,,exp,,dition ,,nocturne ,,autour ,,de ,,ma ,,chambre4 par ,m4 ,,le ,,comte ,,xavier ,,de ,,maistre1 7,,uvres ,,compl,,tes ,,nouvelle ,,dition1 ,,revue ,,par ,l',,auteur1 ,,et ,,accompagn,e ,,de ,,trois ,,belles ,,gravures4 ,tome ,premier47 ,,paris ,,dondey-,,dupr ,p,,re ,,et ,,fils1 ,,diteurs1 ,,rue ,,saint-,,louis1 ,n #df1 ,,et ,,rue ,,richelieu1 ,n #dg bis ,m ,,dccc ,,xxviii4 ,,chapitre ,,premier4 ,pour jeter quelque intrt sur la nouvelle chambre dans laquelle j'ai fait une expdition nocturne1 je dois apprendre aux curieux comment elle m'tait tombe en partage4 ,continuellement distrait de mes occupations dans la maison bruyante que j'habitais1 je me proposais depuis long-tems de me procurer dans le voisinage une retraite plus solitaire1 lorsqu'un jour1 en parcourant une notice biographique sur ,m4 de ,buffon1 j'y lus que cet homme clbre avait choisi dans ses jardins un pavillon isol qui ne contenait aucun autre meuble qu'un fauteuil et le bureau sur lequel il crivait1 ni aucun autre ouvrage que le manuscrit auquel il travaillait4 ,les chimres dont je m'occupe offrent tant de disparate avec les travaux immortels de ,m4 de ,buffon1 que la pense de l'imiter1 mme en ce point1 ne me serait sans doute jamais venue l'esprit1 sans un accident qui m'y dtermina4 ,un domestique1 en tant la poussire des meubles1 crut en voir beaucoup sur un tableau peint au pastel que je venais de terminer1 et l'essuya si bien avec un linge1 qu'il parvint en effet le dbarrasser de toute la poussire que j'y avais arrange avec beaucoup de soin4 ,aprs m'tre mis fort en colre contre cet homme1 qui tait absent1 et ne lui avoir rien dit quand il revint1 suivant mon habitude1 je me mis aussitt en campagne1 et je rentrai chez moi avec la clef d'une petite chambre que j'avais loue au cinquime tage1 dans la rue de la ,providence4 ,j'y fis transporter dans la mme journe les matriaux de mes occupations favorites1 et j'y passai dans la suite la plus grande partie de mon tems1 l'abri du fracas domestique et des nettoyeurs de tableaux4 ,les heures s'coulaient pour moi comme des minutes dans ce rduit isol1 et plus d'une fois mes rveries m'y ont fait oublier l'heure du dner4 ,o douce solitude6 j'ai connu les charmes dont tu enivres tes amans4 ,malheur celui qui ne peut tre seul un jour de sa vie1 sans prouver le tourment de l'ennui1 et qui prfre1 s'il le faut1 converser avec des sots plutt qu'avec lui-mme6 ,je l'avouerai toutefois1 j'aime la solitude dans les grandes villes2 mais1 moins que d'y tre forc par quelque circonstance grave1 comme un voyage autour de ma chambre1 je ne veux tre ermite que le matin3 le soir1 j'aime revoir des faces humaines4 ,les inconvniens de la vie sociale et ceux de la solitude se dtruisent ainsi mutuellement1 et ces deux modes d'existence s'embellissent l'un par l'autre4 ,cependant l'inconstance et la fatalit des choses de ce monde sont telles1 que la vivacit mme des plaisirs dont je jouissais dans ma nouvelle demeure aurait d me faire prvoir combien ils seraient de courte dure4 ,la rvolution franaise1 qui dbordait de toutes parts1 venait de surmonter les ,alpes1 et se prcipitait sur l',italie4 ,je fus entran par la premire vague jusqu' ,bologne3 je gardai mon ermitage1 dans lequel je fis transporter tous mes meubles1 jusqu' des tems plus heureux4 ,j'tais depuis quelques annes sans patrie2 j'appris un beau matin que j'tais sans emploi4 ,aprs une anne passe tout entire voir des hommes et des choses que je n'aimais gure1 et dsirer des choses et des hommes que je ne voyais plus1 je revins ,turin4 ,il fallait prendre un parti4 ,je sortis de l'auberge de la ,bonne-,femme1 o j'tais dbarqu1 dans l'intention de rendre la petite chambre au propritaire1 et de me dfaire de mes meubles4 ,en rentrant dans mon ermitage1 j'prouvai des sensations difficiles dcrire3 tout y avait conserv l'ordre1 c'est--dire le dsordre1 dans lequel je l'avais laiss3 les meubles entasss contre les murs avaient t mis l'abri de la poussire par la hauteur du gte2 mes plumes taient encore dans l'encrier dessch1 et je trouvai sur la table une lettre commence4 ,je suis encore chez moi1 me dis-je1 avec une vritable satisfaction4 ,chaque objet me rappelait quelque vnement de ma vie1 et ma chambre tait tapisse de souvenirs4 ,au lieu de retourner l'auberge1 je pris la rsolution de passer la nuit au milieu de mes proprits3 j'envoyai prendre ma valise1 et je fis en mme tems le projet de partir le lendemain1 sans prendre cong ni conseil de personne1 m'abandonnant sans rserve la ,providence4 ,,chapitre ,,ii4 ,tandis que je faisais ces rflexions1 et tout en me glorifiant d'un plan de voyage bien combin1 le tems s'coulait1 et mon domestique ne revenait point4 ,c'tait un homme que la ncessit m'avait fait prendre mon service depuis quelques semaines1 et sur la fidlit duquel j'avais conu des soupons4 ,l'ide qu'il pouvait m'avoir emport ma valise s'tait peine prsente moi1 que je courus l'auberge3 il tait tems4 ,comme je tournais le coin de la rue o se trouve l'htel de la ,bonne-,femme1 je le vis sortir prcipitamment de la porte1 prcd d'un porte-faix charg de ma valise4 ,il s'tait charg lui-mme de ma cassette1 et1 au lieu de tourner de mon ct1 il s'acheminait gauche dans une direction oppose celle qu'il devait tenir4 ,son intention devenait manifeste4 ,je le joignis aisment1 et1 sans lui rien dire1 je marchai quelque tems ct de lui1 avant qu'il s'en apert4 ,si l'on voulait peindre l'expression de l'tonnement et de l'effroi1 porte au plus haut degr sur la figure humaine1 il en aurait t le modle parfait1 lorsqu'il me vit ses cts4 ,j'eus tout le loisir d'en faire l'tude2 car il tait si dconcert de mon apparition inattendue et du srieux avec lequel je le regardais1 qu'il continua de marcher quelque tems avec moi sans profrer une parole1 comme si nous avions t la promenade ensemble4 ,enfin il balbutia le prtexte d'une affaire dans la rue ,grand-,doire2 mais je le remis dans le bon chemin1 et nous revnmes la maison ou je le congdiai4 ,ce fut alors seulement que je me proposai de faire un nouveau voyage dans ma chambre1 pendant la dernire nuit que je devais y passer1 et je m'occupai l'instant mme des prparatifs4 ,,chapitre ,,iii4 ,depuis long-tems je dsirais revoir le pays que j'avais parcouru jadis si dlicieusement1 et dont la description ne me paraissait pas complte4 ,quelques amis qui l'avaient gote me sollicitaient de la continuer1 et je m'y serais dcid plus tt sans doute1 si je n'avais pas t spar de mes compagnons de voyage4 ,je rentrais regret dans la carrire4 ,hlas6 j'y rentrais seul4 ,j'allais voyager sans mon cher ,joannetti et sans l'aimable ,rosine4 ,ma premire chambre elle-mme avait subi la plus dsastreuse rvolution2 que dis-je8 elle n'existait plus4 ,son enceinte faisait alors partie d'une horrible masure noircie par les flammes1 et toutes les inventions meurtrires de la guerre s'taient runies pour la dtruire de fond en comble#a4 ,le mur1 auquel tait suspendu le portrait de ,mme de ,hautcastel1 avait t perc par une bombe4 ,enfin1 si heureusement je n'avais pas fait mon voyage avant cette catastrophe1 les savans de nos jours n'auraient jamais eu connaissance de cette chambre remarquable4 ,c'est ainsi que1 sans les observations d',hipparque1 ils ignoreraient aujourd'hui qu'il existait jadis une toile de plus dans les ,pliades1 qui est disparue depuis ce fameux astronome4 ,dj1 forc par les circonstances1 j'avais depuis quelque tems abandonn ma chambre et transport mes pnates ailleurs4 ,le malheur n'est pas grand1 dira-t-on4 ,mais comment remplacer ,joannetti et ,rosine8 ,ah6 cela n'est pas possible4 ,joannetti m'tait devenu si ncessaire que sa perte ne sera jamais rpare pour moi4 ,qui peut1 au reste1 se flatter de vivre toujours avec les personnes qu'il chrit8 ,semblable ces essaims de moucherons que l'on voit tourbillonner dans les airs pendant les belles soires d't1 les hommes se rencontrent par hasard et pour bien peu de tems4 ,heureux encore si1 dans leur mouvement rapide1 aussi adroits que les moucherons1 ils ne se rompent pas la tte les uns contre les autres6 ,je me couchais un soir4 ,joannetti me servait avec son zle ordinaire et paraissait mme plus attentif4 ,lorsqu'il emporta la lumire1 je jetai les yeux sur lui1 et je vis une altration marque sur sa physionomie4 ,devais-je croire cependant que le pauvre ,joannetti me servait pour la dernire fois8 ,je ne tiendrai point le lecteur dans une incertitude plus cruelle que la vrit4 ,je prfre lui dire sans mnagement que ,joannetti se maria dans la nuit mme1 et me quitta le lendemain4 ,mais qu'on ne l'accuse pas d'ingratitude pour avoir quitt son matre si brusquement4 ,je savais son intention depuis long-tems1 et j'avais eu tort de m'y opposer4 ,un officieux vint de grand matin chez moi pour me donner cette nouvelle1 et j'eus le loisir1 avant de revoir ,joannetti1 de me mettre en colre et de m'apaiser1 ce qui lui pargna les reproches auxquels il s'attendait4 ,avant d'entrer dans ma chambre1 il affecta de parler haut quelqu'un depuis la galerie1 pour me faire croire qu'il n'avait pas peur2 et1 s'armant de toute l'effronterie qui pouvait entrer dans une bonne ame comme la sienne1 il se prsenta d'un air dtermin4 ,je lus l'instant sur sa figure tout ce qui se passait dans son ame1 et je ne lui en sus pas mauvais gr4 ,les mauvais plaisans de nos jours ont tellement effray les bonnes gens sur ces dangers du mariage1 qu'un nouveau mari ressemble souvent un homme qui vient de faire une chute pouvantable1 sans se faire aucun mal1 et qui est la fois troubl de frayeur et de satisfaction1 ce qui lui donne un air ridicule4 ,il n'tait donc pas tonnant que les actions de mon fidle serviteur se ressentissent de la bizarrerie de sa situation4 ,te voil donc mari1 mon cher ,joannetti8 lui dis-je en riant4 ,il ne s'tait prcautionn que contre ma colre1 en sorte que tous ses prparatifs furent perdus4 ,il retomba tout--coup dans son assiette ordinaire1 et mme un peu plus bas1 car il se mit pleurer4 ,que voulez-vous1 monsieur8 me dit-il d'une voix altre2 j'avais donn ma parole4--,eh morbleu6 tu as bien fait1 mon ami2 puisses-tu tre content de ta femme et surtout de toi-mme6 puisses-tu avoir des enfans qui te ressemblent6 ,il faudra donc nous sparer6--,oui1 monsieur1 nous comptons aller nous tablir ,asti4--,et quand veux-tu me quitter8 ,ici ,joannetti baissa les yeux d'un air embarrass1 et rpondit de deux tons plus bas3 ,ma femme a trouv un voiturier de son pays qui retourne avec sa voiture vide1 et qui part aujourd'hui4 ,ce serait une belle occasion2 mais 444 cependant 444 ce sera quand il plaira monsieur4441 quoiqu'une semblable occasion se retrouverait difficilement4--,eh quoi6 si tt8 lui dis-je4 ,un sentiment de regret et d'affection1 ml d'une forte dose de dpit1 me fit garder un instant le silence4 ,non certainement1 lui rpondis-je assez durement1 je ne vous retiendrai point2 partez l'heure mme1 si cela vous arrange4 ,joannetti plit4 ,oui1 pars1 mon ami1 va trouver ta femme2 sois toujours aussi bon1 aussi honnte que tu l'as t avec moi4 ,nous fmes quelques arrangemens2 je lui dis tristement adieu3 il sortit4 ,cet homme me servait depuis quinze ans4 ,un instant nous a spars4 ,je ne l'ai plus revu4 ,je rflchissais1 en me promenant dans ma chambre1 cette brusque sparation4 ,rosine avait suivi ,joannetti sans qu'il s'en apert4 ,un quart d'heure aprs1 la porte s'ouvrit2 ,rosine entra4 ,je vis la main de ,joannetti qui la poussa dans la chambre2 la porte se referma1 et je sentis mon cur se serrer4444 ,il n'entre dj plus chez moi6--,quelques minutes ont suffi pour rendre trangers l'un l'autre deux vieux compagnons de quinze ans4 ,o triste1 triste condition de l'humanit1 de ne pouvoir jamais trouver un seul objet stable sur lequel placer la moindre de ses affections6 ,footnote #a3 ,cette chambre tait situe dans la citadelle de ,turin1 et ce nouveau voyage fut entrepris quelque tems aprs la prise de cette place par les ,austro-,russes4 ,,chapitre ,,iv4 ,rosine aussi vivait alors loin de moi4 ,vous apprendrez sans doute avec quelque intrt1 ma chre ,marie1 qu' l'ge de quinze ans elle tait encore le plus aimable des animaux1 et que la mme supriorit