,,la ,,vie ,,des ,,abeilles par ,,maurice ,,maeterlinck ,,paris ,,biblioth,,que-,,charpentier ,,eug,,ne ,,fasquelle1 ,,diteur #aa1 ,,rue ,,de ,,grenelle1 #aa #aija i,a ,,mon ,,ami_/i ,,alfred ,,sutro ,,livre ,,premier ,,au ,,seuil ,,de ,,la ,,ruche ,i ,je n'ai pas l'intention d'crire un trait d'apiculture ou de l'levage des abeilles4 ,tous les pays civiliss en possdent d'excellents qu'il est inutile de refaire4 ,la ,france a ceux de ,dadant1 de ,georges de ,layens et ,bonnier1 de ,bertrand1 de ,hamet1 de ,weber1 de ,clment1 de l'abb ,collin1 etc4 ,les pays de langue anglaise ont ,langstroth1 ,bevan1 ,cook1 ,cheshire1 ,cowan1 ,root et leurs disciples4 ,l',allemagne a ,dzierzon1 ,van ,berlepsch1 ,pollmann1 ,vogel et bien d'autres4 ,il ne s'agit pas davantage d'une monographie scientifique de l'apis mellifica1 ligustica1 fasciata1 etc41 ni d'un recueil d'observations ou d'tudes nouvelles4 ,je ne dirai presque rien qui ne soit connu de tous ceux qui ont quelque peu pratiqu les abeilles4 ,afin de ne pas alourdir ce travail1 j'ai rserv pour un ouvrage plus technique un certain nombre d'expriences et d'observations que j'ai faites durant mes vingt annes d'apiculture et qui sont d'un intrt trop limit et trop spcial4 ,je veux parler simplement des blondes avettes de ,ronsard1 comme on parle1 ceux qui ne le connaissent point1 d'un objet qu'on connat et qu'on aime4 ,je ne compte pas orner la vrit ni substituer1 selon le juste reproche que ,raumur a fait tous ceux qui se sont occups avant lui de nos mouches miel1 un merveilleux complaisant et imaginaire au merveilleux rel4 ,il y a beaucoup de merveilleux dans la ruche1 ce n'est pas une raison pour y en ajouter4 ,du reste1 voici longtemps que j'ai renonc chercher en ce monde une merveille plus intressante et plus belle que la vrit ou du moins que l'effort de l'homme pour la connatre4 ,ne nous vertuons point trouver la grandeur de la vie dans les choses incertaines4 ,toutes les choses trs certaines sont trs grandes et nous n'avons jusqu'ici fait le tour d'aucune d'elles4 ,je n'avancerai donc rien que je n'aie vrifi moi-mme1 ou qui ne soit tellement admis par les classiques de l'apidologie que toute vrification en devenait oiseuse4 ,ma part se bornera prsenter les faits d'une manire aussi exacte1 mais un peu plus vive1 les mler de quelques rflexions plus dveloppes et plus libres1 les grouper d'une faon un peu plus harmonieuse qu'on ne le peut faire dans un guide1 dans un manuel pratique ou dans une monographie scientifique4 ,qui aura lu ce livre ne sera pas en tat de conduire une ruche1 mais connatra peu prs tout ce qu'on sait de certain1 de curieux1 de profond et d'intime sur ses habitants4 ,ce n'est gure1 au prix de ce qui reste apprendre4 ,je passerai sous silence toutes les traditions errones qui forment encore la campagne et dans beaucoup d'ouvrages la fable de l'apier4 ,quand il y aura doute1 dsaccord1 hypothse1 quand j'arriverai l'inconnu1 je le dclarerai loyalement4 ,vous verrez que nous nous arrterons souvent devant l'inconnu4 ,hors les grands actes sensibles de leur police et de leur activit1 on ne sait rien de bien prcis sur les fabuleuses filles d',ariste4 ,a mesure qu'on les cultive1 on apprend ignorer davantage les profondeurs de leur existence relle1 mais c'est une faon d'ignorer dj meilleure que l'ignorance inconsciente et satisfaite qui fait le fond de notre science de la vie2 et c'est probablement tout ce que l'homme peut se flatter d'apprendre en ce monde4 ,existait-il un travail analogue sur l'abeille8 ,pour moi1 bien que je croie avoir lu peu prs tout ce qu'on a crit sur elle1 je ne connais gure dans ce genre que le chapitre que lui rserve ,michelet la fin de l',insecte1 et l'essai que lui consacre ,ludwig ,bchner1 le clbre auteur de ,force et ,matire1 dans son ,geistes ,leben der ,thiere#a4 ,michelet a peine effleur le sujet2 quant ,bchner1 son tude est assez complte1 mais1 lire les affirmations hasardeuses1 les traits lgendaires1 les on-dit ds longtemps rejets qu'il rapporte1 je le souponne de n'tre pas sorti de sa bibliothque pour interroger ses hrones1 et de n'avoir jamais ouvert une seule des centaines de ruches bruissantes et comme enflammes d'ailes qu'il faut violer avant que notre instinct s'accorde leur secret1 avant d'tre imprgn de l'atmosphre1 du parfum1 de l'esprit1 du mystre des vierges laborieuses4 ,cela ne sent ni le miel ni l'abeille1 et cela a le dfaut de beaucoup de nos livres savants1 dont les conclusions sont souvent prconues et dont l'appareil scientifique est form d'une accumulation norme d'anecdotes incertaines et prises de toutes mains4 ,du reste1 je le rencontrerai rarement dans mon travail1 car nos points de dpart1 nos points de vue et nos buts sont fort diffrents4 #a ,on pourrait citer encore la monographie de ,kirby et ,spence dans leur ,introduction to ,entomology1 mais elle est presque exclusivement technique4 ,,ii ,la bibliographie de l'abeille4 7,commenons par les livres pour nous en dbarrasser plus vite et aller la source mme de ces livres7 est des plus tendues4 ,ds l'origine1 ce petit tre trange1 vivant en socit1 sous des lois compliques1 et excutant dans l'ombre des ouvrages prodigieux1 attira la curiosit de l'homme4 ,aristote1 ,caton1 ,varron1 ,pline1 ,collumelle1 ,palladius1 s'en sont occups1 sans parler du philosophe ,aristomachus qui1 au dire de ,pline1 les observa durant cinquante-huit ans1 et de ,phyliscus de ,thasos1 qui vcut dans les lieux dserts pour ne plus voir qu'elles1 et fut surnomm le ,sauvage4 ,mais c'est l plutt la lgende de l'abeille1 et tout ce qu'on en peut tirer1 c'est--dire presque rien1 se trouve rsum dans le quatrime chant des ,gorgiques de ,virgile4 ,son histoire ne commence qu'au ,x,v,i,ie sicle avec les dcouvertes du grand savant hollandais ,swammerdam4 ,il convient cependant d'ajouter ce dtail peu connu2 c'est qu'avant ,swammerdam un naturaliste flamand1 ,clutius1 avait affirm certaines vrits importantes1 entre autres que la reine est la mre unique de tout son peuple et qu'elle possde les attributs des deux sexes2 mais il ne les avait pas prouves4 ,swammerdam inventa les vritables mthodes d'observation scientifique1 cra le microscope1 imagina les injections conservatrices1 dissqua le premier les abeilles1 prcisa dfinitivement1 par la dcouverte des ovaires et de l'oviducte1 le sexe de la reine qu'on avait crue roi jusqu'alors1 et du coup1 claira d'un rayon inattendu toute la politique de la ruche en la fondant sur la maternit4 ,il traa enfin des coupes et dessina des planches si parfaites qu'elles servent encore aujourd'hui illustrer plus d'un trait d'apiculture4 ,il vivait dans le grouillant et trouble ,amsterdam d'alors1 y regrettant la douce vie de la campagne et mourut quarante-trois ans1 puis de travail4 ,en un style pieux et prcis1 o de beaux lans simples d'une foi qui craint de chanceler rapportent tout la gloire du ,crateur1 il consigna ses observations dans son grand ouvrage ,bybel der ,natuure1 que le docteur ,boerhave1 un sicle plus tard1 fit traduire du nerlandais en latin1 sous le titre de ,biblia natur 7,leyde1 #agcg74 ,vint ensuite ,raumur1 qui1 fidle aux mmes mthodes1 fit une foule d'expriences et d'observations curieuses dans ses jardins de ,charenton1 et rserva aux abeilles un volume entier de ses ,mmoires pour servir l'histoire des insectes4 ,on peut le lire avec fruit et sans ennui4 ,il est clair1 direct1 sincre1 et non dnu d'un certain charme un peu bourru et un peu sec1 il s'attacha surtout dtruire nombre d'erreurs anciennes1 en rpandit quelques nouvelles1 dmla en partie la formation des essaims1 le rgime politique des reines1 en un mot trouva plusieurs vrits difficiles1 et mit sur la trace de beaucoup d'autres4 ,il consacra notamment de sa science1 les merveilles de l'architecture de la ruche1 et tout ce qu'il en dit n'a pas t mieux dit4 ,on lui doit aussi l'ide des ruches vitres1 qui1 perfectionnes depuis1 ont mis nu toute la vie prive de ces farouches ouvrires qui commencent leur oeuvre dans la lumire blouissante du soleil1 mais ne la couronnent que dans les tnbres4 ,pour tre complet1 je devrais encore citer les recherches et les travaux1 un peu postrieurs1 de ,charles ,bonnet et de ,schirach 7qui rsolut l'nigme de de l'uf royal72 mais je me borne aux grandes lignes et j'arrive ,franois ,huber1 le matre et le classique de la science apicole d'aujourd'hui4 ,huber1 n ,genve en #agej1 devint aveugle dans sa premire jeunesse4 ,intress d'abord par les expriences de ,raumur1 qu'il voulait contrler1 il se passionne bientt pour ces recherches et1 avec l'aide d'un domestique intelligent et dvou1 ,franois ,burnens1 il voue sa vie entire l'tude de l'abeille4 ,dans les annales de la souffrance et des victoires humaines1 rien n'est touchant et plein de bons conseils comme l'histoire de cette patiente collaboration o l'un1 qui ne percevait qu'une lueur immatrielle1 guidait1 par l'esprit1 les mains et les regards de l'autre qui jouissait de la lumire relle1 o celui qui1 ce qu'on assure1 n'avait jamais vu de ses propres yeux un rayon de miel1 travers le voile de ces yeux morts qui doublait pour lui l'autre voile dont la nature enveloppe toute chose1 surprenait les secrets les plus profonds du gnie qui formait ce rayon de miel invisible1 comme pour nous apprendre qu'il n'est point d'tat o nous devions renoncer esprer et chercher la vrit4 ,je n'numrerai pas ce que la science apicole doit ,huber1 j'aurai plus tt fait de dire ce qu'elle ne lui doit point4 ,ses ,nouvelles observations sur les abeilles1 dont le premier volume fut crit en #aghi sous forme de lettres ,charles ,bonnet1 et dont le second ne parut que vingt ans plus tard1 sont restes le trsor abondant et sr o vont puiser tous les apidologues4 ,certes1 on y trouve quelques erreurs1 quelques vrits imparfaites2 depuis son livre on a beaucoup ajout la micrographie1 la culture pratique des abeilles1 au maniement des reines1 etc41 mais on n'a pu dmentir ou prendre en dfaut une seule de ses observations principales qui demeurent intactes dans notre exprience actuelle1 et sa base4 ,,iii ,aprs les rvlations de ,huber1 il y a quelques annes de silence2 mais bientt ,dzierzon1 cur de ,carlsmark 7en ,silsie71 dcouvre la parthnogense1 c'est--dire la parturition virginale des reines1 et imagine la premire ruche rayons mobiles1 grce laquelle l'apiculteur pourra dornavant prlever sa part sur la rcolte de miel1 sans mettre mort ses meilleures colonies et sans anantir en un instant le travail de toute une anne4 ,cette ruche1 encore trs imparfaite1 est magistralement perfectionne par ,langstroth1 qui invente le cadre mobile proprement dit1 propag en ,amrique avec un succs extraordinaire4 ,root1 ,quinby1 ,dadant1 ,cheshire1 de ,layens1 ,cowan1 ,heddon1 ,howard1 etc41 y apportent encore quelques amliorations prcieuses4 ,mehring1 pour pargner aux abeilles l'laboration de la cire et la construction de magasins qui leur cotent beaucoup de miel et le meilleur de leur temps1 a l'ide de leur offrir des rayons de cire mcaniquement gaufrs1 qu'elles acceptent aussitt et approprient leurs besoins4 ,de ,hruschka trouve le ,smlatore1 qui1 par l'emploi de la force centrifuge1 permet d'extraire le miel sans briser les rayons1 etc4 ,en peu d'annes1 la routine de l'apiculture est rompue4 ,la capacit et la fcondit des ruches sont triples4 ,de vastes et productifs ruchers se fondent de tous cts4 ,a partir de ce moment prennent fin l'inutile massacre des cits les plus laborieuses et l'odieuse slection rebours qui en tait la consquence4 ,l'homme devient vritablement le matre des abeilles1 matre furtif et ignor1 dirigeant tout sans donner d'ordre1 et obi sans tre reconnu4 ,il se substitue aux destins des saisons4 ,il rpare les injustices de l'anne4 ,il runit les rpubliques ennemies4 ,il galise les richesses4 ,il augmente ou restreint les naissances4 ,il rgle la fcondit de la reine4 ,il la dtrne et la remplace aprs un consentement difficile que son habilet extorque d'un peuple qui s'affole au soupon d'une intervention inconcevable4 ,il viole pacifiquement1 quand il le juge utile1 le secret des chambres sacres et toute la politique retorse et prvoyante du gynce royal4 ,il dpouille cinq ou six fois de suite du fruit de leur travail les surs du bon couvent infatigable1 sans les blesser1 sans les dcourager et sans les appauvrir4 ,il proportionne les entrepts et les greniers de leurs demeures la moisson de fleurs que le printemps rpand1 dans sa hte ingale1 au penchant des collines4 ,il les oblige de rduire le nombre fastueux des amants qui attendent la naissance des princesses4 ,en un mot1 il en fait ce qu'il veut et en obtient ce qu'il demande1 pourvu que sa demande se soumette leurs vertus et leurs lois car1 travers les volonts du dieu inattendu qui s'est empar d'elles1--trop vaste pour tre discern et trop tranger pour tre compris1--elles regardent plus loin que ne regarde ce dieu mme1 et ne songent qu' accomplir1 dans une abngation inbranle1 le devoir mystrieux de leur race4 ,,iv ,maintenant que les livres nous ont dit ce qu'ils avaient d'essentiel nous dire1 sur une histoire fort ancienne1 quittons la science acquise par les autres pour aller voir de nos propres yeux les abeilles4 ,une heure au milieu du rucher nous montrera des choses peut-tre moins prcises mais infiniment plus vivantes et plus fcondes4 ,je n'ai pas encore oubli le premier rucher que je vis1 o j'appris aimer les abeilles4 ,c'tait1 voil des annes1 dans un gros village de cette ,flandre ,zlandaise1 si nette et si gracieuse1 qui1 plus que la ,zlande mme1 miroir concave de la ,hollande1 a concentr le got des couleurs vives1 et caresse des yeux1 comme de jolis et graves jouets1 ses pignons1 ses tours et ses chariots enlumins1 ses armoires et ses horloges qui reluisent au fond des corridors1 ses petits arbres aligns le long des quais et des canaux1 dans l'attente1 semble-t-il1 d'une crmonie bienfaisante et nave1 ses barques et ses coches d'eau aux poupes ouvrages2 ses portes et ses fentres pareilles des fleurs1 ses cluses irrprochables1 ses ponts-levis minutieux et versicolores1 ses maisonnettes vernisses comme des poteries harmonieuses et clatantes d'o sortent des femmes en forme de sonnettes et pares d'or et d'argent pour aller traire les vaches en des prs entours de barrires blanches1 ou tendre le linge sur le tapis dcoup en ovales et en losanges et mticuleusement vert1 de pelouses fleuries4 ,une sorte de vieux sage1 assez semblable au vieillard de ,virgile1 ,homme galant les rois1 homme approchant des dieux1 ,et comme ces derniers satisfait et tranquille1 aurait dit ,la ,fontaine1 s'tait retir l1 o la vie semblerait plus troite qu'ailleurs1 s'il tait possible de rtrcir rellement la vie4 ,il y avait lev son refuge1 non dgot1--car le sage ne connat point les grands dgots1--mais un peu las d'interroger les hommes qui rpondent moins simplement que les animaux et les plantes aux seules questions intressantes que l'on puisse poser la nature et aux lois vritables4 ,tout son bonheur1 de mme que celui du philosophe scythe1 consistait aux beauts d'un jardin1 et parmi ces beauts la mieux aime et la plus visite tait un rucher1 compos de douze cloches de paille qu'il avait peintes1 les unes de rose vif1 les autres de jaune clair1 la plupart d'un bleu tendre1 car il avait observ1 bien avant les expriences de sir ,john ,lubbock1 que le bleu est la couleur prfre des abeilles4 ,il avait install ce rucher contre le mur blanchi de la maison1 dans l'angle que formait une de ces savoureuses et fraches cuisines hollandaises aux dressoirs de faence o tincelaient les tains et les cuivres1 qui1 par la porte ouverte1 se refltaient dans un canal paisible4 ,et l'eau1 charge d'images familires1 sous un rideau de peupliers1 guidait les regards jusqu'au repos d'un horizon de moulins et de prs4 ,en ce lieu1 comme partout o on les pose1 les ruches avaient donn aux fleurs1 au silence1 la douceur de l'air1 aux rayons du soleil1 une signification nouvelle4 ,on y touchait en quelque sorte au but en fte de l't4 ,on s'y reposait au carrefour tincelant o convergent et d'o rayonnent les routes ariennes que parcourent de l'aube au crpuscule1 affairs et sonores1 tous les parfums de la campagne4 ,on y venait entendre l'me heureuse et visible1 la voix intelligente et musicale1 le foyer d'allgresse des belles heures du jardin4 ,on y venait apprendre1 l'cole des abeilles1 les proccupations de la nature toute-puissante1 les rapports lumineux des trois rgnes1 l'organisation inpuisable de la vie1 la morale du travail ardent et dsintress1 et1 ce qui est aussi bon que la morale du travail1 les hroques ouvrires y enseignaient encore goter la saveur un peu confuse du loisir1 en soulignant1 pour ainsi dire1 des traits de feu de leurs mille petites ailes1 les dlices presque insaisissables de ces journes immacules qui tournent sur elles-mmes dans les champs de l'espace1 sans nous apporter rien qu'un globe transparent1 vide de souvenirs comme un bonheur trop pur4 ,v ,afin de suivre aussi simplement que possible l'histoire annuelle de la ruche1 nous en prendrons une qui se rveille au printemps et se remet au travail1 et nous verrons se drouler dans leur ordre naturel les grands pisodes de la vie de l'abeille1 savoir3 la formation et le dpart de l'essaim1 la fondation de la cit nouvelle1 la naissance1 les combats et le vol nuptial des jeunes reines1 le massacre des mles et le retour du sommeil de l'hiver4 ,chacun de ces pisodes apportera de lui-mme tous les claircissements ncessaires sur les lois1 les particularits1 les habitudes1 les vnements qui le provoquent ou l'accompagnent1 en sorte qu'au bout de l'anne apicole1 qui est brve et dont l'activit ne s'tend gure que d'avril la fin de septembre1 nous aurons rencontr tous les mystres de la maison du miel4 ,pour l'instant1 avant que de l'ouvrir et d'y jeter un coup d'il gnral1 il suffit de savoir qu'elle se compose d'une reine1 mre de tout son peuple2 de milliers d'ouvrires ou neutres1 femelles incompltes et striles1 et enfin de quelques centaines de mles1 parmi lesquels sera choisi l'poux unique et malheureux de la souveraine future que les ouvrires liront aprs le dpart plus ou moins volontaire de la mre rgnante4 ,,vi ,la premire fois qu'on ouvre une ruche1 on prouve un peu de l'motion qu'on aurait violer un objet inconnu et peut-tre plein de surprises redoutables1 un tombeau par exemple4 ,il y a autour des abeilles une lgende de menaces et de prils4 ,il y a le souvenir nerv de ces piqres qui provoquent une douleur si spciale qu'on ne sait trop quoi la comparer1 une aridit fulgurante1 dirait-on1 une sorte de flamme du dsert qui se rpand dans le membre bless2 comme si nos filles du soleil avaient extrait des rayons irrits de leur pre1 un venin clatant pour dfendre plus efficacement les trsors de douceur qu'elles tirent de ses heures bienfaisantes4 ,il est vrai qu'ouverte sans prcaution par quelqu'un qui ne connat ni ne respecte le caractre et les murs de ses habitantes1 la ruche se transforme l'instant en un buisson ardent de colre et d'hrosme4 ,mais rien ne s'acquiert plus vite que la petite habilet ncessaire pour la manier impunment4 ,il suffit d'un peu de fume projete propos1 de beaucoup de sang-froid et de douceur1 et les ouvrires bien armes se laissent dpouiller sans penser tirer l'aiguillon4 ,elles ne reconnaissent pas leur matre1 comme on l'a soutenu1 elles ne craignent pas l'homme1 mais l'odeur