gardent des trsors dans les flancs des montagnes1 d'elfes ariens qui dansent le soir dans les prairies1 de ,stromkarls1 qui font vibrer leurs harpes d'argent dans le cristal des fleuves1 sinon les vivants symboles de toutes les richesses profondes de la nature1 de cette alma ,venus si bien chante par ,lucrce1 et de toutes ces magiques harmonies qui sans cesse rsonnent l'oreille et charment la pense de celui qui en a connu la suave douceur8 ,si bienfaisante que soit cette action de la nature1 il est possible cependant qu'elle suscite dans l'me des luttes pnibles1 qu'elle veille des regrets insurmontables1 et devienne1 selon les circonstances1 une cause de malheur4 ,si elle domine trop puissamment l'homme appel vivre dans le monde1 elle jette sur son esprit une sorte de teinte nbuleuse qui obscurcit ses yeux l'aspect des choses relles2 elle provoque dans sa pense des apparitions mlancoliques qui ne s'accordent point avec la nette et lucide pratique des affaires4 ,de l des combats intrieurs1 des combats incessants1 o l'on fatigue ses forces et sa volont2 de l un sourd mcontentement de soi-mme1 et le mcontentement des autres1 auxquels on ne peut rvler une plaie si tenace et si indfinissable1 et prs desquels on se trouve tout instant mconnu1 incompris2 de l une irritation vivace1 frquente1 qui1 si elle n'est rprime par une sage nergie1 s'accrot avec les annes1 conduit peu peu l'isolement du cur et aboutit la misanthropie4 ,le beau idal d'une organisation morale et intellectuelle serait de pouvoir allier ces facults potiques1 qui naissent dans la solitude par le sentiment de la nature1 et ces facults plus positives1 plus actives1 qui se dveloppent dans le commerce du monde2 de sympathiser avec tout ce qui est vraiment beau et honnte1 et d'loigner de soi toute ide exclusive4 ,mais il n'est donn qu' bien peu d'hommes de maintenir en eux ce sage quilibre4 ,on se laisse aller un penchant qui dans le principe est trs-rationnel et trs-louable1 mais qui peut tre dangereux si1 au lieu de le matriser1 on lui laisse prendre tant de dveloppement qu'il finisse par subjuguer notre volont1 et il peut rsulter de l qu'on en vienne faire d'une prdilection1 qui tait d'abord une qualit relle1 un dfaut fatigant pour les autres et fatal pour soi-mme4 ,telle fut la destine de ,zimmermann1 et tout le secret de cette destine est dans l'enceinte des murs et dans les pittoresques paysages de la petite ville de ,brugg4 ,il y a eu au ,x,v,i,ie et au ,x,v,i,i,ie sicle plusieurs hommes illustres portant le nom de ,zimmermann1 et1 chose remarquable1 ils n'ont tous acquis leur illustration que par quelque ide excentrique4 ,le plus ancien des ,zimmermann est un prdicateur de ,dresde1 n en #aeih1 mort en #affe1 qui a laiss quinze cents sermons sur les livres de ,samuel4 ,un autre1 n en ,hongrie1 se signala par son zle ardent pour la controverse thologique2 un troisime1 originaire du ,wurtemberg1 se passionna pour les ides mystiques de ,jacob ,bhme1 parcourut l',allemagne et les ,pays-,bas en prchant dans toutes les villes1 et devint le chef d'une secte exalte4 ,il y a eu encore un ,zimmermann1 de ,zurich1 qui1 aprs avoir longtemps occup dans sa ville natale une modeste place d'instituteur1 devint professeur de droit naturel1 et crivit en latin1 sur toutes sortes de sujets1 de nombreuses dissertations4 ,il y a eu un chevalier ,zimmermann1 de ,livourne1 qui1 servant comme lieutenant dans les gardes suisses1 composa plusieurs hymnes1 et crivit en vers allemands un ,essai sur les principes d'une morale militaire4 ,il y a eu enfin un ,zimmermann1 simple teinturier du ,palatinat1 qui1 possd de la passion des voyages1 s'enrla comme matelot sur un des navires que ,cook conduisait dans sa dernire expdition1 et qui a crit sur cette fatale exploration et sur la mort du clbre navigateur anglais un petit livre o l'on trouve des dtails gnralement peu connus et curieux4 ,le plus renomm de tous ces ,zimmermann est celui dont nous voulons essayer de faire connatre le caractre et les uvres3 c'est ,jean-,georges ,zimmermann1 auteur de deux ouvrages qui ont eu un succs europen3 le ,trait de la solitude et le ,trait de l'orgueil des nations4 ,il naquit ,brugg1 en #agbh1 d'une de ces familles patriciennes qui composrent1 dans la libert des petits tats helvtiques1 une puissante et souvent trs-arrogante oligarchie4 ,son pre tait snateur4 ,sa mre tait la fille de ,pache de ,morges1 avocat au parlement de ,paris4 ,zimmermann tient donc la ,france par un des liens les plus troits du cur et par une des phases de son ducation4 ,ds son enfance1 il apprit lire1 parler le franais1 et ce qu'il y a de plus net1 de plus vrai dans ses uvres1 nous pouvons1 sans jactance nationale1 l'attribuer aux premires impressions franaises qu'il dut recevoir de sa mre1 et celles qu'il prouva plus tard en sjournant ,paris4 ,son pre1 qui tait un homme fort instruit et fort clair1 lui donna d'abord les meilleures leons1 et l'envoya1 l'ge de quatorze ans1 terminer ses tudes l'universit de ,berne4 ,aprs avoir1 pendant cinq annes1 suivi avidement des cours de philosophie et de belles-lettres1 l'ge tant venu pour lui d'entrer dans une carrire dtermine1 il choisit la mdecine1 et les succs qu'il obtint dans la pratique de cette science prouvrent assez qu'en prenant la rsolution de s'y dvouer1 il obissait un sage instinct4 ,le nom du clbre ,haller1 son compatriote1 retentissait dans toute l',allemagne4 ,haller1 aprs avoir tudi avec l'ardeur du gnie la philosophie1 les mathmatiques1 la botanique et l'anatomie2 aprs avoir crit un majestueux pome sur les ,alpes1 ,haller avait accept une chaire de professeur d'histoire naturelle l'universit de ,gttingen1 et ,zimmermann voulut commencer ses tudes mdicales sous la direction de ce grand matre4 ,le professeur comprit de prime abord la distinction d'esprit de l'lve1 et l'lve voua au professeur un culte affectueux1 dont on retrouve la touchante expression maint endroit du ,trait sur la solitude4 ,entr l'universit de ,gttingen en #agdg1 ,zimmermann en sortit en #agea1 avec le grade de docteur4 ,tout en consacrant la plus grande partie de son temps l'instruction spciale qui tait son but1 il lisait et relisait sans cesse les potes de l'antiquit1 et tudiait avec amour la littrature franaise et anglaise4 ,c'est ainsi qu'il acquit une rudition philosophique1 potique1 qui est une des qualits distinctives de ses uvres4 ,de ,gttingen1 il s'en alla faire un srieux et fructueux voyage en ,hollande1 en ,france1 et retourna ,berne1 o il devait retrouver ,haller1 qui une sant dlabre par les travaux de la science ne permettait pas de continuer plus longtemps les pnibles fonctions du professorat4 ,zimmermann commena1 ,berne1 sa carrire littraire par quelques articles insrs dans le ,journal helvtique4 ,il pousa une jeune veuve1 parente de son matre1 et peu de temps aprs son mariage1 la place de mdecin de ,brugg tant devenue vacante1 le jeune docteur la demanda1 l'obtint1 et retourna avec un titre officiel dans sa ville natale4 ,ici commence pour lui une de ces existences toutes pleines de nobles aspirations et d'amres inquitudes1 une de ces existences qui prsentent l'il attentif du physiologiste une srie d'observations compliques et une large source d'enseignements utiles4 ,ds sa premire jeunesse1 il avait ressenti le charme de cette nature des bois et des montagnes1 qui donne l'esprit des habitudes rveuses4 ,l'tude des potes dtermina en lui un penchant prononc la mlancolie1 et lorsqu'il revint1 aprs dix ans d'absence1 dans sa cit natale1 il y fut1 ds son arrive1 fortement saisi par les tendres impressions de son enfance1 par le vif sentiment d'une contre toute potique1 et par l'aspect glacial d'une socit vulgaire4 ,il rentrait l avec une rare varit de connaissances1 aprs avoir recueilli les plus hautes leons de la science1 visit les coles les plus clbres1 et suivi avec amour l'immense mouvement intellectuel de l',allemagne1 de la ,france1 de l',angleterre4 ,il se trouvait1 avec sa supriorit1 enlac1 enchan dans un cercle de petits bourgeois1 o personne ne pouvait le comprendre1 o son savoir et ses ides leves devaient tout instant choquer quelque prjug hrditaire1 quelque banale coutume1 o le titre de savant n'inspirait aux uns qu'un stupide ddain1 et d'autres une jalouse dfiance4 ,kotzebue et ,picard nous ont dpeint1 dans deux comdies spirituelles1 les mesquines passions1 les rivalits inquites1 les ridicules des petites villes1 et ces comdies n'ont eu tant de succs que parce qu'elles reprsentent malheureusement un tat de choses trop vrai1 et reconnu de tout le monde4 ,zimmermann a1 dans ses livres1 ajout plusieurs traits l'uvre du pote allemand et du pote franais2 mais le tableau qu'il trace des misres intellectuelles d'une petite ville1 si comique qu'il soit au fond1 ne peut faire rire le lecteur1 car on y reconnat l'empreinte d'une me qui a douloureusement souffert4 ,c'est1 sous la forme d'une esquisse satirique1 une plaintive lgie1 un accent profond de tristesse4 ,l'une des plus pnibles situations que l'on puisse imaginer dans ce monde est celle qui condamne un homme vivre dans une sphre qui n'est pas la sienne1 remplir chaque jour des obligations factices pour lesquelles il ne ressent qu'un insurmontable mpris1 se voir enfin surpris dans sa force et son ardeur1 et envelopp1 comme ,gulliver1 du rseau des ,lilliputiens4 ,en d'autres termes1 l o il n'y a pas pour les hommes d'un esprit distingu1 sympathie de cur1 libre lan de la pense1 attraction et confiance1 il y a froissement1 et si ce froissement se renouvelle chaque jour1 chaque heure1 il est facile d'en comprendre les dsastreuses consquences4 ,zimmermann en tait l4 ,aprs avoir reconnu1 comme un voyageur sagace1 la froide aridit de la route qu'il tait appel parcourir1 il essaya de trouver dans l'tude une consolation aux souffrances morales qui le menaaient4 ,il se remit lire ses auteurs favoris1 et il composa dans la retraite plusieurs ouvrages qui lui firent promptement une assez grande rputation4 ,quelquefois aussi il s'chappait de la bourgade o il se sentait si souvent humili1 oppress1 et il s'en allait travers les campagnes respirer1 avec la gaiet d'un enfant1 l'air libre1 le parfum des prairies1 et contempler avec l'enthousiasme d'un pote les vastes sommits des montagnes et la merveilleuse splendeur des ,alpes4 ,dans une des plus belles pages de son livre sur la solitude1 il a dpeint en termes touchants les sensations qu'il prouvait dans ses promenades solitaires4 ,il raconte qu'il allait s'asseoir sur une colline d'o ses regards et ses rves planaient sur un immense paysage3 d'un ct1 le riant vallon arros par les flots cumeux de l',aar et les ondes plus paisibles de la ,reuss et de la ,limat2 de l'autre1 les mlancoliques coteaux parsems de ruines1 les vieux murs des chteaux de ,habsbourg et d',altenbourg2 et l1 des bois aux teintes varies1 des vignes couvrant les collines de leur feuillage dentel1 et l'horizon1 la magnifique chane des ,alpes1 les neiges ternelles1 tantt blanches et pures comme l'argent1 tantt voiles par un nuage sombre1 et tantt tincelantes aux rayons du soleil1 comme des couronnes d'or et des colliers de diamants4 ,quand le pauvre rveur avait lentement savour la magique beaut de toutes ces scnes si douces et si grandioses2 quand il avait senti le charme de la nature pntrer comme un baume vivifiant dans les plaies de son me1 il reportait ses regards vers la monotone cit o il allait passer la meilleure partie de ses jours2 dans la salutaire motion qui le dominait alors1 il se reprochait de n'avoir pas eu plus de patience avec ses concitoyens1 et quand je rentrais1 dit-il1 dans l'enceinte de la ville1 avec la joie intrieure que je venais d'prouver1 je tendais amicalement la main chacun de mes voisins1 et je saluais respectueusement monsieur le bourgmestre4 ,mais cette condescendance ne durait pas plus longtemps que le sentiment du bien-tre moral qui dilatait son me4 ,bientt ,zimmermann se retrouvait1 comme un oiseau captif1 l'troit dans sa cage sombre1 et cette aspiration vers une existence plus large et plus libre1 et ce manteau de plomb qui pesait sur sa destine lui causaient une souffrance mortelle4 ,ah6 combien d'hommes dont le nom est cit avec honneur1 dont le sort semble paisible et assur1 dont on envie peut-tre la position calme et attrayante en apparence1 et qui succombent intrieurement dans ce rude conflit d'un rve idal et d'une imprieuse ralit6 ,un jour arrive pourtant o le regard le moins clairvoyant remarque qu'ils languissent1 qu'ils s'affaissent2 on se demande alors d'o leur vient ce subit abattement1 et l'on ne sait pas que celui dont le visage ple1 l'il teint rvlent tout le monde une si profonde souffrance a puis ses forces dans cette lutte incessante contre deux puissances fatales qui le dominaient de ct et d'autre et ne lui laissaient ni trve ni repos4 ,zimmermann passa quatorze annes dans cette douloureuse agitation1 sur ce champ de bataille o il faut immoler tant de chres penses et tant de pieuses affections4 ,la mlancolique rverie1 laquelle il s'abandonnait ds sa jeunesse1 prit de jour en jour un plus grand ascendant sur lui4 ,il s'loigna des socits que sa position lui faisait un devoir de frquenter1 et se jeta avec une sorte de dsespoir dans une austre retraite2 et plus il s'abandonnait cette prdilection1 plus l'image du monde s'assombrissait ses yeux4 ,cependant ses uvres avaient eu du retentissement parmi les hommes les plus clairs4 ,on le citait en ,suisse et en ,allemagne comme un savant mdecin et comme un remarquable crivain4 ,une pidmie ayant clat en ,suisse1 il la traita avec une rare habilet1 et publia sur cette maladie un livre qui obtint un grand succs dans les facults mdicales4 ,trois ans aprs1 on lui offrit la place de premier mdecin du roi d',angleterre ,hanovre1 et il l'accepta4 ,a peine arriv dans cette ville1 il regrettait1 par une de ces tristes bizarreries de la nature humaine1 la morne cit o il avait tant souffert1 et qu'il avait tant de fois maudite au fond de son cur4 ,bientt il eut le malheur de perdre sa femme1 laquelle il avait vou la plus tendre affection1 puis il vit s'teindre sous ses yeux1 dans une invincible consomption1 sa fille1 qu'il adorait1 et dont il a parl dans son livre avec un profond attendrissement4 ,il ne lui restait qu'un fils1 dernier espoir de son nom1 dernier objet de ses vux et de ses sollicitudes4 ,le ciel ne lui accorda pas la joie de le conserver4 ,ce fils mourut tout jeune1 dans l'garement de la raison1 soit par un excs de travail qui avait ananti ses forces1 soit par l'effet d'un vice organique4 ,a cinquante-deux ans1 le malheureux ,zimmermann1 dpouill1 par ces trois catastrophes1 de tout ce qui pouvait encore faire vibrer doucement quelques cordes dans son cur1 essaya de se rattacher aux pures joies de la vie en se mariant de nouveau4 ,il pousa la fille d'un de ses collgues1 et ni ce mariage1 qui1 malgr la grande disproportion d'ge existant entre lui et sa jeune femme#b1 ne lui causa jamais aucun pnible sentiment de jalousie1 ni l'honorable position dont il jouissait1 ni les tmoignages de distinction qu'il recevait de toutes parts1 ne purent subjuguer dans son esprit cette mlancolie invtre qui peu peu prenait tous les caractres d'une noire misanthropie4 #b ,elle avait trente ans moins que lui4 ,pour comble de malheur1 il se lana dans une polmique ardente1 passionne1 o il attaquait un grand nombre de savants d',allemagne4 ,c'tait l'poque o les premiers symptmes de la rvolution franaise jetaient la surprise et la terreur dans le monde entier4 ,zimmermann1 qui avait tant de fois proclam dans ses ouvrages les principes de libert1 fut effray de cette libert si violente et si imptueuse4 ,il accusa toute une secte de philosophes allemands1 qu'il appelait les illumins1 d'avoir propag les ides les plus subversives4 ,dans son alarme1 il en appelait aux rois1 aux princes des tats germaniques1 et les conjurait d'user de tout leur pouvoir pour rprimer les excs d'une prtendue philosophie qui menaait d'anantir la religion et de bouleverser les empires4 ,plusieurs personnages considrables l'appuyrent dans cette lutte o il s'tait jet si hardiment1 et l'empereur ,lopold ,,ii accueillit ses crits avec une faveur marque2 mais1 bientt aprs1 ce souverain mourut1 et ,zimmermann1 priv de cette puissante protection1 resta en butte aux rcriminations1 la colre d'un parti fanatique et implacable4 ,cette dernire lutte acheva d'accabler dans sa constante mlancolie le pauvre ,zimmermann4 ,il tomba dans un tat de fivre misanthropique1 o il voyait se dresser devant lui les fantmes les plus hideux1 o il se sentait tout instant saisi par des terreurs imaginaires qui le faisaient trembler4 ,je cours risque1 crivait-il en #agid son ami ,tissot1 d'tre oblig de fuir bientt comme un pauvre migr1 d'abandonner ma maison1 avec la chre compagne de ma vie1 sans savoir o reposer ma tte1 sans trouver un lit pour y rendre le dernier soupir4 ,il tait cette poque dans un tel tat de langueur qu'il avait besoin de recourir aux plus fortes potions de laudanum pour obtenir un peu de sommeil4 ,il essayait cependant encore d'accomplir ses devoirs de mdecin2 on le conduisait en voiture chez ses malades1 mais il arrivait prs d'eux tellement affaibli1 que parfois1 en s'asseyant une table pour crire une ordonnance1 il s'vanouissait4 ,un voyage dans le ,holstein1 qu'on lui prescrivit comme un moyen de distraction1 ne lui procura qu'un faible soulagement4 ,de retour ,hanovre1 il tomba dans un marasme o toutes ses facults s'teignirent2 il se voyait1 dans son dlire1 rduit la dernire mendicit1 condamn mourir de faim1 et ce sage philosophe1 qui a exprim dans ses livres tant de nobles penses1 qui a parl en termes si touchants de la paix de l'me1 des charmes de la solitude1 des salutaires effets du travail2 cet homme dont les bienfaisants crits ont ramen le calme et port la consolation dans tant de curs inquiets et affligs1 mourut sans consolation4 trange et funeste exemple de ces garements de l'imagination dont il avait si souvent et si dignement dpeint les dangers6 ,sa mort est comme une dernire page ajouter celles qu'il a crites1 un dernier et douloureux enseignement joindre aux leons de morale qu'il runissait avec une intelligence si belle et dans un but si louable4 ,zimmermann se rendit aussi clbre par son exprience mdicale que par ses crits philosophiques4 ,en #aghe1 ,frdric le ,grand1 frapp de la maladie dont il devait mourir1 l'appela ,sans-,souci1 pour avoir ses conseils4 ,en #aghi1 il reut l'ordre de se rendre ,londres1 pour assister le roi d',angleterre1 qui tait aussi trs-souffrant2 mais cette fois il n'accomplit pas en entier sa mission1 car il apprit la ,haye que l'auguste malade tait hors de danger4 ,il a crit sur la mdecine plusieurs ouvrages qui ont t dans le temps fort apprcis des hommes de l'art1 et que l'on a traduits en franais4 ,ne pouvant le juger ce point de vue spcial1 nous essaierons seulement de faire connatre ses uvres de morale1 c'est--dire son ,trait de l'orgueil national et l',essai sur la solitude4 ,nous ne parlons pas de deux autres ouvrages sur ,frdric le ,grand1 qui ne renferment que des rflexions de circonstance1 des faits connus aujourd'hui de tout le monde1 et des anecdotes qui chappent l'analyse4 ,le ,trait de l'orgueil national mrite d'tre class parmi les bons crits des moralistes modernes4 ,on n'y trouvera ni la mle et noble concision de ,vauvenargues4 ni l'intelligente sobrit de la ,bruyre1 ni la svrit d'axiomes de la ,rochefoucault1 mais une teinte douce1 unie une grave pense1 et un ton humoristique soutenu par de nombreuses et piquantes citations4 ,l'auteur part de ce principe que tous les hommes sont domins par l'orgueil1 enfant de l'amour-propre1 amour-propre de naissance1 de talent1 de fortune1 qui se manifeste tous les ges1 et se retrouve dans toutes les conditions4 ,est-il bien vrai1 demandait1 ,londres1 un matre danser franais1 que ,m4 ,harley ait t fait comte d',oxford et grand trsorier d',angleterre8--,oui1 lui rpondit-on4--,je ne conois pas ce que la reine trouve de merveilleux dans ce ,harley4 ,j'ai perdu deux ans avec lui sans pouvoir lui apprendre danser4 ,l'amour-propre1 dit ,zimmermann1 donne l'homme une fausse ide de sa valeur1 et corrompt ses ides sur le mrite des choses4 ,l'oisif se raille de l'homme d'tude2 le joueur regarde comme un profond ignorant celui qui ne connat pas les cartes2 le bourgmestre1 gonfl de sa vaine importance1 demande1 avec une orgueilleuse satisfaction de sa propre personne1 quoi peut servir le pauvre tre qui a le temps de faire un livre4 ,mme fatuit parmi les savants1 et mme injustice l'gard de leurs mules4 ,le naturaliste affecte un sublime ddain pour les opinions du mdecin2 le physicien1 qui met sa gloire lectriser une bouteille1 ne comprend pas que le monde puisse s'amuser lire de fades discours sur la paix et sur la guerre2 l'auteur d'un in-folio mprise celui qui n'crit qu'un in-douze2 le mathmaticien mprise tout4 ,on demandait un jour ce que c'tait qu'un mtaphysicien4 ,c'est un homme qui ne sait rien1 rpondit un mathmaticien4 ,il en est des nations entires comme des individus dont elles se composent4 ,chaque peuple s'attribue quelque qualit qu'il refuse ses voisins4 ,chaque village1 chaque ville1 chaque province a son orgueil particulier1 et chaque citoyen reoit1 comme par reflet1 une partie de l'orgueil gnral4 ,dans quelques cits rpublicaines de la ,suisse1 on ne regarde que comme de pauvres gens1 bien peu favoriss de ,dieu1 les trangers4 ,un jour1 on disait un marchand d'une de ces cits qu'un prince d',allemagne tait amoureux de sa fille4--,qu'il y vienne6 rpondit-il firement2 pense-t-on que je voudrais donner ma fille un homme qui n'est pas citoyen8 ,la mme supriorit ddaigneuse que les hommes affectent l'un l'gard de l'autre1 on la retrouve dans l'esprit vaniteux des diffrentes nations4 ,le ,gronlandais n'a qu'une estime trs-modre pour le ,danois2 le ,kalmouk se croit bien prfrable au ,russe2 le ngre1 dpourvu de toute espce d'instruction1 est extrmement vain4 ,la plupart des peuples ressemblent en ce point cet ,espagnol qui disait que c'tait un grand bonheur que le diable1 en essayant de tenter ,jsus-,christ par l'aspect de toutes les contres qu'il lui montrait1 ne se ft pas avis de lui faire voir l',espagne1 car assurment le ,fils de ,dieu n'aurait pu rsister la tentation4 ,les fabulistes indiens racontent qu'il existe une contre dont tous les habitants sont bossus4 ,un jeune homme beau et bien fait y arrivant un jour fut l'instant entour d'une multitude de gens qui1 en le regardant1 clataient de rire4 ,l'un d'eux1 touch pourtant de l'embarras de l'tranger1 prit la parole et leur dit3 ,arrtez1 mes amis2 n'insultez pas l'infirmit de ce malheureux4 ,si le ciel nous a faits beaux1 s'il a orn notre corps de cette bosse majestueuse1 allons au temple lui rendre grces de ce bienfait4 ,zimmermann passe tour tour en revue les diverses prtentions sur lesquelles chaque peuple appuie ses ides de supriorit et ses raisons de ddain l'gard des autres4 ,celui-ci vante sa lointaine origine1 perdue dans la nuit des temps2 cet autre1 sa religion1 ou sa constitution politique1 ou sa bravoure4 ,les gyptiens se regardaient comme les plus anciens habitants de la terre2 les ,arcadiens ne voulaient pas croire l'astrologie1 parce qu'ils prtendaient tre ns avant la lune4 ,les ,japonais se croient issus directement des dieux4 ,la premire de leurs divinits tablit sa demeure au ,japon1 qu'elle avait cr avant le reste de la terre4 ,avec ses six descendants1 qui gouvernrent le pays pendant une longue suite de sicles qu'il est impossible d'numrer1 elle composa la premire dynastie des esprits clestes2 les trois premiers dieux n'avaient point de femmes1 ils engendraient par eux-mmes1 et donnaient le jour ceux qu'ils avaient conus4 ,les autres1 associs chacun une femme1 se reproduisirent cependant d'une faon incomprhensible4 ,puis il en vint un qui apprit de l'oiseau ,isiatadakki une autre manire d'engendrer1 et son union avec les femmes fit perdre la nature divine ses descendants4 ,les peuples de l',indoustan font remonter1 au dire de ,bernier1 l'origine de leur langue sanscrite des milliers d'annes2 les habitants du ,paraguay disent que la lune est leur mre4 ,quand elle s'clipse1 ils sortent la hte de leurs cabanes1 poussent des hurlements affreux1 et lancent des flches en l'air pour pouvanter le chien qui veut la manger4 ,le docte auteur de ce livre se trompe pourtant1 lorsqu'il ajoute ces exemples de crdulit populaire une antiquit fabuleuse1 l'exemple de la ,sude4 ,c'est ,rudbeck seul qui1 dans son ,atlantica1 a cont des fables merveilleuses continues par quelques-uns de ses adeptes1 mais rejetes par le peuple sudois1 qui pourtant s'attribue aussi une assez belle et pompeuse origine4 ,dans le chapitre sur la religion1 ,zimmermann exprime ces ides philosophiques du ,x,v,i,i,ie sicle1 qui se rsumaient en un agrable disme4 ,les hommes1 dit-il1 ne devraient pas se damner si lgrement4 ,nous paratrons au tribunal d'un ,dieu d'amour qui jugera la fidlit et la sincrit de notre conduite4 ,si l'on ne prend pas le chemin le plus court et le plus ais1 on ne laisse pas d'arriver au but1 quand on croit la ncessit d'une vie pure et vertueuse1 et aux promesses de la religion4 ,les ,turcs sont convaincus que le patriarche ,abraham tait un vrai musulman4 ,l',arabe1 persuad de l'infaillibit de son calife1 rit de la sotte crdulit du ,tartare1 qui croit son lama immortel4 ,une plume d'oiseau1 une corne1 une coquille1 une racine consacre par quelques mots mystrieux1 sont pour les ngres un grave objet d'adoration4 ,les habitants des montagnes de ,bata sont persuads que tout homme qui mange avant sa mort un coucou rti est saint1 et se moquent de l',indien1 qui croit la puissante influence de la vache conduite prs du lit d'un malade4 ,les ,japonais rendent leur ,dari des honneurs divins4 ,la terre n'est pas digne de le porter4 ,le soleil ne mrite pas de luire sur sa tte4 ,on a tant de respect pour la saintet de sa chevelure1 de sa barbe et de ses ongles1 qu'on n'ose les lui couper que pendant son sommeil1 parce qu'alors le service qu'on lui rend est regard comme un larcin qui ne peut le souiller4 ,autrefois1 il tait oblig de s'asseoir sur un trne pendant quelques heures de la matine1 et de se tenir dans le plus complet tat d'immobilit1 car on croit que le feu1 la guerre et les autres flaux dsoleraient les provinces de l'empire1 s'il soulevait seulement les paupires4 ,le plus sot orgueil est celui qui nat de l'ignorance4 ,les ,chinois nous en donnent un tonnant exemple4 ,enferms dans l'enceinte de leur immense muraille1 absorbs dans l'tude de leurs propres lois et de leur propre langue1 les lettrs chinois1 les mandarins1 ne regardent les autres contres que comme de misrables pays indignes de correspondre avec le leur4 ,ils se sont fait une gographie d'une nature curieuse4 ,pour eux1 la terre est un grand carr dont la ,chine occupe au centre la plus large1 la plus belle partie4 ,les autres empires ne sont que de pauvres rgions1 jetes et l1 comme de petites les cres par hasard4 ,leur patrie s'appelle ,chou-,koui1 royaume du ,milieu1 et ,lien ,hia1 c'est--dire royaume qui renferme tout ce qui est sous le ciel4 ,quant ces malheureuses les1 que ,dieu a disperses d'une main ddaigneuse autour du ,cleste ,empire1 l'une est1 disent-ils1 habite par des nains qui vivent entasss les uns sur les autres1 comme les grains d'une grappe1 de peur d'tre enlevs par les aigles et les vautours2 dans une autre1 les habitants ont un trou dans la poitrine1 on leur met un bton dans ce trou pour les transporter en diffrents cantons4 ,le reste l'avenant4 ,depuis les rcentes guerres de la ,chine avec l',angleterre1 il est probable que les ,chinois ont modifi leurs ides cosmographiques1 et ils pourraient bien envisager aujourd'hui cette le britannique1 qui leur impose si durement ses lois oppressives1 comme un pays assez formidable2 cependant1 un de nos fonctionnaires1 arriv tout rcemment de ,macao1 nous disait1 il y a quelques jours1 que le ,portugal1 avec lequel ils ont eu de frquentes relations1 passait leurs yeux pour la plus puissante et la plus large contre du globe1 aprs la leur4 ,aprs avoir ainsi retrac toutes les fausses ides de suprmatie qui dominent les diffrents peuples1 soit par un sentiment exagr de leur propre valeur1 soit par un injuste ddain l'gard des autres peuples1 dont ils ne connaissent pas1 ou dont ils affectent de ne pas connatre le mrite particulier1 le philosophe bernois se plat dvelopper tous les sentiments d'orgueil lgitime qu'une contre peut avoir1 et qu'elle doit prendre tche de conserver3 souvenirs d'une gloire nationale1 tentatives gnreuses1 actions d'clat sur le champ de bataille1 conqutes scientifiques et littraires4 ,il engage les peuples se rappeler sans cesse la sagesse de leurs aeux1 les grandes pages de leur histoire1 afin de se fortifier par l contre les adversits prsentes1 de s'affermir dans une ardente pense d'tude1 d'amlioration sociale1 de patriotisme1 et de rendre leur avenir digne de leur pass4 ,ce livre prsente1 comme on le voit1 les deux faces compltes d'une immense question3 critique svre d'un grave et dangereux dfaut1 image brillante d'une qualit populaire qui doit avoir la puissance d'une vertu4 ,on lit dans le privilge qui fut accord1 en #agfh1 la traduction en franais de ce trait de ,zimmermann1 le passage suivant3 ,j'ai jug cet ouvrage d'autant plus digne de l'impression1 que l'auteur y montre beaucoup de justesse et de solidit de raisonnement4 ,par cette solidit de raisonnement1 ,zimmermann en tait venu prdire les temptes qui devaient bouleverser la ,france et agiter toute l',europe4 ,nous touchons1 dit-il dans ce mme livre sur l'orgueil national1 une grande rvolution dans ce sicle1 o la lumire commence jaillir une seconde fois des tnbres4 ,on remarque une sorte de nouvelle rsurrection en ,europe4 ,les nuages de l'erreur et de la crainte se dissipent4 ,fatigu d'un long esclavage1 on brise les chanes des anciens prjugs pour rclamer les droits de la raison et de la libert4 ,la lumire et l'esprit philosophique rpandus de toutes parts1 les vices qu'ils font apercevoir1 les assauts qu'on livre aux fausses croyances du temps1 annoncent1 dans les opinions1 une hardiesse qui dgnrera en une audace criminelle1 qui causera aux uns la perte de leur libert1 d'autres celle de leur fortune1 qui fera abattre des ttes1 et substituera malheureusement les sophismes de l'erreur la saine logique4 ,une quarantaine d'annes plus tard1 la prdiction sinistre de ,zimmermann n'tait que trop bien vrifie4 ,le philosophe avait acquis1 par ses sages rflexions1 le don de prophtie que les anciens accordaient l'intuition du pote4 ,le ,trait de la solitude date de la jeunesse de ,zimmermann4 ,ce n'tait d'abord qu'une dissertation trs-restreinte1 qu'il composa dans sa petite ville de ,brugg1 en #agff4 ,trente ans aprs1 il reprit ce premier travail et en fit quatre gros volumes#c4 ,peu de livres allemands ont obtenu en ,europe un succs plus populaire que celui-ci4 ,il a t traduit dans toutes les langues1 et reproduit en ,france plusieurs fois2 mais personne1 que je sache1 ne s'est avis de le traduire en entier1 car c'est une uvre qui joint1 de remarquables qualits de pense et de style1 tous les lourds dfauts qu'on ne remarque que trop souvent dans les productions de la littrature allemande4 ,il y a l des longueurs fastidieuses1 des dissertations infinies qui ne touchent que par un faible ct au sujet que l'auteur a pris tche de traiter1 des observations rptes jusqu' la satit1 parfois mme1 quelques centaines de pages1 des contradictions manifestes4 ,il semble que ,zimmermann1 en composant ce livre1 se soit laiss aller tout simplement au plaisir d'crire les rflexions qui lui venaient l'esprit dans certains moments de retraite et de silence1 sans s'apercevoir que quelques semaines1 quelques jours peut-tre auparavant1 il avait dj dit les mmes choses1 peu prs dans les mmes termes1 ou que1 selon une influence accidentelle1 il dmentait prcisment l'opinion qu'il avait exprime dans une autre disposition d'esprit4 ,notons encore1 en signalant les parties dfectueuses de ce livre1 que ,zimmermann1 subjugu par les maximes philosophiques de son temps1 se lance tout propos dans une ardente polmique contre les clotres et contre toutes ces vives croyances dcores1 par le ,x,v,i,i,ie sicle1 du nom de fanatisme4 ,notons encore qu'en puisant une grande part de ses ides dans le cercle fort restreint o sa vie tait enferme1 dans des incidents passagers1 il donne par l mme frquemment son uvre une couleur trop locale1 trop phmre1 et attnue d'autant le caractre de gnralit qu'elle devrait avoir4 #c ,les deux premiers volumes parurent en #aghd1 les deux autres en #aghf4 ,les ,anglais ont fait des quatre volumes diffus de ,zimmermann un joli volume qui figure honorablement dans la collection des ,british ,classics de ,walker4 ,mercier1 qui le premier fit connatre cet ouvrage en ,france1 ,m4 ,jourdan1 qui nous en devons une traduction qui annonce une parfaite connaissance de la langue allemande1 et quelques autres traducteurs ont considrablement abrg cet ouvrage1 et nous croyons qu'il doit tre plus abrg encore4 ,il en est de beaucoup de livres allemands comme de ce fruit du cocotier dont le suc est cach sous un pais tissu de membranes filandreuses1 et celui-ci est assurment l'un de ceux o l'on trouve le plus de sve et de saveur quand une fois on l'a dgag des pages oiseuses1 des rptitions monotones1 des digressions superflues qui en drobent tout instant les qualits essentielles4 ,zimmermann a crit ce livre avec une tendre mlancolie et un sage esprit d'observation4 ,il est l'aptre fervent de la solitude2 mais il n'en reprsente les avantages qu'aprs en avoir d'abord signal les inconvnients4 ,l'homme est n1 dit-il1 pour vivre en socit2 il a des devoirs remplir dans le monde1 devoirs de citoyen1 de famille1 de relations affectueuses4 ,il ne doit pas briser la chane de ces devoirs pour se retrancher dans la retraite avec un froid gosme ou une sauvage misanthropie4 ,si la solitude calme et apaise les passions les plus fougueuses1 il est possible aussi qu'elle les entretienne et leur donne un essor plus imptueux4 ,il faut1 pour en goter la salutaire influence1 y porter des penses de travail1 des ides de raison4 ,rien de meilleur1 en certains moments de la vie1 qu'une solitude sage et dignement occupe2 rien de plus dangereux qu'une solitude o l'on ne porte que de mauvais penchants1 qu'on ne cherche point corriger1 et des habitudes de dsuvrement4 ,aprs avoir fait ses rserves de morale et de philosophie1 l'auteur dveloppe avec un charmant abandon le ct le plus attrayant de son ide favorite1 les avantages de la solitude pour l'esprit1 pour l'imagination1 pour le cur4 ,tantt il dpeint avec un enthousiasme potique les grandes scnes de la nature qui doivent attirer nos regards et charmer notre pense1 les douces joies de la vie paisible et solitaire2 tantt il voque tous les souvenirs de ses tudes et cite l'exemple des hommes les plus clbres qui ont trouv dans la retraite un repos et une satisfaction intrieurs qu'ils avaient vainement cherchs dans un tumulte splendide2 tantt enfin1 il prend l'accent pntr d'un pre qui parle ses enfants1 d'un matre qui donne une amicale leon ses lves1 il enseigne ses lecteurs l'amour de la solitude1 les modestes vertus1 les pieux dsirs qu'ils doivent y porter1 et leur fait un tableau touchant du bonheur qu'ils y goteront4 ,il tombe souvent dans d'injustes exagrations quand il dcrit les vices1 les prils et les ennuis du monde4 ,on voit que cette image1 sur laquelle il revient sans cesse1 a t trace avec une amre pense1 d'aprs cette socit des petites villes1 o il prouva tant de vives souffrances1 cette socit mesquine1 jalouse1 qui n'est occupe que de sa sotte importance et de ses misrables rivalits4 ,mais il n'est personne qui1 tout en s'honorant de frquenter un monde plus lev que celui dont le pauvre ,zimmermann fut presque toujours entour1 qui1 tout en recherchant avec empressement les entretiens1 le mouvement des salons1 n'prouve aussi mainte fois ce vide douloureux de l'me1 dpeint en termes saisissants dans ce livre sur la solitude1 et n'aspire avec une triste ardeur au silence1 la libert de la retraite4 ,il n'est personne aussi qui1 dans les jours d'adversit1 dans les heures de deuil1 n'ait compris1 comme ,zimmermann1 que les relations du monde1 mme du monde le plus noble1 le plus choisi1 ne brisent point l'aiguillon de la souffrance1 et qu'il faut chercher dans la solitude la plante qui gurit les blessures du cur4 ,toutes ces vrits ne sont1 sans doute1 pas neuves2 mais le sage philosophe a su leur donner un nouvel attrait par la vive conviction avec laquelle il les exprime1 par les exemples qu'il y joint et les rflexions personnelles qui en sont le dveloppement4 ,quand cet ouvrage parut1 ,catherine ,,ii envoya l'auteur une bague en diamants1 une mdaille d'or son effigie1 avec un billet crit de sa main3 ,a ,m4 ,zimmermann1 pour le remercier des excellentes recettes qu'il a donnes l'humanit dans son livre sur la solitude4 ,la puissante impratrice de ,russie n'a t1 dans cette dmonstration1 que le splendide interprte des sentiments de tous ceux qui liront ce livre1 non point comme on lit un roman1 en courant d'une page l'autre1 mais avec une pense srieuse et rflchie4 ,pour les natures tendres et mlancoliques1 c'est une uvre d'un parfum exquis1 pour les gens du monde un utile conseil1 pour les hommes d'tude un salutaire encouragement4 ,on aimera l'avoir prs de soi dans ses moments de retraite1 et l'on y reviendra surtout dans ses jours de douleur comme on revient une douce et affectueuse parole4 ,x4 ,,marmier4 ,,la ,,solitude ,r,,flexions ,,pr,,liminaires ,dans cette vie inquite1 au milieu de la contrainte des devoirs et des affaires1 dans les chanes du monde1 au dclin de mon existence1 je veux me rappeler l'ombre de mes joies vanouies1 l'ombre des jours de ma jeunesse1 o je trouvais mon bonheur dans la solitude1 o je n'entrevoyais pas de refuge plus doux que celui des clotres1 des cellules bties sur les montagnes1 o je m'lanais avec ardeur dans les profondeurs des forts1 dans les ruines des vieux chteaux1 et o je n'avais pas de plaisir plus vif que de m'entretenir avec les morts4 ,je veux mditer sur une ide importante pour l'homme1 sur les dangers et les consolations de la solitude1 sur les avantages qu'elle procure1 avantages que les peuples les plus clbres ont reconnus de tout temps1 mais qui n'ont peut-tre jamais t assez discerns4 ,je veux rflchir au secours puissant qu'elle nous offre quand le chagrin dessche notre cur1 quand la maladie nous nerve1 quand le fardeau des jours pse sur nous1 quand nous prouvons des douleurs que notre me ne peut supporter4 ,ah6 je renonce volontiers au monde et ses distractions1 tout ce que l'on appelle les joies de la vie1 pourvu que je puisse avoir quelques heures de loisir et de repos1 pourvu que1 seul et libre1 je puisse dire sur la solitude quelques vrits utiles qui occupent un instant l'homme du monde1 et meuvent les gens de bien4 ,la solitude est une situation o l'me s'abandonne ses propres rflexions3 nous jouissons de la solitude1 soit lorsque nous prenons plaisir nous sparer du tumulte humain1 soit lorsque nous dtournons notre pense de ce qui nous entoure4 ,chacun se livre alors ses mditations1 selon sa nature d'esprit1 son dveloppement d'intelligence et ses vues particulires4 ,regardez les bergers assis l'cart4 ,l'un d'eux chantera quelque chanson2 un autre se cislera un vase2 un troisime observera la nature2 un quatrime fera de la philosophie2 un cinquime rvera2 et s'il se trouvait l1 sous l'ombre des arbres1 au bord du ruisseau paisible1 une belle jeune fille1 chacun d'eux peut-tre serait amoureux4 ,mais dans la triste absence de tout ce dont le cur a besoin1 lorsqu'on se trouve seul regret1 on n'a d'autres ressources que de s'occuper1 comme on peut1 de ses propres ides4 ,chaque homme obit alors une impression particulire4 ,celui-ci recherche le chant du rossignol2 cet autre ne veut entendre que le cri du hibou4 ,il en est qui l'obligation de rendre des visites inspire un profond dgot1 et l'ennui les retient dans leur demeure4 ,le pauvre cur s'attache ce qui lui procure plus de satisfaction que ne lui en offre sa situation4 ,dans le couvent de ,sainte-,magdeleine1 ,hildesheim1 je trouvai un jour toute une volire pleine de canaris1 qui rcraient la cellule d'une religieuse4 ,un gentilhomme du ,brabant a pass vingt-cinq ans en parfaite sant dans l'enceinte de sa demeure4 ,son bonheur consistait former une collection de tableaux et de gravures1 et il ne sortait point de sa maison1 parce qu'il craignait l'impression de l'air1 et parce qu'il avait pour les femmes l'antipathie que certaines personnes prouvent pour les souris4 ,ceux qui sont condamns la prison recherchent galement1 dans leur solitude force1 tout ce qui peut les distraire4 ,le philosophe genevois ,michel ,ducret1 enferm dans une forteresse du canton de ,berne1 s'occupait mesurer la hauteur des ,alpes2 le baron ,trenck ne songeait1 dans la citadelle de ,magdebourg1 qu'au moyen de s'vader1 et le gnral ,walrave passait son temps lever des poules4 ,on peut signaler toutes ces particularits dans un livre sur la solitude1 sans pntrer trs-avant dans la question principale4 ,j'ai cherch ne point perdre de vue le but que je m'tais propos1 quoique parfois je paraisse m'en carter1 et j'espre pouvoir dmontrer1 par une assez longue srie d'observations1 le caractre de la solitude1 son action1 ses dangers et son heureuse influence4 ,par solitude1 je n'entends point une scission complte du monde ou une vie d'ermite4 ,on peut trouver la solitude dans une ville comme dans un clotre1 dans le cabinet d'tude d'un savant1 dans l'loignement temporaire de la foule4 ,on peut tre seul au milieu d'une runion nombreuse4 ,une femme allemande1 imbue des prjugs de la vieille aristocratie1 sera seule dans une socit o nulle autre femme n'aura1 comme elle1 l'honneur de compter seize quartiers4 ,un penseur est souvent seul la table des grands4 ,plaons-nous1 dans une assemble1 en dehors de ce qui nous entoure1 recueillons-nous en nous-mmes1 nous voil aussi seuls qu'un moine peut l'tre dans sa cellule1 ou un ermite dans sa grotte4 ,on peut tre seul dans sa maison1 au milieu du mouvement le plus bruyant1 comme dans le morne silence d'une petite ville1 ,londres et ,paris1 comme dans le dsert d'une ,thbade4 ,un livre sur les rsultats de la solitude est un document de plus ajouter toutes les recherches qui ont t faites pour assurer le bonheur de l'homme4 ,moins l'homme a de besoins1 plus il s'efforce de dcouvrir en lui de nouvelles sources de jouissances4 ,plus il a de facilit se sparer des autres hommes1 plus il est certain de trouver la vritable flicit4 ,tous les amusements du grand monde ne me semblent point dignes de l'envie dont on les honore4 ,mais il faut dire aussi que ces systmes tant vants de retraite absolue ne sont pour la plupart que des rves irralisables4 ,s'il est beau et noble de se rendre indpendant des autres hommes et de se retirer quelquefois l'cart1 il est bon aussi de se rapprocher de la communaut sociale et d'y apporter un esprit amical1 car nous sommes1 ,dieu soit lou6 appels vivre en socit4 ,,chapitre ,i ,,du ,,penchant ,a ,,la ,,soci,t4 ,il n'est pas bon que l'homme soit seul4 ,des besoins innombrables1 un penchant naturel1 inn1 forment les liens de la socit1 et nous voyons par l que nous ne sommes pas faits uniquement pour la solitude4 ,la socit est le premier besoin de l'homme4 ,dieu lui-mme a consacr le penchant la vie sociale par ces paroles3 ,il n'est pas bon que l'homme soit seul4 ,puis il ajouta3 ,je lui donnerai une compagne avec laquelle il vivra4 ,dans le monde1 on dnature le sens des paroles de ,dieu1 et l'on s'imagine que1 pour que l'homme ne soit pas seul1 il faut qu'il se montre chaque jour dans un cercle ou dans un salon4 ,le penchant la vie domestique1 aux relations intimes1 est inn en nous4 ,en le suivant1 nous obissons notre propre nature4 ,mais ds que nous sentons s'veiller le penchant qui nous entrane vers les runions du monde1 nous devons tre sur nos gardes4 ,le premier est indestructible aussi longtemps que l'homme reste fidle sa vocation4 ,le second est une uvre d'oisivet1 un besoin factice1 une habitude qui nat de l'ennui et de la curiosit4 ,il y a dans les relations affectueuses une source indicible de bonheur4 ,en exprimant nos sensations1 en faisant avec un ami un sincre change de nos ides et de nos conceptions1 nous prouvons une sorte de volupt1 laquelle l'ermite le plus indiffrent ne reste pas indiffrent4 ,je ne puis faire entendre mes plaintes aux rochers1 ni raconter mes joies aux vents du soir4 ,mon me soupire aprs une me qu'elle aime comme une sur2 mon cur cherche un cur qui lui ressemble4 ,le ciel et la terre disparaissent prs de la femme que nous aimons4 ,loin du monde et de ses liaisons1 quel plaisir goterions-nous dans la plupart de nos connaissances1 de nos sentiments et de nos penses8 ,de mme tout semble froid1 morne1 dsert dans les runions les plus brillantes1 s'il ne s'y trouve pas un cur attach nous par l'affection4 ,mais si vous renoncez au tourbillon des plaisirs1 on vous appelle misanthrope4 ,si1 pour travailler une uvre importante que vous ne pouvez accomplir que dans le silence de la retraite1 vous vous exemptez des visites monotones1 on dit que vous tes insociable4 ,si vous fuyez le monde1 soit dans une de ces heures de dcouragement o tout se montre l'esprit sous les couleurs les plus sombres1 soit dans les regrets que vous cause un amour malheureux1 dans ces regrets profonds o vous ne voyez plus rien qui vous attire1 qui vous satisfasse1 et personne qui vous comprenne1 on dit que vous tes un insens4 ,cependant vous ne renonceriez point au monde1 si vous y trouviez toujours un cur qui rpondt votre cur et non point quelques-unes de ces vaines poupes pareilles celle dont une dame me parlait un jour4 ,elle tait encore presque enfant1 lorsque son tuteur lui donna une poupe des plus belles4 ,le lendemain il voulut voir quel effet avait produit son prsent4 ,la poupe tait au feu4 ,pourquoi1 ma fille1 dit le tuteur1 as-tu ananti ce que je t'avais donn8 ,la jeune fille lui dit en pleurant3 ,j'ai dit cette poupe que je l'aimais1 et elle ne m'a pas rpondu4 ,bien des circonstances peuvent nous rendre ou nous faire paratre peu sociables2 mais il faudrait tre d'une nature vraiment sauvage pour dtester tout le genre humain4 ,les penchants les plus vidents et les plus secrets1 les besoins les plus naturels et les plus incontestables nous portent nous rapprocher de nos semblables4 ,nous cherchons avec empressement une personne aimante1 avec laquelle nous puissions nous lier de plus en plus1 qui nous coute plus complaisamment que d'autres1 et nous comprenne mieux1 qui agisse sur nous et qui prouve en mme temps notre influence4 ,les circonstances ne permettent pas toujours de choisir nos relations selon notre got1 selon les mouvements de notre esprit et de notre cur4 ,mais le besoin de nous pancher l'emporte sur toutes ces considrations1 et plus d'une belle dame1 dans son isolement1 peut dire1 comme cette cuisinire de ,hanovre1 qui l'on reprochait d'avoir eu une quantit de fiancs1 et qui rpondit3 ,il faut qu'une jeune fille ait un ami1 ne ft-ce qu'un chalas4 ,plus d'une honnte personne ne peut marcher si l'on ne fait attention sa marche2 mais si vous observez ses pas1 si vous la suivez dans ses actions1 elle vous embrasse avec reconnaissance4 ,quelle puissance l'amour n'exerce-t-il pas sur une belle me6 ,nous ne voulons pas seulement sentir notre existence en nous-mmes1 nous voulons la sentir dans les objets placs en dehors de nous4 ,le germe de l'amour nat quelquefois des motions d'une me qui ne se rend pas nettement compte de ses penchants1 mais qui prouve vivement qu'il n'est pas bon d'tre seul4 ,la bont1 la bienveillance1 l'affection1 le dsir d'changer ses penses1 de partager avec un autre tre ses joies et ses souffrances1 d'enchaner son cur un autre cur1 de se sentir vivre en lui et de reconnatre qu'il vit en nous1 voil les motions ravissantes1 et si l'homme n'est pas dou par lui-mme de cette force d'attraction1 s'il n'attire pas les autres lui1 il est du moins attir par les autres4 ,il existe cependant un penchant factice pour la socit qui souvent rend l'homme incapable de vivre avec lui-mme4 ,ne trouvant plus aucune satisfaction dans son esprit1 il s'loigne du monde1 il lui semble qu'il s'loigne de toutes les joies de la vie3 alors1 adieu le bonheur possible1 adieu les charmes de la solitude6 il faut cet homme le mouvement1 le bruit1 l'clat1 les runions nombreuses4 ,jamais l',allemagne n'a autant aim les assembles de salons qu' prsent4 ,les classes infrieures du peuple imitent les usages du grand monde4 ,partout on dissipe son temps4 ,rester seul1 vivre seul1 est maintenant en ,allemagne une chose pour ainsi dire honteuse4 ,les enfants qui peuvent peine marcher connaissent dj l'tiquette des visites4 ,ils se font annoncer1 et l'on se fait annoncer chez eux4 ,ces petites marionnettes reoivent des convives et donnent des collations4 ,dans nos grandes cits1 on vit d'une vie dissipe1 comme ,londres et ,paris4 ,les petites villes imitent les grandes1 de mme que les pauvres imitent les riches4 ,on voit de pauvres bourgades allemandes o il y a un club et des runions hebdomadaires4 ,les bohmiens ont aussi une espce de club dans une des belles et riches provinces du nord de l',allemagne4 ,chaque samedi1 ils se runissent dans un moulin pour fumer et manger ce qu'ils ont recueilli pendant la semaine1 soit en volant1 soit en mendiant4 ,le possesseur du moulin tolre cette runion1 par politique1 pour n'tre pas vol1 et par curiosit1 parce qu'il apprend ainsi toutes les nouvelles du pays4 ,l',allemagne est peuple prsent d'une foule d'associations publiques ou secrtes qui ont une grande force4 ,il rsulte de l une vaste communaut d'ides et une puissante action dirige vers un mme but2 mais tous ces mobiles de la vie sociale1 tous ces moyens employs pour nous rappeler la vertu1 cette inoculation des devoirs d'homme et de citoyen par les lois1 par la morale1 par des dogmes mystrieux1 par la religion1 tout ce qui doit lever l'homme au-dessus de l'homme1 ne suffit pas encore1 si l'on ne pense trouver que des fleurs sur son chemin1 si l'on veut moissonner avant d'avoir sem4 ,nous nous laissons souvent sduire par des chimres ou par de fausses apparences1 nous voulons ce que le lgislateur n'a pas voulu1 et c'est ainsi qu'chouent les plus grands projets de ceux qui donnent des lois aux hommes4 ,hlas6 que de peines inutiles nous nous imposons6 ,et souvent la premire cause de nos mouvements1 de notre tentative1 de nos actions1 c'est la crainte de l'ennui4 ,l'ennui est une peste laquelle on croit chapper en sortant de la retraite1 et qu'on ne rencontre jamais plus vite que dans la socit4 ,c'est un vide de l'me1 un anantissement de notre activit et de nos forces1 une pesanteur gnrale1 une paresse somnolente1 une fatigue1 et1 ce qu'il y a de pis1 c'est souvent un coup mortel que l'on porte d'une main polie et avec beaucoup de grce notre intelligence et nos plus douces motions4 ,tout ce qu'il y a d'essor dans l'esprit d'un homme1 d'lan dans son cur1 est comprim1 paralys par l'ennui qu'il prouve ou qu'on lui fait prouver4 ,dans cet ennui1 on s'assied en silence au milieu d'une assemble1 on coute d'une oreille indiffrente ce qui se dit1 on ne s'intresse aucun entretien1 et souvent on perd soi-mme toute espce de penses4 ,cet ennui nous saisit lorsque nous sommes obligs de rester dans un lieu o l'on ne parle que de choses que nous ne nous soucions pas d'apprendre1 ou lorsque quelqu'un s'empare de nous et nous force couter des paroles qui n'excitent en nous aucun intrt4 ,que de fois un de ces imperturbables causeurs ptille de joie1 tandis que son entretien fatigue1 tourmente toute une socit6 ,en s'abandonnant sa prolixit1 il ne voit pas qu'il rpand l'ennui dans le cercle qui l'entoure4 ,chaque affaire1 chaque livre1 chaque entretien qui n'excite en nous ni attrait ni curiosit1 est une cause d'ennui4 ,l'ennui entrane beaucoup de personnes dans le monde1 mais il en est que le dgot de la socit ramne dans la solitude4 ,un tre oisif n'prouve jamais tant d'ennui que lorsqu'il se trouve seul avec lui-mme1 tandis qu'au contraire l'homme laborieux supporte pniblement chaque heure1 chaque instant qui entrave son activit4 ,le premier1 par la raison qu'il ne sait point vivre avec lui-mme1 cherche des distractions extrieures2 le second trouve sa satisfaction dans son propre cur1 aprs l'avoir vainement poursuivie dans les runions de salons4 ,l'homme qui n'a aucune occupation srieuse1 aucune habitude de rflexion1 prouve un profond loignement pour tout ce qui intresse les natures intelligentes1 et1 par bonheur pour lui1 il n'entend dans le monde1 le plus souvent1 que des conversations frivoles et vides de sens4 ,l'homme qui aime tudier et penser prouve le mme loignement pour ces fades entretiens qui ne peuvent rien lui apprendre et qui ne lui donnent aucune motion4 ,celui qui est dou d'un caractre facile et enjou se plat dans la socit1 parce qu'il domine aisment la volubilit du causeur indiscret4 ,celui qui est d'une humeur tendre et mlancolique se sent mal l'aise dans une runion1 parce qu'il est souvent oblig de cder l'importance d'un tourdi4 ,les petits esprits prouvent rarement de tels ennuis4 ,ils rencontrent partout des gens de leur espce1 auxquels ils s'attachent de prime abord4 ,un sot gentilhomme allemand disait avec raison3 ,un cavalier tel que moi trouve toujours un cavalier qui le prsente dans le monde4 ,oppress par l'ennui1 l'homme cherche naturellement sortir de cette inaction de l'esprit4 ,il faut pour cela parvenir mouvoir ses sens1 son intelligence1 son corps et son me4 ,il est plus facile de sentir que de penser1 de recevoir que de donner1 et celui qui ne prend pas l'initiative1 aime assez qu'on la prenne envers lui4 ,voil pourquoi on s'en va avec empressement l o l'on espre trouver du mouvement1 de la gaiet1 du bruit4 ,voil pourquoi on recherche les soires1 les bals1 les salons tincelants de lumire et de diamants1 les danses voluptueuses qui veillent tant de vives sensations2 rien de plus facile que de se procurer ces plaisirs factices2 quant ceux de la solitude1 on n'en jouit pas toujours sans un certain effort4 ,c'est la strilit de l'esprit qui fait fuir les plaisirs de l'intelligence1 qui fait que l'on se moque de tout ce qui est vraiment grand et beau1 que l'on ddaigne les productions des meilleurs crivains4 ,tout ce qu'il y a de meilleur dans les uvres de la pense dplat ces flegmatiques cratures du monde qui n'ont1 comme l'a dit un ,anglais1 ni la volont ni le pouvoir de sentir ces belles choses1 qui ne cherchent partout qu'un passe-temps lger et qui1 dans le vide de leur esprit1 le cherchent partout sans le trouver4 ,si un sentiment irrsistible les arrache leur froide indiffrence ou leur ddaigneux sang-froid1 elles s'imaginent encore que1 pour se distinguer du peuple1 il convient de rformer toute manifestation de plaisir1 d'admiration1 et d'affecter dans toutes les circonstances une fire impassibilit4 ,un homme bien organis occupe aisment une place agrable dans la socit1 surtout lorsqu'il est jeune1 gai et bien portant4 ,celui qui a l'me porte la tristesse est plus difficile satisfaire4 ,quant aux natures vulgaires1 il faut1 pour les mouvoir1 les impressions vives et grossires4 ,les plaisanteries triviales1 les mdisances1 le vin1 le tabac1 le libertinage1 forment les liens de leur communaut4 ,la dbauche peut seule animer l'indolent ,sibrien4 ,son intelligence est si pauvre1 si lourde1 que rien de noble ne la frappe4 ,plus d'un jeune lgant1 plus d'une belle dame priraient d'ennui dans la ville la plus agrable1 s'ils ne savaient chaque jour qu'il y a telle maison o ils doivent se mettre table1 jouer et perdre le temps4 ,c'est ainsi que l'on court de semaine en semaine1 d'anne en anne1 dans un tourbillon perptuel1 que l'on forme chaque matin de nouveaux projets dont on ne se souviendra plus le lendemain4 ,les hommes indolents1 quelque got qu'ils aient pour la socit1 ne trouvent nulle part le plaisir qu'ils y cherchent4 ,toujours leur tte est vide et leur esprit embarrass3 ils s'ennuient sans cesse et rpandent sans cesse l'ennui autour d'eux4 ,ils paraissent occups et n'achvent rien2 ils courent d'un air affair et se retrouvent toujours au mme point4 ,ils gmissent de la brivet du temps1 soupirent jour et nuit1 en songeant la quantit de papiers qui s'amassent sur leur bureau et oublient que le travail seul pourrait allger ce fardeau2 ils s'effrayent de voir venir la fin de l'anne et se demandent chaque matin3 ,quand viendra donc le soir8 ,en t ils dsirent tre en hiver2 en hiver ils rclament l't2 ces malheureux n'ont qu'un petit nombre d'ides et une impuissante rsolution1 et toujours ils sont prts courir au lieu o il y a une occasion de causer et d'entendre d'inutiles entretiens4 ,cependant on ne manque pas toujours son but en frquentant les runions du monde4 ,les relations sociales peuvent tre un salutaire dlassement aprs le travail1 les soucis de la journe1 et en reposant l'esprit1 elles lui donnent un nouveau ressort4 ,ces relations peuvent tre aussi d'une trs-grande utilit pour les jeunes gens4 ,elles servent former leur jugement1 leurs manires1 et1 pour les gens de tout ge1 la socit est une excellente cole3 c'est l que l'on apprend connatre les hommes1 que l'on se forme la complaisance et la modestie4 ,les princes1 les grands peuvent prendre l aussi des leons de sagesse et d'humanit en mme temps qu'ils y acquirent la connaissance d'eux-mmes4 ,les personnes d'un ordre infrieur doivent se souvenir aussi qu'elles russiront mieux auprs des dpositaires du pouvoir par l'lgance des manires1 par un vrai bon ton que par une basse servilit4 ,souvent aussi on recherche les relations sociales pour adoucir une pnible sollicitude1 une amre tristesse et pour dtourner son esprit de l'apprhension d'un malheur4 ,hlas6 la solitude console rarement le malheureux dont la tombe a enseveli l'unique joie1 qui toujours voit devant lui et toujours appelle une ombre adore1 qui donnerait tous les biens de la terre pour entendre une seule fois encore un accent de cette voix chrie qu'il n'entendra plus4 ,toutes les forces de son me s'puisent dans ces regrets2 il ne connat plus rien1 il ne sent plus rien que la douleur et le dsespoir4 ,ceux-l redoutent aussi la solitude qui n'osent interroger leur conscience4 ,combien il y en a qui tremblent certains souvenirs6 et quel changement il faudrait qu'ils oprassent en eux pour pouvoir retrouver le repos1 pour qu'une dissipation continuelle ne ft plus l'unique palliatif au cri de cette voix intrieure qui les poursuit dans l'isolement6 ,d'autres ont tromp le monde par de fausses vertus1 et cependant ils ne se sentent nulle part aussi bien que dans le monde4 ,ils ont pratiqu avec ostentation la philanthropie1 rpandu des aumnes et fait beaucoup de bonnes uvres4 ,ils se sont courbs jusqu' terre devant les riches et les grands1 ils ont lou toutes les extravagances des personnages puissants4 ,a leurs yeux1 l'homme influent n'a jamais eu aucun dfaut3 ils n'ont reconnu de mchancets ou de sottises que parmi ceux qui ne jouissaient point de la faveur populaire2 ils n'ont vu ni prjugs1 ni erreurs1 ni mensonge1 ni esclavage de la pense dans le lieu qu'ils habitent3 aussi ces tres sans dignit et sans distinction sont-ils bien accueillis partout2 aussi sme-t-on des fleurs sur leur passage4 ,la solitude est souvent1 comme la religion1 reprsente sous des couleurs si sombres1 que1 rien que d'y songer1 beaucoup de gens y perdent leur gaiet4 ,ils n'ont recours la solitude que lorsqu'ils sont malades1 soucieux1 affligs1 c'est--dire lorsqu'ils peuvent peine en comprendre l'utilit4 ,mais il ne faut pas connatre le caractre de la religion et ne pas sentir sa force pour ne pas s'abandonner elle toujours et dans les temps les plus heureux4 ,et il faut de mme ignorer toute la jouissance qu'on prouve rentrer au dedans de soi1 toutes les douceurs d'une vie retire et paisible1 pour ne pas comprendre qu'en se rfugiant dans la solitude1 dans certaines circonstances1 et en sachant employer le temps qu'on y passe1 on s'acquiert par l une satisfaction cleste4 ,on aurait grand tort de se figurer qu'un homme est d'une nature misanthropique et mprise toutes les distractions parce qu'il s'loigne du monde1 parce qu'il ne se prcipite pas dans le tourbillon des salons1 et l'on aurait grand tort de douter de sa raison parce qu'il se sent heureux et satisfait lorsqu'on le laisse seul avec lui-mme4 ,,chapitre ,,ii ,,du ,,penchant ,a ,,la ,,solitude4 ,le besoin de s'loigner de tout ce qui nous aigrit1 nous entrave1 nous fatigue1 le dsir de trouver le repos et la jouissance de soi-mme1 voil ce qui constitue le penchant la solitude4 ,les gens du monde n'ont point l'ide de cette jouissance1 du moins le penchant la solitude n'est pas commun4 ,et il annonce une me qui ne se laisse point sduire par les habitudes vulgaires4 ,le chancelier ,bacon disait que ce penchant tait l'indice d'une sauvagerie extrme ou d'une grande lvation de caractre4 ,il est remarquer que rien ne conduit l'homme indolent dans la solitude2 il y reste par l'effet de sa paresse flegmatique4 ,le got de la solitude n'est par consquent pas toujours le rsultat d'une vive impulsion3 c'est quelquefois celui de la nonchalance4 ,alors ce n'est plus un lan1 c'est une chute de l'me4 ,la honte et le repentir1 les actions insenses1 les dceptions1 quelquefois une maladie1 peuvent blesser si profondment l'esprit1 qu'il veuille porter sa plaie dans la solitude et qu'il renonce tous les plaisirs de la socit4 ,en pareil cas1 le got de la solitude est peu prs pour l'me ce que la propension au sommeil est pour le corps fatigu4 ,la satit dcide aussi beaucoup de personnes s'loigner du monde4 ,le philosophe ,hraclite1 que la socit ennuyait1 devint misanthrope3 il tablit sa demeure dans une montagne et se nourrit de racines1 entour de btes sauvages1 car il tait las de tout le reste4 ,une telle conduite annonce plus de faiblesse que de force1 plus d'indolence que de passion4 ,celui qui a joui de tout ce que le monde estime et peut donner1 celui qui1 aprs de longs efforts1 a obtenu la gloire1 la fortune1 la puissance1 les honneurs1 et qui1 aprs tout1 se dit que tout est vanit2 celui qui1 aprs avoir t aiguillonn par la passion1 comme un cheval par l'peron1 en vient ne plus prouver aucune passion1 celui-l est rassasi4 ,il ne se rfugie point1 il est vrai1 au milieu des btes fauves1 il ne se nourrit point de plantes sauvages1 mais la solitude est son dernier asile4 ,combien de grands personnages j'ai vus dans cette situation6 car l'homme1 plac dans une situation infrieure1 ne tombe pas si bas2 leurs curs ne ressentent plus aucun dsir1 ils aimaient encore la vie1 le reste n'avait plus de prix leurs yeux2 la solitude tait leur dernier asile4 ,le penchant la solitude provient donc d'abord du besoin de fuir tout ce que nous hassons dans le tumulte du monde1 puis du besoin de recouvrer le calme et l'indpendance1 puis ensuite1 pour un esprit sens1 du besoin de goter le bonheur non envi que l'on trouve en soi-mme4 ,la plus grande flicit est le repos du cur et la libert de n'agir que selon sa volont et son pouvoir4 ,celui-ci aime la solitude parce qu'il s'y repose sans trouble1 celui-l parce qu'il y travaille sans gne2 l'un et l'autre cherchent galement la libert1 et c'est cet amour de la libert qui conduit la solitude les caractres bizarres1 les hypochondriaques1 les philosophes et les savants4 ,on prouve naturellement le dsir de rentrer en soi-mme et de se reposer1 lorsqu'on a t forc d'agir malgr soi pour les autres4 ,sans indpendance et sans repos1 on n'aura point la vritable jouissance de soi-mme4 ,il y a des hommes1 peut-tre1 qui n'agissent jamais mieux que lorsqu'ils croient devoir se priver de cette jouissance1 lorsqu'ils n'ont pas du matin au soir un instant pour faire ce qu'ils veulent4 ,il serait cruel de ne pas se rjouir du bien que ,dieu nous donne l'occasion de produire2 mais le monde demande une foule de choses que la ,providence n'exige point de nous1 des courses sans but1 des obligations inutiles1 des uvres de vaine politesse1 qui ne peuvent tre considres comme un devoir srieux et d'o il ne peut rsulter rien de vraiment bon4 ,peut-tre les professeurs des universits allemandes ne vivent-ils si longtemps et en si parfaite sant que parce qu'ils ne sont tenus de faire la cour personne1 qu'ils poursuivent paisiblement1 utilement1 leurs travaux sans se laisser fatiguer1 paralyser l'esprit par de frivoles proccupations4 ,ce que le sage dsire dans la contrainte de ses devoirs1 dans le tumulte de la socit1 c'est le repos4 ,dans les plus grandes1 comme dans les plus humbles situations1 l'me aspire toujours au repos comme au bonheur suprme#d4 ,pyrrhus considrait ce repos comme le but de ses longues guerres1 et ,frdric le ,grand s'criait1 aprs une bataille o il venait de remporter la victoire3 ,quand finiront mes tourments8 #d ,l'empereur ,joseph demandait un jour au baron de ,grothas intrpide voyageur hanovrien1 quel pays il voulait encore visiter4 ,le baron lui en nomma un grand nombre4--,et ensuite8 dit l'empereur4--,alors1 rpliqua le baron1 je reviendrai dans le ,hanovre planter mes choux4--,ah6 s'cria ,joseph avec autant de douceur que de raison1 allez-vous-en donc de suite planter vos choux dans le ,hanovre4 ,l'artisan charg d'un travail pnible1 le ministre qui voudrait rendre un peuple heureux et qui ne peut y parvenir1 prouvent le mme dsir la fin d'une longue journe1 et demandent le repos2 la mme esprance soutient1 au milieu des temptes de l',ocan1 le cur du matelot2 toutes les fatigues auxquelles il est condamn sont adoucies par la perspective du calme et du bien-tre qui l'attendent au port4 ,les rois se lassent du trne et de l'tiquette qui les entoure2 les grands se lassent de leur pouvoir1 et les courtisans de leur brillant esclavage4 ,tous aiment chapper1 lorsqu'ils le peuvent1 au tourbillon o ils sont jets1 et chercher la tranquillit dans la solitude4 ,lorsque ,publius ,scipion occupait ,rome les premires fonctions de la rpublique1 il s'loignait souvent du monde pour vivre dans la retraite2 il n'crivait pas des livres1 comme ,cicron1 mais il pesait en silence les destines de ,rome et disait3 ,je ne suis jamais moins seul que lorsque je suis seul4 ,aprs avoir atteint le plus haut degr de la puissance humaine1 il quitta volontairement ,rome et se rfugia dans sa maison de campagne prs de ,liternum1 pour y achever en silence le cours de sa glorieuse carrire4 ,cicron1 qui fixait sur lui tous les regards1 lorsqu'il