d'intelligence1 qui la distinguait jadis de toute son espce1 lui servit galement supporter le poids de la vieillesse4 ,j'aurais dsir ne m'en point sparer2 mais1 lorsqu'il s'agit du sort de ses amis1 ne doit-on consulter que son plaisir ou son intrt8 ,l'intrt de ,rosine tait de quitter la vie ambulante qu'elle menait avec moi1 et de goter enfin1 dans ses vieux jours1 un repos que son matre n'esprait plus4 ,son grand ge m'obligeait la faire porter4 ,je crus devoir lui accorder ses invalides4 ,une religieuse bienfaisante se chargea de la soigner le reste de ses jours1 et je sais que1 dans cette retraite1 elle a joui de tous les avantages que ses bonnes qualits1 son ge et sa rputation1 lui avaient si justement mrits4 ,et puisque telle est la nature des hommes1 que le bonheur semble n'tre pas fait pour eux1 puisque l'ami offense son ami sans le vouloir1 et que les amans eux-mmes ne peuvent vivre sans se quereller2 enfin puisque1 depuis ,lycurgue jusqu' nos jours1 tous les lgislateurs ont chou dans leurs efforts pour rendre les hommes heureux1 j'aurai du moins la consolation d'avoir fait le bonheur d'un chien4 ,,chapitre ,v4 ,maintenant que j'ai fait connatre au lecteur les derniers traits de l'histoire de ,joannetti et de ,rosine1 il ne me reste plus qu' dire un mot de l'ame et de la bte1 pour tre parfaitement en rgle avec lui4 ,ces deux personnages1 le dernier surtout1 ne joueront plus un rle aussi intressant dans mon voyage4 ,un aimable voyageur1 qui a suivi la mme carrire que moi#b1 prtend qu'ils doivent tre fatigus4 ,hlas6 il n'a que trop raison4 ,ce n'est pas que mon ame ait rien perdu de son activit1 autant du moins qu'elle peut s'en apercevoir2 mais ses relations avec l'autre ont chang4 ,celle-ci n'a plus la mme vivacit dans ses reparties2 elle n'a plus 444 comment expliquer cela8444 ,j'allais dire la mme prsence d'esprit1 comme si une bte pouvait en avoir6 ,quoi qu'il en soit1 et sans entrer dans une explication embarrassante1 je dirai seulement qu'entran par la confiance que me tmoignait la jeune ,alexandrine je lui avais crit une lettre assez tendre1 lorsque j'en reus une rponse polie1 mais froide1 qui finissait par ces propres termes3 ,soyez sr1 monsieur1 que je conserverai toujours pour vous les sentimens de l'estime la plus sincre4 ,juste ciel6 m'criai-je aussitt2 me voil perdu4 ,depuis ce jour fatal1 je rsolus de ne plus mettre en avant mon systme de l'ame et de la bte4 ,en consquence1 sans faire de distinction entre ces deux tres et sans les sparer1 je les ferai passer l'un portant l'autre1 comme certains marchands leurs marchandises1 et je voyagerai en bloc pour viter tout inconvnient4 ,footnote #b3 ,second ,voyage autour de ma ,chambre1 par un anonyme1 chapitre premier4 ,,chapitre ,,vi4 ,il serait inutile de parler des dimensions de ma nouvelle chambre4 ,elle ressemble si fort la premire qu'on s'y mprendrait au premier coup d'il1 si1 par une prcaution de l'architecte1 le plafond ne s'inclinait obliquement du ct de la rue1 et ne laissait au toit la direction qu'exigent les lois de l'hydraulique pour l'coulement de la pluie4 ,elle reoit le jour par une seule ouverture de deux pieds et demi de large sur quatre pieds de haut1 leve de six sept pieds environ au-dessus du plancher1 et laquelle on arrive au moyen d'une petite chelle4 ,l'lvation de ma fentre1 au-dessus du plancher1 est une de ces circonstances heureuses qui peuvent tre galement dues au hasard ou au gnie de l'architecte4 ,le jour presque perpendiculaire qu'elle rpandait dans mon rduit lui donnait un aspect mystrieux4 ,le temple antique du ,panthon reoit le jour peu prs de la mme manire4 ,en outre aucun objet extrieur ne pouvait me distraire4 ,semblable ces navigateurs qui1 perdus sur le vaste ocan1 ne voient plus que le ciel et la mer1 je ne voyais que le ciel et ma chambre1 et les objets extrieurs les plus voisins1 sur lesquels pouvaient se porter mes regards1 taient la lune1 ou l'toile du matin2 ce qui me mettait dans un rapport immdiat avec le ciel1 et donnait mes penses un vol lev qu'elles n'auraient jamais eu si j'avais choisi mon logement au rez-de-chausse4 ,la fentre dont j'ai parl s'levait au-dessus du toit et formait la plus jolie lucarne4 ,sa hauteur sur l'horizon tait si grande que1 lorsque les premiers rayons du soleil venaient l'clairer1 il faisait encore sombre dans la rue4 ,aussi je jouissais d'une des plus belles vues qu'on puisse imaginer4 ,mais la plus belle vue nous fatigue bientt lorsqu'on la voit trop souvent2 l'il s'y habitue et l'on n'en fait plus de cas4 ,la situation de ma fentre me prservait encore de cet inconvnient1 parce que je ne voyais jamais le magnifique spectacle de la campagne de ,turin1 sans monter quatre ou cinq chelons1 ce qui me procurait des jouissances toujours vives parce qu'elles taient mnages4 ,lorsque1 fatigu1 je voulais me donner une agrable rcration1 je terminais ma journe en montant ma fentre4 ,au premier chelon1 je ne voyais encore que le ciel2 bientt le temple colossal de ,supergue#c commenait paratre4 ,la colline de ,turin1 sur laquelle il repose1 s'levait peu peu devant moi1 couverte de forts et de riches vignobles1 offrant avec orgueil au soleil couchant ses jardins et ses palais1 tandis que des habitations simples et modestes semblaient se cacher moiti dans ses vallons1 pour servir de retraite au sage et favoriser ses mditations4 ,charmante colline6 tu m'as vu souvent rechercher tes retraites solitaires et prfrer tes sentiers carts aux promenades brillantes de la capitale2 tu m'as vu souvent perdu dans tes labyrinthes de verdure1 attentif au chant de l'alouette matinale1 le cur plein d'une vague inquitude et du dsir ardent de me fixer pour jamais dans tes vallons enchants4--,je te salue1 colline charmante6 tu es peinte dans mon cur6 ,puisse la rose cleste rendre1 s'il est possible1 tes champs plus fertiles et tes bocages plus touffus6 puissent tes habitans jouir en paix de leur bonheur1 et tes ombrages leur tre favorables et salutaires6 puisse enfin ton heureuse terre tre toujours le doux asile de la vraie philosophie1 de la science modeste1 de l'amiti sincre et hospitalire que j'y ai trouve6 ,footnote #c3 ,ou la ,superga1 glise magnifique leve par le roi ,victor-,amde ,ier1 en #agjf1 pour l'accomplissement du vu qu'il avait fait la ,vierge1 si les ,franais levaient le sige de ,turin4 ,la ,superga sert de spulture aux princes de la maison de ,savoie4 ,chapitre ,,vii4 ,je commenai mon voyage huit heures du soir prcises4 ,le tems tait calme et promettait une belle nuit4 ,j'avais pris mes prcautions pour ne pas tre drang par des visites qui sont trs-rares la hauteur o je logeais1 dans les circonstances surtout o je me trouvais alors1 et pour rester seul jusqu' minuit4 ,quatre heures suffisaient amplement l'excution de mon entreprise1 ne voulant faire pour cette fois qu'une simple excursion autour de ma chambre4 ,si le premier voyage a dur quarante-trois jours1 c'est parce que je n'avais pas t le matre de le faire plus court4 ,je ne voulus pas non plus m'assujettir voyager beaucoup en voiture1 comme auparavant1 persuad qu'un voyageur pdestre voit beaucoup de choses qui chappent celui qui court la poste4 ,je rsolus donc d'aller alternativement1 et suivant les circonstances1 pied ou cheval3 nouvelle mthode que je n'ai pas encore fait connatre et dont on verra bientt l'utilit4 ,enfin je me proposai de prendre des notes en chemin et d'crire mes observations1 mesure que je les faisais1 pour ne rien oublier4 ,afin de mettre de l'ordre dans mon entreprise1 et de lui donner une nouvelle chance de succs1 je pensai qu'il fallait commencer par composer une ptre ddicatoire1 et l'crire en vers pour la rendre plus intressante4 ,mais deux difficults m'embarrassaient et faillirent m'y faire renoncer1 malgr tout l'avantage que j'en pouvais retirer4 ,la premire tait de savoir qui j'adresserais l'ptre1 la seconde comment je m'y prendrais pour faire des vers4 ,aprs y avoir mrement rflchi1 je ne tardai pas comprendre qu'il tait raisonnable de faire premirement mon ptre de mon mieux1 et de chercher ensuite quelqu'un qui elle pt convenir4 ,je me mis l'instant l'ouvrage1 et je travaillai pendant plus d'une heure1 sans pouvoir trouver une rime au premier vers que j'avais fait et que je voulais conserver1 parce qu'il me paraissait trs-heureux4 ,je me souvins alors fort propos d'avoir lu quelque part que le clbre ,pope ne composait jamais rien d'intressant sans tre oblig de dclamer long-tems haute voix1 et de s'agiter en tous sens dans son cabinet pour exciter sa verve4 ,j'essayai l'instant de l'imiter4 ,je pris les posies d',ossian et je les rcitai tout haut1 en me promenant grands pas pour me monter l'enthousiasme4 ,je vis en effet que cette mthode exaltait insensiblement mon imagination1 et me donnait un sentiment secret de capacit potique dont j'aurais certainement profit pour composer1 avec succs1 mon ptre ddicatoire en vers1 si malheureusement je n'avais oubli l'obliquit du plafond de ma chambre1 dont l'abaissement rapide empcha mon front d'aller aussi avant que mes pieds dans la direction que j'avais prise4 ,je frappai si rudement de la tte contre cette maudite cloison que le toit de la maison en fut branl3 les moineaux qui dormaient sur les tuiles s'envolrent pouvants1 et le contre-coup me fit reculer de trois pas en arrire4 ,,chapitre ,,viii4 ,tandis que je me promenais ainsi pour exciter ma verve1 une jeune et jolie femme1 qui logeait au-dessous de moi1 tonne du tapage que je faisais1 et1 croyant peut-tre que je donnais un bal dans ma chambre1 dputa son mari pour s'informer de la cause du bruit4 ,j'tais encore tout tourdi de la contusion que j'avais reue1 lorsque la porte s'entr'ouvrit4 ,un homme g1 portant un visage mlancolique1 avana la tte et promena ses regards curieux dans la chambre4 ,quand la surprise de me trouver seul lui permit de parler3 ,ma femme a la migraine1 monsieur1 me dit-il d'un air fch4 ,permettez-moi de vous faire observer que4444 ,je l'interrompis aussitt1 et mon style se ressentit de la hauteur de mes penses4 ,respectable messager de ma belle voisine1 lui dis-je dans le langage des ,bardes1 pourquoi tes yeux brillent-ils sous tes pais sourcils1 comme deux mtores dans la fort noire de ,cromba8 ,ta belle compagne est un rayon de lumire1 et je mourrais mille fois1 plutt que de vouloir troubler son repos2 mais ton aspect1 respectable messager6444 ton aspect est sombre comme la vote la plus recule de la caverne de ,carmora1 lorsque les nuages amoncels de la tempte obscurcissent la face de la nuit1 et psent sur les campagnes silencieuses de ,morven4 ,le voisin1 qui n'avait apparemment jamais lu les posies d',ossian1 prit mal propos l'accs d'enthousiasme qui m'animait pour un accs de folie1 et parut fort embarrass4 ,mon intention n'tant point de l'offenser1 je lui offris un sige1 et je le priai de s'asseoir2 mais je m'aperus qu'il se retirait doucement1 et se signait en disant demi-voix3 matto1 per ,bacco1 matto6 ,,chapitre ,,ix4 ,je le laissai sortir sans vouloir approfondir jusqu' quel point son observation tait fonde1 et je m'assis mon bureau pour prendre note de ces vnemens1 comme je fais toujours2 mais1 peine eus-je ouvert un tiroir dans lequel j'esprais trouver du papier1 que je le refermai brusquement1 troubl par un des sentimens les plus dsagrables que l'on puisse prouver1 celui de l'amour-propre humili4 ,l'espce de surprise dont je fus saisi dans cette occasion1 ressemble celle qu'prouve un voyageur altr1 lorsqu'approchant ses lvres d'une fontaine limpide il aperoit au fond de l'eau une grenouille qui le regarde4 ,ce n'tait cependant autre chose que les ressorts et la carcasse d'une colombe artificielle1 qu' l'exemple d',archytas je m'tais propos jadis de faire voler dans les airs4 ,j'avais travaill sans relche sa construction pendant plus de trois mois4 ,le jour de l'essai venu1 je la plaai sur le bord d'une table1 aprs avoir soigneusement ferm la porte1 afin de tenir la dcouverte secrte1 et de causer une aimable surprise mes amis4 ,un fil tenait le mcanisme immobile4 ,qui pourrait imaginer les palpitations de mon cur et les angoisses de mon amour-propre1 lorsque j'approchai les ciseaux