de la fume1 aux gestes lents qui parcourent leur demeure sans les menacer1 elles s'imaginent que ce n'est pas d'une attaque ou d'un grand ennemi contre lequel il soit possible de se dfendre1 qu'il s'agit1 mais d'une force ou d'une catastrophe naturelle laquelle il convient de se soumettre4 ,au lieu de lutter vainement1 et pleines d'une prvoyance qui se trompe parce qu'elle regarde trop loin1 elles veulent du moins sauver l'avenir et se jettent sur les rserves de miel pour y puiser et pour cacher en elles-mmes de quoi fonder ailleurs1 n'importe o et aussitt1 une cit nouvelle1 si l'ancienne est dtruite1 ou qu'elles soient forces de l'abandonner4 ,,vii ,le profane devant qui l'on ouvre une ruche d'observation#a1 est d'abord assez du4 ,on lui avait affirm que ce coffret de verre renfermait une activit sans exemple1 un nombre infini de lois sages1 une somme tonnante de gnie1 de mystres1 d'exprience1 de calculs1 de sciences1 d'industries diverses1 de prvisions1 de certitudes1 d'habitudes intelligentes1 de sentiments et de vertus tranges4 ,il n'y dcouvre qu'un amas confus de petites baies rousstres1 assez semblables des grains de caf torrfi1 ou des raisins secs agglomrs contre les vitres4 ,ces pauvres baies sont plus mortes que vives1 branles de mouvements lents1 incohrents et incomprhensibles4 ,il ne reconnat pas les admirables gouttes de lumire1 qui tout l'heure se dversaient et rejaillissaient sans relche dans l'haleine anime1 pleine de perles et d'or1 de mille calices panouis4 ,elles grelottent dans les tnbres4 ,elles touffent dans une foule transie2 on dirait des prisonnires malades ou des reines dchues qui n'eurent qu'une seconde d'clat parmi les fleurs illumines du jardin1 pour rentrer bientt dans la misre honteuse de leur morne demeure encombre4 ,il en est d'elles comme de toutes les ralits profondes4 ,il faut apprendre les observer4 ,un habitant d'une autre plante1 qui verrait les hommes aller et venir presque insensiblement par les rues1 se tasser autour de certains difices ou sur certaines places1 attendre on ne sait quoi1 sans mouvement apparent1 au fond de leurs demeures1 en conclurait aussi qu'ils sont inertes et misrables4 ,ce n'est qu' la longue qu'on dmle l'activit multiple de cette inertie4 ,en vrit1 chacune de ces petites baies peu prs immobiles travaille sans rpit et exerce un mtier diffrent4 ,aucune ne connat le repos1 et celles1 par exemple1 qui semblent les plus endormies et pendent contre les vitres en grappes mortes1 ont la tche la plus mystrieuse et la plus fatigante2 elles forment et scrtent la cire4 ,mais nous rencontrerons bientt le dtail de cette activit unanime4 ,pour l'instant1 il suffit d'appeler l'attention sur le trait essentiel de la nature de l'abeille qui explique l'entassement extraordinaire de ce travail confus4 ,l'abeille est avant tout1 et encore plus que la fourmi1 un tre de foule4 ,elle ne peut vivre qu'en tas4 ,quand elle sort de la ruche si encombre qu'elle doit se frayer coups de tte un passage travers les murailles vivantes qui l'enserrent1 elle sort de sont lment propre4 ,elle plonge un moment dans l'espace plein de fleurs1 comme le nageur plonge dans l'ocan plein de perles1 mais sous peine de mort il faut qu' intervalles rguliers elle revienne respirer la multitude1 de mme que le nageur revient respirer l'air4 ,isole1 pourvue de vivres abondants et dans la temprature la plus favorable1 elle expire au bout de quelques jours1 non de faim ou de froid1 mais de solitude4 ,l'accumulation1 la cit1 dgage pour elle un aliment invisible aussi indispensable que le miel4 ,c'est ce besoin qu'il faut remonter pour fixer l'esprit des lois de la ruche4 ,dans la ruche1 l'individu n'est rien1 il n'a qu'une existence conditionnelle1 il n'est qu'un moment indiffrent1 un organe ail de l'espce4 ,toute sa vie est un sacrifice total l'tre innombrable et perptuel dont il fait partie4 ,il est curieux de constater qu'il n'en fut pas toujours ainsi4 ,on retrouve encore aujourd'hui parmi les hymnoptres mellifres1 tous les tats de la civilisation progressive de notre abeille domestique4 ,au bas de l'chelle1 elle travaille seule1 dans la misre2 souvent elle ne voit mme pas sa descendance 7les ,prosopis1 les ,colltes1 etc471 parfois elle vit au milieu de l'troite famille annuelle qu'elle cre 7les ,bourdons74 ,elle forme ensuite des associations temporaires 7les ,panurgues1 les ,dasypodes1 les ,halictes1 etc471 pour arriver enfin1 de degrs en degrs1 la socit peu prs parfaite mais impitoyable de nos ruches1 o l'individu est entirement absorb par la rpublique1 et o la rpublique son tour est rgulirement sacrifie la cit abstraite et immortelle de l'avenir4 #a ,on appelle ruche d'observation1 une ruche vitre munie de rideaux noirs ou de volets4 ,les meilleures ne renferment qu'un seul rayon1 ce qui permet de l'observer sur ses deux faces4 ,ou peut1 sans danger et sans inconvnient1 installer ces ruches1 pourvues d'une issue extrieure1 dans un salon1 une bibliothque1 etc4 ,les abeilles qui habitent celle qui se trouve ,paris1 dans mon cabinet de travail1 rcoltent dans le dsert de pierre de la grande ville1 de quoi vivre et prosprer4 ,,viii ,ne nous htons pas de tirer de ces faits des conclusions applicables l'homme4 ,l'homme a la facult de ne pas se soumettre aux lois de la nature2 et1 de savoir s'il a tort ou raison d'user de cette facult1 c'est le point le plus grave et le moins clairci de sa morale4 ,mais il n'en est pas moins intressant de surprendre la volont de la nature dans un monde diffrent4 ,or1 dans l'volution des hymnoptres1 qui sont immdiatement aprs l'homme les habitants de ce globe les plus favoriss sous le rapport de l'intelligence1 cette volont parat trs nette4 ,elle tend visiblement l'amlioration de l'espce1 mais elle montre en mme temps qu'elle ne la dsire ou ne peut l'obtenir qu'au dtriment de la libert1 des droits et du bonheur propres de l'individu4 ,a mesure que la socit s'organise et s'lve1 la vie particulire de chacun de ses membres voit dcrotre son cercle4 ,ds qu'il y a progrs quelque part1 il ne rsulte que du sacrifice de plus en plus complet de l'intrt personnel1 au gnral4 ,il faut d'abord que chacun renonce des vices1 qui sont des actes d'indpendance4 ,ainsi1 l'avant-dernier degr de la civilisation apique se trouvent les bourdons1 qui sont encore semblables nos anthropophages4 ,les ouvrires adultes rdent sans cesse autour des ufs pour les dvorer1 et la mre est oblige de les dfendre avec acharnement1 il faut ensuite que chacun1 aprs s'tre dbarrass des vices les plus dangereux1 acquire un certain nombre de vertus de plus en plus pnibles4 ,les ouvrires des bourdons par exemple ne songent pas renoncer l'amour1 au lieu que notre abeille domestique vit dans une chastet perptuelle4 ,bientt1 du reste1 nous verrons tout ce qu'elle abandonne en change du bien-tre1 de la scurit1 de la perfection architecturale1 conomique et politique de la ruche1 et nous reviendrons sur l'tonnante volution des hymnoptres1 dans le chapitre consacr au progrs de l'espce4 ,,livre ,,ii ,l',,essaim ,i ,les abeilles de la ruche que nous avons choisie ont donc secou la torpeur de l'hiver4 ,la reine s'est remise pondre ds les premiers jours de fvrier4 ,les ouvrires ont visit les anmones1 les pulmonaires1 les ajoncs1 les violettes1 les saules1 les noisetiers4 ,puis le printemps a envahi la terre2 les greniers et les caves dbordent de miel et de pollen1 des milliers d'abeilles naissent chaque jour4 ,les mles1 gros et lourds1 sortent de leurs vastes cellules1 parcourent les rayons1 et l'encombrement de la cit trop prospre devient tel que1 le soir1 leur retour des fleurs1 des centaines de travailleuses attardes ne trouvent plus se loger et sont obliges de passer la nuit sur le seuil1 o le froid les dcime4 ,une inquitude branle tout le peuple1 et la vieille reine s'agite4 ,elle sent qu'un destin nouveau se prpare4 ,elle a fait religieusement son devoir de bonne cratrice1 et maintenant1 du devoir accompli sortent la tristesse et la tribulation4 ,une force invincible menace son repos2 il va falloir bientt quitter la ville o elle rgne4 ,et pourtant cette ville1 c'est son uvre1 et c'est elle tout entire4--,elle n'en est pas la reine au sens o nous l'entendrions parmi les hommes4 ,elle n'y donne point d'ordres1 et s'y trouve soumise1 comme le dernier de ses sujets1 cette puissance masque et souverainement sage que nous appellerons1 en attendant que nous essayions de dcouvrir o elle rside1 l'esprit de la ruche4 ,mais elle en est la mre et l'unique organe de l'amour4 ,elle l'a fonde dans l'incertitude et la pauvret4 ,sans cesse elle l'a repeuple de sa substance1 et tous ceux qui l'animent1 ouvrires1 mles1 larves1 nymphes1 et les jeunes princesses dont la naissance prochaine va prcipiter son dpart et dont l'une lui succde dj dans la pense immortelle de l',espce1 sont sortis de ses flancs4 ,,ii ,l'esprit de la ruche1 o est-il1 en qui s'incarne-t-il8 ,il n'est pas semblable l'instinct particulier de l'oiseau1 qui sait btir son nid avec adresse et chercher d'autres cieux quand le jour de l'migration reparat4 ,il n'est pas davantage une sorte d'habitude machinale de l'espce1 qui ne demande aveuglment qu' vivre et se heurte tous les angles du hasard sitt qu'une circonstance imprvue drange la srie des phnomnes accoutums4 ,au contraire1 il suit pas pas les circonstances toutes-puissantes1 comme un esclave intelligent et preste1 qui sait tirer parti des ordres les plus dangereux de son matre4 ,il dispose impitoyablement1 mais avec discrtion1 et comme soumis quelque grand devoir1 des richesses1 du bonheur1 de la libert1 de la vie de tout un peuple ail4 ,il rgle jour par jour le nombre des naissances et le met strictement en rapport avec celui des fleurs qui illuminent la campagne4 ,il annonce la reine sa dchance ou la ncessit de son dpart1 la force de mettre au monde ses rivales1 lve royalement celles-ci1 les protge contre la haine politique de leur mre1 permet ou dfend1 selon la gnrosit des calices multicolores1 l'ge du printemps et les dangers probables du vol nuptial1 que la premire ne d'entre les princesses vierges aille tuer dans leur berceau ses jeunes surs qui chantent le chant des reines4 ,d'autres fois1 quand la saison s'avance1 que les heures fleuries sont moins longues1 pour clore l're des rvolutions et hter la reprise du travail1 il ordonne aux ouvrires mmes de mettre mort toute la descendance impriale4 ,cet esprit est prudent et conome1 mais non pas avare4 ,il connat1 apparemment1 les lois fastueuses et un peu folles de la nature en tout ce qui touche l'amour4 ,aussi1 durant les jours abondants de l't1 tolre-t-il--car c'est parmi eux que la reine qui va natre choisira son amant--la prsence encombrante de trois ou quatre cents mles tourdis1 maladroits1 inutilement affairs1 prtentieux1 totalement et scandaleusement oisifs1 bruyants1 gloutons1 grossiers1 malpropres1 insatiables1 normes4 ,mais la reine fconde1 les fleur s'ouvrant plus tard et se fermant plus tt1 un matin1 froidement1 il dcrte leur massacre gnral et simultan4 ,il rgle le travail de chacune des ouvrires4 ,selon leur ge1 il distribue leur besogne aux nourrices qui soignent les larves et les nymphes1 aux dames d'honneur qui pourvoient l'entretien de la reine et ne la perdent pas de vue1 aux ventileuses qui du battement de leurs ailes arent1 rafrachissent ou rchauffent la ruche1 et htent l'vaporation du miel trop charg d'eau1 aux architectes1 aux maons1 aux cirires1 aux sculpteuses qui font la chane et btissent les rayons1 aux bulineuses qui vont chercher dans la campagne le nectar des fleurs qui deviendra le miel1 le pollen qui est la nourriture des larves et des nymphes1 la propolis qui sert calfeutrer et consolider les difices de la cit1 l'eau et le sel ncessaires la jeunesse de la nation4 ,il impose leur tche aux chimistes1 qui assurent la conservation du miel en y instillant l'aide de leur dard une goutte d'acide formique1 aux operculeuses qui scellent les alvoles dont le trsor est mr1 aux balayeuses qui maintiennent la propret mticuleuse des rues et des places publiques1 aux ncrophores qui emportent au loin les cadavres aux amazones du corps de garde qui veillent nuit et jour la scurit du seuil1 interrogent les allants et venants1 reconnaissent les adolescentes leur premire sortie1 effarouchent les vagabonds1 les rdeurs1 les pillards1 expulsent les intrus1 attaquent en masse les ennemis redoutables1 et s'il le faut1 barricadent l'entre4 ,enfin1 c'est l'esprit de la ruche qui fixe l'heure du grand sacrifice annuel au gnie de l'espce1--je veux dire l'essaimage1--o un peuple entier1 arriv au fate de sa prosprit et de sa puissance1 abandonne soudain la gnration future toutes ses richesses1 ses palais1 ses demeures et le fruit de ses peines1 pour aller chercher au loin l'incertitude et le dnuement d'une patrie nouvelle4 ,voil un acte qui1 conscient ou non1 passe certainement la morale humaine4 ,il ruine parfois1 il appauvrit toujours1 il disperse coup sr la ville bienheureuse pour obir une loi plus haute que le bonheur de la cit4 ,o se formule-t-elle1 cette loi1 qui1 nous le verrons tout l'heure1 est loin d'tre fatale et aveugle comme on le croit8 ,o1 dans quelle assemble1 dans quel conseil1 dans quelle sphre commune1 sige-t-il1 cet esprit auquel tous se soumettent1 et crut est lui-mme soumis un devoir hroique et une raison toujours tourne vers l'avenir8 ,il en est de nos abeilles comme de la plupart des choses de ce monde2 nous observons quelques-unes de leurs habitudes1 nous disons3 elles font ceci1 travaillent de cette faon1 leurs reines naissent ainsi1 leurs ouvrires restent vierges1 elles essaiment telle poque4 ,nous croyons les connatre et n'en demandons pas davantage4 ,nous les regardons se hter de fleurs en fleurs2 nous observons le va-et-vient frmissant de la ruche2 cette existence nous semble bien simple1 et borne comme les autres aux soucis instinctifs de la nourriture et de la reproduction4 ,mais que l'il s'approche et tche de se rendre compte1 et voil la complexit effroyable des phnomnes les plus naturels1 l'nigme de l'intelligence1 de la volont1 des destines1 du but1 des moyens et des causes1 l'organisation incomprhensible du moindre acte de vie4 ,,iii ,donc1 dans notre ruche1 l'essaimage1 la grande immolation aux dieux exigeants de la race1 se prpare4 ,obissant l'ordre de l'esprit qui nous semble assez peu1 explicable1 attendu qu'il est exactement contraire tous les instincts et tous les sentiments de notre espce1 soixante soixante-dix-mille abeilles sur les quatre-vingts ou quatre-vingt-dix mille de la population totale1 vont abandonner l'heure prescrite la cit maternelle4 ,elles ne partiront point dans un moment d'angoisse1 elles ne fuiront pas1 dans une rsolution subite et effare1 une patrie dvaste par la famine1 la guerre ou la maladie4 ,non1 l'exil est longuement mdit et l'heure favorable patiemment attendue4 ,si la ruche est pauvre1 prouve par les malheurs de la famille royale1 les intempries1 le pillage1 elles ne l'abandonnent point4 ,elles ne la quittent qu' l'apoge de son bonheur1 lorsque1 aprs le travail forcen du printemps1 l'immense palais de cire aux cent vingt mille cellules bien ranges regorge de miel nouveau et de cette farine d'arc-en-ciel qu'on appelle le pain des abeilles et qui sert nourrir les larves et les nymphes4 ,jamais la ruche n'est plus belle qu' la veille de la renonciation hroque4 ,c'est pour elle l'heure sans gale1 anime1 un peu fbrile1 et cependant sereine1 de l'abondance et de l'allgresse plnires4 ,essayons de nous la reprsenter1 non pas telle que la voient les abeilles1 car nous ne pouvons nous imaginer de quelle faon magique se refltent les phnomnes dans les six ou sept mille facettes de leurs yeux latraux et dans le triple il cyclopen de leur front1 mais telle que nous la verrions si nous avions leur taille4 ,du haut d'un dme plus colossal que celui de ,saint-,pierre de ,rome1 descendent jusqu'au sol1 verticales1 multiples et parallles1 de gigantesques murailles de cire1 constructions gomtriques1 suspendues dans les tnbres et le vide1 et qu'on ne saurait1 toutes proportions gardes1 pour la prcision1 la hardiesse et l'normit1 comparer aucune construction humaine4 ,chacune de ces murailles1 dont la substance est encore toute frache1 virginale1 argente1 immacule1 odorante1 est forme de milliers de cellules et contient des vivres suffisants pour nourrir le peuple entier durant plusieurs semaines4 ,ici1 ce sont les taches clatantes1 rouges1 jaunes1 mauves et noires du pollen1 ferments d'amour de toutes les fleurs du printemps1 accumuls dans les alvoles transparents4 ,tout autour1 en longues et fastueuses draperies d'or aux plis rigides et immobiles1 le miel d'avril1 le plus limpide et le plus parfum1 repose dj dans ses vingt mille rservoirs ferms d'un sceau qu'on ne violera qu'aux jours de suprme dtresse4 ,plus haut1 le miel de mai mrit encore dans ses cuves grandes ouvertes au bord desquelles des cohortes vigilantes entretiennent un courant d'air incessant4 ,au centre1 et loin de la lumire dont les jets de diamants pntrent par l'unique ouverture1 dans la partie la plus chaude de la ruche1 sommeille et s'veille l'avenir4 ,c'est le domaine royal du couvain rserv la reine et ses acolytes3 environ dix mille demeures o reposent les ufs1 quinze ou seize mille chambres occupes par les larves1 quarante mille maisons habites par des nymphes blanches que soignent des milliers de nourrices#a4 ,enfin1 au saint des saints de ces limbes1 les trois1 quatre1 six ou douze palais clos1 proportionnellement trs vastes1 des princesses adolescentes1 qui attendent leur heure1 enveloppes d'une sorte de suaire1 immobiles et ples1 tant nourries dans les tnbres4 #a ,les chiffres que nous donnons ici sont rigoureusement exacts4 ,ce sont ceux d'une forte ruche en pleine prosprit4 ,,iv ,or1 au jour prescrit par l'esprit de la ruche une partie du peuple1 strictement dtermine suivant des lois immuables et sres1 cde la place ces esprances qui sont encore sans forme4 ,on laisse dans la ville endormie les mles parmi lesquels sera choisi l'amant royal1 de trs jeunes abeilles qui soignent le couvain et quelques milliers d'ouvrires qui continueront de butiner au loin1 garderont le trsor accumul1 et maintiendront les traditions morales de la ruche4 ,car chaque ruche a sa morale particulire4 ,on en rencontre de trs vertueuses et de trs perverties1 et l'apiculteur imprudent peut corrompre tel peuple1 lui faire perdre le respect de la proprit d'autrui1 l'inciter au pillage1 lui donner des habitudes de conqute et d'oisivet qui le rendront redoutable toutes les petites rpubliques d'alentour4 ,il suffit que l'abeille ait eu l'occasion d'prouver que le travail1 au loin1 parmi les fleurs de la campagne dont il faut visiter des centaines pour former une goutte de miel1 n'est pas le seul ni le plus prompt moyen de s'enrichir1 et qu'il est plus facile de s'introduire en fraude dans les villes mal gardes1 ou de force dans celles qui sont trop faibles pour se dfendre4 ,elle perd bientt la notion du devoir blouissant mais impitoyable qui fait d'elle l'esclave aile des corolles dans l'harmonie nuptiale de la nature1 et il est souvent malais de ramener au bien une ruche ainsi dprave4 ,v ,tout indique que ce n'est pas la reine1 mais l'esprit de la ruche qui dcide l'essaimage4 ,il en est de cette reine comme des chefs parmi les hommes2 ils ont l'air de