gouvernait encore le cur des ,romains1 abandonna aussi cette grande cit du monde avec la rsolution de vivre seul4 ,rome n'avait plus pour lui les charmes de ses jardins de ,tusculum4 ,horace oubliait aussi1 dans sa solitaire retraite de ,tibur1 l'orgueilleuse vie des empereurs et les plaisirs tumultueux du premier peuple du monde4 ,peu de princes ont termin leur vie aussi paisiblement que l'empereur ,diocltien4 ,il rgnait depuis vingt-cinq ans1 lorsqu'il rsolut de renoncer au trne4 ,les livres n'avaient point fait de lui un philosophe1 car il n'en lisait aucun2 mais il fut le premier des empereurs romains qui se sentit assez grand pour se dpouiller de la pourpre souveraine4 ,son rgne avait t constamment heureux2 tous ses ennemis taient vaincus et tous ses projets accomplis3 l'poque de son abdication1 il n'tait g que de cinquante-neuf ans2 mais une faible sant lui rendait difficile l'accomplissement de ses devoirs1 et il voulut remettre les rnes du gouvernement entre des mains plus jeunes et plus fermes que les siennes4 ,au milieu d'une vaste plaine1 prs de ,nicomdie1 il monta sur un trne lev1 et1 dans une harangue pleine de raison et de dignit1 il annona au peuple et l'arme la rsolution qu'il venait de prendre2 puis1 montant dans une voiture couverte pour se drober aux regards de la foule surprise1 il alla s'enfermer dans sa retraite de ,salone1 en ,dalmatie4 ,l1 cet homme1 qui1 des rangs du peuple1 s'tait lev la dignit impriale1 vcut encore neuf ans4 ,les sciences ne pouvaient charmer sa solitude2 mais il avait du got pour les plus innocentes jouissances de la vie3 il construisit un palais magnifique dont on contemple encore avec tonnement les ruines4 ,il cultivait des jardins4 ,on sait la rponse qu'il fit un jour son ancien collgue ,maximien1 qui avait quitt le pouvoir avec lui et qui le pressait de remonter sur le trne3 ,si tu pouvais voir1 lui dit ,diocltien avec un sourire de compassion1 toutes les plantes que j'ai moi-mme cultives ,salone1 tu ne me conseillerais plus de renoncer au bonheur que j'prouve ici pour reprendre le sceptre4 ,znobie1 cette reine clbre de ,palmyre1 ingrate lve de ,longin1 cette femme qui lisait ,homre et ,platon1 qui galait en beaut les femmes les plus renommes1 et qui les surpassait en sagesse et en courage1 cette hrone qui se rendit redoutable aux ,arabes1 aux ,armniens1 aux ,perses1 et qui remporta mme la victoire sur une arme romaine1 fut enfin battue par l'empereur ,aurlius1 et faite prisonnire4 ,son courage l'abandonna1 et ses amis s'loignrent d'elle4 ,elle se retira ,tivoli1 dans une maison de campagne dont l'empereur lui avait fait prsent1 et supporta son malheur avec dignit4 ,les douces joies de la solitude la consolrent de la perte d'un trne1 et la philosophie lui fit oublier sa grandeur vanouie4 ,l'empereur ,charles-,quint ensevelit dans le modeste et solitaire couvent de ,saint-,just1 en ,espagne1 l'ambition et les projets gigantesques qui1 pendant un demi-sicle1 avaient agit toute l',europe et menac tous les peuples4 ,l'empereur de la ,chine ,kien-,long1 qui fut le pre de ses sujets1 joignait aux qualits les plus leves un grand penchant au repos et la solitude4 ,il est l'auteur d'une trentaine d'ouvrages4 ,dans un petit pome sur le th1 qu'il composa une partie de chasse hors de la grande muraille1 il s'crie3 ,que ne puis-je1 comme un ancien sage1 vivre des fruits d'une espce de sapin1 afin de pouvoir m'entretenir librement avec moi-mme et n'avoir rien d'autre dsirer6 ,il arrive aussi1 comme nous l'avons dj dit1 qu'on s'loigne des hommes par hypocondrie4 ,la situation dans laquelle l'me tombe est une source intarissable de chagrins qu'on n'aime point confier aux autres et qu'on garde pour soi4 ,accabl par un fardeau dont il ne peut se dlivrer1 et le cur rempli des sensations les plus pnibles1 un hypochondriaque n'ose se montrer dans une runion joyeuse ni s'associer aucun lan de gaiet2 partout o il va malgr lui1 il se sent l'esprit lourd et la tte embarrasse4 ,toutes les jouissances de la vie sont pour lui empoisonnes1 et tous les ressorts de l'esprit anantis1 lorsque1 par des instances indiscrtes ou par une fcheuse politesse1 on le force aller dans un salon4 ,il y porte la triste conviction qu'il ne convient point aux autres hommes1 et que peu d'hommes lui conviennent2 qu'on ne le comprend point1 parce que l'on n'entre pas dans l'analyse de sa situation1 et cette ide suffit pour lui donner l'apparence d'un homme sans savoir et sans facults intellectuelles4 ,avec cette souffrance1 qui branle les plus lgers fils de l'imagination1 avec cette pine dans le cur1 on n'prouve que le besoin de rester seul1 de se drober aux regards du monde4 ,dans sa retraite1 on ne trouve pas toujours le repos1 mais on peut se dire3 ,ici1 je suis libre et indpendant2 ici1 je puis faire ce que je veux1 je ne serai tortur par aucune politesse importune1 par aucun entretien fatigant1 par aucune pense mchante1 et l'on reste ainsi pensif et solitaire1 tant qu'on ne trouve personne qui l'on puisse dire ce que l'on sent1 personne qui puisse comprendre ce douloureux tat de l'me et l'accepter avec douceur1 prudence et affection4 ,on s'loigne aussi quelquefois de la socit par la rpugnance que nous donnent les jugements faux et acerbes qu'on y entend formuler4 ,celui qui veut s'affranchir de tous les prjugs et de toutes les opinions communes2 celui qui ne peut changer sa faon de voir les choses au moindre vent qui souffle sur la ville2 celui qui a trop de libert dans ses ides pour vouloir se laisser conduire par les autres1 et trop de raison pour vouloir diriger ceux qui l'entourent2 celui qui aime vivre avec son sicle1 qui se rjouit de tous les progrs des connaissances humaines1 celui-l s'loigne volontiers des runions o l'on ne sait apprcier ni ce qui est grand ni ce qui est beau4 ,il poursuit ses tudes en silence1 et s'attache sa retraite chaque fois qu'il observe l'esclavage de l'esprit1 les erreurs populaires1 et ces gens dont l'me1 comme dit ,shakespeare1 court toujours sur les grandes routes4 ,il ne faut pas considrer comme une preuve du progrs des lumires l'accord gnral des opinions sur chaque question4 ,la libert individuelle de penser et de juger selon des vues particulires annonce1 au contraire1 plus de mouvement1 d'intelligence4 ,si tous les habitants d'une ville sont en tout du mme avis et que personne n'ait une opinion soi1 on peut dire qu'il y a dans cette ville une pidmie d'extravagance dans la louange comme dans le blme4 ,le got de la solitude peut donc natre de la nature mme de ces lieux o l'on n'entend formuler que des opinions faites d'avance1 o il rgne perptuellement un ton uniforme1 qui n'est jamais le meilleur2 o la passion donne des ailes toutes les erreurs1 et une influence puissante1 une autorit irrsistible tous les prjugs4 ,on ne peut pas toujours admettre la croyance des autres4 ,peut-tre a-t-on t lev d'une manire diffrente1 peut-tre a-t-on pris d'autres habitudes4 ,alors on se trouve mal l'aise dans ces socits o le got1 la littrature1 sont domins par des prjugs absolus o par l'effet de l'orgueil1 de l'ignorance de ceux qui se sont tablis les oracles de l'opinion publique2 tout ce qui n'est pas restreint dans la raison de ces tres borns1 tout ce qui s'carte d'un plat niveau1 toute uvre importante1 toute action recommandable devient ouvertement l'objet d'une amre critique et d'une affreuse mutilation4 ,un homme jaloux de sa libert ne se courbe point sous ces chanes d'esclave2 il ne peut se soumettre au despotisme de ces prtendus beaux esprits qui1 de leur misrable tribunal1 rpandent des flots de fiel sur tous ceux de leurs contemporains qui ont acquis quelque distinction1 sur tous ceux qui se signalent par leur talent ou leur courage3 crivains1 philosophes1 lgislateurs1 gnraux et princes4 ,il est1 par consquent1 trs-facile de comprendre le got de la solitude1 o il est de bon ton de considrer comme une sottise tout ce qui est bien1 et o l'on pourrait dire chaque jour1 avec mon ami ,frdric de ,stolberg3 ,pour les beaux esprits de notre temps1 l'amiti1 l'amour1 la vrit1 la nature1 le courage1 la patrie et la religion1 sont des mots vides de sens1 qui affectent dsagrablement l'oreille1 comme des sons discordants4 ,l1 en effet1 les crivains les plus illustres sont traits1 par les gens les plus mdiocres1 comme des misrables revtus de haillons4 ,l1 les femmes qui passent leur vie devant une glace1 qui ne savent s'entretenir que de gaze et de rubans1 parlent avec ddain de tout ce qui a un caractre de vie et d'lvation4 ,l1 on ne se permettrait pas d'exprimer un loge avant d'avoir consult l'oracle du lieu1 avant d'avoir appris par lui quelle opinion il est convenable de manifester4 ,l1 un crivain qui ne partage point les ides dominantes est puni de la remarque la plus juste1 de l'expression la plus librale1 comme s'il avait voulu attenter la tranquillit de l'tat et porter partout le dsordre4 ,l'arrogance et le faux esprit1 l'envie et l'intolrance ont1 de tout temps1 chez les peuples les plus clbres1 afflig les hommes de bien4 ,david ,hume tait un homme d'une nature douce et tranquille4 ,nulle tache n'a1 dans le cours de sa vie1 souill sa rputation de vertu4 ,sa bont de caractre ne l'abandonnait ni dans le monde ni chez lui4 ,il conserva sa tranquillit dans le temps mme o ses adversaires le livraient aux plus grossires railleries4 ,il lisait avec un calme imperturbable les affreux libelles lancs contre lui4 ,les pauvres mmes de son voisinage1 que ses ennemis lanaient contre lui1 observaient avec respect et gratitude son humanit et ses actes de bienfaisance4 ,dans toutes les occasions1 sa conduite tait ferme1 honorable et loigne de toute vaine pompe et de toute affectation4 ,il tait d'un abord facile1 et rien1 dans son extrieur et dans son entretien1 n'annonait le pdantisme du savant4 ,son affabilit n'tait que l'panchement naturel et vrai d'un bon cur4 ,hume a1 il est vrai1 abus de ses talents en attaquant la religion2 mais ses murs auraient pu tre cites pour exemple dans des temps o le christianisme n'avait rien perdu de sa puret primitive4 ,il avait cette force d'me1 cette bont de cur qui ennoblit l'homme dans tous les pays1 dans tous les temps1 et l'lve au rang des plus grands et des meilleurs esprits4 ,c'est ainsi qu'en ,angleterre1 la postrit impartiale juge ,david ,hume1 mais il n'tait pas jug ainsi par ses contemporains4 ,quel dsir ne dut-il pas prouver de s'enfuir du monde aprs l'preuve qu'il en avait faite1 et de se retirer dans la solitude6 ,il vivait cependant une poque claire1 au milieu d'un peuple instruit et intelligent4 ,le scepticisme de ,hume ne fut probablement pas la seule cause de tous les outrages qu'on lui fit subir en ,angleterre4 ,la haine nationale contribua sans doute irriter les ,anglais contre lui4 ,hume tait cossais2 mais la rage dchane contre lui pntra jusqu'en cosse4 ,on ne peut lire sans une douloureuse motion le rcit qu'il a fait lui-mme de tout ce qu'il a eu souffrir comme crivain en ,angleterre1 en cosse et en ,irlande4 ,hume paya1 par ses souffrances1 le tribut que tout homme clbre doit aux esprits faux4 ,mais les gens raisonnables n'auraient pas d se laisser gouverner par ces esprits faux4 ,tous les grands philosophes du continent regardaient les crits de ,hume comme des chefs-d'uvre d'exposition philosophique1 et admiraient la fois sa finesse1 sa profondeur et son lgance4 ,si je ne me trompe1 ce fut ,sulzer qui1 le premier1 rvla aux ,allemands le mrite de cet crivain4 ,comme historien1 ,hume a le mme talent que ,voltaire1 avec plus de gravit et de profondeur1 et il est vraisemblable que ,voltaire a plus profit de ,hume que ,hume de ,voltaire4 ,avec toutes ces qualits1 ,hume fit sur ses compatriotes une impression dont ils auraient d rougir4 ,on a peine croire ce qui lui arriva lorsqu'il publia ce livre4 ,vers la fin de l'anne #agch1 il fit paratre son ,trait sur la nature de l'homme4 ,jamais1 dit-il1 dbut littraire ne fut plus malheureux4 ,ce trait sortit de la presse mort-n et n'excita pas la plus lgre sensation2 il fondit la premire partie de ce travail dans ses ,recherches sur l'entendement humain1 qui parurent en #agdh1 lorsqu'il tait ,turin4 ,a son retour en ,angleterre1 il apprit avec humiliation que cette uvre n'avait pas veill la moindre attention4 ,une nouvelle dition de ses ,essais moraux et politiques qui furent publis ,londres peu prs la mme poque1 n'obtint pas plus de succs4 ,il considrait ses ,recherches sur les principes de la morale comme le meilleur de ses crits1 et cependant elles ne furent pas mme remarques4 ,hume comptait sur le succs de l',histoire de la maison de ,stuart1 publie en #aged1 et ce fut encore pour lui une nouvelle dception4 ,de toutes parts des cris de reproche1 de colre1 d'horreur mme1 s'levrent contre lui4 ,anglais1 cossais1 whigs et torys1 philosophes et gens religieux1 patriotes et courtisans1 tous se runirent dans une mme fureur contre l'homme qui avait os s'attendrir sur le sort de ,charles ,ier et du comte de ,strafford4 ,et peine cette violente rumeur tait-elle passe1 que ,hume eut l'humiliation de voir son livre plong dans l'oubli4 ,millar1 son diteur1 lui assura que1 dans le cours d'une anne entire1 il n'en avait t vendu que quarante-cinq exemplaires4 ,deux personnes seulement prirent tche de dfendre cet ouvrage3 le docteur ,hering1 primat d',angleterre1 et le docteur ,stone1 primat d',irlande4 ,ces deux prlats crivirent l'auteur de ne point se laisser effrayer par tout ce qui se disait contre lui4 ,cependant cet crivain nergique se sentit dcourag1 et il a lui-mme dclar que1 si la guerre n'avait pas clat entre la ,france et l',angleterre1 il se serait retir1 sous un nom suppos1 dans quelque province de ,france1 avec la ferme rsolution de ne pas rentrer dans son pays4 ,mais comme ce projet tait alors irralisable1 et qu'il avait dj compos une grande partie de son nouvel ouvrage1 il se dtermina poursuivre son entreprise4 ,son ,histoire de la maison de ,tudor parut en #agei1 et souleva1 dans la ,grande-,bretagne1 tout autant de cris de rprobation que l'histoire des deux premiers ,stuarts4 ,enfin ,hume quitta1 en #agfc1 les ctes d',angleterre1 vint ,paris avec le comte de ,hertford1 et trouva l une rception aussi honorable pour les ,franais que pour lui4 ,ceux qui ne connaissent pas1 dit-il modestement1 les tonnants effets de la mode1 ne pourraient se figurer l'accueil que je reus ,paris des hommes et des femmes de tout rang et de toute condition4 ,plus j'essayais de me soustraire ces excessives prvenances1 plus on m'en accablait#e4 #e ,les savants et les philosophes parisiens firent plus pour ,hume qu'ils n'eussent fait pour un roi4 ,lorsqu'il arriva ,paris1 dit ,sture1 tous les crivains taient impatients de le voir1 parce que1 disait-on1 c'tait un homme d'un esprit infini4 ,a peine avait-il pos un pied sur le continent1 que les premires coteries intriguaient pour l'attirer elles4 ,une lgante princesse parvint s'emparer de l'homme merveilleux pour le conduire dans le monde4 ,on rpandit de tous cts des invitations un souper dlicieux o se trouverait monsieur ,ume4 ,il parut enfin1 cet ,anglais sec et lourd qui ne prononait pas un mot quand rien ne l'intressait4 ,rien ne fut nglig de ce qui pouvait l'lectriser4 ,on ne parlait que de ses charmants ouvrages1 que personne ne pouvait lire1 et du profond gnie de messieurs les ,anglais4 ,mais tout fut inutile3 l'ingrat resta froid et silencieux4 ,ceux qui s'taient assembls autour de lui haussrent les paules et se regardrent l'un l'autre avec piti4 ,le lendemain on se disait l'oreille3 ,ce monsieur ,ume n'est qu'une bte2 un plaisant repartit3 ,c'est qu'il a fourr tout son esprit dans ses livres4 ,l'histoire de ,hume est ordinairement celle des hommes qui aspirent tre prophtes dans leur pays4 ,quiconque prtend voir un peu plus loin que ses concitoyens1 et qui a la folie de vouloir publier ce qu'il a dcouvert1 veille aussitt l'animadversion gnrale4 ,il n'est pas un crivain1 grand ou petit1 qui ne soit entour de gens plus petits que lui1 et tous lui jettent la pierre4 ,vous trouverez toujours1 dans votre ville natale1 des personnes qui vous donneront un vtement1 si vous n'en avez point2 qui vous nourriront1 si vous avez faim2 qui vous aideront en mainte occasion1 mais qui ne permettront point qu'on vous rende le moindre honneur4 ,les phsiens disaient1 dans leur esprit rpublicain3 ,s'il y a parmi nous un savant1 qu'il sorte du pays et s'en aille ailleurs4 ,moi1 je dirai ce savant3 ,ne t'en va pas1 reste dans ta demeure1 et vite tes concitoyens1 non pour les har1 mais pour les oublier4 ,cessons de vouloir que les hommes soient ce qu'ils ne peuvent tre1 et prenons-les tels qu'ils sont4 ,il est vrai que1 lorsqu'on porte dans son me un sentiment idal de ce qui est beau et noble1 on est rvolt de voir des misrables s'riger en professeurs de sagesse et de vrit4 ,on souffre aussi d'entendre formuler une pense fausse1 quand on songe que cette pense se communique de cercle en cercle1 et deviendra en peu de jours l'opinion gnrale4 ,mais1 puisqu'il est impossible aux beaux esprits de cette poque d'avoir un jugement quitable1 puisqu'en matire de littrature1 chaque ignorant et chaque folle se croient en droit de donner leur avis1 puisque la multitude se fait toujours une ide fausse de ce qu'il y a de plus intime dans le cur humain1 rsignons-nous donc toutes ces sottises et souvenons-nous que rien au monde n'est plus rare que de trouver un bon juge4 ,ne nous abaissons pas non plus jusqu' nous irriter contre ces pauvres gens qui jasent sans cesse sans savoir ce qu'ils disent2 ne regardons point ces innocents insenss comme des serpents et des scorpions1 ils ne cherchent pas toujours faire le mal2 levons-nous au-dessus de ces misrables murmures que provoque en tous lieux l'aspect d'un homme qui a veill quelque attention4 ,ne cherchons point contredire l'opinion de ceux que le raisonnement ne peut convaincre2 il est plus facile de gagner leur cur1 et1 lorsque leur affection nous est acquise1 nous pouvons diriger leur esprit4 ,il ne faut pas fouler aux pieds les fleurs que ,dieu fait natre sur notre route2 il ne faut pas fuir le monde avant de n'y trouver rien de bon4 ,que chacun juge selon ses petites ides1 et que ce jugement soit la rgle et la loi d'une ville ou d'un pays1 qu'importe1 si nous en rions8 ,ne murmurons pas1 lors mme que nous ne pourrions surmonter les dfauts des hommes1 mais apprenons les supporter4 ,a la cour1 dans les villes1 dans les lieux les plus retirs1 partout la calomnie a poursuivi celui qui ne s'abandonnait point au torrent de la foule4 ,voil pourquoi les hommes sages renoncent au suffrage de la multitude4 ,ils s'en vont l'cart1 afin de ne plus porter ombrage personne1 mais ils ne sont pas alors exempts de misanthropie4 ,solon se renferma dans sa demeure lorsqu'il ne fut plus en tat de rsister la tyrannie de ,pisistrate2 il dposa ses armes en disant3 ,j'ai assez dfendu les lois de mon pays4 ,et il se mit faire des vers contre les ,athniens4 ,un courtisan n'aurait ni cur ni entrailles1 s'il n'prouvait parfois le dsir de quitter les grandeurs pour la paix des champs4 ,il est impossible qu'il voie sans chagrin et sans dgot que souvent on n'obtient de faveur la cour que par un mtier servile1 que des femmes perdent leur journe changer de vains propos1 rire de toutes les vertus1 ridiculiser le mrite1 et n'estiment que celui qui s'lve par des services avilissants4 ,l1 on doit voir aussi d'un il de piti les ruses et les subterfuges que l'on emploie pour tromper les princes et souvent pour aveugler les plus clairvoyants4 ,l1 on doit ressentir un profond mpris pour toutes les cabales que les petits ourdissent contre les grands1 pour la satisfaction avec laquelle on dcouvre dans celui dont on envie le pouvoir une tache1 un dfaut4 ,dion tait ha1 envi et perscut par les courtisans de ,denys le ,jeune1 parce qu'il ne vivait pas comme eux1 parce qu'il ne se montrait pas assez souvent dans leurs runions1 et qu'il n'aimait ni leurs entretiens ni leurs opinions4 ,ces courtisans donnaient ses vertus les apparences du vice1 ils le calomniaient prs de ,denys3 ils appelaient sa gravit de l'orgueil1 sa franchise de l'arrogance et de l'opinitret4 ,ils l'accusaient de faire des satires quand il voulait donner un bon conseil1 et de mpriser leurs dsordres quand il ne voulait point s'y associer4 ,malgr ces mauvaises passions1 il ne faut point har les hommes3 on peut mpriser les sots et les faux jugements1 mais ils ne sont point dignes qu'on les hasse4 ,la haine est l'extinction de l'amour2 et que serait la vie sans l'amour8 ,d'un premier degr d'loignement l'gard des hommes1 il est facile d'en venir une affreuse misanthropie4 ,celui qui s'irrite de toutes les folies et de toutes les faiblesses qu'il remarque1 celui qui s'arrte trop longtemps aux choses qui le blessent1 hait les hommes ds qu'ils l'offensent4 ,alors1 son caractre s'aigrit1 il observe lui-mme d'un point de vue faux1 et juge mal tout ce qui attire son attention2 alors il devient souponneux1 susceptible1 mchant1 et lorsque enfin la passion l'emporte1 peut-tre1 dans sa fureur aveugle1 en vient-il jusqu' dsirer1 avec ,m4 de ,saint-,hyacinthe1 de pouvoir habiter une le dserte pour y massacrer tous les malheureux que la tempte y jetterait dpouills de tout et sans dfense4 ,je me rappelle encore avec horreur un de ces monstres que j'ai t quelquefois oblig de voir en ,suisse4 ,cet ennemi des hommes ne se nourrissait que du venin de la chicane4 ,quand j'approchais de lui1 il me semblait voir des serpents s'agiter sur sa perruque sale et en dsordre4 ,des taches rouges et bleues couvraient son visage2 le plus affectueux de ses regards1 luisant travers de noirs sourcils1 tait comme un regard infernal4 ,a chaque parole1 il vous offrait la perspective d'un procs4 ,le mal tait son lment2 sa maison tait devenue le refuge de tous les esprits turbulents1 de tous les ennemis du repos public4 ,il soutenait chaque injustice1 poursuivait tous les honntes gens1 caressait les mchants1 attirait lui avec empressement les calomniateurs1 recueillait prcieusement tous les mensonges3 c'tait1 en un mot1 l'avocat du diable et le pre d'une ,furie4 ,cet tre affreux se trouvait fort bien d'un tel genre de vie3 chaque jour1 il se prparait en silence quelques-unes de ses jouissances misanthropiques1 et se disait heureux dans sa solitude4 ,le malheureux ,timon de ,lucien avait des motifs de haine contre les hommes3 il n'tait pas besoin qu'il et recours aux sophismes ni la chicane pour se complaire dans sa sauvage philosophie4 ,ce coin de terre1 disait-il1 sera ma demeure et mon tombeau4 ,j'abhorre tout ce qui porte le nom d'homme1 et les relations sociales1 l'amiti1 la compassion1 ne me toucheront plus4 ,plaindre les malheureux1 secourir ceux qui sont dans le besoin1 est une faiblesse et un crime4 ,je veux achever ma vie dans la retraite comme les btes fauves1 et personne autre que ,timon ne sera l'ami de ,timon4 ,tous les hommes ne sont mes yeux que des fripons ou des sclrats1 et je regarde les rapports que l'on peut avoir avec eux comme une profanation ou une sotte plaisanterie4 ,maudit soit le jour o l'un d'eux se montra devant moi6 ,je ne veux voir les hommes que comme des blocs de pierre ou d'airain4 ,point de paix avec eux et point de relation6 ,que ma solitude soit une barrire infranchissable entre le monde et moi1 et parents1 amis1 patrie1 vains noms que les fous seuls respectent4 ,je mprise tout loge1 et j'abhorre la vile flatterie2 je ne veux trouver de plaisir qu'en moi-mme2 je veux sacrifier seul aux dieux1 et seul assister mes banquets4 ,je veux tre mon unique voisin et mon unique compagnon1 passer ma vie tout seul et mourir tout seul4 ,je veux me distinguer et m'illustrer par mon caractre sombre1 par l'tranget de mes murs1 par ma colre cruelle1 par mon inhumanit4 ,si un homme1 prs de mourir dans les flammes1 me supplie de les teindre1 j'y jetterai de l'huile pour en augmenter l'ardeur4 ,si un homme1 entran par un torrent1 lve ses mains vers moi et implore mon secours1 je le prendrai par la tte et je le plongerai dans l'onde pour qu'il y prisse4 ,on sait quelle cause trs-naturelle ,lucien1 l'un des plus spirituels crivains qui aient jamais exist1 attribue l'trange folie dont nous venons de lire l'expression4 ,tel est le dernier degr de rage auquel l'injustice et l'ingratitude1 et les mchancets de toute sorte1 peuvent conduire un homme qui1 dans le principe1 aurait t bon et gnreux1 comme l'tait ,timon4 ,il y a aussi des hommes qui n'ont se plaindre de personne1 qui se retirent l'cart1 parce qu'ils hassent la lumire1 et qui ne sortent de leur retraite que dans l'obscurit4 ,c'est ainsi que se glisse dans l'ombre l'envie1 cette hideuse passion4 ,les ,carabes disent que l'envie fut la premire crature qui parut sur la terre4 ,elle rpandit le mal la surface du monde1 et elle se croyait belle1 lorsque tout coup1 apercevant le soleil1 elle courut se cacher1 pour ne plus se montrer que pendant la nuit4 ,mais il existe un grand nombre d'hommes qui recherchent la solitude sans hypocondrie1 sans haine1 sans le moindre sentiment indigne d'un vritable philosophe2 ils la cherchent par le dsir d'tudier en paix les uvres les meilleures de tous les temps et de tous les peuples4 ,ils poursuivent avec ardeur ce but chri1 et ne hassent que ce qui les entrave dans leurs penses de prdilection4 ,pour une belle me1 la solitude est le contre-poison de la misanthropie4 ,ceux qui prouvent le besoin de travailler leur propre perfection1 ceux qui veulent dployer en libert leurs forces et leurs facults1 ceux qui veulent avoir plus d'action que l'on n'en a ordinairement dans le cours journalier de la vie1 ceux qui aspirent tre quelque chose pour les hommes qu'ils ne connaissent pas encore1 et dont ils ne sont pas connus1 ceux-l peuvent bien prouver une noble rpugnance pour les vaines distractions et les striles plaisirs des socits frivoles4 ,l'esprit et le cur s'lvent alors1 se ravivent et se fortifient dans la solitude4 ,voil pourquoi la solitude a toujours t si chre aux philosophes1 aux potes1 aux orateurs1 aux hros1 tous les hommes enfin qui voulaient s'lever au-dessus de l'horizon vulgaire et accrotre leurs connaissances4 ,homre a peint les lieux solitaires de la ,grce et de l',italie avec une telle vrit1 dit ,cicron1 que nous voyons par ses descriptions ce que lui-mme n'avait point vu4 ,dmosthne se retire dans une chambre souterraine1 loin des rumeurs d',athnes1 s'enferme l pendant des mois entiers1 et se fait raser la moiti de la tte pour n'tre pas tent de quitter cette retraite1 o il crivait ses harangues4 picure passe ses journes dans un jardin4 ,les hros les plus clbres de la ,grce et de ,rome partageaient leur temps entre les livres et les armes1 entre les proccupations de la guerre et les travaux silencieux1 et se distinguaient la fois par la philosophie et par les exploits militaires4 ,saint ,jrme crivit dans un affreux dsert ses livres pleins d'une loquence sublime1 et1 du fond de l'obscurit1 ses uvres rpandaient au loin la lumire4 ,les druides de l'ancienne ,bretagne1 de la ,germanie et des ,gaules fuyaient les villes ds qu'ils n'avaient plus aucun devoir public y remplir1 vivaient dans les forts1 donnaient1 l'ombre des vieux chnes1 leurs leons la jeunesse4 ,ils taient les prtres1 les lgislateurs1 les mdecins1 les philosophes de leur nation4 ,joseph ,,ii1 le plus grand des empereurs d',allemagne1 et quelques rois qui estimaient le genre humain plus que leur couronne1 ont quitt l'tiquette de leurs palais pour vivre d'une vie plus simple qui les rapprochait des autres hommes4 ,wieland1 dont les ,allemands aiment prononcer le nom et rappeler les uvres inspires par les ,grces1 crivit1 dans une petite ville de la ,souabe1 ,biberich1 ces livres qui devaient faire l'orgueil de ses compatriotes4 ,comment les philosophes illustres1 les hommes d'tat distingus ont-ils acquis leur renomme8 ,aristote a-t-il crit ses livres parmi les courtisans du roi de ,macdoine8 ,platon a-t-il fait les siens la cour de ,denys8 ,non1 tous ces hommes d'un esprit si lev recherchaient le silence de la retraite4 ,ajoutons toutes les raisons qui conduisent l'homme dans la solitude deux causes encore1 la religion et le fanatisme4 ,la religion entrane l'homme dans la solitude par les motifs les plus nobles et les plus levs1 par les convictions les plus profondes1 par les besoins du cur les plus vrais et les plus intimes4 ,le fanatisme est la dgnration de ces nobles penchants1 c'est le fruit d'un faux jugement1 d'un zle outr et d'une folle superstition4 ,les mes vraiment religieuses se sentent entranes vers la solitude par la crainte que leur inspire l'aspect du monde et de ses dangers4 ,peut-tre ont-elles tort de blmer parfois1 dans l'ardeur de leur dvotion1 certains plaisirs innocents4 ,mais1 persuades que le monde ne peut leur procurer le bien suprme auquel elles aspirent1 elles n'aiment point dissiper leur vie en vaines distractions4 ,animes par l'espoir de jouir un jour des flicits du ciel1 elles s'affranchissent des choses d'ici-bas2 elles se font un devoir de renoncer ds la jeunesse tout ce que nous devons quitter l'heure de la mort1 aimant mieux avoir peur dans le cours de la vie pour tre moins effrayes au moment o la vie nous chappe4 ,a chaque regard qu'elles jettent vers l'ternit1 chaque pas qu'elles font vers la tombe1 elles prouvent moins d'attraits pour les jouissances de ce monde4 ,voil pourquoi tant de catholiques cherchent un refuge dans les clotres1 et ce sentiment religieux donne au cur et l'esprit une lvation devant laquelle je m'incline souvent avec humilit et avec des larmes de douleur dans le silence de ma retraite4 ,les fanatiques fuient le monde parce qu'ils se font une ide outre de la perfection4 ,a chaque pas1 ils se croient plus prs du ciel1 et maudissent celui qui ne suit point la mme voie4 ,souvent1 ds leur jeunesse1 ils se sparent des enfants de leur ge comme pour obir leur vocation3 ils s'loignent des jeux les plus innocents1 et ne montrent au milieu d'une gaiet gnrale qu'un visage sombre4 ,en grandissant1 ils deviennent lourds1 grossiers1 fourbes et mchants4 ,de leur gte obscur1 ils observent le monde sans comprendre ce qui s'y passe1 ou ils le fuient prcipitamment1 comme cet insens qui fuyait les hommes1 de peur qu'on ne lui casst son nez de verre4 ,la faiblesse de leur jugement donne une singulire ardeur et une singulire mobilit leur imagination4 ,mais1 malgr leur folie1 ils sont heureux de leur isolement1 pourvu que leur tte s'exalte et fermente librement4 ,d'autres gens se retirent encore dans la solitude pour obir la mode4 ,c'est la coutume qu'au commencement de l't1 toutes les personnes de bon ton et toutes celles qui veulent tre considres comme telles1 s'en aillent la campagne et s'imaginent qu'il n'y a plus une me en ville4 ,ce n'est ni la fatigue du travail ni le got de l'tude qui les conduit l2 c'est tout simplement le dsir de transporter sa paresse sur un autre thtre et de dormir en paix1 au lieu de passer la nuit dans le tumulte des bals4 ,le plus grand avantage que ces gens de la haute socit retirent de la solitude1 c'est de ne plus exposer aux regards de tant de tmoins leur singulire faon de vivre2 mais l'ombre des forts et les fleurs des valles ne produisent sur eux aucune heureuse impression4 ,les dryades ne les rendent pas plus sages3 ils n'apprennent pas mieux penser ni mieux agir4 ,la plupart de ces personnages distingus qui passent l't la campagne ne retirent d'autre fruit de ce sjour que de pouvoir1 en rentrant la ville1 parler du bonheur et de la beaut des champs1 bonheur qu'ils n'ont point senti1 beaut qu'ils n'ont point apprcie4 ,,chapitre ,,iii ,,des ,,inconv,,nients ,,generaux ,,de ,,la ,,solitude ,le penchant la solitude ne se concilie pas toujours1 comme nous l'avons vu1 avec une parfaite rectitude de bon sens1 ni avec un calme de caractre dispos glisser comme une ombre paisible sur le thtre du monde4 ,il y a dj des inconvnients dans l'loignement ordinaire de la socit1 et l'on en rencontre de plus grands lorsqu'on fuit les hommes avec obstination4 ,tous les dfauts des solitaires ne sont point le rsultat de la solitude4 ,ils peuvent provenir de diverses autres causes1 et si on entre dans la solitude avec de mauvais penchants1 il est craindre qu'elle ne les augmente4 ,nous voulons essayer de reconnatre les bons et les mauvais effets de la solitude1 selon les diffrents caractres1 afin de pouvoir dire dans quel cas elle est nuisible et dans quel cas elle est dsirer4 ,nous devons examiner comment elle procure autant de satisfaction que les relations de socit1 et dans quel but il est utile que les hommes s'loignent des autres hommes4 ,je ne parlerais point des inconvnients de la solitude1 si je ne voulais crire1 comme beaucoup d'autres1 qu'un roman sur ce sujet2 mais mes intentions sont plus srieuses4 ,l'homme1 dans l'oisivet de la solitude1 est comme une eau stagnante1 qui n'a point d'coulement et qui se corrompt4 ,l'inaction complte ou la tension trop grande des forces de l'esprit nuisent galement au corps et l'me4 ,chaque organe du corps humain se fatigue dans un travail sans relche4 ,l'esprit se fatigue de mme lorsqu'il voit toujours les mmes objets1 qu'il poursuit le mme labeur et porte le mme fardeau4 ,la solitude accable celui qui1 dans un tat de langueur1 ne peut s'occuper en lui-mme ni avec lui-mme4 ,il succombe au moindre effort1 lorsque le devoir ou la passion ne le raniment pas1 et l'ardeur de son esprit s'teint dans un morne isolement1 dans une sombre mlancolie4 ,alors il convient de rechercher la socit des hommes honntes et aimables1 jusqu' ce qu'on ait repris quelque got au travail et qu'on retrouve en soi-mme quelque satisfaction4 ,sans la varit1 sans la distraction1 l'homme s'engourdit dans la solitude1 lorsqu'il n'a pas assez de force pour soutenir longtemps un difficile effort4 ,ses ides prennent un caractre de roideur et d'inflexibilit1 ses points de vue lui semblent prfrables tous ceux des autres1 et il finit par ne plus estimer que lui-mme2 tandis qu'au contraire la socit amliore notre caractre et nos habitudes1 en nous accoutumant supporter la contradiction et vivre avec des personnes qui ne pensent pas comme nous4 ,il y a encore1 dans la solitude1 un autre danger3 c'est qu'en s'y retirant1 on ne vienne se plaire trop soi-mme4 ,les gentilshommes qui habitent la campagne y contractent souvent l'habitude de parler avec tant de roideur1 de soutenir avec tant d'opinitret les opinions les plus draisonnables1 qu'il devient presque impossible de traiter une affaire avec eux4 ,platon disait que l'orgueil1 l'obstination1 la roideur de caractre1 taient un effet constant de la solitude1 et qu'on ne devait point en tre surpris1 parce qu'un homme qui vit seul ne songe plaire personne autre qu' lui-mme4 ,il s'imagine pouvoir faire tout ce qu'il veut1 parce que ses valets excutent tout ce qu'il ordonne4 ,il est difficile de dtruire le profond respect que certains solitaires conservent pour leurs fantaisies et l'admiration qu'ils ont pour eux-mmes4 ,intimement convaincus que leurs ides sont d'une origine divine1 qu'elles leur ont t inspires par le ciel mme1 ils citent au tribunal de ,dieu comme des criminels tous ceux qui n'ont point ces mmes ides4 ,la solitude a aussi des inconvnients pour les savants1 quelque classe qu'ils appartiennent4 ,beaucoup de savants vivent entirement seuls ou au milieu d'un cercle trs-restreint1 et se trouvent hors de leur lment lorsqu'ils quittent leur cabinet d'tude4 ,on aura de la peine me croire1 peut-tre1 et cependant le fait que je vais rapporter est vrai4 ,dans une ville clbre d',allemagne1 du haut de la chaire1 les savants ont t instamment pris de vouloir bien se prserver des dfauts ordinairement attachs leur tat1 de l'irritabilit1 de la misanthropie1 et du mpris de tout ce qui n'entre pas dans le cercle ordinaire de leur vie ou de leurs occupations4 ,il leur a t recommand de ne plus tre si fiers et si ambitieux1 de traiter charitablement la faiblesse1 l'ignorance1 l'erreur2 d'instruire celui qui se trompe au lieu de l'offenser1 de ne point porter sur toutes choses un jugement absolu et souvent un jugement sans raison4 ,il leur a t recommand aussi de se mettre la porte de chacun1 d'entendre sans colre celui qui exprime modestement une ide oppose la leur1 de recevoir des leons avec le mme empressement qu'ils mettent en donner1 et enfin de ne point mpriser les qualits1 les opinions qui leur sont trangres et les occupations utiles des autres hommes4 ,je ne sais quel fut le rsultat de cette admonestation2 ce qu'il y a de sr1 c'est que le manque d'usage porte les savants se regarder comme d'importants personnages1 et qu'ils en viennent par l mme acqurir souvent fort peu d'importance aux yeux des autres4 ,il en est qui1 par l'habitude de discourir leur aise dans leur cole1 sont fort surpris qu'on veuille prendre la parole devant eux4 ,il en est qui prennent1 dans le petit cercle o leur vie est concentre1 une confiance si prsomptueuse en eux-mmes1 qu'ils la portent partout o ils se trouvent4 ,il en est enfin qui1 en se plongeant dans leurs livres1 oublient si compltement les hommes1 qu'ils rvoltent le sentiment moral de quiconque les coute4 ,leurs rapports continuels avec des tudiants grossiers ou avec des individus de la dernire classe du peuple leur donnent tant d'esprit1 qu'ils n'en ont plus lorsqu'ils entrent dans un salon4 ,on pouvait vivre plusieurs jours avec ,platon sans savoir que ce ft ,platon4 ,un tranger qui avait entrepris un long voyage dans le but de voir ce grand philosophe1 fut fort tonn lorsqu'on lui dit que ,platon tait cet inconnu simple et affable avec lequel il avait caus dj plusieurs fois dans diffrentes runions sans le remarquer4 ,qui ne rirait de voir un professeur install dans sa boutique1 et accueillant ddaigneusement tous ceux qui n'ont pas besoin de sa marchandise8 ,mais on sait de reste que1 s'il s'imagine avoir une cargaison plus complte que les autres1 il est une foule de choses dont on aurait besoin1 et qu'on ne trouve pas prs de lui4 ,voil les folies qui souvent rsultent d'une vie trop troite et trop retire2 voil comment il arrive qu'un savant qui ne voit point le monde n'a que des aperus borns1 et fait preuve en mainte occasion d'une tonnante petitesse4 ,mais ces hommes-l seuls s'imaginent qu'on ne peut vivre hors des universits#f4 #f ,un clbre professeur allemand disait souvent3 ,vita extra academias non est vita4 ,il est incontestable que beaucoup de professeurs ont des singularits qu'on ne retrouve dans aucune classe de la socit4 ,un prince d',allemagne fit prsent d'une tabatire d'or un professeur que l'on considrait comme un homme trs-distingu1 et lui crivit en mme temps une lettre flatteuse4 ,le professeur se fit peindre tenant la lettre d'une main1 la tabatire de l'autre1 et envoya ce portrait au prince4 ,d'un autre ct1 il faut avouer que les gens du monde exigent parfois d'un savant ce qui est hors de sa nature1 et touffent par l en lui jusqu'au dsir de plaire4 ,on a dit avec raison que les savants astreints une existence solitaire1 et occups de graves travaux1 ne peuvent avoir ni la gaiet d'esprit1 ni l'lgance de manires1 ni la vivacit d'entretien des personnes qui vivent habituellement dans le monde et qui en connaissent tous les usages3 ainsi les courtisans sudois commirent une vraie cruaut en riant de l'embarras o se trouvrent ,meibom et ,naud1 lorsque ces deux savants furent prsents la reine ,christine1 et qu'elle dit l'un3 ,vous1 qui avez crit sur la danse des anciens1 vous devez savoir danser2 et vous1 qui avez compos un trait sur la musique antique1 vous devez savoir chanter4 ,les ,franais commirent la mme cruaut envers le grand mathmaticien ,nicole1 un jour qu'une dame de ,paris l'avait invit dner4 ,le bon ,nicole n'avait fait de sa vie un si bon repas2 en se retirant1 il adressa la matresse de maison des compliments infinis1 l'assurant qu'il ne cesserait jamais d'admirer ses beaux petits yeux4 ,c'est l1 lui dit un de ses amis en descendant l'escalier1 un singulier compliment pour un mathmaticien tel que vous4--,vous avez raison1 rpondit ,nicole1 et je vais rparer ma faute4 ,a l'instant mme1 il remonte1 demande la matresse de maison humblement pardon1 et1 persuad qu'une si belle dame ne peut admettre qu'il y ait rien en elle de petit1 il lui jure qu'il n'a jamais vu de si grands yeux1 un si grand nez1 une si grande bouche et de si grands pieds4 ,en quittant leur bibliothque pour entrer dans un salon1 les savants sortent d'un pays qu'ils connaissent1 o ils sont leur aise1 pour pntrer dans une rgion o tout est pour eux nouveau1 inattendu et inusit4 ,on en voit qui1 par une modestie excessive1 n'osent se prsenter dans le monde2 d'autres comprennent qu'il leur serait difficile de se faire couter dans une socit compose de gens ignorants et orgueilleux1 qui mprisent la science1 et qui ne voudraient pas voir un savant s'lever ct d'eux4 ,d'autres sentent que le monde leur est tranger1 de mme qu'ils sont trangers au monde4 ,quelques-uns reconnaissent qu'ayant mis dans leurs livres tous les dons de leur esprit1 ils ressembleraient1 dans un salon1 des citrons dont on a exprim le suc4 ,enfin1 il en est qui s'efforcent de paratre ce qu'ils ne sont pas1 ce qu'ils ne peuvent tre1 et qui1 remarquant que tout discours srieux est impossible dans une runion frivole1 et qu'ils sont tout instant clipss par quelque tourdi1 s'loignent ddaigneusement de ces runions1 o ils s'imposent une inutile contrainte4 ,beaucoup de savants qui crivent dans le but d'exercer quelque influence sur les hommes1 fuient les hommes1 et ils ont grand tort4 ,les livres auxquels ils ont recours ne suffisent point pour leur donner la connaissance du cur humain et l'exprience du monde4 ,ils ne leur donnent point non plus le talent d'observation qui nous porte tudier de plus en plus les hommes1 quelque peu de satisfaction qu'on prouve quand on les a connus4 ,les plus grands moralistes se sont forms dans le monde par l'exprience qu'ils ont faite eux-mmes de ce qui peut tre favorable ou nuisible l'homme4 ,c'est dans le monde seulement qu'un crivain forme son got1 apprend suivre les convenances1 car que de choses n'crit-on pas chez soi1 dont on rougit quand on y pense en socit6 ,les relations du monde sont une source inpuisable de nouvelles penses et d'observations4 ,elles nous aident excuter des choses qui nous paraissent impossibles2 elles nous donnent cette grce1 cette souplesse1 cette force qui entrane le cur et persuade l'esprit4 ,combien de savants qui1 du fond de leur obscure retraite1 prtendent clairer les hommes1 et qui ne savent pas mme comment on agit sur les hommes6 ,ils veulent attirer1 et ils repoussent2 ils regardent perptuellement leur but1 et ne peuvent jamais l'atteindre4 branlez1 agitez1 si vous le pouvez1 lorsque l'occasion s'en prsentera1 tout un public1 par quelques vrits importantes2 mais apprenez en mme temps l'art d'tre aimable1 obligeant1 affectueux1 de tendre la main ceux mmes que vous avez ainsi agits1 et d'chapper par l leurs maldictions4 ,les relations sociales enseignent ainsi ce qu'on n'acquiert point toujours dans la solitude4 ,ce n'est pas seulement avec les livres qu'on apprend1 dit ,bacon1 se servir des livres#g4 ,pour connatre les hommes1 il faut les voir agir1 s'associer leurs entreprises et acheter souvent bien cher quelque peu d'exprience4 ,mais c'est dj beaucoup pour un philosophe d'acqurir dans le monde les bonnes dispositions de caractre que l'on perd facilement dans la solitude1 et lors mme qu'il ne parviendrait qu' recueillir le fruit qu'il doit retirer de la connaissance des faiblesses et des dfauts humains1 ce serait une suffisante compensation pour l'ennui qu'il peut prouver en frquentant le monde4 #g ,un professeur1 dgag des prjugs ordinaires de sa profession ,m4 ,hissmann1 de ,gttingue1 a dit1 dans son ,essai sur la vie de ,leibnitz3 ,les quatre murs d'un cabinet d'tude ne sont point les limites du monde1 et les livres ne renferment point tout ce que les grands hommes ont pens4 ,il y a une foule de remarques1 de notions prcieuses1 qui n'ont point t livres l'impression4 ,si l'on commence son ducation dans la retraite par la lecture et la rflexion1 il faut la continuer et l'achever par les relations sociales1 o l'on apprend connatre les hommes1 leurs sentiments1 leurs erreurs1 leur sagesse et leur folie4 ,cependant il retire de cette frquentation un plus grand avantage4 ,il apprend supporter les hommes et se faire supporter par eux1 lorsque1 l'exemple de ,socrate et de ,wieland1 il carte de la philosophie tout ce qu'elle a de pnible ou de dsagrable2 il la rend attrayante1 il la dpouille de ses apparences les plus dures1 et la montre dans sa beaut naturelle4 ,un crivain allemand a dit1 dans une dissertation sur ,franklin3 ,les crits de ,franklin n'ont pas le caractre pdantesque ni dogmatique4 ,ce sont des observations dtaches et prsentes sous une forme agrable1 de brves notices1 de petits traits et des lettres d'un style facile1 adresss des femmes ou des amis4 ,on prend intrt ses uvres2 on ne se lasse point d'y revenir1 tant il y a de varit dans la forme comme dans le fond des ides qui s'y trouvent dveloppes4 ,a chaque page on reconnat le tact dlicat de l'homme du monde1 et le jugement droit1 et le sens naturel d'une philosophie aimable4 ,caton le ,censeur tait grave1 mais non pdant4 ,son affabilit de caractre le rendait trs-agrable4 ,il croyait que les fous contribuent l'instruction des sages plus que les sages ne contribuent celle des fous4 ,les prsomptueux et les sots1 disait l'empereur ,marc-,aurle1 parlent sans penser1 et c'est le philosophe ,sextus qui m'a appris les supporter4 ,cette aimable tolrance rallie l'homme le plus clair ceux qui sont dnus de toute instruction4 ,il a sem dans la solitude les germes du savoir1 il en recueille les fruits dans le monde4 ,l1 rien n'tait trop grand pour son ardeur scientifique4 ,ici1 il n'y a pas dans le cur humain un repli qui lui semble trop petit4 ,dans la solitude1 il tait morne et rude2 dans le monde1 il devient doux et poli3 il se rapproche de tous les hommes et de toutes les conditions4 ,il ne cherche point dominer les autres2 il ne disserte point avec arrogance2 en vain ,socrate aurait fait descendre la sagesse du ciel1 s'il ne l'avait rendue aimable dans toutes les circonstances4 ,pour aimer celui qui observe les hommes1 il suffit qu'on ne soit pas forc de le craindre4 ,tout pour l'amour1 disait ,goethe3 et celui qui a connu ce grand pote sait de quelles grces il revtait la force de son gnie et la nature srieuse de ses tudes4 ,il est facile de se faire aimer quand on s'approche franchement des hommes1 quand on s'attache eux avec confiance4 ,il n'y a pas une situation humaine o nous n'ayons besoin tantt des conseils et tantt de l'appui des autres hommes4 ,mais comment se ferait-il aimer celui qui veut toujours tre prvenu et ne prvenir personne1 celui qui s'inquite de chaque parole qui s'chappe de ses lvres1 de chaque sentiment qu'il rvle1 de chaque geste1 de chaque expression de physionomie qui dcle l'tat de son me2 celui qui ne s'attache aucun homme1 qui vit l'cart1 solitaire1 silencieux1 renferm en lui-mme1 qui est toujours sur ses gardes1 et qui n'ose tmoigner ceux qui l'entourent la moindre confiance8 ,ouvrir franchement son cur aux autres1 c'est se procurer une source de jouissances infinies4 ,pour que les autres ne soient point embarrasss avec nous1 il faut que nous ne le soyons point avec eux4 ,tout ce qu'on renomme le plus1 faveur du monde1 richesses et tous les loges des journaux1 ne procure pas la joie qu'on prouve pouvoir se dire3 ,j'ai inspir de la confiance ce malheureux2 j'ai consol ce cur afflig2 j'ai rendu1 ,dieu soit lou6 le courage cet tre abattu6 ,mais on n'acquerra pas ce bonheur si l'on n'a pas le don de se faire aimer2 et les savants perdent souvent un tel don par la solitude4 ,les joies de l'affection lvent cependant bien plus l'esprit et le cur que le strile plaisir de trouver un nouveau moyen d'exposer une science aride et sche ou le sot orgueil de quelque pdant qui crira1 comme un professeur allemand1 un livre tout entier pour dmontrer que dans l'autre monde on ne parlera que latin4 ,celui qui n'aime que ceux qui l'coutent1 qui le louent1 qui jamais ne le contredisent1 n'est pas digne d'tre aim4 ,combien de savants1 d'crivains renomms1 qui affectent les sentiments les plus gnreux1 qui sans cesse vantent l'ardeur de leur dvouement1 et qui1 dans un moment o l'on invoque leur gnrosit1 abandonnent sans piti un ami qui n'approuve point leurs folles prsomptions6 ,combien de savants qui s'en vont1 les mains pleines de louanges leur adresse1 qu'ils colportent de maison en maison1 qui mendient l'aumne d'un loge1 et qui ne se doutent pas qu'on tremble quand on les voit entrer et qu'on se rjouit quand ils sortent6 ,loin de nous donc cette ambition de pdant1 cette vanit purile qui n'aboutit qu' exciter la haine des envieux et loigner de nous l'affection de ceux qui nous admirent6 ,cependant l'existence silencieuse du savant a aussi son noble et beau ct4 ,heureuse et digne est la vie de celui qui ne porte envie personne1 qui est aim et respect du monde1 quoiqu'il ne voie pas le monde1 qui n'a pas besoin de recourir de vains traits d'esprit pour attirer l'attention sur lui6 ,son me ne s'assoupit point1 son imagination est toujours fconde3 nul travail ne l'effraye1 il lit1 il crit1 il mdite avec une complte satisfaction2 ses penses coulent de son cur1 comme une onde limpide d'une source inpuisable4 ,le bonheur qu'il trouve en lui-mme le dispense de rechercher des distractions trangres1 et la joie que lui donne l'tude soutient sa patience1 quelque lents que soient ses progrs2 ses connaissances s'accroissent de jour en jour1 ses penses se dveloppent et se fortifient2 sa persvrance le conduit son but1 et il ne se proccupe point de la basse envie de ces hommes qui se croient obligs d'outrager quiconque crit un livre1 c'est--dire quiconque manifeste1 suivant eux1 l'intention de leur enseigner quelque chose4 ,il existe de ces gens heureux prs de moi1 il en existe un grand nombre en ,allemagne1 et ceux-l prouvent qu'on ne peut1 sans de grandes restrictions1 parler de la vie retire des savants4 ,il est possible que la retraite enfante des sottises et puisse mme conduire certains individus de mauvaises actions4 ,souvent elle est prjudiciable ceux qui n'y sont point ports par une noble impulsion et ceux qui nuit et jour appliquent sans cesse leurs penses un seul objet4 ,il est possible que cette retraite ne soit pas toujours une cole de bonnes murs1 qu'elle donne aux savants des habitudes disgracieuses et un air trange2 mais l'influence qu'elle exerce sur l'imagination et les passions est d'une nature bien plus grave et mrite d'tre srieusement tudie4 ,,chapitre ,,iv4 ,,des ,,inconv,,nients ,,de ,,la ,,solitude ,,pour ,l',,imagination4 ,l'empire de l'imagination sur l'homme est bien plus grand que celui de la raison4 ,la raison exige des connaissances prcises1 l'imagination se contente d'une vague intuition4 ,la raison est la facult de se reprsenter nettement ce qui est possible1 tandis qu'une imagination ardente croit voir nettement une quantit de choses qu'un esprit calme1 rflchi1 n'aperoit pas2 l'imagination reproduit1 il est vrai1 les ides1 comme la mmoire1 mais elle les altre1 les amplifie ou les amoindrit1 ou les mle confusment4 ,l'imagination1 l'enthousiasme1 l'exaltation rveuse1 ne se dveloppent pas seulement dans la solitude4 ,de toutes parts la route est ouverte la sagesse comme la folie1 et beaucoup d'hommes ne savent malheureusement pas distinguer le vrai chemin4 ,quelques observations gnrales sur ces phnomnes de l'me feront voir quels sont les effets de l'imagination que je regarde comme nuisibles1 et jusqu' quel point1 suivant mon opinion1 l'imagination enfante parfois dans la solitude des songes1 des illusions prjudiciables qui peuvent devenir autant de maladies morales4 ,l'imagination est1 dit-on1 la rptition des sensations2 mais souvent1 si je ne me trompe1 elle n'arrive qu' une fausse conclusion d'une sensation vraie2 par exemple1 un malade prouve dans une partie du corps une contraction nerveuse1 et prtend qu'il y a l un ulcre1 et je sais qu'il m'indique une sensation relle1 mais la conclusion qu'il en tire est fausse4 ,et que de fois d'une ide vraie on se fait ainsi une croyance mensongre6 ,l'imagination agit avec rapidit et se cre en un instant ses illusions4 ,tout agit sur elle1 et elle agit sur tout3 elle fait natre des images1 elle les associe la pense1 elle leur donne la couleur et l'expression4 ,l'enthousiasme est sa vie1 a dit ,wieland3 la trop grande exaltation est sa mort4 ,l'enthousiasme et l'exaltation peuvent provenir d'une quantit de causes2 mais rien ne les dveloppe plus promptement que la solitude quand on y apporte une certaine disposition d'esprit4 ,l'enthousiasme est une vive et violente lvation de l'me qui rsulte d'une forte motion et qui porte l'homme des entreprises extraordinaires1 des actions inattendues4 ,dans ces moments d'enthousiasme1 on n'est pas hors de soi-mme1 mais hors du niveau ordinaire de la vie3 voil pourquoi l'enthousiasme est mconnu des gens calmes et froids1 tourn en drision par les beaux esprits ou par les sots1 et niaisement admir par des valets4 ,quand l'enthousiasme clate dans toute sa puissance1 l'homme s'affranchit des dernires rserves1 oublie les obstacles1 ou les brise avec une force imptueuse4 ,voil pourquoi on dit d'un homme qu'il est inspir1 c'est--dire enflamm et fortifi par la prsence et l'appui d'un tre suprieur4 ,tout ce qu'il y a de sublime dans les passions humaines1 cette facult d'esprit le comprend1 le saisit1 l'accomplit4 ,lord ,shaftesbury disait3 ,un noble enthousiasme enfante des hros1 des potes1 des orateurs1 des artistes1 des philosophes1 et tout ce qu'il y a de grand dans le monde4 ,si l'on pouvait esprer que la solitude donnt une telle facult1 tous ceux qui ne veulent point se traner dans les ornires de la vie vulgaire1 s'en iraient avec joie dans la solitude2 mais la dception1 le mensonge1 impriment aux natures exaltes une impulsion aussi forte que celle que la vrit donne l'enthousiaste4 ,le visionnaire exalt cherche faire de l'or2 l'enthousiaste s'lance dans les airs avec le ballon de ,montgolfier4 ,le visionnaire voit en dehors de soi et devant soi tous les objets1 comme il le veut1 selon les fantaisies de son imagination4 ,il s'attache des esprances gigantesques1 il voit ce que les autres hommes ne peuvent voir1 et ne distingue pas ce que les autres voient2 il comprend ce qu'aucun esprit raisonnable ne souponne2 il entend la voix des mondes invisibles1 se croit inspir et capable de faire des miracles4 ,nulle crainte ne le trouble1 nulle entrave n'arrte l'lan de son esprit3 il a en lui une force qui dtruit et renverse la parole mme de ,dieu1 la parole des sages4 ,si cet homme se trouve dans des circonstances qui favorisent l'essor de son imagination1 il arrive bientt au fanatisme et condamne des tourments ternels ceux qui oseraient douter de son pouvoir infini#h4 #h ,les fanatiques n'expliquent point les saintes critures comme tout le monde1 et parmi les nouvelles sectes qui peuplent la ,suisse1 les anabaptistes se distinguent par leur systme d'interprtation4 ,il est dit dans l'vangile3 ,si nous ne devenons pas semblables des enfants1 nous n'entrerons point dans le royaume des cieux4 ,aussitt les bonnes gens se dpouillent de leurs vtements1 montent sur des chevaux de bois et courent de ct et d'autre2 leurs femmes et leurs servantes1 toutes nues aussi1 courent de la mme sorte4 ,puis tous ces nouveaux chrtiens reviennent dans une parfaite innocence se jeter ple-mle sur des bancs et sur des lits afin de ressembler en tous points aux petits enfants4 ,le fanatisme a souvent clat dans le monde comme dans la solitude3 c'est peut-tre une des maladies les plus frquentes de notre poque4 ,il a suffi pour voiler d'un sombre nuage la lumire de la civilisation dans plusieurs provinces d',allemagne4 ,l'alchimie1 la thurgie1 la croyance aux revenants1 et les dogmes tranges de ,jacob ,boehm1 occupent maintenant une immense quantit de gens4 ,on se prcipite en foule aprs la sagesse occulte1 travers d'paisses tnbres2 on repousse la vrit1 et l'on outrage secrtement ou publiquement celui qui ose la proclamer4 ,tandis que les enfants de l',allemagne reoivent aujourd'hui dans les universits une vritable instruction1 leurs pres lisent l',annulus ,platonis4 ,la philosophie occulte d',herms ,trismgiste1 le divin anneau de la magie adamique1 du compas des sages1 de ,grabell1 d',iugel1 etc41 remplacent1 pour un grand nombre de personnes1 la vraie physique et la vraie philosophie4 ,toutes ces folies de visionnaires seraient peut-tre de courte dure1 si elles ne s'entretenaient dans la solitude4 ,celui qui peut se crer toutes sortes d'ides fantastiques s'abandonne volontiers cet entranement de l'esprit2 tout dpend de la tranquillit qui l'environne et de l'ardeur de son imagination4 ,la solitude est dangereuse1 comme nous l'avons dit1 pour tout homme qui s'y applique sans cesse la contemplation4 ,elle est dangereuse pour l'homme d'esprit comme pour l'ignorant1 si l'homme d'esprit s'abandonne d'obscures conceptions1 s'il concentre en lui-mme tout l'exercice de son imagination et s'il vite tout ce qui pourrait l'en distraire4 ,le savant ,molanus de ,hanovre se figura1 dans les dernires annes de sa vie1 qu'il tait un grain d'orge4 ,il parlait fort sensment de chaque chose avec les personnes qui venaient le voir2 mais pour rien au monde il n'et voulu sortir de sa maison1 de peur d'tre aval par les poules4 ,l'imagination de la femme est plus facile mouvoir que celle de l'homme3 aussi la femme est-elle expose tomber dans toutes sortes d'extravagances lorsqu'elle vit d'une vie trs-retire et constamment seule avec elle-mme4 ,de l vient que dans les maisons d'orphelines et les autres maisons de refuge1 les maladies nerveuses se communiquent si facilement d'une femme aux autres4 ,c'est la vivacit de cette imagination fminine qui fait que bien souvent toutes les femmes croient et veulent faire ce que l'une d'elles croit et essaye de faire4 ,plusieurs exemples dmontrent que tout ce qui agit vivement sur l'imagination des femmes peut bien vite garer leur raison3 ainsi on a vu clater1 parmi les jeunes filles de ,milet1 une vritable pidmie morale qui les portait toutes se pendre1 et une autre pidmie1 parmi les femmes de ,lyon1 qui se runissaient pour aller se jeter dans le ,rhne4 ,je n'en finirais pas1 si je voulais dire jusqu'o peut aller une imagination gare et l'influence funeste que la solitude peut avoir sur celui qui ne sait point se prserver d'un tel pril4 ,on se plonge dans le silence de la retraite1 on reste l des jours1 des nuits1 des annes entires1 seul avec soi-mme4 ,que de rves alors1 que de visions tranges6 qu'il est facile1 dans une telle situation1 de se laisser aller toutes les promesses trompeuses de l'alchimie1 tous les garements de la superstition6 ,celui qui ne veut vivre que de soi-mme1 a trouv par l le meilleur moyen de mourir de faim1 car1 ainsi que le disait un ancien sage1 il se nourrit de son cerveau et dvore son cur4 ,le penchant la solitude est l'un des symptmes ordinaires de la mlancolie4 ,l'homme qui prouve ce sentiment de mlancolie fuit la clart du jour et l'aspect du monde4 ,incapable de poursuivre fortement une autre pense que celle qui le consume1 il se fait de la vie une vraie torture4 ,cet tat s'aggrave encore dans la solitude1 lorsqu'une forte secousse n'imprime pas l'imagination une autre direction2 mais c'est dj beaucoup que de parvenir carter de l'esprit mlancolique les ides dont il se repat habituellement1 et changer la nature de ses dsirs2 il ne faut pas qu'il languisse dans la mme jouissance1 il ne faut pas qu'il convoite un bonheur unique qu'il ne peut atteindre1 il doit rassembler ses forces1 s'efforcer d'atteindre ce qui lvera son me et viter ce qui la blesse4 ,si l'on parvient lui faire adopter ces principes1 si l'on peut l'attacher un travail qui l'occupe srieusement1 on lui aura rendu un plus grand service qu'en le livrant toutes les distractions du monde4 ,il conservera toujours sa propension la mlancolie2 mais cette propension pourra lui servir de mobile dans tout ce qu'il dsirera vivement1 dans tout ce qui exige de la persvrance4 ,un ,anglais atteint de spleen se brle la cervelle4 ,avec cette mme disposition d'esprit1 les ,franais entraient jadis dans les clotres4 ,les ,anglais ne se tueraient point s'ils avaient des couvents4 ,lorsque la mlancolie teint notre ardeur et subjugue notre activit1 nous perdons bientt le got du monde1 de la vie1 et nous nous retirons dans la solitude4 ,rien n'est plus insparable des divers genres de mlancolie que le dsir de s'loigner des hommes1 de rompre toute relation avec eux1 de ne parler personne1 de ne voir personne1 et de n'entretenir aucune correspondance4 ,on veut tre seul pour se repatre en libert des rves1 des images que l'on devrait par-dessus tout viter4 ,les gens qui observent cet tat maladif d'un homme mlancolique1 lui rptent qu'il doit se distraire1 voir le monde1 frquenter les bals4 ,de tels avis sont sans doute dicts par une bonne intention1 mais ils ne peuvent tre efficacement suivis4 ,un homme mlancolique ne se rsigne point faire ce qui est contraire ses gots1 ses penchants1 sa conviction4 ,la mlancolie jette le dsordre dans l'me3 souvent elle anantit l'effet salutaire de la religion1 les bienfaits de ,dieu1 le bonheur humain4 ,les livres de mdecine ne dmontrent point positivement quel est le sige de la mlancolie4 ,un changement presque imperceptible dans nos nerfs1 un lger branlement1 produit par une indigestion ou par un refroidissement1 suffit parfois pour nous jeter tout coup dans un abme de tristesse1 tandis qu'un changement tout aussi imperceptible1 mais d'une autre nature1 arrte un torrent de penses affligeantes4 ,celui qui s'observe avec attention sait mieux que personne comment on doit s'y prendre pour prvenir ce premier tat et favoriser le second4 ,mais il faut que les mdecins connaissent aussi l'histoire1 la nature d'un homme mlancolique2 qu'ils sondent l'tat de son me jusque dans ses derniers replis1 s'ils veulent savoir ce qui l'abat1 ce qui la relve1 ce qui lui est utile ou prjudiciable1 et l'on remarque souvent que tel incident qui fait natre chez un homme une pnible mlancolie est prcisment ce qui donne de la gaiet un autre1 et que ce qui soutient le courage de celui-ci brise les forces de celui-l4 ,la mlancolie est le fait d'un faux raisonnement1 qui1 avec le concours de certaines sensations maladives et pnibles1 entretient dans l'me les ides les plus dcourageantes1 et lui fait voir en elle et hors d'elle tous les objets sous le point de vue le plus affligeant4 ,on n'est point mlancolique par cela seul que1 pour se livrer un travail important1 on fuit la socit4 ,avec des nerfs bien constitus1 et un but honorable poursuivre1 on peut supporter longtemps la solitude1 tandis qu'avec des dispositions prononces la mlancolie1 la solitude devient bientt trs-dangereuse si on n'y entre point avec un travail de prdilection qui conduit perptuellement l'esprit de pense en pense4 ,rien ne favorise tant le dveloppement de la mlancolie et de la misanthropie que de songer constamment au motif de cette misanthropie4 ,c'est une erreur grossire que de regarder les distractions incessantes comme un remde la mlancolie4 ,combien d'hommes ne deviennent mlancoliques que parce qu'ils ne peuvent trouver ni le repos ni la libert qu'ils dsirent6 ,que de fois ne s'irrite-t-on pas contre le monde1 lorsqu'on ne peut parvenir trouver un instant pour recueillir en paix ses ides6 ,dans quelle profonde mlancolie ne voit-on pas souvent tomber celui qui est forc de traner chaque heure le mme fardeau1 qui chaque jour doit obir la volont des autres1 et qui ne peut aller o il lui plat6 ,pour un homme atteint de mlancolie1 la meilleure situation serait celle o il pourrait faire le plus de bien1 et cette situation1 il peut l'avoir dans la solitude1 souvent mieux que dans le monde4 ,nous pouvons donc dire que la solitude1 qui1 dans certains cas1 enfante et dveloppe la mlancolie1 peut1 dans d'autres circonstances1 la temprer et la gurir4 ,ce qu'il y a de plus triste pour un esprit mlancolique1 ce qui le porte surtout viter le contact du monde1 c'est de voir que personne ne le comprend1 que parfois on vante sa gaiet1 tandis qu'il se torture lui-mme4 ,bien peu de personnes devinent les douleurs des autres1 et l'homme froid ne voit point la pointe du dard cach dans un cur malade2 de mme qu'on ne comprend point les souffrances d'une affection nerveuse1 tant qu'elle ne se manifeste point publiquement par des convulsions1 de mme on n'est frapp des douleurs d'un homme mlancolique que lorsqu'il se brle la cervelle4 ,vous pouvez passer des annes entires en proie toutes sortes de tortures1 et les gens apathiques que vous avez coutume de voir seront persuads que vous vous portez merveille4 ,on peut paratre mme fort gai aux yeux des ignorants dans le temps o l'on maudit le plus le monde et la vie4 ,jamais on n'avait vu ,paris1 sur le ,thtre-,italien1 un arlequin comparable ,carlin1 qui mourut en #aggh4 ,cet acteur avait le privilge de rjouir tout son auditoire2 mais ds qu'il quittait ses habits bariols1 il redevenait silencieux et morne4 ,un jour1 un malade se prsente chez un mdecin de ,paris1 et lui demande quel remde il devrait employer pour se gurir des accs d'une noire mlancolie3 ,allez la ,comdie-,italienne1 lui rpond le mdecin2 il faudrait que votre mlancolie ft profondment enracine en vous1 pour qu'elle rsistt aux plaisanteries de ,carlin4--,ah6 monsieur1 s'crie le malade1 ce ,carlin dont vous parlez1 c'est moi6 ,je fais rire les autres1 et n'en suis pas plus gai4 ,si un homme mlancolique ne peut vivre avec les personnes qui ne le comprennent pas1 il est regretter qu'il vive entirement en lui-mme2 car souvent1 comme nous l'avons dit1 la mlancolie s'aggrave dans la solitude par le retour constant de la mme ide1 par l'absence de toute distraction4 ,un homme mlancolique devient souvent alors dfiant et sauvage1 quoiqu'il soit n peut-tre avec un caractre hardi et entreprenant2 il vite les lieux o diffrentes personnes se rassemblent2 la clart du soleil l'effarouche1 car il prouve plus de tranquillit lorsqu'il pense qu'on l'aperoit moins1 et il ne se sent jamais mieux que par un ciel sombre1 au milieu de la pluie et de l'orage4 ,c'est un supplice pour lui que de sortir de sa retraite2 il voudrait1 quand il passe dans les rues1 ne rencontrer aucune me vivante4 ,une obscurit continuelle rgne dans sa chambre2 il frissonne1 il doit recevoir une visite1 et on ne saurait le rendre plus malheureux qu'en le forant1 par un excs de politesse1 aller dans le monde4 ,la solitude est un poison pour lui1 mais il aime ce poison4 ,une sensibilit extrme1 une trs-grande vivacit d'imagination1 anantissent les forces de l'esprit4 ,ah6 comme on cesserait de porter envie aux hommes qui sont parvenus se distinguer1 si l'on savait que la douleur les accable souvent pendant des annes entires2 qu'elle trouble leur mmoire et qu'elle leur enlve parfois jusqu' la facult de penser6 ,quelle piti on prouverait pour eux si l'on savait ce que ces hommes1 si heureux en apparence1 souffrent pendant de longues nuits1 lorsqu'ils cherchent en vain le sommeil6 ,haller1 qui1 jusqu' sa mort1 fut passionn pour la gloire1 ,haller1 ce savant si renomm1 tait tellement affaibli1 sur la fin de sa vie1 qu'il tombait dans le plus profond accablement lorsqu'il n'avait pas pris huit grains d'opium4 ,sa mlancolique imagination ouvrait ses yeux des abmes d'o il voyait sortir des fantmes qui teignaient en lui les lumires d'un christianisme clair4 ,une telle prostration d'esprit est affreuse1 quoiqu'il s'y trouve des intervalles o l'me reprend son nergie4 ,mais il est plus affreux encore de tomber dans une de ces situations o l'on ne sent plus rien1 o l'on est indiffrent toutes les motions d'autrefois1 tout ce qui tait un plaisir ou une peine3 alors on veut tre seul1 et on ne jouit point de la solitude2 on quitte le monde pour rentrer dans sa retraite1 et l'on regarde avec dgot tout ce qu'il y a dans cette retraite4 ,on regarde ses livres comme des lambeaux bariols de diffrentes couleurs qui ne servent qu' donner le vertige4 ,on est tent de jeter au feu1 sans les lire1 toutes les lettres que l'on reoit4 ,on n'accueille qu'avec colre tous les loges que le monde prodigue parfois avec tant de lgret1 et l'on regarde d'un il sec et indiffrent les trames de la calomnie1 les machinations perfides d'une critique haineuse4 ,on ne trouve plus dgot aux productions de l'esprit2 qu'importe que le soleil se lve ou que la nuit descende1 on n'prouve plus aucune joie voir le retour de l'aurore ni aucun repos dans le sommeil1 on ne ressent chaque jour que de nouvelles douleurs et une nouvelle indiffrence pour tout4 ,il existe des exemples terribles des effets produits par la solitude sur les imaginations mlancoliques1 des exemples de folie1 d'erreurs extravagantes auxquelles on aurait peine croire4 ,lorsqu'une nature mlancolique se tourne du ct des ides religieuses1 la solitude devient pour elle un vritable enfer4 ,on se figure alors qu'on est abandonn de ,dieu et des hommes1 on a horreur de ses semblables1 et l'on se fait un tourment des dogmes de religion qui devraient tre une efficace consolation4 ,haller tait en proie cette mlancolie religieuse1 lorsqu'il renona aux affaires publiques dans les dernires annes de sa vie2 ds lors il ne vcut qu'avec ses livres2 et souvent il n'apercevait pas mme les personnages de distinction qui venaient le visiter2 je le vis deux annes avant sa mort dans cette douloureuse situation4 ,rien ne l'animait tant qu'un vif dsir de gloire et le besoin d'avoir perptuellement un prdicateur ses cts4 ,il faisait venir autant de prtres qu'il pouvait1 sans se proccuper de leur systme ni de leurs talents2 il demandait chacun d'eux un secours moral1 de mme qu'un malade incurable1 aprs avoir puis les ressources relles de l'art1 s'adresse quiconque lui offre encore un moyen de gurison4 ,haller poussait l'extrme ses ides d'orthodoxie2 il s'tait fait une thologie dure et inflexible comme son caractre1 qui lui plaisait1 mais qui ne pouvait convenir son tat moral4 ,quelques jours avant sa mort1 ,haller crivit un de ses amis1 au bon et savant ,heine de ,goettingue1 que1 prs d'entrer dans l'ternit1 il croyait la bont infinie du ,rdempteur1 que cependant il ne savait encore s'il devait esprer1 qu'il voyait tous ses vices rangs autour de lui comme une formidable arme amasse1 pour sa perte1 pendant soixante et dix ans4 ,il dsirait que le docteur ,lesse1 renomm comme un excellent thologien1 lui indiqut quelques livres peu tendus qu'il pt lire encore pour se sauver des terreurs de la mort4 ,je termine cette lettre trop vite1 ajoutait-il1 mais je vous raconterai ce qui arrivera de nouveau4 ,il ne raconta plus rien1 et quelques jours aprs sa mort1 un jeune gentilhomme de ,berne crivit ,goettingue une lettre qui produisit en ,allemagne une vive rumeur4 ,il tait dit dans cette lettre qu' ses derniers moments ,haller1 ayant runi des thologiens autour de lui1 leur avait dclar qu'il ne croyait rien et qu'il lui tait impossible de croire1 quelque dsir qu'il en et4 ,par l'effet de sa mlancolie religieuse1 ,haller ne croyait pas qu'il pt compter sur la misricorde de ,dieu2 il craignait la mort et ne cachait point cette crainte4 ,c'tait la pense du jugement dernier qui lui causait ces sombres terreurs1 et1 comme il le disait lui-mme1 c'tait la laideur de son me4 ,c'est ainsi que par la mlancolie religieuse on mconnat l'admirable bont de ,dieu et sa suprme justice4 ,si ,haller et vcu dans une solitude oisive1 une telle mlancolie l'et tortur du matin au soir2 il la rprimait par l'opium et par le travail1 mais elle le reprenait avec une force terrible ds qu'il se remettait parler du sujet de ses frayeurs avec les thologiens1 ou lorsqu'il tait seul et qu'il ne travaillait pas4 ,on peut juger par tout ce que je viens de dire du pril auquel les natures mlancoliques sont exposes dans la solitude1 et on doit voir que l'imagination est la partie faible sur laquelle la solitude exerce d'abord l'influence la plus funeste4 ,nous ne parlerons pas encore des moyens les plus propices employer pour remdier ce triste tat de l'me1 quoiqu'il nous en cote de ne point prsenter immdiatement des consolations ceux que ce tableau des souffrances morales affligerait4 ,si quelque lecteur mlancolique a la patience de continuer jusqu' la fin la lecture de ce livre1 j'espre lui dmontrer aussi les avantages de la solitude et lui faire voir comment1 lorsqu'on sait occuper son temps1 on peut parvenir dissiper dans la retraite la mlancolie la plus sombre4 ,on se ferait une fausse ide de ce que j'ai dit des dangers de la solitude pour l'imagination1 si l'on pensait que ce danger existe dans tous les cas2 il faudrait que j'eusse l'esprit compltement aveugle pour ne pas observer que le repos1 la retraite1 apaisent souvent les orages d'une imagination malade4 ,qui oserait parler de distraction celui qui est affect d'une sensibilit maladive1 lorsque le moindre bruit que l'on entend1 lorsque le moindre entretien forc nous cause une sensation si pnible8 ,rien alors ne procure quelque soulagement que le repos1 et l'on arrive ce repos en s'efforant d'attacher son me une ide simple et en vgtant comme on peut jusqu' ce que la crise soit passe4 ,loin de moi donc l'ide que la solitude nuit l'imagination dans toutes les circonstances2 c'est dans la solitude au contraire que la pense de l'homme enfante ses plus belles uvres2 mais si l'on en abuse1 elle devient prjudiciable4 ,la masse de bonheur1 a dit ,addison1 et de douleur que l'imagination peut produire est grande4 ,dieu connat tous les moyens d'agir sur elle3 il peut veiller1 comme il lui plat1 la pense en nous1 et il peut rendre cette pense riante ou terrible4 ,il peut1 sans le secours de la parole1 faire surgir des images dans notre me et faire passer sous nos yeux les scnes les plus varies sans le secours des objets extrieurs4 ,il peut ravir l'imagination par les plus belles visions1 ou l'pouvanter par des monstres tels que nous maudissons l'existence et que nous voudrions tre plongs dans le nant4 ,il peut1 par l'effet de l'imagination1 exalter ou torturer notre me de telle sorte que nous nous croyions dans l'enfer4 ,de l viennent1 suivant la nature que ,dieu nous a donne pour le bien et que nous-mmes nous corrompons dans la solitude1 ces garements1 ces fantmes1 ces chimres de la mlancolie4 ,,chapitre ,v4 ,,des ,,inconv,,nients ,,de ,,la ,,solitude ,,pour ,,les ,,passions4 ,toutes les passions agissent avec plus de force et plus d'imptuosit dans la solitude1 parce qu'elles y sont concentres sur un seul point4 ,au milieu d'un calme apparent1 les passions couvent sous une cendre trompeuse1 lorsque l'homme ne s'occupe que de ses propres ides et exerce son imagination en lui faisant constamment parcourir le mme cercle4 ,ne vous fiez point un homme hautain1 mme lorsqu'il vous parat solitaire et souffrant1 et gardez-vous de l'offenser4 ,ses passions dorment4 ,vous pouvez plier un corps lastique1 mais soyez prudent2 il vous frappera au moment o il ne sera plus comprim4 ,pour les hommes ports la susceptibilit et aux grandes passions1 la solitude est dangereuse1 car elle excite et dveloppe de plus en plus ces penchants4 ,toutes nos passions nous suivent dans la solitude4 ,la moindre maladie morale s'y aggrave1 parce qu'on se reprsente vivement et sans cesse ce qui tait et ce qui est4 ,l1 on n'oublie rien2 l1 toutes les vieilles plaies se rouvrent2 l1 nulle pointe de flche ne s'mousse4 ,tout ce qui nous a jadis agit1 tout ce qui s'est grav dans l'imagination nous apparat alors1 ou comme un spectre qui nous poursuit avec une rage infatigable1 ou comme un ange qui nous montre tout instant une flicit cleste4 ,dans la morne strilit des petites villes1 o un petit nombre d'hommes oisifs vivent toujours entre eux1 la solitude exerce visiblement une fcheuse influence sur la tte et le cur4 ,on ne devrait point s'attendre trouver tant de mouvement et tant d'ardeur au sein d'un tel repos2 car1 voyez comme les habitants des petites villes sont indolents et dsuvrs1 et quel ennui les accable dans leur pauvret d'ides1 quand une fois ils sont sortis de table1 qu'ils cessent de jouer ou de disserter sur la politique2 rien ne distrait ces braves gens que ce qui se passe dans la rue1 et ce qu'ils aperoivent en se regardant du matin au soir les uns les autres par la fentre4 ,mais c'est prcisment cette disette d'ides qui donne tant de vivacit aux mouvements de passion de ces petits bourgeois4 ,des circonstances frivoles1 des incidents auxquels personne1 dans une grande cit1 ne prend le moindre intrt1 occupent toute une petite ville1 depuis la grande dame jusqu' la servante1 depuis le haut fonctionnaire jusqu'au simple artisan4 ,l'tincelle de l'enthousiasme existe dans l'esprit de tous les hommes2 mais1 moins de l'avoir vu soi-mme1 on ne saurait se figurer combien de choses insignifiantes font clater cette tincelle dans les petites villes4 ,les personnages importants des petites villes ont une effroyable faconde4 ,que ,dieu prenne piti du jeune homme raisonnable et intelligent qui habite une de ces petites villes dont les graves magistrats n'ont jamais ouvert un livre et ne savent rien6 ,lorsque ,csar allait en ,espagne1 il passa par une bourgade des ,alpes o l'on ne comptait qu'un petit nombre d'habitants misrables4 ,ses amis lui demandrent en riant s'il tait possible que1 dans une telle bicoque1 on rechercht les emplois publics et les dignits avec autant d'avidit qu' ,rome1 s'il s'y trouvait des factions dans le snat1 et si les hommes du pouvoir y taient galement jaloux l'un de l'autre4 ,oui1 sans doute1 on trouve dans les plus petites villes les passions1 les rivalits1 l'ambition1 qui branlent les empires les plus considrables2 les rles y sont seulement plus mal jous1 et les sottes causeries1 et les plus petites susceptibilits deviennent le mobile des plus grands vnements4 ,qu'on se permette d'exprimer le moindre doute sur la beaut1 sur l'intelligence1 sur le pouvoir1 sur les qualits angliques d'une de ces femmes qui brillent comme le soleil dans une petite ville1 il n'en faut pas davantage pour allumer le volcan4 ,qu'on se laisse aller la moindre contestation avec l'tre le plus insignifiant de cette mme petite ville1 et l'on fera autant de bruit que le duc de ,crillon devant ,gibraltar4 ,un crivain anglais prtend qu'il y a moins de calomnie ,londres que dans les petites cits d',angleterre4 ,comme il existe ,londres une plus grande quantit d'hommes qui mritent d'tre remarqus et blms1 on se contente ordinairement de signaler leurs folies1 et l'on ne s'irrite que lorsqu'on se croit personnellement offens4 ,mais dans ces petites bourgades isoles o1 pendant une longue suite d'annes1 les mmes familles habitent les mmes maisons1 la mdisance procde par gnalogie1 et l'on raconte les fautes de chaque gnration en ligne ascendante4 ,j'ai appris dans une de ces villes1 dit cet ,anglais1 comment chaque individu avait acquis sa fortune1 et si j'avais voulu croire tout ce qu'on m'exposait ce sujet1 j'aurais d tre convaincu que pas un de ceux dont on me parlait n'tait lgalement possesseur de ses biens4 ,on m'a cont ensuite les amours de je ne sais combien de fats et de coquettes enterrs depuis plus de trois sicles1 et l'on m'a entretenu des infamies de plusieurs personnes dont le nom serait depuis longtemps oubli1 si1 en le rappelant1 on n'esprait porter atteinte l'honneur de leurs descendants4 ,dans les grandes villes1 on oublie les gens que l'on hait1 parce qu'on ne les voit pas1 ou qu'on peut1 quand on le dsire1 viter de les voir4 ,dans les petites villes1 au contraire1 ces gens-l sont tout instant prs de vous1 et il faut1 d'anne en anne1 supporter ce fardeau4 ,une vieille femme dvote d'une petite ville de ,suisse me disait un jour3 ,je ne veux point faire connatre les dfauts des mchantes gens de cette ville1 car ces gens-l sont incorrigibles2 mais ce qui me dsole1 c'est de penser qu'un jour je ressusciterai avec eux4 ,quand le prsomptueux magistrat d'une petite ville s'en va1 fier et superbe1 promener de ct et d'autre son oisivet1 il est certain que tous les objets se peignent ses yeux sous une autre couleur qu'aux vtres et aux miens4 ,l'isolement1 l'absence de lumire1 la contrainte de la pense1 l'troitesse de l'esprit1 le morne horizon d'un cercle restreint1 la pauvret1 l'ambition1 l'ennui1 la gourmandise1 l'influence toute-puissante d'un homme qui n'a d'autre mrite qu'un babil intarissable1 font beaucoup de mal et enfantent une quantit de sottises dans les petites villes4 ,c'est une des consquences funestes de la solitude1 et mesure que je dvelopperai mes ides1 on sera surpris de voir avec quelle effrayante nergie les passions peuvent se dvelopper dans la solitude4 ,l'amour n'agit jamais avec plus de force que lorsqu'on le fuit4 ,les amants heureux ne connaissent gure la mlancolie de l'amour2 mais s'ils rencontrent des obstacles1 s'ils essayent d'chapper ces deux poisons de l'me1 si la froide raison lve sa voix contre l'amour1 si deux curs qui ne peuvent vivre l'un sans l'autre sont spars1 c'est alors que l'amour clate avec tout son pouvoir1 c'est alors qu'on apprend connatre l'amour4 ,il est plus facile de renoncer au monde qu' l'amour4 ,on peut s'loigner des hommes1 des runions joyeuses1 de tous les plaisirs que le monde nous offre2 on peut1 dans les transports de l'amour1 oublier l'envie et ses fureurs1 les disgrces1 les dceptions1 les malheurs de toute sorte2 mais on n'oublie point le vritable amour1 ce qui a t et ce qui n'est plus1 cet accord harmonieux de l'me et de l'existence dtruit par le sort4 ,tous les charmes de la solitude ne temprent point les souffrances de l'amour2 toute la nature nous semble triste et dsole quand nous la contemplons avec un cur malade2 des torrents de larmes n'effacent point une seule trace du pass4 ,nos pleurs ne tarissent pas l'aspect d'une de ces fleurs des champs que nous cueillions autrefois avec une personne aime2 elles ne tarissent pas sous les rameaux verts des bois1 au bord des ruisseaux paisibles4 ,rien n'apaise les regrets des joies qui ne sont plus1 le souvenir d'un songe ravissant4 ,la solitude ne triomphe pas de l'amour3 le berger fait retentir les valles de ses cris de douleur1 et le cnobite inonde sa retraite de ses larmes4 ,le nom chri s'chappe tout instant de nos lvres3 les chos le rptent2 on le grave partout1 il se place entre ,dieu et nous4 ,le couvent de ,saint-,gildas1 en ,bretagne1 tait situ sur la cime d'un roc solitaire1 baign par les flots de la mer4 ,dans cette retraite sauvage1 ,abeilard voulait oublier son ,hlose au milieu des exercices de la pit1 il voulait effacer par ses larmes l'image de la jeune fille2 mais sa vertu naissante1 sa pit trop faible encore1 ne purent le prserver d'un nouvel orage4 ,il reoit une lettre d',hlose1 et l'instant mme son amour se rveille4 ,hlose tait faible1 mais lui se trouvait plus faible encore et plus digne de piti4 ,abeilard avait prouv avant ,hlose1 ainsi qu'on peut le voir dans sa rponse1 les salutaires effets de la grce1 mais il touffa lui-mme ce sentiment2 il ne rpondit point ,hlose comme un matre1 comme un confesseur1 mais comme un homme qui a aim1 qui aime encore1 qui l'avoue1 et qui ne peut consoler celle qu'il regrette en lui racontant ce qu'il souffre d'tre spar d'elle4 ,la solitude est un poison et non pas un remde pour les amants4 ,elle est insupportable pour un cur agit2 l'ennui s'accrot dans le silence de la retraite4 ,a ,saint-,gildas1 ,abeilard ne cessait de pleurer2 nagure dj le ,paraclet avait retenti de ses sanglots4 ,condamn comme un captif une solitude ternelle1 il passait ses jours dans les soupirs et ses nuits dans les douleurs4 ,au milieu de ces dserts1 disait-il1 qui ne sont point rafrachis par la rose du ciel1 on aime ce qu'on ne devrait plus aimer2 les passions excites par la solitude subjuguent l'me dans ce silence profond1 et l'on oublie ,dieu1 mais jamais l'amour4 ,les lettres d',hlose sont douces1 caressantes1 mais respirent aussi un amour violent et invincible4 ,je dsire avec ardeur te voir1 dit-elle2 mais comme je ne puis l'esprer1 je veux soulager mon cur en lisant quelques lignes de ta main4 ,hlose ne demande point ,abeilard des lettres savantes1 tudies1 qui portent le cachet de son esprit3 elle ne veut que des billets dicts par le cur1 crits au courant de la plume1 et dont la raison ne pse point les expressions4 ,combien je m'abusais1 dit-elle1 lorsque1 te croyant tout moi1 je pris le voile avec la rsolution de vivre jamais sous tes lois4 ,je m'enfermai dans un clotre pour tre toi1 pour te servir4 ,tu dsirais1 aprs ton malheur1 que je me retirasse du monde2 maintenant1 pourquoi te le cacher8 ce n'est point par pit que je me suis ensevelie dans ces murs4 ,je suis dans le clotre1 j'y reste1 j'y vis2 mais si tu ne vis pas pour moi1 si tu ne m'aimes pas1 si tu ne t'occupes pas de moi1 quoi me sert cette prison8 o est ma rcompense8 ,ces chastes vtements1 je les ai pris aprs notre crime1 aprs ton malheur1 et non point par le dsir de faire pnitence4 ,je me tourmente et je lutte en vain3 au milieu des fiances du ,seigneur1 je suis ta servante2 parmi ces nobles esclaves de la croix1 je suis une misrable offrande de l'amour humain2 je suis la tte d'une communaut1 et je ne vis que pour ,abeilard4 ,abeilard rpondit ,hlose3 ,arrache-toi ces restes honteux de ta passion4 ,hlas6 si tu me voyais avec ce visage dcharn1 ce regard morne et triste1 que penserais-tu de mes lches soupirs et de mes larmes inutiles8 ,ah6 je suis abattu par l'empire de l'amour et non par la croix4 ,hlose1 plains-moi et dlivre-moi de l'amour2 je suis un pauvre pcheur qui1 dans les moments de grce o il recouvre sa raison1 se prosterne devant son juge1 colle ses lvres sur le sol et baigne la poussire de ses larmes4 ,pourrais-tu venir1 pourrais-tu me voir dans cet tat et rclamer encore mon amour8 ,viens1 si tu l'oses1 dans tes vtements religieux1 te placer entre ,dieu et moi6 viens1 et empare-toi des penses que je dois ,dieu seul6 viens seconder le mchant esprit et sois l'instrument de sa rage6 ,quel pouvoir n'as-tu pas sur ce cur dont tu connais toute la faiblesse6 ,mais non1 fuis-moi1 et je suis sauv6 ,arrache-moi la perdition1 je t'en prie1 je t'en conjure par ton affection qui m'a t si chre1 par nos souffrances communes4 ,ne pas me tmoigner de l'amour1 ce sera encore de l'amour4 ,l'amour luttait plus violemment contre la grce et la raison dans le cur de la pauvre ,hlose4 ,chaque ligne de sa lettre montre l'influence que la solitude exerait sur son amour3 ,dans ce temple de la chastet1 dit-elle1 je ne suis couverte que des cendres du feu qui nous a consums4 ,je suis une pcheresse1 je l'avoue2 mais au lieu de pleurer sur mes pchs1 je ne pleure que mon amant4 ,au lieu d'abhorrer mes fautes1 je n'prouve que le dsir d'en commettre de nouvelles4 ,je connais les obligations que mon habit m'impose2 mais je ressens bien mieux l'empire--qu'exerce sur une me sensible--l'habitude d'aimer4 ,je me sens matrise et vaincue par ce tendre penchant4 ,l'amour gare ma raison et ma volont4 ,tantt je cde aux pressentiments qui s'lvent en moi2 tantt je laisse aller mon imagination tout ce qui charme ma tendresse4 ,aujourd'hui je dcouvre tout ce que je jurais hier de te cacher jamais4 ,j'avais pris la rsolution de ne plus t'aimer2 je m'affermissais dans mes vux1 je regardais mon voile1 je me disais que j'tais ici morte et ensevelie4 ,mais voil que mon amour dissipe toutes ces rsolutions1 et jette un nuage sur ma raison et sur ma pit4 ,abeilard1 tu rgnes dans des replis si profonds1 si cachs dans mon cur1 qu'il m'est impossible de t'y saisir4 ,si j'essaye de briser la chane qui m'attache toi1 tous mes efforts sont inutiles1 je ne fais que la resserrer davantage4 ,par piti1 secours une malheureuse1 afin qu'elle renonce1 s'il est possible1 ses dsirs1 elle-mme1 toi4 ,si tu es mon amant1 si tu es mon pre1 secours ta bien-aime1 ta fille4 ,dans une telle situation1 les amants se croient souvent l'abri des sensations voluptueuses1 et la volupt la plus ardente enflamme leur cur4 ,si je n'avais eu pour toi qu'un sentiment de volupt1 dit encore ,hlose1 lorsque tu es tomb entre les mains de tes bourreaux1 j'aurais pu trouver ailleurs une consolation4 ,je n'avais que vingt et un ans4 ,quel ge6 ,combien d'hommes se seraient offerts moi pour remplacer ,abeilard6 ,et qu'ai-je fait8 ,je me suis enterre vivante dans un clotre4 ,j'ai surmont les dsirs de l'amour au temps o ils surmontent tout4 ,a prsent1 je te conserve encore les restes de ma beaut fltrie1 mes nuits de veuvage1 mes longs jours que je passe sans toi2 et comme tu ne peux plus jouir des jouissances d'autrefois1 je reprends tout1 et je le donne ,dieu4 ,mais l'amour ne laissait pas plus de repos ,hlose dans l'abbaye du ,paraclet que dans le clotre d',argenteuil2 ce ne fut que vers la fin de sa vie1 et aprs des luttes incessantes1 que la pauvre femme recouvra quelque tranquillit4 ,cette passion brlante1 ce dlire de l'amour1 condamns par la raison et par la morale1 se dveloppent dans le cur d',hlose et d',abeilard par l'effet de la solitude et de la squestration du monde2 et cet exemple et d'autres que nous pourrions citer prouvent assez combien la solitude est dangereuse pour un amour qui ne respire que la volupt4 ,ptrarque1 dont l'amour tait d'une nature plus dlicate que celui d',hlose1 a prouv comme elle que l'amour touche de prs la mlancolie1 car il a bien souffert de cette passion4 ,a la fleur de l'ge1 il s'en alla prs de la source de ,vaucluse chercher un refuge pour ses douleurs4 ,mais1 hlas6 dit-il1 je ne savais ce que je faisais2 je ne pouvais trouver le secours dont j'avais besoin4 ,partout je portais avec moi mes inquitudes cruelles4 ,seul1 dlaiss1 sans appui1 je souffrais plus dans ma retraite qu'en tout autre lieu4 ,sans cesse1 dvor par l'amour1 j'exhalais dans les valles ces soupirs et ces plaintes que l'on a entendus partout et dont on a trouv le son agrable4 ,l'amour tait dans l'me de ,ptrarque un noble combat de la vertu1 une volupt du cur leve au-dessus des dsirs terrestres1 une douce mlancolie1 une harmonie cleste4 ,dans le cur d',hlose et d',abeilard1 c'tait une effervescence imptueuse1 c'tait le bouillonnement d'une ardeur sensuelle4 ,les besoins de l'amour ne sont souvent que l'effet de l'imagination1 l'illusion d'un esprit malade4 ,pour pouvoir vous vaincre vous-mme1 sachez vaincre votre imagination2 c'est elle qui porte le trouble dans vos sens2 que de fois ils seraient calmes si vous parveniez d'abord la calmer elle-mme6 ,on ne peut touffer les besoins de l'amour1 disait une femme allemande4 ,mais en observant des jeunes gens qui adoptaient cet axiome1 j'ai pu reconnatre toutes les victoires que l'homme est capable de remporter dans cette lutte1 quand il a une ferme volont4 ,un visage languissant1 un regard abattu1 des joues caves1 des mains tremblantes1 ne m'ont que trop souvent rvl que la chastet est la premire des rgles et le plus efficace des remdes pour les jeunes gens qui se figurent qu'ils ne peuvent comprimer les besoins charnels de l'amour4 ,je puis dire ces jeunes gens avec ,rousseau3 ,si jamais objet lascif n'et frapp nos yeux1 si jamais ide dshonnte ne ft entre dans notre esprit1 jamais peut-tre ce prtendu besoin ne se ft fait sentir en nous1 et nous serions demeurs chastes1 sans tentations1 sans efforts et sans mrite4 ,il n'y a rien de plus dangereux pour les hommes enclins cette maladie morale que la solitude1 et surtout la solitude oisive4 ,les ides obscnes les poursuivent l1 et les surprennent au milieu de leurs meilleures rsolutions4 ,par l'effet de la retraite1 de l'oisivet1 une tte ardente peut tre porte toutes les erreurs imaginables1 tous les vices1 tous les crimes4 ,l'oisivet seule1 au milieu de la vie morale1 est pleine de dangers signals dans tous les temps4 ,les anciens lgislateurs connaissaient ce redoutable cueil3 ,dracon et ,pisistrate frappaient de la peine de mort la paresse et l'oisivet1 afin d'assurer1 par cette rigueur de la loi1 la tranquillit des villes1 et d'tablir l'activit dans les campagnes4 ,pricls envoya des colonies dans la ,chersonse1 ,andros1 dans la ,thrace et en ,italie1 pour purger ,athnes d'une foule de citoyens que l'oisivet rendait chaque jour plus suspects et plus dangereux4 ,nos dsirs frivoles1 nos faux besoins1 sont en un certain sens un bienfait pour les grands tats par l'occupation qu'elles donnent1 dans les cits populeuses1 une multitude d'ouvriers4 ,pour mettre ,londres en combustion1 il suffirait de dtourner pendant une semaine le peuple de ses travaux journaliers2 bientt on verrait l'immense cit dsole1 ravage par la rbellion aux lois1 la guerre civile1 la flamme de l'incendie4 ,,chapitre ,,vi4 ,,avantages ,g,n,,raux ,,de ,,la ,,solitude4 ,la solitude nous touche en nous offrant l'image du repos4 ,le tintement lointain du clotre solitaire1 le silence de la nature par une belle nuit1 une haute montagne1 prs d'un ancien monument en ruines1 ou dans les ombres d'une fort profonde1 rpandent dans l'me qui se recueille une douce mlancolie et dtournent ses penses du tumulte des hommes4 ,mais celui qui ne sait pas trouver en soi un ami1 une socit1 qui ne se sent point l'aise dans ses propres penses1 celui-l assimile la solitude la mort4 ,tout ce que j'ai dit des inconvnients1 des dangers de la solitude1 ne porte aucune atteinte aux salutaires effets que la solitude peut avoir1 si en s'y retirant on sait faire un sage emploi de son repos1 de sa libert et veiller sur son avenir4 ,on passe travers les cueils les plus prilleux1 quand on distingue les signaux et les endroits redoutables4 ,ils n'prouvent rien non plus contre la solitude1 ces hommes qui1 domins par le besoin de vivre perptuellement hors d'eux-mmes1 s'attachent de toute leur force au monde et traitent de non-sens les mots de retraite et de tranquillit4 ,ces hommes-l ne restent chez eux que le temps ncessaire pour s'habiller1 recevoir des visites1 et n'ont pas la moindre ide des bienfaits de la solitude4 ,aussi je ne prtends recommander la solitude qu' ceux qui savent encore apprcier les jouissances de l'esprit1 les dveloppements de l'intelligence et les efforts de la vertu1 ceux qui peuvent sans crainte se trouver seuls avec eux-mmes et qui savent goter les joies paisibles de la vie domestique4 ,celui qui a perdu ces heureuses facults1 celui qui ne cherche sa satisfaction qu' la table et dans le jeu1 n'a pas besoin qu'on essaye de lui en procurer une autre4 ,otez-lui ses cartes1 vous lui tez la vie4 ,celui qui ddaigne le travail de l'esprit1 qui regarde comme une sotte affectation les sentiments les plus dlicats de l'me et qui1 dans sa rudesse de caractre1 se moque de la sensibilit1 celui-l ne peut trouver aucun plaisir se retirer en lui-mme4 ,beaucoup de femmes du monde ne pourraient non plus consacrer de srieuses penses autant de temps qu'elles en emploient leur toilette4 ,les ministres de l'vangile donneraient la sagesse des apparences trop austres1 s'ils s'loignaient de la socit et de ses distractions1 mais c'est ce qu'ils ne font pas4 ,pour un grand nombre d'entre eux la solitude est insupportable4 ,a quel terrible ennui ne serait pas livr maint pasteur orthodoxe d',allemagne1 s'il ne faisait pas chaque soir sa partie de cartes1 et maint prdicateur anglais1 s'il ne passait pas la nuit dans quelque taverne6 ,le temps n'est plus o l'on attachait tant de prix la vie contemplative et o chacun croyait se rapprocher du ciel mesure qu'il s'loignait du monde4 ,mon intention est d'examiner d'abord quels sont en gnral les avantages de la solitude dans la vie journalire4 ,je dmontrerai comment elle habitue l'homme vivre avec lui-mme1 et j'espre faire voir qu'il n'est point de chagrin si amer1 de tristesse si cruelle qu'une solitude bien employe ne puisse adoucir2 qu'il n'y a point de bonheur rel attendre dans la vie1 si on ne trouve pas ce bonheur dans sa maison2 que les plaisirs de l'esprit surpassent les jouissances des sens2 que les joies du cur sont ouvertes tout homme dans chaque ge et chaque condition2 que l'amour du travail accrot et soutient les forces de l'me2 que la solitude fait natre en nous de nouvelles vertus1 qu'elle donne notre caractre et nos sentiments plus d'nergie et d'indpendance4 ,j'espre faire voir enfin que nulle part on n'apprend aussi bien que dans la solitude connatre son propre cur1 observer et juger sainement les choses extrieures1 que l on acquiert le pouvoir de rprimer ses mauvaises passions1 et que l on peut jouir des plaisirs vraiment durables de la flicit intime4 ,si l'on compare les joies de la vie du monde et ses distractions les plus recherches avec les avantages les plus communs de la solitude1 on reconnatra la vrit d'observation de ces philosophes qui regardaient le tumulte de la socit et la dissipation comme incompatibles avec l'exercice d'une sage raison1 la recherche de la vrit et la connaissance du cur humain4 ,la raison de l'homme du monde est quelquefois touffe par cette foule de prjugs qu'il doit respecter1 et qui nervent son me4 ,tant de frivolits1 tant de jolies on peut dire1 amollissent son esprit6 ,il ne voit point les choses telles qu'elles sont1 et ne connat point les plaisirs rels et assurs4 ,le dsordre rgne dans sa pense1 et son cur est plein de chimres4 ,celui1 au contraire1 qui s'est accoutum vivre avec lui-mme1 juger srieusement le prtendu bonheur et les trompeuses distractions du monde1 voit ce monde dpouill de ses vains prestiges1 et s'aperoit que nous recherchons bien des choses qui ont plus d'apparence que de ralit4 ,mais il arrive rarement qu'on se livre de telles rflexions1 et il est bien peu d'hommes qui connaissent le vrai bonheur4 ,celui qui dissipe ses annes de jeunesse dans le tourbillon de la socit ne pense pas qu'il faut semer dans les jours de printemps pour rcolter dans l'arrire-saison4 ,je ne parle point des gens qui jouissent d'une forte sant et que la mort surprend au milieu de leur vie insouciante4 ,mais comme nous devons savoir que tous1 tant que nous sommes1 la joie nous quitte tt ou tard1 que nous ne pouvons tre srs d'une sant durable1 comme nous nous abstenons de faire ce qui donnerait notre corps des forces pour supporter le fardeau de la vieillesse1 nous devrions au moins tcher de donner notre me une force indestructible4 ,la sant la plus brillante peut tre dtruite en un instant2 mais nous devrions garder le feu sacr de notre me1 de telle sorte qu'il ne s'teigne jamais4 ,prudence et vertu1 fermet devant les hommes et crainte devant ,dieu1 voil ce qui nous aide porter le poids de nos souffrances1 voil ce qui nous soutient et ce qui peut nous relever encore dans notre abattement4 ,le dgot et la satit sont la suite invitable de l'ardeur avec laquelle on se prcipite au milieu des divertissements du monde4 ,celui qui1 aprs avoir vid jusqu' la dernire goutte la coupe du plaisir1 est forc de s'avouer qu'il n'y a pour lui plus rien esprer1 plus rien faire dans le monde2 celui qui1 fatigu des jouissances qu'il a longtemps convoites1 s'tonne de sa propre insensibilit2 celui qui ne possde plus cette puissance magique de l'imagination qui colore et embellit toutes les choses de la vie1 appelle en vain son secours les filles de la volupt4 ,leurs caresses ne font qu'irriter ses regrets et leur chant harmonieux n'apaise point sa tristesse4 ,voyez ce vieillard qui cherche encore continuer le cours de ses galanteries3 il voudrait paratre enjou et il est lourd1 il voudrait briller et on se raille de lui1 il veut faire de l'esprit et il fatigue ses auditeurs4 ,ses paroles n'ont plus aucun sel1 ses compliments sont uss1 les jeunes gens se moquent de ses anciennes galanteries2 mais il reste le mme aux yeux du sage qui l'a vu jadis briller dans les cercles de la folie et s'lancer gaiement dans les demeures du vice4 ,souvent les hommes srieux sentent s'veiller en eux une forte pense au milieu des assembles les plus bruyantes1 lorsqu'ils songent ce qu'ils pourraient faire et qu'ils voient ce qu'ils font4 ,plus d'une noble entreprise excute dans la retraite1 plus d'une action clatante a t conue dans une salle de bal1 dans la rumeur de la danse et le bruit de la musique4 ,peut-tre une me pure et leve ne rentre-t-elle jamais si srieusement en elle-mme que dans ces runions tumultueuses1 o la multitude s'abandonne au vertige des sens et se laisse emporter par le tourbillon de la folie4 ,c'est pour se fuir eux-mmes que les esprits frivoles1 striles1 recherchent si avidement les distractions de la socit4 ,on se hte de saisir tout ce qui peut gayer un jour1 un instant2 et il faut que ce soit quelque chose de nouveau1 qui porte ces pauvres esprits au dehors1 et les enlve eux-mmes4 ,avez-vous assez de ressources d'imagination pour inventer toute heure un moyen d'amuser ces gens dsuvrs1 vous leur rendez un grand service1 vous tes leur meilleur ami4 ,chacun trouverait cependant1 s'il le voulait1 assez d'occupation pour n'tre pas charge soi-mme1 et ne pas perdre inutilement son temps4 ,mais comme il n'attache de prix qu'aux amusements extrieurs1 il perd peu peu la force d'exercer sa propre action1 et subit celle de tout ce qui l'entoure4 ,de l il rsulte que nul tre n'est plus malheureux1 sur la fin de sa vie1 que le riche domin par les dsirs sensuels4 ,les nobles et les courtisans se figurent que leurs plaisirs ne paraissent futiles qu' ceux qui ne peuvent y prendre part4 ,selon moi1 ils se trompent4 ,un dimanche1 en revenant de ,trianon1 j'aperus de loin une foule nombreuse runie sur la terrasse du chteau de ,versailles4 ,louis ,,xv tait aux fentres du palais avec sa cour4 ,on avait plac des bois de cerf sur la tte d'un homme remarquable par son agilit la course1 et on l'appelait le cerf4 ,une douzaine d'autres individus s'lanaient aprs lui1 faisant l'office de chiens4 ,cerf et chiens se prcipitaient dans le bassin1 puis en sortaient1 et couraient de ct et d'autre1 aux acclamations des spectateurs4--,que signifie un tel spectacle8 demandai-je un ,franais qui se trouvait prs de moi4--,monsieur1 me rpondit-il d'un ton srieux1 c'est pour le divertissement de la cour4 ,les hommes de la classe la plus obscure sont plus heureux que ces matres du monde avec leur cortge d'esclaves1 avec les tristes moyens auxquels ils ont recours pour se procurer un rapide passe-temps4 ,le grand seigneur cache dans les salons1 sous un visage riant1 un cur rong de soucis1 et disserte avec les apparences du plus vif intrt sur des vnements qui ne le touchent en rien4 ,les uns et les autres se trompent mutuellement4 ,la plupart d'entre eux sont pourtant dans leur vritable lment1 et se rjouissent de voir des salons remplis d'une socit dont chaque membre compte au moins seize quartiers de noblesse et plusieurs titres imposants4 ,ce sont ces images de la raison qui troublent si souvent le bonheur de la vie sociale4 ,de l vient l'insupportable orgueil des grands seigneurs1 l'incroyable ambition des gens d'une classe infrieure4 ,de l le mpris des uns1 l'ennui des autres1 et la folie de tous4 ,il y a pourtant dans notre me une force secrte et des ressources bien plus grandes que nous ne le croyons4 ,celui qui1 par got ou par ncessit1 en vient user de ces ressources1 reconnat bientt que le plus sr bonheur dont il nous est accord de jouir rside en nous-mmes4 ,la plupart de nos besoins sont des besoins factices4 ,les choses extrieures ne nous procurent quelque satisfaction que parce que nous nous en sommes fait une habitude1 et non point parce qu'elles nous sont rellement ncessaires4 ,le plaisir que nous y avons trouv nous persuade trop facilement que nous devons y revenir4 ,mais si elles n'existaient pas1 ou si nous voulions nous en priver1 et chercher en nous-mmes le plaisir qu'elles nous ont procur1 nous verrions que ces jouissances de la vie intime sont les vrais trsors4 ,les tres superficiels se plairont pourtant dans un lieu o l'on ne va que pour voir les autres et pour se faire voir4 ,mais combien de femmes y meurent d'ennui6 combien d'hommes intelligents s'y assoient tristement l'cart6 ,nous nous faisons un trop beau tableau des grandes runions4 ,les saillies de l'esprit1 la coquetterie1 la sensualit1 y obtiennent parfois quelque succs2 chacun tale l ce qu'il possde1 et les moins riches sont souvent ceux qui font le plus de frais4 ,de temps autre1 il faut le dire1 on voit et l'on apprend l mainte chose agrable3 c'est une remarque ingnieuse1 c'est un mot spirituel1 c'est un homme intressant que l'on ne connaissait pas encore1 ou une femme remarquable par sa conversation comme par sa beaut4 ,quelquefois mme on prouve la divine satisfaction de dire du bien d'un ennemi1 ou de se comporter avec une grce parfaite envers lui4 ,mais combien d'pines traversent ces agrables sensations6 ,l'homme dont l'me n'est pas tranquille1 et celui qui souffre d'une douleur secrte1 et celui qui raisonne surtout1 quelle attitude embarrasse ils conservent au milieu de ces heureux du monde6 ,c'est chose pourtant assez plaisante de voir la purile gaiet de graves fonctionnaires1 la ptulance grotesque de tant de vieilles femmes1 les ridicules de tant d'enfants cheveux gris4 ,mais qui ne se lasserait pas d'une bonne comdie1 s'il fallait toujours la revoir8 ,ainsi1 quiconque a connu le vide et l'ennui de ces runions1 quiconque a su discerner la vrit du mensonge1 les fausses apparences de la ralit1 n'prouve que de la tristesse dans ces salons brillants1 et se hte de rentrer dans sa demeure pour penser aux plaisirs qui ne trompent pas1 que l'on peut goter tout ge1 et qui ne laissent en nous ni regret ni inquitude4 ,il est doux aussi de quitter ces vaines relations du monde pour se rfugier au sein d'une amiti tendre1 claire1 patiente4 ,avec elle1 on est libre et sans contrainte1 on dit ouvertement ce que l'on sent et ce que l'on pense1 on ne craint pas d'avouer ses ides les plus intimes et ses vux4 ,si vous commettez une erreur1 votre ami vous ramne doucement la vrit2 pour que vous vous entendiez l'un l'autre1 il suffit d'un mot1 d'un regard1 et1 prs de lui1 vous trouvez les conseils1 l'appui1 la consolation dont vous avez besoin dans chaque malheur1 dans chaque accident de la vie4 ,a l'aide de cette bienfaisante amiti1 l'esprit fatigu se relve dans son dcouragement1 se rveille dans sa somnolence1 et reprend l'essor dans son inaction4 ,avec elle1 l'esprance refleurit plus belle et plus riante4 ,en jetant un regard sur le pass1 on se rappelle avec une douce mlancolie les jours o l'on a vcu ensemble1 les longs entretiens du soir1 les heures de runion intime1 o l'on ne se lassait pas d'entendre et de parler1 o l'on n'prouvait d'autre crainte que d'tre spars par l'absence ou par la mort1 o l'on adoucissait rciproquement ses chagrins1 o l'on sentait son cur et son me unis par les liens les plus troits un autre cur et une autre me1 o l'on se rjouissait la fois de tout ce que l'on avait appris1 de tout ce qu'on avait lu1 et l'on mettait en commun ses peines et ses plaisirs4 ,dans une telle flicit1 ce n'est point par rudesse de caractre ni par insociabilit1 ni par une erreur de l'imagination qu'on en vient ne plus dsirer les relations des autres hommes1 qu'on reste indiffrent leur indiffrence et mme leur loignement2 une amiti sincre occupe notre pense4 ,a ct d'un tel trsor1 qu'est-ce que le tourbillon du monde et la rumeur des salons8 ,mais que ce bonheur est fragile6 avec quelle rapidit le sort peut nous enlever tout coup ces charmantes joies de la vie1 et comme alors tout devient sombre1 aride et triste autour de nous6 ,en vain on tend ses bras dans l'espace1 en vain on appelle celui que l'on a tant aim4 ,quelquefois on croit encore distinguer le bruit de ses pas2 mais ce n'est qu'une folle illusion4 ,tout semble mort nos yeux1 et nous-mmes nous sommes morts tout ce qui nous environne4 ,la solitude s'tend autour de notre vie2 partout nous sommes seuls avec la plaie saignante de notre cur4 ,dans notre affliction nous pensons que plus personne ne nous aime1 que nous n'aimons personne1 et une vie sans affections est pour un cur tendre la mort la plus affreuse4 ,alors on veut vivre seul et mourir seul4 ,dans les nuages pais qui obscurcissent l'existence1 on n'entrevoit pas une main solitaire1 on n'attend aucune sympathie et aucune piti2 car celui qui n'a pas souffert1 ne comprend point l'affreux tat de celui qui souffre4 ,mais c'est ici qu'clate le triomphe de la solitude1 car pour celui qui sait user des remdes qu'elle lui offre1 il n'est point de tristesse si grande1 ni de regret si profond qu'elle n'adoucisse4 ,il est vrai que cette gurison ne s'opre que lentement et par degrs2 l'art de vivre avec soi-mme exige tant d'exprience1 et tient tant d'vnements divers1 tant de situations particulires1 qu'il faut dj tre srieusement prpar la solitude pour pouvoir en attendre les bienfaisants effets4 ,celui qui a mri son caractre en dehors des prjugs vulgaires1 celui qui ds sa jeunesse apprit aimer et estimer la solitude1 a bientt pris sa dcision dans une fatale circonstance4 ,lorsque rien de ce qui l'entoure ne lui donne plus aucune animation1 il met en mouvement les ressorts de son me1 et ne se trouve jamais moins seul que quand il est renferm dans sa retraite4 ,les hommes d'une nature distingue ont souvent s'occuper d'affaires1 qui sont pour leur esprit ce qu'est l'ipcacuanha pour un estomac qui souffre de la faim4 ,enchans un travail aride et pnible1 condamns vivre avec des cratures sans me1 ils ne peuvent ni changer de place1 ni se dlivrer de leur fardeau2 leurs fonctions ne sont pour eux qu'un joug insupportable2 ils se sentent opprims et ils oppriment ceux qui les environnent4 ,souvent ils se figurent qu'il n'y a de repos pour eux que dans la tombe2 tout dans le monde les fatigue2 les livres ne leur offrent aucun attrait1 et les correspondances les importunent4 ,nul souffle rafrachissant ne les ravive dans leur triste situation1 nulle verdure ne rcre leurs regards2 mais laissez-les seuls1 rendez-leur la libert1 les heureux loisirs1 vous les verrez bientt renatre l'enthousiasme de leur jeunesse et reprendre leur vol d'aigle4 ,si la solitude a une telle action sur ceux que le chagrin domine1 que ne sera-t-elle pas pour celui qui peut la trouver quand il lui plat1 pour celui dont l'me ne recherche et ne dsire que l'air pur et le bonheur domestique6 ,on demandait ,antisthne quoi lui avait servi la philosophie3 ,elle m'a servi1 rpondit-il1 connatre l'art de me gouverner moi-mme4 ,pope avouait qu'il ne se mettait jamais au lit sans penser que nous n'avons point de plus grande affaire sur cette terre que d'apprendre la meilleure manire de se trouver bien chez soi4 ,il me semble que nous avons trouv ce que ,pope cherchait lorsque nous nous sentons heureux dans notre demeure et que nous aimons tout ce qui nous entoure1 jusqu'au chien et au chat4 ,les tentatives ingnieuses que l'on fait pour se procurer des plaisirs extrieurs n'ont d'autre avantage que de nous amener de srieuses rflexions1 lorsque nous rentrons en nous-mmes4 ,c'est alors qu'on apprend o est le vrai bonheur1 qu'on reconnat la fausset des esprances qui nous conduisaient dans le monde et le nant des plaisirs que nous croyions y trouver4 ,une jeune et belle femme m'crivait un jour la suite d'un grand bal3 ,vous avez vu combien j'tais gaie et riante en partant pour ce bal2 et l'aspect de ces salons o il n'y avait qu'une joie factice1 j'prouvais un tel sentiment de vide et de tristesse1 que j'aurais voulu arracher les fleurs de ma robe4 ,tout le bonheur du monde n'est rien1 s'il ne contribue pas nous rendre plus heureux en nous-mmes et dans notre demeure2 toute infortune1 au contraire est supportable pour celui qui peut l'adoucir par le repos de sa retraite et par les livres4 ,nous pouvons changer nos gots1 nos penchants1 nos passions2 et alors non-seulement nous supportons la privation de ce qui nous manque1 mais nous pouvons en venir goter encore une relle satisfaction dans un tat qui paratrait d'autres dplorable4 ,ainsi1 pour en citer un exemple1 la sant est sans contredit un bien inapprciable1 et pourtant il y a des circonstances o1 lorsque la sant dcline1 on prouve encore un vrai repos4 ,que de fois j'ai remerci le ciel d'une maladie qui me forait de rester chez moi et de me recueillir en silence6 ,forc1 pendant de longues annes1 de sortir chaque jour malgr mes souffrances physiques1 de m'exposer aux rigueurs de l'hiver1 j'tais heureux en vrit de pouvoir tre malade chez moi4 ,perptuellement occup des accidents des autres1 le mdecin compatissant oublie souvent ses propres douleurs pour porter un remde celles qu'on lui confie4 ,mais que de fois aussi c'est pour lui un cruel sacrifice d'employer au service des autres les forces qui lui manquent6 ,dans une telle situation1 la maladie qui me permet de rester enferm chez moi1 est un vrai repos1 pourvu toutefois que je ne sois point assailli de visites de politesse4 ,j'invoque toutes les bndictions de ,dieu pour celui qui me laisse seul1 qui par compassion ne se croit pas oblig de s'occuper de moi et de me prendre une partie de mon temps4 ,une belle matine o je puis jouir ainsi de ma libert1 o je n'ai personne voir et point de lettres crire1 est pour moi plus prcieuse que ne peuvent l'tre tous les bals pour une lgante femme4 ,on reste volontiers avec soi-mme quand on a su1 soit dans la jeunesse1 soit dans un ge plus avanc1 se crer une agrable et utile occupation4 ,si l'on se sent triste1 il faut s'efforcer de faire quelques lectures avec une intention dtermine2 pour lire avec fruit il faut avoir la plume ou le crayon la main et noter toutes les ides neuves que l'on rencontre1 ou toutes celles qui corroborent celles que nous avions dj acquises4 ,on se lassera bientt de lire1 si on ne s'approprie pas soi-mme ou si on n'attribue pas d'autres ce qu'on lit1 et si l'on ne sent pas s'veiller dans son esprit quelques soudaines penses4 ,l'exercice donne cette habitude1 et l'on occupe ainsi agrablement les heures les plus tristes4 ,pourvu que l'attention soit toujours excite1 on est sr de dissiper peu peu les ides accidentelles les plus fcheuses4 ,chaque objet intressant1 chaque rameau des sciences fcondes1 chaque trait de l'histoire de l'humanit1 chaque progrs dans l'art peut fixer l'attention et chasser1 comme par magie1 la tristesse4 ,c'est ainsi que l'homme se fait soi-mme une douce socit1 c'est ainsi qu'il trouve son meilleur ami dans son cur4 ,les plaisirs de l'esprit acquis de la sorte sont bien suprieurs tous ceux qui proviennent des sens4 ,par plaisirs de l'esprit on entend ordinairement les mditations profondes1 les travaux difficiles ou les uvres lgres de l'imagination4 ,mais il en est d'autres qui n'exigent ni une grande rudition ni de grandes facults4 ,ce sont les plaisirs qui naissent de l'occupation1 de l'activit1 qui sont la porte du savant et de l'ignorant et qui procurent galement de douces satisfactions4 ,il ne faut point mpriser le travail manuel4 ,je connais des gentilshommes allemands qui peuvent faire le mtier d'horloger1 de peintre1 de charpentier1 qui possdent tous les outils de ces professions et savent s'en servir4 ,ils peuvent ainsi occuper utilement une partie de leur temps et sont fort heureux4 ,tout ce que l'on essaye d'apprendre1 soit dans l'art1 soit dans la science1 d'abord par un simple got d'amateur1 et tout ce dont on parvient ensuite acqurir une certaine connaissance1 habitue l'homme vivre avec lui-mme et devient un contre-poids dans les plus grandes peines morales4 ,chaque difficult srieuse ou minime que l'on russit surmonter1 nous cause une relle satisfaction4 ,chaque minute que l'on emploie poursuivre un but honnte et chaque travail que l'on achve contribue rjouir l'me et gayer l'approche du lendemain4 ,les plaisirs du cur appartiennent tous les hommes qui savent garder leur paix intrieure1 qui sont contents d'eux et des autres4 ,les gens du monde se plaignent souvent de l'ennui qu'ils prouvent dans le tumulte des villes4 ,on ne connat point cette triste maladie dans les valles des ,alpes1 sur les montagnes o rgne encore l'innocence et que l'tranger ne quitte jamais sans une touchante motion4 ,on chapperait cependant l'ennui des villes1 si l'on renonait au genre de vie dont on a tant se plaindre4 ,toute action vertueuse ramne la srnit dans l'me1 et une douce joie accompagne dans sa retraite celui qui vient de remplir un devoir envers son prochain4 ,qui ne connat le charme des souvenirs de l'enfance8 ,avec quel sourire de complaisance1 avec quelle tendre mlancolie le vieillard se reporte cette poque o les couleurs de la sant animaient encore son visage1 o il cherchait des difficults pour avoir une occasion de dployer ses forces6 ,comparons ce que nous tions alors avec ce que nous sommes devenus1 nous verrons que tout ce qui agissait vivement sur nous cet ge heureux1 exerce encore la mme action plus tard dans nos moments de calme et de gaiet2 que les mmes ressorts se retrouvent dans nos luttes avec le destin1 dans nos vertus et nos dfauts1 dans tous les incidents de notre vie4 ,jetons ensuite un regard sur les vnements qui nous ont frapps1 sur les moyens que ,dieu emploie pour lever ou abaisser les empires1 sur les progrs que l'on a faits dans l'art et dans la science1 sur le sublime essor de l'esprit humain et sur ses sottises infinies4 ,en nous livrant l'cart dans notre solitude ces riantes ou graves rflexions1 nous reprendrons intrt ce qui se passe autour de nous1 et nous chasserons au loin l'ennui4 ,ce plaisir1 qui nat de la rflexion1 on peut le goter tout ge et partout4 ,il suffit qu'on ait dvelopp par l'tude son esprit et que l'on puisse sans crainte redescendre dans son cur4 ,l'amour du travail anime et accrot toutes les facults de notre me3 l'effort et l'activit sont un besoin pour les imaginations ardentes2 c'est la conscience d'elles-mmes1 le sentiment de leur puissance et de leur dignit1 qui donnent aux mes non corrompues la plus noble direction4 ,si1 par devoir et par ncessit1 on est en relation avec un grand nombre de personnes1 s'il faut se soumettre malgr soi de vaines et fatigantes dissipations1 c'est en sortant du tourbillon o l'on a t entran que l'on prouve surtout le dsir de rompre ses chanes si pesantes et de se soustraire ses plaisirs tumultueux4 ,jamais nous ne nous sentons plus calmes1 plus heureux1 plus levs1 et jamais il ne nous est si doux de comprendre la vie1 la pense1 l'aptitude aux grandes choses et le don d'immortalit dont nous sommes dous1 qu'au moment o nous pouvons fermer notre porte aux visites importunes1 aux entretiens striles4 ,mes penses viennent quand elles veulent et non quand je veux1 disait ,rousseau1 et il les recevait quand elles venaient1 et il repoussait avec effroi les trangers et les inconnus qui cherchaient le voir4 ,que d'tincelles de bonnes penses sont touffes dans ces arides relations du monde1 et comme l'on devient frivole soi-mme en vivant toujours avec des gens frivoles6 ,ces tincelles1 prsent de ,dieu1 ne jaillissent que dans la solitude1 et c'est la solitude aussi qui souvent dveloppe des vertus que l'on n'acquerrait pas dans la socit mme la plus chre4 ,nos amis sont loin de nous2 privs du bonheur de les voir1 de les entendre1 pour rsister aux regrets que nous prouvons1 nous fortifions notre esprit dans la retraite et nous nous levons des rsolutions plus hardies2 car il peut arriver que si l'amiti et l'amour nous entourent de leurs soins1 nous suivent chaque pas1 nous perdions peu peu la facult d'agir par nous-mmes et de nous guider travers les cueils de la vie4 ,mais dans la solitude l'me reprend une nouvelle vigueur2 si l'on sait lutter avec fermet et persvrance contre l'infortune1 on trouve en soi des ressources inespres1 et une rsolution stoque nous soutient quand l'horizon de notre vie se rembrunit4 ,si nous laissons courir notre me de ct et d'autre1 c'est que nous sommes trop faibles pour nous faire nous-mmes notre propre pense1 il faut que nous consultions l'opinion publique1 afin de rgler nos vues et nos actions sur les arrts de cet oracle4 ,les sots se figurent qu'on marche plus vite quand on suit la foule2 ils jugent lorsque la multitude a jug elle-mme1 et ils se conforment ses dcisions sur les hommes et sur les choses4 ,peu leur importe o est le droit1 o est la vrit2 et peu leur importe le cri du faible et de l'opprim4 ,avez-vous contre vous la multitude des sots2 tes-vous la victime des erreurs et du prjug1 ne cherchez pas d'appui auprs de ces pauvres gens1 dont la tte tourne chaque matin au vent qui souffle4 ,vivre seul1 se sentir seul1 si l'on peut tre effray d'une telle situation1 ce n'est que dans le cas o il faudrait repousser la force par la force4 ,mais la vigueur de l'esprit s'accrot1 au contraire1 par le fait mme de l'isolement1 parce que personne ne se joint nous et ne combat avec nous4 ,c'est en vivant seul qu'on acquiert cette force1 qu'on apprend dominer les vicissitudes de la vie1 et braver courageusement le danger4 ,quelle tranquillit n'obtiendrait-on pas si l'on n'avait point se demander chaque jour3 ,que dit celui-ci et celui-l8 ,que de sots prjugs et de misrables penchants on peut dissiper par de srieuses rflexions6 ,c'est par cette habitude de rflchir que l'on chappe la servile et honteuse isolation de tout ce qui ne mrite aucun respect4 ,c'est par cette influence efficace que l'on repousse loin de soi la crainte de ces hommes qui les titres de leurs anctres donnent le droit de tyranniser les autres hommes1 et de s'lever au-dessus de ceux qui souvent auraient raison de les mpriser4 ,si l'homme du monde se conforme troitement toutes les convenances trompeuses que la socit qu'il frquente lui impose1 celui qui a mri dans la solitude ne redoute rien tant que d'offenser la vrit4 ,voil d'o vient que ses actions sont souvent si nobles et si imprudentes2 voil d'o vient que le monde se moque tantt de sa hardiesse1 tantt de sa tmrit1 de sa prsomption ou de son embarras4 ,personne pourtant n'a autant que lui le droit de s'crier3 ,qu'ils disent ce qu'ils voudront1 peu m'importe6 ,il peut arriver qu'on garde dans le tumulte du monde de bonnes et indpendantes penses1 lorsqu'on y entre avec des principes arrts1 mais il est difficile d'y conserver son cur intact4 ,combien de gens ne plaisent dans le monde que par leurs dfauts6 ,combien de misrables obtiennent un succs gnral1 parce qu'ils savent se plier toutes les faiblesses1 tous les ridicules de ceux qui rgentent les salons6 ,comment pourraient-ils1 au milieu des flots d'encens qui les enivrent1 s'apprcier leur vritable valeur8 ,dans la retraite cependant1 ils apprendraient discerner ce qu'ils sont et ce qu'ils doivent tre1 s'ils taient capables de s'observer svrement1 si le malheur les forait de rentrer en eux-mmes4 ,que de dcouvertes on peut faire en s'chappant du tumulte du monde et en se livrant aux rflexions qu'il suggre6 ,combien de gens reconnatraient alors avec effroi qu'ils ont t les indignes esclaves de la coutume du public1 des usages reus1 qu'ils se sont soumis trs-bnvolement toutes les rgles de l'tiquette1 qu'ils n'ont point os protester contre tout ce qui leur semblait absurde ou immoral1 qu'ils ont courb la tte devant l'opinion de la foule1 et n'ont point eu le courage de blmer ce qu'on ne blmait pas devant eux6 ,si l'on est de bonne foi1 on reconnatra aussi que l'on a dit chaque jour une foule de choses par la crainte seule de dplaire1 ou par le dsir de se rendre agrable aux autres1 que prs des gens riches et puissants on s'est rendu coupable de mille lchets pour obtenir leur approbation4 ,quand on aura fait toutes ces rflexions1 on sentira qu'il est urgent de se retirer au moins pour quelque temps dans la solitude1 ou de vivre avec des hommes d'une attitude plus noble et d'un esprit plus ferme4 ,le passage subit de la joie la douleur1 de l'esprance la crainte tourmente celui qui n'a pas la force1 lorsque la ncessit l'ordonne1 de s'lever avec la srnit de son cur au-dessus de tout ce qui tend l'agiter4 ,toute vertu cesse quand on cde chaque motion1 quand on se laisse subjuguer par chaque circonstance inattendue1 et qu'on ne sait pas dominer ces vnements vulgaires4 ,la vertu disparat aussi dans le cur de ceux qui ne sont occups que de leur propre intrt1 et dont les paroles1 les actions ne se rattachent qu' une pense d'gosme4 ,il faut apprendre juger la valeur de toutes les choses et de toutes les actions humaines pour avoir le courage de faire le bien1 mme ses propres dpens4 ,les esclaves du monde ne peuvent sacrifier l'intrt du moment ni faire un noble sacrifice4 ,ils jugent chaque dtermination selon sa valeur intrinsque4 ,pour eux1 il s'agit d'obtenir quelque succs1 des tmoignages de faveur1 des titres1 des places2 et toute leur conduite est rgle sur ce calcul d'intrt4 ,ils font la cour1 flattent1 mentent1 calomnient1 et s'inclinent bassement devant celui qui pourrait leur nuire1 s'il tait aussi mprisable qu'eux4 ,l'homme juge bien plus sainement ses passions1 s'il les examine dans la retraite4 ,l'me est alors plus ferme1 et ne flotte pas si souvent entre la crainte et la tmrit4 ,ah6 qu'on est bon dans le malheur6 ,quelle souplesse dans notre esprit1 quelle indulgence1 quelle douceur quand la main de ,dieu s'appesantit sur nous1 quand il trompe nos vux1 djoue nos esprances1 nous courbe sous son pouvoir1 change notre sagesse en folie1 et rvle tous les regards le nant de nos plus habiles combinaisons6 ,alors un mot affectueux d'un enfant1 un tmoignage de respect d'un mendiant nous trouble et nous est agrable4 ,mais tout nous apparat sous un autre point de vue1 et nous devenons moins doux et moins patients1 quand nous commenons nous relever1 quand nous sentons renatre nos forces1 et que nous comprenons notre supriorit4 ,dans la solitude1 on se laisse moins abattre par l'infortune1 et moins blouir par le succs2 il n'est pas besoin des leons du malheur pour que nous comprenions que nous ne sommes rien devant ,dieu1 et rien que par ,dieu1 que la fiert sans force est le poison de la vie1 l'enfer du cur1 la cause de nos misres2 et s'il ne nous reste aucun appui1 aucune ressource1 nous supportons plus facilement encore notre sort dans la retraite1 o rien n'offusque nos regards1 o personne ne nous mprise injustement4 ,retirez-vous donc dans la solitude1 interrogez votre cur pour apprendre penser plus sagement4 ,ah6 combien les leons d'une vraie philosophie1 si restreintes qu'elles soient1 et combien une raison claire1 nous rendent humbles et flexibles6 ,mais1 dans l'erreur des prjugs1 dans l'ignorance de l'esprit1 on s'loigne du droit chemin1 et l'on cherche le bonheur travers les tnbres4 ,il faut vivre tranquille1 l'cart1 pour ne pas estimer au del de leur valeur les hommes et les choses4 ,rejeter les injustes prventions du vulgaire est le premier pas de la raison1 et c'est en cherchant la vrit1 l'aide de cette raison1 et en s'attachant aux principes de la philosophie pratique1 que l'on en vient ne vnrer que ce qui est rellement vnrable4 ,c'est la solitude qui nous donne le moyen de nous tudier nous-mmes1 d'loigner de nous l'erreur de la vie commune1 et d'lever notre me4 ,mais ce n'est point encore assez pour que nous ayons de nous-mmes une connaissance suffisante3 avec quelle partialit ne jugeons-nous pas souvent dans la retraite notre propre mrite6 ,a combien de mauvaises passions ne nous laissons-nous pas aller1 et que de qualits il nous manque pour obtenir la satisfaction durable et la flicit intrieure6 ,la solitude peut nous donner cette flicit1 si1 lorsque nous sommes seuls devant ,dieu1 loin des regards des hommes1 la voix de la conscience nous rpte assez souvent que nous ne sommes point tels que l'on nous croit1 qu'il nous manque une foule de choses pour tre ce que nous devrions tre1 et que1 pour en venir cette amlioration morale1 nous avons encore de grandes difficults vaincre4 ,dans le monde1 les hommes se trompent l'un l'autre1 on affecte des ides1 on feint des sentiments que l'on n'a pas1 on cherche blouir son voisin1 et l'on finit par s'blouir soi-mme4 ,dans la solitude1 si l'on s'examine de bonne foi1 on parvient se juger plus exactement4 ,loin des flatteurs et des mchants1 on apprend estimer la sincrit et la simplicit du cur4 ,on ne craint pas que ces honntes vertus nous nuisent2 car1 dans la solitude1 ce qui est vraiment bon ne peut tre ni ridicule ni mprisable4 ,l1 on compare ce que l'on est rellement avec les apparences que l'on a dans le monde1 et alors on voit s'vanouir1 comme une bulle de savon1 les avantages trompeurs et les qualits indcises que l'on nous prte3 toutes ces lacunes de notre savoir1 les erreurs de notre intelligence1 les cts faibles de notre cur se rvlent alors nos regards4 ,toutes nos fautes1 toutes les parties vulnrables de nos sentiments et de nos actions1 tout le prestige menteur de notre amour-propre1 se rvlent nous dans leur nudit4 ,quand on en est venu faire ainsi cette svre preuve de soi-mme1 on peut vaincre ses mauvaises passions4 ,il faut1 pour atteindre ce but1 chercher d'autres ides1 s'attacher dvelopper des penchants meilleurs4 ,nulle part on ne trouve autant que dans la solitude une source prcieuse de nouvelles sensations et de nouvelles ides4 ,l1 les forces de l'me suivent facilement la direction qu'on lui imprime4 ,si la solitude favorise l'entranement des dsirs funestes dans l'esprit de l'homme oisif1 elle donne celui qui sait sagement l'employer1 une victoire clatante sur ses mauvais dsirs4 ,ainsi1 pour acqurir des jouissances durables et cette paix intrieure dont nous ne nous lassons point de parler1 il faut se faire de la vie une occupation srieuse1 chercher les joies que nul accident ne peut dtruire1 et jeter un regard de piti sur cette multitude frivole qui traite l'existence comme un songe puril4 ,ceux-l n'ont rien esprer de la solitude1 qui ne connaissent point leur propre cur2 ils ne s'habituent aucune rflexion1 aucun travail1 aucun effort dans le bien4 ,toutes leurs joies se fltrissent quand leur ardeur diminue1 quand leurs sens sont mousss1 quand leurs forces s'teignent4 ,au moindre accident physique1 la plus lgre indisposition corporelle1 au revers le plus minime1 ils n'prouvent qu'une affreuse anxit1 et sont en proie aux tortures de l'imagination4 ,je n'ai point encore dpeint tous les avantages de la solitude4 ,il en est qui touchent l'homme de plus prs4 ,je dois dire l'influence qu'elle exerce dans les disgrces de ce monde1 dans les maladies1 dans la mlancolie1 dans la douleur que nous causent la mort ou l'absence de ceux qui nous sont chers4 ,bnie soit la retraite o l'on se renferme avec un sentiment religieux1 o tout ce que l'on a recueilli de bon dans les relations sociales se grave plus profondment dans l'me1 o l'on triomphe des obstacles qui nous loigneraient de la vertu1 o l'on se consacre aux saines et sages penses1 o l'on obit la vocation indfinissable que l'on pressentait ds sa jeunesse1 o1 au moment de la mort1 chacun voudrait avoir pass sa vie444 ,il est facile de comprendre cette heureuse influence1 si l'on compare la pense de l'homme religieux et solitaire avec celle de l'homme du monde qui s'est loign des principes divins1 la fin paisible et douce de celui qui s'est soumis avec une pieuse rsignation aux dcrets du ciel1 avec la vie tumultueuse de l'autre4 ,que l'on observe ce tableau1 et l'on sentira combien il est ncessaire d'acqurir1 par un retour utile sur soi-mme1 la confiance en ,dieu et la force de souffrir et de mourir4 ,les malades1 les affligs s'loigneraient avec effroi de la solitude1 si son repos salutaire ne leur offrait pas des moyens de consolation qu'ils chercheraient en vain dans les runions les plus bruyantes4 ,ils ont perdu le lger prestige que les sens et l'imagination jettent sur tout ce qui entoure les heureux du monde4 ,ils ont perdu le charme fugitif qui ne rside point dans les choses mmes1 mais dans l'ide que l'on s'en fait4 ,tout ce qui apparat sous de riantes couleurs celui dont l'imagination est riante se revt d'un deuil sombre pour celui dont l'me est triste4 ,l'un et l'autre ont tort1 mais tous deux ne reconnaissent leur erreur qu'au moment o le voile tombe1 o la scne change1 o l'illusion s'vanouit2 tous deux se rveillent de leur songe lorsque l'imagination qui l'avait enfant cesse d'agir4 ,celui-ci reconnat que la ,providence s'occupe de nous dans le temps mme o nous nous croyons le plus dlaisss1 ceux-l s'aperoivent du nant de leurs plaisirs mondains1 ds qu'ils rflchissent sur leur situation1 sur leur destine1 sur les moyens d'arriver au vrai bonheur4 ,que nous serions plaindre si ,dieu exauait tous nos vux6 ,au moment mme o l'homme s'imagine que le bonheur de sa vie est jamais perdu1 ,dieu lui prpare quelque joie extraordinaire4 ,de nouvelles circonstances donnent l'impulsion de nouvelles forces4 ,une nature presque inerte prend tout coup un mouvement actif et s'lve aux plus nobles vues1 lorsque1 dans la retraite1 dans le calme1 en se confiant la ,providence1 on s'efforce de surmonter l'infortune4 ,l'nergie et l'ardeur se rveillent l'instant o l'on se croyait condamn une inaction perptuelle1 o l'on ne comptait plus sur les ressorts de son me4 ,nous nous retirons avec tristesse dans la solitude1 et la patience et la persvrance nous rendent peu peu la joie que nous avions perdue4 ,nous ne devrions point porter de jugement sur l'avenir1 puisqu'il est impossible que ce jugement ne soit pas faux2 nous devrions au contraire1 nous rpter sans cesse cette vrit consolante1 cette vrit prouve par l'exprience1 que maint vnement