pour couper le lien fatal8444 ,zest 444 le ressort de la colombe part et se dveloppe avec bruit4 ,je lve les yeux pour la voir passer2 mais1 aprs avoir fait quelques tours sur elle-mme1 elle tombe et va se cacher sous la table4 ,rosine1 qui dormait l1 s'loigna tristement4 ,rosine1 qui ne vit jamais ni poulet1 ni pigeon1 ni le plus petit oiseau sans les attaquer et les poursuivre1 ne daigna pas mme regarder ma colombe qui se dbattait sur le plancher4444 ,ce fut le coup de grce pour mon amour-propre4 ,j'allai prendre l'air sur les remparts4 ,,chapitre ,x4 ,tel fut le sort de ma colombe artificielle4 ,tandis que le gnie de la mcanique la destinait suivre l'aigle dans les cieux1 le destin lui donna les inclinations d'une taupe4 ,je me promenais tristement et dcourag1 comme on l'est toujours aprs une grande esprance due1 lorsque1 levant les yeux1 j'aperus un vol de grues qui passait sur ma tte4 ,je m'arrtai pour les examiner4 ,elles s'avanaient en ordre triangulaire1 comme la colonne anglaise la bataille de ,fontenoy4 ,je les voyais traverser le ciel de nuage en nuage4 ,ah6 qu'elles volent bien6 disais-je tout bas2 avec quelle assurance elles semblent glisser sur l'invisible sentier qu'elles parcourent6 ,l'avouerai-je8 hlas6 qu'on me le pardonne6 ,l'horrible sentiment de l'envie est une fois1 une seule fois entr dans mon cur1 et c'tait pour des grues4 ,je les poursuivis de mes regards jaloux jusqu'aux bornes de l'horizon4 ,long-tems immobile au milieu de la foule qui se promenait1 j'observais le mouvement rapide des hirondelles1 et je m'tonnais de les voir suspendues dans les airs1 comme si je n'avais jamais vu ce phnomne4 ,le sentiment d'une admiration profonde1 inconnu pour moi jusqu'alors1 clairait mon ame4 ,je croyais voir la nature pour la premire fois4 ,j'entendais avec surprise le bourdonnement des mouches1 le chant des oiseaux1 et ce bruit mystrieux et confus de la cration vivante qui clbre involontairement son auteur4 ,concert ineffable1 auquel l'homme seul a le privilge sublime de pouvoir joindre des accens de reconnaissance6 ,quel est l'auteur de ce brillant mcanisme8 m'criai-je dans le transport qui m'animait4 ,quel est celui qui1 ouvrant sa main cratrice1 laissa chapper la premire hirondelle dans les airs8--,celui qui donna l'ordre ces arbres de sortir de la terre et d'lever leurs rameaux vers le ciel8--,et toi1 qui t'avances majestueusement sous leur ombre1 crature ravissante1 dont les traits commandent le respect et l'amour1 qui t'a place sur la surface de la terre pour l'embellir8 ,quelle est la pense qui dessina tes formes divines1 qui fut assez puissante pour crer le regard et le sourire de l'innocente beaut8444 ,et moi-mme qui sens palpiter mon cur4444 ,quel est le but de mon existence8--que suis-je1 et d'o viens-je6 moi1 l'auteur de la colombe artificielle centripte8444 ,a peine eus-je prononc ce mot barbare1 que1 revenant tout--coup moi comme un homme endormi sur lequel on jetterait un seau d'eau1 je m'aperus que plusieurs personnes m'avaient entour pour m'examiner1 tandis que mon enthousiasme me faisait parler seul4 ,je vis alors la belle ,georgine qui me devanait de quelques pas4 ,la moiti de sa joue gauche1 charge de rouge1 que j'entrevoyais travers les boucles de sa perruque blonde1 acheva de me remettre au courant des affaires de ce monde1 dont je venais de faire une petite absence4 ,,chapitre ,,xi4 ,ds que je fus un peu remis du trouble que m'avait caus l'aspect de ma colombe artificielle1 la douleur de la contusion que j'avais reue se fit sentir vivement4 ,je passai la main sur mon front1 et j'y reconnus une nouvelle protubrance prcisment cette partie de la tte o le docteur ,gall a plac la protubrance potique4 ,mais je n'y songeais point alors1 et l'exprience devait seule me dmontrer la vrit du systme de cet homme clbre4 ,aprs m'tre recueilli quelques instans pour faire un dernier effort en faveur de mon ptre ddicatoire1 je pris un crayon et me mis l'ouvrage4 ,quel fut mon tonnement6444 les vers coulaient d'eux-mmes sous ma plume2 j'en remplis deux pages en moins d'une heure1 et je conclus de cette circonstance que1 si le mouvement tait ncessaire la tte de ,pope pour composer des vers1 il ne fallait pas moins qu'une contusion pour en tirer de la mienne4 ,je ne donnerai cependant pas au lecteur ceux que je fis alors1 parce que la rapidit prodigieuse avec laquelle se succdaient les aventures de mon voyage m'empcha d'y mettre la dernire main4 ,malgr cette rticence1 il n'est pas douteux qu'on doit regarder l'accident qui m'tait arriv comme une dcouverte prcieuse1 et dont les potes ne sauraient trop user4 ,je suis en effet si convaincu de l'infaillibilit de cette nouvelle mthode1 que1 dans le pome en vingt-quatre chants que j'ai compos depuis lors1 et qui sera publi avec la ,prisonnire de ,pignerol#d1 je n'ai pas cru ncessaire jusqu' prsent de commencer les vers2 mais j'ai mis au net cinq cents pages de notes qui forment1 comme l'on sait1 tout le mrite et le volume de la plupart des pomes modernes4 ,comme je rvais profondment mes dcouvertes1 en marchant dans ma chambre1 je rencontrai mon lit sur lequel je tombai assis1 et ma main se trouvant par hasard place sur mon bonnet1 je pris le parti de m'en couvrir la tte et de me coucher4 ,footnote #d3 ,l'auteur parat avoir renonc depuis publier jamais la ,prisonnire de ,pignerol1 cet ouvrage rentrant trop dans le genre du roman4 ,,chapitre ,,xii4 ,j'tais au lit depuis un quart d'heure1 et1 contre mon ordinaire1 je ne dormais point encore4 ,a l'ide de mon ptre ddicatoire1 avaient succd les rflexions les plus tristes3 ma lumire1 qui tirait vers sa fin1 ne jetait plus qu'une lueur inconstante et lugubre du fond de la bobche1 et ma chambre avait l'air d'un tombeau4 ,un coup de vent ouvrit tout--coup la fentre1 teignit ma bougie1 et ferma la porte avec violence4 ,la teinte noire de mes penses s'accrut avec l'obscurit4 ,tous mes plaisirs passs1 toutes mes peines prsentes vinrent fondre la fois dans mon cur1 et le remplirent de regrets et d'amertume4 ,quoique je fasse des efforts continuels pour oublier mes chagrins et les chasser de ma pense1 il m'arrive quelquefois1 lorsque je n'y prends pas garde1 qu'ils rentrent tous la fois dans ma mmoire1 comme si on leur ouvrait une cluse4 ,il ne me reste plus d'autre parti prendre dans ces occasions1 que de m'abandonner au torrent qui m'entrane1 et mes ides deviennent alors si noires1 tous les objets me paraissent si lugubres1 que je finis ordinairement par rire de ma folie1 en sorte que le remde se trouve dans la violence mme du mal4 ,j'tais encore dans toute la force d'une de ces crises mlancoliques1 lorsqu'une partie de la bouffe de vent qui avait ouvert ma fentre et ferm ma porte en passant1 aprs avoir fait quelques tours dans ma chambre1 feuillet mes livres et jet une feuille volante de mon voyage par terre1 entra finalement dans mes rideaux1 et vint mourir sur ma joue4 ,je sentis la douce fracheur de la nuit1 et1 regardant cela comme une invitation de sa part1 je me levai tout de suite1 et j'allai sur mon chelle jouir du calme de la nature4 ,,chapitre ,,xiii4 ,le tems tait serein3 la voie lacte1 comme un lger nuage1 partageait le ciel2 un doux rayon partait de chaque toile pour venir jusqu' moi1 et1 lorsque j'en examinais une attentivement1 ses compagnes semblaient scintiller plus vivement pour attirer mes regards4 ,c'est un charme toujours nouveau pour moi1 que celui de contempler le ciel toil1 et je n'ai pas me reprocher d'avoir fait un seul voyage1 ni mme une simple promenade nocturne1 sans payer le tribut d'admiration que je dois aux merveilles du firmament4 ,quoique je sente toute l'impuissance de ma pense dans ces hautes mditations1 je trouve un plaisir inexprimable m'en occuper4 ,j'aime penser que ce n'est point le hasard qui conduit jusqu' mes yeux cette manation des inondes loigns1 et chaque toile verse avec sa lumire un rayon d'esprance dans mon cur4 ,eh quoi6 ces merveilles n'auraient-elles d'autre rapport avec moi que celui de briller mes yeux8 ,et ma pense qui s'lve jusqu' elles1 mon cur qui s'meut leur aspect1 leur seraient-ils trangers8444 ,spectateur phmre d'un spectacle ternel1 l'homme lve un instant les yeux vers le ciel1 et les referme pour toujours2 mais1 pendant cet instant rapide1 qui lui est accord1 de tous les points du ciel et depuis les bornes de l'univers1 un rayon consolateur part de chaque monde1 et vient frapper ses regards pour lui annoncer qu'il existe un rapport entre l'immensit et lui1 et qu'il est associ l'ternit4 ,,chapitre ,,xiv4 ,un sentiment fcheux troublait cependant le plaisir que j'prouvais en me livrant ces mditations4 ,combien peu de personnes1 me disais-je1 jouissent maintenant avec moi du spectacle sublime que le ciel tale inutilement pour les hommes assoupis6444 ,passe encore pour ceux qui dorment2 mais qu'en coterait-il ceux qui se promnent1 ceux qui sortent en foule du thtre1 de regarder un instant1 et d'admirer les brillantes constellations qui rayonnent de toutes parts sur leur tte8--,non1 les spectateurs attentifs de ,scapin ou de ,jocrisse ne daigneront pas lever les yeux3 ils vont rentrer brutalement chez eux1 ou ailleurs1 sans songer que le ciel existe4 ,quelle bizarrerie6444 parce qu'on peut le voir souvent et gratis1 ils n'en veulent pas4 ,si le firmament tait toujours voil pour nous1 si le spectacle qu'il nous offre dpendait d'un entrepreneur1 les premires loges sur les toits seraient hors de prix1 et les dames de ,turin s'arracheraient ma lucarne4 ,oh6 si j'tais souverain d'un pays1 m'criai-je1 saisi d'une juste indignation1 je ferais chaque nuit sonner le tocsin1 et j'obligerais mes sujets de tout ge1 de tout sexe et de toute condition de se mettre la fentre et de regarder les toiles4 ,ici la raison1 qui1 dans mon royaume1 n'a qu'un droit contest de remontrance1 fut cependant plus heureuse qu' l'ordinaire dans les reprsentations qu'elle me proposa au sujet de l'dit inconsidr que je voulais proclamer dans mes tats4 ,sire1 me dit-elle1 votre majest ne daignerait-elle pas faire une exception en faveur des nuits pluvieuses1 puisque1 dans ce cas1 le ciel tant couvert4444--,fort bien1 fort bien1 rpondis-je1 je n'y avais pas song3 vous noterez une exception en faveur des nuits pluvieuses4--,sire1 ajouta-t-elle1 je pense qu'il serait propos d'excepter aussi les nuits sereines1 lorsque le froid est excessif et que la bise souffle1 puisque l'excution rigoureuse de l'dit accablerait vos heureux sujets de rhumes et de catarrhes4 ,je commenais voir beaucoup de difficults dans l'excution de mon projet1 mais il m'en cotait de revenir sur mes pas4 ,il faudra1 dis-je1 crire-au conseil de mdecine et l'acadmie des sciences1 pour fixer le degr du thermomtre centigrade auquel mes sujets pourront se dispenser de se mettre la fentre2 mais je veux1 j'exige absolument que l'ordre soit excut la rigueur4--,et les malades1 sire8--,cela va sans dire2 qu'ils soient excepts3 l'humanit doit aller avant tout4--,si je ne craignais de fatiguer votre majest1 je lui ferais encore observer que l'on pourrait 7dans le cas o elle le jugerait propos1 et que la chose ne prsentt pas de grands inconvniens7 ajouter aussi une exception en faveur des aveugles1 puisqu'tant privs de l'organe de la vue4444--,eh bien6 est-ce tout8 interrompis-je avec humeur4--,pardon1 sire2 mais les amoureux8 le cur dbonnaire de votre majest pourrait-il les contraindre regarder aussi les toiles8--,c'est bon1 c'est bon1 dit le roi1 remettons cela2 nous y penserons tte repose4 ,vous me donnerez un mmoire dtaill l-dessus4 ,bon ,dieu6444 bon ,dieu6444 combien il faut y rflchir1 avant de donner un dit de haute police6 ,,chapitre ,,xv4 ,les toiles les plus brillantes n'ont jamais t celles que je contemple avec plus de plaisir2 mais les plus petites1 celles qui1 perdues dans un loignement incommensurable1 ne paraissent que comme des points imperceptibles1 ont toujours t mes toiles favorites4 ,la raison en est toute simple3 on concevra facilement qu'en faisant faire mon imagination autant de chemin de l'autre ct de leur sphre1 que mes regards en font de celui-ci1 pour parvenir jusqu' elles1 je me trouve port sans effort