commander1 mais eux-mmes obissent des ordres plus imprieux et plus inexplicables que ceux qu'ils donnent qui leur est soumis4--,quand cet esprit a fix le moment1 il faut que ds l'aurore1 peut-tre ds la veille ou l'avant-veille1 il ait fait connatre sa rsolution1 car1 peine le soleil a-t-il bu les premires gouttes de rose1 qu'on remarque tout autour de la ville bourdonnante une agitation inaccoutume1 laquelle l'apiculteur se trompe rarement4 ,parfois mme on dirait qu'il y a lutte1 hsitation1 recul4 ,il arrive en effet que plusieurs jours de suite l'moi dor et transparent s'lve et s'apaise sans raison apparente4 ,un nuage1 que nous ne voyons pas1 se forme-t-il1 cet instant1 dans le ciel que les abeilles voient1 ou un regret dans leur intelligence8 ,discute-t-on dans un conseil bruissant la ncessit du dpart8 ,nous n'en savons rien1 pas plus que nous ne savons de quelle faon l'esprit de la ruche apprend sa rsolution la foule4 ,s'il est certain que les abeilles communiquent entre elles1 on ignore si elles le font la manire des hommes4 ,ce bourdonnement parfum de miel1 ce frmissement enivr des belles journes d't1 qui est un des plus doux plaisirs de l'leveur d'abeilles1 ce chant de fte du travail qui monte et qui descend tout autour du rucher dans le cristal de l'heure1 et qui semble le murmure d'allgresse des fleurs panouies1 l'hymne de leur bonheur1 l'cho de leurs odeurs suaves1 la voix des illets blancs1 du thym1 des marjolaines1 il n'est pas certain qu'elles l'entendent4 ,elles ont cependant toute une gamme de sons que nous-mmes discernons et qui va de la flicit profonde la menace1 la colre1 la dtresse2 elles ont l'ode de la reine1 les refrains de l'abondance1 les psaumes de la douleur2 elles ont enfin les longs et mystrieux cris de guerre des princesses adolescentes dans les combats et les massacres qui prcdent le vol nuptial4 ,est-ce une musique de hasard qui n'effleure pas leur silence intrieur8 ,toujours est-il qu'elles ne s'meuvent pas des bruits que nous produisons autour de la ruche1 mais elles jugent peut-tre que ces bruits ne sont pas de leur monde et n'ont aucun intrt pour elles4 ,il est vraisemblable que1 de notre ct1 nous n'entendons qu'une minime partie de ce qu'elles disent1 et qu'elles mettent une foule d'harmonies que nos organes ne sont pas faits pour percevoir4 ,en tout cas1 nous verrons plus loin qu'elles savent s'entendre et se concerter avec une rapidit parfois prodigieuse1 et quand1 par exemple1 le grand pilleur de miel1 l'norme ,sphinx ,atropos1 le papillon sinistre qui porte sur le dos une tte de mort1 pntre dans la ruche au murmure d'une sorte d'incantation irrsistible qui lui est propre1 de proche en proche la nouvelle circule et1 des gardes de l'entre aux dernires ouvrires qui travaillent1 l-bas1 sur les derniers rayons1 tout le peuple tressaille4 ,,vi ,on a cru longtemps qu'en abandonnant les trsors de leur royaume1 pour s'lancer ainsi dans la vie incertaine1 les sages mouches miel1 si conomes1 si sobres1 si prvoyantes d'habitude1 obissaient une sorte de folie fatale1 une impulsion machinale1 une loi de l'espce1 un dcret de la nature1 cette force qui pour tous les tres est cache dans le temps qui s'coule4 ,s'agit-il de l'abeille ou de nous-mmes1 nous appelons fatal tout ce que nous ne comprenons pas encore4 ,mais aujourd'hui1 la ruche a livr deux ou trois de ses secrets matriels1 et on a constat que cet exode n'est ni instinctif1 ni invitable4 ,ce n'est pas une migration aveugle1 mais un sacrifice qui parat raisonn1 de la gnration prsente la gnration future4 ,il suffit que l'apiculteur dtruise en leurs cellules les jeunes reines encore inertes1 et qu'en mme temps1 si les larves et les nymphes sont nombreuses1 il agrandisse les entrepts et les dortoirs de la nation3 sur l'heure1 tout le tumulte improductif s'abat comme les gouttes d'or d'une pluie obissante1 le travail habituel se rpand sur les fleurs1 et1 devenue indispensable1 n'esprant ou ne redoutant plus de successeur1 rassure sur l'avenir de l'activit qui va natre1 la vieille reine renonce revoir cette anne la lumire du soleil4 ,elle reprend paisiblement1 dans les tnbres1 sa tche maternelle qui consiste pondre1 en suivant une spirale mthodique1 de cellule en cellule1 sans en omettre une seule1 sans s'arrter jamais1 deux ou trois mille ufs chaque jour4 ,qu'y a-t-il de fatal en tout ceci que l'amour de la race d'aujourd'hui pour la race de demain8 ,cette fatalit existe aussi dans l'espce humaine1 mais sa puissance et son tendue y sont moindres4 ,elle n'y produit jamais de ces grands sacrifices totaux et unanimes4 ,a quelle fatalit prvoyante obissons-nous qui remplace celle-ci8 ,nous l'ignorons et ne connaissons point l'tre qui nous regarde comme nous regardons les abeilles4 ,,vii ,mais l'homme ne trouble point l'histoire de la ruche que nous avons choisie1 et l'ardeur encore toute mouille d'une belle journe qui s'avance pas tranquilles et dj rayonnants sous les arbres1 hte l'heure du dpart4 ,du haut en bas des corridors dors qui sparent les murailles parallles1 les ouvrires achvent les prparatifs du voyage4 ,et d'abord1 chacune d'elles se charge d'une provision de miel suffisante pour cinq ou six jours4 ,de ce miel qu'elles emportent1 elles tireront1 par une chimie qu'on n'a pas encore clairement explique1 la cire ncessaire pour commencer immdiatement la construction des difices4 ,elles se munissent en outre d'une certaine quantit de propolis1 qui est une sorte de rsine destine mastiquer les fentes de la nouvelle demeure1 y fixer tout ce qui branle1 en vernir toutes les parois1 en exclure toute lumire1 car elles aiment travailler dans une obscurit presque complte1 o elles se dirigent l'aide de leurs yeux facettes ou peut-tre de leurs antennes1 qu'on suppose le sige d'un sens inconnu qui palpe et mesure les tnbres4 ,,viii ,elles savent donc prvoir les aventures de la journe la plus dangereuse de leur existence4 ,aujourd'hui1 en effet1 tout entires aux soucis et aux hasards peut-tre prodigieux du grand acte1 elles n'auront pas le temps de visiter les jardins et les prs1 et demain1 aprs-demain1 il est possible qu'il vente1 qu'il pleuve1 que leurs ailes se glacent et que les fleurs ne s'ouvrent point4 ,a dfaut de cette prvoyance1 ce serait la famine et la mort4 ,nul ne viendrait leur secours et elles n'imploreraient le secours de personne4 ,de cit cit elles ne se connaissent point et ne s'aident jamais4 ,il arrive mme que l'apiculteur installe la ruche o il a recueilli la vieille reine et la grappe d'abeilles qui l'entoure tout ct de la demeure qu'elles viennent de quitter4 ,quel que soit le dsastre qui les frappe1 on dirait qu'elles en ont irrvocablement oubli la paix1 la flicit laborieuse1 les normes richesses et la scurit1 et toutes1 une une1 et jusqu' la dernire1 mourront de froid et de faim autour de leur malheureuse souveraine1 plutt que de rentrer dans la maison natale1 dont la bonne odeur d'abondance1 qui n'est que le parfum de leur travail pass1 pntre jusqu' leur dtresse4 ,,ix ,voil1 dira-t-on1 ce que ne feraient pas les hommes1 un de ces faits qui prouvent que1 malgr les merveilles de cette organisation1 il il n'y a l ni intelligence ni conscience vritables4 ,qu'en savons-nous8 ,outre qu'il est fort admissible qu'il y ait en d'autres tres une intelligence d'une autre nature que la ntre1 et qui produise des effets trs diffrents sans tre infrieurs1 sommes-nous1 tout en ne sortant pas de notre petite paroisse humaine1 si bons juges des choses de l'esprit8 ,il suffit que nous voyions deux ou trois personnes causer et s'agiter derrire une fentre1 sans entendre ce qu'elles disent1 et dj il nous est bien difficile de deviner la pense qui les mne4 ,croyez-vous qu'un habitant de ,mars ou de ,vnus1 qui1 du haut d'une montagne1 verrait aller et venir par les rues et les places publiques de nos villes1 les petits points noirs que nous sommes dans l'espace1 se formerait au spectacle de nos mouvements1 de nos difices1 de nos canaux1 de nos machines1 une ide exacte de notre intelligence1 de notre morale1 de notre manire d'aimer1 de penser1 d'esprer1 en un mot1 de l'tre intime et rel que nous sommes8 ,il se bornerait constater quelques faits assez surprenants1 comme nous le faisons dans la ruche1 et en tirerait probablement des conclusions aussi incertaines1 aussi errones que les ntres4 ,en tout cas1 il aurait bien du mal dcouvrir dans nos petits points noirs la grande direction morale1 l'admirable sentiment unanime qui clate dans la ruche1 ,o vont-ils8 se demanderait-il1 aprs nous avoir observs durant des annes ou des sicles2 que font-ils8 quel est le lieu central et le but de leur vie8 obissent-ils quelque dieu8 ,je ne vois rien qui conduise leurs pas4 ,un jour ils semblent difier et amasser de petites choses1 et le lendemain les dtruisent et les parpillent4 ,ils s'en vont et reviennent1 ils s'assemblent et se dispersent1 mais on ne sait ce qu'ils dsirent4 ,ils offrent une foule de spectacles inexplicables4 ,on en voit1 par exemple1 qui ne font pour ainsi dire aucun mouvement4 ,on les reconnat leur pelage plus lustr2 souvent aussi ils sont plus volumineux que les autres4 ,ils occupent des demeures dix ou vingt fois plus vastes1 plus ingnieusement ordonnes et plus riches que les demeures ordinaires4 ,ils y font tous les jours des repas qui se prolongent durant des heures et parfois fort avant dans la nuit4 ,tous ceux qui les approchent paraissent les honorer1 et des porteurs de vivres sortent des maisons voisines et viennent mme du fond de la campagne pour leur faire des prsents4 ,il faut croire qu'ils sont indispensables et rendent l'espce des services essentiels1 bien que nos moyens d'investigation ne nous aient point encore permis de reconnatre avec exactitude la nature de ces services4 ,on en voit d'autres1 au contraire1 qui dans de grandes cases encombres de roues qui tourbillonnent1 dans des rduits obscurs1 autour des ports et sur de petits carrs de terre qu'ils fouillent de l'aurore au coucher du soleil1 ne cessent de s'agiter pniblement4 ,tout nous fait supposer que cette agitation est punissable4 ,on les loge1 en effet1 dans d'troites huttes1 malpropres et dlabres4 ,ils sont couverts d'une substance incolore4 ,telle parat tre leur ardeur leur uvre nuisible1 ou tout au moins inutile1 qu'ils prennent peine le temps de dormir et de manger4 ,leur nombre est aux premiers comme mille est un4 ,il est remarquable que l'espce ait pu se maintenir jusqu' nos jours dans des conditions aussi dfavorables son dveloppement4 ,du reste1 il convient d'ajouter que1 hormis cette obstination caractristique leurs agitations pnibles1 ils ont l'air inoffensif et docile et s'accommodent des restes de ceux qui sont videmment les gardiens et peut-tre les sauveurs de la race4 ,x ,n'est-il pas tonnant que la ruche que nous voyons ainsi confusment1 du haut d'un autre monde1 nous fasse1 au premier regard que nous y jetons1 une rponse sre et profonde8 ,n'est-il pas admirable que ses difices pleins de certitude1 ses usages1 ses lois1 son organisation conomique et politique1 ses vertus et ses cruauts mmes1 nous montrent immdiatement la pense ou le dieu que les abeilles servent1 et qui n'est pas le dieu le moins lgitime ni le moins raisonnable qu'on puisse concevoir1 bien que le seul peut-tre que nous n'ayons pas encore srieusement ador1 je veux dire l'avenir8 ,nous cherchons parfois1 dans notre histoire humaine1 valuer la force et la grandeur morale d'un peuple ou d'une race1 et nous ne trouvons pas d'autre mesure que la persistance et l'ampleur de l'idal qu'ils poursuivent et l'abngation avec laquelle ils s'y dvouent4 ,avons-nous rencontr frquemment un idal plus conforme aux dsirs de l',univers1 plus ferme1 plus auguste1 plus dsintress1 plus manifeste1 et une abngation plus totale et plus hroque8 ,,xi trange petite rpublique si logique et si grave1 si positive1 si minutieuse1 si conome et cependant victime d'un rve si vaste et si prcaire6 ,petit peuple si dcid et si profond1 nourri de chaleur et de lumire et de ce qu'il y a de plus pur dans la nature1 l'me des fleurs1 c'est--dire le sourire le plus vident de la matire et son effort le plus touchant vers le bonheur et la beaut1 qui nous dira les problmes que vous avez rsolus et qui nous restent rsoudre1 les certitudes que vous avez acquises et qui nous restent acqurir8 ,et s'il est vrai que vous ayez rsolu ces problmes1 acquis ces certitudes1 non pas l'aide de l'intelligence1 mais en vertu de quelque impulsion primitive et aveugle1 quelle nigme plus insoluble encore ne nous poussez-vous point8 ,petite cit pleine de foi1 d'esprances1 de mystres1 pourquoi vos cent mille vierges acceptent-elles une tche qu'aucun esclave humain n'a jamais accepte8 ,mnagres de leurs forces1 un peu moins oublieuses d'elles-mmes1 un peu moins ardentes la peine1 elles reverraient un autre printemps et un second t2 mais dans le moment magnifique o toutes les fleurs les appellent1 elles semblent frappes de l'ivresse mortelle du travail1 et1 les ailes brises1 le corps rduit rien et couvert de blessures1 elles prissent presque toutes en moins de cinq semaines4 ,tantus amor florum1 et generandi gloria mellis1 s'crie ,virgile1 qui nous a transmis dans le quatrime livre des ,gorgiques1 consacr aux abeilles1 les erreurs charmantes des anciens1 qui observaient la nature d'un il encore tout bloui de la prsence de dieux imaginaires4 ,,xii ,pourquoi renoncent-elles au sommeil1 aux dlices du miel1 l'amour1 aux loisirs adorables que connat1 par exemple1 leur frre ail1 le papillon8 ,ne pourraient-elles pas vivre comme lui8 ,ce n'est pas la faim qui les presse4 ,deux ou trois fleurs suffisent les nourrir et elles en visitent deux ou trois cents par heure pour accumuler un trsor dont elles ne goteront pas la douceur4 ,a quoi bon se donner tant de mal1 d'o vient tant d'assurance8 ,il est donc bien certain que la gnration pour laquelle vous mourez mrite ce sacrifice1 qu'elle sera plus belle et plus heureuse1 qu'elle fera quelque chose que vous n'ayez pas fait8 ,nous voyons votre but1 il est aussi clair que le ntre3 vous voulez vivre en votre descendance aussi longtemps que la terre elle-mme2 mais quel est donc le but de ce grand but et la mission de cette existence ternellement renouvele8 ,mais n'est-ce pas plutt nous qui nous tourmentons dans l'hsitation et l'erreur1 qui sommes des rveurs purils et qui vous posons des questions inutiles8 ,vous seriez1 d'volutions en volutions1 devenues toutes-puissantes et bien heureuses1 vous seriez arrives aux dernires hauteurs d'o vous domineriez les lois de la nature1 vous seriez enfin des desses immortelles1 que nous vous interrogerions encore et vous demanderions ce que vous esprez1 o vous voulez aller1 o vous comptez vous arrter et vous dclarer sans dsir4 ,nous sommes ainsi faits que rien ne nous contente1 que rien ne nous semble avoir son but en dedans de soi1 que rien ne nous parat exister simplement1 sans arrire-pense4 ,avons-nous pu jusqu' ce jour imaginer un seul de nos dieux1 depuis le plus grossier jusqu'au plus raisonnable1 sans le faire immdiatement s'agiter1 sans l'obliger de crer une foule d'tres et de choses1 de chercher mille fins par del lui-mme1 et nous rsignerons-nous jamais reprsenter tranquillement et durant quelques heures une forme intressante de l'activit de la matire1 pour reprendre bientt1 sans regrets et sans tonnement1 l'autre forme qui est l'inconsciente1 l'inconnue1 l'endormie1 l'ternelle8 ,,xiii ,mais n'oublions pas notre ruche o l'essaim perd patience1 notre ruche qui bouillonne et dborde dj de flots noirs et vibrants1 tels qu'un vase sonore sous l'ardeur du soleil4 ,il est midi1 et l'on dirait qu'autour de la chaleur qui rgne1 les arbres assembls retiennent toutes leurs feuilles1 comme on retient son souffle en prsence d'une chose trs douce1 mais trs grave4 ,les abeilles donnent le miel et la cire odorante l'homme qui les soigne2 mais1 ce qui vaut peut-tre mieux que le miel et la cire1 c'est qu'elles appellent son attention sur l'allgresse de juin1 c'est qu'elles lui font goter l'harmonie des beaux mois1 c'est que tous les vnements o elles se mlent sont lis aux ciels purs1 la fte des fleurs1 aux heures les plus heureuses de l'anne4 ,elles sont l'me de l't1 l'horloge des minutes d'abondance1 l'aile diligente des parfums qui s'lancent1 l'intelligence des rayons qui planent1 le murmure des clarts qui tressaillent1 le chant de l'atmosphre qui s'tire et se repose1 et leur vol est le signe visible1 la note convaincue et musicale des petites joies innombrables qui naissent de la chaleur et vivent dans la lumire4 ,elles font comprendre la voix la plus intime des bonnes heures naturelles4 ,a qui les a connues1 qui les a aimes1 un t sans abeilles semble aussi malheureux et aussi imparfait que s'il tait sans oiseaux et sans fleurs4 ,,xiv ,celui qui assiste pour la premire fois cet pisode assourdissant et dsordonn qu'est l'essaimage d'une ruche bien peuple est assez dconcert et n'approche qu'avec crainte4 ,il ne reconnat plus les srieuses et paisibles abeilles des heures laborieuses4 ,il les avait vues quelques instants auparavant arriver de tous les coins de la campagne1 proccupes comme de petites bourgeoises que rien ne saurait distraire des affaires du mnage4 ,elles entraient presque inaperues1 puises1 essouffles1 empresses1 agites1 mais discrtes1 salues au passage d'un lger signe des antennes par les jeunes amazones du portail4 ,tout au plus1 changeaient-elles les trois ou quatre mots1 probablement indispensables1 en remettant en hte leur rcolte de miel l'une des porteuses adolescentes qui stationnent toujours dans la cour intrieure de l'usine2--ou bien elles allaient dposer elles-mmes1 dans les vastes greniers qui entourent le couvain1 les deux lourdes corbeilles de pollen accroches leurs cuisses1 pour repartir immdiatement aprs1 sans s'inquiter de ce qui se passait dans les ateliers1 dans le dortoir des nymphes ou le palais royal1 sans se mler1 ne ft-ce qu'un instant1 au brouhaha de la place publique qui s'tend devant le seuil1 et qu'encombrent1 aux heures de grosse chaleur1 les bavardages des ventileuses qui1 suivant l'expression pittoresque des apiculteurs1 font la barbe4 ,,xv ,aujourd'hui1 tout est chang4 ,il est vrai qu'un certain nombre d'ouvrires1 paisiblement1 comme si rien n'allait se passer1 vont aux champs1 en reviennent1 nettoient la ruche1 montent aux chambres du couvain1 sans se laisser gagner par l'ivresse gnrale4 ,ce sont celles qui n'accompagneront pas la reine et resteront dans la vieille demeure pour la garder1 pour soigner et nourrir les neuf ou dix mille ufs1 les dix-huit mille larves1 les trente-six mille nymphes et les sept ou huit princesses qu'on abandonne4 ,elles sont choisies pour ce devoir austre1 sans qu'on sache en vertu quelles rgles1 ni par qui1 ni comment4 ,elles y sont tranquillement et inflexiblement fidles1 et bien que j'aie renouvel maintes fois l'exprience1 en poudrant d'une matire colorante quelques-unes de ces cendrillons rsignes1 qu'on reconnat assez facilement leur allure srieuse et un peu lourde parmi le peuple en fte1 il est bien rare que j'en aie retrouv une dans la foule enivre de l'essaim4 ,,xvi ,et cependant1 l'attrait parat irrsistible4 ,c'est le dlire du sacrifice1 peut-tre inconscient1 ordonn par le dieu1 c'est la fte du miel1 la victoire de la race et de l'avenir1 c'est le seul jour de joie1 d'oubli et de folie1 c'est l'unique