qui1 vu de loin1 nous inquite et nous effraye1 change d'aspect mesure qu'il s'approche de nous et devient souvent un bonheur inattendu4 ,celui qui tente tous les moyens honntes d'chapper aux difficults de la vie1 qui lutte contre toutes les entraves1 qui ne cesse jamais d'avoir confiance en ,dieu1 brise l'pine de l'affliction et remporte la victoire sur l'adversit#i4 #i ,puissent tous les hommes s'inculquer dans l'esprit cette maxime que le professeur ,hissmann de ,gttingue crivait sur son lit de mort3 ,dieu n'engage aucun de ses enfants sur une voie qui tt ou tard ne le conduise au bonheur1 et il n'arrache un tre sensible aucun soupir qui ne finisse par se transformer en un cri de reconnaissance6 ,le chagrin1 le malheur1 les maladies nous familiarisent promptement avec la solitude4 ,on en vient bien vite renoncer au monde1 regarder avec indiffrence ses vaines distractions1 ne plus entendre la voix des faux dsirs4 ,quand la douleur nous oppresse1 quand nos forces nous abandonnent1 on reconnat bien vite la faiblesse des appuis que le monde nous offrait et le vide de tous les plaisirs qu'on allait y chercher4 ,combien de vrits utiles les maladies rvlent aux princes et aux grands1 quand tout ce qui les environne les trompe par des mensonges6 ,sans doute celui qui est malade ne peut saisir qu' la hte quelques instants pour appliquer ses forces au but moral qu'il se propose4 ,celui-l seul qui jouit de la plnitude de sa sant1 peut se dire3 ,le temps est moi6 ,mais au milieu des souffrances journalires1 des sollicitudes pnibles1 dans un tat de crise et de langueur1 il faut se roidir contre ces souffrances et lutter contre les difficults1 si l'on ne veut pas se laisser compltement abattre4 ,plus on cde et plus on est malade4 ,une rsistance opinitre et1 en pareil cas1 un reste de force et un effet courageux ne restent pas sans rsultat4 ,souvent la maladie nous nerve et nous donne une trop grande proccupation de nous-mmes4 ,la moindre sensation dsagrable nous fait oublier que nous pourrions encore nous soutenir par quelque nergie4 ,l'me tombe dans l'abattement1 et tout ce qu'elle avait encore de vigueur s'teint peu peu2 quand on souffre1 on a ordinairement trop peu de confiance en soi-mme4 ,que le valtudinaire essaye de distraire son attention de ses douleurs physiques1 qu'il dgage1 pour ainsi dire1 sa pense de son enveloppe terrestre1 il prouvera certainement un soulagement inattendu et fera des choses qui lui paraissaient impossibles4 ,mais il faut aussi qu'il congdie les mdecins qui1 en s'informant tout instant de son tat1 en lui ttant le pouls avec un srieux grotesque et toutes les momeries habituelles1 en croyant distinguer ce qui n'est pas et en refusant de voir ce qui est1 en ne tenant aucun compte de l'action de l'me et de l'esprit et en affectant une compassion tudie pour le malade1 fixent de plus en plus son attention sur tout ce qu'il devrait s'efforcer d'oublier4 ,il faut aussi qu'il prie ses amis et ses parents de ne point caresser ses faiblesses et de ne point croire tout ce qu'il leur dit4 ,car1 bien qu'au fond les sensations soient vraies1 il en est un grand nombre qu'il exagre et qu'il fausse par son imagination4 ,il reste donc encore des ressources et des consolations dans la solitude lorsqu'on en est venu la situation la plus pnible4 ,si vos nerfs sont en quelque sorte paralyss1 si votre tte est frappe d'un vertige continuel1 si vous n'avez plus la force de penser1 ni de lire1 ni d'crire1 tchez d'apprendre alors vgter2 c'est ce que me dit un jour un des hommes les plus clairs de l',allemagne qui me vit dans ce dplorable tat4 ,garve1 avec quelle motion j'coutais tes paroles1 lorsque tu me racontais que tu avais prouv les mmes souffrances et que tu avais mis en pratique les mmes conseils#aj4 #aj ,j'prouvais alors ce qu'un des bienfaiteurs de l'humanit1 ,fest a si bien dit1 dans son livre ,sur les avantages des souffrances et des contrarits de la vie1 livre excellent qui devrait tre entre les mains de tout malade et de tout afflig4 ,j'ai moi-mme prouv1 dit cet crivain1 qu'un seul tmoignage d'intrt1 une seule pense sortie du cur de celui qui a souffert sa part des douleurs humaines1 et qui a lui-mme reconnu le pouvoir des consolations qu'il nous offre1 sont plus efficaces qu'un discours tudi1 des larmes de commande et des phrases de considration dictes par la biensance4 ,il fut un temps o le clbre ,mendelssohn ne pouvait rester dans une runion o l'on parlait de philosophie1 sans courir risque de tomber en dfaillance4 ,dans cette situation1 il s'interdit toute pense4 ,un jour son mdecin lui demanda3 ,que faites-vous donc dans votre chambre quand vous loignez ainsi de vous la pense8--,je me mets la fentre1 rpondit-il1 et je compte les tuiles du toit de mon voisin4 ,dieu entretient1 dans le cur de celui qui souffre1 la pense consolante que l'esprit exerce son empire sur le corps4 ,avec une telle pense1 on ne peut pas tre entirement abattu1 ni tre priv des consolations de la religion2 peut-tre ne voudra-t-on pas croire que ,campanella ait t capable de distraire tellement son attention des motions les plus pnibles1 qu'il prtendait pouvoir endurer la question sans de trs-violentes douleurs2 mais je puis assurer1 d'aprs ma propre exprience1 que1 dans les crises les plus fatigantes1 si l'on parvient distraire son attention1 on peut non-seulement adoucir le mal que l'on ressent1 mais quelquefois mme le faire disparatre4 ,beaucoup d'hommes illustres ont1 par ce moyen1 russi conserver leur tranquillit dans les circonstances les plus difficiles et maintenir leur nergie1 malgr la faiblesse de leur constitution4 ,rousseau crivit plusieurs de ses ouvrages les plus clbres dans des souffrances continuelles4 ,gellert1 dont les uvres agrables et instructives ont obtenu une si grande vogue en ,allemagne1 a trouv dans ses occupations un remde l'hypochondrie4 ,mendelssohn1 qui n'tait point d'une nature mlancolique1 mais qui tait sujet d'affreux maux de nerfs1 recouvra dans un ge avanc1 par sa patience et sa rsignation1 cet esprit lev qui l'animait dans sa jeunesse4 ,garve1 qui pendant des annes entires fut condamn ne pouvoir ni lire ni crire1 ni mme penser1 crivit plus tard son ,trait sur ,cicron1 et rendit grces ,dieu avec enthousiasme de la faiblesse de sa constitution qui lui avait rvl tout l'empire que l'esprit peut prendre sur le corps4 ,une forte rsolution et ce dsir d'atteindre un grand but peuvent nous rendre supportables les douleurs les plus aigus4 ,l'hrosme est trs-naturel dans un grand danger1 et c'est un don moins rare1 on peut le dire1 que la patience dans les petites agitations de la vie4 ,ce qu'il est difficile d'acqurir1 c'est la rsolution de la patience dans des souffrances de longue dure surtout quand la mlancolie paralyse notre me1 ce qui arrive assez souvent1 et quand nous nous figurons que ces souffrances n'auront point de terme4 ,aussi1 de tous les maux qui affligent l'humanit1 il n'en est point qui approche de la mlancolie3 et de tous les moyens employer pour dissiper la mlancolie1 il n'en est point de plus efficace que l'occupation dans le calme4 ,en essayant de surmonter nos peines1 chaque victoire que nous remportons nous conduit une victoire plus grande1 et la joie que nous prouvons fait du moins trve pendant quelques instants au sentiment du mal qui nous afflige4 ,quand la raison et la vertu ne peuvent l'emporter sur votre chagrin ou sur votre maladie1 occupez-vous de choses peu importantes et qui exigent peu d'efforts2 il n'en faut souvent pas plus pour vous soulager4 ,les nuages de la mlancolie se dissipent quand on russit prendre quelque intrt une occupation laquelle on se dvouait d'abord malgr soi4 ,souvent le dsespoir auquel nous nous livrons1 l'apathie de l'esprit1 l'indolence du corps1 ne sont qu'un dguisement de notre mauvaise humeur et par consquent une vritable maladie de l'imagination que l'on ne peut vaincre que par une constante et nergique volont4 ,la solitude n'est pas seulement un besoin1 mais un devoir rel pour tous ceux qui1 par l'effet d'une sensibilit trop dlicate1 d'une impressionnabilit nerveuse1 ne peuvent supporter la vie du monde et qui ont toujours se plaindre des hommes et des choses4 ,celui qui se laisse branler par un incident qui ne causerait pas la moindre motion un autre1 celui qui se cre des douleurs chimriques1 qui se dsole de ce qui ne rpond pas immdiatement ses vux1 qui se tourmente sans cesse par les rves de son imagination1 qui ne se trouve malheureux que parce que le bonheur ne court point au-devant de lui1 qui1 ne sachant ce qu'il veut1 passe tout instant d'un dsir un autre1 qui craint tout et ne jouit de rien1 celui-l n'est pas fait pour la socit1 et si la solitude ne le gurit pas1 il n'y a point de remde pour lui dans le monde4 ,des hommes pieux1 raisonnables1 bien dous1 se laissent parfois aller1 malgr la fermet de leurs principes1 un profond dcouragement1 un affreuse anxit2 mais c'est leur faute4 ,si de tels hommes cdent des craintes puriles1 si1 pour une lgre incommodit1 ils se tourmentent et tourmentent les autres1 s'ils cherchent dans la mdecine un remde qu'ils trouveraient dans leur raison1 s'ils ne savent pas rprimer les carts de leur imagination1 si1 aprs avoir support avec patience de grandes peines et de grands malheurs1 ils succombent aux contrarits accidentelles1 aux souffrances passagres de la vie1 c'est leur faute4 ,ils ressemblent des soldats qui1 aprs avoir brav courageusement le feu d'une batterie1 s'pouvanteraient des lgers traits lancs par la main d'un enfant4 ,la rsolution1 l'nergie1 la stoque fermet de l'me1 s'acquirent bien plus dans la pratique intime de soi-mme que dans le tumulte du monde1 o nous sommes chaque pas surpris1 entrans par mille considrations intrieures1 o des ides de convenance1 de politesse1 de flatterie1 crasent la volont1 o les esprits vulgaires exercent plus d'activit et obtiennent plus de considration1 plus de succs que les caractres les plus nobles4 ,la solitude nous donne d'autant plus de force dans l'affliction1 qu'elle dissipe tous les vains fantmes qui dtournent l'me d'elle-mme et l'garent dans de futiles proccupations4 ,dans la solitude1 on renonce tant de jouissances1 on restreint tellement la mesure de ses besoins1 et l'on fait de tels progrs dans la connaissance de soi-mme1 qu'on est moins tonn quand ,dieu nous impose une souffrance pour humilier notre orgueil1 dompter la fougue de nos passions et nous ramener au sentiment de notre faiblesse et de notre nant4 ,dans la solitude1 que de rflexions nous pouvons faire1 auxquelles l'homme du monde ne songe pas1 ou que les dissipations auxquelles il se livre touffent dans son me distraite6 ,les malheureux qui ont pleurer la mort d'une personne chrie prouvent le salutaire dsir de se retirer l'cart1 et chacun s'efforce d'touffer ce dsir en eux4 ,on ne veut pas leur parler de la perte qu'ils ont faite4 ,on croit qu'il vaut mieux les entourer d'un essaim d'tres froids et indiffrents qui s'imaginent que1 pour apaiser leur tristesse1 il faut les accabler de visites et les entretenir du matin au soir des nouvelles de la ville4 ,laissez-moi seul1 m'criai-je1 lorsque1 deux ans aprs mon arrive en ,allemagne1 je perdis une pouse tendrement aime4 ,son me planait sans cesse autour de moi1 et sans cesse j'tais occup du souvenir de tout ce qu'elle avait t pour moi et de tout ce qu'elle avait souffert pour moi sur cette terre trangre4 ,le contraste d'une telle innocence1 d'une telle puret1 d'une douceur si anglique1 et d'une fin si cruelle1 me plongeait dans un abme de doutes dsolants4 ,pendant cinq mois1 elle souffrit les tortures de la mort4 ,un jour1 je lisais prs de son lit la mort de ,jsus1 par ,ramler4 ,elle porta ses regards sur ce livre et me montra1 en silence1 le passage suivant3 ,mon souffle est faible1 mes jours sont abrgs1 mon me est pleine d'angoisse et ma vie un affreux tourment4 ,ah6 lorsque je me rappelle toutes ces circonstances et l'impossibilit o je me trouvais alors d'chapper aux relations du monde1 quand je me rappelle que j'tais dans ce mme temps l'esclave de quiconque me rclamait1 que je portais la mort dans mon sein1 que1 poursuivi par l'envie1 accabl de douleur1 je ne sentais plus en moi ni force1 ni vertu1 ah6 j'avais bien le droit de m'crier3 ,laissez-moi seul1 laissez-moi seul6 tre seul1 loin du tourbillon bruyant1 est le premier1 le plus ardent dsir du cur1 quand on ne rencontrerait en frquentant le monde que des hommes qui ne comprennent pas le malheur timide et silencieux1 qui n'aperoivent que la souffrance dont les cris retentissent leur oreille4 tre seul1 dans une retraite profonde et dserte1 c'est une consolation aux peines qui dchirent le cur4 ,quand il a fallu se sparer jamais d'un tre chri1 douleur plus affreuse que celle que nous pouvons ressentir lorsque la main de la mort vient nous saisir nous-mmes1 la solitude peut seule adoucir notre dsespoir4 ,dans votre me tremblante1 vous croyez voir la terre s'abmer sous vos pieds2 cette heure terrible o il faut dire un dernier adieu ceux qui pendant de longues annes ont t tout pour vous1 et que jamais on n'oubliera un seul instant1 alors il faut se retirer dans la solitude1 mais en s'efforant de s'y crer une occupation et d'appliquer son esprit diverses penses4 ,hlas6 combien de souffrances profondes que le monde ne voit pas1 dont nous devons seuls supporter le fardeau1 et auxquelles nous ne pouvons rsister que dans la solitude6 ,figurez-vous que vous arrivez inquiet dans un pays o tout vous est tranger1 o le malheur vous accable de toute part1 o vous tes tout instant prs de tomber dans le dsespoir1 o vous avez sans cesse sous les yeux l'agonie de la mort1 o personne ne vous comprend1 et ne peut vous comprendre1 o l'on ne fait que jeter sur votre route des ronces et des pines1 o enfin vous tes condamn perdre ce que vous aviez de plus cher au monde4 ,voil que tout coup dans ce pays de dsolation1 dans ce deuil de votre me1 une main affectueuse s'tend sur vous1 une voix1 qui semble venir du ciel1 vous dit3 ,viens1 je veux essuyer tes larmes1 je veux rendre le courage ton esprit abattu1 je veux entrer dans la confidence de tes peines et t'aider les supporter4 ,je veux t'arracher ta tristesse1 te faire goter encore les beauts de la nature et les bienfaits de ,dieu1 qui rpand aussi ses consolations sur cette contre4 ,je veux sentir1 penser avec toi1 t'ouvrir un nouvel horizon1 recueillir pour toi les fleurs que je trouverai sur le sentier de la vie1 t'entretenir de tous ceux qui t'aiment1 qui parlent de toi avec estime et avec confiance1 te prouver que tous les hommes ne sont point si mauvais que tu le crois1 et que seulement ils ne te connaissent pas4 ,je veux carter de toi toutes les sollicitudes1 te faire jouir d'une existence douce et paisible1 et travailler corriger tes dfauts4 ,toi1 tu corrigeras aussi les miens1 tu formeras mon esprit1 tu m'apprendras ce que tu sais4 ,si1 aprs avoir savour pendant plusieurs annes le charme de cette existence qui vous est ainsi offerte1 si1 aprs avoir prouv une telle consolation dans les vnements les plus dsastreux1 si1 aprs avoir espr qu'au dernier moment1 cette main compatissante vous fermera les yeux1 vous devez tre priv d'une telle affection1 d'un tel dvouement1 il ne vous reste1 pour surmonter vos regrets1 pour apprendre lutter courageusement contre la destine1 d'autre asile que la solitude4 ,dans la solitude1 nous voyons de plus prs l'il qui voit tout4 ,quand toutes les vaines rumeurs cessent autour de nous1 notre cur comprend bien mieux cette grande et heureuse pense1 que ,dieu nous regarde1 nous entoure1 nous domine et dirige tout par sa puissance et sa bont4 ,dieu nous apparat partout dans la solitude4 ,affranchis de l'ivresse des sens1 anims par des vux plus purs1 par une joie plus idale1 nous songeons srieusement et avec plus de libert et de confiance notre flicit suprme1 et nous croyons dj la goter en y songeant4 ,notre pieux recueillement loigne de nous les ides grossires et les basses sollicitudes4 ,la solitude nous rapproche de ,dieu quand elle entretient en nous les sentiments tendres1 humains1 et les mouvements d'une salutaire dfiance de nous-mmes4 ,quand1 auprs du lit d'un mourant1 j'observais les efforts que notre pauvre nature oppose son anantissement1 les tortures que lui fait prouver chaque minute qu'elle drobe la mort1 quand je voyais le malheureux lever vers le ciel ses mains tremblantes1 et lui adresser1 lorsqu'il se sentait soulag1 d'ardentes actions de grces1 quand j'entendais ses paroles entrecoupes1 ses soupirs plaintifs et que j'observais les regards attendris de tous ceux qui l'entouraient1 je me sentais accabl et je me retirais l'cart1 pour gmir sur le sort de l'humanit et sur mon impuissance1 dans un moment o j'prouvais un dsir si profond de secourir une telle misre4 ,ah6 lorsque1 dans ces tristes penses du cur1 je m'incline devant ,dieu1 combien je sens qu'il ne faut se fier ni la force de la vie1 ni la science dont l'homme attend un espoir1 une consolation6 ,jamais je ne me lve le matin de mon lit1 sans penser que1 si j'existe encore1 c'est un miracle de ,dieu4 ,jamais je ne compte les annes que j'ai passes en ce monde1 sans remercier la ,providence de m'avoir soutenu au del de mon attente1 de m'avoir conduit1 par une force incomprhensible1 sur une mer pleine d'cueils4 ,je ne puis que me taire et l'adorer en silence1 lorsque tout instant je sens ma faiblesse1 lorsque chaque jour je vois tomber prs de moi1 la fleur de l'ge1 des hommes qui ne songeaient aucun pril et qui se croyaient1 pendant longtemps1 l'abri des atteintes de la mort4 ,comment pourrions-nous devenir sages et chapper aux cueils qui nous menacent1 si nous nous loignions des relations tourdissantes qui effacent en nous les impressions du bien8 ,c'est en dehors de ces relations que nous pouvons rflchir ce que nous voyons1 ce que nous entendons tous les jours1 et rassembler dans notre cur des penses utiles et durables4 ,on n'acquiert point cette sagesse en poursuivant perptuellement de frivoles plaisirs1 en courant sans rflexion d'une socit l'autre1 en parlant de choses sans intrt et en parpillant inutilement toutes les heures de la journe4 ,celui qui veut devenir sage1 a dit un philosophe1 doit apprendre vivre seul1 la perptuelle fascination des sens touffe toutes les bonnes penses2 dans cette espce de vertige on se possde peine1 on n'entend plus la voix de la raison1 on ne sent plus sa force1 on ne rsiste aucune tentation1 et loin d'viter les piges o nous engagent nos penchants mauvais1 on les cherche4 ,nulle part ,dieu n'est autant oubli que dans les distractions habituelles des runions du monde2 dans ce tourbillon qui nous saisit1 qui enflamme tous nos dsirs1 qui excite toutes nos passions1 les liens qui nous attachent notre crateur sont interrompus2 nous renonons cette premire1 cette unique source de flicit1 aux facults de notre raison2 et nous ne pensons nos devoirs religieux que furtivement1 sans suite et sans motion4 ,celui qui1 au contraire1 fait un retour srieux sur soi-mme1 qui lve son cur vers le ciel1 qui regarde le cercle o il doit exercer les facults de son me1 la vote azure1 la terre couverte de fleurs1 les montagnes et les bois1 comme le temple de ,dieu2 celui qui rattache toutes ses inspirations au matre de toutes choses1 doit avoir vcu dans une pieuse solitude1 dans un intime et salutaire recueillement4 ,aussi la solitude peut vaincre les plus grands obstacles la pit1 si seulement on veut bien consacrer chaque jour de saines rflexions1 une partie du temps qu'on perdrait au jeu1 ou sa toilette4 ,chaque heure de recueillement et de rflexions srieuses donne notre esprit plus de force et de solidit1 et nous inspire plus d'loignement pour les striles distractions du monde4 ,on peut tre anim d'un bon sentiment envers ses semblables1 secourir celui qui est dans le besoin1 faire autant de bonnes actions que nos moyens nous le permettent et en mme temps chapper toutes les ftes inutiles1 toutes les distractions d'une vie dissipe4 ,peu d'hommes sont en tat d'accomplir des actes de vertu clatante1 de se signaler par une bienfaisance splendide4 ,mais combien de vertus modestes ne peut-on pas mettre en pratique chaque jour de sa vie sans sortir de chez soi1 sans bruit et sans faste6 ,celui qui sait s'occuper dans sa retraite peut1 en y restant toute l'anne1 s'occuper du bonheur des autres1 couter leurs plaintes1 soulager leur misre et faire du bien autour de soi sans que le monde en parle4 ,un penchant dcid pour la solitude est quelquefois un penchant qui nous ramne vers ,dieu4 ,cette mlancolie vague et sans nom1 que beaucoup de gens prouvent dans leur premire jeunesse1 qui plus tard prend un caractre plus dtermin1 nous conduit l'observation srieuse1 sincre de nous-mmes1 l'tude de ce que nous sommes et de ce que nous devons tre4 ,a l'poque o il s'opre en nous un changement physique qui imprime l'me une nouvelle direction1 notre conscience s'veille1 nous entendons la voix de ,dieu et nous nous prosternons dvotement devant lui4 ,la mlancolie est l'cole de l'humilit1 et c'est par le peu de cas que l'on fait de soi-mme qu'on arrive se connatre4 ,dans ces heures pensives1 solitaires1 o l'on s'prouve de bonne foi1 le sophisme des passions disparat4 ,si nous nous exagrons nous-mmes nos dfauts1 si nous ressentons une trop vive anxit1 si nous adoptons des principes outrs1 ces impressions ne s'effacent que trop tt et cet excs mme est un bonheur si on le compare la nonchalance qui paralyse l'motion du bien4 ,la tristesse profonde que nous donne le sentiment de notre misre1 se change en un doux repos la lumire d'une foi raisonnable1 et il est croire que celui qui s'observe ainsi dans l'exagration de sa faiblesse finit par s'lever devant ,dieu au-dessus de l'esprit fort qui se rit de sa pit4 ,l'tude de soi-mme est si rare que tout ce qui nous y ramne doit tre pour nous important et prcieux4 ,il faut que la douleur nous veille2 il faut que nous ayons longtemps bu la coupe de l'adversit1 pour que nous en venions rentrer en nous-mmes1 recueillir nos penses et ne plus les laisser courir dans un fol abandon4 ,un des grands philosophes d',allemagne me disait3 ,je dois ma maladie l'avantage d'avoir appris m'examiner moi-mme4 ,ici1 la religion et la philosophie se runissent pour nous guider2 toutes deux nous disent que nous ne pouvons trop redouter les prils de l'erreur2 mais si le bien ne peut tre opr en nous que par les fortes crises de l'me1 ces crises ne doivent point nous pouvanter4 ,dans les derniers moments de notre vie1 nous voudrions tous avoir pass plus de temps dans la solitude1 plus de temps avec nous-mmes et avec ,dieu4 ,nous nous rappelons alors douloureusement toutes nos fautes1 et nous reconnaissons que nous n'en aurions pas commis un si grand nombre1 si nous avions pris tche d'viter les piges du monde et de veiller sur notre cur4 ,que l'on compare la situation de celui qui1 dans la solitude1 existe en vue de ,dieu avec celle de ces esprits lgers et tourdis1 qui ne pensent jamais leur souverain matre1 qui consacrent toute leur existence aux plaisirs du moment2 que l'on compare l'homme srieux1 dont l'me est dignement occupe des ides de l'ternit1 tous ces gens qui ne rvent que bals et festins1 on reconnatra que l'amour de la solitude1 la retraite paisible1 le dsir de s'associer un vritable ami1 nous procurent dans ce monde plus de satisfaction et nous assurent au moment suprme plus de consolation que toutes les vaines joies du monde4 ,c'est surtout au lit de la mort que l'on remarque la diffrence qui existe entre celui qui a gard dans son cur la pense de ,dieu1 et celui qui n'a song qu' satisfaire ses fantaisies et ses passions3 quel contraste entre la fin de l'homme qui n'a vcu que d'une vie dissipe et bruyante1 lors mme qu'il ne se serait souill d'aucune grande tache1 et celle d'une vie recueillie1 douce et srieuse4 ,je ne citerai point les sinistres exemples de ceux dont la dbauche a puis les facults et qui sont morts honteusement et misrablement4 ,mais qu'on me permette de raconter l'histoire d'une jeune personne dont je voudrais conserver la mmoire1 car je puis dire d'elle ce que ,ptrarque dit de sa ,laure3 ,le monde ne la connut point tant qu'il la possda1 ceux-l seuls l'ont connue qui restent ici pour la pleurer4 ,la solitude tait son monde1 la retraite tait sa joie2 elle se soumettait avec une pieuse rsignation aux volonts de la ,providence4 ,ne avec une faible constitution1 elle souffrait avec courage2 douce et bonne1 aimable1 quoique languissante1 timide et rserve1 s'animant seulement par un candide enthousiasme1 telle tait cette me dlicate qui1 par la fermet qu'elle conserva au milieu des plus grandes douleurs1 m'a montr quelle force l'me peut donner dans la solitude aux tres les plus faibles4 ,tout ce qui tait bien agissait sur elle2 mais elle ne manifestait qu'avec une grande retenue ses impressions1 moins qu'elle ne ft dans un cercle d'amis intimes o elle n'prouvait plus aucune crainte4 ,la nature l'avait doue d'un courage hroque pour la souffrance et d'une merveilleuse lvation4 ,je voyais son visage anim d'une joie cleste chaque fois qu'elle revenait de la sainte table4 ,pleine de foi en ,dieu et de dfiance envers elle-mme1 elle obissait toutes mes prescriptions1 elle m'aimait d'une affection profonde et ne me le dit jamais2 j'aurais donn ma vie pour elle1 elle et donn la sienne pour moi4 ,j'prouvais une joie inexprimable faire ce qui lui tait agrable1 et le plus grand plaisir qu'elle ost me procurer1 c'tait de m'apporter une rose2 de sa main c'tait un trsor4 ,un coup de sang sur les poumons la frappa entre mes bras1 je connaissais sa constitution1 je vis que le cas tait mortel4 ,douze fois dans la journe1 je me prosternai genoux avec une indicible angoisse2 elle ne savait pas qu'elle ft en si grand danger1 cependant elle se sentait trs-malade et ne le disait point4 ,elle souriait quand je m'approchais d'elle et souriait encore quand je sortais4 ,pendant tout le cours de sa maladie1 elle n'exhala pas une plainte4 ,a toutes mes questions elle rpondait d'une voix douce et affectueuse1 et n'entrait dans aucun dtail4 ,elle s'teignit avec l'expression d'un tendre amour et d'une srnit cleste4 ,c'est ainsi que j'ai vu mourir1 aprs neuf mois de souffrances1 ma fille unique l'ge de vingt-cinq ans4 ,pendant le temps qu'elle passa ,hanovre1 o elle inspirait une affection gnrale1 elle composait des prires qu'on retrouva dans ses papiers4 ,elle demandait ,dieu la grce de mourir bientt1 d'aller bientt rejoindre sa mre4 ,elle exprimait la mme pense dans des lettres touchantes4 ,au moment de mourir1 au milieu d'une agonie indicible1 elle me dit ces derniers mots3 ,aujourd'hui j'irai goter les joies du ciel4 ,nous ne serions pas digne d'avoir eu sous les yeux un tel exemple1 d'avoir vu une telle faiblesse unie de telles souffrances1 si nous nous laissions abattre par une douleur que notre courage peut surmonter4 ,cette enfant qui jamais ne murmura1 qui sans cesse fut rsigne aux dcrets de la ,providence1 jouit prsent de l'ternelle flicit1 et nous qui sommes encore ici1 qui nous souvenons de cette fille bien-aime1 de tout ce qu'elle nous a enseign sur son lit de mort1 dans ses heures d'angoisses1 nous qui aspirons aussi au repos de l'ternit1 ne voudrions-nous pas tout essayer1 tout mettre en uvre pour trouver des forces dans le malheur1 pour acqurir1 par un retour salutaire sur nous-mme1 par une religieuse pense1 la patience et la soumission8 ,o vous qui souffrez1 tout pse sur voire me1 et cependant1 croyez-moi1 il y a de douces afflictions1 des afflictions qui nous lvent au-dessus de la terre1 qui nous donnent une nergie qu'on pourrait croire impossible4 ,aujourd'hui vous tes dcourags et abattus1 mais un temps viendra o vous vous lverez dans votre douleur entre le ciel et la terre2 alors vous trouverez le repos1 alors vous trouverez1 dans l'loignement de la foule1 dans le tendre souvenir de ceux que vous avez perdus1 des joies pures et leves4 ,la solitude1 il est vrai1 ne convient point tous ceux qui sont affligs1 l'me ne peut pas toujours se soustraire aux exigences d'un corps malade et puis4 ,mais que ,dieu bnisse dans ce moment la main secourable d'un ami et rcompense dans l'ternit l'affection qui nous aide supporter nos peines6 que si la douleur que vous avez prouve par l'effet d'une mort cruelle se change en une douce mlancolie1 ou si vous tes assez fort pour ne point succomber votre catastrophe2 oh6 cherchez le silence des champs1 le calme de la retraite1 vous trouverez l une heureuse tranquillit1 mme au milieu de votre tristesse vous apprendrez envisager avec plus de libert et de courage les courtes souffrances de ce monde1 tre seul sans crainte1 et couvrir de fleurs les tombeaux4 ,,chapitre ,,vii4 ,,des ,,avantages ,,de ,,la ,,solitude ,,pour ,l',,esprit4 ,les mes libres comprennent seules le prix de la libert4 ,les natures d'esclaves se plaisent dans leur esclavage4 ,celui qui1 aprs avoir err dans le tourbillon du monde1 aprs avoir appris connatre la vritable valeur des hommes1 juge tout avec impartialit1 et1 pntrant dans les sentiers diffrents de la vertu1 cherche son bonheur en lui-mme1 est libre4 ,il est vrai que ce sentier est sombre1 rude1 escarp2 mais1 quand on l'a gravi avec peine1 il conduit des refuges paisibles1 des rives attrayantes2 l'espace libre et pur4 ,la solitude nous donne une indpendance parfaite1 quand on en a de bonne heure reconnu les avantages et quand on l'aime4 ,je voudrais indiquer la voie de ce bonheur aux jeunes gens1 aux hommes simples et honntes auxquels je dsire tre utile4 ,je ne veux pas qu'ils soient entrans dans la solitude1 de dpit1 mais par l'indiffrence d'inutiles distractions1 par l'loignement des plaisirs frivoles1 par une sage dfiance des prvenances quivoques1 par la crainte de devenir le jouet des sductions trompeuses4 ,un grand nombre d'hommes doivent la solitude leur force et leur supriorit d'esprit4 ,pareils au cdre qui1 sur la montagne1 brave les temptes1 ils ont brav dans leur retraite le souffle des mauvaises tentations4 ,quelques-uns ont peut-tre1 dans ce dernier refuge1 conserv les faiblesses de l'humanit4 ,mais combien d'autres ont fait preuve d'une fermet inbranlable6 ,tout effort sincre et gnreux pour arriver la vertu1 tout ce qui tend lever l'esprit1 toute entreprise courageuse excite en nous un sentiment d'admiration4 ,un moine qui est anim d'une pense noble et nergique est aussi un hros4 ,une religieuse1 dont l'me1 soutenue par une tendance idale1 acquiert un repos chrement achet1 produit sur nous une motion plus profonde que toute autre femme doue des plus belles qualits4 ,que de fois j'ai reconnu combien une religieuse sincre mrite d'estime et de bienveillance6 ,que de fois je me suis senti pntr de respect pour les hros de cette profession1 pour leur tendre pit1 pour leur fidlit religieuse et la persvrance qu'ils ont mise se vaincre eux-mmes6 ,que de fois un couvent m'a sembl un asile plein de consolation dans les anxits de notre cur6 ,jamais1 dans ces silencieuses et sombres retraites1 je n'ai pu m'empcher de voir l'efficacit d'un tel genre de vie pour conduire l'esprit une vertu srieuse4 ,souvent il m'est arriv de serrer avec une vraie sympathie la main d'un pauvre moine1 et je ne suis pas sorti d'un couvent de religieuses sans tre attendri jusqu'aux larmes4 ,mais mes considrations sur la solitude ne doivent point tre restreintes dans l'enceinte des clotres4 ,l'ide bienfaisante que je me fais de la solitude1 je voudrais l'adapter au monde dans lequel je vis1 qui agit sur moi1 et sur lequel je puis agir1 car il existe de jeunes curs o ces rflexions peuvent fructifier4 ,il y a dans la vie des poques o il devient ncessaire d'tre seul4 ,dans la jeunesse1 pour acqurir l'instruction1 les connaissances dsirables1 pour se former une faon de penser que l'on garde toute la vie2 dans la vieillesse1 pour se souvenir de la route qu'on a parcourue1 pour rflchir tout ce qui nous est arriv1 aux douces fleurs qu'on a cueillies sur son chemin et aux orages de notre destine4 ,lord ,bolingbroke dit qu'il n'y a pas1 dans les uvres du chancelier ,bacon1 une remarque plus belle et plus profonde que celle-ci3 ,nous devons de bonne heure nous prescrire1 dans la vie et dans nos actions1 un but honnte1 vertueux1 possible1 et nous y attacher de toutes nos forces1 afin que notre me se forme toutes les vertus4 ,mais1 en faonnant notre caractre moral1 nous ne devons pas suivre les procds du sculpteur1 dont le ciseau achve de finir une tte1 tandis qu'il laisse le reste du corps l'tat de bloc grossier et informe4 ,nous devons imiter la nature1 qui1 dans la conformation d'une fleur1 d'un animal1 dveloppe la fois toutes les parties de son uvre4 ,o toi1 aimable jeune homme1 qui1 dans le commerce sduisant et souvent trompeur du monde1 n'as point encore abdiqu les principes de vertu2 toi qui n'es point encore infect du poison de l'oisivet frivole2 toi qui1 dans les entranements et les images d'une fervente galanterie1 n'as pas perdu le dsir et la force d'entreprendre de grandes choses1 et qui chappes dans mainte assemble aux folles tentations1 la solitude te rclame6 ,je voudrais te retenir dans ta retraite studieuse1 animer1 fortifier tes nobles intentions1 t'inspirer cette juste et digne fiert1 qui1 dans les fonctions que tu seras appel remplir1 t'empchera d'estimer le monde plus qu'il ne vaut6 ,c'est la raison qui t'ordonne de sortir d'un cercle trop troit pour t'entourer ailleurs de grands exemples4 ,c'est en apprenant connatre les vrais hommes de la ,grce1 de ,rome1 que tu acquerras le pouvoir de vaincre tous les obstacles4 ,o trouve-t-on de plus illustres exemples de la grandeur humaine8 ,qui a montr plus de valeur guerrire1 plus de zle pour la science et plus de raison8 ,rejette loin de toi les vaines frivolits1 et n'aspire qu' ce qui mrite vraiment d'tre recherch et imit4 ,la noblesse n'lve personne4 ,seize quartiers sont un avantage1 mais ne sont pas un mrite4 ,tes dispositions sont bonnes1 puisque toutes ces vrits ne te plaisent pas1 et tu sais que celui qui ne respecte que les petites choses ne sera jamais grand4 ,laisse les femmes compter leurs aeux1 qui1 il y a sept cents ans1 ne se distinguaient qu'en allant la guerre cheval1 tandis que les bourgeois les suivaient pied4 ,compte les hommes de ta famille qui n'ont pas pris la fuite dans les batailles et n'ont point dpouill le passant sur la grande route4 ,compte les hommes de ta famille qui ont fait de nobles actions1 dont l'histoire nationale conserve la mmoire1 et dont le nom est inscrit dans les annales trangres1 mais souviens-toi bien qu'on n'est rellement grand que par ses propres actes et ses propres vertus4 ,deux chemins s'ouvrent devant toi3 l'un1 qui serpente par des alles de verdure1 par des jardins embaums1 o l'on entend retentir les sons de la musique1 le bruit de la danse1 les chants de l'amour4 ,c'est celui que recherche la multitude4 ,l'autre1 moins frquent1 est escarp et dur1 on ne le suit que lentement1 et souvent1 quand on croit tre dj bien loin1 on tombe du haut des rocs4 ,l1 les montagnes et les valles rsonnent des mugissements des btes sauvages2 l1 de tout ct1 on entend le croassement des corbeaux1 le sifflement des vipres1 tout instant on est assailli par des essaims d'insectes malfaisants1 et l'on ne voit autour de soi qu'un dsert sombre et terrible4 ,le chemin fleuri est celui du monde2 l'autre est celui de l'honneur4 ,le premier conduit aux emplois1 aux dignits de la ville et de la cour2 le second pntre de plus en plus dans la solitude4 ,en suivant le premier1 tu peux devenir un homme aimable1 un personnage recherch1 peut-tre aussi un sclrat4 ,en suivant l'autre1 tu seras mconnu1 ha2 mais1 avec de l'nergie et de favorables dispositions1 tu peux devenir un grand homme4 ,la dissipation est un remde et non un aliment4 ,il faut sans doute que tu endurcisses ton corps par l'exercice1 que tu fasses tout ce qu'il est ncessaire de faire pour que tes forces physiques soutiennent tes forces morales4 ,mais tu n'apporteras jamais assez de zle dans les travaux de l'esprit1 tu ne persisteras jamais dans tes meilleures rsolutions1 si la haine pour toutes les vaines dissipations n'est pas enracine dans ton cur4 ,plusieurs hommes que je connais ont pass leur jeunesse dans l'tude1 solitaires et recueillis4 ,ils ont grandi dans la pratique des plus dignes vertus1 et maintenant ce sont des ministres qui gouvernent les tats1 des crivains dont la vie est employe combattre l'erreur1 des philosophes qui1 de bonne heure1 chapprent aux lisires des sots prjugs4 ,grces soient rendues au noble esprit qui a dit3 ,si vous voyez un jeune homme d'une haute raison se retirer du monde1 devenir mlancolique1 parler peu1 tmoigner par sa froideur et sa rserve le mpris que les mchants lui inspirent1 se plaindre peu de l'injustice1 mais concentrer en lui-mme les sentiments pnibles qu'elle lui fait prouver2 si vous voyez son esprit jeter des lueurs scintillantes comme l'clair qui brille au milieu de la nuit1 et s'envelopper ensuite dans un long silence2 si vous remarquez qu'il trouve tout aride autour de lui1 et que tout lui inspire aversion et dgot2 oh6 comptez que c'est une plante prcieuse qui n'attend plus qu'une main habile pour se dvelopper4 ,mnagez-la4 ,qu'elle soit sacre pour vous4 ,vous commettriez un meurtre en la foulant aux pieds4 ,une telle plante serait ma joie4 ,je rchaufferais contre mon cur1 je la cultiverais avec amour1 je la droberais aux regards des pdants qui s'enflamment de colre l'aspect d'un jeune homme qui montre plus d'esprit qu'ils n'en ont4 ,d'un souffle j'carterais aussi de ma belle plante tout cet essaim de petits-matres fades et nervs4 ,mais si le jeune homme ne se montrait pas propos assez ouvert et flexible1 s'il ne se faonnait pas aux manires du monde1 je le laisserais parfois se heurter le front contre les rochers1 et je le verrais tranquillement tomber dans des occasions o un homme expriment n'est pas mme branl1 quoiqu'il ne puisse faire tout ce que veut un jeune homme4 ,la solitude peut produire une opinitret de caractre dsagrable1 que les relations du monde temprent2 il est des jeunes gens fiers et ddaigneux qui1 l'ge de la maturit1 corrigent ces dfauts et qui ne conservent qu'une noble assurance4 ,alors leur satire adoucie ne prsente que le contraste de ce qui est avec ce qui devrait tre2 leur mpris pour les mchants leur donne parfois une mle loquence1 et il ne leur reste de leur longue lutte qu'une sage exprience du monde et une bont d'o il rsulte d'utiles enseignements4 ,mais il est aussi une science du cur souvent nglige qu'il faut tcher d'acqurir ds sa jeunesse et qui donne l'esprit des qualits prcieuses3 cette science est la philosophie1 qui forme les hommes1 qui les gagne plus par l'amour que par de vains prceptes1 qui claire leur conception par le sentiment1 qui les dtourne de mainte erreur1 les porte la vertu et les anime4 ,dion avait t lev dans la lche servitude des cours2 il n'avait que des murs molles et effmines1 le got du luxe1 du superflu et des volupts de toute espce4 ,mais peine eut-il recueilli les leons de ,platon1 peine eut-il compris cette philosophie bienfaisante1 que son esprit s'enflamma pour elle4 ,ce que ,platon a fait pour ,dion1 plus d'une mre le fait pour son fils1 et souvent l'insu du pre4 ,la philosophie qui dcoule des lvres d'une mre prudente et qui connat le monde1 arrive l'esprit par le cur4 ,qui n'accepterait volontiers de suivre un chemin difficile1 en s'appuyant sur une main chrie1 et quelle instruction pourrait l'emporter sur les douces leons d'une mre dont l'intelligence est leve1 l'me tendre et le regard profond#aa8 #aa ,mon digne ami1 ,islen1 a exprim cette pense en termes touchants4 ,il me parat incontestable1 dit-il1 que si l'on savait bien l'histoire de ceux qui se sont distingus par leur dignit de caractre et leurs vertus1 on en trouverait neuf sur dix qui devraient ces qualits leur mre4 ,on ne reconnat point assez1 en gnral1 combien il importe l'homme d'avoir une conduite pure et exempte de blme dans sa jeunesse4 ,on n'est pas assez persuad que la plupart de ceux qui ont eu cet inestimable avantage en sont redevables leur mre1 et que le bonheur et la perfection du genre humain tiennent1 en grande partie1 l'intelligence et la vertu des femmes4 ,je souhaite une femme de cette nature un fils qui reste volontiers seul avec elle1 ou qui1 prenant un livre dans sa main1 s'en aille gravir les rochers et s'asseye au pied d'un chne1 avec son inutile fusil1 aimant mieux converser avec les grands hommes de ,plutarque que de poursuivre les oiseaux travers les arbustes4 ,quel bonheur pour elle1 si le silence et la solitude des bois excite1 lve les penses de son fils#ab1 s'il reconnat qu'il y a eu et qu'il y a encore1 de par le monde1 de plus grands hommes que le bourgmestre de sa petite ville1 ou le seigneur de son village1 que ces hommes avaient d'autres joies que celle de s'asseoir une table de jeu1 qu'ils se plaisent aussi tre seuls dans leurs heures de repos1 que la jeunesse se dveloppe dans l'tude des lettres et de la philosophie1 que cette mme tude animait encore leur cur dans un ge avanc1 et qu'au milieu des plus grands prils ils conservaient ces affections prcieuses qui bannissent la tristesse de la retraite la plus profonde et l'ennui du dsert le plus sauvage6 #ab ,mirum est1 dit ,pline le ,jeune1 ut animus agitatione motuque corporis excitetur4 ,jam undique silv et solitudo1 ipsumque illud silentium1 quod venationi datur1 magna cogitationis incitamenta sunt4 ,mais lorsqu'un jeune homme bien lev se fixe dans une ville1 une foule de choses le fatiguent et le rendent malheureux4 ,il est donc utile d'examiner comment on peut chapper sagement1 par la solitude1 des socits insipides1 dans quelque pays1 dans quelque ville et dans quelque situation que l'on soit4 ,les petites villes1 dont nous avons1 dans un chapitre prcdent1 reprsent les inconvnients et les dangers1 ont cependant1 il faut le dire1 sous un certain point de vue1 un avantage rel sur les grandes villes3 c'est qu'on y est plus libre de vivre avec soi-mme1 et qu'on peut1 si l'on veut1 y trouver plus de loisir et de tranquillit4 ,il est vrai1 comme nous l'avons dj dit1 qu'il y a dans les petites villes un grand vide et une grande strilit d'esprit4 ,ceux qui y demeurent ne savent point user de leurs loisirs comme ils le devraient2 ils ignorent le prix du temps et ne profitent point de leur solitude4 ,c'est une triste chose surtout que de voir l'ennui de ces gentilshommes de bourgade qui1 ne croyant pas la socit des simples bourgeois digne de leur noblesse1 aiment mieux se retirer l'cart et souffrir de leur insipide isolement que de vivre avec des gens raisonnables1 mais dpourvus de parchemins aristocratiques2 ils devraient agir tout autrement et aimer les hommes pour en tre aims4 ,si un simple bourgeois fait natre une seule bonne pense1 cela devrait suffire pour le faire rechercher du gentilhomme qui n'a aucune pense et qui est accabl d'ennui4 ,les gens qui ne savent comment passer le temps ne devraient ddaigner personne4 ,le noble et le bourgeois devraient1 au moins dans les petites villes1 se tendre la main et loigner d'eux ces folles ides de distinction de rangs1 qui divisent la population des grandes cits4 ,il me semble que les personnes de distinction qui habitent les petites villes ne peuvent adopter une meilleure manire de vivre qu'en se montrant affables et affectueuses envers tout le monde1 en manifestant une bienveillance gnrale1 et en se rservant autant de loisir et de libert qu'il en faut pour ne pas laisser languir et s'teindre l'esprit dans les lieux o il est d'ordinaire peu excit4 ,si l'on savait profiter du sjour des petites villes1 que d'avantages prcieux on en retirerait6 nulle part la vie n'est si gaie1 nulle part les beaux jours de la jeunesse ne sont mieux employs1 nulle part enfin les hommes srieux n'prouvent moins de tentation de perdre leur temps1 et n'apprennent mieux connatre et viter les cueils de la solitude4 ,on peut regarder chaque petite ville comme un clotre o l'on est renferm dans un cercle d'hommes trs-restreint et dans un horizon trs-born1 o les passions des tres vulgaires ou mchants clatent avec violence1 et o il faut se crer un refuge dans sa retraite ou au sein de quelques tres choisis4 ,les petites villes se ressemblent peu prs toutes et ne diffrent entre elles que par la manire dont elles sont gouvernes2 il n'y a point de tyrannie plus lourde que celle de ces petites rpubliques1 o non-seulement un bourgeois s'rige en matre de ses concitoyens1 mais o l'intelligence troite de ce petit rgent devient la mesure de l'esprit gnral1 si personne ne s'y oppose4 ,les petites villes rpublicaines veulent se suffire elles-mmes et ne s'occupent point de ce qui se passe au dehors4 ,le magistrat qui gouverne une de ces cits dmocratiques la regarde comme un monde entier2 de ses lvres dcoulent1 comme d'une source intarissable1 toutes les dcisions des affaires publiques2 son me n'est occupe que de maintenir sa toute-puissance sur l'opinion de ses concitoyens d'anecdotes de familles1 de contes purils1 du prix des grains1 de la quotit des impts1 de la moisson et de la foire prochaine4 ,aprs ,dieu1 il est1 dans sa petite ville1 le plus grand homme de l'univers2 ses paroles font palpiter le cur et plir le visage2 plus d'un honnte citoyen ne parat qu'en tremblant devant une telle ,majest1 parce qu'il sait quel pril elle peut l'exposer au premier dml avec la justice4 ,la colre d'un magistrat de petite ville est plus terrible que le tonnerre du ciel2 celui-ci passe1 et cette colre jamais4 ,si l'on parle de la constitution anglaise devant un de ces rgents ou devant son fils1 ils rpondent que le conseil de leur petite ville est absolument la mme chose4 ,les femmes de ces hauts seigneurs prennent un air superbe1 gouvernent1 ordonnent1 condamnent2 leur faveur ou leur disgrce tablit1 rpand l'honneur1 la honte1 le crdit ou la ruine4 ,si un pauvre homme ose se figurer que les membres du conseil ont commis quelque erreur1 il dit tout bas ses amis les plus intimes que les grands de la terre se sont tromps4 ,la passion dominante des habitants des villes est ordinairement celle des procs2 chaque avocat est pour eux un gnie2 en vain la raison leur parle1 ils ne croient que ce qui est jug par les tribunaux2 ils n'ont pas la moindre estime pour celui qui ne considre point avec un profond respect leur htel de ville1 et ne conoivent pas un plus grand honneur sur terre que de siger dans leur conseil4 ,ils ne sont pas toujours d'accord2 voisins et voisines sont tantt lis et tantt en pleine dissidence4 ,en thologie1 ils sont d'une force remarquable2 ils regardent l'hypocrisie comme un pilier de l'glise de ,dieu1 et quelques maximes chrtiennes murmures sur le lit de mort suffisent leurs yeux pour effacer les scandales de toute une vie souille par de mchantes actions4 ,si quelqu'un s'loigne de leurs assembles et se retire dans sa demeure pour travailler et penser son aise1 ils s'imaginent qu'il s'ennuie prir2 ils ne peuvent comprendre qu'on tudie moins d'tre prtre ou professeur1 et dans leur langue il n'y a pas de termes assez nergiques pour exprimer le mpris que leur inspire celui qui s'avise d'crire un livre4 ,ils ignorent que la saine raison et la superstition ne s'accordent point ensemble2 leurs yeux on n'a point de religion si l'on a l'audace de rire quand on les voit s'attendre quelque grand malheur1 ds qu'un coq noir s'est arrt sur le seuil de leur porte1 qu'un corbeau a plan sur leurs toits1 ou qu'on a vu une souris courir dans la chambre2 ils ne savent pas qu'on n'est point un esprit fort par cela seul qu'on doute humblement que des taches dans le linge annoncent la mort d'un proche parent1 ou parce qu'on ne croit point maint conte populaire transmis de gnration en gnration4 ,ils ne savent pas qu'on peut tre encore utile dans ce monde1 quoiqu'on ne disserte point dans leur cercle1 et qu'on peut tre assez haut plac dans l'estime des hommes vraiment importants1 quoiqu'on dplaise au grand seigneur de leur petite ville2 ils ignorent qu'il y a des mes fires qui ne rampent nulle part et qu'eux seuls sont capables de se plier1 envers les magistrats de leur rpublique1 cette soumission servile dont ils se ddommagent en accablant leurs pauvres concitoyens des exigences de leur orgueil2 ils ignorent qu'un homme droit et juste ne s'incline que devant ,dieu1 devant la loi1 les talents1 le mrite1 la vertu1 et ne peut s'empcher de rire lorsqu'un bailli le reoit d'un air hautain et le chapeau sur la tte2 ils ignorent aussi que la mdisance qui s'exerce si cruellement dans les petites villes n'est un besoin que pour les esprits vides et rtrcis qui s'attachent pier ce qui se passe dans la demeure de leurs voisins et se font une affaire d'un accident qui arrive dans son mnage1 dans sa cuisine1 dans sa basse-cour2 enfin ils ignorent qu'on n'prouve aucun plaisir entendre les incessantes causeries des petites villes1 plucher la conduite de l'un et de l'autre1 quand on connat les avantages de la solitude1 qu'on tudie avec ardeur la science1 et que1 ddaignant les misrables flches de l'envie1 on poursuit sa marche avec nergie et persvrance4 ,la solitude est le seul moyen de salut que l'on puisse trouver dans de telles villes4 ,une bienveillance universelle n'y serait point comprise1 on l'attribuerait des vues intresses4 ,la prudence exige qu'on vive en dehors de tout calcul politique et qu'on ne frquente que les personnes pour lesquelles on prouve un vritable sentiment d'estime et d'affection4 ,dans de telles villes1 rien ne seconde l'ambition du jeune homme qui dsire faire son chemin4 ,de nouveaux ,abdritains le regarderont comme un insens1 parce qu'il n'envisagera point comme un suprme honneur le rang de conseiller4 ,on se rira de lui1 parce que1 au lieu de chercher plaire aux grands1 il prfrera poursuivre1 dans la retraite1 son travail4 ,il faut qu'il vive1 dira-t-on1 comme chacun vit1 qu'il prenne part toutes les conversations qui occupent la petite ville1 tous les procs1 tous les contes de revenants et de sorciers4 ,il faut qu'il sache couter patiemment les rgents de la rpublique1 lorsqu'ils s'assoient pendant toute une journe quelque interminable banquet4 ,il faut qu'il ne vnre1 qu'il ne recherche1 qu'il n'apprcie que les inspirations de leur esprit4 ,qu'importe qu'il ait t lev parmi les hommes les plus clairs1 qu'il ait reu les leons des matres les plus habiles1 qu'il soit en correspondance suivie avec les gens les plus instruits8 ,comprend-on tous ces avantages dans une ville o les lumires n'ont pas encore assez pntr8 ,quand ce sont les ,abdritains qui exercent un pouvoir tyrannique1 qui distribuent les faveurs et les emplois1 ne faut-il pas que le pauvre jeune homme accepte pieusement tout ce qu'ils disent ou se rsigne passer pour un tre trs-born8 ,il ne peut parler de ce qu'il voit1 de ce qu'il sent1 et il est condamn entendre parler sans cesse de ce qu'il n'a nul dsir de savoir4 ,il ne lui est pas permis de paratre indiffrent cet ternel caquetage1 et il est jamais perdu si1 par son morne silence1 il trahit l'ennui qu'il prouve4 ,lui et ses amis doivent1 au milieu de tant de gens contrefaits1 rougir de n'avoir point l'infirmit gnrale4 ,s'il assiste une dlibration qui1 pour le plus misrable intrt1 entrane le conseil dans des discussions plus longues que les destines de l',europe n'en occasionnent dans les grands tats1 il doit se montrer srieux et attentif2 et s'il est appel devant un tribunal qui doit se prononcer sur une question de mur mitoyen1 il faut qu'il y paraisse avec autant de respect que s'il assistait au conseil des dieux4 ,quand il voit que la grossire ignorance et la sottise prsomptueuse sont plus estimes que la raison2 quand il voit que l'esprit le plus lourd et le plus troit est celui qui a le plus d'autorit2 que la philosophie est considre comme un non-sens et la libert comme une rbellion2 que ceux-l seuls plaisent1 qui sont toujours prts tout approuver2 qu'on ne tolre que la soumission aveugle1 et qu'on ne recherche que les mes rampantes2 s'il y a dans le cur de ce jeune homme quelque noble ressort1 il faut qu'il cherche un asile dans la solitude4 ,quand le pote ,martial rentra en ,espagne1 dans sa ville natale de ,bilbilis1 tout lui parut triste1 mort1 dsert4 ,il venait de passer trente-quatre ans ,rome1 dans une socit claire et savante1 et lorsqu'il en fut loin il se sentit en proie un ennui mortel4 ,il ne trouvait1 parmi ses concitoyens1 aucun got pour les sciences1 aucun dveloppement intellectuel2 il aspirait sans cesse retourner ,rome1 o il avait joui d'un succs gnral1 o ,pline le ,jeune vantait son esprit et sa pntration1 louait la franchise1 la finesse incisive de ses crits1 et assurait ses uvres une ternelle dure4 ,a ,bilbilis1 au contraire1 sa rputation ne lui attira que ce que l'on doit attendre d'une ville ignorante1 l'envie et le mpris4 ,dans ces petites villes1 l'esprit regagne cependant par la solitude ce qu'il perd par les relations sociales4 ,s'il faut paratre sot par politesse et aveugle avec des yeux clairvoyants2 si vous devez sans cesse contrefaire votre physionomie et dissimuler vos sentiments2 si vous tes oblig de passer des heures entires une table de jeu2 si l'intelligence et la bont de caractre doivent toujours flchir sous l'ignorance titre2 s'il faut qu' tout instant vous rprimiez une heureuse inspiration1 une parole expressive1 une vrit hardie1 avec autant de soin que vous pouviez en mettre loigner de vous une haute trahison2 si vous reconnaissez que toute la vie intellectuelle est ensevelie dans ce froid mortel1 comme le feu dans le caillou qui n'est point frapp par l'acier1 et que vous pouvez passer l des annes entires1 sans avoir l'occasion de laisser chapper propos une seule tincelle de votre esprit2 ah6 fuyez les runions perfides de cette petite ville1 cherchez la libert1 retirez-vous dans votre demeure ou dans le silence des bois4 ,alors le voile qui recouvrait votre pense tombe tout coup2 votre fardeau s'allge2 vous n'avez plus lutter contre le malheur2 tout concourt l'adoucir4 ,vous ne murmurez plus contre la ,providence1 vous rflchissez avec une me calme et rjouie aux bienfaits de la solitude2 alors votre cur devient patient1 tout vous sourit1 les rayons de pourpre du soleil qui s'tendent sur les montagnes de neige1 les oiseaux qui s'endorment en chantant1 le cri du coq1 le bruit des champs4 ,alors vous acceptez mme les visites importunes1 vous vous rconciliez avec toute la petite ville1 si chaque jour on vous laisse un assez long moment de solitude4 ,dans les grandes comme dans les petites villes1 l'esprit ne s'lve que par l'amour de la libert et par la solitude o rgne la libert d'esprit4 ,il y a dans le grand monde plus de motifs encore que dans les petites villes de rechercher la solitude4 ,l1 les erreurs et les fautes sont plus contagieuses2 les grandes penses s'teignent facilement dans ces rgions o l'on redoute la lumire et la vrit1 o l'on craint les grandes mes et o l'on repousse la vertu comme un joug importun4 ,l'nergie de l'esprit1 les nobles efforts de l'intelligence sont bientt paralyss dans ce monde aristocratique1 o le gentilhomme ne trouve de satisfaction que dans les assembles sans mlange1 c'est--dire dans celles o il n'existe que des nobles de race ancienne et intacte4 ,partout cependant on regarde le grand monde comme la seule bonne socit4 ,malheureusement il n'en est pas ainsi1 quels que soient les dfauts des basses classes4 ,si vous avez le bonheur de compter seize quartiers1 votre valeur est bien tablie lors mme que vous ne seriez d'ailleurs qu'un pauvre tre4 ,les cours1 les tables des princes vous sont ouvertes1 et partout o l'on ne regarde point au mrite1 vous pouvez tre sr d'avoir le pas sur l'homme de mrite4 ,mais ce que vous tes comme homme1 vous l'apprendrez dans les socits o l'intelligence et les qualits de l'esprit font la seule noblesse4 ,examinez pourtant1 lorsque vous tes seul dans une antichambre et que vous n'avez vous occuper d'aucun rival redoutable1 examinez les prrogatives qui1 selon vous1 et depuis le commencement du monde1 vous lvent tant au-dessus des autres hommes#ac1 vous reconnatrez que des gnalogies sans mrite ressemblent des ballons qui ne s'lvent que par leur dfaut de pesanteur4 #ac ,les nobles commettent parfois1 en fait de chronologie1 de singulires mprises4 ,une jeune femme1 vive et anime1 de souche ancienne et parfaitement aristocratique1 une femme dont on citait partout l'lgance de manires1 la toilette et l'esprit1 racontait un jour une anecdote4 ,en quelle anne1 lui dit un gentilhomme1 le fait s'est il pass8--,en vrit1 rpondit-elle1 je ne le sais point2 je ne sais pas mme en quelle anne nous vivons prsent4 ,on crut qu'elle plaisantait1 mais elle affirma qu'elle ignorait les choses telles que celles-l1 et s'en inquitait fort peu2 car elles ne pouvaient rien ajouter aux agrments de la vie4 ,on lui dit que l'on tait alors en l'anne #agha4 ,vraiment1 s'cria-t-elle1 mais c'est une multitude d'annes effrayante4 ,voil donc #agha ans que le monde existe8 ,le gentilhomme1 voulant continuer sa leon1 lui fit observer qu'on ne comptait pas les annes depuis la cration du monde4 ,la jeune femme l'interrompit en lui disant qu'il se donnait une peine inutile1 que dans un instant elle aurait tout oubli2 qu'elle avait eu maintes fois1 dans le cours de sa vie1 l'occasion d'apprendre diffrentes choses1 mais que1 reconnaissant qu'il ne pouvait en rsulter pour elle aucun plaisir1 elle ne s'y tait pas arrte2 qu'elle s'inquitait surtout fort peu de la chronologie1 et que sa fille ne l'apprendrait jamais4 ,en ,allemagne pourtant1 et dans d'autres contres encore1 les titres gnalogiques sparent les nobles des citoyens les plus sages et les plus dignes1 comme le grain de la paille4 ,le premier rang est accord des hommes qui ne fondent leur crdit1 leur rang et leur consistance1 que sur les parchemins1 souvent peu respectables1 de leurs aeux1 qui ne cherchent s'acqurir aucun mrite2 la naissance tant pour eux un mrite suffisant1 ils savent seulement1 pour la plupart1 quelle est la dernire mode1 quelles sont les rgles de l'tiquette2 ils possdent toutes les ressources de la volupt et prouvent tous les besoins des sens1 puis ils s'imaginent souvent qu'ils sont dous d'organes plus dlicats et de nerfs plus sensibles que les autres hommes4 ,l'ennui pntre pourtant dans ces assembles o nul roturier n'est admis1 o il n'entre que des nobles dont la gnalogie est bien prouve4 ,une femme allemande m'expliquait un jour ainsi la cause de cet ennui4 ,les personnes qui composent nos runions1 me disait-elle1 n'ont ni les mmes gots1 ni les mmes sentiments1 et il est rare surtout d'y voir les femmes sympathiser entre elles4 ,c'est en gnral la destine des grands de possder beaucoup1 de dsirer encore plus1 et de ne jouir de rien2 ils se cherchent dans les assembles sans s'aimer1 se voient sans se plaire1 et se perdent dans la foule sans s'en apercevoir4--,qu'est-ce qui vous runit donc8 lui dis-je4--,c'est le rang1 rpondit-elle1 l'habitude1 l'ennui1 le besoin de s'tourdir qui est attach notre condition4 ,puisqu'on peut s'ennuyer aussi dans ces runions si aristocratiques1 examinons si la solitude ne serait pas souvent utile aux gens de la haute noblesse4 ,les nobles prtendent que la solitude conduit la misanthropie1 ou1 ce qui est pis encore1 que la misanthropie conduit la solitude4 ,mais je pense que1 si l'on veut s'observer1 on reconnatra qu'on est ordinairement dans des dispositions d'esprit moins heureuses1 lorsqu'on vient d'une runion que lorsqu'on sort de chez soi pour aller dans le monde4 ,combien de gens sont partis pour une soire avec l'espoir d'y passer quelques heures de joie1 et n'y ont prouv que des dceptions6 ,que de choses on y dit1 auxquelles on ne pense point6 ,que d'ides on y exprime que personne ne comprend6 ,que de fois on y excite l'envie par sa satisfaction1 et la mauvaise humeur par sa srnit6 ,en gnral1 les personnes qui composent ces socits sont animes par des intrts diffrents1 et quelquefois tout opposs4 ,qu'on demande cette jeune femme coquette si elle trouve toujours dans ces assembles ce qu'elle y cherche2 si elle n'prouve pas une vive contrarit quand un fat lui chappe et va porter ses hommages une autre1 et si celle-ci n'prouve pas le mme chagrin quand elle le voit s'adresser une troisime4 ,qu'on demande cette respectable vieille femme1 qui jadis eut les mmes coquetteries1 si elle ne ressent pas un vrai chagrin chaque fois qu'on prodigue devant elle quelque encens la jeunesse et la beaut4 ,un ,anglais1 que j'ai connu en ,allemagne1 disait en termes frappants3 ,il y a des femmes qui1 toute leur vie1 ont peur qu'on ne leur tmoigne pas assez de respect1 et qui affectent un orgueil que l'on ne supporterait pas dans une impratrice4 ,leur vanit se hrisse comme les pointes de porc-pic1 tandis qu' ct d'elles une femme aimable et bienveillante charme ceux qui l'entourent par son gracieux sourire et par ses manires dignes1 mais sans prtention4 ,l'homme du monde le plus habile ne peut voir1 sans une rpugnance manifeste1 de telles cratures4 ,s'il remarque combien de personnes1 qui donnent le ton dans la socit1 confondent l'erreur et la vrit1 l'apparence et la ralit2 combien de fois cette prtendue bonne socit se contente1 de l'aveu mme des observateurs les plus quitables1 de connaissances bien moins sres et d'ides moins tendues qu'elle ne devrait en avoir1 d'aprs les moyens dont elle peut disposer1 et les occasions de s'instruire qui s'offrent elle2 s'il remarque comme elle redoute la rflexion1 la solitude1 le silence2 comme elle se jette dans un tourbillon de dissipation et se rend rarement compte elle-mme de son propre tat2 s'il remarque encore combien elle exerce peu son intelligence2 comme elle se soumet l'opinion1 au jugement des autres plutt que d'exercer son propre jugement2 comme elle se laisse gouverner par des prjugs d'ducation1 de noblesse1 de convenance2 comme elle tourne sans cesse dans le mme cercle de conceptions fausses1 obscures1 dfectueuses1 touffant tout dsir srieux de savoir et repoussant l'instruction2 si l'homme expriment du monde considre tous ces travers1 il ne pourra s'empcher de s'crier1 avec un des philosophes les plus distingus de l',allemagne3 ,l'obligation de frquenter cette bonne socit peut devenir1 pour l'homme qui aime penser1 un vritable tourment1 et si on ne peut se soustraire cette ncessit1 on apprend par comparaison sentir d'autant mieux le prix de la solitude4 ,un des hommes les plus illustres de l'antiquit1 ,pline le ,jeune1 ne trouvait aucune satisfaction voir les divertissements publics1 les ftes et les solennits2 c'tait dans le travail de sa pense qu'il cherchait de plus nobles plaisirs4 ,il crivait un de ses amis3 ,ces jours derniers j'ai lu et travaill dans un repos parfait4 ,tu me demanderas comment il m'est possible d'agir ainsi au milieu de ,rome4 ,c'tait le temps des ftes du cirque1 qui ne produisent pas sur moi la moindre impression2 je n'y trouve ni vrit ni nouveaut1 rien qui mrite d'tre vu plus d'une fois4 ,je ne comprends pas que tant de milliers d'hommes soient assez enfants pour s'en aller toujours voir des chevaux qui courent et des esclaves assis sur des chars4 ,quand je songe que les hommes prennent tant d'intrt des scnes si frivoles1 si froides et si souvent reproduites1 je sens une grande joie de ne point partager une telle curiosit et d'employer avec dvouement l'tude des sciences le temps que la foule perd voir de misrables spectacles4 ,mais1 dira-t-on1 si un homme du monde s'loigne des cercles de la socit1 ne perdra-t-il pas dans la solitude ce bon ton1 ces qualits qui distinguent la noblesse de la roture8 ,ce que nous appelons le bon ton nous vient des ,franais2 c'est l'art de s'exprimer avec grce et de donner la conversation la forme la plus agrable4 ,le bon ton plat partout et se trouve chez tous les hommes d'esprit1 quelle que soit leur condition4 ,le noble et le roturier peuvent l'avoir galement4 ,la solitude n'efface en nous que les habitudes passagres1 et on en rapporte certaines facults qu'un homme ferme aime conserver1 quoiqu'il sache qu'elles dplaisent dans le monde4 ,le solitaire se prsentera peut-tre dans un salon avec un habit d'une couleur et d'une forme surannes2 peut-tre ses manires choqueront-elles l'homme du monde qui tudie gravement les habitudes de la convenance1 les lois de l'tiquette4 ,mais s'il est sous ce rapport en arrire du sicle1 son attitude aise1 sa droiture1 sa politesse naturelle le rendront agrable aux gens senss1 lorsqu'on le verra paratre la cour avec esprit1 avec tact et avec des ides qu'il a recueillies dans le cours de sa vie4 ,il est vrai que1 dans ces sphres du grand monde1 il n'est pas ncessaire d'apporter un grand nombre d'ides4 ,souvent le courtisan le plus accompli fait voir qu'il en a lui-mme fort peu et qu'il ne s'occupe que de choses minimes4 ,le solitaire obtiendra peu de succs dans les runions o l'on regarde une gaiet hardie et clatante comme l'indice le plus certain d'une excellente tte et d'un homme agrable4 ,on n'acquiert pas cette gaiet dans la solitude4 ,celui qui fait le plus rire les gens du monde n'a souvent d'autre mrite que de traiter avec mpris ce qui est vrai1 grand1 beau2 ce n'est souvent qu'un discoureur imperturbable1 sans jugement1 sans principes et sans lvation4 ,dans toutes les considrations que j'ai cherch tablir1 il n'a pas encore t spcialement question des avantages immdiats de la solitude pour l'esprit4 ,le plus puissant1 le plus incontestable de ces avantages1 c'est de nous habituer rflchir4 ,l'imagination devient plus vive et la mmoire est plus fidle lorsque rien ne distrait nos sens et qu'aucun objet extrieur ne trouble notre me4 ,loin du bruit du monde1 o mille images trangres flottent nos yeux et fascinent notre esprit1 on ne cherche qu'un seul bien dans la solitude1 on se drobe toutes les choses extrieures qui ne sont point celles que nous dsirons et que nous aimons4 ,un crivain que je voudrais relire chaque jour1 ,blair1 l'auteur des ,lectures sur la rhtorique et les belles-lettres1 dit dans un de ses livres3 ,c'est la force d'attention qui le plus souvent distingue de la foule l'homme dou de grandes qualits4 ,les tres vulgaires ne reconnaissent ni rgle ni but dans leur marche aventureuse4 ,les objets flottent sans lien la surface de leur me1 pareils des feuilles que le vent fait voler de ct et d'autre et disperse la surface de l'eau4 ,on s'habitue rflchir lorsque l'on carte ses penses de vaines distractions1 et que l'on se trouve dans une situation qui ne change point tout instant par le cours journalier des choses4 ,pour nous exercer rflchir1 il faut d'abord nous retirer de la foule tumultueuse et nous lever au-dessus des exigences sensuelles4 ,c'est alors qu'on se rappelle facilement tout ce qu'on a lu1 