une distance o peu de voyageurs sont parvenus avant moi1 et je m'tonne1 en me trouvant l1 de n'tre encore qu'au commencement de ce vaste univers3 car il serait1 je crois1 ridicule de penser qu'il existe une barrire au-del de laquelle le nant commence2 comme si le nant tait plus facile comprendre que l'existence6 ,aprs la dernire toile1 j'en imagine encore une autre1 qui ne saurait non plus tre la dernire4 ,en assignant des limites la cration1 tant soient-elles loignes1 l'univers ne me parat plus qu'un point lumineux compar l'immensit de l'espace vide qui l'environne1 cet affreux et sombre nant1 au milieu duquel il serait suspendu comme une lampe solitaire4--,ici je me couvris les yeux avec les deux mains1 pour loigner toute espce de distraction1 et donner mes ides la profondeur qu'un semblable sujet exige2 et1 faisant un effort de tte surnaturel1 je composai un systme du monde1 le plus complet qui ait encore paru4 ,le voici dans tous ses dtails2 il est le rsultat des mditations de toute ma vie4 ,je crois que l'espace tant4444 ,mais ceci mrite un chapitre part2 et1 vu l'importance de la matire1 il sera le seul de mon voyage qui portera un titre4 ,,chapitre ,,xvi4 ,systme du ,monde4 ,je crois donc que l'espace tant infini1 la cration l'est aussi1 et que ,dieu a cr dans son ternit une infinit de mondes dans l'immensit de l'espace4 ,,chapitre ,,xvii4 ,j'avouerai cependant de bonne foi que je ne comprends gure mieux mon systme que tous les autres systmes clos jusqu' ce jour de l'imagination des philosophes anciens et modernes2 mais le mien a l'avantage prcieux d'tre contenu dans quatre lignes1 tout norme qu'il est4 ,le lecteur indulgent voudra bien observer aussi qu'il a t compos tout entier au sommet d'une chelle4 ,je l'aurais cependant embelli de commentaires et de notes1 si1 dans le moment o j'tais le plus fortement occup de mon sujet1 je n'avais t distrait par des sons enchanteurs qui vinrent frapper agrablement mon oreille4 ,une voix telle que je n'en ai jamais entendu de plus mlodieuse1 sans en excepter mme celle de ,znide1 une de ces voix qui sont toujours l'unisson des fibres de mon cur1 chantait tout prs de moi une romance dont je ne perdis pas un mot1 et qui ne sortira jamais de ma mmoire4 ,en coutant avec attention1 je dcouvris que la voix partait d'une fentre plus basse que la mienne3 malheureusement je ne pouvais la voir1 l'extrmit du toit1 au-dessus duquel s'levait ma lucarne1 la cachant mes yeux4 ,cependant le dsir d'apercevoir la sirne qui me charmait par ses accords augmentait proportion du charme de la romance dont les paroles touchantes auraient arrach des larmes l'tre le plus insensible4 ,bientt1 ne pouvant plus rsister ma curiosit1 je montai jusqu'au dernier chelon1 je mis un pied sur le bord du toit1 et1 me tenant d'une main au montant de la fentre1 je me suspendis ainsi sur la rue1 au risque de me prcipiter4 ,je vis alors sur un balcon ma gauche1 un peu au-dessous de moi1 une jeune femme en dshabill blanc3 sa main soutenait sa tte charmante1 assez penche pour laisser entrevoir1 la lueur des astres1 le profil le plus intressant1 et son attitude semblait imagine pour prsenter dans tout son jour1 un voyageur arien comme moi1 une taille svelte et bien prise3 un de ses pieds nus1 jet ngligemment en arrire1 tait tourn de faon qu'il m'tait possible1 malgr l'obscurit1 d'en prsumer les heureuses dimensions1 tandis qu'une jolie petite mule1 dont il tait spar1 les dterminait encore mieux mon il curieux4 ,je vous laisse penser1 ma chre ,sophie1 quelle tait la violence de ma situation4 ,je n'osais faire la moindre exclamation de peur d'effaroucher ma belle voisine1 ni le moindre mouvement de peur de tomber dans la rue4 ,un soupir m'chappa cependant malgr moi1 mais je fus tems d'en retenir la moiti2 le reste fut emport par un zphyr qui passait1 et j'eus tout le loisir d'examiner la rveuse1 soutenu dans cette position prilleuse par l'espoir de l'entendre chanter encore4 ,mais1 hlas6 sa romance tait finie1 et mon mauvais destin lui fit garder le silence le plus opinitre4 ,enfin1 aprs avoir attendu bien long-tems1 je crus pouvoir me hasarder lui adresser la parole3 il ne s'agissait plus que de trouver un compliment digne d'elle et des sentimens qu'elle m'avait inspirs4 ,oh6 combien je regrettai de n'avoir pas termin mon ptre ddicatoire en vers6 comme je l'aurais place propos dans cette occasion6 ,ma prsence d'esprit ne m'abandonna cependant pas au besoin4 ,inspir par la douce influence des astres1 et par le dsir plus puissant encore de russir auprs d'une belle1 aprs avoir touss lgrement pour la prvenir1 et pour rendre le son de ma voix plus doux3 ,il fait bien beau tems cette nuit1 lui dis-je du ton le plus affectueux qu'il me fut possible4 ,,chapitre ,,xviii4 ,je crois entendre d'ici ,mme de ,hautcastel1 qui ne me passe rien1 me demander compte de la romance dont j'ai parl dans le chapitre prcdent4 ,pour la premire fois de ma vie1 je me trouve dans la dure ncessit de lui refuser quelque chose4 ,si j'insrais ces vers dans mon voyage1 on ne manquerait pas de m'en croire l'auteur1 ce qui m'attirerait1 sur la ncessit des contusions1 plus d'une mauvaise plaisanterie que je veux viter4 ,je continuerai donc la relation de mon aventure avec mon aimable voisine1 aventure dont la catastrophe inattendue1 ainsi que la dlicatesse avec laquelle je l'ai conduite1 sont faites pour intresser toutes les classes de lecteurs4 ,mais1 avant de savoir ce qu'elle me rpondit1 et comment fut reu le compliment ingnieux que je lui avais adress1 je dois rpondre d'avance certaines personnes qui se croient plus loquentes que moi1 et qui me condamneront sans piti pour avoir commenc la conversation d'une manire si triviale leur sens4 ,je leur prouverai que1 si j'avais fait de l'esprit dans cette occasion importante1 j'aurais manqu ouvertement aux rgles de la prudence et du bon got4 ,tout homme qui entre en conversation avec une belle en disant un bon mot ou en faisant un compliment1 quelque flatteur qu'il puisse tre1 laisse entrevoir des prtentions qui ne doivent paratre que lorsqu'elles commencent tre fondes4 ,en outre1 s'il fait de l'esprit1 il est vident qu'il cherche briller1 et par consquent qu'il pense moins sa dame qu' lui-mme4 ,or les dames veulent qu'on s'occupe d'elles2 et1 quoique elles ne fassent pas toujours exactement les mmes rflexions que je viens d'crire1 elles possdent un sens exquis et naturel qui leur apprend qu'une phrase triviale1 dite par le seul motif de lier la conversation et de s'approcher d'elles1 vaut mille fois mieux qu'un trait d'esprit inspir par la vanit1 et mieux encore 7ce qui paratra bien tonnant7 qu'une ptre ddicatoire en vers4 ,bien plus1 je soutiens 7dt mon sentiment tre regard comme un paradoxe7 que cet esprit lger et brillant de la conversation n'est pas mme ncessaire dans la plus longue liaison1 si c'est vraiment le cur qui l'a forme2 et1 malgr tout ce que les personnes qui n'ont aim qu' demi disent des longs intervalles que laissent entre eux les sentimens vifs de l'amour et de l'amiti1 la journe est toujours courte lorsqu'on la passe auprs de son amie1 et le silence est aussi intressant que la discussion4 ,quoi qu'il en soit de ma dissertation1 il est trs-sr que je ne vis rien de mieux dire1 sur le bord du toit o je me trouvais1 que les paroles en question4 ,je ne les eus pas plus tt prononces que mon ame se transporta tout entire au tympan de mes oreilles1 pour saisir jusqu' la moindre nuance des sons que j'esprais entendre4 ,la belle releva sa tte pour me regarder3 ses longs cheveux se dployrent comme un voile1 et servirent de fond son visage charmant qui rflchissait la lumire mystrieuse des toiles4 ,dj sa bouche tait entr'ouverte1 ses douces paroles s'avanaient sur ses lvres4444 ,mais1 ciel6 quelle fut ma surprise et ma terreur6444 ,un bruit sinistre se fit entendre3 ,que faites-vous l1 madame1 cette heure8 ,rentrez6 dit une voix mle et sonore1 dans l'intrieur de l'appartement4 ,je fus ptrifi4 ,,chapitre ,,xix4 ,tel doit tre le bruit qui vient effrayer les coupables1 lorsqu'on ouvre tout--coup devant eux les portes brlantes du ,tartare2 ou tel encore doit tre celui que font1 sous les votes infernales1 les sept cataractes du ,styx1 dont les potes ont oubli de parler4 ,,chapitre ,,xx4 ,un feu follet traversa le ciel en ce moment1 et disparut presque aussitt4 ,mes yeux1 que la clart du mtore avait dtourns un instant1 se reportrent sur le balcon1 et n'y virent plus que la petite pantoufle4 ,ma voisine1 dans sa retraite prcipite1 avait oubli de la reprendre4 ,je contemplai long-tems ce joli moule d'un pied digne du ciseau de ,praxitle1 avec une motion dont je n'oserais avouer toute la force2 mais1 ce qui pourra paratre bien singulier1 et ce dont je ne saurais me rendre raison moi-mme1 c'est qu'un charme insurmontable m'empchait d'en dtourner mes regards1 malgr tous les efforts que je faisais pour les porter sur d'autres objets4 ,on raconte que1 lorsqu'un serpent regarde un rossignol1 le malheureux oiseau1 victime d'un charme irrsistible1 est forc de s'approcher du reptile vorace4 ,ses ailes rapides ne lui servent plus qu' le conduire sa perte1 et chaque effort qu'il fait pour s'loigner le rapproche de l'ennemi qui le poursuit de son regard invitable4 ,tel tait sur moi l'effet de cette pantoufle1 sans que cependant je puisse dire avec certitude qui1 de la pantoufle ou de moi1 tait le serpent1 puisque1 selon les lois de la physique1 l'attraction devait tre rciproque4 ,il est certain que cette influence funeste n'tait point un jeu de mon imagination4 ,j'tais si rellement et si fortement attir1 que je fus deux fois au moment de lcher la main1 et de me laisser tomber4 ,cependant1 comme le balcon sur lequel je voulais aller n'tait pas exactement sous ma fentre1 mais un peu de ct1 je vis fort bien que1 la force de gravitation invente par ,newton venant se combiner avec l'attraction oblique de la pantoufle1 j'aurais suivi dans ma chute une diagonale1 et je serais tomb sur une gurite1 qui ne me paraissait pas plus grosse qu'un uf1 de la hauteur o je me trouvais1 en sorte que mon but aurait t manqu4444 ,je me cramponnai donc plus fortement encore la fentre1 et1 faisant un effort de rsolution1 je parvins lever les yeux et regarder le ciel4 ,,chapitre ,,xxi4 ,je serais fort en peine d'expliquer et de dfinir exactement l'espce de plaisir que j'prouvais dans cette circonstance4 ,tout ce que je puis affirmer1 c'est qu'il n'avait rien de commun avec celui que m'avait fait ressentir1 quelques momens plus tt1 l'aspect de la voie lacte et du ciel toil4 ,cependant1 comme1 dans les situations les plus embarrassantes de ma vie1 j'ai toujours aim me rendre raison de ce qui se passe dans mon ame1 je voulus cette occasion me faire une ide bien nette du plaisir que peut ressentir un honnte homme lorsqu'il contemple la pantoufle d'une dame1 compar au plaisir que lui fait prouver la contemplation des toiles4 ,pour cet effet1 je choisis dans le ciel la constellation la plus apparente4 ,c'tait1 si je ne me trompe1 la chaise de ,cassiope1 qui se trouvait au-dessus de ma tte1 et je regardai tour tour la constellation et la pantoufle1 la pantoufle et la constellation4 ,je vis alors que ces deux sensations taient de nature toute diffrente3 l'une tait dans ma tte1 tandis que l'autre me semblait avoir son sige dans la rgion du cur4 ,mais ce que je n'avouerai pas sans un peu de honte1 c'est que l'attrait qui me portait vers la pantoufle enchante absorbait toutes mes facults4 ,l'enthousiasme que m'avait caus quelque tems auparavant l'aspect du ciel toile n'existait plus que faiblement1 et bientt il s'anantit tout--fait1 lorsque j'entendis la porte du balcon se rouvrir1 et que j'aperus un petit pied1 plus blanc que l'albtre1 s'avancer doucement et s'emparer de la petite mule4 ,je voulus parler2 mais1 n'ayant pas eu le tems de me prparer comme la premire fois1 je ne retrouvai plus ma prsence d'esprit ordinaire1 et j'entendis la porte du balcon se refermer avant d'avoir imagin quelque chose de convenable dire4 ,,chapitre ,,xxii4 ,les chapitres prcdens suffiront1 j'espre1 pour rpondre victorieusement une inculpation de ,mme de ,hautcastel1 