dimanche des abeilles4 ,c'est aussi1 croirait-on1 le seul jour o elles mangent leur faim et connaissent pleinement la douceur du trsor qu'elles amassent4 ,elles ont l'air de prisonnires dlivres et subitement transportes dans un pays d'exubrance et de dlassements4 ,elles exultent1 ne se possdent plus4 ,elles qui ne font jamais un mouvement imprcis ou inutile1 elles vont1 elles viennent1 sortent1 rentrent1 ressortent pour exciter leurs surs1 voir si la reine est prte1 tourdir leur attente4 ,elles volent beaucoup plus haut que de coutume et font vibrer tout autour du rucher les feuillages des grands arbres4 ,elles n'ont plus ni craintes ni soucis4 ,elles ne sont plus farouches1 tatillonnes1 souponneuses1 irritables1 agressives1 indomptables4 ,l'homme1 le matre ignor qu'elles ne reconnaissent jamais et qui ne parvient les asservir qu'en se pliant toutes leurs habitudes de travail1 en respectant toutes leurs lois1 en suivant pas pas le sillon que trace dans la vie leur intelligence toujours dirige vers le bien de demain et que rien ne dconcerte ni ne dtourne de son but1 l'homme peut les approcher1 dchirer le rideau blond et tide que forment autour de lui leurs tourbillons retentissants1 les prendre dans la main1 les cueillir1 comme une grappe de fruits1 elles sont aussi douces1 aussi inoffensives qu'une nue de libellules ou de phalnes et1 ce jour-l1 heureuses1 ne possdant plus rien1 confiantes en l'avenir1 pourvu qu'on ne les spare pas de leur reine qui porte en elle cet avenir1 elles se soumettent tout et ne blessent personne4 ,,xvii ,mais le vritable signal n'est pas encore donn4 ,dans la ruche1 c'est une agitation inconcevable et un dsordre dont on ne peut dcouvrir la pense4 ,en temps ordinaire1 rentres chez elles1 les abeilles oublient qu'elles ont des ailes1 et chacune se tient peu prs immobile1 mais non pas inactive1 sur les rayons1 la place qui lui est assigne par son genre de travail4 ,maintenant1 affoles1 elles se meuvent en cercles compacts du haut en bas des parois verticales1 comme une pte vibrante remue par une main invisible4 ,la temprature intrieure s'lve rapidement1 tel point1 parfois1 que la cire des difices s'amollit et se dforme4 ,la reine1 qui d'habitude ne quitte jamais les rayons du centre1 parcourt perdue1 haletante1 la surface de la foule vhmente qui tourne et retourne sur soi4 ,est-ce pour hter le dpart ou pour le retarder8 ,ordonne-t-elle ou bien implore-t-elle8 ,propage-t-elle l'motion prodigieuse ou si elle la subit8 ,il parat assez vident1 d'aprs ce que nous savons de la psychologie gnrale de l'abeille1 que l'essaimage se fait toujours contre le gr de la vieille souveraine4 ,au fond1 la reine est1 aux yeux des asctiques ouvrires que sont ses filles1 l'organe de l'amour1 indispensable et sacr1 mais un peu inconscient et souvent puril4 ,aussi la traitent-elles comme une mre en tutelle4 ,elles ont pour elle un respect1 une tendresse hroque et sans bornes4 ,a elle est rserv le miel le plus pur1 spcialement distill et presque entirement assimilable4 ,elle a une escorte de satellites ou de licteurs1 selon l'expression de ,pline1 qui veille sur elle nuit et jour1 facilite son travail maternel1 prpare les cellules o elle doit pondre1 la choie1 la caresse1 la nourrit1 la nettoie1 absorbe mme ses excrments4 ,au moindre accident qui lui arrive1 la nouvelle se rpand de proche en proche1 et le peuple se bouscule et se lamente4 ,si on l'enlve la ruche1 et que les abeilles ne puissent esprer de la remplacer1 soit qu'elle n'ait pas laiss de descendance prdestine1 soit qu'il n'y ait pas de larves d'ouvrires ges de moins de trois jours 7car toute larve d'ouvrire qui a moins de trois jours peut1 grce une nourriture particulire1 tre transforme en nymphe royale1 c'est le grand principe dmocratique de la ruche qui compense les prrogatives de la prdestination maternelle71 si1 dans ces circonstances1 on la saisit1 on l'emprisonne1 et qu'on la porte loin de sa demeure1 sa perte constate1--il s'coule parfois deux ou trois heures avant qu'elle soit connue de tout le monde1 tant la cit est vaste1--le travail cesse peu prs partout4 ,on abandonne les petits1 une partie de la population erre et l en qute de sa mre1 une autre sort sa recherche1 les guirlandes d'ouvrires occupes btir les rayons se rompent et se dsagrgent1 les butineuses ne visitent plus les fleurs1 les gardes de l'entre dsertent leur poste1 et les pillardes trangres1 tous les parasites du miel1 perptuellement l'afft d'une aubaine1 entrent et sortent librement sans que personne songe dfendre le trsor prement amass4 ,peu peu1 la cit s'appauvrit et se dpeuple1 et ses habitantes1 dcourages1 ne tardent pas mourir de tristesse et de misre1 bien que toutes les fleurs de l't clatent devant elles4 ,mais qu'on leur restitue leur souveraine avant que sa perte soit passe en force de chose accomplie et irrmdiable1 avant que la dmoralisation soit trop profonde 7les abeilles sont comme les hommes1 un malheur et un dsespoir prolong rompt leur intelligence et dgrade leur caractre71 qu'on la leur restitue quelques heures aprs1 et l'accueil qu'elles lui font est extraordinaire et touchant4 ,toutes s'empressent autour d'elle1 s'attroupent1 grimpent les unes sur les autres1 la caressent1 au passage1 de leurs longues antennes qui contiennent tant d'organes encore inexpliqus1 lui prsentent du miel1 l'escortent en tumulte jusqu'aux chambres royales4 ,aussitt l'ordre se rtablit1 le travail reprend1 des rayons centraux du couvain jusqu'aux plus lointaines annexes o s'entasse le surplus de la rcolte1 les butineuses sortent en files noires et rentrent parfois moins de trois minutes aprs dj charges de nectar et de pollen1 les pillards et les parasites sont expulss ou massacrs1 les rues sont balayes1 et la ruche retentit doucement et monotonement de ce chant bienheureux et si particulier qui est le chant intime de la prsence royale4 ,,xviii ,on a mille exemples de cet attachement1 de ce dvouement absolu des ouvrires leur souveraine4 ,dans toutes les catastrophes de la petite rpublique1 la chute de la ruche ou des rayons1 la brutalit ou l'ignorance de l'homme1 le froid1 la famine1 la maladie mme1 si le peuple prit en foule1 presque toujours la reine est sauve et on la retrouve vivante sous les cadavres de ses filles fidles4 ,c'est que toutes la protgent1 facilitent sa fuite1 lui font de leur corps un rempart et un abri1 lui rservent la nourriture la plus saine et les dernires gouttes de miel4 ,et tant qu'elle est en vie1 quel que soit le dsastre1 le dcouragement n'entre pas dans la cit des chastes buveuses de rose4 ,brisez vingt fois de suite leurs rayons1 enlevez-leur vingt fois leurs enfants et leurs vivres1 vous n'arriverez pas les faire douter de l'avenir2 et dcimes1 affames1 rduites une petite troupe qui peut peine dissimuler leur mre aux yeux de l'ennemi1 elles rorganiseront les rglements de la colonie1 pourvoiront au plus press1 se partageront nouveau la besogne selon les ncessits anormales du moment malheureux1 et reprendront immdiatement le travail avec une patience1 une ardeur1 une intelligence1 une tnacit qu'on ne retrouve pas souvent ce degr dans la nature1 bien que la plupart des tres y montrent plus de courage et de confiance que l'homme4 ,pour carter le dcouragement et entretenir leur amour1 il ne faut mme pas que la reine soit prsente1 il suffit qu'elle ait laiss l'heure de sa mort ou de son dpart le plus fragile espoir de descendance4 ,nous avons vu1 dit le vnrable ,langstroth1 l'un des pres de l'apiculture moderne1 nous avons vu une colonie qui n'avait pas assez d'abeilles pour couvrir un rayon de dix centimtres carrs essayer d'lever une reine4 ,pendant deux semaines entires elles en conservrent l'espoir2 la fin1 lorsque leur nombre tait rduit de moiti1 leur reine naquit1 mais ses ailes taient si imparfaites qu'elle ne put voler4 ,quoiqu'elle ft impotente1 ses abeilles ne la traitrent pas avec moins de respect4 ,une semaine plus tard1 il ne restait gure plus d'une douzaine d'abeilles2 enfin1 quelques jours aprs1 la reine avait disparu1 laissant sur les rayons quelques malheureuses inconsolables4 ,,xix ,voici1 entre autres1 une circonstance1 ne des preuves inoues que notre intervention rcente et tyrannique fait subir aux infortunes mais inbranlables hrones1 o l'on saisit au vif le dernier geste de l'amour filial et de l'abngation4 ,j'ai plus d'une fois1 comme tout amateur d'abeilles1 fait venir d',italie des reines fcondes1 car la race italienne est meilleure1 plus robuste1 plus prolifique1 plus active et plus douce que la ntre4 ,ces envois se font dans de petites botes perces de trous4 ,on y met quelques vivres et on y renferme la reine accompagne d'un certain nombre d'ouvrires1 choisies autant que possible parmi les plus ges 7l'ge des abeilles se reconnat assez facilement leur corps plus poli1 amaigri1 presque chauve1 et surtout leurs ailes uses et dchires par le travail71 pour la nourrir1 la soigner et veiller sur elle durant le voyage4 ,bien souvent1 l'arrive1 la plupart des ouvrires avaient succomb4 ,une fois mme1 toutes taient mortes de faim2 mais1 cette fois comme les autres1 la reine tait intacte et vigoureuse1 et la dernire de ses compagnes avait probablement pri en offrant sa souveraine1 symbole d'une vie plus prcieuse et plus vaste que la sienne1 la dernire goutte de miel qu'elle tenait en rserve au fond de son jabot4 ,,xx ,l'homme ayant observ cette affection si constante a su tourner son avantage l'admirable sens politique1 l'ardeur au travail1 la persvrance1 la magnanimit1 la passion de l'avenir qui en dcoulent ou s'y trouvent renferms4 ,c'est grce elle que depuis quelques annes il est parvenu domestiquer jusqu' un certain point1 et leur insu1 les farouches guerrires1 car elles ne cdent aucune force trangre1 et dans leur inconsciente servitude elles ne servent encore que leurs propres lois asservies4 ,il peut croire qu'en tenant la reine1 il tient dans sa main l'me et les destines de la ruche4 ,selon la manire dont il en use1 dont il en joue1 pour ainsi dire1 il provoque1 par exemple1 et multiplie1 il empche ou restreint l'essaimage1 il runit ou divise les colonies1 il dirige l'migration des royaumes4 ,il n'en est pas moins vrai que la reine n'est au fond qu'une sorte de vivant symbole1 qui1 comme tous les symboles1 reprsente un principe moins visible et plus vaste1 dont il est bon que l'apiculteur tienne compte s'il ne veut pas s'exposer plus d'une dconvenue4 ,au reste1 les abeilles ne s'y trompent point et ne perdent pas de vue1 travers leur reine visible et phmre1 leur vritable souveraine immatrielle et permanente1 qui est leur ide fixe4 ,que cette ide soit consciente ou non1 cela n'importe que si nous voulons plus spcialement admirer les abeilles qui l'ont ou la nature qui l'a mise en elles4 ,en quelque point qu'elle se trouve1 dans ces petits corps si frles1 ou dans le grand corps inconnaissable1 elle est digne de notre attention4 ,et1 pour le dire en passant1 si nous prenions garde ne pas subordonner notre admiration tant de circonstances de lieu ou d'origine1 nous ne perdrions pas si souvent l'occasion d'ouvrir nos yeux avec tonnement1 et rien n'est plus salutaire que de les ouvrir ainsi4 ,,xxi ,on se dira que ce sont l des conjectures bien hasardeuses et trop humaines1 que les abeilles n'ont probablement aucune ide de ce genre1 et que la notion de l'avenir1 de l'amour de la race1 et tant d'autres que nous leur attribuons1 ne sont au fond que les formes que prennent pour elles la ncessit de vivre1 la crainte de la souffrance et de la mort et l'attrait du plaisir4 ,j'en conviens2 tout cela1 si l'on veut1 n'est qu'une manire de parler1 aussi n'y attach-je pas grande importance4 ,la seule chose certaine ici1 comme elle est la seule chose certaine dans tout ce que nous savons1 c'est que l'on constate que dans telle et telle circonstance1 les abeilles se conduisent envers leur reine de telle ou telle faon4 ,le reste est un mystre autour duquel on ne peut faire que des conjectures plus ou moins agrables1 plus ou moins ingnieuses4 ,mais si nous parlions des hommes1 comme il serait peut-tre sage de parler des abeilles1 aurions-nous le droit d'en dire beaucoup davantage8 ,nous aussi nous n'obissons qu'aux ncessits1 l'attrait du plaisir ou l'horreur de la souffrance1 et ce que nous appelons notre intelligence a la mme origine et la mme mission que ce que nous appelons instinct chez les animaux4 ,nous accomplissons certains actes1 dont nous croyons connatre les effets1 nous en subissons1 dont nous nous flattons de pntrer les causes mieux qu'ils ne font2 mais outre que cette supposition ne repose sur rien d'inbranlable1 ces actes sont minimes et rares1 compars la foule norme des autres1 et tous1 les mieux connus et les plus ignors1 les plus petits et les plus grandioses1 les plus proches et les plus loigns1 s'accomplissent dans une nuit profonde o il est probable que nous sommes peu prs aussi aveugles que nous supposons que le sont les abeilles4 ,,xxii ,on conviendra1 dit quelque part ,buffon1 qui a contre les abeilles une rancune assez plaisante1 on conviendra qu' prendre ces mouches une une1 elles ont moins de gnie que le chien1 le singe et la plupart des animaux2 on conviendra qu'elles ont moins de docilit1 moins d'attachement1 moins de sentiment1 moins1 en un mot1 de qualits relatives aux ntres2 ds lors on doit convenir que leur intelligence apparente ne vient que de leur multitude runie2 cependant cette runion mme ne suppose aucune intelligence1 car ce n'est point par des vues morales qu'elles se runissent1 c'est sans leur consentement qu'elles se trouvent ensemble4 ,cette socit n'est donc qu'un assemblage physique1 ordonn par la nature1 et indpendant de toute connaissance1 de tout raisonnement4 ,la mre abeille produit dix mille individus tout la fois1 et dans le mme lieu2 ces dix mille individus1 fussent-ils encore mille fois plus stupides que je ne le suppose1 seront obligs1 pour continuer seulement d'exister1 de s'arranger de quelque faon2 comme ils agissent tous les uns comme les autres avec des forces gales1 eussent-ils commenc par se nuire1 force de se nuire ils arriveront bientt se nuire le moins possible1 c'est--dire s'aider2 ils auront donc l'air de s'entendre et de concourir au mme but2 l'observateur leur prtera bientt des vues et tout l'esprit qui leur manque1 il voudra rendre raison de chaque action1 chaque mouvement aura bientt son motif1 et de l sortiront des merveilles ou des monstres de raisonnements sans nombre2 car ces dix mille individus qui ont tous t produits la fois1 qui ont habit ensemble1 qui se sont tous mtamorphoss peu prs dans le mme temps1 ne peuvent manquer de faire tous la mme chose1 et1 pour peu qu'ils aient de sentiment1 de prendre les habitudes communes1 de s'arranger1 de se trouver bien ensemble1 de s'occuper de leur demeure1 d'y revenir aprs s'en tre loigns1 etc41 et de l l'architecture1 la gomtrie1 l'ordre1 la prvoyance1 l'amour de la patrie1 la rpublique en un mot1 le tout fond1 comme l'on voit1 sur l'admiration de l'observateur4 ,voil une manire toute contraire d'expliquer nos abeilles4 ,elle peut sembler d'abord plus naturelle2 mais ne serait-ce pas1 au fond1 par la raison bien simple qu'elle n'explique presque rien8 ,je passe sur les erreurs matrielles de cette page2 mais s'accommoder ainsi1 en se nuisant le moins possible1 des ncessits de la vie commune1 cela ne suppose-t-il pas une certaine intelligence1 qui paratra d'autant plus remarquable qu'on examinera de plus prs de quelle faon ces dix mille individus vitent de se nuire et arrivent s'aider8 ,aussi bien n'est-ce pas notre propre histoire2 et que dit le vieux naturaliste irrit qui ne s'applique exactement toutes nos socits humaines8 ,notre sagesse1 nos vertus1 notre politique1 pres fruits de la ncessit que notre imagination a dors1 n'ont d'autre but que d'utiliser notre gosme et de tourner au bien commun l'activit naturellement nuisible de chaque individu4 ,et puis1 encore une fois1 si l'on veut que les abeilles n'aient aucune des ides1 aucun des sentiments que nous leur attribuons1 que nous importe le lieu de notre tonnement8 ,si l'on croit qu'il soit imprudent d'admirer les abeilles1 nous admirerons la nature1 il arrivera toujours un moment o l'on ne pourra plus nous arracher notre admiration et nous ne perdrons rien pour avoir recul et attendu4 ,,xxiii ,quoi qu'il en soit1 et pour ne pas abandonner notre conjecture qui a du moins l'avantage de relier dans notre esprit certains actes qui sont videmment lis dans la ralit1 c'est beaucoup plus l'avenir infini de leur race que les abeilles adorent en leur reine que leur reine elle-mme4 ,les abeilles ne sont gure sentimentales1 et quand une des leurs revient du travail si grivement blesse qu'elles estiment qu'elle ne pourra plus rendre aucun service1 elles l'expulsent impitoyablement4 ,et cependant1 on ne peut dire qu'elles soient tout fait incapables d'une sorte d'attachement personnel pour leur mre4 ,elles la reconnaissent entre toutes4 ,alors mme qu'elle est vieille1 misrable1 estropie1 les gardes de la porte ne permettront jamais une reine inconnue1 si jeune1 si belle1 si fconde qu'elle paraisse1 de pntrer dans la ruche4 ,il est vrai que c'est l un des principes fondamentaux de leur police1 auquel on ne droge parfois aux poques de grande mielle1 qu'en faveur de quelque ouvrire trangre bien charge de vivres4 ,lorsque la reine est devenue compltement strile elles la remplacent en levant un certain nombre de princesses royales4 ,mais que font elles de la vieille souveraine8 ,on ne le sait pas exactement1 mais il est arriv parfois aux leveurs d'abeilles de trouver sur les rayons d'une ruche une reine magnifique et dans la fleur de l'ge1 et1 tout au fond1 en un rduit obscur1 l'ancienne matresse1 comme on l'appelle en ,normandie1 amaigrie et percluse4 ,il semble que dans ce cas elles aient d prendre soin de la protger jusqu'au bout contre la haine de sa vigoureuse rivale qui ne rve que sa mort1 car les reines ont entre elles une horreur invincible qui les fait se prcipiter l'une sur l'autre ds qu'il s'en trouve deux sous le mme toit4 ,on croirait volontiers qu'elles assurent ainsi la plus vieille une sorte de retraite humble et paisible pour y finir ses jours dans un coin recul de la ville4 ,ici encore nous touchons l'une des mille nigmes du royaume de cire1 et nous avons l'occasion de constater1 une fois de plus1 que la politique et les habitudes des abeilles ne sont nullement fatales et troites1 et qu'elles obissent bien des mobiles plus compliqus que ceux que nous croyons connatre4 ,,xxiv ,mais nous troublons chaque instant les lois de la nature qui doivent leur sembler le plus inbranlables4 ,nous les mettons tous les jours dans la situation o nous nous trouverions nous-mmes si quelqu'un supprimait brusquement autour de nous les lois de la pesanteur1 de l'espace1 de la lumire ou de la mort4 ,que feront-elles donc si on introduit de force ou frauduleusement une seconde reine dans la cit8 l'tat de nature1 ce cas1 grce aux sentinelles de l'entre1 ne s'est peut-tre jamais prsent depuis qu'elles habitent ce monde4 ,elles ne s'affolent point et savent concilier du mieux qu'il est possible1 dans une conjoncture aussi prodigieuse1 deux principes qu'elles respectent comme des ordres divins4 ,le premier est celui de la maternit unique qui ne flchit jamais1 hors le cas 7et tout fait exceptionnellement