entendu1 prouv4 ,chaque regard que nous jetons dans le silence de la retraite nous rvle de nouvelles penses et procure l'esprit les plaisirs les plus doux4 ,on regarde vers le pass1 on contemple l'avenir1 et l'on oublie ces deux poques dans la jouissance de son bonheur actuel2 mais1 pour que la raison conserve dans la solitude sa force particulire1 il faut que nous appliquions notre activit une noble occupation4 ,il y a des gens que je ferais rire1 peut-tre1 si je leur disais que la solitude est une cole o l'on apprend connatre les hommes4 ,il est certain cependant que1 dans les relations de la socit1 nous ne faisons que recueillir des sujets de pense1 sans exercer dans toute sa force la libert de penser4 ,dans le monde1 nous ne faisons1 en ralit1 qu'observer2 et c'est dans la solitude que nous pouvons coordonner et utiliser nos observations4 ,il faut qu'on en vienne connatre les hommes2 et1 pour les connatre1 il les faut tudier4 ,soit que cette tude se poursuive silencieusement1 l'cart1 ou soit que nous voulions la faire servir l'instruction des autres1 je ne la crois pas si trompeuse1 si cruelle1 si redoutable1 qu'on se le figure parfois4 ,je ne crois pas qu'elle ravale1 qu'elle outrage la divinit de l'homme1 qu'elle le prive d'une foule de nobles jouissances1 et qu'enfin elle lui enlve l'exercice de ses facults4 ,il n'y a dans cette tude tant calomnie que l'esprit d'observation4 ,me traitera-t-on comme un envieux1 comme un ennemi des hommes1 parce que j'tudie les maladies1 parce que j'observe les indices de faiblesse les plus secrets du cur humain1 parce que j'examine de prs tout ce qu'il y a de fragile et d'imparfait dans la constitution humaine1 et parce que je me rjouis d'avoir clairci ce qui tait encore obscur pour moi et pour les autres6 ,cette tude faite1 il ne s'ensuit pas que je doive dire au premier venu3 ,telle ou telle personne a telle maladie4 ,mais qui peut m'empcher1 lorsque je puis me rendre utile1 de dire ce que j'ai appris1 de faire connatre la maladie1 avec toutes ses complications8 ,voulez-vous1 maintenant1 tablir une ligne de dmarcation entre celui qui vous permettez d'observer votre corps et celui qui vous dfendez d'observer votre me8 ,vous direz que le mdecin tudie les maladies du corps pour essayer de les gurir1 et que tel n'est point le but de celui qui tudie l'me4 ,qu'en savez-vous8 ,une me dlicate souffre tout autant de l'aspect de nos infirmits morales que de celui de nos faiblesses physiques4 ,pourquoi se retirerait-on de la voie commune8 ,pourquoi s'en irait-on dans la solitude si l'on ne craignait la contagion8 ,mais1 comme il y a une quantit de faiblesses et d'imperfections morales qui ne passent point pour telles1 c'est un plaisir incontestable de connatre ces dfauts1 de les dsigner sous leur vrai nom1 de les montrer aux regards1 lorsque cette rvlation ne peut porter prjudice personne4 ,la solitude est donc une cole qui exerce l'esprit d'observation1 et qui1 par l1 nous aide connatre les hommes1 parce qu'aprs y avoir paisiblement rflchi1 nous savons mieux ce que nous devons examiner dans le monde1 et parce que nous mrissons dans la solitude nos remarques et nos observations4 ,bonnet raconte1 dans un passage touchant de la prface de son ,trait sur l'me1 que la solitude fit tourner son avantage la faiblesse de sa vue4 ,la solitude1 dit-il1 nous porte naturellement la mditation3 la solitude dans laquelle j'ai en quelque sorte vcu jusqu' prsent1 les tristes circonstances o je me trouve depuis quelques annes1 m'ont fait chercher dans mon esprit un refuge et une distraction ncessaire4 ,mon cerveau est devenu pour moi une sorte de sjour paisible1 o j'ai got des jouissances qui dissipent1 comme par magie1 mes afflictions4 ,un autre homme non moins recommandable dans un genre diffrent1 le pote ,pfeffel1 de ,colmar1 supporta avec la mme rsignation les douleurs d'une ccit complte4 ,quoique sa vie ft moins solitaire1 il savait trouver assez d'instants de libert qu'il consacrait la philosophie et l'humanit4 ,au ,japon1 il existait jadis une acadmie d'aveugles1 qui voyait peut-tre plus clair que beaucoup d'autres acadmies4 ,ses membres se dvouaient l'histoire du pays1 la posie et la musique2 ils retraaient1 dans des chants levs et harmonieux1 les plus beaux traits des annales japonaises4 ,on prouve pour ces pauvres aveugles du ,japon un sentiment de respect4 ,les yeux intrieurs de leur me taient d'autant plus clairvoyants qu'une triste destine les privait de la lumire corporelle4 ,la lumire1 la vie1 le bonheur1 naissaient pour eux du sein des tnbres1 par la tranquille rflexion et par des occupations salutaires4 ,si la solitude veille notre pense1 la pense est le premier mobile de tout ce que nous faisons4 ,on a dit que les actions n'taient que les penses ralises4 ,ainsi1 celui qui voudrait tudier impartialement la nature des penses auxquelles il est le plus attach1 approfondirait par l le secret de son vritable caractre1 et celui qui a l'habitude de se retirer l'cart1 et de s'entretenir avec lui-mme1 entendrait parfois des vrits que le monde ne lui dit pas4 ,la libert et le loisir1 voil tout ce dont on a besoin lorsqu'on aspire dployer dans la solitude son activit4 ,laissez tel homme seul1 toutes ses forces seront en mouvement2 donnez-lui le loisir1 la libert1 et il produira incomparablement plus que s'il se tranait chaque jour1 l'me fatigue1 au sein de vos runions4 ,des savants qui jamais ne pensent1 qui ne peuvent trouver eux-mmes aucune ide1 qui seulement se souviennent1 se mettent compiler et sont heureux4 ,mais c'est pour l'esprit une satisfaction bien plus leve de pouvoir1 dans la solitude1 faire quelque chose qui concourt au bien4 ,le silence et l'obscurit calment une tte ardente1 concentrent les penses sur un mme point1 et donnent l'me un courage que rien n'arrte pourvu qu'il frappe4 ,des lgions entires d'adversaires ne l'inquitent point2 elle sait qu'elle peut atteindre son but quand elle voudra1 et tout ce qu'elle dsire1 c'est que1 tt ou tard1 justice soit faite chacun4 ,sans doute on doit voir avec douleur les erreurs de ce monde1 le vice honor par la multitude1 le prjug rgnant encore sur la foule1 et l'on se dit quelquefois3 ,cela devrait tre ainsi1 et cela n'est pas2 puis1 d'un trait de plume1 on fltrit le mchant1 et1 d'un autre trait1 on terrasse l'ignorant prjug4 ,c'est dans la solitude surtout que la vrit se dcouvre aux grands penseurs1 aux hommes de gnie4 ,un crivain que nous avons dj cit1 ,blair1 a dit qu'une occupation constante des petites choses journalires de la vie tait l'indice d'une me vulgaire et vaine4 ,une me plus large et plus pure laisse le monde derrire elle1 aspire des satisfactions plus leves1 et les cherche dans la solitude4 ,le patriote demande la solitude un asile pour y former des projets d'utilit gnrale2 l'homme de gnie1 pour s'y livrer ses occupations favorites2 le philosophe1 pour continuer ses dcouvertes2 le saint1 pour faire de nouveaux progrs dans la grce4 ,avant que de donner des lois ,rome et d'exercer le suprme pouvoir1 ,numa1 ayant perdu sa femme1 se retira seul la campagne4 ,il passait ses jours dans les lieux les plus dserts1 dans les bosquets1 dans les valles consacres aux dieux1 et on disait que ce n'tait ni par mlancolie ni par dsespoir qu'il fuyait ainsi les hommes2 on disait qu'il avait dans sa solitude une noble et charmante socit1 que la nymphe grie l'aimait1 s'tait marie avec lui1 et le comblait de flicit en clairant son esprit1 en lui donnant des leons de haute sagesse4 ,on disait aussi des druides que1 sur la cime des rochers1 dans les forts profondes1 ils enseignaient aux nobles de leur race la sagesse et l'loquence1 la nature des choses1 le cours des toiles1 les mystres divins et les lois de l'ternit4 ,si1 comme l'histoire de ,numa1 cette tradition des druides n'est qu'une fable1 elle dmontre cependant quelle noble ide on s'est faite dans tous les temps de la sagesse acquise dans le calme de la solitude4 ,souvent1 sans aucun secours tranger1 sans aucun encouragement1 le gnie de l'homme s'veille1 se manifeste par sa propre force dans la solitude4 ,au milieu des horreurs de la guerre civile1 la ,flandre tait peuple d'une quantit de peintres illustres1 mais pauvres4 ,le ,corrge fut si mal pay de ses travaux1 que la joie qu'il prouva en recevant ,parme une somme de dix pistoles lui cota la vie4 ,c'tait le sentiment de leur propre valeur qui rcompensait ces artistes3 ils peignaient pour l'ternit4 ,des mditations profondes dans des lieux solitaires donnent parfois l'intelligence1 l'imagination1 le plus puissant essor1 et font natre les plus grandes penses4 ,l1 il y a pour l'me une satisfaction plus pure1 plus durable1 plus fconde2 l1 vivre1 c'est penser4 ,a chaque pas1 l'me s'avance dans l'infini1 palpite d'enthousiasme dans cette libre jouissance d'elle-mme1 et s'lve de plus en plus dans la rflexion des grandes choses et l'attachement aux rsolutions hroques4 ,c'est dans un lieu solitaire1 sur une montagne des environs de ,pyrmont1 qu'un des plus mmorables vnements de l'histoire moderne a t dcrt4 ,le roi de ,prusse1 qui tait venu l prendre les eaux1 se drobait souvent la socit1 et s'en allait seul sur cette montagne1 qui s'appelle aujourd'hui ,knigsberg 7montagne du roi74 ,ce fut l que le jeune monarque conut1 dit-on1 le projet de sa premire guerre de ,silsie4 ,dans la solitude1 on apprend bien mieux que dans la vie agite du monde le prix du temps1 que l'oisif ne connat jamais assez sans une certaine activit d'esprit4 ,celui qui travaille avec ardeur1 afin de ne pas vivre d'une vie inutile1 ne peut songer sans effroi la marche d'une montre secondes1 image frappante de notre existence1 de la course rapide du temps4 ,un seul jour est un abme dsormais pour la vieille femme du monde qui languit tout le matin jusqu' ce qu'elle ait appris par ses prires1 par ses questions1 de quelle manire chacun de ses amis doit passer le temps4 ,mais avec quelle rapidit s'couleraient tous ses instants1 si elle pensait aux rsultats de chaque minute dans l'ternit6 ,on ne perd point son temps dans les relations sociales1 si elles maintiennent l'esprit et le cur une certaine hauteur1 si elles largissent le cercle de nos ides et dissipent nos soucis2 mais1 si elles deviennent l'unique besoin de l'me1 si elles nous attirent trop vivement1 bientt on leur sacrifie tout1 et les annes s'coulent rapidement et sans fruit4 ,le temps paratra toujours trop court celui qui voudra l'employer utilement selon sa nature1 sa vocation1 ses devoirs et ses facults4 ,je connais un prince que ses valets coiffent et habillent en quelques minutes4 ,les chevaux attels son char ne courent pas2 ils volent4 ,son dner est termin en un instant4 ,on me dira que c'est ainsi qu'en agissent ordinairement les princes1 qu'ils veulent que tout se fasse promptement2 mais j'ai vu ce prince1 qui est dou d'une grande lvation d'esprit1 recevoir lui-mme toutes les suppliques1 et je sais qu'il rpondait toutes4 ,je sais que chaque jour il surveille lui-mme avec un soin scrupuleux les affaires de ses tats1 et que1 chaque jour1 il consacre plusieurs heures la lecture des meilleurs crivains italiens1 franais et allemands4 ,ce prince connat le prix du temps4 ,le temps que l'homme du monde dissipe inutilement1 le solitaire sait l'employer1 et pour celui qui sait user ainsi d'un bien si passager1 il n'y a pas de jouissance meilleure4 ,la tche journalire de l'homme est grande4 ,quiconque veut faire quelque bien doit s'en occuper sans dlai1 afin que le jour prsent ne soit pas enlev du livret de la vie comme une page vide4 ,nous arrtons la course du temps par le travail2 nous prolongeons la dure de la vie par des penses et des actions fcondes4 ,pour celui qui ne peut pas vivre inutilement1 la vie1 c'est la pense et l'action1 et jamais la pense n'est si active1 si heureuse1 que dans les heures que l'on drobe une visite monotone et sans but4 ,nous serions plus avares de notre temps si nous pensions combien nous perdons d'heures prcieuses malgr nous4 ,un grand crivain anglais a dit3 ,si nous dduisons du cours de notre existence tout le temps absorb par le sommeil1 par les besoins absolus de la nature1 par des convenances forces1 tout le temps que nous employons nous parer ou que nous sacrifions pour les autres1 tout le temps qui nous est enlev par la maladie ou drob par la faiblesse ou la fatigue1 nous reconnatrons que notre existence1 dont nous pouvons rellement nous dire les matres1 ou dont nous pouvons disposer notre gr1 est trs-petite4 ,nous consumons un grand nombre d'heures en de vaines proccupations1 dans des actes sans importance1 qui se renouvellent sans cesse4 ,chaque jour1 nous perdons une partie des instants que nous croyons pouvoir consacrer au repos et au bonheur1 et la moiti de notre existence ne sert qu' anantir les jouissances de celle qui nous reste4 ,on ne perd jamais plus de temps que lorsqu'on gmit de n'en avoir pas assez4 ,tout ce qu'on fait alors1 on le fait regret4 ,le joug que chacun de nous doit porter semble plus lger quand on le porte avec rsignation2 mais lorsque nous n'avons obir qu' des lois d'tiquette1 lorsqu'on nous impose l'obligation de faire de nombreuses visites1 il faut savoir briser ses chanes2 il faut ne pas craindre de fermer sa porte ceux qui n'ont rien nous dire1 se tracer chaque matin un plan de travail1 et se rendre chaque soir un compte svre de sa journe3 on prolongera ainsi la dure de son existence4 ,quand quelqu'un annonait ,mlanchthon l'intention d'aller le voir1 il s'informait non-seulement de l'heure1 mais de la minute o l'on devait venir1 afin de ne point perdre sa journe dans une vague incertitude4 ,on n'a point dplorer la perte du temps lorsqu'on est habitu compter les instants1 lorsqu'on vit dans la libert de la campagne4 ,l1 on n'a point de visite rendre2 on n'a point rpondre ces invitations importunes qui se renouvellent sans cesse1 ni cette affluence de gens oisifs qui viennent vous voir sans autre but que de vous voir2 l1 on n'est plus astreint ces mille obligations mondaines qui1 toutes ensemble1 ne valent pas une seule vertu2 l1 enfin1 nul importun ne vient nous enlever les heures que nous comptions utilement employer1 et nous sommes dlivrs de ces pdants qui nous accablent de leur loquacit sans remarquer quelle peine ils nous causent1 sans s'apercevoir que nous aspirons au moment o nous serons enfin seuls pour nous renfermer dans notre retraite avec nos livres4 ,mais on dit aussi1 et avec raison3 ,combien on passe dans la solitude peu d'heures qui soient marques par des actes vraiment utiles et durables2 combien il en est que l'on perd par des songes et des chimres1 dans de mlancoliques rflexions1 dans des passions dangereuses ou des souhaits drgls6 ,parce qu'on se retire dans la solitude1 il ne rsulte pas toujours de cette dtermination qu'on est occup de penses srieuses1 et qu'on ne se livre point d'inutiles frivolits4 ,la solitude peut souvent tre plus dangereuse que le tourbillon du monde4 ,que de fois1 dans nos heures de loisir1 une indisposition nous rend incapables de penser et d'agir6 ,c'est une triste existence que celle d'un malade qui1 dans la solitude1 ne songe qu' sa maladie4 ,l'homme du monde le plus dissip ne perd pas plus de temps dans les runions les plus bruyantes que celui qui1 dans l'loignement de la socit1 s'abandonne la mlancolie4 ,la mauvaise humeur n'est pas moins redoutable2 elle oppose de grands obstacles notre flicit intrieure4 ,nous pouvons rsister la mlancolie comme un ennemi que l'on craint4 ,la mauvaise humeur nous surprend l'improviste1 et nous sommes vaincus avant d'avoir pens aux moyens de la dissiper4 ,la mauvaise humeur est un des flaux de la vie1 et si l'on y est sujet1 mieux vaudrait ne point avoir d'humeur#ad4 #ad ,grave a trs-bien exprim ce qu'on entend par ce mot d'humeur4 ,on dsigne par l1 dit-il1 tantt cette disposition de l'esprit d'o il rsulte qu'un homme envisage tous les objets sous un aspect singulier1 et en prouve une impression toute diffrente de celle qu'il produit sur les autres hommes2 tantt cette disposition d'esprit qui le porte dire et faire ouvertement tout ce que bon lui semble1 tandis que les autres sont retenus par l'opinion publique ou par leurs habitudes4 ,certains hommes renferment leurs penses en eux-mmes1 et ne les expriment qu'autant qu'elles peuvent servir au but qu'ils se proposent1 ou qu'elles sont conformes au sentiment de ceux avec qui ils s'entretiennent4 ,l'homme qui a de l'humeur ouvre son me sans rserve et divulgue toute sa pense3 aussi est-ce par lui surtout qu'on peut pntrer dans la philosophie secrte du coeur humain4 ,lorsque cette disposition d'esprit se manifeste chez des hommes vulgaires1 qui n'ont que des penses communes et insipides1 elle est insupportable4 ,il faut que ces gens-l se soumettent aux lois de la politesse et aux contraintes de l'habitude1 pour chapper la haine et au ddain1 de mme qu'un corps contrefait qui a besoin d'habit pour cacher sa difformit4 ,mais lorsque l'humeur existe dans une tte forte1 dans un coeur gnreux qui s'abandonne librement ses propres inspirations1 elle rend la socit de cet homme plus intressante et plus instructive que s'il gardait le masque des biensances ordinaires1 et si1 pour ressembler davantage aux autres hommes1 il rprimait l'explosion de ses penses et de ses sentiments4 ,pour chapper la mauvaise humeur ou pour rsister du moins ses accs1 il faudrait se rappeler qu'elle nous fait perdre non-seulement des jours1 mais des semaines1 des mois entiers4 ,une seule pense dsagrable1 dont nous nous proccupons inutilement1 nous enlve parfois longtemps la facult d'exercer notre action hors du cercle habituel4 ,il importe donc de faire tous ses efforts pour se soustraire autant que possible cette dangereuse influence4 ,tant que nous travaillons1 nous sommes moins exposs la tristesse4 ,en crivant un livre1 on dissipe la mauvaise humeur4 ,souvent on prend la plume dans un moment de chagrin1 et1 lorsqu'on la quitte1 le cur a dj repris sa srnit4 ,que de temps on perd aussi en prtant l'oreille toutes les considrations de second ordre1 toutes les questions qu'une ide soulve1 toutes les difficults que l'on peut rencontrer6 ,il n'est pas possible de rien faire de grand1 si l'on s'attache toujours des purilits1 si l'on n'a pas assez d'nergie dans l'me pour entreprendre un projet et le poursuivre prcisment cause des difficults et des dangers qu'il prsente4 ,ce ne serait pas la peine de vivre1 si1 comme un ,anglais l'a dit1 on ne considrait pas avec un noble ddain que la vie se compose de petits hasards1 d'pisodes sans intrt1 de dsirs excits par les choses qui nous entourent1 des contrarits qui naissent d'un dessein qui choue1 des piqres d'insectes qui s'chappent aprs nous avoir atteints1 des folies qui un instant nous tourdissent et qui s'vanouiront bientt1 des plaisirs qui disparaissent comme une ombre mobile aprs nous avoir sduits1 des compliments qui chatouillent l'me comme une musique agrable1 et qui1 bientt1 sont oublis de celui qui les fait et de celui qui les reoit4 ,on aurait assez de temps soi1 si l'on ne devait pas forcment en perdre une partie1 et si l'on ne le perdait pas encore de son plein gr4 ,celui qui1 dans sa jeunesse1 n'aurait appris qu' employer utilement chaque quart d'heure1 possderait par l les dispositions ncessaires pour devenir un grand homme d'affaires2 car1 pour en arriver l1 il faut savoir occuper chaque instant4 ,mais1 soit par mauvaise humeur1 soit par dfaut d'nergie1 avant d'entreprendre un travail1 nous cherchons nos commodits1 nous faisons nos conditions1 nous croyons qu'il est toujours temps d'agir2 notre paresse veut qu'on la caresse avant qu'elle se dtermine se mettre en mouvement4 ,que notre affaire principale soit donc de nous fixer d'abord un but dans la vie1 et d'apprendre dominer les circonstances qui peuvent entraver notre volont4 ,c'est en se prescrivant un but dtermin que l'on rsiste au danger de perdre son temps et sa vie4 ,depuis le roi jusqu'au manuvre1 tout homme doit avoir sa tche de chaque jour et doit l'accomplir4 ,chaque pense1 chaque action doit tre dirige vers le but que l'on est appel atteindre4 ,frdric le ,grand1 qui agit si puissamment sur son sicle1 qui fut un modle pour tous les souverains1 se levait en t quatre heures et en hiver cinq4 ,les lettres que chacun de ses sujets pouvait lui crire1 toutes les requtes1 tous les mmoires qui arrivaient le soir ou dans la nuit1 taient dposs devant lui sur une table4 ,le roi ouvrait tout et parcourait tout2 puis il divisait ses papiers en trois catgories4 ,la premire se composait de papiers auxquels on rpondait sur-le-champ1 d'aprs des instructions gnrales4 ,sur ceux de la seconde1 il crivait de sa propre main des remarques qui s'adressaient au ministre1 au gouverneur1 aux tribunaux1 et ceux de la troisime taient jets au feu4 ,les secrtaires du cabinet s'avanaient alors prs de lui1 et il leur remettait tout ce qui devait tre expdi l'instant2 puis il montait cheval1 passait en revue ses troupes1 et donnait audience aux trangers4 ,ensuite il se mettait table1 et il dployait pendant le repas une vivacit d'esprit constante1 et disait des choses dont on aurait1 dans tous les temps1 admir la sagesse et la vrit4 ,aprs le dner1 les secrtaires prsentaient sa signature les lettres dont ils avaient reu le canevas le matin1 et qu'ils avaient rdiges2 vers quatre cinq heures du soir1 le travail de la journe tait fini1 et le roi se reposait en lisant ou en se faisant lire les meilleurs crits anciens et modernes4 ,un prince qui employait ainsi son temps avait le droit d'exiger qu'aucun de ses ministres et de ses officiers ne perdt le sien4 ,il est des hommes qui ne voudraient faire que des choses importantes1 et qui1 en attendant qu'ils trouvent le temps ncessaire pour s'occuper de leurs graves projets1 ne font rien4 ,ils n'atteignent jamais le degr de perfection qu'ils portent dans leur esprit1 et qui leur fait mpriser ce qui s'opre autour d'eux4 ,j'ai connu en ,suisse1 et ,berne surtout1 plusieurs hommes de la sorte2 ils eussent pu devenir des crivains de premier ordre1 et ils n'imprimaient pas une ligne1 soit pour ne se donner aucune fatigue1 soit par la crainte qu'on ne les trouvt moins grands qu'ils ne l'taient rellement4 ,il est d'autres hommes qui vivent dans l'oisivet par cela seul qu'ils ne savent point rgler l'emploi de leur temps4 ,ils pourraient produire des uvres utiles et considrables s'ils saisissaient chaque instant disponible dans la journe1 et s'ils l'employaient atteindre leur but1 car il y a bon nombre de grandes choses qu'on ne fait que peu peu4 ,mais si l'on est sans cesse interrompu1 et si l'on se plat ces interruptions1 si l'on attend le plaisir du travail qu'on ne gote qu'en travaillant1 si l'on n'a pas ces longs loisirs que l'on exige et que l'on n'obtient presque jamais1 on finit par croire qu'on n'a point de temps pour travailler1 et l'on se promne du matin au soir4 ,un des hommes les plus estimables de la ,suisse1 mon ami ,islin1 crivit au milieu du snat de ,ble ses phmrides que tous les grands personnages d',allemagne auraient d lire et que beaucoup ont lues#ae4 ,mser d',osnabruck1 qui s'est attir1 comme citoyen et comme homme d'tat1 l'estime et l'affection des princes1 des ministres1 de la noblesse et des paysans1 s'est lev1 tout en jouant1 une hauteur que peu d'crivains allemands ont pu atteindre#af4 #ae ,islin tait greffier du conseil4 ,pendant qu'il crivait ses phmrides1 les conseillers de ,ble croyaient qu'il enregistrait tout ce qu'ils disaient1 de mme qu'autrefois les conseillers de ,zurich s'imaginaient que l'immortel ,gessner recueillait leurs paroles sur ses tablettes1 tandis qu'il esquissait la caricature de plusieurs d'entre eux4 #af ,mser dictait sa fille1 en jouant avec elle1 ces feuilles volantes qui sont devenues ses vrais titres l'estime de la postrit4 ,carpe diem1 disait ,horace1 et cette sentence doit s'appliquer chaque heure4 ,les hommes lgers1 les buveurs et les chantres anacrontiques1 disent qu'il faut loigner de soi toutes les sollicitudes1 tre gai et jouir de chaque instant4 ,ils ont raison2 mais ce n'est pas boire qu'il faut employer chaque instant1 c'est poursuivre une tche qui nous conduit un but lev4 ,on peut tre seul au milieu mme du tourbillon du monde1 on peut rendre des visites midi1 paratre dans les runions1 et garder pour soi sa matine et sa soire4 ,il faut seulement1 comme nous l'avons dit1 savoir se tracer un plan dtermin de conduite1 et s'attacher avec amour son travail4 ,il n'y a que l'homme occup1 laborieux1 qui1 aprs avoir pass tout un jour remplir des fonctions publiques ou servir son prochain1 puisse sans un remords de conscience se placer le soir une table de jeu1 o il ne dit1 o il n'entend dire aucun mot intressant et d'o il ne rapporte d'autre ide que celle d'avoir perdu ou gagn4 ,ptrarque nous enseigne le plus prcieux avantage du temps1 et nous montre le but que je voudrais faire connatre par mes rflexions4 ,si nous voulons1 dit-il1 servir ,dieu1 ce qui est le plus grand acte de libert et le plus grand moyen de bonheur1 si nous voulons lever notre intelligence par l'tude des lettres1 qui1 aprs la religion1 est la plus douce jouissance1 si par nos penses et par nos crits nous voulons laisser une uvre qui nous donne un nom1 qui arrte le cours rapide de nos jours et prolonge la dure de cette vie si fugitive1 ah6 fuyons1 je vous prie1 et passons dans la solitude le peu de temps que nous avons passer en ce monde4 ,c'est une ide que nous ne pouvons pas tous raliser2 mais il est des hommes qui peuvent plus ou moins disposer de leur temps1 qui peuvent leur gr entretenir des relations sociales ou s'y drober4 ,c'est pour ceux-l que je continue dvelopper les avantages de la solitude4 ,la solitude nous donne un got plus pur et des penses plus larges2 elle rend l'esprit plus actif et lui procure des satisfactions d'une nature suprieure et que personne ne peut lui ravir4 ,on amliore son got dans la solitude par un choix plus attentif des beauts qui occupent l'esprit4 ,dans la solitude1 il dpend de nous de ne voir que ce qui nous est agrable1 de ne dire et de ne penser que ce qui aide notre perfection et nous offre une plus grande varit d'objets4 ,l on chappe ces fausses ides que l'on accepte si souvent dans le monde1 o il faut s'en rapporter au sentiment des autres plutt qu' ses propres impressions4 ,c'est chose insupportable que de s'entendre sans cesse rpter3 ,voil ce qu'il faut sentir4 ,pourquoi ne pas chercher apprcier ses propres penses1 faire soi-mme son choix1 au lieu de se soumettre des dcisions arbitraires8 ,que m'importe l'opinion de quelque fat ou de quelque femme tourdie1 sur un livre qui m'est agrable8 ,quel enseignement puis-je recueillir dans ces froides et misrables critiques o je ne distingue aucun sentiment de ce qui est vraiment beau et vraiment grand8 ,comment voulez-vous que je m'incline devant ce tribunal aveugle qui juge la valeur d'une uvre selon des habitudes de convention et sous un faux point de vue8 ,quelle ide puis-je me faire de cette foule d'tres serviles qui ne rptent que votre avis1 qui ne rpondent qu'aux clameurs gnrales8 ,que prouvent vos opinions1 puisque vous trouvez excellent le plus mauvais livre1 lorsque quelque sot en crdit l'a lou1 et puisque1 sur sa parole1 vous pouvez de mme traiter un bon livre comme une uvre sans valeur8 ,si l'on ne s'loigne pas d'une telle classe de critiques1 on ne peut reconnatre la vrit1 car on est tromp avant mme de s'en apercevoir4 ,mais avec le bon got qui discerne ce qu'il y a de louable et de rprhensible dans un ouvrage1 qui se laisse mouvoir et enthousiasmer par des qualits relles1 qui repousse ce que la raison condamne1 on se retire volontiers l'cart et dans un cercle restreint d'amis1 ou seul avec soi-mme on jouit des trsors de l'antiquit et des temps modernes4 ,alors nous prouvons un sentiment agrable de notre existence1 car nous voyons combien il y a de facults en nous pour travailler notre perfection et notre bonheur4 ,alors nous nous rjouissons de possder ces facults et de savoir les employer1 de pouvoir tout tenter pour notre instruction1 pour notre plaisir1 pour celui de nos amis et pour celui des esprits qui de loin sympathisent avec le ntre1 que nous ne connaissons pas1 mais qui s'intressent peut-tre aux vrits que nous exprimons4 ,la solitude nous donne des ides1 des connaissances plus larges2 elle rend l'esprit plus actif en excitant notre curiosit1 en affermissant notre application et notre persvrance4 ,un homme qui connaissait bien ces avantages a dit3 ,les forces de notre esprit s'exercent et s'agrandissent dans la solitude4 ,les tnbres qui parfois se rpandent sur notre route se dissipent1 et nous rentrons avec plus de calme et de srnit dans les relations sociales4 ,notre horizon s'est tendu par la rflexion4 ,nous avons appris envisager un plus grand nombre de choses et les lier l'une l'autre4 ,nous rapportons dans le monde o nous sommes appels vivre un regard plus net1 un jugement plus droit1 et des principes plus fermes au milieu mme des distractions2 nous pouvons alors conserver une attention plus soutenue et juger avec plus de prcision par l'habitude que nous en avons acquise dans la retraite4 ,la curiosit de l'homme intelligent est bientt satisfaite dans les relations ordinaires de la vie4 ,la solitude au contraire l'accrot chaque jour4 ,l'esprit humain n'aperoit pas de prime abord le but de ses recherches4 ,ses essais se lient des observations1 ses expriences des rsultats1 et une vrit fait natre une nouvelle source d'tudes et de vrits4 ,ceux qui les premiers observrent le cours des astres ne prvoyaient sans doute pas l'influence que leurs dcouvertes exerceraient un jour sur les entreprises et la destine de l'homme4 ,ils aimaient contempler les lueurs du ciel pendant la nuit2 en remarquant que les corps clestes changent de place1 ils cherchrent se rendre compte de ces mouvements qu'ils admiraient1 et parvinrent dterminer la marche rgulire des astres4 ,c'est ainsi que chaque facult de l'me se dveloppe dans une noble activit4 ,l'esprit observateur largit de plus en plus son espace mesure qu'il rflchit sur les rapports1 les effets1 les rsultats d'une vrit reconnue4 ,si la raison matrise l'essor de l'imagination1 on marche d'un pas moins rapide1 mais plus sr4 ,les hommes qui s'abandonnent la fougue de leur imagination construisent des mondes lgers et flottants comme des bulles de savon4 ,celui qui raisonne1 discute tout et ne garde que ce qui mrite d'tre gard4 ,locke a dit que le grand art de progresser dans la science consiste entreprendre peu de choses la fois4 ,ainsi les chemins qu'il n'a point encore parcourus ne se rvlent pas tout coup aux regards du jeune homme inexpriment qui1 dans son vol imptueux1 croit s'lever au-dessus de son sicle1 et parle et crit selon les fantaisies de son imagination4 ,on sort des dtours obscurs du labyrinthe en les observant attentivement1 on gravit les hauteurs escarpes avec de la persvrance1 on surmonte les obstacles avec de la rsolution2 mais il ne faut point porter le matin au march ce que l'on a cueilli la veille4 ,dans la solitude1 il est bon d'tendre ses ides en tudiant les philosophes de tous les temps1 d'lever son me au-dessus des prjugs troits1 de ne point se courber servilement devant l'opinion gnrale1 de suivre le chemin que l'on s'est trac1 et que l'on regarde comme le meilleur1 sans se laisser arrter par les formules banales et les systmes de convention4 ,mais1 si l'on aspire s'lever plus haut1 il faut savoir mrir lentement dans la solitude ce qui doit fructifier dans le monde4 ,l'illustre crivain anglais ,johnson a dit trs-judicieusement3 ,les uvres d'art que nous considrons avec surprise et qui excitent notre admiration sont des preuves palpables du pouvoir irrsistible de la persvrance4 ,c'est la persvrance qui fait d'une carrire de pierres une pyramide1 qui unit par des canaux les provinces loignes l'une de l'autre4 ,si l'on comparait l'humble effet que l'on peut produire1 l'aide d'une houe ou d'une pelle1 avec les larges constructions que l'on projette1 on serait tonn de la disproportion qui existe entre ces vulgaires instruments et les larges travaux que l'on veut excuter4 ,cependant c'est par de tels moyens mis en uvre avec patience que l'on parvient vaincre les plus grandes difficults1 aplanir les montagnes1 resserrer le lit de l',ocan3 aussi est-il de la plus haute importance d'appliquer tout son esprit1 tout son courage aux rsolutions que l'on a prises1 si l'on veut s'carter des voies routinires1 si l'on veut acqurir une gloire plus grande que celle de ces hommes dont le nom brille le matin pour tre plong le soir dans l'oubli avec les loges immrits qui l'entouraient4 ,il faut apprendre l'art de miner ce qu'on ne peut briser1 et de vaincre une rsistance opinitre par des efforts plus opinitres encore4 ,l'activit anime un dsert1 fait un monde d'une cellule1 et assure une renomme imprissable l'homme rflchi et l'artiste laborieux4 ,l'esprit gote une vraie satisfaction dans l'exercice de ses facults2 tout ce qui de loin appelle son attention le rjouit1 et plus il prouve d'obstacles1 plus il se sent port redoubler d'efforts4 ,lorsqu'on reprochait ,apelles de produire si peu de tableaux et de s'occuper sans cesse de corriger chacune de ses uvres1 il rpondait3 ,je peins pour la postrit4 ,demandez cet homme qui a tant de dignit de caractre1 qui vous fait reconnatre vos fautes avec tant de douceur et de circonspection1 qui vous indique avec tant de bonne grce un chemin meilleur1 qui aime les habitudes sociables et les peint sous des couleurs charmantes2 demandez-lui si le cercle d'activit que l'on trouve dans la solitude n'loigne pas de nous l'attrait des dissipations frivoles1 des relations o le cur reste froid et impassible2 demandez-lui si le bonheur de sentir dans la solitude ce que nous sommes nous-mmes1 et ce que nous pouvons tre1 n'est pas prfrable au plaisir de recevoir de quelque grand seigneur un signe de tte protecteur4 ,il vous rpondra3 ,si le sentiment de vous-mme se dveloppe aux heures solennelles de la solitude1 si le prestige de tout ce qui ne peut vous sduire qu'un instant se dissipe vos yeux1 si votre esprit plonge dans les profondeurs de la nature1 quelles facults1 quelle force1 quels moyens de perfection et de bonheur ne dcouvrira-t-il pas en lui6 ,il comprendra alors que son tat actuel n'est point le plus parfait1 ni le but final de son existence2 que1 dans le tourbillon mondain1 il ne peut s'lever la hauteur laquelle il doit aspirer2 qu'il est dou d'une force active et expansive qui tend sans cesse briser les entraves par lesquelles on essaie de la contenir1 et que1 dans d'autres rapports avec le monde matriel et intellectuel1 cette force intrieure produira des effets tout diffrents1 et lui donnera une autre flicit4 ,ptrarque a dit3 ,je ne veux point que la solitude soit oisive1 et que les loisirs qu'on peut y trouver soient inutiles4 ,il faut au contraire chercher rendre profitable cette solitude1 non-seulement soi1 mais aux autres4 ,un homme dsuvr1 nonchalant et dtach du monde1 tombe ncessairement dans une malheureuse tristesse4 ,il ne peut faire le bien1 il ne peut se livrer une noble tude1 il ne peut soutenir le regard d'un grand homme4 ,mais il est si facile de se procurer les jouissances de l'esprit4 ,les grands n'ont un droit exclusif que sur les plaisirs qui s'achtent prix d'argent1 et que l'on ne recherche que pour dissiper son ennui ou tourdir ses sens4 ,mais ils ne s'emparent point de ceux que l'esprit se cre lui-mme1 qui sont le fruit de sa propre action1 de ses penses1 de ses recherches1 qui tiennent aux choses invisibles plutt qu'aux choses terrestres1 et qui naissent de la connaissance1 de la contemplation de la vrit1 du sentiment intime de notre progrs moral et de notre perfection4 ,un prdicateur suisse a dit dans une chaire d',allemagne3 ,les plaisirs de l'esprit1 les plaisirs que tout homme peut goter dans chaque condition sociale1 naissent les uns des autres4 ,celui dont nous avons joui le plus souvent ne perd rien de sa valeur et ne s'affadit point2 au contraire1 il nous prsente sans cesse de nouveaux charmes en s'offrant nous sous de nouveaux rapports4 ,la source de ces plaisirs est inpuisable comme l'empire de la vrit1 immense comme le monde1 infinie comme la perfection divine3 aussi ces plaisirs intellectuels ne s'effacent-ils pas comme les autres4 ,ils ne s'vanouissent point comme la clart du jour1 ils ne se dissipent point avec les objets extrieurs1 ils ne descendent point dans la tombe avec notre dpouille mortelle4 ,nous les possdons aussi longtemps que nous existons1 ils nous accompagnent dans les vicissitudes de la vie de ce monde1 et nous suivent dans la vie future4 ,ils nous ddommagent de la privation des liens de socit dans l'obscurit de la nuit et dans les nuages de notre destine4 ,les hommes les plus minents ont conserv le got des plaisirs de l'esprit3 dans le tumulte du monde1 dans la carrire la plus brillante1 au milieu du torrent des affaires1 au sein de toutes les distractions1 ils restaient fidles aux muses et l'tude des uvres du gnie2 ils ne pensaient pas que1 si grand seigneur que l'on ft1 on pt se dispenser de lire et de s'instruire1 ils ne rougissaient pas d'accomplir eux-mmes une tche d'crivain4 ,philippe de ,macdoine1 dnant un jour ,corinthe avec ,denys le ,jeune1 plaisantait sur le pre de ce prince1 qui1 en exerant la royaut1 avait compos des odes et des tragdies4 ,quand donc ton pre1 lui dit-il1 pouvait-il trouver le temps d'crire de pareilles uvres8--,il le trouvait1 rpliqua ,denys1 aux heures que toi et moi nous passons boire et nous divertir4 ,alexandre aimait la lecture l'poque o il remplissait le monde de sang et de carnage1 o il marchait de victoire en victoire1 tranant sa suite des rois captifs1 foulant aux pieds des villes fumantes1 des provinces ravages1 des trnes briss2 il se sentait ennuy dans sa grandeur1 et demandait des livres pour dissiper son ennui4 ,il crivait ,harpalus de lui envoyer les crits de ,philistus1 les tragdies d',euripide1 de ,sophocle1 d',eschyle1 et les dithyrambes de ,thals4 ,a l'arme de ,pompe1 ,brutus1 le vengeur de la libert romaine1 employait la lecture tout le temps dont ses fonctions lui permettaient de disposer4 ,il lisait et crivait sans cesse quand l'arme n'tait pas en marche1 et il lisait et crivait encore la veille mme de cette clbre bataille de ,pharsale qui dcida de l'empire du monde4 ,c'tait dans les ardeurs brlantes de l't3 l'arme campait au milieu d'une plaine marcageuse2 les esclaves qui portaient la tente de ,brutus arrivrent tard2 accabl de fatigue1 il se baigna en les attendant1 et1 vers midi1 se fit frotter d'huile4 ,aprs avoir pris un lger repas1 tandis que les autres dormaient ou s'occupaient des vnements du lendemain1 ,brutus1 sans tente1 expos l'ardeur du soleil1 travailla jusqu'au soir rdiger un extrait de l'histoire de ,polybe4 ,cicron1 qui savourait avec bonheur les joies du travail1 a dit dans son discours pour ,archias3 ,pourquoi rougirais-je des plaisirs de l'tude1 moi qui les ai gots pendant tant d'annes sans que jamais ils ralentissent mon zle et m'empchassent de rendre service mes concitoyens8 ,qui pourrait me blmer si je consacre l'tude le temps que les autres emploient des affaires vulgaires1 des jeux1 des ftes ou de molles volupts8 ,pline l',ancien tait anim de la mme ardeur1 et employait au travail chaque instant4 ,pendant ses repas1 il se faisait faire des lectures rgulires2 en voyage il avait toujours avec lui un livre1 des tablettes1 et notait tout ce qu'il trouvait de saillant dans un ouvrage4 ,grce cette constante application1 il doublait le cours de sa vie1 et il ne croyait pas vivre pendant qu'il dormait4 ,pline le ,jeune lisait partout1 la chasse1 table1 en se promenant1 et dans tous les moments de loisir que lui laissaient les affaires4 ,il s'tait fait1 il est vrai1 une loi de prfrer les devoirs positifs aux occupations d'agrment1 et il aspirait sans cesse au repos et la solitude4 ,ne pourrai-je donc briser1 s'criait-il1 les liens qui m'enlacent8 ,non1 jamais4 ,chaque jour ajoute de nouvelles proccupations aux autres4 ,a peine une affaire est-elle acheve qu'il s'en prsente une nouvelle2 la chane de mon travail s'allonge sans cesse et devient sans cesse plus pesante4 ,ptrarque tombait dans l'hypochondrie quand il cessait de lire ou d'crire1 ou quand il n'tait pas entran1 par les rves de son imagination1 dans les vallons solitaires1 prs d'une source limpide1 sur la pente des rocs et des montagnes4 ,dans le cours de ses frquents voyages1 il crivait partout o il s'arrtait4 ,un de ses amis1 l'vque de ,cavaillon1 craignant que l'ardeur avec laquelle le pote travaillait ,vaucluse n'achevt de ruiner sa sant dj trs-branle1 lui demanda un jour la clef de sa bibliothque4 ,ptrarque la lui remit sans savoir pourquoi son ami voulait l'avoir4 ,le bon vque enferma dans cette bibliothque livres et critoires1 et lui dit3 ,je te dfends de travailler pendant dix jours4 ,ptrarque promit d'obir1 non sans un violent effort4 ,le premier jour lui parut d'une longueur interminable2 le second1 il eut un mal de tte continu2 le troisime1 il se sentit des mouvements de fivre4 ,l'vque1 touch de son tat1 lui rendit sa clef1 et le pote recouvra aussitt ses forces4 ,pitt le pre tait1 dans sa jeunesse1 cornette dans un rgiment de dragons qui se trouvait en garnison dans une petite ville d',angleterre4 ,il faisait son service avec une parfaite exactitude2 mais1 ds qu'il avait rempli ses fonctions1 il se retirait chez lui1 et lisait continuellement les auteurs les plus clbres de la ,grce et de ,rome4 ,il vivait d'un rgime trs-frugal pour vaincre une goutte hrditaire qui l'attaqua de bonne heure4 ,ce fut peut-tre cette disposition maladive qui lui donna le got de la solitude1 et ce fut dans la solitude qu'il jeta les fondements de la haute position laquelle il s'leva plus tard4 ,des gens diront qu'on ne trouve plus de ces hommes-l1 et c'est ce qu'on ne doit ni dire ni penser4 ,ce qui est vraiment beau et grand subsiste toujours4 ,pitt le pre n'tait-il pas d'une trempe romaine8 ,son fils qui1 tout jeune1 tonnait dj dans le parlement anglais comme un autre ,dmosthne1 et subjuguait les curs comme ,pricls2 son fils qui1 vingt-cinq ans1 investi du titre de premier ministre d',angleterre1 exera une si prodigieuse influence1 pouvait-il1 dans quelque situation qu'il se trouvt1 agir autrement que son pre8 ,ce que les hommes ont t une fois1 ils peuvent l'tre toutes les poques4 ,celui qui vit dans un temps o les vnements les plus grandioses se succdent sans cesse et tonnent le monde1 ne doit point douter de ses forces lorsqu'on a le droit d'attendre de lui des actions clatantes4 ,il n'y a pas eu dans la ,grce ni ,rome d'hommes plus minents que ceux dont nous pouvons nous-mmes nous glorifier4 ,les moyens d'agir subsistent toujours ds qu'on le veut2 la sagesse et la vertu peuvent tre mises en pratique dans les cercles des cours comme dans l'obscurit de la vie prive1 dans le palais des rois comme sous le chaume du paysan4 ,nulle part une solitude intelligente n'est plus respectable que dans un palais4 ,l1 on distingue trs-bien les qualits de l'esprit et ses dfauts1 l'ombre et la lumire2 l1 on pse en silence les plus grands intrts2 l1 si l'on sait faire ce que l'on doit et s'entourer d'hommes capables1 on peut vivre paisible et satisfait4 ,on est de toutes parts environn de clarts2 il est prsent peu de lieux vraiment arrirs2 mais on ne peut tout reconstituer la fois1 et si quelqu'un est en tat de faire briller dans une cour le flambeau de la philosophie1 il agira prudemment peut-tre en n'en laissant d'abord entrevoir que quelques lueurs4 ,l'action de la solitude nous place au-dessus des vnements passagers de ce monde4 ,celui dont les richesses1 les volupts1 les grandeurs1 n'ont pu satisfaire les dsirs1 peut trouver dans une retraite champtre1 avec un livre la main1 les jouissances qu'il a vainement cherches ailleurs4 ,celui qui s'loigne du tumulte de la foule pour travailler s'acqurir l'affection et la reconnaissance des hommes2 celui qui se lve avec l'aurore pour vivre avec les morts n'est point par ds le matin4 ,ses chevaux reposent l'curie1 et sa porte est ferme aux oisifs2 mais1 comme il tudie l'humanit1 il ne perd point de vue le monde1 mme lorsque ses fentres sont encore voiles par des rideaux1 et qu'il ne voit pas se drouler devant lui le paysage4 ,il revient sur tout ce qu'il a vu et appris4 ,chaque observation qu'il a faite dans le monde confirme pour lui une vrit ou combat un prjug2 tout alors lui apparat dpouill d'un faux clat et dans une austre nudit4 ,et quel bonheur de se trouver dans une situation o l'on peut viter le mensonge6 ,les plaisirs de la solitude s'accordent avec tous les devoirs publics1 car ils sont le plus noble exercice des facults qui servent au bien du public4 ,serait-ce donc un crime d'aimer1 d'honorer la vrit et de la dire8 ,serait-ce un crime d'oser proclamer haute voix ce qu'un homme vulgaire ne pense qu'en tremblant1 et de prfrer une gnreuse libert aune plate servitude8 ,n'est-ce pas par les crivains que la vrit se rpand au milieu du peuple1 et frappe les yeux des grands8 ,les bons crivains n'inspirent-ils pas le courage de penser1 et la libert de penser n'est-elle pas le premier mobile des progrs de la raison8 ,voil pourquoi on se plat rejeter1 dans la solitude1 les chanes que l'on porte dans le monde1 car le penseur solitaire peut exprimer librement ce qu'il oserait peut-tre peine avouer dans la socit4 ,la lchet ne pntre point dans la solitude2 c'est l1 plus que partout ailleurs1 que l'on s'habitue regarder en face l'insolence des grands1 et briser le masque dont la sottise couvre son despotisme4 ,la solitude1 nous devons le rpter encore1 nous donne des satisfactions de la nature la plus leve1 qui ne nous quittent point tant que l'me du moins n'habite pas un corps compltement puis4 ,ces satisfactions nous procurent la gaiet dans toutes les circonstances de la vie1 et nous consolent dans le malheur4 ,elles sont1 a dit ,cicron1 la nourriture du jeune ge1 la joie de la vieillesse1 notre soulagement dans les peines1 notre refuge dans l'adversit4 ,elles nous rcrent dans notre demeure1 elles nous gayent au dehors1 elles abrgent pour nous la dure des nuits1 et nous accompagnent dans nos voyages4 ,les belles-lettres1 disait ,pline le ,jeune1 sont mon amour et ma consolation4 ,je ne connais rien de plus doux1 et il n'est pas un chagrin qu'elles ne calment4 ,dans les sollicitudes que me font prouver une indisposition de ma femme1 la maladie d'un de mes amis1 la mort d'un de mes serviteurs1 je ne trouve de secours que dans l'tude4 ,je comprends toute l'tendue du malheur qui me frappe2 mais l'tude m'aide le supporter4 ,c'est par l'effet de la solitude que nous conservons cet amour pour les belles-lettres1 ce got pour la philosophie et pour tout ce qui occupe agrablement l'esprit4 ,il est impossible que le bon got subsiste longtemps dans la pense de ces petits tres importants qui en parlent souvent avec tant de ddain4 ,l'habitude d'exercer sa pense1 de s'efforcer de faire sans cesse de nouvelles observations et d'acqurir de nouvelles ides1 est un trsor inapprciable pour celui qui se croit enrichi chaque observation qu'il poursuit1 et qui fait fructifier chacune de ses ides4 ,lorsque ,dmtrius eut pris et livr au pillage la ville de ,mgare1 il fit venir le philosophe ,stilpon et lui demanda si1 dans ce ravage gnral1 il n'avait rien perdu4 ,non1 rpondit ,stilpon2 car tout ce que je possde est dans ma tte4 ,la solitude est la source d'o dcoule ce que l'on cache ordinairement dans les relations du monde4 ,l1 quand on peut crire1 on soulage son cur4 ,nous n'crivons pas toujours parce que nous sommes dans la retraite2 mais il est ncessaire cependant d'tre dans la retraite pour crire4 ,le plaisir de communiquer ses sentiments et ses penses un cercle plus tendu que celui o l'on vit est la plus grande jouissance de la vie pour l'homme qui1 par l'effet des circonstances o il se trouve plac1 ne peut dire hautement tout ce qu'il pense4 ,chacun peut crire chez soi2 mais celui qui veut composer un livre de philosophie ou un pome a besoin d'une pleine libert4 ,il faut qu'on le laisse seul2 il faut qu'il puisse suivre le cours de son inspiration1 s'tablir o bon lui semble1 en plein air ou dans sa chambre1 l'ombre des arbres ou dans son fauteuil4 ,pour crire avec bonheur1 il faut y tre port par un besoin moral1 par une certaine ardeur1 et n'prouver aucune contrainte4 ,que si l'on est interrompu tout instant1 il faut se rsigner et attendre un moment plus favorable4 ,on n'crit pas bien si l'on n'est entran crire par une impulsion intrieure1 si l'on n'pie les prcieux instants o la tte est libre et le cur anim2 il faut que la pense alors soit plus vive1 et qu'on prouve une noble rsolution qui brave les obstacles4 ,l'esprit embrasse avec force en ce moment tous les objets1 les ides s'claircissent1 et les expressions se prsentent d'elles-mmes4 ,alors on ne se dit pas3 ,dois-je crire ou non8 ,il faut crire1 dt-on perdre l'affection de ses amis1 la faveur des grands1 dtruire son repos domestique et anantir sa fortune4 ,ptrarque prouvait cette impulsion intrieure lorsqu'il s'arracha de la ville la plus corrompue qui existt de son temps1 de la ville d',avignon1 lorsqu'il s'loigna du pape qui l'honorait de sa protection1 des princes et des cardinaux1 pour se retirer dans sa solitude de ,vaucluse1 o il n'emmenait avec lui qu'un domestique1 o il ne possdait qu'une humble maison et un jardin4 ,sduit par la grce de cette retraite1 il y fit transporter tous ses livres1 il y vcut plusieurs annes1 et c'est l que ses ouvrages ont t achevs1 commencs ou projets4 ,ptrarque a plus crit ,vaucluse qu'en aucun autre lieu1 et il travaillait l sans cesse revoir1 corriger ses crits1 ne pouvant se dcider les publier4 ,virgile se plaint des lches loisirs qu'il avait ,naples4 ,ce fut pourtant dans ces loisirs qu'il composa ses ,gorgiques1 celui de tous ses ouvrages que l'on peut regarder comme le plus parfait1 et qui dcle le mieux chaque ligne que ,virgile crivait pour l'immortalit4 ,tout crivain suprieur jette un regard enthousiaste vers l'avenir1 et croit la dure de ses uvres4 ,l'crivain secondaire ne porte point son ambition si haut2 il se contente d'un succs moins durable1 et parfois obtient ce qu'il demande4 ,l'un et l'autre cependant doivent s'loigner de la foule1 chercher les retraites silencieuses et rentrer en eux-mmes4 ,tout ce qu'ils font1 tout ce qu'ils acquirent1 est un effet de la solitude4 ,il faut que l'amour de la solitude soit fortement enracin dans leur cur1 s'ils veulent produire quelque uvre qui parvienne la postrit1 ou qui obtienne l'estime des hommes judicieux de leur temps4 ,toute l'action qu'un sentiment profond peut exercer sur un crivain est due la solitude4 ,l1 il recueille1 il examine tout ce qui1 dans le monde1 a fait quelque impression sur son me2 il aiguise ses flches contre les opinions surannes et les erreurs gnrales4 ,les dfauts de l'homme animent le moraliste1 et le dsir de les corriger lui donne une noble ardeur4 ,l'espoir de vivre d'ge en ge est le plus grand espoir qu'un crivain du premier ordre puisse se permettre4 ,nul ne doit se laisser aller cette ambitieuse confiance1 s'il n'est dou d'un vrai gnie1 du gnie qui enfante les chefs-d'uvre4 ,ce sont ceux qui le ciel a donn cette puissance intellectuelle qui peuvent se dire3 ,nous nous sommes sentis anims par la douce et consolante pense qu'on parlera de nous quand nous ne serons plus4 ,le murmure d'approbation que nos contemporains ont fait entendre autour de nous nous laisse prsager ce que diront un jour de nous ces hommes pour l'instruction et le bonheur desquels nous nous sommes sacrifis1 ces hommes que nous estimions et que nous aimions avant mme qu'ils fussent ns4 ,nous avons prouv cette mulation qui tend soustraire la mort la meilleure partie de nous-mmes1 qui arrache au nant les seuls moments de notre existence dont nous ne puissions nous glorifier4 ,a la faible lueur d'une lampe nocturne comme dans l'clat d'un trne1 sur les vagues de l',ocan comme sur les champs de bataille1 l'amour de la gloire conduit l'homme des actions dont la mort n'anantit point le souvenir4 ,le midi de la vie est alors aussi beau que son aurore4 ,les louanges que reoivent1 dit ,plutarque1 les mes fortes et leves ne font qu'augmenter leur ardeur4 ,la renomme qu'elles se sont acquise les conduit par une puissance extraordinaire tout ce qui est beau et grand4 ,la rcompense qu'elles ont obtenue ne leur suffit point2 les actions qu'elles ont accomplies n'taient pour elles qu'un gage de celles qu'on devait attendre2 elles auraient honte de ne pas rester fidles leur gloire1 de ne pas lui donner un nouvel clat par de plus hauts faits4 ,celui qui ne sent qu'un profond loignement pour les loges trompeurs1 le succs banal et les fades compliments1 doit lire avec enthousiasme ce passage de ,cicron3 ,pourquoi vouloir dissimuler ce que nous sommes incapables de cacher8 ,pourquoi ne pas nous faire un honneur d'avouer franchement que nous aspirons tous la gloire1 et que les mes les plus nobles sont celles qui prouvent le plus fortement ce dsir8 ,les philosophes qui crivent sur le mpris de la gloire1 placent leur nom en tte de leur livre1 et prouvent ainsi que1 tout en enseignant qu'on doit attacher peu de prix la renomme1 eux-mmes souhaitent qu'on les nomme et qu'on les loue4 ,la vertu ne demande pas une autre rcompense de ses fatigues et des prils auxquels elle s'est expose4 ,que lui resterait-il1 si on la privait de cette rcompense dans cette vie si rapide et si misrable8 ,si l'me n'avait pas le pressentiment de l'avenir1 si elle ne portait pas ses penses au del des troites limites de cette existence1 elle ne se dvouerait point aux travaux pnibles1 elle ne se fatiguerait point par tant de veilles et de sollicitudes1 elle ne braverait point les mortels dangers4 ,mais les hommes les meilleurs sont nuit et jour agits par le dsir de se faire une honorable renomme et de porter leur souvenir au del des bornes de cette vie4 ,nous qui servons l'tat1 nous qui chaque jour nous exposons pour lui tant de prils1 voudrions-nous nous condamner ne pas avoir un seul instant de repos1 et croire que nous perdons tout en rendant le dernier soupir8 ,des grands hommes ont voulu laisser la postrit leurs traits gravs sur le marbre ou sur l'airain2 ne vaut-il pas mieux lui laisser l'empreinte de notre esprit et de notre cur8 ,pour moi1 dans tout ce que j'ai fait1 j'ai song semer pour l'avenir et rpandre dans l'univers la mmoire de mon nom4 ,que cette gloire subsiste aprs ma mort1 n'importe6 je jouis aujourd'hui de cette esprance flatteuse4 ,voil les penses que l'on devrait chercher faire natre parmi les enfants des grands4 ,ah6 si l'on pouvait rveiller en eux cette noble ardeur et les porter au travail et la patience1 on les verrait s'loigner des plaisirs corrupteurs de la jeunesse2 ils s'lanceraient avec enthousiasme dans une noble carrire4 ,eh6 quelles actions louables ne feraient-ils pas1 et quelle illustration ne pourraient-ils pas acqurir6 ,pour lever l'esprit des grands1 il faut leur enseigner mpriser tout ce qui est indigne d'eux1 tout ce qui nerve le corps et l'me4 ,il faut les soustraire aux sductions de ces vils flatteurs qui ne leur montrent que le plaisir des sens1 qui ne cherchent acqurir sur eux quelque influence qu'en les attirant dans le vice1 qu'en ravalant leurs yeux les belles choses et en leur rendant suspect tout ce qui est bon4 ,le dsir de s'illustrer par des actions mmorables1 d'augmenter son crdit par la dignit intrieure et la grandeur d'me1 procure des avantages que la naissance et le rang ne donneraient point1 et qu'on ne peut acqurir sur un trne mme sans pratiquer la vertu1 sans avoir les regards constamment fixs sur l'avenir4 ,personne ne rpand autant de germes prcieux dans l'avenir que l'crivain intelligent qui ne craint pas de blesser la vanit de ses concitoyens en traant une peinture nergique de leurs prjugs et de leurs erreurs4 ,ce n'est pas pour eux seulement qu'il crit1 c'est pour leurs enfants et leurs petits-enfants1 dont il clairera la raison4 ,quand l'homme de mrite que la haine poursuivait pendant sa vie est descendu dans la tombe1 son savoir1 son exemple1 sa juste rputation1 portent leurs fruits4 ,o ,lavater6 on oubliera des milliers de sots qui n'ont pas craint de t'attaquer1 et toi1 tu seras aim et honor4 ,le souvenir de tes faiblesses s'effacera1 et on ne verra que ce qui t'lve au-dessus des autres hommes4 ,alors1 comme l'a prdit l'auteur des ,caractres des potes1 des prosateurs allemands1 la richesse de ton style1 l'nergie1 la concision1 la hardiesse de tes peintures1 le talent avec lequel tu as reprsent les murs et les faiblesses humaines1 feront admirer de la postrit ton uvre1 qui fut une des productions originales de notre sicle1 et personne alors ne saura que ,lavater1 qui a cr une langue si expressive et qui a rvl tant de vrits nouvelles1 croyait aux jongleries de ,gassner4 ,tel est le succs des grands crivains4 ,l'espoir enthousiaste de ,cicron s'est ralis1 et ,lavater1 malgr toutes les injures dont il a t l'objet en ,suisse et en ,allemagne1 a obtenu par sa ,physiognomonie la clbrit qu'il pressentait4 ,mais si l'orateur romain n'avait t que consul et si ,lavater n'avait t que thaumaturge1 il ne resterait que peu de chose de l'un et de l'autre dans les annales du temps1 qui engloutit les choses vulgaires et ne garde pour la postrit que ce qui est digne d'elle4 ,autant un bon crivain est au-dessus du commun des hommes1 autant le pouvoir de sa pense surpasse celui des penses de la multitude4 ,il est vrai que les ignorants gouvernent en maint lieu l'opinion et que souvent ce sont eux que l'on consulte pour savoir ce que l'on doit admettre ou rejeter2 mais toute grande pense est immortelle1 et les critiques d'un sot disparaissent avec le jour qui les a vues natre4 ,quand on entend des jugements sans got1 des satires qui ne s'appuient sur aucune oeuvre1 on pourrait bien dire ces prtendus beaux-esprits1 qui dans leur strilit ne savent que se moquer des productions les plus srieuses3 ,pourquoi voulez-vous expliquer et commenter ce que j'cris1 lorsque les passages les plus recommandables de nos oeuvres glissent sur votre esprit sans l'mouvoir8 ,qui tes-vous8 ,pourquoi vous riger en archivistes de la sottise et en juges du bon got8 ,o sont vos crits8 ,o a-t-on jamais entendu prononcer votre nom8 ,quels hommes distingus comptez-vous au nombre de vos amis8 ,dans quelle contre sait-on que vous existez8 ,pourquoi prcher sans cesse votre nihil admirari8 ,pourquoi cherchez-vous fltrir ce qui est grand et noble1 si ce n'est parce que vous ne possdez point ces qualits1 parce que vous sentez vous-mmes votre petitesse et votre misre8 ,si vous briguez les suffrages d'une foule crdule et ignorante1 c'est que personne ne vous estime2 si vous affectez de mpriser la gloire1 c'est que vous tes incapables de rien faire de durable4 ,mais soyez tranquilles1 le nom que vous cherchez tourner en ridicule restera1 et le vtre sera oubli4 ,il est bien permis de conserver ces dsirs de renomme parmi ces tres vulgaires2 mais ce n'est point eux que j'en appelle1 c'est aux hommes d'un jugement droit et quitable1 aux hommes d'lite que l'on dsire mouvoir1 et dont le cur s'ouvre toujours un crivain quand ils voient avec quelle confiance il aspire y pancher le sien4 ,c'est pour conqurir leurs suffrages qu'on se retire dans la solitude4 ,aprs les gens qui s'amusent inscrire leurs noms sur les murs et les vitres1 nul ne me parat moins digne de renomme que celui qui n'crit qu'en vue de la petite ville o il demeure4 ,quiconque cherche la gloire parmi les hommes au milieu desquels il vit1 est un fou qui sme son grain sur le roc4 ,on lui accordera peut-tre quelques bonnes qualits1 mais on ne lui pardonnera ni sa grandeur ni sa libert4 ,par bonheur un crivain de cur peut se dire que les hommes justes et senss qui vivent loin de lui suivent d'autres rgles que ses concitoyens pour apprcier un bon livre4 ,ces hommes-l se demanderont si ce livre peut agir sur l'esprit1 s'il a une tendance morale et utile1 s'il est marqu du sceau de la sincrit1 s'il peut donner plus d'lvation l'me1 faire natre des sentiments nobles et inspirer des rsolutions gnreuses4 ,s'il en est ainsi1 ce livre a leurs suffrages1 et ils rendent justice celui qui l'a compos4 ,dans les relations ordinaires de la vie1 l o chacun apparat sous une forme d'emprunt1 trompe les autres qui le trompent galement1 prodigue des loges pour en recevoir lui-mme1 on s'incline respectueusement devant l'homme qu'on mprise le plus1 et l'on donne quelque sot personnage les titres les plus solennels4 ,mais celui qui sait se tenir l'cart de ces cercles menteurs ne demande point de faux compliments et n'en adresse point qui ne les mrite pas4 ,toutes ces vaines protestations que l'on reoit dans le monde ne sont rien auprs du bonheur que l'on prouve ct d'un ami qui nous inspire un noble courage1 nous soutient contre l'injustice1 nous entrane sur le chemin de l'honneur et y marche avec nous4 ,que sont les riants propos de salon compars la paix domestique1 la flicit que nous donne une belle et aimable femme qui ravive les forces assoupies de notre esprit1 qui1 en secondant notre ardeur et notre nergie1 nous aide par ses encouragements surmonter tous les obstacles et poursuivre nos projets1 qui enflamme notre imagination par sa nature idale1 qui examine avec une sage perspicacit nos penses et nos actions1 qui1 en reconnaissant nos fautes1 nous donne avec douceur des avis srieux et nous claire par ses conseils1 qui1 en panchant son cur dans le ntre1 nous anime de plus en plus d'un dsir vertueux1 et qui enfin achve de former notre caractre par la douceur de son amour1 par le ravissant accord de ses sentiments avec les ntres6 ,sous une telle influence1 ce qu'il y a en nous de bon se conserve1 et ce qui est mauvais s'efface4 ,nos concitoyens nous voient tels que nous devons tre en public1 et non pas tels que nous sommes dans la solitude4 ,dans le monde1 nous prenons tche de ne montrer que les beaux cts de notre caractre et d'en dissimuler les dfauts4 ,c'est par ce moyen que nous parvenons nous rendre agrables1 et si nous n'crivions rien1 notre mort toute notre cit natale pourrait dire3 ,ah6 c'tait un honnte homme4 ,un de mes bons amis me disait une fois3 ,le matriel fait le premier mrite de l'homme1 et1 pour vivre en paix1 on doit se garder de faire apercevoir l'autre partie de soi-mme4 ,mais nos contemporains nous jugent plus impartialement que nos concitoyens1 et nos faiblesses descendent avec nous dans le tombeau2 elles s'anantissent avec le corps qui en tait la source4 ,notre pense seule subsiste si elle a produit quelque uvre honorable4 ,nos crits sont le bien que nous laissons en mourant4 ,alors l'envie cesse de harceler notre nom1 nos adversaires se taisent1 et la mdisance cherche un autre aliment4 ,alors les hommes qui nous aimaient et qui n'osaient laisser paratre leur affection prendront peut-tre la parole2 peut-tre nous pardonnera-t-on d'avoir voulu nous lever au-dessus de ceux qui font tout pour tomber leur mort dans un ternel oubli et qui atteignent parfaitement ce but4 ,peut-tre nous pardonnera-t-on d'avoir t anims du dsir de laisser quelque chose qui ne prisse pas en mme temps que nous1 ou que l'on puisse considrer comme un appel que nous faisons du jugement de nos concitoyens celui du monde4 ,ce n'est pas seulement cette soif de gloire qui anime l'crivain dans la solitude2 il prouve l une autre jouissance1 une jouissance inapprciable1 que nul tre ne lui peut enlever1 celle qui nat du travail mme4 ,que de satisfaction on gote quand on crit dans une application soutenue1 dans l'enthousiasme qui s'y joint6 ,il suffit souvent d'un tel travail pour dissiper nos chagrins1 pour nous faire oublier nos douleurs4 ,ah6 je ne donnerais pas une seule heure de ces occupations paisibles pour tous les rves de gloire qui enchantaient ,cicron4 ,la tranquillit que l'on retrouve dans une longue suite de souffrances cause l'me les plus douces1 les plus nobles motions4 ,le plaisir que l'on ressent faire encore quelque chose1 lorsqu'on se croyait dj hors d'tat de rien produire1 est inconnu peut-tre l'homme qui jouit d'une forte sant1 car il a confiance en lui-mme4 ,mais pour un crivain malade1 une difficult vaincue1 une priode lgante1 une expression heureuse1 une exposition claire et habile1 un travail achev1 sont un baume salutaire1 un contre-poison de la mlancolie et un des grands avantages de la solitude1 et la satisfaction que l'on en reoit est bien prfrable toutes les ides de gloire et de rputation4 ,qui ne renoncerait volontiers1 pour une telle satisfaction1 ces rves contre lesquels notre raison lve tant de puissantes objections8 ,se suffire soi-mme sans qu'il soit besoin de recourir l'appui des autres2 consacrer un travail qui1 peut-tre1 ne sera point entirement inutile1 des heures1 des jours que nous aurions perdus dans la tristesse ou dans l'ennui2 voil l'un des plus prcieux rsultats de la vocation d'crivain1 et ce rsultat me suffit4 ,quel est celui qui1 dans sa retraite1 ne se rjouit pas de voir tout ce qu'il peut faire dans une soire1 tandis que les files de voitures circulent dans les rues et font trembler les vitres de ses fentres8 ,que chacun1 du reste1 se berce s'il lui plat d'un espoir d'avenir et d'une immortalit idale4 ,ces rves de l'imagination sont un des avantages de la solitude2 je ne prtends point en contester l'utilit1 car les bons et les mauvais crivains y trouvent leur bonheur2 et ces rves1 ces esprances atteignent au mme but3 ils nous montrent par quelle force on grandit dans la solitude et avec quelle facilit on s'y soustrait au faux clat du monde4 ,les singularits de quelques crivains sont souvent encore un des avantages de la solitude4 ,dans l'loignement des relations sociales1 on devient moins souple et moins flexible2 mais celui qui conserve ces qualits regrette de se montrer dans la socit tout autre qu'il n'est1 et1 dans son dpit1 il prend la plume1 ne ft-ce que pour soulager son cur#ag4 #ag ,ce besoin se fait surtout remarquer en ,italie1 o1 en dehors des couvents1 un grand nombre de personnes passent leur vie dans une retraite philosophique1 et manifestent assez librement leur opinion sur tout ce qui les frappe dans le monde4 ,jagermann dit1 dans ses ,lettres sur l',italie3 ,il y a des familles de gentilshommes1 ,florence1 qui n'ont point quitt leur retraite depuis l'extinction de la maison de ,mdicis4 ,ces hommes solitaires se dvouent1 en silence1 au culte des muses1 et acquirent1 par leurs lectures et leurs rflexions1 de si grandes connaissances1 que c'est un vrai bonheur pour un prince quand il peut dcouvrir un de ces esprits laborieux1 