qui n'a pas craint de dnigrer mon premier voyage1 sous le prtexte qu'on n'a pas l'occasion d'y faire l'amour4 ,elle ne pourrait faire ce nouveau voyage le mme reproche2 et1 quoique mon aventure avec mon aimable voisine n'ait pas t pousse bien loin1 je puis assurer que j'y trouvai plus de satisfaction que dans plus d'une autre circonstance1 o je m'tais imagin tre trs-heureux1 faute d'objet de comparaison4 ,chacun jouit de la vie sa manire2 mais je croirais manquer ce que je dois la bienveillance du lecteur1 si je lui laissais ignorer une dcouverte qui1 plus que toute autre chose1 a contribu jusqu'ici mon bonheur 7 condition toutefois que cela restera entre nous73 car il ne s'agit de rien moins que d'une nouvelle mthode de faire l'amour1 beaucoup plus avantageuse que la prcdente1 sans avoir aucun de ses nombreux inconvniens4 ,cette invention tant spcialement destine aux personnes qui voudront adopter ma nouvelle manire de voyager1 je crois devoir consacrer quelques chapitres leur instruction4 ,,chapitre ,,xxiii4 ,j'avais observ1 dans le cours de ma vie1 que1 lorsque j'tais amoureux suivant la mthode ordinaire1 mes sensations ne rpondaient jamais mes esprances1 et que mon imagination se voyait djoue dans tous ses plans4 ,en y rflchissant avec attention1 je pensai que1 s'il m'tait possible d'tendre le sentiment qui me porte l'amour individuel sur tout le sexe qui en est l'objet1 je me procurerais des jouissances nouvelles sans me compromettre en aucune faon4 ,quel reproche1 en effet1 pourrait-on faire un homme qui se trouverait pourvu d'un cur assez nergique pour aimer toutes les femmes aimables de l'univers8 ,oui1 madame1 je les aime toutes1 et non seulement celles que je connais1 ou que j'espre rencontrer1 mais toutes celles qui existent sur la surface de la terre4 ,bien plus1 j'aime toutes les femmes qui ont exist1 et celles qui existeront1 sans compter un bien plus grand nombre encore que mon imagination tire du nant3 toutes les femmes possibles enfin sont comprises dans le vaste cercle de mes affections4 ,par quel injuste et bizarre caprice renfermerais-je un cur comme le mien dans les bornes troites d'une socit8 ,que dis-je8 pourquoi circonscrire son essor aux limites d'un royaume ou mme d'une rpublique8 ,assise au pied d'un chne battu par la tempte1 une jeune veuve indienne mle ses soupirs au bruit des vents dchans4 ,les armes du guerrier qu'elle aimait sont suspendues sur sa tte1 et le bruit lugubre qu'elles font entendre en se heurtant ramne dans son cur le souvenir de son bonheur pass4 ,cependant la foudre sillonne les nuages1 et la lumire livide des clairs se rflchit dans ses yeux immobiles4 ,tandis que le bcher qui doit la consumer s'lve2 seule1 sans consolation1 dans la stupeur du dsespoir1 elle attend une mort affreuse qu'un prjug cruel lui fait prfrer la vie4 ,quelle douce et mlancolique jouissance n'prouve point un homme sensible en approchant de cette infortune pour la consoler8 ,tandis qu'assis sur l'herbe1 ct d'elle1 je cherche la dissuader de l'horrible sacrifice1 et que1 mlant mes soupirs aux siens et mes larmes ses larmes1 je tche de la distraire de ses douleurs1 toute la ville accourt chez ,mme d',a9999991 dont le mari vient de mourir d'un coup d'apoplexie4 ,rsolue aussi de ne point survivre son malheur1 insensible aux larmes et aux prires de ses amis1 elle se laisse mourir de faim1 et1 depuis ce matin1 o imprudemment on est venu lui annoncer cette nouvelle1 la malheureuse n'a mang qu'un biscuit1 et n'a bu qu'un petit verre de vin de ,malaga4 ,je ne donne cette femme dsole que la simple attention ncessaire pour ne pas enfreindre les lois de mon systme universel1 et je m'loigne bientt de chez elle1 parce que je suis naturellement jaloux1 et ne veux pas me compromettre avec une foule de consolateurs1 non plus qu'avec les personnes trop aises consoler4 ,les beauts malheureuses ont particulirement des droits sur mon cur1 et le tribut de sensibilit que je leur dois n'affaiblit point l'intrt que je porte celles qui sont heureuses4 ,cette disposition varie l'infini mes plaisirs1 et me permet de passer tour tour de la mlancolie la gat1 et d'un repos sentimental l'exaltation4 ,souvent aussi je forme des intrigues amoureuses dans l'histoire ancienne1 et j'efface des lignes entires dans les vieux registres du destin4 ,combien de fois n'ai-je pas arrt la main parricide de ,virginius1 et sauv la vie sa fille infortune1 victime la fois de l'excs du crime et de celui de la vertu6 ,cet vnement me remplit de terreur lorsqu'il revient ma pense2 je ne m'tonne point s'il fut l'origine d'une rvolution4 ,j'espre que les personnes raisonnables1 ainsi que les ames compatissantes1 me sauront gr d'avoir arrang cette affaire l'amiable2 et tout homme qui connat un peu le monde jugera comme moi que1 si on avait laiss faire le dcemvir1 cet homme passionn n'aurait pas manqu de rendre justice la vertu de ,virginie3 les parens s'en seraient mls2 le pre ,virginius1 la fin1 se serait apais1 et le mariage s'en serait suivi dans toutes les formes voulues par la loi4 ,mais le malheureux amant1 dlaiss1 que serait-il devenu8 ,eh bien1 l'amant6 qu'a-t-il gagn ce meurtre8 ,mais1 puisque vous voulez bien vous apitoyer sur son sort1 je vous apprendrai1 ma chre ,marie1 que1 six mois aprs la mort de ,virginie1 il tait non seulement consol1 mais trs-heureusement mari1 et qu'aprs avoir eu plusieurs enfans il perdit sa femme1 et se remaria1 six semaines aprs1 avec la veuve d'un tribun du peuple4 ,ces circonstances1 ignores jusqu' ce jour1 ont t dcouvertes et dchiffres dans un manuscrit palimpseste de la ,bibliothque ,ambrosienne par un savant antiquaire italien4 ,elles augmenteront malheureusement d'une page l'histoire abominable et dj trop longue de la rpublique romaine4 ,,chapitre ,,xxiv4 ,aprs avoir sauv l'intressante ,virginie1 j'chappe modestement sa reconnaissance1 et1 toujours dsireux de rendre service aux belles1 je profite de l'obscurit d'une nuit pluvieuse1 et je vais furtivement ouvrir le tombeau d'une jeune vestale1 que le snat romain a eu la barbarie de faire enterrer vivante1 pour avoir laiss teindre le feu sacr de ,vesta1 ou peut-tre bien pour s'y tre lgrement brle4 ,je marche en silence dans les rues dtournes de ,rome avec le charme intrieur qui prcde les bonnes actions1 surtout lorsqu'elles ne sont pas sans danger4 ,j'vite avec soin le ,capitole1 de peur d'veiller les oies1 et1 me glissant travers les gardes de la porte ,colline1 j'arrive heureusement au tombeau sans tre aperu4 ,au bruit que je fais en soulevant la pierre qui le couvre1 l'infortune dtache sa tte chevele du sol humide du caveau4 ,je la vois1 la lueur de la lampe spulcrale1 jeter autour d'elle des regards gars3 dans son dlire1 la malheureuse victime croit tre dj sur les rives du ,cocyte4 ,o ,minos6 s'crie-t-elle1 juge inexorable6 ,j'aimais1 il est vrai1 sur la terre1 contre les lois svres de ,vesta4 ,si les dieux sont aussi barbares que les hommes1 ouvre1 ouvre pour moi les abmes du ,tartare6 ,j'aimais et j'aime encore4--,non1 non1 tu n'es point encore dans le royaume des morts2 viens1 jeune infortune1 reparais sur la terre1 renais la lumire et l'amour6 ,cependant je saisis sa main dj glace par le froid de la tombe2 je l'enlve dans mes bras1 je la serre contre mon cur1 et je l'arrache enfin de cet horrible lieu1 toute palpitante de frayeur et de reconnaissance4 ,gardez-vous bien de croire1 madame1 qu'aucun intrt personnel soit le mobile de cette bonne action4 ,l'espoir d'intresser en ma faveur la belle ex-vestale n'entre pour rien dans tout ce que je fais pour elle2 car je rentrerais ainsi dans l'ancienne mthode3 je puis assurer1 parole de voyageur1 que1 tant qu'a dur notre promenade1 depuis la porte ,colline jusqu' l'endroit ou se trouve maintenant le tombeau des ,scipions1 malgr l'obscurit profonde1 et dans les momens mme o sa faiblesse m'obligeait de la soutenir dans mes bras1 je n'ai cess de la traiter avec les gards et le respect dus ses malheurs1 et je l'ai scrupuleusement rendue son amant qui l'attendait sur la route4 ,,chapitre ,,xxv4 ,une autre fois1 conduit par mes rveries1 je me trouvai par hasard l'enlvement des ,sabines3 je vis avec beaucoup de surprise que les ,sabins prenaient la chose tout autrement que ne le raconte l'histoire4 ,n'entendant rien cette bagarre1 j'offris ma protection une femme qui fuyait1 et je ne pus m'empcher de rire en l'accompagnant1 lorsque j'entendis un ,sabin furieux s'crier avec l'accent du dsespoir3 ,dieux immortels6 pourquoi n'ai-je point amen ma femme la fte8 ,,chapitre ,,xxvi4 ,outre la moiti du genre humain1 laquelle je porte une si vive affection1 le dirai-je et voudra-t-on me croire8 ,mon cur est dou d'une telle capacit de tendresse1 que tous les tres vivans et les choses inanimes elles-mmes en ont aussi une bonne part4 ,j'aime les arbres qui me prtent leur ombre1 et les oiseaux qui gazouillent sous le feuillage1 et le cri nocturne de la chouette1 et le bruit des torrens3 j'aime tout 444 j'aime la lune6 ,vous riez1 mademoiselle3 il est ais de tourner en ridicule les sentimens que l'on n'prouve pas2 mais les curs qui ressemblent au mien me comprendront4 ,oui1 je m'attache d'une vritable affection tout ce qui m'entoure4 ,j'aime les chemins o je passe1 la fontaine dans laquelle je bois2 je ne me spare pas sans quelque peine du rameau que j'ai pris au hasard dans une haie3 je le regarde encore aprs l'avoir jet2 nous avions dj fait connaissance3 je regrette les feuilles qui tombent1 et jusqu'au zphyr qui passe4 ,o est maintenant celui qui agitait tes cheveux noirs1 lisa1 lorsqu'assise auprs de moi sur les bords de la ,doire1 la veille de notre ternelle sparation1 tu me regardais dans un triste silence8 ,o est ton regard8 o est cet instant douloureux et chri8 ,o tems6444 divinit terrible6 ce n'est pas ta faux cruelle qui m'pouvante2 je ne crains que tes hideux enfans3 l'indiffrence et l'oubli1 qui font une longue mort des trois quarts de notre existence4 ,hlas6 ce zphyr1 ce regard1 ce sourire sont aussi loin de moi que les aventures d',ariane3 il ne reste plus au fond de mon cur que des regrets et de vains souvenirs2 triste mlange sur lequel ma vie surnage encore1 comme un vaisseau fracass par la tempte flotte quelque tems encore sur la mer agite6444 jusqu' ce que1 l'eau s'introduisant peu peu entre les planches brises1 le malheureux vaisseau disparaisse englouti dans l'abme4 ,les vagues le recouvrent1 la tempte s'apaise1 et l'hirondelle de mer rase la plaine solitaire et tranquille de l'ocan4 ,,chapitre ,,xxvii4 ,je me vois forc de terminer ici l'explication de ma nouvelle mthode de faire l'amour1 parce que je m'aperois qu'elle tombe dans le noir4 ,il ne sera pas cependant hors de propos d'ajouter encore quelques claircissemens sur cette dcouverte1 qui ne convient pas gnralement tout le monde ni tous les ges4 ,je ne conseillerais personne de la mettre en usage vingt ans4 ,l'inventeur lui-mme n'en usait pas cette poque de sa vie4 ,pour en tirer tout le parti possible1 il faut avoir prouv tous les chagrins de la vie sans tre dcourag1 et toutes les jouissances sans en tre dgot4 ,point difficile6 ,elle est surtout utile cet ge o la raison nous conseille de renoncer aux habitudes de la jeunesse1 et peut servir d'intermdiaire et de passage insensible entre le plaisir et la sagesse4 ,ce passage1 comme l'ont observ tous les moralistes1 est trs-difficile4 ,peu d'hommes ont le noble courage de le franchir galamment1 et souvent1 aprs avoir fait le pas1 ils s'ennuient sur l'autre bord1 et repassent le foss en cheveux gris et leur grande honte4 ,c'est ce qu'ils viteront sans peine par ma nouvelle manire de faire l'amour4 ,en effet1 la plupart de nos plaisirs n'tant autre chose qu'un jeu de l'imagination1 il est essentiel de lui prsenter une pture innocente pour la dtourner des objets auxquels nous devons renoncer1 peu prs comme l'on prsente des joujoux aux enfans1 lorsqu'on leur refuse des bonbons4 ,de cette manire on a le tems de s'affermir sur le terrain de la sagesse sans penser y tre encore2 et l'on y arrive par le chemin de la folie1 ce qui en facilitera singulirement l'accs beaucoup de monde4 ,je crois donc ne m'tre