dans ce cas7 de strilit de la reine rgnante4 ,le second est plus curieux encore1 mais1 s'il ne peut tre outrepass1 du moins admet-il qu'on le tourne pour ainsi dire judaquement ,ce principe est celui qui revt d'une sorte d'inviolabilit la personne de toute reine1 quelle qu'elle soit4 ,il serait facile aux abeilles de percer l'intruse de mille dards empoisonns2 elle prirait sur l'heure et elles n'auraient plus qu' traner son cadavre hors de la ruche4 ,mais bien qu'elles aient l'aiguillon toujours prt1 qu'elles s'en servent tout moment pour se combattre entre elles1 pour mettre mort les mles1 les ennemis ou les parasites1 elles ne le tirent jamais contre une reine1 de mme qu'une reine ne tire jamais le sien contre l'homme1 ni contre un animal1 ni contre une abeille ordinaire2 et son arme royale1 qui1 au lieu d'tre droite comme celle des ouvrires est recourbe en forme de cimeterre1 elle ne la dgaine que lorsqu'elle combat une gale1 c'est--dire une autre reine4 ,aucune abeille n'osant1 vraisemblablement1 assumer l'horreur d'un rgicide direct et sanglant1 dans toutes les circonstances o il importe au bon ordre et la prosprit de la rpublique qu'une reine prisse1 elles s'efforcent de donner sa mort l'apparence de la mort naturelle2 elles subdivisent le crime l'infini1 de manire qu'il devienne anonyme4 ,elles emballent alors la souveraine trangre1 pour me servir de l'expression technique des apiculteurs1 ce qui signifie qu'elles l'enveloppent tout entire de leurs corps innombrables et entrelacs4 ,elles forment ainsi une espce de prison vivante o la captive ne peut plus se mouvoir1 et qu'elles maintiennent autour d'elle durant vingt-quatre heures s'il le faut1 jusqu' ce qu elle y meure de faim ou touffe4 ,si la reine lgitime s'approche ce moment et que1 flairant une rivale1 elle paraisse dispose l'attaquer1 les parois mouvantes de la prison s'ouvriront aussitt devant elle4 ,les abeilles feront cercle autour des deux ennemies1 et sans y prendre part1 attentives mais impartiales1 elles assisteront au combat singulier1 car seule une mre peut tirer l'aiguillon contre une mre1 seule celle qui porte dans ses flancs prs d'un million de vies1 parat avoir le droit de donner d'un seul coup prs d'un million de morts4 ,mais si le choc se prolonge sans rsultat1 si les deux aiguillons recourbs glissent inutilement sur les lourdes cuirasses de chitine1 la reine qui fait mine de fuir1 la lgitime aussi bien que l'trangre1 sera saisie1 arrte et recouverte de la prison frmissante1 jusqu' ce qu'elle manifeste l'intention de reprendre la lutte4 ,il convient d'ajouter que dans les nombreuses expriences qu'on a faites ce sujet1 on a vu presque invariablement la reine rgnante remporter la victoire1 soit que1 se sentant chez elle1 au milieu des siens1 elle ait plus d'audace et d'ardeur que l'autre1 soit que les abeilles1 si elles sont impartiales au moment du combat1 le soient moins dans la manire dont elles emprisonnent les deux rivales1 car leur mre ne parat gure souffrir de cet emprisonnement1 au lieu que l'trangre en sort presque toujours visiblement froisse et alanguie4 ,,xxv ,une exprience facile montre mieux que toute autre que les abeilles reconnaissent leur reine et ont pour elle un vritable attachement4 ,enlevez la reine d'une ruche et vous verrez bientt se produire tous les phnomnes d'angoisse et de dtresse que j'ai dcrits dans un chapitre prcdent4 ,rendez-lui1 quelques heures aprs1 la mme reine1 toutes ses filles viendront sa rencontre en lui offrant du miel4 ,les unes feront la haie sur son passage2 les autres1 se mettant la tte en bas et l'abdomen en l'air1 formeront devant elle de grands demi-cercles immobiles mais sonores1 o elles chantent sans doute l'hymne du bon retour et qui marquent1 dirait-on1 dans leurs rites royaux1 le respect solennel ou le bonheur suprme4 ,mais n'esprez pas de les tromper en substituant la reine lgitime une mre trangre4 ,a peine aura-t-elle fait quelques pas dans la place1 que les ouvrires indignes accourront de toutes parts4 ,elle sera immdiatement saisie1 enveloppe et maintenue dans la terrible prison tumultueuse dont les murs obstins se relayeront1 si l'on peut dire1 jusqu' sa mort1 car1 dans ce cas particulier1 il n'arrive presque jamais qu'elle en sorte vivante4 ,aussi est-ce une des grandes difficults de l'apiculture1 que l'introduction et le remplacement des reines4 ,il est curieux de voir quelle diplomatie1 quelles ruses compliques1 l'homme doit avoir recours pour imposer son dsir et donner le change ces petits insectes si perspicaces1 mais toujours de bonne foi1 qui acceptent avec un courage touchant les vnements les plus inattendus1 et n'y voient1 apparemment1 qu'un caprice nouveau1 mais fatal de la nature4 ,en somme1 dans toute cette diplomatie et dans le dsarroi dsesprant qu'amnent assez souvent ces ruses hasardes1 c'est toujours sur l'admirable sens pratique des abeilles que l'homme compte presque empiriquement1 sur le trsor inpuisable de leurs lois et de leurs habitudes merveilleuses1 sur leur amour de l'ordre1 de la paix et du bien public1 sur leur fidlit l'avenir1 sur la fermet si habile et le dsintressement si srieux de leur caractre1 et surtout sur une constance remplir leurs devoirs que rien ne parvient lasser4 ,mais le dtail de ces procds appartient aux traits d'apiculture proprement dits et nous entranerait trop loin#a4 #a ,on introduit d'ordinaire la reine trangre en l'enfermant dans une petite cage de fils de fer que l'on suspend entre deux rayons4 ,la cage est munie d'une porte de cire et de miel que rongent les ouvrires lorsque leur colre est passe1 dlivrant ainsi la prisonnire1 qu'elles accueillent assez souvent sans malveillance4 ,m4,s4 ,simmins1 directeur du grand rucher de ,rottingdean1 a trouv rcemment un autre mode d'introduction1 extrmement simple1 qui russit presque toujours et qui se gnralise parmi les apiculteurs soucieux de leur art4 ,ce qui rend d'habitude l'introduction si difficile1 c'est l'attitude de la reine4 ,elle s'affole1 fuit1 se cache1 se conduit comme une intruse1 veille des soupons que l'examen des ouvrires ne tarde pas confirmer4 ,m4 ,simmins isole d'abord compltement et fait jener pendant une demi-heure la reine a introduire4 ,il soulve ensuite un coin de la couverture intrieure de la ruche orpheline et dpose la reine trangre au sommet de l'un des rayons4 ,dsespre par son isolement antrieur1 elle est heureuse de se retrouver parmi des abeilles et1 affame1 elle accepte avidement les aliments qu'on lui offre4 ,les ouvrires1 trompes par cette assurance1 ne font pas d'enqute1 s'imaginent probablement que leur ancienne reine est revenue1 et l'accueillent avec joie4 ,il semble rsulter de cette exprience que1 contrairement l'opinion de ,huber et de tous les observateurs1 elles ne soient pas capables de reconnatre leur reine4 ,quoi qu'il en puisse tre1 les deux explications galement plausibles--bien que la vrit se trouve peut-tre dans une troisime qui ne nous est pas encore connue --montrent une fois de plus combien la psychologie de l'abeille est complexe et obscure4 ,et de ceci1 comme de toutes les questions de la vie1 il n'y a qu'une conclusion tirer1 c'est qu'il faut1 en attendant mieux1 que la curiosit rgne dans notre cur4 ,,xxvi ,quant l'affection personnelle dont nous parlions1 et pour en finir avec elle1 s'il est probable qu'elle existe1 il est certain aussi que sa mmoire est courte1 et si vous prtendez rtablir dans son royaume une mre exile quelques jours1 elle y sera reue de telle faon par ses filles outres qu'il faudra vous hter de l'arracher l'incarcration mortelle qui est le chtiment des reines inconnues4 ,c'est qu'elles ont eu le temps de transformer en cellules royales une dizaine d'habitations d'ouvrires et que l'avenir de la race ne court plus aucun danger4 ,leur attachement crot ou dcrot selon la manire dont la reine reprsente cet avenir4 ,ainsi on voit frquemment1 lorsqu'une reine vierge accomplit la crmonie prilleuse du vol nuptial1 ses sujettes tel point inquites de la perdre que toutes l'accompagnent dans cette tragique et lointaine recherche de l'amour dont je parlerai tout l'heure1 ce qu'elles ne font jamais quand on a pris soin le leur donner un fragment de rayon contenant des cellules de jeune couvain1 o elles trouvent l'espoir d'lever d'autres mres4 ,l'attachement peut mme se tourner en fureur et en haine si leur souveraine ne remplit pas tous ses devoirs envers la divinit abstraite que nous appellerions la socit future et qu'elles conoivent plus vivement que nous4 ,il est arriv1 par exemple1 que des apiculteurs1 pour diverses raisons1 ont empch la reine de se joindre l'essaim en la retenant dans la ruche l'aide d'un treillis au travers duquel les fines et agiles ouvrires passaient sans s'en douter1 mais que la pauvre esclave de l'amour1 notablement plus lourde et plus corpulente que ses filles1 ne parvenait pas franchir4 ,a la premire sortie1 les abeilles1 constatant qu'elle ne les avait pas suivies1 revenaient la ruche et gourmandaient1 bousculaient et malmenaient trs manifestement la malheureuse prisonnire1 qu'elles accusaient sans doute de paresse1 ou supposaient un peu faible d'esprit4 ,a la deuxime sortie1 sa mauvaise volont paraissant vidente1 la colre augmentait et les svices devenaient plus srieux4 ,enfin1 la troisime1 la jugeant irrmdiablement infidle sa destine et l'avenir de la race1 presque toujours elles la condamnaient et la mettaient mort dans la prison royale4 ,,xxvii ,comme on le voit1 tout est subordonn cet avenir avec une prvoyance1 un concert1 une inflexibilit1 une habilet interprter les circonstances1 en tirer parti1 qui confondent l'admiration quand on tient compte de tout l'imprvu1 de tout le surnaturel que notre intervention rcente rpand sans cesse dans leurs demeures4 ,on dira peut-tre que1 dans le dernier cas1 elles interprtent bien mal l'impuissance de la reine les suivre4 ,serions-nous beaucoup plus perspicaces1 si une intelligence d'un ordre diffrent et servie par un corps si colossal que ses mouvements sont peu prs aussi insaisissables que ceux d'un phnomne naturel1 s'amusait nous tendre des piges du mme genre8 ,n'avons-nous pas mis quelques milliers d'annes inventer une interprtation de la foudre suffisamment plausible8 ,toute intelligence est frappe de lenteur quand elle sort de sa sphre qui est toujours petite1 et qu'elle se trouve en prsence d'vnements qu'elle n'a pas mis en branle4 ,il n'est pas certain1 au surplus1 si l'preuve du treillis se gnralisait et se prolongeait1 que les abeilles ne finissent point par la comprendre et obvier ses inconvnients4 ,elles ont dj compris bien d'autres preuves et en ont tir le parti le plus ingnieux4 ,l'preuve des rayons mobiles ou celle des sections1 par exemple1 o on les oblige d'emmagasiner leur miel de rserve dans de petites botes symtriquement empiles1 ou bien encore l'preuve extraordinaire de la cire gaufre1 o les alvoles ne sont esquisss que par un mince contour de cire1 dont elles saisissent immdiatement l'utilit et qu'elles tirent avec soin1 de manire former1 sans perte de substance ni de travail1 des cellules parfaites4 ,ne dcouvrent-elles pas1 dans toutes les circonstances qui ne se prsentent pas sous la forme d'un pige tendu par une sorte de dieu malin et narquois1 la meilleure et la seule solution humaine8 ,pour citer une de ces circonstances naturelles1 mais tout fait anormales1 qu'une limace ou une souris se glissent dans la ruche et y soient mises mort1 que feront-elles pour se dbarrasser du cadavre qui bientt empoisonnerait l'atmosphre8 ,s'il leur est impossible de l'expulser ou de le dpecer1 elles l'enferment mthodiquement et hermtiquement dans un vritable spulcre de cire et de propolis1 qui se dresse bizarrement parmi les monuments ordinaires la cit4 ,j'ai rencontr1 l'an dernier1 dans une de mes ruches1 une agglomration de trois de ces tombes1 spares comme les alvoles des rayons par des parois mitoyennes1 de faon conomiser le plus de cire possible4 ,les prudentes ensevelisseuses les avaient leves sur les restes de trois petits escargots qu'un enfant avait introduits dans leur phalanstre4 ,d'habitude1 quand il s'agit d'escargots1 elles se contentent de recouvrir de cire l'orifice de la coquille4 ,mais ici1 les coquilles ayant t plus ou moins brises ou lzardes1 elles avaient jug plus simple d'ensevelir le tout2 et pour ne pas gner le va-et-vient de l'entre1 elles avaient mnag dans cette masse encombrante un certain nombre de galeries exactement proportionnes1 non pas leur taille1 mais celle des mles1 qui sont environ deux fois plus gros qu'elles4 ,ceci1 et le fait suivant1 ne permettent-ils pas de croire qu'elles arriveraient un jour dmler la raison pourquoi la reine ne peut les suivre travers le treillis8 ,elles ont un sens trs sr des proportions et de l'espace ncessaire un corps pour se mouvoir4 ,dans les rgions o pullule le hideux sphinx tte-de-mort1 l',acherontia ,atropos1 elles construisent l'entre de leurs ruches des colonnettes de cire entre lesquelles le pilleur nocturne ne peut introduire son norme abdomen4 ,,xxviii ,en voil assez sur ce point2 je n'en finirais point s'il fallait puiser tous les exemples4 ,pour rsumer le rle et la situation de la reine1 on peut dire qu'elle est le cur-esclave de la cit dont l'intelligence l'environne4 ,elle est la souveraine unique1 mais aussi la servante royale1 la dpositaire captive et la dlgue responsable de l'amour4 ,son peuple la sert et la vnre1 tout en n'oubliant point que ce n'est pas sa personne qu'il se soumet1 mais la mission qu'elle remplit et aux destines qu'elle reprsente4 ,on aurait bien du mal trouver une rpublique humaine dont le plan embrasse une portion aussi considrable des dsirs de notre plante2 une dmocratie o l'indpendance soit en mme temps plus parfaite et plus raisonnable1 et l'assujettissement plus total et mieux raisonn4 ,mais on n'en trouverait pas non plus o les sacrifices soient plus durs et plus absolus4 ,n'allez pas croire que j'admire ces sacrifices autant que leurs rsultats4 ,il serait videmment souhaitable que ces rsultats pussent s'obtenir avec moins de souffrance1 moins de renoncements4 ,mais le principe accept1--et peut-tre est-il ncessaire dans la pense de notre globe1--son organisation est admirable4 ,quelle que soit sur ce point la vrit humaine1 dans la ruche1 la vie n'est pas envisage comme une srie d'heures plus ou moins agrables dont il est sage de n'assombrir et de n'aigrir que les minutes indispensables son maintien1 mais comme un grand devoir commun et svrement divis envers un avenir qui recule sans cesse depuis le commencement du monde4 ,chacun y renonce plus de la moiti de son bonheur et de ses droits4 ,la reine dit adieu la lumire du jour1 au calice des fleurs et la libert2 les ouvrires l'amour1 quatre ou cinq annes de vie et la douceur d'tre mres4 ,la reine voit son cerveau rduit rien au profit des organes de la reproduction1 et les travailleuses1 ces mmes organes s'atrophier au bnfice de leur intelligence4 ,il ne serait pas juste de soutenir que la volont ne prenne aucune part ces renoncements4 ,il est vrai que l'ouvrire ne peut changer sa propre destine1 mais elle dispose de celle de toutes les nymphes qui l'entourent et qui sont ses filles indirectes4 ,nous avons vu que chaque larve d'ouvrire1 si elle tait nourrie et loge selon le rgime royal1 pourrait devenir reine2 et pareillement1 chaque larve royale1 si l'on changeait sa nourriture et qu'on rduisit sa cellule1 serait transforme en ouvrire4 ,ces prodigieuses lections s'oprent tous les jours dans l'ombre dore de la ruche4 ,elles ne s'effectuent pas au hasard1 mais une sagesse dont l'homme seul peut abuser la loyaut1 la gravit profondes1 une sagesse toujours en veil1 les fait ou les dfait1 en tenant compte de tout ce qui se passe hors de la cit comme de tout ce qui a lieu dans ses murs4 ,si des fleurs imprvues abondent tout coup1 si la colline ou les bords de la rivire resplendissent d'une moisson nouvelle1 si la reine est vieille ou moins fconde1 si la population s'accumule et se sent l'troit1 vous verrez s'lever des cellules royales4 ,ces mmes cellules pourront tre dtruites si la rcolte vient manquer ou si la ruche est agrandie4 ,elles seront souvent maintenues tant que la jeune reine n'aura pas accompli ou russi son vol nuptial1 pour tre ananties lorsqu'elle rentrera dans la ruche en tranant derrire elle1 comme un trophe1 le signe irrcusable de sa fcondation4 ,o est-elle1 cette sagesse qui pse ainsi le prsent et l'avenir et pour laquelle ce qui n'est pas encore visible a plus de poids que tout ce que l'on voit8 ,o sige-t-elle1 cette prudence anonyme qui renonce et choisit1 qui lve et rabaisse1 qui de tant d'ouvrires pourrait faire tant de reines et qui de tant de mres fait un peuple de vierges8 ,nous avons dit ailleurs qu'elle se trouve dans l',esprit de la ruche2 mais l',esprit de la ruche o le chercher enfin1 sinon dans l'assemble des ouvrires8 ,peut-tre1 pour se convaincre que c'est l qu'il rside1 n'tait-il pas ncessaire d'observer si attentivement les habitudes de la rpublique royale4 ,il suffisait1 comme l'ont fait ,dujardin1 ,brandt1 ,girard1 ,vogel et d'autres entomologistes1 de placer sous le microscope1 ct du crne un peu vide de la reine et du cher magnifique des mles o resplendissent vingt-six mille yeux1 la petite tte ingrate et soucieuse de la vierge ouvrire4 ,nous aurions vu que dans cette petite tte se droulent les circonvolutions du cerveau le plus vaste et le plus ingnieux de la ruche4 ,il est mme le plus beau1 le plus compliqu1 le plus dlicat1 le plus parfait1 dans un autre ordre et avec une organisation diffrente1 qui soit dans la nature aprs celui de l'homme#a4 ,ici encore1 comme partout dans le rgime du monde que nous connaissons1 l o se trouve le cerveau1 se trouve l'autorit1 la force vritable1 la sagesse et la victoire4 ,ici encore1 c'est un atome presque invisible de cette substance mystrieuse qui asservit et organise la matire1 et qui sait se crer une petite place triomphante et durable au milieu des puissances normes et inertes du nant et de la mort4 #a ,le cerveau de l'abeille1 selon les calculs de ,dujardin1 forme la #agd;e partie du poids total de l'insecte2 celui de la fourmi la #bif;e4 ,en revanche1 les corps pdonculs qui paraissent se dvelopper proportion des triomphes que l'intelligence remporte sur l'instinct1 sont un peu moins importants chez l'abeille que chez la fourmi4 ,ceci compensant cela1 il semble rsulter de ces estimations1 en y respectant la part de l'hypothse1 et en tenant compte de l'obscurit de la matire1 que la valeur intellectuelle de la fourmi et de l'abeille doive tre peu prs gale4 ,,xxix ,maintenant1 revenons notre ruche qui essaime et o l'on n'a pas attendu la fin de ces rflexions pour donner le signal du dpart4 ,a l'instant que ce signal se donne1 on dirait que toutes les portes de la ville s'ouvrent en mme temps d'une pousse subite et insense1 et la foule noire s'en vade ou plutt en jaillit1 selon le nombre des ouvertures1 en un double1 triple ou quadruple jet direct1 tendu1 vibrant et ininterrompu qui fuse et s'vase aussitt dans l'espace en un rseau sonore tissu de cent mille ailes exaspres et transparentes4 ,pendant quelques minutes1 le rseau flotte ainsi au-dessus du rucher dans un prodigieux murmure de soieries diaphanes que mille et mille doigts lectriss dchireraient et recoudraient sans cesse4 ,il ondule1 il hsite1 il