et l'attirer son service4 ,de ces habitudes de retraite provient le penchant la satire1 que l'on observe si souvent en ,italie4 ,des hommes mcontents de leurs semblables1 et occups mditer en silence1 sont ports1 par leur humeur hypocondriaque1 critiquer les actions des autres4 ,voil pourquoi les satires des ,italiens sont assaisonnes d'un sel amer4 ,cet crivain a tort1 dira-t-on2 une telle faon d'crire n'est pas de nature contribuer l'agrment ni l'instruction du lecteur4 ,cependant elle a aussi son mrite4 ,la littrature gagne par l plus de libert1 s'loigne des formes1 des opinions rampantes et serviles1 et s'approprie davantage aux besoins du temps4 ,dans un ,trait sur le style publi ,weimar1 un gentilhomme a exprim plusieurs ides que je me permettrai de contredire4 ,il voudrait des rgles de style gnrales1 et moi1 je rclame la libert du style dans des livres crits pour des hommes de natures si varies4 ,il veut qu'on s'applique suivre certains modles1 et moi1 je crois que chacun peut tre soi-mme son meilleur modle4 ,il veut qu'on imite certaines formes de langage1 et moi1 je voudrais qu'on se peignt autant que possible dans ses penses et dans ses expressions4 ,il veut que l'crivain ne paraisse pas dans son ouvrage1 et moi1 je crois qu'il est tout aussi permis de dissquer ouvertement son me et de faire sur soi-mme des observations utiles aux autres que de lguer son corps un professeur d'anatomie4 ,il veut qu'on ne s'carte point des sentiers ordinaires1 qu'on s'avance d'un pas grave et mesur1 et moi1 je ne me soucie point d'apprendre d'un autre comment je dois marcher4 ,il dit que1 si chacun se laisse aller ses allures particulires1 il n'y a plus d'ensemble1 et je rponds que je tiens peu cet ensemble qui est l'effet de la routine4 ,il prtend que c'est prsent parmi les crivains une maladie contagieuse de montrer quelle est la disposition de leur me au moment o ils crivent1 et moi1 je dclare que je ne puis cacher ce qui se passe en moi quand je m'entretiens avec mon lecteur4 ,il parat dsirer que1 lorsque l'on se met crire un livre1 on n'agisse point comme si l'on tait seul1 et moi1 je n'ai souvent d'autre motif en crivant que de pouvoir dire un mot tout seul4 ,en gnral ce trait renferme pourtant des rflexions trs-justes et trs-vraies1 et je n'y trouve d'autre objection faire que celles que je viens de tracer2 car1 quoique les digressions1 les carts1 les fantaisies de nos beaux-esprits1 me dplaisent autant qu' l'auteur de cet ouvrage1 il me parat nanmoins que cette manire d'crire qu'on n'acquiert que dans la solitude1 nous a dj donn plus de libert que nous n'en avions1 et que cette libert1 employe avec got et avec mesure1 fera circuler de nombreuses et utiles vrits dans le public4 ,il est encore un grand nombre de villes o les lumires ne se sont pas rpandues autant qu'on le dsirerait1 et o l'on marche timidement pas pas selon les anciens errements2 chacun regarde1 coute son voisin1 et personne n'ose sortir du sentier ordinaire4 ,ceux qui se sont appropri les ides les plus dlicates des peuples trangers sont obligs de les garder pour eux-mmes et de suivre la multitude4 ,mais si nos crivains s'accoutumaient dans la solitude paratre hardiment devant le public2 s'ils voulaient apprendre connatre la vie1 les murs1 les opinions des hommes dans toutes les conditions2 s'ils osaient appeler les choses par leur vritable nom et parler dans leurs crits de tout ce dont un homme raisonnable a droit de s'occuper2 alors l'instruction se rpandrait peu peu parmi le peuple1 et on s'habituerait penser par soi-mme1 sans consulter une opinion banale4 ,mais1 pour en venir l1 il faut que les crivains1 et notamment les crivains allemands1 connaissent un autre monde que celui de leur universit1 de leur petite ville natale ou de la maison qu'ils habitent2 il faut qu'ils aient vcu1 qu'ils aient t en relation avec des hommes de diffrents pays et de diffrentes conditions2 il faut qu'ils ne s'effrayent point de la socit des grands et qu'ils ne fuient point celle des gens d'une classe infrieure1 et il faut aussi qu'ils s'loignent souvent de ces relations et qu'ils sachent vivre dans la retraite4 ,une foule de projets utiles choueraient sans doute si1 pour les faire russir1 il fallait ncessairement avoir recours aux savants et aux crivains4 ,mais il est bon pourtant qu'un crivain fraye la route et qu'il ne se dcourage pas si l'on interprte mal ses intentions et si l'on va mme jusqu' se rvolter contre lui4 ,les grandes et fortes penses sont en gnral bannies du langage ordinaire de la conversation4 ,ce qu'on admet le plus volontiers dans le monde1 j'entends dans le monde que nous voyons autour de nous1 ce sont les expressions les plus timides et les sentiments les plus rservs4 ,mais si l'on ne tolre point la rude franchise de l'crivain dans un salon1 nous devons dire que le langage flatteur du monde serait aussi peu sa place dans un livre4 ,il faut que la vrit soit exprime1 qu'on s'accoutume la reconnatre dans la socit1 la taire s'il en est besoin1 qu'on forme ses manires dans le monde et son caractre dans la solitude4 ,la volont s'affermit dans la solitude1 on devient l plus exigeant pour soi-mme1 parce qu'on y trouve plus de loisir1 plus de libert1 et qu'on y acquiert par l mme plus de pouvoir4 ,mais il ne faut pas1 nous le rptons encore1 que les loisirs dont on jouit dgnrent en oisivet1 et engourdissent peu peu nos sages rsolutions4 ,il faut au contraire que la jouissance d'une pleine et entire libert anime la fois notre esprit et notre imagination4 ,un de mes amis m'a souvent dit qu'il n'prouvait jamais aussi vivement le besoin d'crire que les jours de revue1 o des milliers d'hommes passaient sous ses fentres pour s'en aller assister aux manuvres des rgiments4 ,il a publi de bons ouvrages scientifiques2 mais ce qu'on lui doit de meilleur1 il l'a fait prcisment dans ces jours de grand spectacle populaire4 ,moi-mme je me souviens que1 dans ma jeunesse1 je ne me sentais jamais plus dispos m'occuper d'ides srieuses que dans les matines des jours de ftes1 quand mes concitoyens circulaient dans les rues pars et endimanchs1 et que j'entendais au loin retentir le son d'une cloche de village4 ,les frquentes interruptions paralysent les bons effets de la solitude4 ,si l'on n'est point tranquille1 on ne peut recueillir ses penses4 ,voil pourquoi des fonctions publiques nous tent souvent plus d'intelligence qu'elles ne nous en donnent2 chacun est oblig d'tre1 dans l'emploi qu'il occupe1 ce que l'on veut qu'il soit1 tandis que dans la solitude il garde sa vraie nature4 ,de l vient que tant d'hommes livrs aux tudes de la science encourent de graves reproches sur les devoirs journaliers qui leur sont imposs4 ,on dit d'eux qu'ils ne sont bons qu' faire des livres2 on loue peut-tre leurs ouvrages1 et l'on attaque sans mnagement leur capacit administrative4 ,dans la solitude on combat nergiquement le prjug et l'erreur4 ,plus on observe les choses de prs1 plus on s'affermit dans ses convictions et plus on sent fortement tout ce que l'on examine4 ,quand l'me est rentre tout entire en elle-mme1 il lui devient plus facile d'agir puissamment sur les objets qui l'entourent4 ,si1 aprs s'tre concentr dans ses propres rflexions1 un homme d'un sens droit et d'un cur gnreux parvient saisir la vrit qu'il a sincrement cherche1 il ne s'inquite plus de ceux qui voudraient affecter envers lui un injuste ddain1 il coute sans crainte les sarcasmes enfants par de grossires prventions1 et il reste calme au milieu du tumulte qu'excite dans la foule ignorante celui qui ose ouvrir la main pour en laisser chapper une vrit4 ,la solitude diminue le nombre de nos passions2 de cent petites proccupations d'esprit elle en fait une grande4 ,j'ai essay de dmontrer ailleurs quelle influence pernicieuse elle exerce sur nos penchants2 mais1 ,dieu soit lou6 elle produit aussi sur ces mmes penchants des effets salutaires4 ,si elle jette dans quelques ttes un trouble funeste1 il en est d'autres auxquelles elle donne une heureuse direction4 ,oui1 c'est dans la solitude qu'on apprend sentir et connatre rellement les passions4 ,elles s'lvent contre nous comme des vagues fougueuses1 et tendent nous engloutir2 mais la raison les domine et les apaise4 ,si nous devons engager une lutte difficile1 la vertu1 la rsignation1 nous donnent une force de gant4 ,on dracine des arbres1 on amollit des rochers2 avec la vertu et la rsolution1 tout est possible ds que l'on sait qu'une passion ne peut tre vaincue que par une autre passion4 ,la noblesse d'me que l'on acquiert dans cette observation de soi-mme est fire de sa propre dignit4 ,elle loigne d'elle tout contact impur et toute mauvaise relation4 ,qu'importe qu'on proclame autour d'elle que la volupt est un des premiers besoins de la nature humaine1 et qu'un homme comme il faut ne peut se dispenser d'entretenir des courtisanes et de se livrer tous les plaisirs des sens8 elle voit que la dbauche touffe dans les hommes le sentiment de la vertu1 qu'elle nerve leur courage1 qu'elle les livre la paresse et l'indolence chaque fois qu'ils devraient agir avec nergie et persvrance4 ,celui qui veut se distinguer dans le monde doit craindre l'oisivet4 ,s'il n'puise pas ses forces dans la dbauche2 si1 pour les rparer1 il n'a pas recours une nouvelle intemprance1 il n'aura pas besoin de passer la journe se promener4 ,tous les hommes sans exception ont1 chaque jour de leur vie1 quelque chose apprendre4 ,quelque rang qu'on occupe dans le monde1 on n'est vraiment grand que par sa grandeur intrieure4 ,plus nous exercerons nos facults intellectuelles1 plus nous connatrons l'tendue de ces facults4 ,si nous sommes ports la dbauche1 il faut1 pour triompher de ce fatal penchant1 tourner notre pense vers les nobles et grandes actions1 viter les distractions frivoles1 nous appliquer l'tude des sciences ou des arts1 et prendre l'habitude de rentrer souvent en nous-mmes4 ,c'est au sein de la retraite que cette gnreuse fiert clate dans toute sa puissance4 ,celui qui veut que ses mditations soient utiles aux autres doit voir le monde1 mais sans y rester trop longtemps et sans y prendre trop de got2 car il courrait risque d'y nerver ses propres forces4 ,csar s'arracha des bras de ,cloptre1 et devint le matre de l'univers2 ,antoine se soumit en esclave aux charmes de cette princesse1 et sa faiblesse lui cota le pouvoir et la vie4 ,la solitude1 il est vrai1 donne l'me des ides exaltes qui ne s'accordent point avec la vie relle2 mais l'attrait des grandes choses et l'enthousiasme montrent au solitaire la possibilit de se soutenir une hauteur o l'homme du monde serait saisi par le vertige4 ,le solitaire est entour de tout ce qui agrandit sa raison1 enflamme son esprit1 l'lve au-dessus de lui-mme1 et lui donne le sentiment de l'immortalit1 tandis que l'homme du monde ne vit que d'une vie phmre4 ,le solitaire trouve dans la retraite une compensation suffisante tous les vains plaisirs dont il se prive1 tandis que l'homme du monde croit avoir tout perdu1 s'il manque de paratre une assemble1 s'il nglige un spectacle4 ,je ne puis me rappeler sans une douce motion le passage o ,plutarque dit3 ,je vis tout entier dans l'histoire2 tandis que je recueille les rcits qu'elle me prsente1 mon me se remplit des images des hommes les plus grands et les plus vertueux4 ,si les gens que je ne puis me dispenser de frquenter m'offrent quelque mauvais point de vue1 je m'efforce de l'loigner1 et1 libre de toute passion blmable1 je m'attache ces nobles modles de vertu qui sont si beaux1 si attrayants1 et qui s'accordent si bien avec notre nature4 ,l'me qui se lie dans la solitude ces grandes images oublie les sductions vulgaires4 ,elle s'lve toujours plus haut1 et regarde avec ddain tout ce qui1 dans le monde1 tendait l'abaisser et lui ravir son nergie4 ,lorsqu'elle est arrive cette hauteur majestueuse1 ses forces et ses besoins se dveloppent4 ,tout homme peut ordinairement faire plus qu'il ne fait2 c'est pourquoi on doit s'efforcer d'arriver tout ce dont on ne se sent pas compltement incapable4 ,combien d'ides assoupies se rveillent dans cet effort6 ,combien d'impressions1 qu'on croyait effaces1 se ravivent dans notre esprit1 et se retracent sous notre plume6 ,nous avons toujours plus de pouvoir que nous ne croyons1 pourvu que nous ne cessions pas de l'exercer1 pourvu que l'enthousiasme allume le feu1 que l'imagination l'entretienne1 et que la vie nous semble fade et morne ds que nous ne sentons plus en nous cette chaleur vivifiante#ah4 #ah ,la force des passions1 a dit un philosophe qui connaissait le cur humain1 peut seule contre-balancer en nous la force de la paresse et de l'inertie1 nous arracher au repos et la stupidit vers laquelle nous gravitons sans cesse1 et nous douer enfin de cette continuit d'attention laquelle est attache la supriorit du talent4 ,dans la solitude1 comme partout ailleurs1 l'apathie est la mort de l'me4 ,quand je quittai la ,suisse1 une maladie grave1 des souffrances inexprimables1 me jetrent pendant plusieurs annes1 par intervalles1 dans un tat affreux4 ,tandis que ceux qui m'entouraient et qui ne connaissaient point le secret de mes douleurs intrieures1 me croyaient agit par une ardente colre et prt prendre la lance et le bouclier1 je continuais remplir avec exactitude et avec zle mes devoirs de mdecin2 tandis que des cris de rage s'levaient de tous cts contre moi1 je restais impassible1 et je ne parlais personne de ces incroyables rcriminations4 ,j'tais malade1 j'avais le cur navr2 un malheur domestique1 malheur terrible1 occupait toutes mes penses1 et me rendait insensible toute autre peine4 ,pendant des annes entires1 je restai comme ptrifi2 je passais de longues heures sans pouvoir penser1 et souvent je disais le contraire de ce que je voulais exprimer4 ,je ne prenais presque aucune nourriture2 je ne prenais rien de ce qui fortifiait les autres2 je me sentais parfois si faible que je croyais tomber chaque pas1 et quand je m'asseyais pour crire1 je souffrais les tourments de l'enfer4 ,le monde entier n'tait rien pour moi2 j'tais absorb par la douleur contenue de mon cur saignant4 ,la passion ne nat que lorsque les organes corporels sont capables d'excuter ce qui est dans le caractre4 ,pour que l'me puisse agir1 il ne faut pas que ses organes soient comprims2 car c'est par eux qu'elle agit dans la solitude comme dans le monde2 pour qu'elle soit active et entreprenante1 il est ncessaire qu'elle ne soit point arrte par ces agents4 ,en gnral1 on cesse d'estimer les petites choses mesure qu'on se passionne pour les grandes4 ,c'est pourquoi1 dans la pratique des affaires ordinaires1 le simple bon sens vaut souvent mieux que le gnie#ai4 ,si les fonctions publiques ont fatigu l'esprit1 la solitude1 la libert1 peuvent seules le retremper2 il n'est point d'autre ressource pour le philosophe1 pour l'crivain1 quand ils ont t mal interprts1 injuris1 froisss par ceux qui les entourent2 si leur me gmit de ces injustices et de cette oppression1 si elle tombe dans le dcouragement1 donnez-leur un salutaire loisir1 une plume et de l'encre1 ils seront vengs4 ,des nations entires liront ce qu'ils vont crire4 ,un grand nombre d'hommes1 dous d'un esprit intelligent1 sont rests dans un tat de mdiocrit par le fait mme des emplois dont ils ont t chargs1 parce qu'ils languissent dans des occupations qui ne les forcent point penser1 et qui conviennent mieux un sot qu' une intelligence d'lite4 #ai ,helvtius a dit3 ,l'homme de bon sens est un homme dans le caractre duquel la paresse domine2 il n'est point dou de cette activit d'me qui1 dans les premiers postes1 fait inventer aux grands hommes de nouveaux ressorts pour mouvoir le monde1 ou qui leur fait semer dans le prsent le germe des vnements futurs4 ,la solitude classe toutes les choses au rang qui leur convient4 ,l1 on se rjouit de pouvoir penser1 et on se rjouit de gagner du temps en dplaisant certains hommes4 ,cet loignement que l'on inspire est souvent un bonheur digne d'envie4 ,que je plaindrais celui qui1 aimant mditer en silence1 se trouverait chaque jour accabl de visites importunes1 de questions indiscrtes2 qui1 au moment mme o il se sentirait anim par une heureuse inspiration1 se verrait forc de recevoir1 l'un aprs l'autre1 une vingtaine de dsuvrs1 de disserter sur des lieux communs1 et de rpter des formules banales6 ,adieu alors le mouvement de ses ides2 il ne lui resterait que la douleur d'avoir perdu des heures prcieuses4 ,mais1 en gnral1 ces hommes laborieux ne sont point ceux que l'on recherche le plus1 et ce n'est pas contre un homme ordinaire qu'une ville entire se soulve4 ,avouez-le donc1 il y a quelque chose de grand dans celui qui soulve tant de clameurs1 auquel on prdit tant de dsastres1 et que l'on accable de tant de calomnies4 ,heureux le penseur ignor du public6 on le laisse seul2 et1 comme il sait qu'il n'est point compris1 il ne s'tonne pas d'tre mal jug4 ,telle fut1 au sein de la multitude1 la destine de l'illustre comte de ,schaumbourg-,lippe1 plus souvent dsign sous le nom de comte de ,buckebourg4 ,je n'ai jamais vu un homme plus mal jug que celui-l1 et cependant son nom mrite d'tre cit parmi les noms les plus honorables de l',allemagne4 ,j'appris le connatre dans un temps o il vivait l'cart du monde1 gouvernant son petit tat avec une remarquable sagesse4 ,il avait1 il est vrai1 au premier abord1 quelque chose de choquant1 qui empchait qu'on ne rendt justice son vrai mrite4 ,le comte de ,lacy1 ambassadeur d',espagne ,ptersbourg1 m'a racont que1 lorsque le comte de ,buckebourg commandait les troupes portugaises1 l'extrieur de ce prince frappa tellement les gnraux espagnols1 lorsqu'ils l'aperurent avec leurs lunettes1 qu'ils s'crirent3 ,est-ce que les ,portugais ont pris pour chef un ,don ,quichotte8 ,mais ce mme comte de ,lacy1 homme d'esprit1 racontait avec enthousiasme la conduite de ,buckebourg en ,portugal1 et vantait l'tendue de son esprit1 la noblesse de son caractre4 ,c'tait1 il faut le dire1 un homme d'une apparence singulire4 ,son attitude1 ses cheveux flottants1 sa figure maigre et la longueur dmesure de l'ovale de sa tte1 rappelaient la figure de ,don ,quichotte2 mais1 en l'observant de prs1 on ne tardait pas concevoir de lui une autre ide4 ,une physionomie vive et anime annonait l'lvation de son me1 la finesse de son esprit1 la bont et la srnit de son cur1 et jamais je n'ai pass un instant avec lui sans admirer la douceur et la noblesse de sa nature4 ,les sentiments distingus et les penses hroques clataient en lui comme dans les plus belles mes des ,grecs et des ,romains4 ,il tait n ,londres1 et il se montrait parfois bizarre3 il aimait1 par exemple1 rivaliser en tout avec les ,anglais4 ,un jour1 il paria qu'il irait cheval de ,londres ,edimbourg en tournant le dos cette dernire ville4 ,il parcourut pied une partie de la ,grande-,bretagne1 et se fit un amusement de traverser plusieurs provinces de ce royaume en mendiant avec un prince allemand qui l'accompagnait4 ,une fois1 on lui dit que1 quelque part au-dessous de ,ratisbonne1 le cours du ,danube tait si imptueux que personne n'avait pu traverser ce fleuve la nage4 ,il tenta l'entreprise1 et s'avana si loin1 l'endroit le plus prilleux1 qu'on eut beaucoup de peine le sauver4 ,un homme minent comme diplomate et comme philosophe1 le conseiller ,strube1 m'a racont que1 durant la guerre contre la ,france1 le comte1 qui commandait l'artillerie dans l'arme du duc ,ferdinand de ,brunswick1 invita un jour quelques officiers hanovriens dner4 ,au beau milieu du banquet1 on entend siffler les boulets sur la tente4 ,les ,franais ne sont pas loin1 disent les officiers4--,non1 rplique le comte1 ils sont encore loin de nous2 restez votre place4 ,bientt d'autres boulets rasent le haut de la tente4 ,les officiers se lvent en s'criant3 ,les ,franais sont l6--,non1 rpte le comte1 ils ne sont pas l1 je vous en donne ma parole4 ,cependant on entend de minute en minute gronder de plus prs les boulets1 et les officiers1 tout en affectant un air de calme1 faisaient intrieurement leurs rflexions sur cette fte singulire4 ,enfin le comte leur dit3 ,j'ai voulu1 ,messieurs1 vous montrer jusqu' quel point je puis compter sur mes artilleurs4 ,je leur avais prescrit de tirer sur le bouton de notre tente pendant que nous serions table1 et ils ont obi mes intentions avec la plus parfaite adresse4 ,on reconnat ce trait un homme qui veut s'exercer1 et exercer les autres tout ce qui semble difficile4 ,j'tais un matin avec le comte1 prs d'un magasin poudre qu'il avait fait construire au-dessous de sa chambre coucher1 dans le fort de ,wilhelmstein4 ,je n'aimerais pas1 lui dis-je1 dormir ici dans les chaudes nuits d't4 ,et le voil qui se met me faire les plus spcieux raisonnements pour me prouver que l'excs et l'absence du danger taient tout un4 ,quand je rencontrai pour la premire fois cet homme tonnant1 c'tait en prsence d'un officier anglais et d'un portugais4 ,il me parla pendant deux heures de la ,physiologie de ,haller1 qu'il savait par cur4 ,le lendemain matin1 il me conduisit dans un petit bateau qu'il dirigeait lui-mme la forteresse de ,wilhelmstein1 qu'il avait fait construire au milieu d'un lac4 ,un dimanche1 dans l'alle de ,pyrmont1 au milieu d'une quantit de femmes lgantes et de jeunes gens galants1 il m'entretint tranquillement et imperturbablement des preuves que l'on a donnes jusqu' prsent de l'existence de ,dieu1 de ce qui manque encore ces tmoignages1 et de ce qu'on pourrait y ajouter4 ,un jour1 il me fit voir ,buckebourg un norme in-folio crit de sa propre main1 sur l'art de dfendre un petit tat contre une grande puissance4 ,cet ouvrage1 destin au roi de ,portugal1 tait fini4 ,il m'en lut plusieurs passages qui concernaient la ,suisse4 ,il regardait l',helvtie comme un pays invincible4 ,il me nomma tous les postes qu'il faudrait occuper en vue de l'ennemi1 et m'numra des sentiers vraiment impntrables4 ,mon ami ,mendelssohn1 qui il avait lu la prface de ce livre1 la regardait comme un chef-d'uvre de raisonnement et de style4 ,ceux qui ont observ de plus prs encore et avec plus de sagacit que moi le comte de ,buckebourg pourraient raconter sur cet homme extraordinaire bien d'autres traits plus curieux4 ,je n'ajouterai ce que je viens de dire qu'une seule remarque1 c'est que le comte lisait beaucoup1 qu'il connaissait les hommes1 ne se plaisait aucun jeu1 ne riait jamais1 ou ne laissait chapper qu'un sourire moqueur4 ,tel fut le caractre de cet homme si mal compris4 ,il pouvait bien rire des autres quand il voyait les autres rire de lui4 ,cependant il y avait jusque dans son expression sardonique une vidente bont4 ,sans tre misanthrope1 il habitait de prfrence une maison isole au milieu d'une fort2 il vivait l seul1 ou avec la femme anglique qu'il avait pouse1 dont il n'avait point paru amoureux1 et dont la perte prmature le fit mourir de douleur4 ,la foule riait aussi de ,thmistocle1 parce qu'il n'avait pas les belles manires et le ton raffin d',athnes4 ,un jour1 ,thmistocle rpondit ceux qui le poursuivaient de leurs sarcasmes3 ,il est vrai que je ne sais pas accorder une lyre1 ni jouer du psaltrion2 mais qu'on me donne une ville si petite1 si inconnue qu'elle soit1 et je la rendrai clbre4 ,ainsi la solitude et la philosophie peuvent nous donner une apparence risible aux yeux des hommes vulgaires1 mais elles remplacent toutes nos petites proccupations par de nobles ides4 ,celui qui a pass sa vie tudier les grands hommes et les sentiments levs1 peut bien prendre des allures bizarres2 mais il montre dans les grandes occasions l'lvation de son me et la noblesse de son caractre4 ,la grandeur des anciens produit sur les esprits capables de la sentir une impression extraordinaire dans la solitude4 ,il suffit parfois d'une tincelle de cette flamme sublime qui animait les hommes illustres de l'antiquit pour faire clater1 l o l'on s'y serait attendu le moins1 des effets surprenants4 ,une femme vivait isolment la campagne1 en proie des maux de nerfs continuels4 ,je lui conseillai1 pour fortifier son nergie1 de relire souvent l'histoire grecque et l'histoire romaine4 ,trois mois aprs elle m'crivit3 ,quelle vnration vous m'avez inspire pour l'antiquit6 ,que sont auprs de ces hommes-l les pygmes qui nous entourent8 ,nagure encore l'histoire n'tait point une de mes lectures favorites4 ,a prsent je ne vis que par elle4 ,a force de lire1 je veux devenir ,grecque ou ,romaine4 ,les livres que vous m'avez indiqus raffermissent ma sant et sont pour moi une source de plaisirs inpuisables4 ,jamais je n'aurais cru pouvoir trouver un tel trsor4 ,ils me sont plus prcieux que mon hritage4 ,bientt vous n'entendrez plus aucune plainte sortir de ma bouche4 ,mon ,plutarque m'est dj plus cher que les triomphes de la coquetterie et que les sentimentalits qu'on adresse aux femmes de la campagne qui prtendent tre tout me1 quoique ,satan n'ait pas plus de peine les vaincre qu'un virtuose jouer de son violon4 ,l'image de la grandeur et des vertus de l'antiquit n'exerce une action durable que dans le calme et au sein d'un petit nombre d'hommes2 mais alors elle est fconde en rsultats4 ,un homme de gnie est frapp dans une de ses promenades solitaires d'une conception qui parat ridicule ses contemporains2 mais un temps viendra o cette mme ide entranera des milliers d'tres aux plus nobles actions4 ,les chants de ,lavater furent publis une poque peu favorable4 ,la socit de ,schintznach1 qui avait confi ce grand crivain le soin de composer ces vers1 devint suspecte l'ambassadeur de ,france1 et de nombreuses invectives retentirent contre elle4 ,le clbre ,haller lui-mme1 qu'elle avait longtemps refus de recevoir au nombre de ses membres1 ne lui pargnait pas les pigrammes dans les lettres qu'il m'adressait4 ,le prsident de la censure de ,zurich dfendait l'impression des chants de ,lavater4 ,cependant nul pote n'a crit avec plus de force et d'ardeur pour sa patrie que ,lavater pour la ,suisse4 ,j'ai vu les enfants entonner ses strophes avec enthousiasme2 j'ai vu les plus beaux visages se baigner de larmes en les coutant2 j'ai vu une noble motion clater sur la physionomie et dans les yeux des paysans suisses auxquels on les chantait4 ,des pres de famille sont alls avec leurs fils la chapelle de ,guillaume ,tell pour y rpter les vers que ,lavater a composs sur ce librateur de la ,suisse4 ,je croyais entendre rsonner les rocs autour de moi chaque fois que je modulais sur un air que j'inventais moi-mme un de ces chants patriotiques dans les campagnes1 sur les collines o nos aeux se sont immortaliss par leur valeur1 o j'tais entour des ombres de ces hros moissonns dans de glorieuses batailles1 o je croyais encore les voir avec leurs rudes massues craser les couronnes fodales des ,germains1 et forcer1 malgr le nombre de ses troupes1 la noblesse allemande une fuite honteuse4 ,ce sont l1 me dira-t-on1 des songes romanesques1 des ides qui ne peuvent plaire qu' ceux qui vivent dans la solitude1 et qui voient les choses autrement qu'on ne les voit dans le monde4 ,mais les ides leves finissent par vaincre la rsistance qu'on leur oppose4 ,dans les rpubliques1 elles agissent peu peu sur les esprits2 elles inspirent la multitude des sentiments gnreux1 qui ne plaisent pas peut-tre aux agents du pouvoir1 mais qui dans un moment de crise et de pril1 pourraient tre d'une admirable utilit4 ,tout concourt donc1 dans la solitude1 lever l'me1 fortifier le caractre1 nous familiariser plus srement et plus promptement que dans le monde avec les sentiments les plus nobles et les rsolutions les plus courageuses4 ,l'homme qui se retire dans la solitude chappe par l aux traits de l'ignorance1 de l'envie et de la mchancet4 ,rsolu de ne point rechercher le suffrage des esprits troits1 des tres vulgaires1 il s'attend aux contrarits qu'il peut prouver1 et n'est point surpris quand elles lui surviennent4 ,si la solitude lve notre pense1 on s'imagine assez gnralement qu'elle nous rend impropres aux affaires2 c'est ce que je ne crois pas4 ,plus on lvera son me dans le silence de la retraite1 moins on courra risque de s'affaisser dans le monde2 plus on exercera son esprit1 plus cet exercice nous sera utile dans le commerce de la socit4 ,l'homme qui a vcu dans le calme peut acqurir1 par l mme1 plus d'activit pour la vie pratique1 et1 lorsqu'il s'loigne du monde1 il rentre dans la solitude pour y prendre un repos ncessaire et se prparer de nouveaux combats4 ,pricls1 ,phocion1 paminondas1 ont sans doute puis dans la retraite les ides qui ont fait leur grandeur4 ,quand ,pricls tait occup de quelque projet important1 on ne le voyait point dans les rues d',athnes2 il renonait aux festins1 aux runions bruyantes et toutes les distractions ordinaires4 ,pendant le temps o il gouvernait la rpublique1 il n'alla qu'une seule fois souper chez un ami1 et n'y resta que quelques instants4 ,phocion se voua d'abord l'tude de la philosophie1 non pas dans le dessein orgueilleux de mriter ce titre de sage1 mais dans l'espoir d'acqurir par l plus d'nergie1 de prsence d'esprit et de rsolution dans la conduite des affaires publiques4 ,en observant paminondas1 on se demandait comment cet homme1 qui avait pass sa vie avec les livres1 avait pu acqurir ses capacits militaires4 ,il tait trs-avare de son temps2 dvou de cur l'tude1 il s'loigna des emplois publics1 et il fallut que ses compatriotes l'arrachassent sa solitude pour le mettre la tte des armes4 ,un homme auquel je ne pense jamais sans enthousiasme1 ,ptrarque1 a form son caractre dans la solitude1 et y a gagn les qualits qu'il a montres dans les affaires politiques les plus dlicates4 ,il est vrai qu'il fut quelquefois ce que souvent on devient dans la solitude1 capricieux1 mordant et emport4 ,on lui a vivement reproch les tableaux trop licencieux qu'il a tracs des murs de son temps1 et surtout celui qui nous reprsente la vie scandaleuse que l'on menait ,avignon l'poque de ,clment ,,vi4 ,mais ,ptrarque a parfaitement connu le cur humain1 et il a eu une grande habilet manier les esprits et les diriger vers son but4 ,on ne le connat gure1 dit l'abb de ,sade1 son meilleur historien1 que comme un tendre et lgant pote1 qui aima ,laure avec ardeur1 et la chanta avec une grce exquise4 ,on ne sait pas tout ce qu'on lui doit d'ailleurs2 on ne sait pas qu'il tira la littrature de la barbarie o elle tait ensevelie depuis longtemps2 qu'il sauva de la pourriture et de la poussire les meilleures uvres de l'antiquit1 et que ces uvres inapprciables seraient peut-tre jamais perdues pour nous1 s'il n'avait pris soin de les recueillir et d'en faire faire de bonnes copies4 ,on ne sait pas qu'il raviva l'tude des belles-lettres en ,europe et pura le got de ses contemporains1 qu'il pensa1 qu'il crivit lui-mme comme un citoyen de la vieille ,rome1 qu'il sut fouler aux pieds de nombreux prjugs1 conserver jusqu' la mort son courage et sa rsolution1 et que son dernier ouvrage surpassa tous ceux qu'il avait faits prcdemment4 ,on ignore aussi1 en gnral1 que ,ptrarque fut un grand homme d'tat2 que les premiers souverains de son temps lui confirent les ngociations les plus pineuses1 et le consultrent dans les affaires les plus importantes2 qu'au quatorzime sicle il obtint une rputation1 une influence1 un pouvoir dont nul savant n'a joui de nos jours2 que trois papes1 un empereur1 un roi de ,france1 un roi de ,naples1 une foule de cardinaux et les plus grands princes et seigneurs de l',italie recherchrent son amiti1 et manifestrent le dsir d'entrer en relation avec lui2 qu'il fut appel par eux comme homme d'tat1 comme ministre et comme ambassadeur1 intervenir dans les plus graves affaires de son temps2 que1 fortifi par la solitude1 il sut dire aux personnes minentes qui le consultaient les vrits les plus srieuses et les plus utiles2 que personne n'apprciait autant que lui1 et ne louait si bien les avantages de cette solitude1 laquelle il devait en partie ses nobles qualits1 et qu'il prfrait ses heures de loisir et de libert toutes les jouissances du monde4 ,longtemps il fut comme nerv par ce profond amour auquel il avait consacr les plus belles annes de sa vie4 ,mais un jour vient o il renonce son langage plaintif1 ses soupirs languissants2 alors il parle en homme1 et en homme hardi1 aux rois1 aux empereurs1 au pape4 ,il leur parle avec l'assurance que donnent les grands talents et une grande rputation4 ,d'une voix loquente comme celles de ,dmosthne et de ,cicron1 il exhorte les princes de l',italie vivre en paix entre eux1 runir leurs forces contre leur ennemi commun1 contre les barbares qui dchirent leur patrie4 ,il guide1 il encourage1 il soutient ,rienzi1 qui parat comme un envoy du ciel pour rendre la ville de ,rome son antique clat4 ,il dcide un empereur pusillanime pntrer dans l',italie comme le successeur des ,csars1 et y prendre les rnes de l'empire du monde2 il conjure les papes de fixer de nouveau sur les rives du ,tibre le sige pontifical1 qu'ils avaient transfr aux bords du ,rhne4 ,a l'poque mme o il avouait dans ses crits qu'il tait triste1 obsd par un amour qu'il cherchait en vain surmonter1 plein de haine contre les hommes et contre les villes1 il se charge de poursuivre1 la cour de ,naples1 une ngociation difficile pour le pape ,clment ,,vi4 ,il disait que la vie des cours le rendait ambitieux et impatient1 et ajoutait qu'il tait assez plaisant de voir un solitaire quitter les bois silencieux et les plaines dsertes pour s'en aller parcourir les splendides palais des tribunaux avec une escorte de courtisans4 ,lorsque ,jean ,visconti1 cet archevque de ,milan et ce souverain de la ,lombardie1 qui joignait des talents minents une insatiable ambition1 et qui menaait d'engloutir toute l',italie1 parvint fixer ,ptrarque son service1 lui faire accepter ses faveurs et une place dans son conseil1 les amis du pote se disaient3 ,quoi6 ce fier rpublicain1 qui ne parlait que de libert et d'indpendance2 ce taureau indompt1 qui rugissait l'apparence du moindre joug1 qui ne voulait se soumettre qu'aux chanes de l'amour1 bien que souvent encore il les trouvt trop pesantes2 cet homme1 qui avait refus la cour de ,rome les plus belles places1 parce qu'il ne voulait point se laisser enlacer dans des liens dors1 le voil qui se livre lui-mme aux fers du tyran de l',italie2 ce misanthrope1 qui ne rclamait que la paix des champs1 cet aptre dvou de la solitude habite aujourd'hui dans le tumulte de ,milan4--,ils ont raison1 rpondait ,ptrarque1 l'homme n'a pas de plus grand ennemi que lui-mme1 j'ai agi contre mon got et contre ma faon de penser4 ,hlas6 nous passons notre vie faire ce que nous ne voudrions pas faire1 et ne pas excuter ce que nous dsirons4 ,mais il aurait pu dire encore ses amis3 ,j'ai voulu montrer ce qu'on peut dans le monde quand on a exerc assez longtemps ses forces dans la solitude2 j'ai voulu prouver combien la solitude donne de libert1 de dignit et de noblesse dans la conduite des affaires4 ,c'est l'loignement des vaines relations et des frivoles convenances qui inspire aux crivains le courage dont ils ont si souvent besoin pour supporter les injustices qu'une multitude aveugle commet leur gard2 c'est leur exemple qui introduit peu peu les ides librales dans des lieux o ces ides n'taient mme pas connues de nom4 ,c'est la solitude qu'un libre penseur est redevable de ce sang-froid qui lui sauve la vie dans l'occasion1 qui le garantit des fureurs d'une populace exaspre1 qui le maintient dans un tat de calme au milieu de ses dtracteurs4 ,la voix du peuple est souvent la voix des plus mauvaises passions1 et l'opinion publique varie comme le vent4 ,celui qui ne veut point se laisser tourdir par cette voix dangereuse1 et ne point tourner comme une girouette1 doit s'loigner de ces hommes qui prtendent rgir despotiquement notre manire de voir4 ,il doit s'loigner de ces oisifs qui1 ne pouvant produire aucune uvre mritoire1 exercent leur censure sur toutes les uvres qui paraissent4 ,dans la rpublique mme la plus libre1 l'homme vertueux doit viter les lieux o l'on n'coute que les cris de la multitude4 ,il doit fuir surtout ces tres sans valeur1 qui n'aspirent qu' faire rire les autres1 et se font une joie de dprcier celui qui se moque d'eux4 ,que de fois n'a-t-on pas vu frapper d'une rprobation gnrale celui qui a la hardiesse de penser autrement que les prtendus rgents du bon got6 ,qu'il publie un livre1 on ne cherchera point discerner les qualits de ce livre1 on se demandera si l'auteur ne s'est pas avis de critiquer le monde au milieu duquel il vit2 on lui prtera des satires qu'il n'a pas faites1 qu'il n'a pas eu l'intention de faire4 ,s'il exprime avec les plus pures intentions des vrits dont les gens de bien le remercient au fond du cur2 s'il se hasarde blmer des institutions ou des usages qui doivent tre corrigs1 on crie la mchancet1 et les agents du pouvoir sont invits svir de toute leur rigueur contre une telle audace4 ,on se tairait peut-tre1 si l'on n'avait pas sous les yeux l'homme qui a os proclamer sans dguisement ces nouvelles vrits4 ,c'est ce qu'prouva ,montesquieu ,paris mme1 au centre des lumires1 et il a dit1 dans la ,dfense de son immortel ouvrage1 l',esprit des lois3 ,rien n'touffe plus la doctrine que de mettre toutes les choses une robe de docteur4 ,les gens qui veulent toujours enseigner empchent beaucoup d'apprendre4 ,il n'y a point de gnie qu'on ne rtrcisse lorsqu'on l'enveloppe d'un million de scrupules vains4 ,avez-vous les meilleures intentions du monde1 on vous forcera vous-mme d'en douter4 ,vous ne pouvez plus tre occup bien dire quand vous tes effray par la crainte de dire mal1 et qu'au lieu de suivre votre pense1 vous ne vous occupez que des termes qui peuvent chapper la subtilit des critiques4 ,on vient nous mettre un bguin sur la tte1 pour nous dire chaque mot3 ,prenez garde de tomber4 ,vous voulez parler comme vous1 je veux que vous parliez comme moi#bj4 ,veut-on prendre l'essor1 ils vous arrtent par la manche4 ,a-t-on de la force et de la vie1 on vous l'te coups d'pingle4 ,vous levez-vous un peu1 voil des gens qui prennent leur pied ou leur toise1 lvent la tte1 et vous crient de descendre pour vous mesurer4 ,courez-vous dans votre carrire1 ils voudront que vous regardiez toutes les pierres que les fourmis ont mises sur votre chemin4 #bj ,je puis citer les censeurs de plusieurs contres d',allemagne et de ,suisse1 qui changent ou effacent de leur autorit magistrale tout ce que leur esprit troit ne comprend pas2 qui n'accordent leur imprimatur qu' des sottises2 qui1 au lieu de dcider si l'ouvrage qu'on leur soumet renferme des principes contraires la religion ou l'tat1 ce qui serait la seule raison d'en dfendre la publication1 ne craignent pas d'y faire toutes les substitutions que leur suggrent leurs dogmes particuliers1 leur morale1 leur rhtorique et jusqu' leur mthode d'orthographe4 ,montesquieu ajoute qu'il n'y a ni science ni littrature qui puisse rsister de tels pdants4 ,cependant il leur a rsist4 ,son livre est imprim1 et il est lu de tout le monde4 ,oui1 il faut que l'crivain qui connat ces hommes et qui entreprend de les peindre ait un triple airain sur la poitrine4 ,et nul trait de morale n'est complet sans une de ces difficiles peintures4 ,pourquoi1 dans ces tableaux de murs1 sommes-nous si au-dessous des ,grecs et des ,romains8 ,c'est que nous nous laissons arrter par les clameurs qui s'lvent contre tout crivain qui1 pour le bien de ses semblables1 ose pntrer dans la philosophie de la vie4 ,mais nous1 qui rendons un si juste hommage la bravoure des guerriers1 pourquoi nous laissons-nous troubler dans notre repos1 comme des ,sybarites effmins1 par le pli d'une feuille de rose1 et pourquoi accablons-nous d'injures le courage civil1 le courage sans armes1 les domesticas fortitudines de ,cicron8 ,ce n'est pas dans les rpubliques seulement que l'on a du cur et de l'me2 ce n'est pas l seulement que l'on peut penser et crire en libert4 ,en ,allemagne1 ,dieu soit lou6 les chtiments prescrits par la justice sont gnralement quitables1 et dans les rpubliques1 on obit souvent aux prjugs1 la passion1 ou ce qu'on appelle la raison d'tat#ba4 ,voil d'o vient qu'en ,suisse la premire maxime que les parents cherchent graver dans le cur de leurs enfants1 c'est de ne point se faire d'ennemi4 ,lorsque j'tais encore fort jeune1 je rpondis ma mre1 qui me donnait ce sage conseil3 ,ne savez-vous point que celui qui n'a point d'ennemi n'est qu'un pauvre homme8 ,dans une rpublique1 chaque citoyen est sous la domination1 sous la vigilance de cent rgents2 dans une monarchie1 un peuple ne dpend que d'un seul homme4 ,en ,suisse1 la multitude des matres opprime l'me du rpublicain4 ,l'amour et la confiance lvent celle de l',allemand dans les monarchies4 ,je connais plusieurs princes qui ont des ides plus grandes1 plus librales et plus nobles que certains magistrats rpublicains que je pourrais citer#bb4 ,on trouve souvent plus de bon sens parmi la noblesse allemande1 qui se dpouille de ses anciens prjugs1 que dans aucune rpublique du monde4 ,s'il existe encore en ,allemagne des sots vaniteux qui mettent leur orgueil compter leurs quartiers1 il y a aussi des sages qui se font une gloire de rechercher l'lvation de la pense1 sans se soucier des parchemins4 #ba ,meiner a trs-judicieusement remarqu que dans une rpublique o les agents du pouvoir n'ont point leur disposition d'arme permanente pour les soutenir1 les gens qui veulent ameuter la multitude aveugle contre la portion la moins nombreuse et la plus claire de la socit1 sont beaucoup plus dangereux que dans les gouvernements monarchiques1 et1 par consquent1 toute tentative de rbellion doit paratre l plus coupable et plus digne de chtiment4 #bb ,deux magistrats de ,berne ont jug ainsi1 en #ageh1 mon livre sur l',orgueil national4 ,le premier1 aprs l'avoir feuillet1 le jeta de ct1 en s'criant avec colre3 ,nous voulons de l'obissance1 et non de la science6 ,le second dit1 aprs l'avoir vu presque en entier3 ,ce docteur ,zimmermann est un homme inquitant et dangereux2 il faut lui faire quitter la plume4 ,dans les monarchies allemandes1 l'homme srieux1 qui renonce aux inutiles relations du monde1 qui se forme lui-mme dans la retraite1 en observant tout ce qu'il voit et tout ce qu'il entend1 en tudiant les hros de la ,grce et de ,rome1 arrive une faon de penser tout aussi large et tout aussi libre qu'aucun rpublicain1 et peut1 en crivant1 rpandre autour de lui d'utiles vrits4 ,voil ce que j'avais dire sur les avantages que la solitude offre l'esprit4 ,quelques-unes de ces pages ne sont peut-tre point assez rflchies1 et plusieurs de ces ides ne sont sans doute point exprimes comme elles devraient l'tre4 ,si ce livre tombe entre les mains de quelque vertueux jeune homme1 je lui dirai3 ,prends-y ce que y tu y trouveras de bon1 rejette ce qui te paratra froid ou mauvais1 ce qui ne t'mouvra pas4 ,je me rjouirai dans la sincrit de mon me1 je me croirai amplement rcompens de mon travail1 si tu penses devoir me remercier de ce livre1 si tu reconnais qu'il t'a clair1 instruit et tranquillis4 ,je ne demanderai plus d'autre bndiction pour cet ouvrage1 si1 en le lisant1 tu te sens affermi dans ton penchant pour une solitude sage et active1 dans ton loignement pour les relations qui n'entranent qu'une perte irrparable de temps1 dans ta rpugnance cder aux conseils de ceux qui te redisent sans cesse que1 pour russir dans le monde1 il faut souvent se faire voir dans les lieux publics4 ,et si tu te sens timide et craintif1 si tu redoutes de parler devant ceux qui se croient les arbitres de l'esprit et du bon got1 et qui1 en vertu de cette usurpation1 obtiennent la faveur gnrale1 en dbitant les choses les plus vulgaires et les plus insipides1 ah6 songe que dans une telle socit je suis aussi embarrass que toi4 ,ce chapitre pourra te donner beaucoup penser4 ,si je me suis born y faire remarquer l'influence que la solitude exerce sur l'esprit2 si1 dans le chapitre suivant1 je ne fais qu'indiquer l'empire qu'elle doit avoir sur la volont qu'on veut soumettre la vertu1 j'en aurai dit assez cependant pour t'apprendre comment la solitude claire notre esprit et donne notre cur les jouissances du sentiment4 ,je sais qu'il y a dans de telles distinctions un ct faible4 ,les jouissances de l'esprit et du cur sont le rsultat d'une seule et mme force1 la religion1 qui1 en admettant cette distinction1 rentre dans le domaine du cur1 dgnre en fanatisme lorsqu'elle n'est pas guide par la raison4 ,mais on ne peut persuader et conduire les hommes qu'en leur prsentant la vrit sous un point de vue qui se rapporte leurs murs1 leurs passions1 et il faut que le cur se retrouve partout4 ,j'ai obi un sentiment de cur en crivant ce livre sur la solitude4 ,une femme spirituelle a dit que je dveloppais tout ce que je sentais1 et que je posais la plume quand je ne sentais plus rien4 ,je suis tomb par l dans des dfauts de composition qu'un philosophe systmatique aurait vits4 ,mais comme je connais les hommes1 il me suffit que ce chapitre fasse entrevoir les avantages qui peuvent rsulter de la solitude pour l'esprit1 pour la raison et le caractre1 et que le chapitre suivant montre quels vrais et nobles plaisirs elle procure par la contemplation paisible de la nature1 par la comprhension et l'attrait de tout ce qui est beau et honnte4 ,,chapitre ,,viii ,,des ,,avantages ,,de ,,la ,,solitude ,,pour ,,le ,c,,ur4 ,la paix de l'me est1 dans ce monde1 le bonheur suprme4 ,ce bonheur1 on peut le goter dans la simplicit de son cur1 si1 en s'loignant du tumulte du monde1 on sait borner ses vux et son ambition1 se soumettre aux dcrets du ciel1 juger avec indulgence tout ce qui se passe autour de soi1 et se rjouir des harmonies de la nature1 du mugissement des cascades1 de la fracheur des bois et du soupir des vents4 ,quelle srnit dans nos sentiments quand les orages de la vie sont passs1 quand tout ce qui nous attristait s'vanouit1 quand autour de nous rgnent l'amiti1 la paix1 l'innocence et la libert6 ,alors mme que le cur est agit1 on peut se plaire encore dans la solitude4 ,une douce mlancolie est prfrable aux jouissances terrestres1 et une larme d'amour vaut mieux que l'univers entier4 ,pour comprendre cette flicit de la solitude1 il faut aimer contempler les merveilles de la cration1 depuis ses beauts grandioses jusqu' l'humble fleur des champs2 il faut pouvoir jouir de tout ce qui agrandit l'me et de tout ce qui lui offre quelques riantes images4 ,ces jouissances n'appartiennent point exclusivement aux mes fortes1 aux imaginations ardentes1 aux esprits d'une trempe vive et dlicate2 elles appartiennent aussi aux personnes d'un caractre froid1 qui1 souvent1 accusent les autres d'exagrer l'expression de leurs sensations4 ,seulement1 il faut pour celles-ci mnager les teintes et les effets de lumire2 car1 par la raison qu'elles sont moins frappes de ce qui est mal1 elles sentent moins vivement aussi le beau et le bien4 ,dans la solitude1 une grande partie des jouissances du cur viennent de l'imagination4 ,l'aspect d'une contre pittoresque1 le vert feuillage des bois1 le murmure des eaux1 le bruissement des arbres1 le chant des oiseaux et les contours d'un horizon lointain absorbent souvent l'me tel point que toutes nos penses deviennent autant de sensations4 ,notre me s'meut alors1 et aspire tous les sentiments honntes3 c'est un des effets du magique pouvoir de l'imagination4 ,si tout ce qui nous environne est libre et paisible1 l'imagination rpand sur tout ce que nos regards embrassent des teintes riantes et un prestige charmant4 ,ah6 quand on connat la mlancolie philosophique qu'inspire la solitude1 il est facile de renoncer aux plaisirs bruyants et aux assembles tumultueuses4 ,les rocs escarps1 les ombres profondes des forts1 les points de vue attrayants ou majestueux excitent tour tour en nous une sorte de crainte religieuse ou un doux transport4 ,la douleur se dissipe peu peu dans ces graves ou riantes motions et se change en une paisible rverie4 ,la solitude et le silence de la nature font ressortir chacun des objets qui fixent notre attention2 notre sensibilit est plus vive1 notre surprise plus grande et notre plaisir plus profond4 ,je connaissais depuis longtemps quelques-unes des plus magnifiques beauts de la nature1 lorsque je vis pour la premire fois un jardin anglais prs de ,hanovre1 et un autre prs de ,marienwerder2 j'ignorais encore l'art de transformer par une sorte de cration des collines sablonneuses en un frais paysage2 cet art admirable rveille dans le cur de celui qui a conserv le got des charmes de la nature toutes les jouissances que la solitude et la paix des champs peuvent procurer4 ,je ne me rappelle jamais sans un sentiment de reconnaissance le jour o j'entrai dans le jardin de mon dfunt ami ,m4 ,hinuber4 ,je venais d'arriver ,hanovre1 j'prouvais un amer regret d'tre loign de ma patrie1 et ce jour-l j'oubliai mes regrets et ma patrie4 ,je ne savais pas qu'il ft possible de reprsenter dans un espace aussi restreint la varit charmante et la noble simplicit de la nature4 ,une telle conception est ne d'un pur et dlicat sentiment des beauts de la nature1 et des effets qu'une chaste imagination produit sur le cur4 ,hirschfeld1 ce philosophe aimable et attrayant1 ce grand peintre de la nature1 est le premier qui ait fait connatre en ,allemagne les jardins anglais1 et il a rendu par l un remarquable service ses compatriotes4 ,il existe encore et l des jardins moiti anglais1 moiti allemands1 dont la bizarre distribution nous fait sourire de piti2 mais ils peuvent tre pour nous un objet de comparaison avantageux4 ,comment garder son srieux en voyant ces forts de peupliers qui suffiraient peine chauffer un pole pendant une journe1 ces espces de taupinires qu'on dcore du nom de montagnes1 ces mnageries qui renferment des animaux sauvages et apprivoiss peints sur des feuilles de fer-blanc1 ces ponts jets sur des rivires qu'une couple de poulets mettrait sec1 et ces poissons de bois dans des canaux que l'on remplit d'eau chaque matin au moyen d'une pompe8 ,un tel travail est certainement pire que ce qui tait produit jadis par le mauvais got de nos anctres4 ,mais si1 dans le jardin de ,m4 ,hinuber1 j'prouve chaque regard une pense pieuse2 si chaque point de vue m'meut2 si de chaque ct je dcouvre une nouvelle scne2 si enfin je ne suis jamais all l sans que mon cur s'y sentt soulag1 irai-je examiner si tous ces massifs d'arbres pourraient tre disposs autrement1 et les froides plaisanteries des gens qui ne se lassent pas de vanter leur got particulier diminueront-elles le plaisir que je gote dans une telle enceinte8 ,partout o nous dcouvrons une image de repos1 soit par une uvre de l'art1 soit par une cration de la nature1 elle rpand le calme dans notre esprit1 et c'est un bienfait que nous devons l'imagination4 ,si de toutes parts une douce paix s'offre moi sous les formes les plus agrables2 si un sjour champtre absorbe mes facults et rprime les penses qui pourraient m'affliger2 si le charme de la solitude matrise peu peu mon me1 et n'y laisse entrer que des ides de bienveillance1 d'amour et de satisfaction1 je dois remercier ,dieu de m'avoir dou de cette imagination1 qui souvent1 la vrit1 jette le trouble dans mon existence1 mais qui du moins me fait trouver dans la solitude un asile auquel je m'attache et d'o je contemple avec plus de tranquillit la tempte laquelle je viens d'chapper#bc4 #bc ,un crivain moderne franais a dit3 ,il n'est point d'tre sensible qui n'ait got dans la solitude les instants dlicieux o l'homme1 cartant les prestiges du mensonge1 rentre dans son propre cur pour y chercher les tincelles de la vrit4 ,quel plaisir1 aprs avoir t ballott pendant quelque temps sur la mer de ce monde1 de se retirer sur un rocher paisible1 pour y considrer en sret les temptes et les naufrages qui s'y succdent6 ,heureux celui qui peut alors oublier un instant les vains prjugs dont son me est remplie6 ,les misres de l'humanit disparaissent ses yeux1 l'auguste vrit remplit son cur d'une joie pure4 ,ce n'est que dans ces instants et dans ceux qui prcdent la mort que l'homme peut apprendre ce qu'il est sur la terre1 et ce que la terre est pour lui4 ,la solitude1 a dit un clbre crivain anglais1 inspire une certaine terreur au premier abord1 parce que tout ce qui entrane avec soi l'ide de la privation est effrayant1 et par l mme sublime1 comme le vide1 l'obscurit1 le silence4 ,en ,suisse1 et notamment aux environs de ,berne1 les ,alpes1 vues de loin1 offrent un tableau d'une incroyable magnificence2 de prs1 elles ne prsentent l'me que des images terribles1 mais magnifiques4 ,a une certaine distance1 lorsqu'on voit s'lever devant soi ces masses gigantesques1 chelonnes l'une sur l'autre1 on est frapp de cette grandeur qui se rapproche de l'infini2 l'clat tincelant de cette chane de rocs tempre l'impression saisissante que ses proportions doivent faire sur nous1 et lui donne un aspect plus agrable qu'effrayant2 mais on ne peut s'approcher pour la premire fois des ,alpes sans prouver une sorte de frisson involontaire4 ,on contemple avec frayeur ces glaces ternelles1 ces abmes bants1 ces gouffres tnbreux1 les torrents qui se prcipitent du haut des montagnes1 les noires forts de sapins qui en recouvrent les flancs et les rocs1 que le temps a dtachs de leur cime1 et prcipits au bord de la valle4 ,comme mon cur battait1 quand1 pour la premire fois1 je gravis un sentier tortueux qui me conduisait vers ces dserts6 ,de nouvelles montagnes s'levaient sans cesse au-dessus de moi1 et la mort me menaait chaque pas2 mais aussi quelle exaltation d'esprit on prouve lorsque1 seul au milieu de ces grandes scnes de la nature1 on en vient songer au nant des grandeurs humaines et la faiblesse des rois6 ,l'histoire de la ,suisse nous prouve que les habitants de ces montagnes ne sont pas des hommes d'une trempe ordinaire4 ,la hardiesse est inne dans leur cur1 la libert donne des ailes leurs penses2 ils foulent aux pieds la tyrannie et les tyrans4 ,tous les ,suisses pourtant ne sont pas libres2 mais tous sont enthousiastes de la libert1 chrissent leur patrie1 et remercient ,dieu de la tranquillit dont ils jouissent l'ombre de leurs vignes ou de leurs forts4 ,les districts les plus sauvages des ,alpes1 de la ,suisse1 sont habits par des hommes rudes1 mais gnreux2 un ciel svre leur donne des formes agrestes1 mais la vie pastorale adoucit leur caractre4 ,un ,anglais a dit que celui qui n'a jamais entendu rsonner la foudre dans les ,alpes1 ne peut avoir une ide du fracas qu'elle produit en retentissant sur tous les points de l'horizon4 ,aussi les gens de ces montagnes1 qui n'ont jamais vu de plus belles maisons que leurs cabanes1 ni d'autres contres que la leur1 regardent-ils le reste du monde comme une terre qui prsente le mme caractre sauvage et qui est traverse par les mmes temptes4 ,mais1 de mme qu'aprs un orage le ciel s'est rassrn peu peu1 de mme dans la tte et dans le cur du ,suisse1 la douceur succde l'emportement1 et la gnrosit la fureur4 ,c'est ce que je puis dmontrer facilement par des faits4 ,un de ces enfants des ,alpes1 le gnral ,reding1 n dans le canton de ,schwytz1 tait entr ds sa jeunesse dans les gardes suisses1 au service des rois de ,france1 et il y avait acquis le grade de lieutenant gnral2 le sjour de ,paris et de ,versailles ne l'avait point chang3 il tait toujours ,suisse4 ,les nouveaux rglements auxquels la cour de ,france voulut astreindre1 en #agfd1 les compagnies helvtiques1 excitrent dans le canton de ,schwytz un vif mcontentement4 ,on disait que ce rglement attentait aux anciens privilges1 et l'on rendait le gnral ,reding responsable de cet acte4 ,dans ce mme temps1 madame ,reding1 qui habitait le pays1 y faisait des recrues2 mais tout le monde se rvoltait en entendant battre le tambour franais1 et le magistrat1 craignant que l'irritation du peuple n'entrant quelques dsordres1 dfendit madame ,reding de continuer ses leves4 ,mais elle demanda que cet ordre lui ft signifi par crit1 et les magistrats n'ayant pas os rompre si ouvertement avec la ,france1 elle agit comme si nulle dfense ne lui avait t notifie4 ,cette hardiesse augmenta l'animosit des habitants du canton4 ,on convoqua une assemble pour dlibrer sur ce qui se passait1 et madame ,reding fut somme de comparatre devant cette assemble4 ,le tambour1 dit-elle1 ne cessera de battre que lorsque vous m'aurez donn un crit qui justifie mon mari la cour1 s'il ne parvient pas complter ses recrues4 ,on accda sa demande1 et l'on enjoignit au gnral de dfendre les intrts de la patrie auprs du gouvernement franais4 ,aprs avoir pris cette mesure1 les habitants de ,schwytz s'attendaient recevoir des nouvelles favorables de ,paris2 mais ils furent tromps dans leur espoir4 ,alors ceux qui avaient quelque autorit1 ne gardant plus aucune rserve1 dclarrent de tous cts que le nouveau rglement mettait en pril la religion et la libert4 ,le mcontentement gnral se changea aussitt en fureur4 ,on convoqua une nouvelle assemble o l'on prit la rsolution de ne fournir dsormais aucune troupe au roi de ,france4 ,le trait de #agae fut arrach des registres publics1 et l'ordre fut intim au gnral ,reding de rentrer immdiatement en ,suisse avec ses soldats1 sous peine d'tre exil perptuit4 ,reding obtint du roi un cong pour lui et les siens1 et s'en revint dans son pays4 ,il entra dans ,schwytz la tte de ses compagnies1 tambour battant et enseignes dployes4 ,arriv l'glise1 il dposa son tendard devant le matre-autel1 s'agenouilla1 rendit grces ,dieu2 puis1 prenant cong de ses soldats1 qui pleuraient en se sparant de lui1 il leur donna la solde qui leur tait due1 et leur fit prsent de leurs armes et de leurs habits4 ,les ,suisses taient ds ce moment matres de cet homme1 que l'on regardait comme un tratre1 que l'on accusait d'avoir soutenu le nouveau rglement de ,versailles1 et d'avoir par l port un coup funeste son pays4 ,reding fut somm de rendre compte de sa conduite devant les tats assembls4 ,il savait que dans une pareille circonstance toute loquence chouerait contre les prventions populaires2 il se contenta de dire brivement et schement que tout le monde connaissait la manire dont toutes les choses s'taient passes1 et qu'il ne pouvait tre blm ni de la promulgation du nouveau rglement ni du cong qu'il avait reu4 ,le tratre ne veut donc pas avouer son crime6 s'crirent quelques furieux2 qu'on le pende l'arbre le plus proche1 qu'on le mette en pices6 ,et ces cris de rage furent rpts par un grand nombre de spectateurs4 ,cependant ,reding restait calme et paisible4 ,une troupe de paysans1 plus ardents que les autres1 montrent sur la tribune1 o il se tenait debout prs des magistrats4 ,il pleuvait2 un jeune homme leva un parapluie sur la tte de ,reding1 qui tait son parrain4 ,un paysan brisa ce parapluie avec fureur en s'criant3 ,que le sclrat se tienne dcouvert6 ,la mme rage s'empare du jeune homme3 ,ah6 dit-il1 je ne savais pas que mon parrain et trahi son pays4 ,s'il en est ainsi1 donnez-moi une corde1 que je l'trangle4 ,les membres du conseil se runissent en cercle autour du gnral1 et le conjurent1 les mains jointes1 de reconnatre qu'il ne s'est pas oppos assez fortement aux innovations de ,versailles1 et de sauver sa vie en offrant ses biens pour rparer la faute qu'il a commise4 ,reding sort du cercle d'un air grave et imposant1 et demande le silence4 ,tout le monde s'attend un aveu1 et plusieurs des assistants se rjouissent de pouvoir pardonner3 ,mes chers compatriotes1 dit le gnral1 vous savez que j'ai servi le roi de ,france pendant quarante-deux ans4 ,vous savez1 et plusieurs d'entre vous en ont t tmoins1 combien de fois j'ai march au-devant de l'ennemi et comment je me suis conduit dans mainte bataille4 ,j'ai regard chacun de ces jours de combat comme pouvant tre le dernier de ma vie4 ,eh bien6 je vous dclare ici1 la face du ciel qui voit tout1 qui m'entend et qui est votre juge tous1 que jamais je ne m'avanai contre l'ennemi avec une conscience plus pure que celle avec laquelle je marcherai aujourd'hui la mort1 si vous m'y condamnez1 parce que je ne veux pas me reconnatre coupable d'un crime que je n'ai point commis4 ,la dignit qu'il mit dans ces paroles1 l'clatante sincrit qui se peignit sur ses traits1 calmrent l'assemble1 et il fut sauv4 ,quelques jours aprs1 il quitta le canton avec son pouse4 ,elle entra dans un couvent de religieuses ,uri1 et lui passa deux annes dans une retraite profonde4 ,cependant les prventions de ses compatriotes s'apaisrent4 ,il revint au milieu d'eux et paya leur ingratitude par d'importants services4 ,chacun reconnut son intgrit1 et1 pour le ddommager de l'injustice qu'il avait subie1 on le nomma landamman1 c'est--dire premier magistrat du canton1 et trois fois de suite il fut1 chose rare1 maintenu par l'lection du peuple dans cette dignit4 ,tel est l'habitant des ,alpes et de la ,suisse4 ,par l'effet de la solitude et de l'imagination1 son caractre tour tour violent et tendre prsente les mmes vicissitudes que le climat sous lequel il vit4 ,si l'aspect continuel d'une nature sauvage donne aux ,suisses une apparente grossiret1 ils doivent cette mme nature cette douceur1 cette bont d'me que le calme des champs et la contemplation des riantes beauts de la cration donnent aux hommes de tous les pays4 ,des ,anglais ont dit qu'en ,suisse la nature est trop grande et trop majestueuse pour que le pinceau le plus habile puisse la reproduire fidlement4 ,mais quelle jouissance on prouve sur ces coteaux romantiques1 dans ces fraches valles1 au bord de ces lacs limpides6 ,c'est l qu'on peut observer la nature de prs2 c'est l qu'elle se montre dans toute sa grce et toute sa splendeur4 ,si la vue de ces forts helvtiques1 o s'lvent le chne et le sapin majestueux1 ne vous satisfait pas1 non loin de l vous pouvez trouver le myrte au lger feuillage1 l'amandier1 le jasmin1 le grenadier et les collines revtues de pampre4 ,dans aucun pays du monde la nature n'est plus varie qu'en ,suisse1 et c'est le dlicieux paysage de ,zurich qui a inspir ,gessner ses idylles mlodieuses4 ,une nature grandiose agite le cur1 l'lve et l'enflamme4 ,elle meut plus parfaitement l'imagination qu'un riant paysage1 de mme que la nuit nous offre un spectacle plus imposant et plus solennel que le jour4 ,quand on vient de ,frascati1 le long des bords du lac de ,nemi1 que des montagnes et des forts environnent de tous cts1 et dont les vents ne sillonnent jamais la paisible surface1 on dit avec le pote anglais3 ,la noire mlancolie rside ici dans le silence de la mort et dans un effrayant repos2 son image attriste la nature1 ternit l'clat des fleurs et fltrit le vert feuillage4 ,mais quelle srnit et quelle douce joie on prouve quand du jardin des ,capucins1 prs d',albano1 on voit devant soi le lac paisible avec les montagnes et les forts qui l'entourent et le chteau de ,gandolfo6 ,d'un ct1 ,frascati et ses maisons de campagne2 de l'autre1 la jolie ville d',albano1 le village et le chteau de la ,riccia avec leurs coteaux couverts de vignes2 plus loin1 les larges plaines de la ,campanie1 o s'lve ,rome1 l'antique matresse du monde1 et l'horizon les hauteurs de ,tivoli1 les ,apennins et la mer ,mditerrane4 ,c'est ainsi que des points de vue sauvages ou riants exercent une vive action sur le cur4 ,les uns inspirent un sentiment d'effroi2 les autres font natre en nous d'agrables sensations4 ,mais tous largissent la sphre de notre existence1 et nous donnent une plus grande jouissance de nous-mmes4 ,pour prouver ces nobles sensations1 il n'est cependant pas ncessaire de parcourir les sites solitaires de la ,suisse et de l',italie4 ,sans s'en aller1 comme le pote ,kleist1 le long des montagnes1 la recherche des inspirations potiques1 on peut trs-bien ressentir l'influence que la nature exerce sur le cur et sur l'imagination4 ,si l'esprit qui essaye de comprendre1 de mesurer l'espace1 ne se perd pas dans le vague de l'immensit2 si1 dans une ardente motion1 on n'en vient pas s'imaginer qu'on est le matre de la terre1 qu'on possde la facult de crer et de dtruire2 si l'on n'a pas1 comme ,lavater et ,rousseau1 de merveilleuses visions1 l'aspect d'un frais paysage1 la puret de l'air1 l'azur du ciel1 nous causent un bien-tre moral qui nous fait paratre le chemin trop court#bd4 ,l'loignement de tout ce qui nous rappelle notre dpendance1 notre emploi de chaque jour et nos occupations obliges1 nous donne une hardiesse de pense1 une ardeur d'imagination qui ravivent l'esprit et enchantent le cur4 #bd ,un jeune ,hanovrien tait en proie1 depuis plusieurs annes1 une profonde hypochondrie4 ,il souffrait d'une maladie de foie qui menaait de devenir mortelle4 ,j'essayai en vain de le soulager1 et d'autres mdecins ne russirent pas mieux que moi4 ,un jour1 ce jeune homme vint me trouver1 et me dit de lui prescrire tout ce qui me paratrait convenable1 qu'il suivrait1 sans aucune restriction1 mes avis4 ,je lui conseillai de se rendre aux eaux de ,pfeffersbad1 dans le canton des ,grisons1 et d'y vivre la manire des habitants de ce pays4 ,il partit aussitt1 et suivit pendant deux mois le rgime le plus svre4 ,ce rgime fit clater sur son corps une ruption brlante4 ,le malade se trouva perclus de tous ses membres1 et il ne pouvait se mouvoir sans douleur4 ,mais1 peine cette crise fut-elle termine1 qu'il recouvra la sant4 ,il se mit parcourir les montagnes de la ,suisse1 visita une partie de l',italie1 et s'en revint ,hanovre parfaitement gai et dispos4 ,en me racontant l'effet que les bains avaient produit sur lui1 il se servait d'une expression que je n'ai pu oublier3 ,chaque pas que je faisais1 disait-il1 me semblait trop court4 ,avec une imagination jeune et riante1 on peut se trouver plus heureux dans une prison obscure qu'on ne le serait sans imagination dans la plus belle contre4 ,mais1 sans tre dou de cet heureux don de la nature1 on peut encore1 dans le calme de la vie champtre et l'aspect des travaux rustiques1 prouver les plus pures jouissances du cur4 ,qui n'a reconnu1 dans certains moments d'ennui1 le magique pouvoir des plaisirs du paysan1 et le bonheur qu'on gote partager sa franche gaiet8 ,avec quelle franche cordialit on lui tend la main6 avec quelle sympathie on coute ses discours nafs6 ,tout ce qui nous entoure alors devient intressant et attrayant pour nous2 nos penchants secrets s'purent1 s'amliorent par cette douce influence4 ,il est encore la campagne des joies relles pour celui qui n'en trouve plus la ville4 ,en revenant dans sa patrie1 aprs de longs voyages1 ,bernardin de ,saint-,pierre s'exprime ainsi3 ,ce n'est qu' la campagne qu'on jouit des biens du cur1 de soi-mme1 de sa femme1 de ses enfants1 de ses amis4 ,en tout1 la campagne me semble prfrable aux villes2 l'air y est pur1 la vie riante1 le marcher doux1 le vivre facile1 les murs simples et les hommes meilleurs4 ,les passions s'y dveloppent sans nuire personne4 ,celui qui aime la libert n'y dpend que du ciel4 ,l'avare en reoit des prsents toujours renouvels2 