point tromp dans l'espoir d'tre utile qui m'a fait prendre la plume1 et je n'ai plus qu' me dfendre du mouvement naturel d'amour-propre que je pourrais lgitimement ressentir en dvoilant aux hommes de semblables vrits4 ,,chapitre ,,xxviii4 ,toutes ces confidences1 ma chre ,sophie1 ne vous auront pas fait oublier1 j'espre1 la position gnante dans laquelle vous m'avez laiss sur ma fentre4 ,l'motion que m'avait cause l'aspect du joli pied de ma voisine durait encore1 et j'tais plus que jamais retomb sous le charme dangereux de la pantoufle1 lorsqu'un vnement imprvu vint me tirer du pril o j'tais de me prcipiter du cinquime tage dans la rue4 ,une chauve-souris qui rdait autour de la maison1 et qui1 me voyant immobile depuis si long-tems1 me prit apparemment pour une chemine1 vint tout--coup s'abattre sur moi et s'accrocher mon oreille4 ,je sentis sur ma joue l'horrible fracheur de ses ailes humides4 ,tous les chos de ,turin rpondirent au cri furieux que je poussai malgr moi4 ,les sentinelles loignes donnrent le qui vive1 et j'entendis dans la rue la marche prcipite d'une patrouille4 ,j'abandonnai sans beaucoup de peine la vue du balcon qui n'avait plus aucun attrait pour moi4 ,le froid de la nuit m'avait saisi4 ,un lger frisson me parcourut de la tte aux pieds1 et1 comme je croisais ma robe de chambre pour me rchauffer1 je vis1 mon grand regret1 que cette sensation de froid1 jointe l'insulte de la chauve-souris1 avait suffi pour changer de nouveau le cours de mes ides4 ,la pantoufle magique n'aurait pas eu dans ce moment plus d'influence sur moi que la chevelure de ,brnice1 ou toute autre constellation4 ,je calculai tout de suite combien il tait draisonnable de passer la nuit expos l'intemprie de l'air1 au lieu de suivre le vu de la nature qui nous ordonne le sommeil4 ,ma raison qui1 dans ce moment1 agissait seule en moi1 me fit voir cela prouv comme une proposition d',euclide4 ,enfin1 je fus tout--coup priv d'imagination et d'enthousiasme1 et livr sans secours la triste ralit4 ,existence dplorable6 ,autant vaudrait-il tre un arbre sec dans une fort1 ou bien un oblisque au milieu d'une place6 ,les deux tranges machines1 m'criai-je alors1 que la tte et le cur de l'homme6 ,emport tour tour par ces deux mobiles de ses actions1 dans deux directions contraires1 la dernire qu'il suit lui semble toujours la meilleure6 ,o folie de l'enthousiasme et du sentiment6 dit la froide raison2 faiblesse et incertitude de la raison6 dit le sentiment4 ,qui pourra jamais1 qui osera dcider entre eux8 ,je pensai qu'il serait beau de traiter la question sur place1 et de dcider une bonne fois auquel de ces deux guides il convenait de me confier pour le reste de ma vie4 ,suivrai-je dsormais ma tte ou mon cur8 ,examinons4 ,,chapitre ,,xxix4 ,en disant ces mots1 je m'aperus d'une douleur sourde dans celui de mes pieds qui reposait sur l'chelon4 ,j'tais en outre trs-fatigu de la position difficile que j'avais garde jusqu'alors4 ,je me baissai doucement pour m'asseoir1 et1 laissant pendre mes jambes droite et gauche de la fentre1 je commenai mon voyage cheval4 ,j'ai toujours prfr cette manire de voyager toute autre1 et j'aime passionnment les chevaux2 cependant1 de tous ceux que j'ai vus1 ou dont j'ai pu entendre parler1 celui dont j'aurais le plus ardemment dsir la possession est le cheval de bois dont il est parl dans les ,mille et une ,nuits1 sur lequel on pouvait voyager dans les airs1 et qui partait comme l'clair lorsqu'on tournait une petite cheville entre ses oreilles4 ,or1 l'on peut remarquer que ma monture ressemble beaucoup celle des ,mille et une ,nuits4 ,par sa position1 le voyageur cheval sur sa fentre communique d'un ct avec le ciel1 et jouit de l'imposant spectacle de la nature2 les mtores et les astres sont sa disposition3 de l'autre1 l'aspect de sa demeure et les objets qu'elle contient le ramnent l'ide de son existence1 et le font rentrer en lui-mme4 ,un seul mouvement de la tte remplace la cheville enchante1 et suffit pour oprer1 dans l'ame du voyageur1 un changement aussi rapide qu'extraordinaire4 ,tour tour habitant de la terre et des cieux1 son esprit et son cur parcourent toutes les jouissances qu'il est donn l'homme d'prouver4 ,je pressentis d'avance tout le parti que je pouvais tirer de ma monture4 ,lorsque je me sentis bien en selle et arrang de mon mieux1 certain de n'avoir rien craindre des voleurs1 ni des faux pas de mon cheval1 je crus l'occasion trs-favorable pour me livrer l'examen du problme que je devais rsoudre1 touchant la prminence de la raison ou du sentiment4 ,mais la premire rflexion que je fis ce sujet m'arrta tout court4 ,est-ce bien moi de m'tablir juge dans une semblable cause8 me dis-je tout bas2 moi1 qui1 dans ma conscience1 donne d'avance gain de cause au sentiment8--,mais1 d'autre part1 si j'exclus les personnes dont le cur l'emporte sur la tte1 qui pourrai-je consulter8 un gomtre8 bah6 ces gens-l sont vendus la raison4 ,pour dcider ce point1 il faudrait trouver un homme qui et reu de la nature une gale dose de raison et de sentiment1 et qu'au moment de la dcision1 ces deux facults fussent parfaitement en quilibre444 chose impossible6 ,il serait plus ais d'quilibrer une rpublique4 ,le seul juge comptent serait donc celui qui n'aurait rien de commun ni avec l'un ni avec l'autre2 un homme enfin sans tte et sans cur4 ,cette trange consquence rvolta ma raison2 mon cur1 de son ct1 protesta n'y avoir aucune part4 ,cependant il me semblait avoir raisonn juste1 et j'aurais1 cette occasion1 pris la plus mauvaise ide de mes facults intellectuelles1 si je n'avais rflchi que1 dans les spculations de haute mtaphysique1 comme celle dont il est question1 des philosophes du premier ordre ont t souvent conduits1 par des raisonnemens suivis1 des consquences affreuses qui ont influ sur le bonheur de la socit humaine4 ,je me consolai donc1 pensant que le rsultat de mes spculations ne ferait au moins de mal personne4 ,je laissai la question indcise1 et je rsolus1 pour le reste de mes jours1 de suivre alternativement ma tte ou mon cur1 suivant que l'un des deux remporterait sur l'autre4 ,je crois1 en effet1 que c'est la meilleure mthode4 ,elle ne m'a pas fait faire1 la vrit1 une grande fortune jusqu'ici1 me disais-je4 ,n'importe1 je vais1 descendant le sentier rapide de la vie1 sans crainte et sans projets1 en liant et en pleurant tour tour1 et souvent la fois1 ou bien en sifflant quelque vieux air pour me dsennuyer le long du chemin4 ,d'autres fois1 je cueille une marguerite dans le coin d'une haie2 j'en arrache les feuilles les unes aprs les autres1 en disant3 ,elle m'aime1 un peu1 beaucoup1 passionnment1 pas du tout4 ,la dernire amne presque toujours pas du tout4 ,en effet1 lisa ne m'aime plus4 ,tandis que je m'occupe ainsi1 la gnration entire des vivans passe3 semblable une immense vague1 elle va bientt se briser avec moi sur le rivage de l'ternit2 et1 comme si l'orage de la vie n'tait pas assez imptueux1 comme s'il nous poussait trop lentement aux barrires de l'existence1 les nations en masse s'gorgent en courant1 et prviennent le terme fix par la nature4 ,des conqurans1 entrans eux-mmes par le tourbillon rapide du tems1 s'amusent jeter des milliers d'hommes sur le carreau4 ,eh6 messieurs1 quoi songez-vous8 ,attendez6444 ces bonnes gens allaient mourir de leur belle mort4 ,ne voyez-vous pas la vague qui s'avance8 elle cume dj prs du rivage4444 ,attendez1 au nom du ciel1 encore un instant2 et vous1 et vos ennemis1 et moi1 et les marguerites1 tout cela va finir6 ,peut-on s'tonner assez d'une semblable dmence6 ,allons1 c'est un point rsolu2 dornavant1 moi-mme1 je n'effeuillerai plus de marguerites4 ,,chapitre ,,xxx4 ,aprs m'tre fix pour l'avenir une rgle de conduite prudente1 au moyen d'une logique lumineuse1 comme on l'a vu dans les chapitres prcdens1 il me restait un point trs-important dcider au sujet du voyage que j'allais entreprendre4 ,ce n'est pas tout1 en effet1 que de se placer en voiture ou cheval1 il faut encore savoir o l'on veut aller4 ,j'tais si fatigu des recherches mtaphysiques dont je venais de m'occuper1 qu'avant de me dcider sur la rgion du globe laquelle je donnerais la prfrence1 je voulus me reposer quelque tems en ne pensant rien4 ,c'est une manire d'exister qui est aussi de mon invention1 et qui m'a souvent t d'un grand avantage2 mais il n'est pas accord tout le monde de savoir en user3 car1 s'il est ais de donner de la profondeur ses ides en s'occupant fortement d'un sujet1 il ne l'est point autant d'arrter tout--coup sa pense comme l'on arrte le balancier d'une pendule4 ,molire a fort mal propos tourn en ridicule un homme qui s'amusait faire des ronds dans un puits3 je serais1 quant moi1 trs-port croire que cet homme tait un philosophe qui avait le pouvoir de suspendre l'action de son intelligence pour se reposer1 opration des plus difficiles que puisse excuter l'esprit humain4 ,je sais que les personnes qui ont reu cette facult sans l'avoir dsire1 et qui ne pensent ordinairement rien1 m'accuseront de plagiat et rclameront la priorit d'invention2 mais l'tat d'immobilit intellectuelle dont je veux parler est tout autre que celui dont ils jouissent1 et dont ,m4 ,necker a fait l'apologie#e4 ,le mien est toujours volontaire et ne peut tre que momentan3 pour en jouir dans toute sa plnitude1 je fermai les yeux en m'appuyant des deux mains sur la fentre1 comme un cavalier fatigu s'appuie sur le pommeau de sa selle1 et bientt le souvenir du pass1 le sentiment du prsent et la prvoyance de l'avenir s'anantirent dans mon ame4 ,comme ce mode d'existence favorise puissamment l'invasion du sommeil1 aprs une demi-minute de jouissance1 je sentis que ma tte tombait sur ma poitrine3 j'ouvris l'instant mes yeux1 et mes ides reprirent leur cours2 circonstance qui prouve videmment que l'espce de lthargie volontaire dont il s'agit est bien diffrente du sommeil1 puisque je fus veill par le sommeil lui-mme3 accident qui n'est certainement jamais arriv personne4 ,en levant mes regards vers le ciel1 j'aperus l'toile polaire sur le fate de la maison1 ce qui me parut d'un bien bon augure au moment o j'allais entreprendre un long voyage4 ,pendant l'intervalle de repos dont je venais de jouir1 mon imagination avait repris toute sa force1 et mon cur tait prt recevoir les plus douces impressions2 tant ce passager anantissement de la pense peut augmenter son nergie6 ,le fond de chagrin que ma situation prcaire dans le monde me faisait sourdement prouver fut remplac tout--coup par un sentiment vif d'esprance et de courage2 je me sentis capable d'affronter la vie et toutes les chances d'infortune ou de bonheur qu'elle trane aprs elle4 ,astre brillant6 m'criai-je dans l'extase dlicieuse qui me ravissait1 incomprhensible production de l'ternelle pense6 toi qui seul1 immobile dans les cieux1 veilles depuis le jour de la cration sur une moiti de la terre6 toi qui diriges le navigateur sur les dserts de l'ocan1 et dont un seul regard a souvent rendu l'espoir et la vie au matelot press par la tempte6 si jamais1 lorsqu'une nuit sereine m'a permis de contempler le ciel1 je n'ai manqu de te chercher parmi tes compagnes1 assiste-moi1 lumire cleste6 ,hlas6 la terre m'abandonne3 sois aujourd'hui mon conseil et mon guide2 apprends-moi quelle est la rgion du globe o je dois me fixer6 ,pendant cette invocation1 l'toile semblait rayonner plus vivement et se rjouir dans le ciel en m'invitant me rapprocher de son influence protectrice4 ,je ne crois point aux pressentimens1 mais je crois une providence divine qui conduit les hommes par des moyens inconnus4 ,chaque instant de notre existence est une cration nouvelle1 un acte de la toute-puissante volont4 ,l'ordre inconstant qui produit les formes toujours nouvelles et les phnomnes inexplicables des nuages1 est dtermin pour chaque instant jusque dans la moindre parcelle d'eau qui les compose3 les vnemens de notre vie ne sauraient avoir d'autre cause1 et les attribuer au hasard serait le comble de la folie4 ,je puis mme assurer qu'il m'est quelquefois arriv d'entrevoir les fils imperceptibles avec lesquels la ,providence fait agir les plus grands hommes comme des marionnettes1 tandis qu'ils