palpite comme un voile d'allgresse que des mains invisibles soutiendraient dans le ciel o l'on dirait qu'elles le ploient et le dploient depuis les fleurs jusqu' l'azur2 en attendant une arrive ou un dpart auguste4 ,enfin1 l'un des pans se rabat1 un autre se relve1 les quatre coins pleins de soleil du radieux manteau qui chante1 se rejoignent1 et1 pareil l'une de ces nappes intelligentes qui pour accomplir un souhait traversent l'horizon dans les contes de fes1 il se dirige tout entier et dj repli1 afin de recouvrir la prsence sacre de l'avenir1 vers le tilleul1 le poirier ou le saule o la reine vient de se fixer comme un clou d'or auquel il accroche une une ses ondes musicales1 et autour duquel il enroule son toffe de perles tout illumine d'ailes4 ,ensuite le silence renat2 et ce vaste tumulte et ce voile redoutable qui paraissait ourdi d'innombrables menaces1 d'innombrables colres1 et cette assourdissante grle d'or qui toujours en suspens retentissait sans rpit sur tous les objets d'alentour1 tout cela se rduit l minute d'aprs une grosse grappe inoffensive et pacifique suspendue une branche d'arbre et forme de milliers de petites baies vivantes1 mais immobiles1 qui attendent patiemment le retour des claireurs partis la recherche d'un abri4 ,,xxx ,c'est la premire tape de l'essaim qu'on appelle l'essaim primaire1 la tte duquel se trouve toujours la vieille reine4 ,il se pose d'habitude sur l'arbre ou l'arbuste le plus proche du rucher1 car la reine1 alourdie de ses ufs et n'ayant pas revu la lumire depuis son vol nuptial ou depuis l'essaimage de l'anne prcdente1 hsite encore se lancer dans l'espace et parait avoir oubli l'usage de ses ailes4 ,l'apiculteur attend que la masse se soit bien agglomre1 puis1 la tte couverte d'un large chapeau de paille 7car l'abeille la plus inoffensive tire invitablement l'aiguillon lorsqu'elle s'gare dans les cheveux1 o elle se croit prise au pige71 mais sans masque et sans voile1 s'il a de l'exprience1 et aprs avoir plong dans l'eau froide ses bras nus jusqu'au coude1 il recueille l'essaim en secouant vigoureusement au-dessus d'une ruche renverse la branche qui le porte4 ,la grappe y tombe lourdement comme un fruit mr4 ,ou bien1 si la branche est trop forte1 il puise mme le tas1 l'aide d'une cuiller et rpand ensuite o il veut les cuilleres vivantes1 comme il ferait du bl4 ,il n'a pas craindre les abeilles qui bourdonnent autour de lui et qui couvrent en foule ses mains et son visage4 ,il coute leur chant d'ivresse qui ne ressemble pas leur chant de colre4 ,il n'a pas craindre que l'essaim se divise1 s'irrite1 se dissipe ou s'chappe4 ,je l'ai dit3 ce jour-l1 les mystrieuses ouvrires ont un esprit de fte et de confiance que rien ne saurait altrer4 ,elles se sont dtaches des biens qu'elles avaient dfendre1 et ne reconnaissent plusieurs ennemis4 ,elles sont inoffensives force d'tre heureuses1 et elles sont heureuses sans qu'on sache pourquoi3 elles accomplissent la loi4 ,tous les tres ont ainsi un moment de bonheur aveugle que la nature leur mnage lorsqu'elle veut arriver ses fins4 ,ne nous tonnons point que les abeilles en soient dupes2 nous-mmes1 depuis tant de sicles que nous l'observons avec l'aide d'un cerveau plus parfait que le leur1 nous en sommes dupes aussi et ignorons encore si elle est bienveillante1 indiffrente ou bassement cruelle4 ,l'essaim demeurera o la reine est tombe1 et ft-elle tombe seule dans la ruche1 sa prsence signale toutes les abeilles1 en longues files noires1 dirigeront leurs pas vers la retraite maternelle2 et tandis que la plupart y pntrent en hte1 une multitude d'autres1 s'arrtant un instant sur le seuil des portes inconnues1 y formeront les cercles d'allgresse solennelle dont elles ont coutume de saluer les vnements heureux4 ,elles battent le rappel1 disent les paysans4 ,a l'instant mme1 l'abri inespr est accept et explor dans ses moindres recoins2 sa position dans le rucher1 sa forme1 sa couleur sont reconnus et inscrits dans des milliers de petites mmoires prudentes et fidles4 ,les points de repre des alentours sont soigneusement relevs1 la cit nouvelle existe dj tout entire au fond de leurs imaginations courageuses1 et sa place est marque dans l'esprit et le cur de tous ses habitants2 on entend retentir en ses murs l'hymne d'amour de la prsence royale1 et le travail commence4 ,,xxxi ,si l'homme ne le recueille point1 l'histoire de l'essaim ne finit pas ici4 ,il reste suspendu la branche jusqu'au retour des ouvrires qui font l'office d'claireurs ou de fourriers ails et qui1 ds les premires minutes de l'essaimage1 se sont disperses dans toutes les directions pour aller la recherche d'un logis4 ,une une elles reviennent et rendent compte de leur mission1 et1 puisqu'il nous est impossible de pntrer la pense des abeilles1 il faut bien que nous interprtions humainement le spectacle auquel nous assistons4 ,il est donc probable qu'on coute attentivement leurs rapports4 ,l'une prconise apparemment un arbre creux1 une autre vante les avantages d'une fente dans un vieux mur1 d'une cavit dans une grotte ou d'un terrier abandonn4 ,il arrive souvent que l'assemble hsite et dlibre jusqu'au lendemain matin4 ,enfin le choix se fait et l'accord s'tablit4 ,a un moment donn1 toute la grappe s'agite1 fourmille1 se dsagrge1 s'parpille et1 d'un vol imptueux et soutenu qui cette fois ne connat plus d'obstacle1 par-dessus les haies1 les champs de bl1 les champs de lin1 les meules1 les tangs1 les villages et les fleuves1 le nuage vibrant se dirige en droite ligne vers un but dtermin et toujours trs lointain4 ,il est rare que l'homme le puisse suivre dans cette seconde tape4 ,il retourne la nature1 et nous perdons la trace de sa destine4 ,,livre ,,iii ,,la ,,fondation ,,de ,,la ,,cit ,i ,voyons plutt ce que fait dans la ruche offerte par l'apiculteur l'essaim qu'il y a recueilli4 ,et d'abord rappelons-nous le sacrifice qu'ont accompli les cinquante mille vierges qui selon1 le mot de ,ronsard3 ,portent un gentil cur dedans un petit corps et admirons encore le courage qu'il leur faut pour recommencer la vie dans le dsert o les voil tombes4 ,elles ont donc oubli la cit opulente et magnifique o elles sont nes1 o l'existence tait si sre1 si admirablement organise1 o le suc de toutes les fleurs qui se souviennent du soleil permettait de sourire aux menaces de l'hiver4 ,elles y ont laiss1 endormies au fond de leurs berceaux1 des milliers et des milliers de filles qu'elles ne reverront pas4 ,elles y ont abandonn1 outre l'norme trsor de cire1 de propolis et de pollen accumul par elles1 plus de cent vingt livres de miel1 c'est--dire douze fois le poids du peuple entier1 prs de six cent mille fois le poids de chaque abeille1 ce qui reprsenterait pour l'homme quarante-deux mille tonnes de vivres1 toute une flottille de gros navires chargs d'aliments plus prcieux et plus parfaits qu'aucun de ceux que nous connaissions1 car le miel est aux abeilles une sorte de vie liquide1 une espce de chyle immdiatement assimilable et presque sans dchet4 ,ici1 dans la demeure nouvelle1 il n'y a rien1 pas une goutte de miel1 pas un jalon de cire1 pas un point de repre et pas un point d'appui4 ,c'est la nudit dsole d'un monument immense qui n'aurait que le toit et les murs4 ,les parois1 circulaires et lisses1 ne renferment que l'ombre1 et l-haut la vote monstrueuse s'arrondit sur le vide4 ,mais l'abeille ne connat pas les regrets inutiles2 en tout cas elle ne s'y arrte point4 ,son ardeur1 loin d'tre abattue par une preuve qui surpasserait tout autre courage1 est plus grande que jamais4 ,a peine la ruche est-elle redresse et mise en place1 peine le dsarroi de la chute tumultueuse commence-t-il s'apaiser1 qu'on voit s'oprer dans la multitude emmle une division trs nette et tout fait inattendue4 ,la plus grande partie des abeilles1 comme une arme qui obirait un ordre prcis1 se met grimper en colonnes paisses le long des parois verticales du monument4 ,arrives dans la coupole1 les premires qui l'atteignent s'y cramponnent par les ongles de leurs pattes antrieures2 celles qui viennent aprs s'accrochent aux premires et ainsi de suite1 jusqu' ce que soient formes de longues chanes qui servent de pont la foule qui s'lve toujours4 ,peu peu1 ces chanes se multipliant1 se renforant et s'enlaant l'infini1 deviennent des guirlandes qui1 sous l'ascension innombrable et ininterrompue1 se transforment leur tour en un rideau pais et triangulaire1 ou plutt en une sorte de cne compact et renvers dont la pointe s'attache au sommet de la coupole et dont la base descend en s'vasant jusque la moiti ou les deux tiers de la hauteur totale de la ruche4 ,alors1 la dernire abeille qui se sent appele par une voix intrieure faire partie de ce groupe1 ayant rejoint le rideau suspendu dans les tnbres1 l'ascension prend fin1 tout mouvement s'teint peu peu dans le dme1 et l'trange cne renvers attend durant de longues heures1 dans un silence qu'on pourrait croire religieux et dans une immobilit qui parat effrayante1 l'arrive du mystre de la cire4 ,pendant ce temps1 sans se proccuper de la formation du merveilleux rideau aux plis duquel un don magique va descendre1 sans paratre tent de s'y joindre1 le reste des abeilles1 c'est--dire toutes celles qui sont demeures dans le bas de la ruche1 examine l'difice et entreprend les travaux ncessaires4 ,le sol est soigneusement balay1 et les feuilles mortes1 les brindilles1 les grains de sable sont ports au loin1 un un1 une une1 car la propret des abeilles va jusqu' la manie1 et1 lorsqu'au cur de l'hiver les grands froids les empchent trop longtemps d'effectuer ce qu'on appelle en apiculture leur vol de propret1 plutt que de souiller la ruche elles prissent en masse1 victimes d'affreuses maladies d'entrailles4 ,seuls1 les mles sont incorrigiblement insoucieux1 et couvrent impudemment d'ordures les rayons qu'ils frquentent et que les ouvrires sont obliges de nettoyer sans cesse derrire eux4 ,aprs le balayage1 les abeilles du mme groupe profane1 du groupe qui ne se mle pas au cne suspendu dans une sorte d'extase1 se mettent luter minutieusement le pourtour infrieur de la demeure commune4 ,ensuite1 toutes les lzardes sont passes en revue1 remplies et recouvertes de propolis1 et l'on commence1 du haut en bas de l'difice1 le vernissage des parois4 ,la garde de l'entre est rorganise1 et bientt un certain nombre d'ouvrires vont aux champs et en reviennent charges de nectar et de pollen4 ,,ii ,avant de soulever les plis du rideau mystrieux l'abri duquel se posent les fondements de la vritable demeure1 essayons de nous rendre compte de l'intelligence que devra dployer notre petit peuple d'migres1 de la justesse du coup d'il1 des calculs et de l'industrie ncessaires pour approprier l'asile1 pour tracer dans le vide les plans de la cit1 y marquer logiquement la place des difices qu'il s'agit d'lever le plus conomiquement et le plus rapidement possible1 car la reine1 presse de pondre1 rpand dj ses ufs sur le sol4 ,il faut1 en outre1 dans ce ddale de constructions diverses1 encore imaginaires et dont la forme est forcment inusite1 ne pas perdre de vue les lois de la ventilation1 de la stabilit1 de la solidit1 considrer la rsistance de la cire1 la nature des vivres emmagasiner1 l'aisance des accs1 les habitudes de la souveraine1 la distribution en quelque sorte prtablie1 parce qu'elle est organiquement la meilleure1 des entrepts1 des maisons1 des rues et des passages1 et bien d'autres problmes qu'il serait trop long d'numrer4 ,or1 la forme des ruches que l'homme offre aux abeilles varie l'infini1 depuis l'arbre creux ou le manchon de poterie encore en usage en ,afrique et en ,asie1 en passant par la classique cloche de paille que l'on trouve au milieu d'une touffe de tournesols1 de phlox et de passe-roses1 sous les fentres ou dans le potager de la plupart de nos fermes1 jusqu'aux vritables usines de l'apiculture mobiliste d'aujourd'hui1 o s'accumulent parfois plus de cent cinquante kilogrammes de miel contenus en trois ou quatre tages de rayons superposs et entours d'un cadre qui permet de les enlever1 de les manier1 d'en extraire la rcolte par la force centrifuge l'aide d'une turbine1 et de les remettre leur place1 comme on ferait d'un livre dans une bibliothque bien range4 ,le caprice ou l'industrie de l'homme introduit un beau jour l'essaim docile dans l'une ou l'autre de ces habitations droutantes4 ,a la petite mouche de s'y retrouver1 de s'orienter1 de modifier des plans que la force des choses veut pour ainsi dire immuables1 de dterminer dans cet espace insolite la position des magasins d'hiver qui ne peuvent dpasser la zone de chaleur dgage la peuplade demi engourdie2 elle enfin de prvoir le point o se concentreront les rayons du couvain1 dont l'emplacement1 sous peine de dsastre1 doit tre peu prs invariable1 ni trop haut1 ni trop bas1 ni trop prs1 ni trop loin de la porte4 ,elle sort1 par exemple1 du tronc d'un arbre renvers qui ne formait qu'une longue galerie horizontale1 troite et crase1 et la voil dans un difice lev comme une tour et dont le toit se perd dans les tnbres4 ,ou bien1 pour nous rapprocher davantage de son tonnement ordinaire1 elle s'tait accoutume depuis des sicles vivre sous le dme de paille de nos ruches villageoises1 et voici qu'on l'installe dans une espce de grande armoire1 ou de grand coffre1 trois ou quatre fois plus vaste que sa maison natale1 et au milieu d'un enchevtrement de cadres suspendus les uns au-dessus des autres1 tantt parallles1 tantt perpendiculaires l'entre1 et formant un rseau d'chafaudage qui brouillent toutes les surfaces de sa demeure4 ,,iii ,n'importe1 on na pas d'exemple qu'un essaim ait refus de se mettre la besogne1 se soit laiss dcourager ou dconcerter par la bizarrerie des circonstances1 pourvu que l'habitation qu'on lui offrait ne ft pas imprgne de mauvaises odeurs1 ou rellement inhabitable4 ,mme dans ce cas il n'est pas question de dcouragement1 d'affolement ou de renonciation au devoir4 ,il abandonne simplement la retraite inhospitalire pour aller chercher meilleure fortune un peu plus loin4 ,on ne peut dire1 non plus1 que l'on soit jamais parvenu lui faire excuter un travail puril ou illogique4 ,on n'a jamais constat que les abeilles aient perdu la tte1 ni que1 ne sachant quel parti s'arrter1 elles aient entrepris au hasard1 des constructions hagardes et htroclites4 ,versez-les dans une sphre1 dans un cube1 dans une pyramide1 dans un panier ovale ou polygonal1 dans un cylindre ou dans une spirale1 visitez-les quelques jours aprs1 si elles ont accept la demeure1 et vous verrez que cette trange multitude de petites intelligences indpendantes a su se mettre immdiatement d'accord pour choisir sans hsiter1 avec une mthode dont les principes paraissent inflexibles1 mais dont les consquences sont vivantes1 le point le plus propice et souvent le seul endroit utilisable de l'habitacle absurde4 ,quand on les installe dans l'une de ces grandes usines cadres dont nous parlions tantt1 elles ne tiennent compte de ces cadres qu'autant qu'ils leur fournissent un point de dpart ou des points d'appui commodes pour leurs rayons1 et il est bien naturel qu'elles ne se soucient ni des dsirs1 ni des intentions de l'homme4 ,mais si l'apiculteur a eu soin de garnir d'une troite bande de cire la planchette suprieure de quelques-uns d'entre eux1 elles saisiront tout de suite les avantages que leur offre ce travail amorc1 elles tireront soigneusement la bandelette1 et1 y soudant leur propre cire1 prolongeront mthodiquement le rayon dans le plan indiqu4 ,de mme1--et le cas est frquent dans l'apiculture intensive d'aujourd'hui1--si tous les cadres de la ruche o l'on a recueilli l'essaim1 sont garnis du haut en bas de feuilles de cire gaufre1 elles ne perdront pas leur temps construire ct ou en travers1 produire de la cire inutile1 mais1 trouvant la besogne moiti faite1 elles se contenteront d'approfondir et d'allonger chacun des alvoles esquisss dans la feuille1 en rectifiant mesure les endroits o celle-ci s'carte de la verticale la plus rigoureuse1 et1 de cette faon elles possderont en moins d'une semaine une cit aussi luxueuse et aussi bien btie que celle qu'elles viennent de quitter1 alors que livres leurs seules ressources il leur aurait fallu deux ou trois mois pour difier la mme profusion de magasins et de maisons de cire blanche4 ,,iv ,il semble bien que cet esprit d'appropriation excde singulirement les bornes de l'instinct4 ,au reste1 rien n'est plus arbitraire que ces distinctions entre l'instinct et l'intelligence proprement dite4 ,sir ,john ,lubbock1 qui a fait sur les fourmis1 les gupes et les abeilles des observations si personnelles et si curieuses1 est trs port1 peut-tre par une prdilection inconsciente et un peu injuste pour les fourmis1 qu'il a plus spcialement observes1--car chaque observateur veut que l'insecte qu'il tudie soit plus intelligent ou plus remarquable que les autres1 et il est bon de se garder de ce petit travers de l'amour-propre1--sir ,john ,lubbock1 dis-je1 est trs port refuser l'abeille tout discernement et toute facult raisonnante ds qu'elle sort de la routine de ses travaux habituels4 ,il en donne pour preuve une exprience que chacun peut facilement rpter4 ,introduisez dans une carafe une demi-douzaine de mouches et une demi-douzaine d'abeilles1 puis1 la carafe horizontalement couche1 tournez-en le fond vers la fentre de l'appartement4 ,les abeilles s'acharneront1 durant des heures1 jusqu' ce qu'elles meurent de fatigue ou d'inanition1 chercher une issue travers le fond de cristal1 tandis que les mouches1 en moins de deux minuts1 seront toutes sorties du ct oppos par le goulot4 ,sir ,john ,lubbock en conclut que l'intelligence de l'abeille est extrmement limite et que la mouche est bien plus habile se tirer d'affaire et retrouver son chemin4 ,cette conclusion ne parat pas irrprochable4 ,tournez alternativement vers la clart1 vingt fois de suite si vous voulez1 tantt le fond1 tantt le goulot de la sphre transparente1 et vingt fois de suite les abeilles se retourneront en mme temps pour faire face au jour4 ,ce qui les perd dans l'exprience du savant anglais1 c'est leur amour de la lumire1 et c'est leur raison mme4 ,elles s'imaginent videmment que1 dans toute prison1 la dlivrance est du ct de la clart la plus vive1 elles agissent en consquence et s'obstinent agir trop logiquement4 ,elles n'ont jamais eu connaissance de ce mystre surnaturel qu'est pour elles le verre1 cette atmosphre subitement impntrable1 qui n'existe pas dans la nature1 et l'obstacle et le mystre doivent leur tre d'autant plus inadmissibles1 d'autant plus incomprhensibles qu'elles sont plus intelligentes4 ,au lieu que les mouches cerveles1 sans se soucier de la logique1 de l'appel de la lumire1 de l'nigme du cristal1 tourbillonnent au hasard dans le globe et1 rencontrant ici la bonne fortune des simples1 qui parfois se sauvent l o prissent les plus sages1 finissent ncessairement par trouver sur leur passage le bon goulot qui les dlivre4 ,v ,le mme naturaliste donne une autre preuve de leur manque d'intelligence1 et la trouve dans la page que voici du grand apiculteur amricain le vnrable et paternel ,langstroth4 ,comme la mouche1 dit ,langstroth1 n'a pas t appele vivre sur les fleurs mais sur des substances dans lesquelles elle pourrait aisment se noyer1 elle se pose avec prcaution sur le bord des vases qui contiennent une nourriture liquide et y puise prudemment1 