le guerrier s'y livre la chasse2 le voluptueux y place ses jardins1 et le philosophe y trouve mditer sans sortir de chez lui4 ,ailleurs il dit3 ,je prfrerais1 de toutes les campagnes1 celle de mon pays1 non pas parce qu'elle est belle1 mais parce que j'y ai t lev4 ,il est dans le lieu natal un attrait cach1 je ne sais quoi d'attendrissant1 qu'aucune fortune ne saurait donner1 et qu'aucun pays ne peut rendre4 ,o sont ces jours du premier ge1 ces jours de plaisirs sans prvoyance et sans amertume8 ,la prise d'un oiseau me comblait de joie4 ,que j'avais de plaisir caresser une perdrix1 recevoir ses coups de bec1 sentir dans mes mains palpiter son cur et frissonner ses plumes6 ,heureux qui revoit les lieux o tout fut aim1 o tout parut aimable1 et les prairies o il courut1 et le verger qu'il ravagea6 ,ces sentiments gravent jamais dans notre cur le souvenir de notre sjour la campagne1 de ces jours heureux o nous parcourions les sites solitaires de la terre natale4 ,aussi1 tout ge1 dans chaque pays1 au simple aspect d'un arbre vert1 dans la libert et le calme des champs1 notre me sera tendrement mue1 et nous nous crierons avec l'orateur sacr3 ,qu'il est heureux1 le mortel sage qui sait jouir paisiblement d'une dignit indpendante de tout ce qui l'entoure6 ,ah6 combien le calme qu'il gote est prfrable au vain clat et au tumulte du monde6 ,combien de nobles et gnreux sentiments se dveloppent dans la retraite1 qui1 dans le tourbillon des affaires1 resteraient cachs au fond de l'me6 ,o mon cher ,zollikofer1 j'ai compris la campagne1 au sein de la vie domestique1 ces vrits que tu proclamais ,leipzig du haut de la chaire1 ces vrits que tu ne puisais point dans les froids axiomes de la thologie1 mais dans la sensibilit de ton cur4 ,j'ai reconnu1 comme tu nous le disais1 que l'homme d'affaires peut oublier dans la solitude les soucis qui l'agitent2 que s'il ne parvient pas les bannir entirement1 il peut les dposer dans le sein d'un ami2 que son cur consol s'ouvre alors l'esprance1 que son visage s'panouit1 et que ses chagrins s'loignent jusqu' ce qu'il ait recueilli assez de forces pour les supporter ou pour y trouver un remde4 ,j'ai vu le savant se drober ses laborieuses recherches1 sortir du labyrinthe o l'tude le conduisait1 et dcouvrir dans l'innocente simplicit des siens plus de calme et de vrit1 plus d'aliment pour son esprit et pour son cur que dans toutes les profondeurs de l'art et de la science4 ,c'est dans ce cercle intime que chacun trouve les suffrages qu'il mrite1 et obtient l'approbation des personnes dont il tient possder l'estime2 c'est l que l'me afflige reprend une nouvelle vigueur1 que l'esprit qui s'gare apprend rentrer dans la bonne voie1 que le caractre indolent se rveille de sa lthargie1 c'est l que nos anxits se calment1 et qu'une vraie satisfaction rentre peu peu dans notre sein4 ,parfois la tranquillit des champs1 la contemplation de la nature1 nous conduisent une vague mlancolie2 alors les joies bruyantes n'ont plus pour nous aucun attrait1 mais nous n'en gotons que mieux le charme du repos et de la solitude4 ,ce far niente des ,italiens qui1 sous un ciel splendide1 sont pauvres sans tre misrables1 n'est pas sans avantage pour le cur2 ils trouvent une ample compensation tout ce qui leur manque dans la douceur de leur climat1 la fertilit de leur sol et dans leur caractre paisible et religieux4 ,un voyageur anglais dont j'estime fort les livres1 le docteur ,moore1 dit que les ,italiens sont les plus grands fainants qui existent2 mais que lorsqu'ils se promnent dans la campagne1 ou qu'ils s'assoient l'ombre d'un bois1 ils jouissent de la srnit et de l'agrable tideur de leur ciel avec une volupt sans pareille4 ,on ne les verra point se livrer aux mmes excs que les ,anglais1 et ils ne manifesteront1 en gnral1 ni la joyeuse vivacit des ,franais1 ni le flegme impassible des ,allemands4 ,ils prouvent pour les jouissances de toutes sortes un got modr qui leur donne plus de moyens rels de bonheur qu'aux autres hommes4 ,dans cet loignement de tout ce qui nous inquite et nous afflige1 on n'chappera peut-tre pas toujours des ides romanesques2 mais si cette disposition d'esprit a des inconvnients1 elle prsente aussi un ct favorable4 ,il peut se faire que des rveries chimriques nous conduisent des systmes dangereux1 qu'elles veillent en nous quelques mauvaises passions1 qu'elles nous amnent une faon de penser lgrement inconsquente1 qu'elles rendent quelquefois l'me incapable de se livrer activement d'utiles efforts1 et de se contenter des simples ralits d'une vie ordinaire2 il peut se faire encore que l'imagination ne descende pas sans regret du monde idal o elle aurait planer1 qu'elle en rapporte une sorte de rpugnance pour les relations sociales1 et qu'elle se trouve mme hors d'tat de remplir les devoirs ordinaires de la vie et de s'y complaire4 ,il est certain que les sentiments romanesques n'enfantent pas toujours le malheur4 ,il est facile de reconnatre qu'on jouit plus par l'imagination que par la ralit4 ,rousseau avait lu dans sa jeunesse une quantit de romans4 ,entran par cette lecture vers les choses imaginaires1 il renona ce qui l'entourait4 ,ds lors il se dveloppa en lui un penchant pour la solitude1 qu'il conserva jusqu' la fin de ses jours4 ,il disait que cette prdilection1 qui avait toutes les apparences de la misanthropie1 tait l'effet des qualits trop affectueuses de son cur1 qui1 ne trouvant nulle part les mmes dispositions1 se rsignait vivre de fictions4 ,dans la solitude1 l'imagination prend quelquefois un essor aventureux qui fait du bien au cur sans nuire l'esprit4 ,partout o j'ai t1 j'ai trouv quelqu'un qui mon me s'est rattache4 ,ah6 si mes anciens amis de la ,suisse savaient combien de fois je m'entretiens avec eux dans mes nuits d'insomnie6 s'ils savaient que ni la distance ni le temps n'effacent en moi le souvenir de ce qu'ils ont t une autre poque de ma vie6 s'ils savaient comme ces souvenirs calment mes douleurs1 ils se rjouiraient peut-tre de voir que je vis encore avec eux par l'imagination1 bien que je sois mort pour eux en ralit4 ,celui-l ne me parat pas compltement malheureux qui se sent encore anim1 dans la solitude1 par de nobles et purs sentiments4 ,on se figure souvent que celui qui vit loin du monde est subjugu par les ides les plus sombres1 et souvent1 au contraire1 il jouit d'une rare flicit4 ,les ,franais regardaient ,rousseau comme un froid misanthrope4 ,il ne le fut cependant pas pendant une grande partie de sa vie1 et il ne l'tait pas assurment quand il crivait ,m4 de ,malesherbes1 fils du chancelier3 ,je ne saurais vous dire1 ,monsieur1 combien j'ai t touch de voir que vous m'estimiez le plus malheureux de tous les hommes4 ,le public1 sans doute1 en jugera comme vous1 et c'est ce qui m'afflige4 ,oh6 que le sort dont j'ai joui n'est-il connu de tout l'univers6 chacun voudrait s'en faire un semblable4 ,la paix rgnerait sur la terre2 les hommes ne songeraient plus se nuire1 et il n'y aurait plus de mchants quand nul n'aurait intrt l'tre4 ,mais de quoi jouissais-je enfin quand j'tais seul8 de moi1 de l'univers entier1 de tout ce qui est1 de tout ce qui peut tre1 de tout ce qu'a de beau le monde sensible1 et d'imaginable le monde intellectuel4 ,je rassemblais autour de moi tout ce qui pouvait flatter mon cur4 ,mes dsirs taient la mesure de mes plaisirs4 ,non1 jamais les plus voluptueux n'ont connu de pareilles dlices1 et j'ai cent fois plus joui de mes chimres qu'ils ne le font de leur ralit4 ,il y a sans doute de l'exagration dans cette lettre de ,rousseau2 mais qui n'aimerait mieux suivre ,rousseau dans cette exagration que le monde dans ses calculs1 dans ses habitudes de jeu1 ses fausses joies et ses prjugs8 ,qui ne prfrerait1 tant de bruyantes runions1 le calme de la vie intrieure et les charmes de la nature8 ,les glogues sont aussi une uvre d'imagination1 et c'est1 selon moi1 l'expression la plus pure et la plus idale du bonheur des champs4 ,celui qui1 n'ayant que des dsirs modestes1 ne se fatigue point par une inquite ambition1 ne cherche que des penses d'amour et d'innocence1 celui-l voit encore refleurir pour lui cet ge d'or des potes1 que l'on dit perdu2 l'amour1 le repos1 les joies que donne la nature1 n'ont pas t uniquement rservs aux plaines heureuses de l',arcadie4 ,nous pouvons tous avoir1 si nous le voulons1 notre ,arcadie2 nous pouvons trouver dans toutes les vertes prairies1 au bord des sources limpides1 l'ombre des bois1 les douces et innocentes joies du cur4 ,pope fait remonter la posie jusqu'aux premiers temps de la cration4 ,les premiers hommes taient des pasteurs1 et leurs premiers pomes furent sans doute des glogues4 ,en conduisant leurs troupeaux de pturage en pturage1 ils cherchaient charmer les loisirs de leurs beaux jours1 et ils chantaient leur bonheur4 ,telle est vraisemblablement1 dit ,pope1 l'origine de l'idylle1 de ces peintures d'une vie riante et paisible o se reflte le sentiment des antiques vertus4 ,ces fictions produisent sur ceux qui les lisent une agrable sensation1 et l'on bnit le pote qui1 dans l'lan de son enthousiasme1 cherche communiquer aux autres la flicit qu'il prouve lui-mme4 ,la ,sicile et la ,suisse ont produit deux de ces potes qu'on pourrait compter parmi les bienfaiteurs du genre humain1 ,thocrite et ,gessner1 dont les suaves idylles nous font si vivement sentir l'attrait et les charmes de la nature4 ,souvent ce n'est que dans la solitude que le cur parvient trouver le repos et le bonheur auquel il aspire4 ,quand je dis repos1 je n'entends point par l l'oisivet et l'indolence3 passer d'un travail pnible une occupation agrable1 et de la contrainte des affaires l'tude des belles-lettres1 c'est un repos4 ,voil pourquoi ,scipion disait qu'il n'tait jamais moins oisif que quand il n'avait rien faire1 et jamais moins solitaire que lorsqu'il tait seul4 ,les mes fortes ne s'endorment point dans le loisir et dans la retraite2 elles y ressentent un nouvel aiguillon1 et lorsqu'elles se rjouissent d'avoir mis fin un travail1 elles pensent aussitt en recommencer un autre4 ,ah6 il n'est que trop vrai que celui qui demande une situation exempte d'inquitude poursuit vainement une ombre trompeuse4 ,il ne faut aspirer au repos que comme un moyen de ranimer notre activit1 et il faut savoir prfrer le travail proportionn nos forces et dont nous trouverons la rcompense1 aprs les efforts que nous aurons faits1 tout ce qui nous jetterait dans l'inertie1 nous endormirait dans la paresse1 et tout ce qui ne nous offre que des plaisirs trop faciles acqurir4 ,ne cherchons pas le repos dans l'inaction1 mais suivons l'lan qui nous porte agir2 et si le malheur de ceux que nous aimons pse sur notre me1 si la compassion qu'ils nous inspirent empoisonne toutes nos joies et revt nos yeux le monde d'un nuage de deuil1 si nous avons pendant des mois et des annes entires essay en vain de nous soustraire nos souffrances1 alors fuyons dans la solitude1 et puissions-nous y tre conduits et soutenus par la main anglique d'une femme chrie6 ,dans les diverses et pnibles vicissitudes de ma vie1 je n'ai point connu d'instants plus heureux que ceux o j'oubliais le monde et o le monde m'oubliait1 et c'est dans la solitude que je retrouvais cette profonde satisfaction4 ,j'tais alors l'abri de tout ce qui1 dans le tumulte des villes1 pesait si lourdement sur moi1 de toutes les sombres agitations que me donnait le tourbillon du monde4 ,j'admirais la nature1 je jouissais de sa srnit1 et je n'prouvais que des motions agrables4 ,souvent1 dans ces heures de bndiction1 j'ai admir1 par une frache matine1 la colline couverte d'arbres verdoyants o s'lvent les ruines solitaires du chteau de ,rodolphe de ,habsbourg4 ,l1 j'aimais voir l',aar tantt se droulant entre ses rives escarpes dans un large bassin1 tantt se prcipitant entre les rocs serrs sur son passage1 puis serpentant majestueusement le long des riantes prairies1 et recevant dans ses eaux la ,reuss et la ,limat1 qui lui apportent le tribut de leurs flots4 ,a travers ce splendide paysage1 mes regards s'arrtaient sur la solitude royale o reposent les ossements de l'empereur ,albert ,ier1 et ceux de tant de princes de la maison d',autriche et de tant de gentilshommes allemands vaincus par les ,suisses4 ,plus loin j'apercevais la valle que dominent les ruines de ,vindonissa#be1 o souvent j'allais mditer sur le nant des grandeurs humaines4 ,l'horizon tait born par une enceinte de collines1 de vieux chteaux1 et au del de cette enceinte on voyait briller la chane des ,alpes dans son admirable magnificence4 ,quelquefois1 dtournant mes yeux de ce spectacle splendide1 je m'arrtais contempler la frache valle qui s'tendait mes pieds et la petite ville qui m'a vu natre4 ,j'en distinguais tous les quartiers et je pouvais compter toutes les fentres de la maison que j'habitais4 ,en rflchissant alors mes sensations1 je me disais3 ,pourquoi mon me a-t-elle t si oppresse au milieu de tant de magnifiques tableaux8 ,pourquoi l'hiver m'a-t-il paru si sombre1 pourquoi ai-je prouv l tant d'ennuis1 tant de peines1 tandis qu'ici mon cur est si tranquille1 si dispos pardonner tous les faux jugements1 et si libre de toute sollicitude8 ,pourquoi y a-t-il si peu d'accord dans cette petite peuplade d'hommes qui vgtent mes pieds8 ,pourquoi celui qui est bon et honnte se montre-t-il l si timide et si craintif8 ,pourquoi celui qui gouverne apparat-il si grand1 et celui qui est gouvern si petit8 ,pourquoi ces gens-l ont-ils si peu de libert1 de hardiesse1 et si peu le sentiment d'eux-mmes8 ,pourquoi en voit-on qui sont si fiers et d'autres si humbles et si rampants8 ,pourquoi enfin existe-t-il tant d'orgueil et tant d'envie parmi ces tres qui sont ns gaux1 tandis que les oiseaux s'lvent l'un ct de l'autre dans les airs et unissent leurs chants pour clbrer leur crateur8 ,alors je redescendais du haut de la colline1 satisfait et paisible4 ,je tendais affectueusement la main mes infrieurs1 je faisais un salut rvrencieux aux magistrats de ma petite cit1 et je conservais cette salutaire disposition de l'me jusqu' ce que les relations des hommes m'eussent fait oublier de nouveau l'aspect imposant des montagnes1 la verdure des prairies et le chant des oiseaux4 #be ,vindonissa tait une grande et forte ville romaine1 qui servait de boulevard aux empereurs contre les invasions des ,germains4 ,en l'an #bhg1 l'empereur ,chlore battit dans ce lieu ces hordes imptueuses1 que les forteresses du ,rhin ne pouvaient arrter4 ,au commencement du quatrime sicle1 ,vindonissa fut prise et saccage par les ,germains4 ,elle se releva de ce dsastre et devint1 sous les ,francs1 le sige d'un vch qui1 en #egi1 fut transfr ,constance4 ,les comtes de ,windisch et d',altenbourg1 qui sont la tige de la maison de ,habsbourg1 habitaient1 au douzime sicle1 sur les dbris de cette antique ville romaine4 ,de toute cette grandeur impriale et fodale il ne reste que des ruines1 sur lesquelles s'lvent deux villages et la petite ville de ,brugg4 ,la solitude champtre efface ainsi dans notre esprit ce qui nous dplat dans les relations d'un certain monde2 elle change souvent en plaisirs intrieurs les impressions les plus fcheuses et nous inspire un enthousiasme que nous n'prouvons pas dans les villes4 ,dans la solitude1 l'aspect d'une nature paisible1 plus d'un tre vicieux peut oublier ses mauvais penchants4 ,la solitude dveloppe en nous les penses bienveillantes et affectueuses1 et nous raffermit dans les vertueux dsirs1 pourvu toutefois que nous sachions nous-mmes combattre nos passions et les diriger sagement4 ,il est plus difficile de trouver cette solitude salutaire dans l'enceinte des villes4 ,peu de personnes ont assez de rsolution pour se retirer dans leur chambre et s'lever par la pense au-dessus de tout ce qui les environne2 car l1 dans les rues1 dans les socits1 notre foyer mme1 mille incidents fcheux interrompent le cours de nos rflexions1 la tristesse s'empare du cur et paralyse l'essor de l'esprit4 ,rousseau se trouvait toujours fort malheureux ,paris#bf4 ,il crivit l1 il est vrai1 quelques-uns de ses plus loquents ouvrages2 mais1 ds qu'il sortait de son humble demeure1 il se sentait assailli par une foule d'impressions dsagrables4 ,alors son esprit l'abandonnait1 et ce philosophe profond1 et ce brillant crivain avait toutes les faibles susceptibilits d'un enfant4 #bf ,lui-mme a dit3 ,tout le temps que j'ai vcu ,paris ne fut employ qu' chercher des ressources pour en vivre loign4 ,a la campagne1 on sort de chez soi avec plus de confiance et de tranquillit4 ,du moment o l'on est las d'tudier1 de rflchir dans sa chambre1 on n'a qu' franchir le seuil de sa porte1 partout on retrouve l'image du repos1 et chaque promenade que l'on fait est une agrable distraction4 ,on tend la main affectueusement tous ceux que l'on rencontre1 on aime tous les hommes que l'on voit1 et l'on se croit aim d'eux4 ,le long de son sentier champtre1 on ne court pas risque d'tre rvolt par les ddains de quelque orgueilleux aristocrate1 ni clabouss par un carrosse armori4 ,les regards ne sont point blesss par le spectacle du vice qui se pavane sous ses titres pompeux1 ou de l'ignorance chamarre d'or4 ,mme avec une constitution dlicate1 nos jours peuvent encore s'couler paisiblement au sein du tourbillon social1 si nous connaissons l'art de vivre avec nous-mmes4 ,ce sont nos passions qui impriment le mouvement notre me1 et qui doivent conduire notre esquif sur l'ocan de la vie4 ,mais si ces passions deviennent trop imptueuses1 la pauvre barque est en danger et peut faire naufrage4 ,les chagrins ne sont qu'un mal secondaire pour celui qui sait repousser les dsirs coupables4 ,oublions donc1 s'il le faut1 le pass2 ne nous perdons point en vaines conjectures sur l'avenir1 et ne nous dsolons pas de ce que notre sort pourrait tre meilleur qu'il n'est4 ,tout est toujours mieux que nous ne croyons4 ,la satisfaction ne nous vient pas des choses que nous dsirons le plus1 puisque1 aprs les avoir obtenues1 nous ne sommes pas encore satisfaits4 ,la vraie satisfaction repose en nous-mmes1 dans la volont srieuse de connatre1 de chercher le bien1 et d'en jouir si petit qu'il soit4 ,ptrarque comprenait bien l'art de se dominer lui-mme et d'occuper sa solitude de ,vaucluse4 ,je me lve minuit1 dit-il1 et je sors ds le matin2 j'tudie dans les champs comme dans ma chambre2 je lis1 j'cris1 je rve1 je lutte contre la paresse1 contre le sommeil et la sensualit4 ,parfois je parcours des montagnes arides1 des valles profondes1 des grottes tnbreuses2 parfois je me promne1 seul avec mes penses1 le long d'une rivire4 ,pas une me ne peut me distraire2 les hommes me deviennent de jour en jour moins charge1 et je les tiens distance4 ,je me rappelle le pass1 je rflchis l'avenir4 ,j'ai dcouvert un moyen excellent de me sparer du monde1 c'est de m'habituer aux lieux o je m'tablis1 et je suis convaincu que je pourrais m'habituer ainsi tous les lieux1 except pourtant ,avignon4 ,ici1 ,vaucluse1 je me figure que je suis tantt ,athnes1 tantt ,rome ou ,florence1 selon les fantaisies de mon esprit2 ici1 je jouis de tous mes amis1 de ceux avec qui j'ai vcu1 de ceux qui sont morts longtemps avant moi1 et de ceux que je ne connais que par leurs ouvrages4 ,ptrarque ne voulut cependant pas faire tout ce qu'il avait la force de faire1 parce qu'il tait amoureux4 ,il n'avait pas cette paix du cur1 cette paix qui est un des plus srs moyens1 dit ,lavater1 d'tre bon et de produire le bien4 ,par l'effet du travail1 on peut goter le charme du repos dans la solitude la plus affreuse4 ,l'empereur du ,japon exila dans l'le de ,fateitzio quelques grands seigneurs de ses tats qui lui avaient dplu4 ,cette le1 aride et dserte1 est borde de rivages escarps et d'un accs si difficile qu'on est forc d'y monter avec des machines les malheureux qui y sont envoys et les vivres dont ils ont besoin4 ,la seule occupation de ceux qui sont exils sur cette terre sauvage est de fabriquer des tissus de soie et d'or d'une grande beaut1 que les ,japonais ne vendent jamais aux trangers4 ,je ne voudrais point dplaire sa majest l'empereur du ,japon1 mais je crois pourtant qu'on peut trouver plus de paix intrieure dans l'le de ,fateitzio que prs de lui1 dans l'clat de sa cour4 ,nous devons nous efforcer de runir tout ce qui peut faire rentrer quelque repos dans notre me1 et entretenir avec soin ce repos si prcieux4 ,on peut le trouver la campagne1 aprs l'avoir vainement cherch dans les villes4 ,quel homme de cour prouva jamais1 au milieu des banquets les plus brillants1 une satisfaction pareille celle que ,rousseau gotait en faisant son frugal repas8 ,je revenais petits pas1 dit-il1 la tte un peu fatigue1 mais le cur content2 je me reposais agrablement au retour1 en me livrant l'impression des objets1 mais sans penser1 sans imaginer1 sans rien faire autre chose que de sentir le calme et le bonheur de ma situation4 ,je trouvais mon couvert mis sur ma terrasse1 je soupais de grand apptit dans mon petit domestique4 ,nulle image de servitude et de dpendance ne troublait la bienveillance qui nous unissait tous4 ,mon chien lui-mme tait mon ami1 non mon esclave4 ,nous avions toujours la mme volont1 mais jamais il ne m'a obi4 ,ma gaiet1 durant toute la soire1 tmoignait que j'avais vcu seul tout le jour4 ,j'tais bien diffrent quand j'avais vu de la compagnie2 j'tais rarement content des autres et jamais de moi4 ,le soir1 j'tais grondeur et taciturne4 ,cette remarque est de ma gouvernante1 et1 depuis qu'elle me l'a dit1 je l'ai toujours trouve juste en m'observant4 ,enfin1 aprs avoir fait encore quelques tours dans mon jardin1 je chantais quelques airs sur mon pinette2 je trouvais dans mon lit un repos de corps et d'me cent fois plus doux que le sommeil mme4 ,la nature et un cur paisible sont1 pour le ,dieu suprme1 un temple plus beau1 plus majestueux que les plus magnifiques difices4 ,la grandeur de ,dieu sanctifie la colline solitaire o une me exempte de mauvaises passions lui offre son humble sacrifice4 ,ne parlons pas de le renfermer dans une enceinte de murailles1 lui que les mondes entiers ne peuvent contenir4 ,partout il lit dans notre cur1 partout il entend notre prire4 ,il n'est pas un atome de poussire qui ne soit rempli de sa puissance1 mais il n'y a pas un lieu qui inspire plus de pit que ceux o la majest1 la grce de la nature1 ravissent la pense1 et nous causent un sentiment d'admiration et d'amour4 ,jamais je ne songe1 sans une profonde motion1 la scne splendide qui se droula mes yeux1 lorsqu'un jour je montai avec mon ami ,lavater sur la terrasse de la maison o il tait n1 en me rappelant ce que mon cher ,brudon avait prouv sur l',etna2 il me sembla que je ressentais les mmes motions#bg4 ,mes regards planaient la fois sur la ville de ,zurich et sur les riantes campagnes qui l'environnent2 je voyais devant moi le lac limpide et transparent1 et l'horizon les cimes des montagnes gigantesques couvertes d'une neige ternelle4 ,a cet aspect1 je jouissais d'une srnit cleste4 #bg ,a mesure1 dit ,brudon1 que nous nous levions au-dessus des habitations des hommes1 il nous semblait que tous les sentiments bas et vulgaires nous abandonnaient2 que prs des rgions thres notre me se dpouillait des passions terrestres1 comme si elle et repris une partie de son immuable puret4 ,je compris alors comment1 avec cet inaltrable sentiment de son existence et de ses forces1 ,lavater pouvait se montrer tranquillement dans ,zurich aux yeux des savants1 qui ne cessaient de le harceler1 et auxquels il demandait si humblement pardon de son existence si innocente4 ,je compris comment il pouvait aimer encore ses ennemis implacables1 que son nom seul irritait1 qui ne se rsignaient qu'avec peine reconnatre une partie de son mrite1 mais qui se faisaient une joie de reconnatre en lui quelque dfaut1 quelque ridicule1 et recueillaient avec avidit toutes les impostures qui pouvaient porter atteinte sa rputation4 ,dans une position plus calme encore et plus attrayante que celle de la maison de ,lavater1 au milieu des sites les plus riants et les plus majestueux de la ,suisse1 dans le village de ,richterswyl1 quelques lieues de ,zurich1 demeure un grand mdecin2 son me est douce et noble comme la nature qui l'entoure4 ,sa maison est le temple des vertus paisibles et des tendres affections4 ,le village de ,richterswyl s'tend au bord de deux langues de terre qui s'avancent au milieu du lac de ,zurich1 et forment un port naturel d'une demi-lieue d'tendue4 ,sur l'autre rive1 le lac1 qui dans cet endroit n'a gure qu'une lieue de largeur1 est ferm1 du nord au levant1 par des collines couvertes de vigne1 des prairies1 des vergers1 des champs parsems de villages1 d'glises et de rustiques habitations4 ,du levant au midi1 on voit se dployer un immense amphithtre1 que nul peintre encore n'a pu reprsenter dans son ensemble4 ,vers la partie suprieure du lac1 on aperoit des les1 des promontoires1 et la petite ville de ,rapperswyl1 adosse aux flancs d'un coteau1 et le pont qui s'tend d'un des bords du lac l'autre4 ,au del s'lve en demi-cercle cet amphithtre qu'on ne se lasse pas de contempler4 ,on dcouvre d'abord des collines ondoyantes1 puis des montagnes revtues d'arbres verts et peuples d'habitations1 puis les montagnes fertiles des ,alpes avec leur teinte d'argent et d'azur1 puis enfin les cimes grandioses qui s'lvent jusqu'au ciel4 ,vers le sud1 cet amphithtre est ouvert et laisse apercevoir d'autres chanes de montagnes qui s'tendent au loin1 chelonnes les unes sur les autres4 ,sur les bords du lac1 au pied de ces montagnes qui se prolongent du midi l'ouest1 s'lve le village de ,richterswyl4 ,de sombres forts de sapins couvrent leurs flancs1 et1 au pied de ces forts1 on ne voit que des vergers remplis d'arbres fruitiers1 des champs fconds et de grands pturages2 le village est propre1 ses rues sont paves1 ses maisons construites en pierres1 et revtues au dehors d'une couche de peinture4 ,d'une part1 il est entour par une enceinte d'arbres fruitiers2 de l'autre1 par d'paisses forts4 ,l'tranger ne peut contempler sans une vive motion ce charmant tableau4 ,il n'y a pas une parcelle de cette heureuse terre qui ne soit cultive4 ,enfant et vieillard1 tout le monde travaille4 ,le mdecin dont je parle a l deux maisons bties au milieu d'un jardin1 au centre du village1 et aussi tranquilles que si elles taient en pleine campagne4 ,au-dessous de la chambre qu'il occupe1 coule un frais ruisseau ctoy par la grande route1 o depuis des sicles on voit passer chaque jour une quantit de plerins qui s'en vont au couvent de ,notre-,dame des ,ermites4 ,de l on dcouvre1 au midi1 le superbe ,etzelberg avec ses noires forts1 au milieu desquelles on voit briller aux rayons du soleil la flche d'une glise4 ,a quelques pas du village est le lac de ,zurich1 dont les eaux1 lgrement balances par le vent1 se couvrent d'une blanche cume1 ou1 s'aplanissant comme une glace1 refltent dans leur cristal limpide les bois et les montagnes1 la verdure et le ciel4 ,si dans cette sduisante retraite on s'en va la nuit dans le jardin respirer l'arme des fleurs naissantes1 tandis que la lune se lve derrire les montagnes1 et projette un long sillon de lumire sur la surface du lac cette heure paisible2 cette heure de repos1 on entend d'un ct le son des cloches du village1 de l'autre la voix glapissante du crieur de nuit et l'aboiement des chiens de basse-cour4 ,on distingue dans le lointain la barque du pcheur qui de sa rame frappe l'onde coups mesurs4 ,on la voit glisser au milieu d'un sillon de lumire et se balancer sur les vagues argentines4 ,quel est celui qui1 en voyant pour la premire fois le lac de ,genve dans toute son tendue1 ne resterait saisi d'admiration l'aspect d'une telle scne et ne croirait voir l'un des chefs-d'uvre de la cration8 ,mais ,richterswyl1 tous les objets que les regards embrassent sont plus rapprochs et d'une teinte plus douce et plus agrable4 ,dans la maison de ce sage mdecin1 il n'y a ni luxe ni faste vaniteux4 ,on s'assied l sur des chaises de paille2 on n'y trouve que des tables en bois du pays1 et de la vaisselle de terre2 mais tout y est propre et commode4 ,une collection de portraits1 peints ou gravs1 est la seule dpense de mon ami4 ,les premiers rayons du matin clairent la chambre o il repose1 et l'invitent reprendre le mouvement et la vie4 ,une niche d'oiseaux s'veille en mme temps que lui1 et le salue de ses chants4 ,les premiers et les derniers instants du jour sont lui2 il consacre tous les autres tous les malades1 tous les pauvres gens qui viennent sans cesse le consulter4 ,sa bienfaisance absorbe son temps1 mais elle fait la joie de sa vie1 et elle alimente son cur4 ,les habitants des montagnes de la ,suisse et des valles des ,alpes arrivent en grand nombre chez lui1 et lui expriment navement leurs besoins1 car ils sont persuads qu'il sait tout4 ,on rpond ses questions avec une franche simplicit2 on prte une oreille avide ses paroles2 on recueille prcieusement ses conseils1 et on le quitte1 plein d'espoir et de consolation1 comme lorsqu'on quitte les confesseurs de ,notre-,dame des ,ermites4 ,quand ce digne homme a pass une telle journe1 que manque-t-il son bonheur8 ,quand une honnte paysanne1 qui nagure tremblait pour les jours de son poux1 entre dans la chambre du bon docteur1 et lui dit en lui serrant la main3 ,mon mari tait bien mal quand je suis venue chez vous1 prsent il est beaucoup mieux4 ,ah6 quelle reconnaissance je vous dois6 l'me de mon ami doit ressentir ces mots tout ce qu'un roi prouverait l'instant o il ferait le bonheur d'un peuple4 ,telle est la contre de la ,suisse o demeure l'un des plus grands praticiens de notre sicle1 le docteur ,hotz1 que son habilet de mdecin1 son jugement de philosophe et son exprience placent sur la mme ligne que mes deux chers amis1 ,tissot et ,herzel4 ,ses annes s'coulent dans l'accomplissement des mmes devoirs3 il n'a1 il est vrai1 que deux heures lui dans la journe2 le reste est employ soulager ceux qui ont besoin de lui4 ,son esprit vif et nergique ne se repose jamais1 mais une tranquillit suprme rside dans son cur4 ,ah6 il n'aurait pas trouv la cour une telle flicit4 ,mais chacun peut en acqurir une pareille sans habiter une aussi belle demeure que celle de mon cher ,hotz1 que le clotre des capucins prs d',albano ou que le palais de ,windsor4 ,celui qui se contente de ce qu'il possde est heureux4 ,il est ais de trouver ce bonheur ,richterswyl1 sur les bords du lac de ,zurich2 mais il n'est pas aussi facile qu'on pourrait le croire de le goter dans la chambre o j'cris ce livre sur la solitude1 et d'o ma vue ne repose1 depuis sept ans1 que sur de misrables toits et sur le sommet d'un triste clocher4 ,il faut que le calme ait sa source dans le cur2 mais il y rentre plus facilement avec les vertus qui doivent l'accompagner4 ,dans le silence d'une retraite champtre1 on devient aisment bon et aimant2 au pied d'une fort frache1 au bord d'un ruisseau limpide1 la tranquillit de la nature pntre dans notre cur1 et1 parmi les hommes1 on est souvent plus tent de se fuir soi-mme que de fuir les autres4 tre en paix avec soi-mme1 c'est tre en paix avec le monde entier2 quand l'me est paisible1 les hommes et les choses se montrent nous sous le meilleur point de vue4 ,quand la nature nous sourit1 quand les sentiments de bienveillance qu'elle nous inspire remplissent notre cur1 il ne nous manque plus qu'un cur pour partager notre flicit4 ,les caractres paisibles trouvent plus de bonheur intrieur la campagne que partout ailleurs4 ,nul palais1 nulle cour brillante ne pourraient effacer la douleur de celui qu'on arracherait malgr lui une douce et calme situation pour le transporter dans ce tourbillon du grand monde1 o l'on trouve tant d'ennui1 tant de mensonge1 tant de fausses dmonstrations et tant de haine#bh4 #bh ,madame de ,maintenon crivait1 de ,versailles1 madame de ,qulus3 ,nous menons ici une vie singulire2 nous voudrions avoir de l'esprit1 de la galanterie1 de l'invention1 et tout cela nous manque entirement4 ,on joue1 on bille1 on ramasse quelques misres les uns des autres1 on se hait1 on s'envie1 on se caresse et on se dchire4 ,c'est dans les campagnes qu'on retrouve encore l'amour1 la bonne foi1 les jouissances vritables et la simplicit de murs de nos aeux4 ,voil pourquoi ,rousseau disait aux habitants des villes qu'il y avait dans la vie champtre un charme particulier qu'ils ne connaissaient pas1 et des plaisirs moins fades et moins grossiers qu'ils ne croyaient2 que l1 on reconnaissait aussi le got et la dlicatesse2 qu'un homme de mrite qui se retire la campagne avec sa famille1 qui se fait son propre fermier1 passe l des jours plus doux que dans les assembles les plus splendides2 qu'une honnte mnagre peut tre la campagne une femme pleine d'agrments et de grces1 prfrables toutes les grces des grandes dames4 ,c'est dans le tumulte social1 sous le joug de la subordination que la lutte continuelle du bon sens et de la raison contre l'ignorance de ceux qui exercent le pouvoir attriste et dsole l'esprit de l'homme4 ,des sots1 investis d'une injuste autorit1 rendent l'existence pnible leurs subalternes1 sment de ronces et d'pines la carrire de ceux qui ont plus de talents qu'eux1 les jettent dans le dcouragement et les abreuvent d'amertume4 ,combien d'hommes d'honneur obligs de vivre la cour1 combien de braves officiers et d'employs instruits pourraient s'crier avec le philosophe3 ,oh6 que n'ai-je des ailes comme la colombe6 que ne puis-je partir et fixer ma demeure o il me plairait6 ,je fuirais ces lieux en toute hte pour me retirer dans le dsert1 pour chapper l'orage qui me menace dans ces demeures o rgnent la sottise1 la mauvaise foi1 le mensonge et la discorde4 ,la sottise qui exerce quelque pouvoir et a quelque crdit devient surtout nuisible et dangereuse1 parce qu'elle prend un homme pour le contraire de ce qu'il est1 parce qu'elle intervertit l'ordre de toutes les ides raisonnables4 ,il faut que les caractres droits1 libres et honntes qui veulent lui chapper1 connaissent ses artifices et ses mchantes combinaisons1 comme le renard de ,saadi1 le fabuliste indien4 ,un homme1 rencontrant un renard qui fuyait vers son terrier1 lui dit3 ,pourquoi donc cours-tu si vite8 as-tu commis quelque mauvaise action dont tu redoutes le chtiment8--,non1 rpondit ce renard3 ma conscience est pure1 mais je viens de voir des chasseurs qui cherchent prendre un chameau4--,eh bien6 que t'importe8 tu n'es point un chameau4--,ah6 ah6 reprit le renard1 les bonnes ttes ont toujours des ennemis4 ,si quelqu'un me montrait aux chasseurs en disant3 ,voil un chameau qui court dans la campagne1 ils me prendraient et me lieraient sans se donner la peine de voir si je suis rellement l'animal qu'ils cherchaient4 ,le renard avait raison4 ,mais que les hommes soient mchants par sottise ou par envie1 si je ne puis chapper leur atteinte2 si1 parce qu'ils me croient heureux1 je suis l'objet de leur jalousie1 je ne me vengerai de leurs mauvaises penses qu'en leur montrant que je ne porte envie personne4 ,celui qui est satisfait de ce qu'il possde n'prouve point cette basse jalousie4 ,les ides de simplicit1 d'ordre et de repos que la solitude nous inspire garantissent notre cur des dsirs immodrs4 ,en vivant frquemment avec nous-mmes1 nous devons reconnatre combien il nous manque de qualits et combien nous sommes au-dessous de ce que l'on pourrait faire croire4 ,tout le bien qui nous arrive alors et tout le bonheur dont nous jouissons nous parat une grce spciale1 et nous ne pouvons nous affliger du bonheur des autres4 ,la douceur nat ainsi des rflexions que l'on fait sur ses propres dfauts et de la justice que l'on rend aux qualits suprieures que l'on a occasion d'apprcier4 ,un historien de la ,louisiane a dit3 ,j'aurais voulu finir mes jours dans les heureuses solitudes de cette contre1 loin du monde1 de l'gosme et de la mauvaise foi3 l on prouve une foule d'innocents plaisirs1 qui sans cesse se renouvellent2 l on chappe aux mchants propos et l'envie2 l on ne saurait voir1 sans admirer la puissante bont de ,dieu1 tant d'animaux de toutes sortes qui errent paisiblement dans ces immenses prairies1 tant d'oiseaux qui remplissent les bois de leurs chants1 tant de merveilles de la nature qui nous portent de sages mditations4 ,mais on peut goter ces mmes plaisirs ailleurs que dans les solitudes de la ,louisiane4 ,ce pre de famille laborieux1 qui1 aprs avoir accompli honntement sa tche de la journe1 rejoint le soir sa femme et ses enfants1 n'a certainement pas les tristes sollicitudes du courtisan4 ,si l'homme investi d'un emploi public n'obtient pas de ceux qui l'entourent la justice et l'honneur qu'il mrite2 si son zle et ses travaux ne sont point rcompenss comme ils devraient l'tre1 il oublie cette ingratitude quand il revient au milieu des siens1 quand il retrouve leurs tmoignages de tendresse1 quand il reoit d'eux ces loges dont il est digne4 ,si le faux clat du monde et de ses grandeurs n'a point mu sa pense1 si la dissimulation1 si la ruse1 la vanit purile1 n'ont fait que fatiguer ou aigrir son cur1 bientt1 dans le cercle de ceux qu'il aime et dont il est aim1 une noble motion relvera son me abattue1 un sentiment pur et consolant ranimera son courage1 et la vrit1 la probit1 l'innocence qui rgnent autour de lui le rconcilieront avec le genre humain4 ,mais quand il possderait la fortune la plus considrable1 quand il serait le favori des ministres1 des grands ou des femmes1 si sa demeure est en proie la discorde ou l'envie1 trouvera-t-il dans ces fastueuses apparences de bonheur une compensation la satisfaction relle qui n'existe pas en lui-mme8 ,en exprimant ces penses sur les avantages de la solitude1 je me rappelle celles de l'illustre prdicateur ,zollikofer4 ,la solitude1 dit-il1 nous met l'abri des frivoles sarcasmes1 des mpris injustes et des opinions injurieuses de l'envie4 ,elle nous pargne l'affligeant spectacle des folies1 des crimes et des misres qui1 dans le tourbillon de la socit1 profanent et souillent si souvent le cours de la vie2 elle tempre en nous la trop vive ardeur des passions2 elle affermit la paix dans notre cur4 ,j'ai moi-mme prouv la vrit de ces paroles4 ,quand mes ennemis s'imaginaient que des vnements sans importance troublaient ma tranquillit1 quand on venait me raconter qu'ils se rjouissaient d'apprendre les injures que l'on m'avait faites et celles qu'on me prparait1 je me disais3 ,qu'importent ces pigrammes et ces railleries8 qu'importent ces gravures satiriques que l'on rpand pour m'offenser en ,suisse et en ,allemagne8 ,de mme que nous ne pourrions toucher1 sans en ressentir quelque douleur1 les pines et les chardons que des pieds endurcis foulent impunment1 de mme il est des personnes qui s'affectent d'un accident auquel d'autres ne prendraient pas garde3 ce sont ces personnes qu'il faut traiter avec mnagement comme des plantes dlicates2 mais celui qui a exerc son nergie contre des dangers rels et des malheurs redoutables ne s'aperoit point de ces lgres piqres2 il les abandonne aux petits esprits1 qui en font leur occupation1 et se rit des menaces d'un essaim d'insectes4 ,il n'est pas toujours ncessaire de goter les charmes d'une nature frache et riante pour oublier la colre de ses ennemis4 ,on l'oublie partout o l'on peut trouver quelque calme4 ,les petites contrarits de la vie1 les injustices1 les soucis disparaissent comme une poussire fugitive aux yeux de celui qui a assez de rsolution pour vivre selon ses gots et ses caractres4 ,ce que l'on fait volontairement est plus agrable que ce que l'on est forc de faire2 c'est la contrainte du monde et la servitude qui fatiguent les mes libres1 qui puisent leur nergie1 et leur tent1 au sein mme de la richesse1 tout plaisir et toute satisfaction4 ,non-seulement la solitude ramne le calme dans le cur1 non-seulement elle dispose la bont1 la vertu1 non-seulement elle nous lve au-dessus de la mchancet et de l'envie1 mais elle nous offre encore d'autres avantages aussi prcieux4 ,nulle part on n'acquiert la vraie libert aussi srement que dans l'loignement du tumulte du monde et des relations forces avec les hommes4 ,nous l'avons dj dit1 et nous le rptons1 l'homme revient lui-mme dans la solitude1 il reprend l son esprit libre et naturel1 il pense1 il parle1 il agit selon ses sentiments4 ,affranchi de toute tyrannie1 de la contrainte des affaires1 des lois d'une importune tiquette1 il peut penser tout haut et se laisser aller ses vritables motions4 ,madame de ,staal disait que c'tait une grande erreur de se croire libre la cour1 o1 dans les moindres circonstances1 on est forc de s'arrter toutes sortes de considrations1 o il faut rgler ses sentiments sur tout ce qui nous entoure1 o tous ceux qui nous approchent semblent avoir le droit de nous mettre l'preuve1 et o nous ne pouvons jouir de nous-mmes4 ,la jouissance de soi-mme1 disait-elle encore1 n'existe que dans la solitude4 ,c'est la ,bastille que je fis connaissance avec moi pour la premire fois4 ,des hommes au cur libre et fier ne sont pas faits pour remplir une charge de chambellan4 ,le courtisan jette un regard craintif sur tout ce qui l'environne1 et le soupon et l'inquitude le tourmentent sans cesse4 ,il essaie cependant de conserver un visage serein2 mais1 pareil cette vieille femme dont on a maintes fois racont le culte naf1 il offre un cierge l'archange saint ,michel et un autre au dmon1 car il ne sait duquel des deux il pourra quelque jour avoir besoin4 ,l'amour de la solitude et de la libert rendait odieuses ,ptrarque les vaines distractions du monde4 ,dans sa vieillesse1 on tenta plusieurs fois de l'attacher1 en qualit de secrtaire1 au pontife romain4 ,ptrarque rpondait3 ,les richesses qu'on acquiert aux dpens de sa libert sont une vraie misre4 ,un joug d'or est tout aussi lourd porter qu'un joug de bois4 ,il reprsenta ses amis qu'il ne pouvait renoncer son indpendance et ses loisirs1 ses tudes et ses livres2 qu' l'poque o il et eu besoin de la fortune1 il avait su ddaigner la fortune1 et qu'il serait honteux pour lui de la rechercher lorsqu'elle ne lui tait plus ncessaire2 qu'il fallait rgler ses provisions selon la longueur du chemin1 et qu'arriv prs du terme de sa carrire1 il devait plutt songer l'htellerie qu'aux frais du voyage4 ,ptrarque se retira dans la solitude l'ge de vingt-trois ans1 et il avait cependant toutes les qualits extrieures que peut dsirer un courtisan2 il tait si beau que les passants s'arrtaient dans les rues pour le regarder2 ses yeux taient vifs1 ardents1 et sa physionomie pleine d'esprit4 ,sur son mle et noble visage brillaient les couleurs de la sant1 et il tait d'une taille svelte1 leve1 imposante4 ,il s'abandonna d'abord la fougue de son temprament et l'influence du climat d',avignon4 ,il se laissa sduire par la beaut des femmes1 et il passait une grande partie de la journe sa toilette4 ,toujours vtu de blanc1 s'il voyait sur ses vtements la moindre tache1 le moindre pli disgracieux1 il en prouvait un vrai chagrin4 ,il portait des souliers si troits qu'il et fini par ne plus pouvoir marcher1 s'il n'et reconnu qu'il valait pourtant mieux avoir le pied moins mignon que de se blesser4 ,en traversant les rues1 il se mettait avec soin l'abri du vent par la crainte de voir dranger l'ordre lgant de sa chevelure4 ,l'tude des lettres et le sentiment de la vertu contre-balancrent cependant le penchant qui l'entranait vers les femmes4 ,il crivait1 il est vrai1 pour leur plaire1 ses posies en italien4 ,mais1 malgr l'ardeur de son temprament1 il conserva sa chastet4 ,avant d'avoir vu ,laure1 il tait d'une extrme sauvagerie1 et si nous l'en croyons1 vingt-trois ans il n'avait encore se faire aucun reproche sur sa conduite4 ,la crainte de ,dieu1 l'ide de la mort et les principes religieux qu'une bonne mre lui avait inculqus le prservrent des cueils qui l'environnaient4 ,la science du jurisconsulte tait alors un des meilleurs moyens de faire son chemin la cour du pape2 mais ,ptrarque n'prouvait pour l'tude des lois qu'une profonde aversion4 ,avant de se vouer l'tat ecclsiastique1 il avait exerc la profession d'avocat2 il avait mme gagn plusieurs causes4 ,plus tard1 il s'en faisait des reproches1 et il disait3 ,dans ma jeunesse1 je m'tais consacr l'art de vendre des mots1 ou plutt des mensonges2 mais ce qu'on fait contre son gr ne russit pas2 j'aimais la solitude et je dtestais le barreau4 ,le sentiment de son mrite lui donnait1 il est vrai1 cet air d'assurance que l'on remarque souvent chez les jeunes gens1 cet orgueil qui fait croire qu'on peut atteindre au but le plus lev4 ,mais son aversion pour la vie de courtisan l'emporta sur les songes ambitieux4 ,je n'ai pas l'espoir1 disait-il1 de pouvoir faire fortune la cour du pape4 ,il me faudrait1 pour russir1 me prsenter assidment dans les palais des grands1 il faudrait flatter et mentir4 ,et c'est ce dont ,ptrarque n'tait pas capable4 ,il ne hassait ni les honneurs1 ni le pouvoir1 mais les moyens auxquels on tait forc d'avoir recours pour y parvenir4 ,il aimait la gloire1 mais il ne voulait pas la chercher par des voies ordinaires2 il ne voulait pas suivre la mme marche que les autres hommes1 et il s'loigna de la cour4 ,en #acdf1 pendant le carme1 il se trouvait ,vaucluse1 selon sa coutume2 l'vque de ,cavaillon1 avide de le voir et de s'entretenir avec lui1 vint s'tablir prs de l1 dans un chteau bti sur la cime d'un roc1 mais dont il ne reste plus aujourd'hui que des ruines4 ,ce que ces deux hommes avaient vu1 soit ,avignon1 soit ,naples1 leur donnait une extrme rpugnance pour le sjour des villes et un profond mpris pour les hypocrisies de la cour4 ,en s'entretenant ensemble1 ils rappelaient souvent les contrarits qu'ils avaient prouves autrefois et dpeignaient avec amour les avantages de la solitude4 ,ptrarque conut alors l'ide d'crire un livre sur ce sujet1 en runissant ses propres ides celles des autres philosophes4 ,il se mit l'uvre au commencement du carme1 et ,pques l'ouvrage tait fini2 mais il le corrigea plusieurs fois dans la suite1 et il y ajouta de nouvelles penses4 ,ce ne fut que vingt ans aprs qu'il osa le laisser paratre1 et qu'il le donna l'vque de ,cavaillon1 qui il l'avait ddi4 ,certes1 ,ptrarque1 en s'loignant ainsi de la cour1 faisait de grands sacrifices la solitude1 mais il trouva l les plus grandes jouissances de l'esprit et du cur1 et ces jouissances il les devait son loignement du monde et son amour de la libert4 ,c'tait ce mme amour de la libert qui rendait toute socit si pnible ,rousseau1 et qui lui faisait goter avec tant de bonheur le repos de la solitude2 il dit1 dans une de ses lettres ,m4 de ,malesherbes3 ,longtemps je me suis abus moi-mme sur la cause de cet invincible dgot que j'ai toujours prouv dans le commerce des hommes2 je l'attribuais au chagrin de n'avoir pas l'esprit assez prsent pour montrer dans la conversation le peu que j'en ai1 et par consquent celui de ne pas occuper dans le monde la place que je croyais mriter4 ,mais quand1 aprs avoir barbouill du papier1 j'tais sr1 mme en disant des sottises1 de n'tre pas pris pour un sot1 quand je me suis vu recherch de tout le monde1 et honor de beaucoup plus de considration que ma plus ridicule vanit n'en et os attendre1 et que malgr cela j'ai senti ce mme dgot plus augment que diminu1 j'ai conclu qu'il venait d'une autre cause1 et que ces espces de jouissances n'taient point celles qu'il me fallait4 ,quelle est donc enfin cette cause8 ,elle n'est autre que cet indomptable esprit de libert que rien n'a pu vaincre1 et devant lequel les honneurs1 la fortune et la rputation mme ne me sont rien4 ,il est certain que cet esprit de libert me vient moins d'orgueil que de paresse2 mais cette paresse est incroyable4 ,tout l'effarouche1 les moindres devoirs de la vie civile lui sont insupportables2 un mot dire1 une lettre crire1 une visite faire ds qu'il le faut1 sont pour moi des supplices4 ,voil pourquoi1 bien que le commerce ordinaire des hommes me soit odieux1 l'intime amiti me reste chre1 parce qu'il n'y a plus de devoir pour elle1 on suit son cur et tout est fait4 ,voil encore pourquoi j'ai toujours tant redout les bienfaits2 car tout bienfait exige une reconnaissance1 et je me sens le cur ingrat par cela seul que la reconnaissance est un devoir4 ,en un mot1 l'espce de bonheur qu'il me faut n'est pas tant de faire ce que je veux que de ne pas faire ce que je ne veux pas4 ,la vie active n'a rien qui me tente2 je consentirais cent fois plutt ne jamais rien faire qu' faire quelque chose malgr moi4 ,j'ai cent fois pens que je n'aurais pas vcu trop malheureux la ,bastille1 n'y tant tenu rien qu' rester l4 ,dans un autre endroit de ses livres1 ,rousseau parle encore ainsi du bonheur qu'il gotait dans un loisir paisible3 ,quand mes douleurs1 dit-il1 me font tristement mesurer la longueur des nuits1 et que l'agitation de la fivre m'empche de goter un seul instant de sommeil1 souvent je me distrais de mon tat prsent en songeant aux divers vnements de ma vie2 et les repentirs1 les doux souvenirs1 les regrets1 l'attendrissement1 se partagent le soin de me faire oublier quelques moments mes souffrances4 ,quel temps croiriez-vous1 ,monsieur1 que je me rappelle le plus souvent et le plus volontiers dans mes rves8 ,ce ne sont point les plaisirs de ma jeunesse2 ils furent trop rares1 trop mls d'amertume1 et sont dj trop loin de moi4 ,ce sont ceux de ma retraite1 ce sont mes promenades solitaires1 ce sont ces jours rapides1 mais dlicieux1 que j'ai passs tout entiers avec moi seul1 avec ma bonne et simple gouvernante1 avec mon chien bien-aim1 ma vieille chatte1 avec les oiseaux de la campagne et les biches de la fort1 avec la nature entire et son inconcevable auteur2 en me levant avant le soleil1 pour aller contempler son lever dans mon jardin4 ,quand je voyais commencer une belle journe1 mon premier souhait tait que ni lettre ni visite n'en vinssent troubler le charme4 ,aprs avoir donn la matine divers soins1 que je remplissais tous avec plaisir parce que je pouvais les remettre un autre temps1 je me htais de dner pour chapper aux importuns et mnager une plus longue aprs-midi4 ,avant une heure1 mme les jours les plus ardents1 je partais par le grand soleil avec le fidle ,achate1 pressant le pas dans la crainte que quelqu'un ne vnt s'emparer de moi avant que j'eusse pu m'esquiver2 mais1 quand une fois j'avais pu doubler un certain coin1 avec quel ptillement de cur1 avec quels battements de joie je commenais respirer en me sentant sauv et me disant3 ,me voil matre de moi pour le reste de ce jour6 ,j'allais alors1 d'un pas plus tranquille1 chercher quelque lieu sauvage dans la fort1 quelque lieu dsert1 o rien1 montrant la main des hommes1 n'annont la servitude et la domination1 quelque asile o je pusse croire avoir pntr le premier1 et o nul tiers importun ne vnt s'interposer entre la nature et moi4 ,qui ne renoncerait pas volontiers aux tumultueux plaisirs de ce monde pour ces plaisirs du cur et cette libert modeste8 ,je sais bien que chacun n'est pas dans une situation pouvoir jouir aussi intimement de soi-mme2 mais qu'on essaye de connatre les joies de la campagne1 et l'on verra qu'une heure de libert1 un instant de repos1 suffisent peut-tre pour nous faire sentir le vide de la dissipation des villes1 de la parure et des distractions frivoles du monde4 ,clment ,,vi offrait ,ptrarque la charge de secrtaire apostolique et plusieurs vchs4 ,ptrarque ne voulait point accepter ces fonctions4 ,tu refuses tout ce que je te propose1 lui dit un jour le pape2 demande-moi donc ce que tu dsires1 je te le donnerai4 ,deux mois aprs1 ,ptrarque crivait l'un de ses amis3 ,toute lvation m'est suspecte1 parce que prs de l'lvation j'entrevois la chute4 ,qu'on m'accorde cette mdiocrit qui m'a t promise et que je prfre l'or4 ,je l'accepterai avec bonheur et reconnaissance2 mais si l'on veut m'investir d'un emploi important1 je le refuse1 je secoue le joug1 car j'aime mieux rester pauvre que de me rendre esclave4 ,un ,anglais a dit3 ,pourquoi les habitants des plaines de la ,lombardie1 o la nature rpand1 prodigue ses dons1 sont-ils moins riches que les montagnards de la ,suisse8 ,c'est que la libert exerce sur le bonheur des hommes une influence meilleure que le soleil et la temprature fconde4 ,par l'action de la libert1 le roc aride devient une terre fertile1 le marais infect se dessche1 les dserts se revtent d'une riante verdure4 ,la libert gaye le cur des habitants de la campagne qui voient grandir autour d'eux leurs vigoureux enfants4 ,la libert a abandonn les plaines fructueuses de la ,lombardie1 et s'est rfugie en ,suisse4 ,on dira que c'est l de l'enthousiasme potique1 et pourtant on peut reconnatre la vrit de cette observation dans les cantons helvtiques d',uri1 de ,schwytz1 d',unterwald1 de ,zug1 de ,glaris1 d',appenzell2 car celui qui a plus qu'il ne lui faut pour satisfaire ses besoins est riche1 et celui-l est libre qui peut penser1 parler comme il lui plat1 et travailler pour soi4 ,cet tat de l'me o l'on peut dire3 ,j'ai assez6 est le plus heureux terme de la philosophie pratique4 ,n'importe que l'on n'ait pas de grandes possessions2 pourvu que ce qu'on possde suffise1 voil le bonheur4 ,les rois et les princes ne sont pas satisfaits1 parce que leurs dsirs vont toujours au del de ce qu'ils ont1 et parce qu'ils leur demandent plus de faveurs qu'ils ne peuvent en accorder4 ,quand on considre de bonne foi leur vritable situation1 on ne peut leur reprocher de fermer quelquefois l'oreille aux solliciteurs4 ,il arrive aussi que certains hommes veulent paratre plus heureux qu'ils ne le sont en effet1 et qu'ils regardent comme une calamit ce qui manque cette apparence factice4 ,mais1 si vous prouvez quelque bonheur vritable1 ne le dites qu' vos amis les plus srs2 et1 pour loigner de vous les atteintes de l'envie1 drobez tous ceux qui ne vous sont pas sincrement dvous les bienfaits que le sort et la fortune vous accordent4 ,celui qui a peu de besoins est toujours assez riche4 ,ptrarque crivait ses amis1 les cardinaux ,talairand et de ,bologne3 ,je suis satisfait2 j'ai born mes dsirs1 et j'ai tout ce qu'il me faut4 ,cincinnatus1 ,curius1 ,fabricius1 ,rgulus1 aprs avoir vaincu des nations entires et conduit des rois la suite de leurs triomphes1 taient moins riches que moi4 ,je serais pauvre si je donnais accs aux passions4 ,l'ambition1 le luxe et l'avarice n'ont point de limites4 ,la cupidit est un abme sans fond4 ,j'ai des vtements pour me couvrir1 des aliments pour ma nourriture1 des chevaux pour me porter1 des terres pour me promener1 me reposer et recevoir ma dpouille aprs ma mort4 ,un empereur romain n'avait rien de plus4 ,mon corps est sain2 subjugu par le travail1 il est moins rebelle l'esprit4 ,j'ai des livres de toutes sortes2 trsors inapprciables6 ils enivrent mon me d'une jouissance dont jamais je ne me lasse4 ,j'ai des amis que je considre comme mon bien le plus prcieux1 pourvu qu'ils n'essayent point par leurs conseils de m'enlever ma libert4 ,je n'ai d'autres ennemis que ceux que l'envie a soulevs contre moi2 mais je les mprise profondment1 et peut-tre mme regretterais-je de ne pas les avoir2 je compte encore au nombre de mes richesses la sympathie des gens de bien rpandus travers le monde1 de ceux que je connais1 de ceux que je n'ai jamais vus et que peut-tre je ne verrai jamais4 ,on voit1 par ces lignes de ,ptrarque1 que l'envie le poursuivait aussi dans la solitude4 ,il s'en est plaint souvent1 mais ici il la traite comme un sage doit la traiter2 il la mprise1 et il ajoute mme qu'il regretterait de ne pas l'avoir excite4 ,la solitude rvle l'homme ses vrais besoins4 ,si je ne vois ni ne sais ce que les autres dsirent1 je ne songerai pas formuler le mme dsir4 ,un jour on donna un coq de bruyre un humble pasteur de village qui demeurait prs du lac de ,thoun2 le brave homme1 qui ne connaissait pas cette espce de gibier1 consulta sa servante pour savoir ce qu'on en devait faire1 et tous deux convinrent de l'enterrer4 ,a l'ge de douze ans1 ,pope crivait un petit pome agrable et touchant sur la solitude4 ,heureux1 dit-il dans cette composition de jeunesse1 heureux celui qui sait restreindre ses dsirs et borner ses soins quelques arpents de terrain dont il a hrit de ses pres1 qui aime respirer l'air natal1 vivre du produit de son champ et du lait de ses troupeaux1 qui se fait un vtement de la laine de ses brebis1 et qui ses arbres donnent du feu en hiver et de l'ombre en t6 ,heureux celui dont les heures1 les jours1 les annes s'coulent paisiblement et sans crainte avec la sant du corps et le repos innocent de l'me dans le cours rgulier de ses travaux6 ,celui qui jouit d'une telle destine peut vivre et mourir inconnu2 il n'a pas besoin d'un tombeau fastueux ni d'une pitaphe4 ,pour l'homme qui recherche une existence tranquille1 les plaisirs des sens ont un admirable caractre de simplicit4 ,aux yeux des gens du monde1 la sensualit ne prsente que des banquets tumultueux1 des danses licencieuses1 et l des hpitaux1 des pierres spulcrales sur lesquelles les fleurs se fltrissent1 et des bosquets o les chantres de l'amour vont chercher leur inspiration4 ,mais1 pour celui qui repousse les volupts grossires1 les plaisirs des sens sont d'une nature douce et leve1 innocents et durables4 ,dans la modestie de la vie champtre1 on n'prouve point cette satit qui nat de l'abondance4 ,on y apprend voir les choses autrement qu'on ne les voit dans le monde4 ,ptrarque1 crivant un jour son ami1 le cardinal ,colonna1 pour l'engager venir le voir dans sa retraite de ,vaucluse1 lui disait3 ,si tu prfres au tumulte des villes le calme de la campagne1 viens ici jouir de ce calme1 et ne t'effraye ni de la simplicit de mes repas1 ni de la duret de mes lits4 ,les rois se lassent eux-mmes de l'appareil de leur table dlicate1 et en viennent dsirer une nourriture plus grossire2 le changement leur est ncessaire2 un plaisir que l'on interrompt parat ensuite plus vif4 ,si tu ne penses pas de mme1 apporte avec toi des mets plus choisis1 des vins du ,vsuve1 de l'argenterie et tout ce qui flatte les sens4 ,quant au reste1 tu peux t'en reposer sur moi4 ,je te promets un lit de mousse l'ombre des arbres1 le chant des oiseaux1 les figues1 le raisin1 l'eau des sources limpides1 en un mot1 tous les dons prcieux de la nature4 ,si l'on sait1 quand il le faut1 rprimer l'essor capricieux de son imagination1 on trouve partout des jouissances nouvelles et encore ignores1 des jouissances sans peine et des volupts sans remords4 ,les sens fatigus se raniment par de nouvelles impressions4 ,le murmure des bois1 le soupir des eaux1 rsonnent alors plus harmonieusement notre oreille que les chants de l',opra et les accords d'une musique savante4 ,l'aspect du ciel1 des rocs sauvages1 des lacs et des montagnes fatigue moins nos regards que celui des bals les plus brillants4 ,dans la solitude1 on s'occupe de tout ce qui nous a paru d'abord insupportable1 et l'on renonce sans effort tous les faux plaisirs4 ,ptrarque1 que nous aimons citer1 crivait encore de ,vaucluse un de ses amis3 ,je fais ici la guerre mon corps1 car il est mon ennemi2 mes yeux1 qui ont t pour moi la cause de tant d'erreurs1 ne voient plus prsent qu'une femme sche1 brle et noircie par le soleil4 ,si ,hlne et ,lucrce avaient eu cette physionomie1 ,troie n'aurait pas t rduite en cendres1 ni ,tarquin chass de ses tats4 ,mais nulle femme n'est plus fidle1 plus laborieuse et plus soumise que celle-ci2 elle passe des jours entiers dans les champs1 et sa peau endurcie brave les ardeurs de la canicule4 ,quoique j'aie encore d'lgants vtements1 je ne les porte plus1 et1 me voir1 tu me prendrais aujourd'hui pour un laboureur ou pour un ptre1 moi qui tais jadis si occup de ma toilette4 ,mais les motifs qui me donnaient tant de proccupations de ma parure n'existent plus4 ,les chanes qui m'enlaaient sont brises1 les yeux auxquels j'aspirais plaire sont ferms1 et1 s'ils pouvaient s'ouvrir de nouveau1 peut-tre n'auraient-ils plus le mme empire sur moi4 ,la solitude dpouille les biens de la terre du prestige trompeur que l'imagination leur donne1 et anantit par l toute vaine ambition4 ,aprs avoir got la ralit des plaisirs champtres1 on devient indiffrent tous les autres plaisirs1 et l'on ne convoite ni les honneurs1 ni la fortune4 ,un ,romain1 appel tout coup la dignit de consul1 pleurait en songeant qu'il allait passer une anne entire sans pouvoir s'occuper de la culture de son champ4 ,cincinnatus1 que l'on vint enlever la charrue pour le mettre la tte d'une arme1 remporta une clatante victoire sur l'ennemi1 s'empara de plusieurs provinces1 rentra dans ,rome en triomphe1 et quinze jours aprs s'en retourna sa charrue4 ,certes1 il est bien diffrent d'habiter une modeste cabane ou une vaste et lgante maison1 d'avoir autour de soi tout le luxe matriel ou d'tre forc de pourvoir soi-mme sa subsistance4 ,mais qu'on interroge ceux qui se sont trouvs dans ces deux situations1 et qu'on leur demande dans laquelle des deux ils ont prouv la plus grande satisfaction4 ,combien il y a dans un palais de vives et fatigantes sollicitudes qu'on ne connat pas dans la demeure d'un simple particulier6 ,pas un prince ne digre les repas somptueux1 mais funestes1 que ses cuisiniers lui prparent1 comme le pauvre paysan des landes de ,lunebourg digre sa lourde galette de sarrasin4 ,un jeune gentilhomme proposait une jolie villageoise de l'emmener avec lui ,paris3 ,ah6 monsieur le marquis1 lui rpondit-elle1 plus on s'loigne de soi-mme1 plus on s'loigne du bonheur4 ,il suffit d'une passion qu'on ne peut satisfaire pour remplir notre cur d'amertume4 ,il est des heures o l'on se lasse de soi-mme et de toute son existence2 on n'prouve alors plus aucun got ni pour la solitude ni pour les distractions du monde4 ,on se sent inquiet1 et l'on ne sait comment sortir de l'inquitude4 ,le temps est d'une longueur horrible1 et on ne l'emploie pas4 ,on ne peut jouir du prsent1 et l'on attend l'avenir avec impatience1 car alors il nous manque tout ce qui donne de l'attrait et de l'animation la vie4 ,mais o trouver cette animation8 ,est-ce dans l'amour8 ,oui1 l'amour nous ravive1 nous enthousiasme parfois1 mais nous ne pouvons attendre d'une passion qui nous consume la satisfaction durable que nous dsirons4 ,pour que l'amour acquire une ternelle dure1 il faut qu'il se transforme en une vritable et srieuse amiti1 sinon il se dtruit lui-mme ou il dtruit ceux dont il s'est empar en embrasant leurs curs d'un feu dvorant4 ,nous devons donc chercher l'animation de la vie dans la passion qui s'alimente et se soutient elle-mme1 qui puise dans la prolongation une nouvelle force et qui s'lve au-dessus de tout ce qui l'environne4 ,la solitude est le plus heureux refuge des hommes d'tat frapps de disgrce1 ou condamns l'exil4 ,tous les grands administrateurs n'abandonnent point leurs fonctions avec le mme clat que ,necker2 mais tous devraient remercier le ciel qui les enlve aux orages du monde1 dans le calme des champs1 sous les arbres plants par leurs aeux1 auprs de leurs troupeaux4 ,on a dit que sur vingt ministres disgracis ou forcs par l'ge de quitter le fardeau des affaires1 on pouvait en compter douze ou quinze qui finissaient par se livrer aux travaux de la campagne4 ,c'est un bonheur pour eux4 ,je suis sr qu'en cultivant leur jardin ils gotent plus de repos qu'ils n'en avaient jamais trouv dans les meilleurs temps de leur administration4 ,mais il faut dire que les plaisirs ordinaires de la vie champtre ne sont pas l'unique cause du bonheur que ces hommes privs de leurs hautes fonctions trouvent dans leur retraite4 ,dans l'emploi qu'ils occupaient1 ils se voyaient tout instant arrts par quelques entraves1 forcs de recourir tantt l'autorit1 tantt la ruse pour atteindre leur but4 ,dans leur retraite1 ils agissent en matres absolus4 ,ils peuvent crer et dtruire1 faire de nouvelles plantations1 en abattre d'autres4 ,ils peuvent transformer en jardins anglais leurs vergers1 diriger leur gr le cours d'un ruisseau1 aplanir des collines1 percer des avenues1 construire des difices1 en un mot1 commander1 rgir et satisfaire ainsi au penchant qui porte tant de gens l'exercice de l'autorit4 ,on commettrait une grave erreur1 et l'on proclamerait une impraticable leon de morale1 si l'on prtendait que1 pour jouir des avantages de la solitude1 il faut s'affranchir de toutes les passions humaines4 ,ce qui est dans l'homme doit rester dans l'homme4 ,si un homme loign du pouvoir n'est pas las de commander1 qu'il commande aux tres dociles qui l'entourent1 pourvu que cette satisfaction lui te le dsir de s'exposer de nouveau aux naufrages de la vie4 ,tt ou tard1 il apprendra reconnatre le nant des grandeurs qu'il a convoites2 tt ou tard1 il sentira que le prtendu regret de ne pouvoir plus faire du bien n'est souvent que l'expression d'une ambition qu'on cherche dissimuler1 et qu'en gnral les simples et honntes paysans sont plus heureux que les plus puissants ministres4 ,savoir1 dans de telles circonstances1 se suffire soi-mme1 voil le point ncessaire4 ,qu'on oublie l'abondance1 et l'on sentira le prix du peu que l'on possde4 ,pendant la premire anne de son sjour ,vaucluse1 ,ptrarque tait presque toujours seul2 il n'avait d'autre compagnon que son chien1 et c'tait un pcheur du pays qui le servait2 les domestiques qu'il avait ,avignon1 n'ayant pu se plier sa sauvage manire de vivre1 le quittaient tous4 ,il tait d'ailleurs log dans une pauvre maison de paysan1 qu'il fit reconstruire plus tard1 sans luxe aucun1 uniquement pour pouvoir y demeurer4 ,aujourd'hui1 il ne reste plus aucune trace de cette habitation du pote4 ,sa nourriture tait trs-frugale4 ,on ne trouvait rien chez lui de ce qui flatte les sens4 ,aussi1 ses amis les plus intimes ne lui rendaient-ils que de courtes et rares visites2 d'autres allaient le voir par une espce de charit1 comme on va voir un malade ou un prisonnier4 ,il crivait son ami1 l'vque de ,cavaillon3 ,que d'autres courent aprs les trsors et les honneurs1 qu'ils soient princes ou rois1 je ne me soucie aucunement d'y mettre obstacle4 ,je suis pote1 cela me suffit4 ,et toi1 mon cher vque1 veux-tu donc errer sans cesse par tant de voies et tant de chemins8 ,tu connais les cours princires1 les piges et les dangers qu'on y rencontre1 les orages auxquels on y est expos4 ,reviens dans ton diocse1 reviens goter le repos4 ,tu le peux1 car la fortune te sourit encore4 ,tu trouveras ici tout ce dont tu as besoin3 laisse aux avares le superflu4 ,si nous n'avons pas de riches tapisseries1 nous sommes commodment vtus2 si nous n'avons pas une table somptueuse1 nous avons ce qui est ncessaire pour vivre4 ,sur nos lits1 on ne voit pas briller l'or et la pourpre1 mais nous y dormons bien4 ,l'heure de la mort approche et m'avertit de renoncer toute folle erreur4 ,je me rjouis de cultiver mon jardin2 j'y plante des arbres fruitiers1 qui me protgeront de leur ombre quand j'irai pcher sous le roc4 ,j'ai des arbres