s'imaginent conduire le monde2 un petit mouvement d'orgueil qu'elle leur souffle dans le cur suffit pour faire prir des armes entires1 et pour retourner une nation sens dessus dessous4 ,quoi qu'il en soit1 je croyais si fermement la ralit de l'invitation que j'avais reue de l'toile polaire1 que mon parti fut pris l'instant mme d'aller vers le nord1 et1 quoique je n'eusse dans ces rgions loignes aucun point de prfrence ni aucun but dtermin1 lorsque je partis de ,turin le jour suivant1 je sortis par la porte ,palais1 qui est au nord de la ville1 persuad que l'toile polaire ne m'abandonnerait pas4 ,footnote #e3 ,sur le ,bonheur des ,sots4 ,paris1 #aghb1 in-#ah4 ,,chapitre ,,xxxi4 ,j'en tais l de mon voyage1 lorsque je fus oblig de descendre prcipitamment de cheval4 ,je n'aurais pas tenu compte de cette particularit1 si je ne devais en conscience instruire les personnes qui voudraient adopter cette manire de voyager1 des petits inconvniens qu'elle prsente1 aprs leur en avoir expos les immenses avantages4 ,les fentres1 en gnral1 n'ayant pas t primitivement inventes pour la nouvelle destination que je leur ai donne1 les architectes qui les construisent ngligent de leur donner la forme commode et arrondie d'une selle anglaise4 ,le lecteur intelligent comprendra1 je l'espre1 sans autre explication1 la cause douloureuse qui me fora de faire une halte4 ,je descendis assez pniblement1 et je fis quelques tours pied dans la longueur de ma chambre pour me dgourdir1 en rflchissant sur le mlange de peines et de plaisirs dont la vie est parseme1 ainsi que sur l'espce de fatalit qui rend les hommes esclaves des circonstances les plus insignifiantes4 ,aprs quoi je m'empressai de remonter cheval muni d'un coussin d'dredon3 ce que je n'aurais pas os faire quelques jours auparavant1 de crainte d'tre hu par la cavalerie2 mais1 ayant rencontr la veille aux portes de ,turin un parti de cosaques qui arrivaient sur de semblables coussins1 des bords des ,palus-,motides et de la mer ,caspienne1 je crus1 sans droger aux lois de l'quitation que je respecte beaucoup1 pouvoir adopter le mme usage4 ,dlivr de la sensation dsagrable que j'ai laiss deviner1 je pus m'occuper sans inquitude de mon plan de voyage4 ,une des difficults qui me tracassait le plus1 parce qu'elle tenait ma conscience1 tait de savoir si je faisais bien ou mal d'abandonner ma patrie1 dont la moiti m'avait elle-mme abandonn#f4 ,une semblable dmarche me semblait trop importante pour m'y dcider lgrement4 ,en rflchissant sur ce mot de patrie1 je m'aperus que je n'en avais pas une ide bien claire4 ,ma patrie8 ,en quoi consiste la patrie8 ,serait-ce un assemblage de maisons1 de champs1 de rivires8 ,je ne saurais le croire4 ,c'est peut-tre ma famille1 mes amis qui constituent ma patrie8 mais ils l'ont dj quitte4 ,ah6 m'y voila1 c'est le gouvernement8 mais il est change4 ,bon ,dieu6 o donc est ma patrie8 ,je passai la main sur mon front dans un tat d'inquitude inexprimable4 ,l'amour de la patrie est tellement nergique6 ,les regrets que j'prouvais moi-mme1 la seule pense d'abandonner la mienne1 m'en prouvaient si bien la ralit1 que je serais rest cheval toute ma vie1 plutt que de dsemparer avant d'avoir coul fond cette difficult4 ,je vis bientt que l'amour de la patrie dpend de plusieurs lmens runis1 c'est--dire de la longue habitude que prend l'homme1 depuis son enfance1 des individus1 de la localit et du gouvernement4 ,il ne s'agissait plus que d'examiner en quoi ces trois bases contribuent1 chacune pour leur part1 constituer la patrie4 ,l'attachement nos compatriotes1 en gnral1 dpend du gouvernement et n'est autre chose que le sentiment de la force et du bonheur qu'il nous donne en commun2 car le vritable attachement se borne la famille et un petit nombre d'individus dont nous sommes environns immdiatement4 ,tout ce qui rompt l'habitude ou la facilit de se rencontrer rend les hommes ennemis3 une chane de montagnes forme de part et d'autre des ultra-montains qui ne s'aiment pas2 les habitans de la rive droite d'un fleuve se croient fort suprieurs ceux de la rive gauche1 et ceux-ci se moquent leur tour de leurs voisins4 ,cette disposition se remarque jusque dans les grandes villes partages par un fleuve1 malgr les ponts qui runissent ses bords4 ,la diffrence du langage loigne bien davantage encore les hommes du mme gouvernement3 enfin la famille elle-mme1 dans laquelle rside notre vritable affection1 est souvent disperse dans la patrie2 elle change continuellement dans la forme et dans le nombre3 en outre1 elle peut tre transporte4 ,ce n'est donc ni dans nos compatriotes1 ni dans notre famille que rside absolument l'amour de la patrie4 ,la localit contribue pour le moins autant l'attachement que nous portons notre pays natal4 ,il se prsente ce sujet une question fort intressante3 on a remarqu de tout tems que les montagnards sont1 de tous les peuples1 ceux qui sont le plus attachs leur pays1 et que les peuples nomades habitent en gnral les grandes plaines4 ,quelle peut tre la cause de cette diffrence dans l'attachement de ces peuples la localit8 ,si je ne me trompe1 la voici3 dans les montagnes1 la patrie a une physionomie2 dans les plaines1 elle n'en a point4 ,c'est une femme sans visage qu'on ne saurait aimer1 malgr toutes ses bonnes qualits4 ,que reste-t-il en effet de sa patrie locale l'habitant d'un village de bois1 lorsqu'aprs le passage de l'ennemi le village est brl et les arbres coups8 ,le malheureux cherche en vain1 dans la ligne uniforme de l'horizon1 quelque objet connu qui puisse lui donner des souvenirs3 il n'en existe aucun4 ,chaque point de l'espace lui prsente le mme aspect et le mme intrt4 ,cet homme est nomade par le fait1 moins que l'habitude du gouvernement ne le retienne2 mais son habitation sera ici ou l1 n'importe2 sa patrie est partout o le gouvernement a son action3 il n'aura qu'une demi-patrie4 ,le montagnard s'attache aux objets qu'il a sous les yeux depuis son enfance1 et qui ont des formes visibles et indestructibles3 de tous les points de la valle1 il voit et reconnat son champ sur le penchant de la cte4 ,le bruit du torrent qui bouillonne entre les rochers n'est jamais interrompu2 le sentier qui conduit au village se dtourne auprs d'un bloc immuable de granit4 ,il voit en songe le contour des montagnes qui est peint dans son cur1 comme1 aprs avoir regard long-tems les vitraux d'une fentre1 on les voit encore en fermant les yeux3 le tableau grav dans sa mmoire fait partie de lui-mme et ne s'efface jamais4 ,enfin1 les souvenirs eux-mmes se rattachent la localit2 mais il faut qu'elle ait des objets dont l'origine soit ignore1 et dont on ne puisse prvoir la fin4 ,les anciens difices1 les vieux ponts1 tout ce qui porte le caractre de grandeur et de longue dure1 remplace en partie les montagnes dans l'affection des localits3 cependant les monumens de la nature ont plus de puissance sur le cur4 ,pour donner ,rome un surnom digne d'elle1 les orgueilleux ,romains l'appelrent la ville aux sept collines4 ,l'habitude prise ne peut jamais tre dtruite4 ,le montagnard1 l'ge mr1 ne s'affectionne plus aux localits d'une grande ville1 et l'habitant des villes ne saurait devenir un montagnard4 ,de l vient peut-tre qu'un des plus grands crivains de nos jours1 qui a peint avec gnie les dserts de l',amrique1 a trouv les ,alpes mesquines1 et le ,mont-,blanc considrablement trop petit4 ,la part du gouvernement est vidente3 il est la premire base de la patrie4 ,c'est lui qui produit l'attachement rciproque des hommes1 et qui rend plus nergique celui qu'ils portent naturellement la localit2 lui seul1 par des souvenirs de bonheur ou de gloire1 peut les attacher au sol qui les a vus natre4 ,le gouvernement est-il bon8 la patrie est dans toute sa force2 devient-il vicieux8 la patrie est malade2 change-t-il8 elle meurt4 ,c'est alors une nouvelle patrie1 et chacun est le matre de l'adopter ou d'en choisir une autre4 ,lorsque toute la population d',athnes quitta cette ville sur la foi de ,thmistocle1 les ,athniens abandonnrent-ils leur patrie1 ou l'emportrent-ils avec eux sur leurs vaisseaux8 ,lorsque ,coriolan4444 ,bon ,dieu6 dans quelle discussion me suis-je engag6 j'oublie que je suis cheval sur ma fentre4 ,footnote #f3 ,l'auteur servait en ,pimont1 lorsque la ,savoie1 o il est n1 fut runie la ,france4 ,,chapitre ,,xxxii4 ,j'avais une vieille parente de beaucoup d'esprit1 dont la conversation tait des plus intressantes2 mais sa mmoire1 la fois inconstante et fertile1 la faisait passer souvent d'pisodes en pisodes1 et de digressions en digressions1 au point qu'elle tait oblige d'implorer le secours de ses auditeurs3 ,que voulais-je donc vous raconter8 disait-elle1 et souvent aussi ses auditeurs l'avaient oubli1 ce qui jetait toute la socit dans un embarras inexprimable4 ,or1 l'on a pu remarquer que le mme accident m'arrive souvent dans mes narrations1 et je dois convenir en effet que le plan et l'ordre de mon voyage sont exactement calqus sur l'ordre et le plan des conversations de ma tante2 mais je ne demande main-forte personne1 parce que je me suis aperu que mon sujet revient de lui-mme1 et au moment o je m'y attends le moins4 ,,chapitre ,,xxxiii4 ,les personnes qui n'approuveront pas ma dissertation sur la patrie doivent tre prvenues que1 depuis quelque tems1 le sommeil s'emparait de moi1 malgr les efforts que je faisais pour le combattre4 ,cependant je ne suis pas bien sr maintenant si je m'endormis alors tout de bon1 et si les choses extraordinaires que je vais raconter furent l'effet d'un rve ou d'une vision surnaturelle4 ,je vis descendre du ciel un nuage brillant qui s'approchait de moi peu peu1 et qui recouvrait1 comme d'un voile transparent1 une jeune personne de vingt-deux vingt-trois ans4 ,je chercherais vainement des expressions pour dcrire le sentiment que son aspect me fit prouver4 ,sa physionomie1 rayonnante de bont et de bienveillance1 avait le charme des illusions de la jeunesse1 et tait douce comme les rves de l'avenir2 son regard1 son paisible sourire1 tous ses traits1 enfin1 ralisaient mes yeux l'tre idal que cherchait mon cur depuis si long-tems1 et que j'avais dsespr de rencontrer jamais4 ,tandis que je la contemplais dans une extase dlicieuse1 je vis briller l'toile polaire entre les boucles de sa chevelure noire1 que soulevait le vent du nord1 et au mme instant des paroles consolatrices se firent entendre4 ,que dis-je8 des paroles6 c'tait l'expression mystrieuse de la pense cleste qui dvoilait l'avenir mon intelligence1 tandis que mes sens taient enchans par le sommeil2 c'tait une communication prophtique de l'astre favorable que je venais d'invoquer1 et dont je vais tcher d'exprimer le sens dans une langue humaine4 ,ta confiance en moi ne sera point trompe1 disait une voix dont le timbre ressemblait au son des harpes oliennes4 ,regarde1 voici la compagne que je t'ai rserve2 voici le bien auquel aspirent vainement les hommes qui pensent que le bonheur est un calcul2 et qui demandent la terre ce qu'on ne peut obtenir que du ciel4 ,a ces mots1 le mtore rentra dans la profondeur des cieux2 l'arienne divinit se perdit dans les brumes de l'horizon2 mais1 en s'loignant1 elle jeta sur moi des regards qui remplirent mon cur de confiance et d'espoir4 ,aussitt1 brlant de la suivre1 je piquai des deux de toute ma force2 et1 comme j'avais oubli de mettre des perons1 je frappai du talon droit contre l'angle d'une tuile1 avec tant de violence1 que la douleur me rveilla en sursaut4 ,,chapitre ,,xxxiv4 ,cet accident fut d'un avantage rel pour la partie gologique de mon voyage1 parce qu'il me donna l'occasion de connatre exactement la hauteur de ma chambre1 au-dessus des couches d'alluvion qui forment le sol sur lequel est btie la ville de ,turin4 ,mon cur palpitait fortement1 et je venais d'en compter trois battemens et demi1 depuis l'instant o j'avais piqu mon cheval1 lorsque j'entendis le bruit de ma pantoufle qui tait tombe dans la rue1 ce qui1 calcul fait du tems que mettent les corps graves dans leur chute acclre1 et de celui qu'avaient employ les ondulations sonores de l'air pour venir de la rue mon oreille1 dtermine la hauteur de ma fentre quatre-vingt-quatorze