tandis que la pauvre abeille s'y jette tte baisse et y prit bientt4 ,le funeste destin de leurs surs n'arrte pas un instant les autres quand elles s'approchent leur tour de l'amorce1 car elles se posent comme des folles sur les cadavres et sur les mourantes1 pour partager leur triste sort4 ,personne ne peut s'imaginer l'tendue de leur folie s'il n'a vu la boutique d'un confiseur assaillie par des myriades d'abeilles famliques4 ,j'en ai vu des milliers retires des sirops o elles s'taient noyes1 des milliers se poser sur le sucre en bullition1 le sol couvert et les fentres obscurcies par les abeilles1 les unes se tranant1 les autres volant1 d'autres enfin si compltement englues qu'elles ne pouvaient ni ramper ni voler2 pas une sur dix n'tait capable de rapporter la maison le butin mal acquis1 et cependant l'air tait rempli de lgions nouvelles d'arrivantes aussi insenses4 ,ceci n'est pas plus dcisif que ne serait pour un observateur surhumain qui voudrait fixer les limites de notre intelligence1 la vue des ravages de l'alcoolisme1 ou d'un champ de bataille4 ,moins1 peut-tre4 ,la situation de l'abeille1 si on la compare la ntre1 est trange en ce monde4 ,elle y a t mise pour y vivre dans la nature indiffrente et inconsciente1 et non pas ct d'un tre extraordinaire qui bouleverse autour d'elle les lois les plus constantes et cre des phnomnes grandioses et incomprhensibles4 ,dans l'ordre naturel1 dans l'existence monotone de la fort natale1 l'affolement dcrit par ,langstroth ne serait possible que si quelque accident brisait une ruche pleine de miel4 ,mais alors il n'y aurait l ni fentres mortelles1 ni sucre bouillant1 ni sirop trop pais1 par consquent gure de morts et pas d'autres dangers que ceux que court tout animal en poursuivant sa proie4 ,garderions-nous mieux qu'elles notre sang-froid si une puissance insolite tentait chaque pas notre raison8 ,il nous est donc bien difficile de juger les abeilles que nous-mmes rendons folles et dont l'intelligence n'a pas t arme pour percer nos embches1 de mme que la ntre ne semble pas arme pour djouer celles d'un tre suprieur aujourd'hui inconnu mais nanmoins possible4 ,ne connaissant rien qui nous domine1 nous en concluons que nous occupons le sommet de la vie sur notre ferre2 mais1 aprs tout1 cela n'est pas indiscutable4 ,je ne demande pas croire que lorsque nous faisons des choses dsordonnes ou misrables1 nous tombons dans les piges d'un gnie suprieur1 mais il n'est pas invraisemblable que cela paraisse vrai quelque jour4 ,d'autre part1 on ne peut raisonnablement soutenir que les abeilles soient dnues d'intelligence parce qu'elles ne sont pas encore parvenues nous distinguer du grand singe ou de l'ours1 et nous traitent comme elles traiteraient ces htes ingnus de la fort primitive4 ,il est certain qu'il y a en nous et autour de nous des influences et des puissances aussi dissemblables1 que nous ne discernons pas davantage4 ,enfin1 pour terminer cette apologie o je tombe un peu dans le travers que je reprochais sir ,john ,lubbock1 ne faut-il pas tre intelligent1 pour tre capable d'aussi grandes folies8 ,il en va toujours ainsi dans ce domaine incertain de l'intelligence1 qui est l'tat le plus prcaire et le plus vacillant de la matire4 ,dans la mme clart que l'intelligence1 il y a la passion1 dont on ne saurait dire au juste si elle est la fume ou la mche de la flamme4 ,et ici la passion des abeilles est assez noble pour excuser les vacillements de l'intelligence4 ,ce qui les pousse cette imprudence1 ce n'est pas l'ardeur animale se gorger de miel4 ,elles le pourraient faire loisir dans les celliers de leur demeure4 ,observez-les1 suivez-les dans une circonstance analogue1 vous les verrez1 sitt leur jabot plein1 retourner la ruche1 y verser leur butin1 pour rejoindre et quitter trente fois en une heure les vendanges merveilleuses4 ,c'est donc le mme dsir qui accomplit tant d'uvres admirables3 le zle rapporter le plus de biens qu'elles peuvent la maison de leurs surs et de l'avenir4 ,quand les folies des hommes ont une cause aussi dsintresse1 nous leur donnons souvent un autre nom4 ,,vi ,pourtant1 il faut dire toute la vrit4 ,au milieu des prodiges de leur industrie1 de leur police et de leurs renoncements1 une chose nous surprendra toujours et interrompra notre admiration3 c'est leur indiffrence la mort et au malheur de leurs compagnes4 ,il y a dans le caractre de l'abeille un ddoublement bien trange4 ,au sein de la ruche1 toutes s'aiment et s'entr'aident4 ,elles sont aussi unies que les bonnes penses d'une mme me4 ,si vous en blessez une1 mille se sacrifieront pour venger son injure4 ,hors de la ruche elles ne se connaissent plus4 ,mutilez1 crasez1--ou plutt gardez-vous d'en rien faire1 ce serait une cruaut inutile1 car le fait est constant1--mais enfin supposons que vous mutiliez1 que vous crasiez sur un rayon pos quelques pas de leur demeure1 dix1 vingt ou trente abeilles sorties de la mme ruche1 celles que vous n'aurez pas touches ne tourneront pas la tte et continueront de puiser au moyen de leur langue1 fantastique comme une arme chinoise1 le liquide qui leur est plus prcieux que la vie1 inattentives aux agonies dont les derniers gestes les frlent et aux cris de dtresse que l'on pousse autour d'elles4 ,et quand le rayon sera vide1 pour que rien ne se perde1 pour recueillir le miel qui s'attache aux victimes1 elles monteront tranquillement sur les mortes et sur les blesses1 sans s'mouvoir de la prsence des unes et sans songer secourir les autres4 ,elles n'ont donc1 dans ce cas1 ni la notion du danger qu'elles courent1 puisque la mort qui se rpand autour d'elles ne les trouble point1 ni le moindre sentiment de solidarit ou de piti4 ,pour le danger1 cela s'explique1 l'abeille ne connat pas la crainte1 et rien au monde ne l'pouvante1 except la fume4 ,au sortir de la ruche elle aspire en mme temps que l'azur1 la longanimit et de condescendance4 ,elle s'carte devant qui la drange1 elle affecte d'ignorer l'existence de qui ne la serre pas de trop prs4 ,on dirait qu'elle se sait dans un univers qui appartient tous1 o chacun a droit sa place1 o il convient d'tre discret et pacifique4 ,mais sous cette indulgence se cache paisiblement un cur si sr de soi qu'il ne songe pas s'affirmer4 ,elle fait un dtour si quelqu'un la menace1 mais elle ne fuit jamais4 ,d'autre part dans la ruche1 elle ne se borne pas cette passive ignorance du pril4 ,elle fond avec une imptuosit inoue sur tout tre vivant3 fourmi1 lion ou homme qui ose effleurer l'arche sainte4 ,appelons cela1 selon notre disposition d'esprit1 colre1 acharnement stupide ou hrosme4 ,mais sur son manque de solidarit hors de la ruche et mme de sympathie dans la ruche1 il n'y a rien dire4 ,faut-il croire qu'il y ait de ces limites imprvues dans toute espce d'intelligence et que la petite flamme qui mane grand'peine d'un cerveau1 travers la combustion difficile de tant de matires inertes1 soit toujours si incertaine qu'elle n'claire mieux un point qu'au dtriment de beaucoup d'autres8 ,on peut estimer que l'abeille1 ou que la nature dans l'abeille a organis d'une manire plus parfaite que nulle autre part1 le travail en commun1 le culte et l'amour de l'avenir4 ,est-ce pour cette raison qu'elles perdent de vue tout le reste8 ,elles aiment en avant d'elles et nous aimons surtout autour de nous4 ,peut-tre suffit-il d'aimer ici pour n'avoir plus d'amour dpenser l-bas4 ,rien n'est plus variable que la direction de la charit ou de la piti4 ,nous-mmes1 autrefois1 nous aurions t moins choqus qu'aujourd'hui de cette insensibilit des abeilles1 et bien des anciens n'eussent gure song la leur reprocher4 ,d'ailleurs1 pouvons-nous prvoir tous les tonnements d'un tre qui nous observerait comme nous les observons8 ,,vii ,il resterait examiner1 pour nous faire une ide plus nette de leur intelligence1 de quelle faon elles communiquent entre elles4 ,il est manifeste qu'elles s'entendent1 et qu'une rpublique si nombreuse et dont les travaux sont si varis et si merveilleusement concerts1 ne saurait subsister dans le silence et l'isolement spirituel de tant de milliers d'tres4 ,elles doivent donc avoir la facult d'exprimer leurs penses ou leur sentiments1 soit au moyen d'un vocabulaire phontique1 soit plus probablement l'aide d'une sorte de langage tactile ou d'une intuition magntique1 qui rpond peut-tre des sens ou des proprits de la matire qui nous sont totalement inconnus1 intuition dont le sige pourrait se trouver dans ces mystrieuses antennes qui palpent et comprennent les tnbres et qui1 d'aprs les calculs de ,cheshire1 sont forms chez les ouvrires de douze mille poils tactiles et de cinq mille cavits olfactives4 ,ce qui prouve qu'elles ne s'entendent pas seulement sur leurs travaux habituels1 mais que l'extraordinaire a galement un nom et une place dans leur langue1 c'est la manire dont une nouvelle1 bonne ou fcheuse1 coutumire ou surnaturelle1 se rpand dans la ruche2 la perte ou le retour de la mre1 la chute d'un rayon1 l'entre d'un ennemi1 l'intrusion d'une reine trangre1 l'approche d'une troupe de pillardes1 la dcouverte d'un trsor1 etc4 ,a chacun de ces vnements1 l'attitude et le murmure des abeilles sont si diffrents1 si caractristiques1 que l'apiculteur expriment devine assez aisment ce qui se passe dans l'ombre en moi de la foule4 ,si vous voulez une preuve plus prcise1 observez une abeille qui vient de trouver quelques gouttes de miel rpandues sur le seuil de votre fentre ou sur un coin de votre table4 ,d'abord elle s'en gorgera si avidement que vous pourrez tout loisir et sans crainte de la distraire1 lui marquer le corselet d'une petite tache de peinture4 ,mais cette gloutonnerie n'est qu'apparente4 ,ce miel ne passe pas dans l'estomac proprement dit1 dans ce qu'il faudrait appeler son estomac personnel2 il reste dans le jabot1 le premier estomac1 qui est1 si l'on peut ainsi parler1 l'estomac de la communaut4 ,sitt que ce rservoir est rempli1 l'abeille s'loignera1 mais non pas directement et tourdiment comme ferait un papillon ou une mouche4 ,au contraire1 vous la verrez voler quelques instants reculons1 en un va-et-vient attentif1 dans l'embrasure de la fentre ou autour de vtre table1 la face tourne vers l'appartement4 ,elle reconnat les lieux et fixe en sa mmoire l position exacte du trsor4 ,ensuite elle se rend la ruche1 y dgorge son butin dans l'une des cellules du grenier1 pour revenir trois ou quatre minutes aprs1 reprendre une nouvelle charge sur le seuil de la fentre providentielle4 ,de cinq en cinq minutes1 tant qu'il y aura du miel1 jusqu'au soir s'il le faut1 sans s'interrompre1 sans prendre de repos1 elle fera ainsi des voyages rguliers de la fentre la ruche et de la ruche la fentre4 ,,viii ,je ne veux pas orner la vrit1 comme beaucoup l'ont fait1 qui ont crit sur les abeilles4 ,des observations de ce genre n'offrent quelque intrt que si elles sont absolument sincres4 ,j'aurais reconnu que les abeilles sont incapables de se faire part d'un vnement extrieur1 que j'aurais pu trouver1 ce me semble1 en regard de la petite dception prouve1 quelque plaisir constater une fois de plus que l'homme est1 aprs tout1 le seul tre rellement intelligent qui habite notre globe4 ,et puis1 arriv un certain point de la vie1 on ressent plus de joie dire des choses vraies que des choses frappantes4 ,il convient ici comme en toute circonstance1 de se tenir ce principe3 que si la vrit toute nue parat sur le moment moins grande1 moins noble ou moins intressante que l'ornement imaginaire qu'on lui pourrait donner1 la faute en est nous qui ne savons pas encore distinguer le rapport toujours tonnant qu'elle doit avoir notre tre encore ignor et aux lois de l'univers1 et dans ce cas1 ce n'est pas la vrit qui a besoin d'tre agrandie et ennoblie1 mais notre intelligence4 ,j'avouerai donc que souvent les abeilles marques reviennent seules4 ,il faut croire qu'il y a chez elles les mmes diffrences de caractre que chez les hommes1 qu'on en trouve qui sont silencieuses et d'autres bavardes4 ,quelqu'un qui assistait mes expriences1 soutenait que c'tait videmment par gosme ou par vanit que beaucoup n'aiment pas rvler la source de leur richesse ou partager avec une de leurs amies la gloire d'un travail1 que la ruche doit trouver miraculeux4 ,voil de bien vilains vices qui n'exhalent pas la bonne odeur1 loyale et frache1 de la maison des mille surs4 ,quoi qu'il en soit1 il arrive souvent aussi que l'abeille favorise par le sort revienne au miel accompagne de deux ou trois collaboratrices4 ,je sais que sir ,john ,lubbock dans l'appendice de son ouvrage1 ,ants1 ,bees and ,wasps1 dresse de longs et minutieux tableaux d'observations1 d'o l'on peut conclure que presque jamais une autre abeille ne suit l'indicatrice4 ,j'ignore quelle espce d'abeilles avait affaire le savant naturaliste1 ou si les circonstances taient particulirement dfavorables4 ,pour moi1 en consultant mes propres tables1 faites avec soin1 et aprs avoir pris toutes les prcautions possibles pour que les abeilles ne fussent pas directement attires par l'odeur du miel1 j'y vois qu'en moyenne quatre fois sur dix une abeille en amenait d'autres4 ,j'ai mme rencontr un jour une extraordinaire petite abeille italienne1 dont j'avais marqu le corselet d'une tache de couleur bleue4 ,ds son second voyage elle arriva avec deux de ses surs4 ,j'emprisonnai celles-ci sans la troubler4 ,elle repartit1 puis reparut avec trois associes que j'emprisonnai encore1 et ainsi de suite jusqu' la fin de l'aprs-midi1 o1 comptant mes captives1 je constatai qu'elle avait communiqu la nouvelle dix-huit abeilles4 ,au rsum1 si vous faites les mmes expriences1 vous reconnatrez que la communication1 si elle n'est pas rgulire1 est tout la moins frquente4 ,cette facult est tellement connue des chasseurs d'abeilles en ,amrique1 qu'ils l'exploitent quand il s'agit de dcouvrir un nid4 ,ils choisissent1 dit ,m4 ,josiah ,emery 7cit par ,romanes dans l',intelligence des animaux1 t4 ,i1 p4 #aag7 ils choisissent1 pour commencer leurs oprations1 un champ ou un bois loin de toute colonie d'abeilles apprivoises4 ,arrivs sur le terrain1 ils avisent quelques abeilles qui sont butiner sur les fleurs1 les attrapent et les enferment dans une bote miel1 puis1 lors-qu'elles se sont repues1 ils les lchent4 ,vient alors un moment d'attente dont la longueur dpend de la distance laquelle se trouve l'arbre aux abeilles2 enfin1 avec de la patience1 le chasseur finit toujours par apercevoir ses abeilles qui s'en reviennent escortes de plusieurs compagnes4 ,il s'en empare comme avant1 leur fournit un rgal et les lche chacune en un point diffrent1 en ayant soin d'observer la direction qu'elles prennent2 le point vers lequel elles paraissent converger lui dsigne approximativement la position du nid4 ,,ix ,vous observerez aussi dans vos expriences1 que les amies1 qui paraissent obir au mot d'ordre de la bonne fortune1 ne volent pas toujours de conserve et qu'il y a souvent un intervalle de plusieurs secondes entre les diverses arrives4 ,il faudrait donc1 au sujet de ces communications1 se poser la question que sir ,john ,lubbock a rsolue pour celles des fourmis4 ,les compagnes qui viennent au trsor dcouvert par la premire abeille1 ne font-elles que la suivre ou bien y peuvent-elles tre envoyes par celle-ci et le trouver par elles-mmes en suivant ses indications et la description des lieux qu'elle aurait faite8 ,il y a l1 on le conoit1 au point de vue de l'tendue et du travail de l'intelligence1 une diffrence norme4 ,le savant anglais1 l'aide d'un appareil compliqu et ingnieux1 de passerelles1 de couloirs1 de fosss pleins d'eau et de ponts volants1 est parvenu tablir que dans ces cas1 les fourmis suivaient simplement la piste de l'insecte indicateur4 ,ces expriences taient praticables avec les fourmis que l'on peut obliger de passer par o l'on veut1 mais l'abeille1 qui a des ailes1 toutes les voies sont ouvertes4 ,il faudrait donc imaginer quelque autre expdient4 ,en voici un dont j'ai us1 qui ne m'a pas donn de rsultats dcisifs1 mais qui1 mieux organis et dans des circonstances plus favorables1 entranerait1 je pense1 des certitudes satisfaisantes4 ,mon cabinet de travail la campagne1 se trouve au premier tage1 au-dessus d'un rez-de-chausse assez lev4 ,hors le temps que fleurissent les tilleuls et les chtaigniers1 les abeilles ont si peu coutume de voler cette hauteur1 que durant plus d'une semaine avant l'observation1 j'avais laiss sur la table un rayon de miel dsopercul 7c'est--dire dont les cellules taient ouvertes71 sans qu'une seule ft attire par son parfum et le vnt visiter4 ,je pris alors dans une ruche vitre1 place non loin de la maison1 une abeille italienne4 ,je l'emportai dans mon cabinet1 la mis sur le rayon de miel et la marquai tandis qu'elle se rgalait4 ,repue1 elle prit son vol1 retourna la ruche1 et1 l'ayant suivie1 je l'y vis se hter la surface de la foule1 plonger la tte dans une cellule vide1 dgorger son miel et se disposer sortir4 ,je la guettai et m'en saisis lorsqu'elle reparut sur le seuil4 ,je rptai vingt fois de suite l'exprience1 prenant des sujets diffrents et supprimant chaque fois l'abeille amorce1 afin que les autres ne pussent la suivre la piste4 ,pour le faire plus commodment j'avais plac la porte de la ruche une bote vitre divise1 par une trappe1 en deux compartiments4 ,si l'abeille marque sortait seule1 je l'emprisonnais simplement1 comme j'avais fait de la premire1 et j'allais attendre dans mon cabinet l'arrive des butineuses auxquelles elle aurait pu communiquer la nouvelle4 ,si elle sortait accompagne d'une ou deux abeilles1 je la retenais prisonnire dans le premier compartiment de la bote1 la sparant ainsi de ses amies1 et aprs avoir marqu celles-ci d'une autre couleur1 je leur donnais la libert en les suivant des yeux4 ,il est vident que si une communication verbale ou magntique et t faite1 comprenant une description des lieux1 une mthode d'orientation1 etc41 j'aurais d retrouver dans mon cabinet un certain nombre de ces abeilles ainsi renseignes4 ,je dois reconnatre que je n'en vis venir qu'une4 ,suivit-elle les indications reues dans la ruche1 tait-ce pur hasard8 ,l'observation tait insuffisante1 mais les circonstances ne me permirent pas de la continuer4 ,je dlivrai les abeilles amorces1 et bientt mon cabinet de travail fut envahi par la foule bourdonnante laquelle elles avaient enseign1 selon leur mthode habituelle1 le chemin du trsor#a4 #a ,j'ai recommenc l'exprience aux premiers soleils de ce printemps ingrat4 ,elle m'a donn le mme rsultat ngatif4 ,d'autre part1 un apiculteur de mes amis1 observateur trs habile et trs sincre1 qui j'avais soumis le problme1 m'crit qu'il vient d'obtenir1 en usant du mme procd1 quatre communications irrcusables4 ,le fait demande tre vrifi et la question n'est pas rsolue4 ,mais je suis convaincu que mon ami s'est laiss induire en erreur par son dsir1 trs naturel1 de voir russir l'exprience4 ,x ,sans rien conclure de cette exprience incomplte1 bien d'autres traits curieux nous obligent d'admettre qu'elles ont entre elles des rapports spirituels qui dpassent la porte d'un oui ou d'un non ou de ces relations lmentaires qu'un geste ou l'exemple dterminent4 ,on pourrait citer1 entre autres1 la mouvante harmonie du travail dans la ruche1 la surprenante division de la besogne1 le roulement rgulier qu'on y trouve4 ,par exemple1 j'ai souvent constat que les butineuses que j'avais marques le