qui sont trop vieux et qu'il faut remplacer4 ,dis tes gens de m'apporter de ,naples des pchers et des poiriers4 ,je travaille en vue de ma vieillesse et des plaisirs que je ne veux partager qu'avec toi4 ,voil ce que t'crit1 au sein d'une fort1 l'ermite des bords de la ,sorgue4 ,la modration dans mes vux serait ma richesse et l'indpendance religieuse mon orgueil1 si j'tais pasteur de campagne4 ,personne n'est plus heureux qu'un simple pasteur de village1 s'il veut lui-mme tre heureux4 ,quelle flicit n'observerait-on pas dans quelques-unes de nos pauvres cabanes en bois1 construites grossirement sur un terrain boueux8 ,des pois secs et du jambon sont la nourriture de ces honntes ministres de l'vangile2 le lait et la bire sont leur boisson1 et ils jouissent d'une forte sant2 leurs fentres ne sont point fermes tous les courants d'air1 et ils n'en souffrent pas4 ,leur femme ne lit point de romans et n'a pas de vapeurs4 ,un de ses livres favoris est l',almanach du jardinier2 elle passe ses journes s'occuper des besoins de la maison2 elle n'aime que son mari1 ses enfants et les malheureux qui invoquent ses secours4 ,le pasteur prche la vertu ses paroissiens et la leur enseigne par son exemple4 ,toutes ses matires se rapportent ,dieu2 ,jsus-,christ est son appui1 la raison est son guide et la foi sa consolation4 tranger aux querelles religieuses1 il n'obit qu'aux principes d'quit et de modration4 ,si une tempte ravage la campagne1 il se rjouit de voir que son champ a plus souffert que celui de ses ouailles4 ,tant que ses paroissiens auront encore chez eux quelque provision1 le bon pasteur sait qu'il ne doit avoir1 pour son propre compte1 aucune inquitude2 sa bourse peut tre souvent vide sans que son cur soit triste2 aussi est-il plus heureux qu'un roi ou qu'un grave conseiller du consistoire4 ,la solitude1 malgr sa puissante efficacit1 ne nous donnerait cependant pas le repos que nous dsirons1 si nous voulions scruter de trop prs tous les lments du bonheur4 ,a force de rflchir sur ce qui pourrait tre mieux1 on finit par oublier ce qui est bien4 ,celui qui prend tche de corriger et de relever tout ce qui ne va point sa guise1 se prive par l volontairement d'une foule de plaisantes distractions4 ,un des plus srs moyens d'tre heureux1 c'est de s'accommoder1 autant que possible1 de tout ce qui frappe notre attention dans le monde1 de chercher faire autant de bien qu'on le peut1 selon la situation o l'on se trouve1 et de se contenter de la disposition des choses4 ,mon barbier me dit un jour1 en venant me raser ,hanovre et en poussant un profond soupir3 ,il fait terriblement chaud aujourd'hui4--,vous mettez le ciel1 lui rpondis-je1 dans un grand embarras4 ,voil neuf mois que chaque matin vous me rptez3 ,il fait terriblement froid aujourd'hui4 ,dieu ne peut-il donc plus gouverner le monde sans que messieurs les barbiers contrlent son pouvoir8 ,ne vaut-il pas mieux prendre le temps comme il vient et accepter avec reconnaissance1 de la main de ,dieu1 des jours chauds et des jours froids8 ,les gens qui vivent habituellement la campagne ne seraient pas tents de sjourner dans les villes1 s'ils savaient apprcier les avantages de leur situation4 ,quand ils quittent leur retraite1 ils doivent tre bientt las de nos frivolits et ennuys de voir des hommes qui perdent leur temps faire des visites1 se parer et adresser des compliments4 ,qu'il est doux aussi de penser1 dans la solitude1 ses amis absents6 ,leur souvenir suffit pour nous faire prouver encore les plaisirs que nous avons prouvs avec eux4 ,mon ami est loin de moi1 et pourtant je suis prs de lui4 ,voil le fauteuil o il tait assis et le tableau qu'il m'a donn4 ,faut-il se croire si plaindre quand on peut s'crire8 ,quelles charmantes motions d'espoir1 d'attente1 de joie1 naissent d'une correspondance rgulire6 ,grce ces heureux artifices de l'imagination qu'on invente dans la solitude et qui rjouissent le cur1 deux amis fidles se crent eux-mmes tout un monde1 et quand ils seraient spars l'un de l'autre par l'espace immense1 ils savent encore runir leurs penses et confondre leur existence4 ,nulle part les sentiments affectueux ne s'ennoblissent autant que dans les lieux o rien ne trouble les souvenirs de l'amiti4 ,dans les relations du monde1 un accs de mauvaise humeur1 quelque contrarit1 une foule d'accidents imprvus1 peuvent altrer le plaisir que deux amis prouvent se runir3 alors on ne pense point ce que l'on a t depuis longtemps1 ni ce que l'on sera toujours4 ,on se laisse aller l'impression du moment4 ,sans doute il faut que l'amiti soit sincre1 mais il faut aussi qu'on apporte dans les relations les plus intimes des sentiments de tolrance et de condescendance4 ,il faut que dans l'occasion on rponde l'emportement par la douceur et l'aigreur par la patience4 ,dans le monde1 il arrive malheureusement assez souvent que deux amis ne pratiquent point ce principe4 ,on se laisse aller une irritation accidentelle et l'on oublie les gards que l'on doit son ami4 ,dans la solitude1 ces inconvnients disparaissent4 ,la solitude sanctifie la mmoire de ceux qui nous sont chers1 et efface l'impression de tout ce qui a pu attnuer les pures jouissances de l'amiti4 ,la scurit1 la confiance1 reprennent l leur empire sur le cur4 ,il n'est plus question de dsaccord4 ,j'entends toujours mon ami1 et je sais qu'il m'entend4 ,je regarde comme un bien sacr toutes les fleurs qu'il sme sur ma route1 et je cueille pour lui toutes celles que je puis trouver4 ,la solitude nous donne encore des amis que rien ne nous enlve1 dont rien ne peut nous sparer et dont nous n'invoquons jamais en vain l'utile secours4 ,les amis de ,ptrarque lui crivaient parfois pour s'excuser de ne pas aller le voir3 ,comment vivre avec toi8 lui disaient-ils4 ,l'existence que tu passes ,vaucluse est contraire la nature humaine4 ,l'hiver1 tu restes sous ton toit comme un hibou1 et l't tu cours sans cesse travers champs4 ,ptrarque riait de ces observations et disait3 ,ces gens-l regardent comme un bien suprme les plaisirs du monde1 et ne conoivent pas qu'on puisse s'en loigner4 ,mais j'ai des amis dont la socit m'est fort agrable1 des amis de tous les pays et de tous les sicles1 qui se sont illustrs la guerre1 dans les affaires publiques et dans les sciences4 ,avec eux je ne m'impose aucune contrainte1 et ils sont toujours mon service4 ,je les fais venir et les renvoie quand bon me semble4 ,ils ne m'importunent point1 et ils rpondent toutes mes questions4 ,les uns me racontent les vnements des sicles passs1 d'autres me rvlent les secrets de la nature4 ,celui-ci m'enseigne le moyen de bien vivre et de bien mourir1 celui-l dissipe mes soucis par son enjouement1 ou m'gaye par son esprit4 ,il en est qui endurcissent mon me aux souffrances1 qui m'apprennent matriser mes dsirs et me supporter moi-mme2 enfin1 ils me conduisent sur la route de la science et de l'art1 et ils satisfont tous les besoins de ma pense4 ,pour prix de tant de bienfaits ils ne me demandent qu'une modeste chambre o ils soient en sret contre les vers4 ,lorsque je sors1 je les emporte avec moi sur les sentiers que je parcours1 et le calme des champs leur plat mieux que la rumeur des villes4 ,l'amour1 qui est une des plus grandes joies du cur1 peut devenir plus doux et meilleur par l'effet de la solitude4 ,l'aspect d'une belle nature contribue puissamment veiller l'amour en nous1 ou lui donner plus de prestige4 ,le cur d'une femme est plus facile mouvoir dans une riante solitude1 dans le calme d'une frache nuit d't4 ,les femmes gotent mieux que nous les pures jouissances de la vie champtre1 la beaut d'une promenade solitaire1 l'attrait d'une fort silencieuse2 leur me contemple avec une ravissante surprise la grce et la majest de la nature4 ,il en est plus d'une dont le cur serait rest froid dans l'agitation des villes1 et qui s'est livre son entranante motion dans le calme des campagnes4 ,de l vient que l'amour meut surtout les curs tendres au retour du printemps4 ,rien ne ressemble plus l'amour1 a dit un philosophe allemand1 que le sentiment qu'veille en nous l'aspect d'une riante valle claire par les rayons du soleil couchant4 ,c'tait pour ,rousseau un plaisir indicible de voir natre les premiers bourgeons des plantes4 ,le printemps lui donnait en quelque sorte une vie nouvelle4 ,sa tendresse naturelle s'augmentait la vue de la premire verdure2 il unissait dans une mme pense la beaut des premiers jours du printemps et la beaut d'une femme chrie2 en face d'un horizon imposant1 son cur oppress se dilatait1 et ses soupirs s'exhalaient plus aisment dans un jardin4 ,rien ne plat tant que le calme de la solitude ceux qui aiment4 ,ils s'en vont travers les lieux les plus isols pour se livrer sans contrainte la pense qui charme leur vie4 ,que leur importe tout ce qui se passe dans les villes1 tout ce qui ne respire pas l'amour6 ,c'est dans un appartement obscur1 dans de majestueuses forts de sapins1 au bord des lacs silencieux1 qu'ils veulent s'abandonner leur rverie et pancher le secret de leur me4 ,ils sourient l'aspect de la fort profonde et des vertes campagnes o la paysanne prsente le sein son enfant1 tandis qu' ct d'elle son mari mange avec joie son morceau de pain noir4 ,quand un homme d'esprit est amoureux1 il comprend bien mieux la grandeur1 la beaut de la nature1 et rien ne donne autant d'esprit que l'amour4 ,c'est dans la solitude surtout qu'il est doux d'voquer les souvenirs de l'amour4 ,ah6 la premire rougeur pudique qui s'est rpandue sur nos joues1 le premier serrement de main1 la premire colre que l'on a prouve en se voyant troubl par un importun dans un tendre entretien1 sont autant d'impressions ineffaables4 ,souvent on s'imagine que le temps a dtruit toutes ces impressions2 mais il est dans l'me des replis cachs o elles se conservent et d'o elles renaissent en foule quand on les rappelle2 il en est de mme de toutes les motions de notre jeunesse1 surtout de tout ce qui tient une premire passion4 ,on garde jamais la mmoire de ce ravissement suprme que deux amants ont ressenti l'instant o ils reconnaissaient leur mutuel amour#bi4 #bi ,moments prcieux et si regretts1 dit ,rousseau1 ah6 recommencez pour moi votre aimable cours2 coulez plus longtemps dans mon souvenir1 s'il est possible1 que vous ne ftes rellement dans votre fugitive succession4 ,celui qui a connu ces jouissances de l'amour peut les retrouver dans ses souvenirs4 ,herder parle d'une certaine mythologie asiatique1 qui raconte que les hommes ne se montraient d'abord1 pendant plusieurs milliers d'annes1 leur amour que par des regards1 puis par quelques baisers1 puis par de simples attouchements4 ,wieland prouva1 dans l'ardeur de la jeunesse1 ce chaste et noble amour pour une jeune personne de ,zurich4 ,il savait que le mystre de l'amour expire en partie dans le premier baiser et dans le premier soupir4 ,un jour1 je demandais cette personne quand ,wieland l'avait embrasse pour la premire fois3 ,il m'a1 dit-elle1 bais la main pour la premire fois quatre ans aprs m'avoir connue4 ,la solitude est si favorable l'amour que parfois on quitte volontairement la personne que l'on aime pour s'en aller rver elle solitairement4 ,qui ne se souvient du passage des ,confessions de ,rousseau1 o il est parl de cet homme qui quittait sa matresse pour lui crire8 ,rousseau disait madame de ,luxembourg qu'il aurait t cet homme-l1 et il avait raison4 ,celui qui a aim sait qu'il est des moments o l'on a besoin d'crire tout ce que la voix est impuissante dire4 ,nulle part on ne sent la force de l'amour aussi bien que dans la solitude1 et nulle part on ne peut si bien l'exprimer4 ,c'est dans une retraite solitaire1 sous les rocs de ,vaucluse1 que ,ptrarque a crit ses plus beaux vers1 ses vers plaintifs sur l'absence de ,laure ou sur ses rigueurs4 ,personne1 avant lui ni depuis lui1 n'a mieux parl de l'amour1 et aux trois grces qui l'inspiraient il en a joint une quatrime1 celle des convenances4 ,souvent aussi1 dans les campagnes solitaires1 l'amour porte jusqu' la folie l'imptueuse imagination d'un jeune homme2 la tendresse1 la mlancolie1 la religion1 se confondent alors dans son cur et exaltent son cerveau2 il exige que sa matresse ne rie plus1 parce que l'amour ne peut tre1 dit-il1 qu'une tristesse perptuelle2 il veut se poignarder par amour1 et1 dans sa pense drgle1 il se figure qu'il est le modle des perfections4 ,les deux amants rprouvent le langage ordinaire2 ils ne veulent point s'aimer en prose1 mais en vers dithyrambiques4 ,le jeune homme n'est plus une crature humaine1 c'est un dieu#cj4 ,son amante exalte fait de lui un sanctuaire d'amour et regarde la tendresse qu'elle prouve comme une manation cleste4 ,elle associe son roman extatique les fleurs1 les oiseaux1 les anges du ciel1 l'tre suprme et la nature entire4 ,les chrubins1 les patriarches et les saints doivent la regarder avec bonheur et applaudir la puret de son affection4 ,les sens n'ont aucune part au tmoignage de son amour2 elle se croit chaste2 elle dtacherait le globe du monde et le soleil du firmament pour prouver que tout ce qu'elle fait et tout ce qu'elle veut est bien2 elle cre1 pour elle et pour son amant1 un nouvel vangile et une nouvelle morale4 #cj ,quand la passion est son comble1 dit ,rousseau1 elle voit son objet parfait2 elle en fait alors son idole1 elle le place dans le ciel2 et1 comme l'enthousiasme de la dvotion embrasse le langage de l'amour1 l'enthousiasme de l'amour emprunte aussi le langage de la dvotion4 ,il ne voit plus que le paradis1 les anges1 les vertus des saints1 les dlices du sjour cleste4 ,il peut bien se faire ainsi que la solitude nous devienne prjudiciable4 ,l'amour mme qui ne se livre pas de tels carts1 qui n'invente pas de telles chimres1 peut finir par rendre l'homme trs-malheureux et par le consumer4 ,tout entiers occups d'une personne qui absorbe les facults de notre me1 nous nous loignons d'un monde qui ne nous offre plus aucun attrait2 mais si nous venons tre spars de celle que nous aimons par-dessus tout1 de celle qui accomplit pour nous les plus pnibles sacrifices1 qui fut notre consolation dans le malheur et notre refuge dans l'adversit1 de celle dont la main nous soutenait quand nous sentions nos forces s'affaisser1 et qui nous clairait de ses sages conseils quand nous nous trouvions incapables de penser et d'agir2 oh6 alors nous ne savons que languir dans une oiseuse solitude2 nos nuits se passent sans sommeil1 et le dgot de la vie1 le dsir de la mort1 la haine des hommes1 torturent notre cur et nous entranent au hasard sur les chemins dserts4 ,mais quand nous fuirions d'un royaume l'autre1 quand nous irions au nord ou l'ouest1 jusque sur les plages sauvages de l',ocan1 chercher un soulagement nos peines1 nous emporterions avec nous1 dans les forts et sur les grves1 le trait qui nous a blesss1 comme la biche dont parle ,virgile4 ,nulle part ,ptrarque ne ressentit plus vivement les regrets de l'amour que dans sa solitude de ,vaucluse4 ,l1 l'image de ,laure le poursuivait sans cesse3 il la voyait partout1 toute heure et sous toutes sortes de formes4 ,trois fois1 dit-il1 au milieu de la nuit1 elle apparut devant mon lit1 fixant sur moi un regard assur qui annonait son pouvoir2 une sueur froide inonda mes membres1 et tout mon sang se porta au cur4 ,si1 dans ce moment1 quelqu'un tait entr dans ma chambre1 il m'et trouv ple comme un mort et la figure bouleverse par la terreur4 ,avant les premiers rayons du jour1 je me levai tout tremblant1 je sortis la hte de ma maison o tout m'inquitait1 je m'lanai au sommet d'un rocher1 puis je courus travers les bois1 jetant autour de moi des regards effars pour voir si le fantme qui venait de troubler mon repos me poursuivait encore4 ,je ne me sentais en scurit nulle part4 ,dans des lieux carts1 o j'esprais tre seul1 souvent je vis ,laure sortir du tronc d'un arbre1 du bassin d'une source1 des fentes d'un rocher2 la peur alors me rendait immobile1 et je ne savais que devenir4 ,la solitude est dangereuse aussi lorsqu'on prouve un amour coupable2 car elle irrite les penchants que la prsence de la personne que l'on aime amortirait peut-tre4 ,loin de cette personne1 on s'abandonne la fougue de son imagination2 on se retrace l'cart tout ce qui irrite tous les dsirs1 tout ce qui lie la pense des images de volupt2 on se livre sans crainte une illusion trop attrayante1 et c'est ainsi que la passion devient dangereuse4 ,souvent ,ptrarque ressentit cet aiguillon de la volupt sur les rocs de ,vaucluse1 o il cherchait chapper aux atteintes de l'amour2 mais il se htait d'loigner de lui ces songes lascifs1 et dans son amour rayonnait cette puret idale dont ses vers sont la charmante expression4 ,on peut trouver le repos dans l'amour1 si l'on sait se rsigner aux dcrets du ciel4 ,se plonger dans l'affliction1 ce n'est pas se rsigner la volont de ,dieu4 ,l'homme qui ne sait pas matriser ses regrets s'attache opinitrment ce qui n'est plus et ce qui ne peut plus tre4 ,il cherche dans le vague une image qu'il ne doit plus revoir1 et il prte l'oreille une voix qu'il ne doit plus entendre4 ,parfois1 il se figure que celle qu'il pleure vit et respire encore2 vaine chimre6 ,il cultive des roses sur un tombeau1 il les regarde avec amour1 il en respire le parfum2 mais ces roses se fanent aussi et s'effeuillent4 ,ce n'est qu'aprs avoir longtemps lutt dans la solitude contre sa douleur1 aprs avoir tendu souvent les bras vers une ombre insaisissable1 qu'il recouvre peu peu ses forces1 qu'il apprend supporter son deuil1 qu'il parvient reconqurir la tranquillit4 ,et cette victoire que l'on remporte sur soi-mme dans la solitude1 et cette hroque rsolution1 flattent plus le cur que tous les applaudissements que l'on peut recevoir dans un salon4 ,si l'on sait user sagement de la solitude1 on peut y trouver une assez douce compensation aux regrets de l'amour4 ,ce fut dans cette lutte solitaire que ,ptrarque s'leva cette hauteur de pense qui fait notre admiration2 ce fut dans le temps o il luttait ainsi qu'il acquit sur un sicle une si grande influence4 ,ce mme ,ptrarque qui1 prostern aux pieds d'une femme1 pleurait et soupirait comme un enfant1 qui ne composa pour ,laure que de plaintives et langoureuses lgies1 ce mme ,ptrarque1 en tournant les yeux vers ,rome1 crivit1 dans un style ferme et nergique1 des lettres tout empreintes du gnreux esprit qui animait les anciens ,romains4 ,des rois oubliaient la nourriture et le sommeil en lisant ses pomes4 ,mais1 aprs cette phase1 revenu de la jeunesse1 ,ptrarque n'tait plus ce pote languissant1 cet esclave amolli qui baisait les chanes d'une fire et ddaigneuse beaut2 c'tait un rpublicain hardi qui sonnait l'alarme contre les tyrans1 et suscitait et propageait l'amour de la libert dans toute l',italie4 ,l',allemagne voit tranquillement ses potes prendre leur essor audacieux et redescendre sur la terre4 ,elle ne fait rien pour eux4 ,ptrarque fut entour des plus hauts tmoignages de confiance et de distinction4 ,si1 dans la solitude1 nous ne parvenons pas triompher compltement de notre amour1 nous pouvons du moins l'purer et le sanctifier1 et si nous voulons tre plus heureux encore que ,ptrarque1 tchons de partager notre solitude avec un tre aim4 ,un philosophe a dit que la prsence d'une personne qui sympathise avec nos penses et nos vux1 loin de troubler la paix de la solitude1 lui donne un nouveau charme4 ,ah6 si1 comme moi1 vous devez votre bonheur l'amour d'une noble femme1 elle vous habituera bientt oublier le monde par la douce et aimable expansion de ses sentiments4 ,si vous avez des devoirs1 des affaires multiplies1 vos entretiens intimes n'en seront que plus varis et plus attrayants4 ,un loquent crivain a dpeint ainsi le bonheur domestique3 ,l1 dit-il1 jamais une bonne parole n'est perdue2 jamais une louable intention ne reste sans effet2 toutes les penses sont recueillies1 tous les plaisirs partags1 et il n'y a pas une seule motion vraie qui ne frappe deux curs la fois4 ,dans cet accord de deux tres fidles1 tout ce que l'un possde appartient l'autre2 tous deux envisagent leurs avantages rciproques avec une sincre satisfaction1 et remarquent mutuellement1 avec une tendre indulgence1 leurs dfauts4 ,ils s'entendent au premier coup d'il1 ils prviennent l'un l'autre leurs dsirs2 toujours unis dans leurs sentiments1 ils se rjouissent ensemble de la moindre joie qui arrive l'un ou l'autre4 ,c'est ainsi que la solitude1 partage avec une personne chrie1 nous donne une plus grande tranquillit et une plus grande satisfaction4 ,l'amour alors entretient les plus nobles sentiments dans le cur1 lve l'me1 seconde le penchant la bienveillance1 et nous affermit dans la pratique de la vertu4 ,la solitude change parfois une tristesse profonde en une douce mlancolie4 ,tout ce qui agit sur nous avec douceur est pour l'me afflige un baume salutaire4 ,voil pourquoi1 lorsque nous souffrons d'une maladie physique ou d'une douleur morale1 nous sommes si sensibles aux soins compatissants d'une femme1 ses prvenances1 son affection4 ,ah6 quand tout m'attristait dans le monde1 quand une profonde mlancolie brisait mes forces1 paralysait mon courage et voilait mes yeux les riantes beauts de la nature2 quand l'univers entier ne m'apparaissait que comme un immense tombeau1 les dlicates attentions d'une femme taient pour moi une puissante consolation4 ,la solitude inspire parfois une douce mlancolie ds l'ge le plus tendre4 ,des jeunes personnes d'une sensibilit tendre1 d'une imagination vive1 l'prouvent parfois la campagne1 l'ge o nat en elles le besoin d'aimer4 ,j'ai reconnu souvent les indices de cette mlancolie sans aucun symptme de maladie4 ,rousseau les ressentit ,vevay lorsqu'il allait se promener sur les bords du lac de ,genve4 ,mon cur1 dit-il1 s'lanait avec ardeur mille flicits innocentes2 je m'attendrissais1 je soupirais et pleurais comme un enfant4 ,combien de fois1 m'arrtant pour pleurer mon aise1 assis sur une grosse pierre1 je me suis amus voir tomber mes larmes dans l'eau4 ,et moi1 je n'ai pas crit ces pages sans qu'un profond souvenir me ft rpandre des larmes4 ,a dix-sept ans1 je me suis souvent assis1 avec cette mme agitation1 sur ces rives charmantes dont parle ,rousseau4 ,l'amour me gurit4 ,l'amour est si doux concevoir sous les frais ombrages du lac de ,genve#ca6 ,on aime ce vague tat de tristesse1 et l'on ne cherche pas s'en affranchir4 ,on souffre doucement et tranquillement sans savoir pourquoi4 ,on se plat rester sur le bord des ruisseaux1 sur les rochers1 au fond des bois1 en vue des simples et majestueuses beauts de la nature1 et l'on ne forme qu'un ardent dsir1 le dsir d'avoir auprs de soi une personne chrie1 qui l'on puisse communiquer toutes ses penses1 et qui s'associe toutes nos motions4 #ca ,personne n'a pu voir sans motion les bords enchanteurs du lac de ,genve1 les grandes valles1 les villes riantes qui l'entourent1 les cimes imposantes qui le dominent4 ,personne n'a pu dtourner ses yeux de ce magnifique spectacle sans prouver un regret profond1 pareil celui qui saisit le cur quand il faut quitter un ami que l'on n'espre plus revoir4 ,cette solitude ne convient pas toutes les personnes soumises un accs de tristesse4 ,je n'ai fait que verser des larmes plus abondantes1 cher ,hirschfeld1 quand je me mis lire ton livre sur la vie champtre1 et surtout quand j'en vins ce passage qui m'mut jusqu'au fond du cur3 ,les pleurs se schent au souffle salutaire des zphyrs2 le cur se dilate et n'prouve qu'une paisible mlancolie4 ,la fracheur de la nature nous pntre1 et en la respirant1 nous sentons s'apaiser nos douleurs4 ,peu peu les images lugubres qui assombrissaient nos regards s'effacent et disparaissent4 ,l'esprit ne rsiste plus aux mditations qui consolent2 et comme une riante soire succde un jour orageux1 un calme plat remplace les sollicitudes qui agitaient notre me1 et nous gotons le charme de la vie champtre4 ,il est des malheureux que le souvenir d'une personne aime dvore lentement1 qui frissonnent en relisant les lettres qu'elle a crites1 et qui chancelleraient sur le tombeau o ils ont enseveli le bonheur de leur vie4 ,ah6 pour eux1 il n'y a plus de rayons lumineux1 plus d'aurore joyeuse4 ,les premires violettes qui closent sur le gazon1 le chant des oiseaux qui annonce le retour du printemps1 le dlicieux aspect de la nature1 qui se ravive cette poque de l'anne1 n'a plus pour eux de charme4 ,le souvenir des liens qui les ont enlacs autrefois les irrite1 les blesse1 et ils repoussent la main compatissante qui voudrait les arracher leurs songes funbres pour leur faire voir de plus belles perspectives4 ,en gnral1 ces malheureux sont d'un caractre violent1 et de plus subjugus peut-tre par une relle maladie4 ,il faut1 pour les gurir1 user d'une grande affection et d'une cordiale condescendance4 ,pour les hommes d'une nature douce1 qui ont fait ainsi des pertes cruelles1 la solitude a des charmes puissants4 ,ceux-ci se reprsentent bien leur malheur dans toute son tendue1 mais ils associent leur souffrance la nature entire4 ,ils aiment planter sur les tombeaux les saules pleureurs et les arbustes en fleur2 ils dessinent des modles de spulture1 ils composent des chants de deuil1 et donnent ainsi une apparence agrable la mort4 ,le cur sans cesse occup de ceux qu'ils regrettent1 ils vivent avec leur tristesse dans une sorte de rgion idale entre la terre et le ciel4 ,je compatis profondment leur douleur1 et cependant il me semble qu'ils doivent tre heureux dans cette douleur mme1 pourvu que personne ne trouble leur pieuse pense4 ,ils me semblent heureux1 parce qu'ils sont d'une nature telle que la souffrance n'accablera pas leur esprit4 ,ils jouissent de ce qui n'inspire aux autres qu'un sentiment d'effroi4 ,ils prouvent une joie indfinissable rver sans cesse aux tres chris et sincres qu'ils ont perdus4 ,il est un grand nombre de malheurs que l'on surmonte plus aisment dans la solitude que dans le monde1 si l'on a la force d'en distraire sa pense et de lui imprimer une autre direction4 ,voici un homme qui1 frapp tout coup par une calamit imprvue1 se figure qu'il n'a plus d'autre alternative que le dsespoir ou la mort4 ,qu'il essaye d'appliquer1 dans la retraite1 son esprit la recherche de quelques vrits importantes1 bientt ses larmes se scheront1 son fardeau lui paratra moins lourd1 et sa destine moins effrayante4 ,il est beaucoup de personnes qui se retirent de leur tat de tristesse plus facilement dans la solitude que dans le monde1 les femmes surtout4 ,une femme d'une nature impressionnable se dcourage aisment et se ranime de mme4 ,les maladies morales des hommes s'accroissent au contraire peu peu1 jettent dans le cur de profondes racines et sont difficiles gurir4 ,il faut1 pour les combattre1 employer avec une constance inbranlable tous les moyens d'action que l'me peut exercer sur le corps4 ,une me forte est comme un bouclier impntrable contre les coups du sort2 une me nergique rejette firement loin d'elle tout ce qui fatigue1 irrite1 accable les autres et soutient le corps qu'elle anime1 tandis qu'une me craintive et chancelante perd celui qu'elle doit protger4 ,un point essentiel1 dans ces crises morales1 c'est de rechercher ce qui convient telle ou telle nature4 ,a certains hommes1 il est ncessaire d'offrir des distractions mondaines2 d'autres rclament la solitude4 ,il faut donc1 en morale comme en mdecine1 viter de s'en tenir ces prceptes gnraux1 dont on ne peut faire l'application dans une foule de circonstances particulires4 ,loin de nous tous ces prtendus moyens infaillibles de gurison que l'on offre l'hypochondrie4 ,il n'y a de vrai1 dans les choses qui tiennent au domaine de l'existence1 que ce qui convient en tel cas dtermin4 ,conseiller aux hypochondriaques d'ouvrir leur maison aux bals1 aux runions joyeuses1 c'est s'exposer commettre une grave erreur4 ,on peut dire d'un grand nombre d'individus ports la mlancolie et l'hypochondrie3 ,laissez-les seuls2 il n'y a pas d'autre moyen de les distraire4 ,ces diverses considrations sur les avantages que le cur peut retirer de la solitude m'amnent enfin poser cette grave question3 ,est-il plus facile d'tre vertueux dans la solitude que dans le monde8 ,dans le monde1 on fait souvent le bien par devoir4 ,le juge rend la justice1 le mdecin visite ses malades1 et l'un et l'autre disent qu'ils agissent par un sentiment d'humanit4 ,il se peut que quelquefois cela soit vrai1 mais la plupart du temps c'est faux3 on tudie et on juge une cause1 on porte des secours un malade1 parce qu'on sige un tribunal1 parce qu'on a mis sa porte tel criteau4 ,on m'a crit des milliers de lettres qui commenaient ainsi3 ,votre humanit si bien connue1 et je ne vois dans ces mots qu'un compliment banal1 qu'un froid mensonge4 ,cette vertu gnreuse et compatissante1 qu'on appelle humanit1 est un des attributs d'une me noble1 leve4 ,et d'o savez-vous que j'agis de telle ou telle faon par vertu1 et non par une des obligations de ma position8 ,les bonnes uvres ne sont pas toujours des actes si louables4 ,on peut faire du bien sans tre rellement bon2 on peut se montrer grand dans les affaires1 et rester petit au fond du cur4 ,la vertu est plus rare qu'on ne pense1 et il faut mnager pour les occasions srieuses les mots solennels de vertu1 de patriotisme1 de dvouement1 car en les prodiguant on court risque d'en diminuer le prestige4 ,on pratique vraisemblablement mieux les maximes du bien dans la solitude que dans le monde4 ,l1 si un grand personnage fait un acte de vertu1 il le fait parce qu'il sent que la grandeur d'me est au-dessus de toutes les autres grandeurs4 ,la vertu est plus facile pratiquer dans la solitude que dans le monde4 ,dans le monde1 elle n'ose souvent se rvler au grand jour4 ,nous nous trouvons l entours de tant de piges et de fascinations1 que1 mme avec la meilleure volont1 nous ne pouvons nous empcher de commettre sans cesse quelque faute4 ,celui-ci manque de bonne intention2 cet autre a des intentions parfaites1 mais il erre dans sa conduite4 ,le matin1 avant de sortir1 nous nous trouvons peut-tre encore dans d'excellentes dispositions d'esprit1 nous avons le cur libre et port la bienveillance1 la justice1 car nous n'avons point encore prouv de contrarits2 mais avec la vigilance la plus svre1 on ne reste pas tout le jour entirement matre de soi1 lorsqu'il faut poursuivre travers d'inextricables soucis des affaires multiplies1 entretenir de nombreuses relations1 et s'exposer toutes sortes d'incidents dsagrables et imprvus4 ,on ne peut donc oublier l'troite union de l'me avec le corps1 et l'on ne peut atteindre au terme le plus lev d'une vertu idale4 ,pour vivre dans la solitude1 on n'en conserve pas moins sa nature humaine2 et si la vertu est plus facile pratiquer l o elle est livre moins de dangers1 elle a par l moins de mrite4 ,un clbre philosophe cossais a dit3 ,par l'amour de la vertu1 le bonheur d'un homme dpend de sa conduite4 ,celui qui ne cherche pas la pratiquer n'est qu'un esclave du monde4 ,il dpend de la faveur1 il vit des caresses du monde1 il est heureux ou dsol selon le succs ou les checs qui lui arrivent dans cette sphre mobile4 ,mais les entreprises faites par l'homme vertueux ne sont pour lui qu'une raison de flicit secondaire4 ,son devoir accompli1 il jouit de la tranquillit de son me1 et s'abandonne la sagesse de la ,providence4 ,son tmoignage est dans le ciel1 et celui qui le connat est l'tre suprme4 ,satisfait de la voix de sa conscience et confiant en la justice de ,dieu1 il est heureux de son innocence1 et mprise le triomphe des mchants4 ,or1 que ces nobles principes s'implantent dans notre cur1 nous nous affranchissons du servage du monde1 et nous mettons notre courage l'abri de ses vicissitudes4 ,mon but1 en crivant cet ouvrage sur la solitude1 a t d'enseigner cet affranchissement du monde4 ,je ne veux pas conduire les hommes dans les dserts sauvages1 je voudrais seulement les dlivrer d'une crainte inutile1 leur donner l'indpendance1 leur inspirer un got salutaire pour la retraite1 afin qu'ils aient du moins quelques heures dans la journe o ils puissent se dire3 ,nous sommes libres4 ,cette indpendance ne doit nous porter qu' user raisonnablement des avantages de la solitude4 ,ce n'est qu'en employant bien nos heures de loisir que nous prenons la ferme rsolution de matriser nos passions et de rgler dignement notre conduite4 ,c'est en rflchissant aux vnements de notre vie1 aux tentations auxquelles nous sommes exposs1 aux cts faibles de notre tre1 que nous pouvons nous armer d'avance contre tous les prils qui nous menacent dans les relations mondaines4 ,si la vertu1 au premier abord1 parat restreindre le cercle de nos plaisirs1 il est facile de voir qu'elle nous donne de plus grandes et plus sres jouissances que ces jouissances imaginaires et trompeuses dont elle nous loigne4 ,le riche aime s'occuper de sa fortune1 le voluptueux de ses joies matrielles1 mais l'homme qui est vraiment bon prouve un bonheur extrme remplir rgulirement ses devoirs4 ,quand il les a remplis1 il voit briller ses yeux une nouvelle lumire2 une clart plus vive et plus pure l'environne de toutes parts1 tout s'embellit pour lui1 et il continue gaiement sa carrire4 ,notre pre1 qui est notre ,dieu1 pntre le secret des curs1 lit dans les tnbres de la solitude1 et nous rcompense de nos bonnes actions par la satisfaction qu'il nous donne et la nouvelle force dont il nous doue4 ,la libert1 le loisir1 l'loignement d'un vain tumulte1 le calme1 sont donc pour nous des moyens assurs de nous conduire la vertu4 ,dans cet tat si dsirable1 on ne se borne plus rprimer le cours fougueux de ses passions1 on ne permet pas ses penses de s'inquiter des choses dont elle n'a point s'occuper4 ,la vie domestique n'est plus alors cette existence fastidieuse1 ou ces champs orageux que l'on rencontre si souvent dans le monde4 ,la paix et la flicit appartiennent celui qui renonce aux plaisirs impurs1 et cette flicit il la rpand autour de lui4 ,il n'est pas un sclrat qui ne convienne en secret que la vertu est la base fondamentale du bonheur en ce monde3 cependant le vice lance de tous cts ses piges attrayants1 et y prend sans cesse des gens de tout ge et de toute condition4 ,veiller sur les dsirs trompeurs1 avant mme qu'ils ne nous atteignent1 vaincre par de nobles penses la cupidit coupable1 c'est l l'un des plus beaux triomphes de l'me1 et c'est par l qu'on acquiert la paix intrieure4 ,heureux celui qui entre dans la solitude avec cette paix sublime et qui la conserve sans nuage6 ,a quoi servirait de chercher un refuge dans la retraite1 si l'on y portait la haine des hommes8 ,on ne trouverait alors pas plus de satisfaction dans les vertes et fraches prairies que dans les tnbres sinistres d'une affreuse cellule4 purer notre cur1 le prserver de toute atteinte funeste1 voil la tche que nous devons nous prescrire dans la solitude4 ,il importe souvent aussi de savoir estimer ce que les hommes mprisent1 et mpriser ce qu'ils estiment4 ,lorsque1 aprs la guerre de ,rome contre les pirates1 le commandement enlev ,lucullus fut remis ,pompe1 celui-ci s'cria3 ,o dieux1 vous me chargez d'une uvre sans fin6 ,n'aurais-je pas t plus heureux sans cet appareil de gloire8 ,faut-il donc que je sois toujours en campagne1 et que j'aie toujours la cuirasse sur la poitrine8 ,ne pourrai-je chapper l'envie qui me poursuit sans relche1 et vivre paisiblement la campagne avec ma femme et mes enfants8 ,en parlant ainsi1 ,pompe mentait2 car il n'estimait pas encore assez ce que les hommes de sa nature mprisent1 et il ne mprisait pas assez ce que les ,romains1 jaloux du pouvoir1 estimaient par-dessus tout4 ,mais ,marius ,curius1 ce grand citoyen1 agit autrement4 ,aprs avoir chass ,pyrrhus de l',italie1 aprs avoir joui trois fois des honneurs du triomphe1 il se retira la campagne dans une humble demeure1 et y cultiva lui-mme son jardin4 ,quand les ambassadeurs des ,samnites vinrent lui offrir de l'or qu'il refusa1 il tait prs de son foyer1 occup faire cuire ses navets4 ,la solitude procure autant de jouissances l'homme le plus obscur qu'au personnage le plus minent4 ,la fracheur de l'air1 la majest des forts1 le riant clat des prairies1 la magnificence de l't1 peuvent enchanter l'ignorant tout aussi bien que les philosophes et les hros4 ,il n'est pas ncessaire1 a dit un ,anglais1 de connatre les lois de la vgtation pour admirer le calice d'une fleur1 ni d'tudier le systme de ,copernic et de ,ptolme pour jouir de la lumire et de la chaleur du soleil4 ,que de douces motions n'prouve-t-on pas au retour du printemps6 ,quand un homme qui a longtemps t renferm dans les villes visite la campagne1 il n'est pas un point de vue champtre qui ne rjouisse quelqu'un de ses sens4 ,plus d'un exil mme a souvent ressenti les bienfaits de la solitude4 ,au lieu du monde d'o il tait banni1 il se crait un monde nouveau dans le silence de la retraite1 oubliant les plaisirs factices pour s'attacher des plaisirs plus rels#cb1 et inventant mille innocentes distractions qu'il n'aurait pas trouves ailleurs4 #cb ,cicron a dit3 ,multa prclare ,dionysius ,phalereus in illo exsilio scripsit1 non in usum aliquem suum quo erat orbatus1 sed animi cultus ille erat ci quasi quidam humanitatis cibus4 ,maurice1 prince d',isembourg1 aprs s'tre signal pendant de longues annes par son courage1 sous le duc ,ferdinand de ,brunswick1 sous le marchal de ,broglie et dans la guerre des ,russes contre les ,turcs1 tomba en disgrce et fut exil4 ,on sait ce qu'est une sentence d'exil en ,russie4 ,l'ennui l'accabla d'abord1 la douleur s'empara de lui2 mais un jour1 le petit livre de ,bolingbroke sur l'exil lui tomba entre les mains4 ,il le lut1 le relut1 et en fit une traduction4 ,a mesure que je le lisais1 dit-il1 je sentais s'apaiser ma tristesse4 ,ce livre de ,bolingbroke est un chef-d'uvre de stocisme et de style4 ,l'auteur y retrace toutes les adversits de la vie4 ,il ne veut point qu'on cherche s'y soustraire par une longue et lche rsignation2 il veut qu'on emploie pour les vaincre les remdes les plus violents1 qu'on poursuive le mal jusque dans sa source pour le gurir radicalement4 ,avec une certaine nergie1 on peut parvenir srement supporter le plus long exil1 et on peut y trouver des plaisirs qu'on ne connaissait pas ds que l'on est priv de ceux que l'on recherchait dans un autre temps4 ,brutus trouva ,marcellus1 dans son exil de ,mitylne1 aussi heureux qu'il est possible l'homme de l'tre1 et livr avec autant d'ardeur qu'autrefois l'tude des sciences utiles4 ,en le voyant ainsi1 il pensa que c'tait lui-mme qui1 en rentrant dans le monde1 allait en exil4 ,quelques annes auparavant1 ,mtellus ,numidicus1 refusant sa sanction aux lois funestes du tribun ,saturninus1 avait t aussi condamn l'exil4 ,des citoyens recommandables voulaient s'armer pour le dfendre2 mais ,mtellus1 qui n'avait pu arrter le mal par la persuasion1 ne voulut pas outrager les lois par la violence4 ,il gmit seulement sur le dlire des ,romains1 comme autrefois ,platon sur celui des ,athniens4 ,mes citoyens1 dit-il1 me rappelleront s'ils reviennent de leur garement1 et1 s'ils n'en reviennent pas1 je ne puis tre nulle part plus mal qu' ,rome4 ,il partit pour l'exil1 persuad que c'tait un avantage pour lui de s'loigner de ces lieux o son cur et t sans cesse dchir par le douloureux spectacle d'un tat d'anarchie et d'une rpublique expirante4 ,rutilius s'loigna de ,rome avec un profond mpris pour les murs corrompues de cette grande ville4 ,il avait soulev contre lui une classe de gens puissants en cherchant protger les provinces d',asie contre les exactions des fermiers4 ,il fut accus de s'tre lui-mme laiss corrompre1 et cit en justice par l'infme ,apicius4 ,ses accusateurs taient ses juges2 il le savait1 et il daigna peine se dfendre4 ,il s'en alla en ,orient1 o il fut accueilli avec respect2 et1 lorsque le temps de son exil fut fini1 au lieu de rentrer dans sa patrie1 il s'en loigna encore plus4 ,dans ces imposantes histoires d'exils1 ,cicron fait une triste exception4 ,il tait dou de tous les trsors de l'esprit1 de tous les sentiments dlicats qui pouvaient charmer sa solitude2 mais il n'avait pas la force de supporter l'exil4 ,au temps de sa prosprit1 les menaces d'un parti puissant1 les poignards des assassins n'avaient pu l'effrayer4 ,la souffrance morale le fit succomber dans son exil2 il devint hypochondriaque1 et cette maladie puise l'nergie de l'me et brise toutes les rsolutions4 ,cicron a1 par sa faiblesse1 dshonor l'exil et la solitude4 ,inquiet et timide1 regrettant sans cesse la perte de son rang1 de sa fortune1 de son crdit1 il ne pouvait goter l'influence salutaire de la retraite1 car tout s'offrait ses yeux sous une ombre sinistre4 ,pour qu'un exil achve en paix ses jours dans le silence de la retraite1 il faut qu'il ait pay sa dette la socit1 et qu'il donne ceux qui l'observent l'exemple d'un homme aussi grand dans sa chute que dans sa prosprit4 ,il est doux surtout de songer la solitude quand la vieillesse approche1 quand notre vie dcline4 ,notre existence est un voyage de courte dure2 notre vieillesse1 un jour rapide qu'il faut regarder comme un instant de repos1 comme un intervalle entre l'activit et le dernier sommeil1 comme le port d'o nous observons les cueils o nous avons couru risque d'chouer1 et nous ne pouvons mieux jouir de ces dernires impressions de la vieillesse que dans la solitude4 ,souvent l'homme tend puiser tout ce qui lui est tranger avant de s'occuper de lui-mme4 ,ainsi1 nous commenons par visiter les pays lointains avant de remarquer ce qu'il y a d'intressant dans le ntre2 mais le jeune homme prudent et le vieillard expriment n'agissent pas ainsi4 ,pour eux1 le commencement et la fin de la sagesse sont dans la solitude et dans la srieuse observation de soi-mme4 ,combien de gens1 d'ailleurs1 que la solitude a rendus mlancoliques dans leur jeunesse1 et qui ne ressentent plus cette mlancolie aux approches de la vieillesse6 ,une alternative incessante de dsirs1 de croyance1 d'espoir et d'illusions1 voil le tableau de notre entre dans la vie4 ,l'ge mr est port la mlancolie2 mais rien ne surprend l'homme qui s'est affermi sur sa route par l'exprience4 ,quand on n'est plus forc de songer de vains besoins1 et quand on a su de bonne heure apprcier les petites intrigues du monde1 on ne se plaint pas de l'ingratitude que l'on prouve4 ,qu'on obtienne seulement le repos1 voil tout ce que l'on demande2 le reste n'est rien si l'on est rentr assez tt en soi-mme1 si l'on a vu les choses extrieures telles qu'elles sont rellement4 ,il y a1 dit un ,allemand1 des chartreux en politique comme en religion4 ,c'est dans la retraite silencieuse qu'on rencontre le sage observateur dvou la vrit et sa patrie1 qui n'exalte rien outre mesure et ne calomnie personne4 ,on aime sa lucide raison2 on admire son amour pour les sciences et pour les hommes2 on voudrait possder sa confiance et son amiti2 on est tonn de sa modestie1 de son langage et de son existence2 on voudrait lui faire quitter son humble demeure pour un palais2 mais il semble qu'il porte crit sur son front cet axiome de l'antiquit3 ,odi profanum vulgus et arceo2 et alors1 au lieu de chercher le sduire par une vaine convoitise1 on en fait un proslyte4 ,il n'est plus1 ce chartreux politique que j'appris un jour connatre dans une petite province1 qui m'inspira un respect et un amour filial4 ,peut-tre n'existait-il pas alors dans les cours d',allemagne un homme plus sage et plus profond que lui4 ,il jugeait le monde et les choses avec une admirable sagacit1 et connaissait personnellement quelques-uns des plus grands souverains de l',europe4 ,nulle part je n'ai trouv une me plus libre1 plus ouverte et doue de plus de douceur et d'nergie2 jamais un il plus vif et plus pntrant1 et jamais un homme avec lequel j'aurais autant aim passer toute ma vie4 ,sa maison tait d'une extrme simplicit et sa table trs-frugale3 c'tait le baron de ,schrantenbach4 ,les jeunes gens ne sont en gnral que trop disposs mdire des crits des vieillards2 cependant jamais homme n'a crit avec tant de chaleur et d'motion que ,rousseau ne le fit dans ses dernires annes4 ,la plupart de ses meilleurs ouvrages datent de sa vieillesse4 ,entre cinquante et soixante ans1 il devint l'un des premiers crivains de son sicle1 et il ne regardait alors les uvres de son jeune ge que comme de faibles productions de son esprit4 ,c'est dans la vieillesse qu'on est le plus port la mditation4 ,l'ardeur du jeune ge est apaise2 l'effervescence du midi de la vie est calme2 le soir arrive avec sa douce tranquillit et son calme rafrachissant4 ,il est donc utile de consacrer la mditation les derniers instants que l'on a passer en ce monde1 et aprs les sollicitudes que l'on a prouves1 on parvient conqurir quelque repos4 ,la pense de ces paisibles loisirs nous rjouit1 comme la perspective d'un heureux jour de printemps aprs un long hiver4 ,qu'on se repose1 soit1 diront quelques jeunes gens ddaigneux2 mais qu'on n'crive pas2 car1 cet ge-l1 on n'a plus de chaleur1 l'imagination est teinte1 et le prisme qui l'animait a disparu4 ,cela peut tre1 rpond le vieillard2 mais j'aime exprimer encore les sensations que j'prouve4 ,je lis1 j'cris1 je pense1 voil ma joie prsent comme dans ma jeunesse4 ,l'homme g acquiert par sa paisible et rgulire activit ce que vous perdez chaque jour par votre bruyante agitation4 ,ptrarque sentit peine l'affaissement de la vieillesse4 ,il savait animer sa solitude par le mouvement de son esprit1 et ses annes s'coulaient doucement4 ,d'une maison de campagne situe dans le voisinage d'une chartreuse1 quelques lieues de ,milan1 il crivait ,settimo avec une aimable navet3 ,comme un voyageur fatigu1 je double le pas mesure que j'approche du terme de ma route4 ,je lis1 j'cris jour et nuit2 une occupation me repose de l'autre1 je veille et je me divertis1 je travaille et je me fatigue2 plus je rencontre de difficults1 plus mon ardeur augmente4 ,la nouveaut m'aiguillonne1 les obstacles m'excitent4 ,le travail est chose sre1 et le mien est incertain4 ,mes yeux sont affaiblis par les veilles1 et ma main est lasse de tenir la plume4 ,mais je dsire que la postrit me connaisse1 et si je ne parviens pas occuper son attention1 mon sicle du moins1 mes amis m'auront connu1 et cela me suffit4 ,ma sant est encore si bonne1 mon corps si robuste1 mon temprament si chaleureux1 que l'ge1 les occupations srieuses1 la continence et la macration ne peuvent vaincre cet ennemi rebelle contre lequel je lutte sans cesse4 ,si je n'avais foi en la ,providence1 je succomberais comme j'ai dj succomb plusieurs fois4 ,souvent1 la fin de l'hiver1 il faut que je reprenne les armes contre la chair1 que je combatte1 pour ma libert1 contre ses plus cruels ennemis4 ,plus d'un homme1 en recherchant dans sa vieillesse la solitude1 a acquis loin du monde une importance qu'il n'avait pas un autre ge4 ,c'tait1 a dit ,pope1 dans la retraite1 dans l'exil1 sur leur lit de mort1 que les grands hommes de l'antiquit jetaient le plus grand clat et faisaient le plus de bien1 en communiquant aux autres leurs lumires4 ,c'est quelque chose1 dit ,rousseau1 que de donner aux hommes l'exemple de la vie qu'ils devraient tous mener4 ,c'est quelque chose1 quand on n'a plus ni force ni sant pour travailler de ses bras1 d'oser de sa retraite faire entendre la voix de la vrit4 ,c'est quelque chose d'avertir les hommes de la folie des opinions qui les rendent misrables4 ,je serais beaucoup plus inutile mes compatriotes1 vivant au milieu d'eux1 que je ne puis l'tre dans le calme de ma retraite4 ,qu'importe en quel lieu j'habite1 si j'agis comme je dois agir8 ,heureux le vieillard qui1 dans ses dernires annes1 reoit dans ce monde la rcompense du bien qu'il a fait1 et emporte les bndictions de ceux qui l'entourent6 ,celui qui a vcu honntement et honorablement ne craint pas de reporter ses regards sur la route qu'il a parcourue1 et les grandes mes ne s'effrayent pas de l'approche du tombeau4 ,l'impratrice ,marie-,thrse fit elle-mme construire le sien3 elle s'arrtait souvent auprs de ce monument de deuil1 et le montrait ses enfants en leur disant3 ,avons-nous le droit d'tre fiers8 ,voil le dernier asile qui reste aux empereurs4 ,sans s'lever cette hauteur de sentiments1 chacun peut se retirer du monde1 ne pas attacher au pass une importance outre1 et1 dans les moments qui lui appartiennent encore1 entretenir1 dvelopper les penses qui le rattachent ,dieu et la vertu2 alors la tombe ne lui prsentera plus un si lugubre aspect1 et il ne regardera la fin de la vie que comme le soir d'un beau jour4 ,les jouissances du cur que nous procure la retraite augmentent souvent pour les ides religieuses qu'elle enfante4 ,une vie simple1 paisible1 innocente1 porte notre cur vers ,dieu4 ,la vue de la nature nous ramne la religion1 et la religion1 par un de ses sublimes effets1 nous donne la tranquillit4 ,celui qui est pntr de ces sentiments religieux n'attribue plus au monde la mme valeur et ne ressent plus aussi vivement les misres de l'humanit4 ,on se trouve alors comme dans une frache valle o l'on entend au loin gronder le tonnerre des fausses passions4 ,quand le clbre ,addison1 abandonn des mdecins1 sentit sa fin approcher1 il fit appeler un de ses jeunes parents1 qui lui tait profondment attach4 ,aprs quelques moments d'attente1 le jeune homme dsol lui dit3 ,vous m'avez demand1 dictez-moi vos ordres1 je les accomplirai religieusement4 ,addison lui prit la main et lui rpondit3 ,vois comme un chrtien meurt tranquillement4 ,s'il n'est pas en notre pouvoir de briser tous les obstacles qui s'opposent cette paix intrieure1 et de remporter dans toutes les circonstances une pleine victoire sur les treintes du monde1 l'ide de tout sacrifice ,dieu est grande et imprime un noble lan une me ardente4 ,pourquoi sommes-nous si frquemment mcontents de notre situation8 ,pourquoi nous plaignons-nous de ne connatre ni la joie ni le bonheur8 ,c'est parce que nous nous laissons saisir par l'apparence des choses1 parce que nos sens gouvernent notre raison1 parce que1 dans mainte et mainte occasion1 nous prfrons des biens trompeurs aux jouissances relles et durables1 parce qu'enfin nous n'avons pas toute la pit que nous devrions avoir4 ,il faut se faire un devoir de consacrer de pieuses rflexions une partie de ces heures que tant de gens dissipent en vaines distractions4 ,mais il ne faut pas que cette pit dgnre en fanatisme1 qu'elle nous donne de vagues sentiments au lieu des penses lumineuses1 qu'elle remplace par des rveries les ralits2 il ne faut pas qu'elle nous assujettisse un rigorisme outr1 qu'elle nous fasse renoncer des plaisirs innocents4 ,une joie honnte augmente notre force1 et la vertu doit donner une douce et profonde satisfaction4 ,pour un homme qui a contract l'habitude de se recueillir dans le calme1 les heures qu'il consacre de religieuses mditations sont les meilleurs instants de sa vie4 ,de mme que1 lorsque nous allons l'glise accomplir un de nos devoirs de chrtien1 nous devons nous examiner srieusement1 scruter notre conduite et nous affermir dans la rsolution de vivre selon la voie de ,dieu1 de mme1 chaque fois que dans la retraite nous levons notre pense vers le ciel1 nous devons porter sur nous-mmes un regard svre4 ,nous apprendrons ainsi reconnatre nos fautes1 rectifier nos ides1 rflchir utilement au terme et au but de notre existence4 ,il ne suffit pas de faire de bonnes actions1 il faut encore discerner le motif de ces actions4 ,n'avons-nous pas1 en les faisant1 cd quelque considration mondaine ou quelque enthousiasme passager8 ,n'avons-nous pas t dirigs par l'amour-propre plutt que par l'amour du prochain8 ,dans nos heures solitaires1 en levant notre cur vers ,dieu1 nous apprcions plus facilement et plus judicieusement la nature et le motif rel de ces actions4 ,la solitude nous conduit de la faiblesse la force1 de la sduction la rsistance1 du prsent l'avenir1 des contraintes du monde d'ici-bas la contemplation d'un monde meilleur4 ,aux heures de retraite et de silence1 nous sommes plus prs de celui qui nous devons par-dessus tout tre dsireux de plaire1 et qui veille prs de nous dans les ombres de la nuit4 ,les apologistes de la socit rptent sans cesse qu'il y a de grandes choses faire dans le monde4 ,mais1 d'une part1 nous ne faisons pas dans le monde tout ce que le devoir nous prescrit1 et de l'autre1 nous devons tre convaincus que nous n'acquerrons jamais aussi bien que dans la solitude et par la religion l'nergie ncessaire pour accomplir des actions de mrite et l'lvation de caractre que nous devons tous ambitionner4 ,la satisfaction habituelle dont notre me jouit au sein de la solitude a dj quelque analogie avec les joies de l'ternit1 et c'est dans ces moments de flicit intrieure qu'on aime s'abandonner aux dsirs et aux esprances qu'veille en nous l'ide d'une autre vie4 ,dans ce monde1 o l'on trouve tant de contrainte et d'inquitude1 la libert1 le loisir1 le repos1 sont des biens inapprciables auxquels chacun aspire1 comme le navigateur fatigu des orages de la mer aspire la terre ferme4 ,mais lorsqu'on n'a jamais t priv d'un pareil bonheur1 on ressemble l'habitant loign des plages maritimes qui ne se reprsente pas les anxits1 les angoisses et les dsirs du matelot4 ,pour moi1 j'aime croire que nous jouirons dans l'ternit d'une tranquillit constante1 inaltrable et exempte de tout mouvement sensuel4 ,or1 comme la paix intrieure et extrieure est dj sur cette terre un commencement de batitude1 il peut tre utile de croire qu'un sage loignement du tumulte du monde est un moyen de dvelopper dans l'me des facults qui deviendront un des lments de notre flicit pour la vie future4 ,je termine ici mes rflexions sur les avantages que la solitude prsente au cur4 ,puissent-elles propager quelques penses salutaires1 quelques vrits consolantes1 et contribuer rpandre parmi les hommes l'ide d'un bonheur qui est si prs de nous6 ,c'est tout ce que je dsire4 ,,conclusion ,aprs avoir lu la premire partie de cet ouvrage1 on m'a accus d'avoir trop dprci les rsultats de la solitude4 ,en lisant la seconde1 on me reprochera peut-tre de parler de ces mmes rsultats avec trop d'enthousiasme4 ,on dira que je prescris une morale trop svre1 une lvation d'me laquelle on ne peut atteindre1 un vritable mpris des hommes et des agrments extrieurs1 un calme et une fermet imaginaires1 un dgot du monde que rien ne justifie4 ,on me reprochera de vouloir ainsi1 non-seulement affaiblir le penchant la vie sociale1 mais d'exciter un triste mcontentement dans le cur des hommes1 de les porter rompre toute espce de joug pour vivre selon leur propre fantaisie1 et de les rendre trop philosophes et trop libres4 ,enfin1 on me reprochera encore de faire un trop long loge de la vie prive1 et de dtruire par l le juste sentiment d'estime que l'on doit avoir pour les relations sociales4 ,tel n'a point t pourtant mon projet1 et je crois que les jouissances du bonheur domestique n'altrent point1 dans une me noble1 le dsir du bien-tre gnral4 ,si l'un des effets de la solitude est de nous inspirer une certaine indiffrence pour le monde1 l'habitude de penser1 que nous contractons dans notre retraite1 nous amliore moralement1 et nous donne une activit d'esprit qui peut devenir utile la socit4 ,on ne peut trouver le bonheur complet en soi-mme1 et nous sommes lis par notre faiblesse mme quelque tre qui nous aime4 ,il n'entre pas dans les droits de la nature que nous soyons misanthropes4 ,dieu seul peut se suffire lui-mme4 ,nous ne pourrions donc1 sans de grands inconvnients1 nous retrancher dans une retraite absolue4 ,s'il existe un tre compltement isol1 il doit tre bien misrable1 car il n'a ni appui ni consolation4 ,la nature elle-mme veut que nous soyons unis une crature de notre espce1 et tous les sentiments qui naissent et se dveloppent dans notre cur nous rappellent chaque instant cette loi4 ,il faudrait tre domin par une effroyable ide du genre humain pour imiter ce moine qui s'en alla demeurer prs du ,vsuve1 prfrant1 disait-il1 le voisinage du volcan la socit de ses semblables4 ,avec un caractre raisonnable1 il est impossible qu'on se spare entirement des hommes4 ,on a besoin de leur tre agrable1 de leur faire du bien1 de s'attacher eux1 de jouir avec eux de la vie4 ,plutarque disait3 ,je fuis le monde par got1 et la douceur de mon caractre m'y ramne4 ,si1 avec l'ide de trouver dans les livres tout ce qui mrite d'tre connu1 nous consacrions toutes nos heures l'tude1 nous nous priverions par l des avantages rels que nous devons retirer de nos relations sociales2 les jeunes gens s'loigneraient des vieillards2 la solitude la plus occupe ne nous serait plus aussi utile1 et nous pourrions bien finir par n'tre que des pdants insupportables4 ,pour remplir justement sa destine1 pour acqurir un certain degr d'exprience et de sagesse1 il faut que l'homme soit tour tour en rapport avec les autres1 et en rapports directs avec lui-mme2 qu'il sache goter les plaisirs honntes que lui offre le monde1 et se livrer aux rflexions srieuses que lui inspire la solitude4 ,dieu lui-mme1 nous l'avons dit1 veut que nous vivions en relations avec les autres hommes4 ,le penchant social qu'il a mis en nous est une preuve vidente de sa volont4 ,jsus-,christ nous invite seulement1 par son exemple1 nous retirer quelquefois dans la solitude4 ,il a vcu au milieu des hommes2 mais de temps autre il rentrait dans la retraite4 ,il nous apprend par l que le chrtien doit savoir aussi s'loigner des affaires et des distractions du monde1 pour observer l'tat de son cur et lever sa pense vers ,dieu4 ,tout ce qui tend rapprocher les hommes l'un de l'autre1 les rendre plus clairs1 plus affables1 plus vertueux1 tout ce qui peut augmenter entre eux une sage harmonie mrite nos loges4 ,il faut que nous nous reposions des jouissances de l'esprit par les distractions du monde2 ces distractions1 ces innocents plaisirs que la socit nous prsente1 adoucissent le caractre et donnent la vertu un aspect plus attrayant4 ,en frquentant les runions du monde1 il faut se rsigner d'avance y prouver mainte contrarit1 y peser mainte heure d'ennui4 ,il y a l souvent plus de pdants qu'on n'en trouve parmi les savants qui se retirent dans la solitude4 ,il y a l d'insipides et intarissables discoureurs1 dont il est difficile d'arrter la loquacit4 ,si l'un de ces dplorables orateurs de salon s'attache nous et nous accable de ses longues phrases1 coutons-le avec patience1 en nous rappelant ces paroles de ,garve3 ,ces pauvres gens ont perdu la mesure morale1 qui apprend rgler son langage et ses actions selon les personnes que l'on rencontre4 ,pdants et passionns1 il ne se soucient aucunement des circonstances o ils se trouvent1 et1 ne consultant que leur fantaisie1 ils commettent chaque instant quelques inconvenances1 parce qu'ils oublient tout1 except la passion qui les anime4 ,dans une sphre plus leve1 l o l'on n'accepte ni une telle pdanterie1 ni l'homme sans instruction1 les relations du monde peuvent tre de la plus grande utilit1 et je pense que la frquentation des princes et des grands serait une excellente cole de philosophie pratique pour ceux qui vivent souvent seuls2 car il faut bien plus de courage pour oser proclamer une vrit hardie devant un grand1 que pour en rpandre des centaines dans un livre4 ,et quel observateur du cur humain ne voudrait avoir vu ,csar1 et s'entretenir intimement avec lui1 l'poque o ,sylla disait en le regardant3 ,ne vous fiez pas ce jeune homme qui porte la tte si haut4 ,il y a en lui plusieurs ,marius8 ,c'est une chose d'un grand intrt aussi que de pouvoir tudier dans son germe et dans son dveloppement la puissance l'aide de laquelle un homme fait poque et devient le modle des autres4 ,n'est-ce pas une grande joie1 en observant cet homme1 de reconnatre qu'il joint ses qualits extraordinaires un tact dlicat et une douce nature de penses8 ,cependant il est aussi une foule de personnes qui ont raison de se drober l'entranement des salons4 ,celui qui veut s'lever au-dessus du vulgaire doit savoir se renfermer dans la retraite et s'appliquer assidment au travail4 ,et il arrive souvent que ceux mmes qui attachent le plus d'importance aux obligations mondaines absolvent l'homme srieux qui s'en affranchit4 ,ce que les rgents des salons exigent n'est pas toujours d'une rigoureuse ncessit1 et l'homme de bien1 en interrogeant sa conscience1 sait ce qu'il lui importe de faire chaque jour4 ,on n'est point un tre sauvage par cela seul qu'on se plat de temps autre vivre dans l'obscurit4 ,il y a1 nous l'avons dit1 mainte uvre srieuse qu'on ne peut achever que dans le calme2 et du fond de sa solitude1 un crivain se rend souvent plus utile l'humanit que l'homme d'affaires avec son imptueuse activit4 ,ah6 combien il en est de ces esprits modestes et rservs qui dans l'asile le plus humble talent bien plus de forces intellectuelles qu'on n'en tale dans le monde4 ,l'essentiel est que notre activit intrieure soit dirige vers un but louable4 ,celui qui cherche instruire la jeunesse1 ou qui crit un livre utile1 est sans cesse par la pense en relation avec le monde1 et souvent il contribue notre bonheur4 ,dans sa vie solitaire1 dans son loignement des relations sociales1 il travaille pour la socit1 il exprime librement l'cart ce qu'il n'oserait peut-tre dire dans une grande runion1 par des raisons de convenance1 de respect ou de timidit4 ,il est difficile d'accomplir sa mission de savant en passant une grande partie de sa vie dans le monde4 ,mais celui-l mrite un double hommage qui1 en se dvouant au culte des sciences1 possde l'art d'attirer les curs lui par la sagacit de son esprit et la douceur de ses sentiments4 ,pour jouir utilement de la solitude et des relations du monde1 il faut savoir employer srieusement son temps dans la retraite1 se conduire avec dignit et intelligence parmi les hommes1 apprendre corriger les inconvnients de la solitude par les relations de la socit1 ceux de la socit par la solitude1 et ne s'attacher trop exclusivement ni l'une ni l'autre de ces deux sductions4 ,l'homme dont l'ducation a t sagement dirige sait se rendre utile dans ses diverses situations1 comme un fleuve paisible qui n'arrose pas seulement des valles solitaires1 mais qui porte ses ondes dans des villes populeuses1 et qui contribue les embellir et les enrichir4 ,la vie contemplative et la vie sociale doivent galement servir notre perfectionnement4 ,notre dsir est d'tre heureux1 c'est--dire d'obtenir pour nous-mmes autant de bonheur que nous pouvons nous en procurer1 et de faire aux autres tout le bien qui est en notre pouvoir4 ,mais par l'effet des circonstances1 bon nombre d'hommes ne sont pas la place qui leur conviendrait4 ,en voici un qui vgte obscurment au fond d'une province1 et qui pourrait remplir un grand rle sur un vaste thtre2 cet autre que sa naissance appelle occuper un rang lev est un tre sans valeur qui devrait se soustraire tous les regards4 ,combien de personnes condamnes vivre dans une retraite monotone1 qui pourraient exercer dans les villes une douce et salutaire action6 ,combien de femmes qui languissent dans une maison champtre1 parce que l'poux qu'on leur a donn ne sait apprcier ni leur esprit ni leur cur1 parce qu'elles ne voient autour d'elles que des natures nulles1 et pas un seul tre qui puisse les juger et les comprendre6 ,cependant1 celle qui dans cette triste situation sait surmonter ses regrets1 et user sagement des ressources qu'elle possde1 peut encore jouir d'un bonheur assez dsirable4 ,l'accomplissement de ses devoirs lui donnera le repos1 la solitude aura pour elle des charmes1 elle cueillera les fleurs parmi les pines4 ,savoir utiliser la position o la ,providence nous a placs1 voil le grand secret4 ,la solitude nous donne ce que nous ne trouvons pas dans le monde1 et le monde nous offre un vaste champ d'actions nouvelles et d'observations4 ,si nous sommes obligs de paratre dans le monde1 sachons ranimer l'loignement qu'il nous inspire1 sachons nous plier avec autant d'agrment que possible aux obligations qu'il nous impose4 ,une telle condescendance suffit souvent pour rendre notre me une heureuse srnit1 et aprs cet effort d'un instant nous nous livrerons avec plus de facilit au travail et la mditation4 ,l'homme est cr pour penser et pour agir4 ,il faut donc qu'il apprenne se conduire sagement dans la vie spculative comme dans la vie active1 et il aurait tort de fuir obstinment la socit1 comme d'abhorrer la solitude4 ,souvent envoyant les hommes que l'on tait dispos viter1 on dcouvre en eux des qualits qu'on n'avait point encore aperues1 et l'on en vient prouver de l'estime et de l'affection pour ceux auxquels on ne croyait jamais pouvoir accorder ces sentiments en ne les jugeant qu' distance4 ,tchons seulement de porter dans le monde un esprit impartial1 un cur bienveillant1 et souvent en y rentrant regret1 nous en reviendrons calmes et satisfaits4 ,on ne connat pas toute la puissance de la volont de l'homme1 puisque sans cesse on s'crie3 ,que voulez-vous6 l'homme est fait ainsi4 ,c'est parce que l'homme est fait ainsi qu'il doit user de tous ses efforts pour devenir plus qu'il n'est4 ,il ne faut pas que la fatigue1 l'ennui1 le chagrin1 nous empchent de nous arracher courageusement la mollesse pour entreprendre une noble lutte4 ,il suffit le plus souvent d'un peu de rsolution pour vaincre notre faiblesse physique et astreindre notre esprit un travail utile4 ,et quel bonheur de pouvoir ensuite se dire3 ,voil ce que je suis parvenu faire par mon courage et ma volont6 ,nous devons donc savoir partager noblement notre temps entre le monde et la solitude1 entre les distractions honntes de la socit et les plaisirs intellectuels4 ,nous chapperons ainsi la folie de celui qui court tourdiment aprs tous les plaisirs1 et la misanthropie de celui qui se retire avec une sombre pense dans une retraite sauvage4 ,il faut que nous cherchions nous faire aimer des autres sans commettre aucune lchet1 et que nous sachions quitter librement le monde sans le fuir entirement4 ,nous devons remplir avec dignit les obligations que la socit nous prescrit1 user de tous les avantages que nous pouvons trouver parmi les hommes1 et leur faire le bien qui dpend de nous4 ,mais nous devons aussi savoir nous retirer l'cart pour nous recueillir dans le sentiment de ,dieu et de la vrit4 ,,fin4 ,,table ,,des ,,mati,,res ,,introduction ,i ,r,,flexions ,,pr,,liminaires #a ,,chapitre ,i4 ,du penchant la socit #e ,goettingue ,,ii4 ,du penchant la solitude #ag ,goettingue ,,iii4 ,des inconvnients gnraux de la solitude #ci ,goettingue ,,iv4 ,des inconvnients de la solitude pour l'imagination #ea ,goettingue ,v4 ,des inconvnients de la solitude pour les passions #ff ,goettingue ,,vi4 ,avantages gnraux de la solitude #gg ,goettingue ,,vii4 ,des avantages de la solitude pour l'esprit #aai ,goettingue ,,viii4 ,des avantages de la solitude pour le cur #bjg ,,conclusion #bia ,,corbeil1 imprimerie de ,,cr,t4