pieds1 trois lignes et neuf diximes de ligne1 depuis le niveau du pav de ,turin1 en supposant que mon cur1 agit par le rve1 battait cent vingt fois par minute1 ce qui ne peut tre trs-loign de la vrit4 ,ce n'est que sous le rapport de la science1 qu'aprs avoir parl de la pantoufle intressante de ma belle voisine j'ai os faire mention de la mienne3 aussi je prviens que ce chapitre n'est absolument fait que pour les savans4 ,,chapitre ,,xxxv4 ,la brillante vision dont je venais de jouir me fit sentir plus vivement1 mon rveil1 toute l'horreur de l'isolement dans lequel je me trouvais4 ,je promenai mes regards autour de moi1 et je ne vis plus que des toits et des chemines4 ,hlas6 suspendu au cinquime tage entre le ciel et la terre1 environn d'un ocan de regrets1 de dsirs et d'inquitudes1 je ne tenais plus l'existence que par une lueur incertaine d'espoir3 appui fantastique1 dont j'avais prouv trop souvent la fragilit4 ,le doute rentra bientt dans mon cur1 encore tout meurtri des mcomptes de la vie1 et je crus fermement que l'toile polaire s'tait moque de moi4 ,injuste et coupable dfiance1 dont l'astre m'a puni par dix ans d'attente6 ,oh6 si j'avais pu prvoir alors que toutes ces promesses seraient accomplies1 et que je retrouverais un jour sur la terre l'tre ador dont je n'avais fait qu'entrevoir l'image dans le ciel6 ,chre ,sophie1 si j'avais su que mon bonheur surpasserait toutes mes esprances6444 ,mais il ne faut pas anticiper sur les vnemens3 je reviens mon sujet1 ne voulant pas intervertir l'ordre mthodique et svre auquel je me suis assujetti dans la rdaction de mon voyage4 ,,chapitre ,,xxxvi4 ,l'horloge du clocher de ,saint-,philippe sonna lentement minuit4 ,je comptai l'un aprs l'autre chaque tintement de la cloche1 et le dernier m'arracha un soupir4 ,voil donc1 me dis-je1 un jour qui vient se dtacher de ma vie1 et1 quoique les vibrations dcroissantes du son de l'airain frmissent encore mon oreille1 la partie de mon voyage qui a prcd minuit est dj tout aussi loin de moi que le voyage d',ulysse ou celui de ,jason4 ,dans cet abme du pass1 les instans et les sicles ont la mme longueur2 et l'avenir a-t-il plus de ralit8 ,ce sont deux nants entre lesquels je me trouve en quilibre1 comme sur le tranchant d'une lame4 ,en vrit1 le tems me parat quelque chose de si inconcevable1 que je serais tent de croire qu'il n'existe rellement pas1 et que ce qu'on nomme ainsi n'est autre chose qu'une punition de la pense4 ,je me rjouissais d'avoir trouv cette dfinition du tems aussi tnbreuse que le tems lui-mme1 lorsqu'une autre horloge sonna minuit1 ce qui me donna un sentiment dsagrable4 ,il me reste toujours un fond d'humeur lorsque je me suis inutilement occup d'un problme insoluble1 et je trouvai fort dplac ce second avertissement de la cloche un philosophe comme moi4 ,mais j'prouvai dcidment un vritable dpit quelques secondes aprs1 lorsque j'entendis de loin une troisime cloche1 celle du couvent des capucins situ sur l'autre rive du ,p1 sonner encore minuit comme par malice4 ,lorsque ma tante appelait une ancienne femme de chambre1 un peu revche1 qu'elle affectionnait cependant beaucoup1 elle ne se contentait pas1 dans son impatience1 de sonner une fois1 mais elle tirait sans relche le cordon de la sonnette jusqu' ce que la suivante part4 ,arrivez donc1 ,mlle ,branchet6 et celle-ci1 fche de se voir presser ainsi1 venait tout doucement1 et rpondait1 avec beaucoup d'aigreur1 avant d'entrer au salon3 ,on y va1 madame1 on y va4 ,tel fut aussi le sentiment d'humeur que j'prouvai lorsque j'entendis la cloche indiscrte des capucins sonner minuit pour la troisime fois4 ,je le sais1 m'criai-je1 en tendant les mains du ct de l'horloge2 oui1 je le sais1 je sais qu'il est minuit3 je ne le sais que trop4 ,c'est1 il n'en faut pas douter1 par un conseil insidieux de l'esprit malin1 que les hommes ont charg cette heure de diviser leurs jours4 ,renferms dans leurs habitations1 ils dorment ou s'amusent1 tandis qu'elle coupe un des fils de leur existence3 le lendemain ils se lvent gament1 sans se douter le moins du monde qu'ils ont un jour de plus4 ,en vain la voix prophtique de l'airain leur annonce l'approche de l'ternit1 en vain elle leur rpte tristement chaque heure qui vient de s'couler1 ils n'entendent rien2 ou1 s'ils entendent1 ils ne comprennent pas4 ,o minuit6444 heure terrible6444 ,je ne suis pas superstitieux1 mais cette heure m'inspira toujours une espce de crainte1 et j'ai le pressentiment que1 si jamais je venais mourir1 ce serait minuit4 ,je mourrai donc un jour8 ,comment6 je mourrai8 moi qui parle1 moi qui me sens et qui me touche1 je pourrais mourir8 ,j'ai quelque peine le croire3 car enfin1 que les autres meurent1 rien n'est plus naturel2 on voit cela tous les jours3 on les voit passer1 on s'y habitue2 mais mourir soi-mme6 mourir en personne6 c'est un peu fort4 ,et vous1 messieurs1 qui prenez ces rflexions pour du galimatias1 apprenez que telle est la manire de penser de tout le monde1 et la vtre vous-mmes4 ,personne ne songe qu'il doit mourir4 ,s'il existait une race d'hommes immortels1 l'ide de la mort les effraierait plus que nous4 ,il y a l-dedans quelque chose que je ne m'explique pas4 ,comment se fait-il que les hommes1 sans cesse agits par l'esprance et par les chimres de l'avenir1 s'inquitent si peu de ce que cet avenir leur offre de certain et d'invitable8 ,ne serait-ce point la nature bienfaisante elle-mme qui nous aurait donn cette heureuse insouciance1 afin que nous puissions remplir en paix notre destine8 ,je crois en effet que l'on peut tre fort honnte homme sans ajouter1 aux maux rels de la vie1 cette tournure d'esprit qui porte aux rflexions lugubres1 et sans se troubler l'imagination par de noirs fantmes4 ,enfin1 je pense qu'il faut se permettre de rire1 ou du moins de sourire1 toutes les fois que l'occasion innocente s'en prsente4 ,ainsi finit la mditation que m'avait inspire l'horloge de ,saint-,philippe4 ,je l'aurais pousse plus loin1 s'il ne m'tait survenu quelque scrupule sur la svrit de la morale que je venais d'tablir4 ,mais1 ne voulant pas approfondir ce doute1 je sifflai l'air des ,folies d',espagne2 qui a la proprit de changer le cours de mes ides1 lorsqu'elles s'acheminent mal4 ,l'effet en fut si prompt que je terminai sur-le-champ ma promenade cheval4 ,,chapitre ,,xxxvii4 ,avant de rentrer dans ma chambre1 je jetai un coup d'il sur la ville et la campagne sombre de ,turin1 que j'allais quitter peut-tre pour toujours1 et je leur adressai mes derniers adieux4 ,jamais la nuit ne m'avait paru si belle2 jamais le spectacle que j'avais sous les yeux ne m'avait intress si vivement4 ,aprs avoir salu la montagne et le temple de ,supergue1 je pris cong des tours1 des clochers1 de tous les objets connus que je n'aurais jamais cru pouvoir regretter avec tant de force1 et de l'air et du ciel1 et du fleuve dont le sourd murmure semblait rpondre mes adieux4 ,oh6 si je savais peindre le sentiment tendre et cruel la fois1 qui remplissait mon cur1 et tous les souvenirs de la plus belle moiti de ma vie coule1 qui se pressaient autour de moi1 comme des farfadets1 pour me retenir ,turin6 ,mais1 hlas6 les souvenirs du bonheur pass sont les rides de l'ame6 ,lorsqu'on est malheureux1 il faut les chasser de sa pense comme des fantmes moqueurs qui viennent insulter notre situation prsente3 il vaut mille fois mieux alors s'abandonner aux illusions trompeuses de l'esprance1 et surtout il faut faire bonne mine mauvais jeu1 et se bien garder de mettre personne dans la confidence de ses malheurs4 ,j'ai remarqu1 dans les voyages ordinaires que j'ai faits parmi les hommes1 qu'a force d'tre malheureux on finit par devenir ridicule4 ,dans ces momens affreux rien n'est plus convenable que la nouvelle manire de voyager dont on vient de lire la description4 ,j'en fis alors une exprience dcisive2 non-seulement je parvins oublier le pass1 mais encore prendre bravement mon parti sur mes peines prsentes4 ,le tems les emportera1 me dis-je pour me consoler2 il prend tout et n'oublie rien en passant1 et soit que nous voulions l'arrter1 soit que nous le poussions1 comme on dit1 avec l'paule1 nos efforts sont galement vains1 et ne changent rien son cours invariable4 ,quoique je m'inquite en gnral trs-peu de sa rapidit1 il est telle circonstance1 telle filiation d'ides qui me la rappellent d'une manire frappante4 ,c'est lorsque les hommes se taisent1 lorsque le dmon du bruit est muet au milieu de son temple1 au milieu d'une ville endormie1 c'est alors que le tems lve sa voix et se fait entendre mon ame4 ,le silence et l'obscurit deviennent ses interprtes et me dvoilent sa marche mystrieuse2 ce n'est plus un tre de raison que ne peut saisir ma pense3 mes sens eux-mmes l'aperoivent4 ,je le vois dans le ciel qui chasse devant lui les toiles vers l'occident4 ,le voil qui pousse les fleuves la mer1 et qui roule avec les brouillards le long de la colline4444 ,j'coute3 les vents gmissent sous l'effort de ses ailes rapides1 et la cloche lointaine frmit son terrible passage4 ,profitons1 profitons de sa course1 m'criai-je4 ,je veux employer utilement les instans qu'il va m'enlever4--,voulant tirer parti de cette bonne rsolution1 l'instant mme je me penchai en avant pour m'lancer courageusement dans la carrire1 en faisant avec la langue un certain claquement qui fut destin de tout tems pousser les chevaux1 mais qu'il est impossible d'crire selon les rgles de l'orthographe3 gh6 gh6 gh6 et je terminai mon excursion cheval par une galopade4 ,,chapitre ,,xxxviii4 ,je soulevais mon pied droit pour descendre1 lorsque je me sentis frapper assez rudement sur l'paule4 ,dire que je ne fus point effray de cet accident serait trahir la vrit1 et c'est ici l'occasion de faire observer au lecteur et de lui prouver1 sans trop de vanit1 combien il serait difficile1 tout autre qu' moi1 d'excuter un semblable voyage4 ,en supposant au nouveau voyageur mille fois plus de moyens et de talens pour l'observation que je n'en puis avoir1 pourrait-il se flatter de rencontrer des aventures aussi singulires1 aussi nombreuses que celles qui me sont arrives dans l'espace de quatre heures1 et qui tiennent videmment ma destine8 ,si quelqu'un en doute1 qu'il essaie de deviner qui m'avait frapp6 ,dans le premier moment de mon trouble1 ne rflchissant pas la situation dans laquelle je me trouvais1 je crus que mon cheval avait ru ou qu'il m'avait cogn contre un arbre4 ,dieu sait combien d'ides funestes se prsentrent moi pendant le court espace de tems que je mis tourner la tte pour regarder dans ma chambre4 ,je vis alors1 comme il arrive souvent dans les choses qui paraissent le plus extraordinaires1 que la cause de ma surprise tait toute naturelle4 ,la mme bouffe de vent qui1 dans le commencement de mon voyage1 avait ouvert ma fentre et ferm ma porte en passant1 et dont une partie s'tait glisse entre les rideaux de mon lit1 rentrait alors dans ma chambre avec fracas4 ,elle ouvrit brusquement la porte et sortit par la fentre1 en poussant le vitrage contre mon paule2 ce qui me causa la surprise dont je viens de parler4 ,on se rappellera que c'tait l'invitation que m'avait apporte ce coup de vent que j'avais quitt mon lit4 ,la secousse que je venais de recevoir tait bien videmment une invitation d'y rentrer1 laquelle je me crus oblig de me rendre4 ,il est beau sans doute d'tre ainsi dans une relation familire avec la nuit1 le ciel et les mtores1 et de savoir tirer parti de leur influence4 ,ah6 les relations qu'on est forc d'avoir avec les hommes sont bien plus dangereuses6 ,combien de fois n'ai-je pas t la dupe de ma confiance en ces messieurs6 ,j'en disais mme ici quelque chose dans une note que j'ai supprime parce qu'elle s'est trouve plus longue que le texte entier1 ce qui aurait altr les justes proportions de mon voyage1 dont le petit volume est le plus grand mrite4 ,,fin ,,de ,l',,exp,,dition ,,nocturne4 ,,table4 ,,chapitre ,ier ,,xx ,,ii ,,xxi ,,iii ,,xxii ,,iv ,,xxiii ,v ,,xxiv ,,vi ,,xxv ,,vii ,,xxvi ,,viii ,,xxvii ,,ix ,,xxviii ,x ,,xxix ,,xi ,,xxx ,,xii ,,xxxi ,,xiii ,,xxxii ,,xiv ,,xxxiii ,,xv ,,xxxiv ,,xvi ,systme du ,monde ,,xxxv ,,xvii ,,xxxvi ,,xviii ,,xxxvii ,,xix ,,xxxvii