matin1 s'occupaient l'aprs-midi1-- moins que les fleurs ne fussent trs abondantes1-- rchauffer ou venter le couvain1 ou bien je les dcouvrais parmi la foule qui forme ces mystrieuses chanes endormies au milieu desquelles travaillent les cirires et les sculpteuses4 ,j'ai observ aussi que les ouvrires que je voyais recueillir le pollen durant un jour ou deux1 n'en rapportaient point le lendemain et sortaient la recherche exclusive du nectar1 et rciproquement4 ,on pourrait citer encore1 au point de vue de l division du travail1 ce que le clbre apiculteur franais ,georges de ,layens appelle la rpartition des abeilles sur les plantes mellifres4 ,chaque jour1 ds la premire heure de soleil1 ds la rentre des exploratrices de l'aurore1 la ruche qui s'veille apprend les bonnes nouvelles de la terre3 ,aujourd'hui fleurissent les tilleuls qui bordent le canal1--le trfle blanc claire l'herbe des routes1--le mlilot et la sauge des prs vont s'ouvrir1--les lys1 les rsdas ruissellent de pollen4 ,vite1 il faut s'organiser1 prendre des mesures1 rpartir la besogne4 ,cinq mille des plus robustes iront jusqu'aux tilleuls1 trois mille des plus jeunes animeront le trfle blanc4 ,celles-ci aspiraient hier le nectar des corolles1 aujourd'hui1 pour reposer leur langue et les glandes de leur jabot1 elles iront recueillir le pollen rouge du rsda1 celles-l le pollen jaune des grands lys1 car vous ne verrez jamais une abeille rcolter ou mler des pollens de couleur ou d'espce diffrentes2 et l'assortiment mthodique dans les greniers1 suivant les nuances et l'origine1 de la belle farine parfume est une des grandes proccupations de la ruche4 ,ainsi sont distribus les ordres par le gnie cach4 ,aussitt1 les travailleuses sortent en longues files et chacune d'elles vole droit sa tche4 ,il semble1 dit de ,layens1 que les abeilles soient parfaitement renseignes sur la localit1 la valeur mellifre relative et la distance de toutes les plantes qui sont dans un certain rayon autour de la ruche4 ,si on note avec soin les diverses directions que prennent les butineuses1 et si l'on va observer en dtail la rcolte des abeilles sur les diverses plantes d'alentour1 on constate que les ouvrires se distribuent sur les fleurs proportionnellement la fois au nombre des plantes d'une mme espce et leur richesse mellifre4 ,il y a plus3 elles estiment chaque jour la valeur du meilleur liquide sucr qu'elles peuvent rcolter4 ,si par exemple1 au printemps1 aprs la floraison des saules1 au moment o rien n'est encore fleuri dans les champs1 les abeilles n'ont gure pour ressource que les premires fleurs des bois1 on peut les voir visiter activement les anmones1 les pulmonaires1 les ajoncs et les violettes4 ,quelques jours plus tard1 des champs de chou ou de colza viennent-ils fleurir en assez grand nombre1 on verra les abeilles abandonner presque compltement la visite des plantes des bois encore en pleine floraison1 pour se consacrer la visite des fleurs de chou ou de colza4 ,chaque jour1 elles rglent ainsi leur distribution sur les plantes1 de manire rcolter le meilleur liquide sucr dans le moins de temps possible4 ,on peut donc dire que la colonie d'abeilles1 aussi bien dans ses travaux de rcolte que dans l'intrieur de la ruche1 sait tablir une distribution rationnelle du nombre d'ouvrires1 tout en appliquant le principe de la division du travail4 ,,xi ,mais1 dira-t-on1 que nous importe que les abeilles soient plus ou moins intelligentes8 ,pourquoi peser ainsi1 avec tant de soin1 une petite trace de matire presque invisible1 comme s'il s'agissait d'un fluide dont dpendissent les destines de l'homme8 ,sans rien exagrer1 je crois que l'intrt que nous y avons est des plus apprciables4 ,a trouver1 hors de nous une marque relle d'intelligence1 nous prouvons un peu de l'motion de ,robinson dcouvrant l'empreinte d'un pied humain sur la grve de son le4 ,il semble que nous soyons moins seuls que nous ne croyions l'tre4 ,quand nous essayons de nous rendre compte de l'intelligence des abeilles1 c'est en dfinitive le plus prcieux de notre substance que nous tudions en elles1 c'est un atome de cette matire extraordinaire qui1 partout o elle s'attache1 a la proprit magnifique de transfigurer les ncessits aveugles1 d'organiser1 d'embellir et de multiplier la vie1 de tenir en suspens1 d'une manire plus frappante1 la force obstine de la mort et le grand flot inconsidr qui roule presque tout ce qui existe dans une inconscience ternelle4 ,si nous tions seuls possder et maintenir une parcelle de matire en cet tat particulier de floraison ou d'incandescence que nous nommons l'intelligence1 nous aurions quelque droit de nous croire privilgis1 de nous imaginer que la nature atteint en nous une sorte de but2 mais voil toute une catgorie d'tres1 les hymnoptres1 o elle atteint un but peu prs identique4 ,cela ne dcide rien si l'on veut1 mais le fait n'en occupe par moins un rang honorable parmi la foule des petits faits qui contribuent clairer notre situation sur cette terre4 ,il y a l1 d'un certain point de vue1 une contre-preuve de la partie la plus indchiffrable de notre tre1 il y a l des superpositions de destines que nous dominons d'un lieu plus lev qu'aucun de ceux que nous atteindrons pour contempler les destines de l'homme4 ,il y a l1 en raccourci1 de grandes et simples lignes que nous n'avons jamais l'occasion de dmler ni de suivre jusqu'au bout dans notre sphre dmesure4 ,il y a l l'esprit et la matire1 l'espce et l'individu1 l'volution et la permanence1 le pass et l'avenir1 la vie et la mort1 accumuls dans un rduit que notre main soulve et que nous embrassons d'un coup d'il2 et l'on peut se demander si la puissance des corps et la place qu'ils occupent dans le temps et l'espace modifient autant que nous le croyons l'ide secrte de la nature1 que nous nous efforons de saisir dans la petite histoire de la ruche1 sculaire en quelques jours1 comme dans la grande histoire des hommes dont trois gnrations dbordent un long sicle4 ,,xii ,reprenons donc1 o nous l'avions laisse l'histoire de notre ruche1 pour carter1 autant que possible1 un des plis du rideau de guirlandes au milieu duquel l'essaim commence prouver cette trange sueur presque aussi blanche que la neige et plus lgre que le duvet d'une aile4 ,car la cire qui nat ne ressemble pas celle que nous connaissons tous3 elle est immacule1 impondrable1 elle parat vraiment l'me du miel1 qui est lui-mme l'esprit des fleurs1 voque dans une incantation immobile1 pour devenir plus tard entre nos mains1 en souvenir1 sans doute1 de son origine o il y a tant d'azur1 de parfums1 d'espace cristallis1 de rayons sublims1 de puret et de magnificence1 la lumire odorante de nos derniers autels4 ,,xiii ,il est fort difficile de suivre les diverses phases de la scrtion et de l'emploi de la cire dans un essaim qui commence btir4 ,tout se passe au profond de la foule1 dont l'agglomration de plus en plus dense1 doit produire la temprature favorable cette exsudation qu est le privilge des plus jeunes abeilles4 ,huber1 qui les tudia le premier avec une patience incroyable et au prix de dangers parfois srieux1 consacre ces phnomnes plus de deux cent cinquante pages intressantes1 mais forcment confuses4 ,pour moi1 qui ne fais pas un ouvrage technique1 je me bornerai1 en m'aidant au besoin de ce qu'il a si bien observ1 rapporter ce que chacun peut voir1 qui recueille un essaim dans une ruche vitre4 ,avouons d'abord qu'on ne sait pas encore par quelle alchimie le miel se transforme en cire dans le corps plein d'nigmes de nos mouches suspendues4 ,on constate seulement qu'au bout de dix-huit vingt-quatre heures d'attente1 dans une temprature si leve qu'on croirait qu'une flamme couve au creux de la ruche1 des cailles blanches et transparentes apparaissent l'ouverture de quatre petites poches situes de chaque ct de l'abdomen de l'abeille4 ,quand la plupart de celles qui forment le cne renvers ont ainsi le ventre galonn de lamelles d'ivoire1 on voit tout coup l'une d'elles1 comme prise d'une inspiration subite1 se dtacher de la foule1 grimper rapidement le long de la multitude passive1 jusqu'au fate intrieur de la coupole1 o elle s'attache solidement tout en cartant coups de tte les voisines qui gnent ses mouvements4 ,elle saisit alors avec les pattes et la bouche l'une des huit plaques de son ventre1 la rogne1 la rabote1 la ductilise1 la ptrit dans sa salive1 la ploie et la redresse1 l'crase et la reforme avec l'habilet d'un menuisier qui manierait un panneau mallable4 ,enfin1 lorsque la substance malaxe de la sorte lui parat avoir les dimensions et la consistance voulues1 elle l'applique au sommet du dme1 posant ainsi la premire pierre ou plutt la clef de vote de la cit nouvelle1 car il s'agit ici d'une ville l'envers qui descend du ciel et ne s'lve pas du sein de la terre comme une ville humaine4 ,cela fait1 elle ajuste cette clef de vote suspendue dans le vide d'autres fragments de cire qu'elle prend mesure sous ses anneaux de corne2 elle donne l'ensemble un dernier coup de langue1 un dernier coup d'antennes2 puis1 aussi brusquement qu'elle est venue1 elle se retire et se perd dans la foule4 ,immdiatement1 une autre la remplace1 reprend le travail au point o elle l'avait laiss1 y ajoute le sien1 redresse ce qui ne parat pas conforme au plan idal de la tribu1 disparat son tour1 tandis qu'une troisime1 une quatrime1 une cinquime lui succdent1 en une srie d'apparitions inspires et subites1 aucune n'achevant l'uvre1 toutes apportant leur part au labeur unanime4 ,,xiv ,un petit bloc de cire encore informe pend alors au sommet de la vote4 ,quand il parait de grosseur suffisante1 on voit surgir de la grappe une autre abeille dont l'aspect diffre sensiblement de celle des fondatrices qui l'ont prcde4 ,on pourrait croire1 voir la certitude de sa dtermination et l'attente de celles qui l'entourent1 que c'est une sorte d'ingnieur illumin1 qui tout coup dsigne dans le vide la place que doit occuper la premire cellule1 dont dpendront mathmatiquement celles de toutes les autres4 ,en tout cas1 cette abeille appartient la classe des ouvrires sculpteuses ou ciseleuses qui ne produisent pas de cire et se contentent de mettre en uvre les matriaux qu'on leur fournit4 ,elle choisit donc l'emplacement de la premire cellule1 creuse un moment dans le bloc en ramenant vers les bords qui s'lvent autour de la cavit1 la cire qu'elle te dans le fond4 ,ensuite1 comme l'avaient fait les fondatrices1 elle abandonne soudain son bauche1 une ouvrire impatiente la remplace et reprend son uvre qu'une troisime achvera1 pendant que d'autres entament autour d'elles1 selon la mme mthode de travail interrompu et successif1 le reste de la surface et le ct oppos de la paroi de cire4 ,on dirait qu'une loi essentielle de la ruche y divise l'orgueil de la besogne et que toute uvre y doive tre commune et anonyme pour qu'elle soit plus fraternelle4 ,,xv ,bientt le rayon naissant se devine4 ,il est encore lenticulaire1 car les petits tubes prismatiques qui le composent1 ingalement prolongs1 s'accourcissent en une dgradation rgulire du centre aux extrmits4 ce moment1 il a peu prs l'apparence et l'paisseur d'une langue humaine forme sur ses deux faces de cellules hexagones juxtaposes et adosses4 ,ds que les premires cellules sont construites1 les fondatrices fixent la vote un deuxime1 puis mesure1 un troisime et un quatrime bloc de cire4 ,ces blocs s'chelonnent intervalles rguliers et calculs de telle sorte que lorsque les rayons auront acquis toute leur force1 ce qui n'a lieu que beaucoup plus tard1 les abeilles auront toujours l'espace ncessaire pour circuler entre les parois parallles4 ,il faut donc que1 dans leur plan1 elles prvoient l'paisseur dfinitive de chaque rayon1 qui est de vingt-deux ou vingt-trois millimtres1 et en mme temps la largeur des rues qui les sparent et qui doivent avoir environ onze millimtres de large1 c'est--dire le double de la hauteur d'une abeille1 puisque1 entre les rayons1 elles auront passer dos dos4 ,d'ailleurs elles ne sont pas infaillibles et leur certitude ne parat pas machinale4 ,dans des circonstances difficiles elles commettent parfois d'assez grosses erreurs4 ,il y a souvent trop d'espace entre les rayons ou trop peu4 ,elles y remdient alors du mieux qu'elles peuvent1 soit en faisant obliquer le rayon trop rapproch1 soit en intercalant dans la vide trop grand un rayon irrgulier4 ,il leur arrive parfois de se tromper1 dit ce propos ,raumur1 et c'est encore un des faits qui semblent prouver qu'elles jugent4 ,,xvi ,on sait que les abeilles construisent quatre espces de cellules4 ,d'abord les cellules royales1 qui sont exceptionnelles et ressemblent un gland de chne1 ensuite les grandes cellules rserves l'levage des mles et l'emmagasinage des provisions quand les fleurs surabondent1 puis les petites cellules qui servent de berceau aux ouvrires et de magasins ordinaires1 et1 normalement1 occupent peu prs les huit diximes de la surface btie de la ruche4 ,enfin1 pour relier sans dsordre les grandes aux petites1 elles difient un certain nombre de cellules de transition4 ,a part l'invitable irrgularit de ces dernires1 les dimensions du deuxime et du troisime type sont si bien calcules1 qu'au moment de l'tablissement du systme dcimal1 lorsqu'on chercha dans la nature une mesure fixe qui pt servir de point de dpart et d'talon incontestable1 ,raumur proposa l'alvole de l'abeille#a4 ,chacun de ces alvoles est un tuyau hexagone pos sur une base pyramidale1 et chaque rayon est form de deux couches de ces tuyaux opposs par la base1 de telle manire que chacun des trois rhombes ou losanges qui constituent la base pyramidale d'une cellule de l'avers forme en mme temps la base galement pyramidale de trois cellules du revers4 ,c'est dans ces tubes prismatiques qu'est emmagasin le miel4 ,pour viter que ce miel s'en chappe pendant le temps de sa maturation1 ce qui arriverait invitablement s'ils taient strictement horizontaux comme ils paraissent l'tre1 les abeilles les relvent lgrement selon un angle de quatre ou cinq degrs4 ,outre l'pargne de cire1 dit ,raumur en considrant l'ensemble de cette merveilleuse construction1 outre l'pargne de cire1 qui rsulte de la disposition des cellules1 outre qu'au moyen de cet arrangement les abeilles remplissent le gteau sans qu'il y reste aucun vide1 il en revient encore des avantages par rapport la solidit de l'ouvrage4 ,l'angle du fond de chaque cellule1 le sommet de la cavit pyramidale1 est arc-bout par l'arte que font ensemble deux pans de l'hexagone d'une autre cellule4 ,les deux triangles ou prolongements des pans hexagones qui remplissent un des angles rentrants de la cavit renferme par les trois rhombes forment ensemble un angle plan par le ct o ils se touchent2 chacun de ces angles1 qui est concave en dedans de la cellule1 soutient du ct de sa convexit une des lames employes former l'hexagone d'une autre cellule1 et cette lame1 qui s'appuie sur cet angle1 tient contre la force qui tendrait les pousser en dehors2 c'est ainsi que les angles se trouvent fortifis4 ,tous les avantages que l'on pouvait demander par rapport la solidit de chaque cellule lui sont procurs par sa propre figure et par la manire dont elles sont disposes les unes par rapport aux autres4 #a ,on rejeta1 non sans motifs1 cet talon4 ,le diamtre des alvoles est d'une rgularit admirable1 mais1 comme tout ce qui est produit par un organisme vivant1 il n'est pas mathmatiquement invariable dans la mme ruche4 ,en outre1 comme le fait remarquer ,m4 ,maurice ,girard1 les diverses espces d'abeilles ont un apothme d'alvole distinct1 de sorte que l'talon serait diffrent d'une ruche l'autre1 suivant l'espce d'abeilles qui s'y trouve4 ,,xvii ,les gomtres savent1 dit le ,dr ,reid1 qu'il n'y a que trois sortes de figures que l'on puisse adopter pour diviser une surface en petits espaces semblables1 de forme rgulire et de mme grandeur sans interstices4 ,ce sont le triangle quilatral1 le carr et l'hexagone rgulier qui1 en ce qui concerne la construction des cellules1 l'emporte sur les deux autres figures1 au point de vue de la commodit et de la rsistance4 ,or1 c'est justement la forme hexagone que les abeilles adoptent1 comme si elles en connaissaient les avantages4 ,de mme1 le fond des cellules se compose de trois plans qui se rencontrent en un point1 et il a t dmontr que ce systme de construction permet de raliser une conomie considrable en fait de travail et de matriaux4 ,encore la question tait-elle de savoir quel angle d'inclinaison des plans correspond l'conomie la plus grande1 problme de hautes mathmatiques qui a t rsolu par quelques savants1 entre autres ,maclaurin dont on trouvera la solution dans le compte rendu de la ,socit royale de ,londres#a4 ,or1 l'angle ainsi dtermin par le calcul correspond celui que l'on mesure au fond des cellules4 #a ,raumur avait propos au clbre mathmaticien ,knig le problme suivant3 ,entre toutes les cellules hexagonales fond pyramidal compos de trois rhombes semblables et gaux1 dterminer celle qui peut tre construite avec le moins de matire8--,knig trouva qu'une telle cellule avait son fond fait de trois rhombes dont chaque grand angle tait de #aji degrs #bf minutes et chaque petit de #gj degrs #cd minutes4 ,or1 un autre savant4 ,maraldi1 ayant mesur aussi exactement que possible les angles des rhombes construits par les abeilles1 fixa les grands #aji degrs #bh minutes et les petits #gj degrs #cb minutes4 ,il n'y avait donc entre les deux solutions qu'une diffrence de #b minutes4 ,il est probable que l'erreur1 s'il y en a une1 doit tre impute ,maraldi plutt qu'aux abeilles1 car aucun instrument ne permet de mesurer avec une prcision infaillible les angles des cellules qui ne sont pas assez nettement dfinis4 ,un autre mathmaticien1 ,cramer1 qui l'on avait soumis le mme problme1 donna d'ailleurs une solution qui se rapproche encore davantage de celle des abeilles1 soit #aji degrs #bh minutes et demie1 pour les grands1 et #gj degrs #ca minutes et demie pour les petits4 ,maclaurin1 rectifiant ,knig1 donne #gj degrs #cb minutes et #aji degrs #bh minutes4 ,m4 ,lon ,lalanne1 #aji degrs #bh minutes #af secondes et #gj degrs #ha minutes #dd secondes4 ,voir sur cette question discute3 ,maclaurin1 ,philos4 ,trans4 of ,london #agdc4 ,brougham1 ,rech4 anal1 et exper4 sur les alv4 des ab4 ,l4 ,lalanne1 ,note sur l',arch4 des abeilles1 etc4 ,,xviii ,certes1 je ne crois pas que les abeilles se livrent ces calculs compliqus1 mais je ne crois pas davantage que le hasard ou la seule force des choses produise ces rsultats tonnants4 ,pour les gupes1 par exemple1 qui construisent comme les abeilles des gteaux cellules hexagones1 le problme tait le mme et elles l'ont rsolu d'une manire bien moins ingnieuse4 ,leurs rayons n'ont qu'une couche de cellules et ne possdent pas le fond commun qui sert la fois aux deux couches opposes du gteau de l'abeille4 ,de l1 moins de solidit1 plus d'irrgularit et une perte de temps1 de matire et d'espace que l'on peut estimer au quart de l'effort et au tiers de l'espace ncessaires4 ,pareillement1 les ,trigones et les ,mlipones1 qui sont de vritables abeilles domestiques1 mais d'une civilisation moins avance1 ne construisent leurs cellules d'levage que sur un rang1 et appuyent leurs gteaux horizontaux et superposs sur d'informes et dispendieuses colonnes de cire4 ,quant leurs cellules provisions1 ce sont de grandes outres assembles sans ordre1 et l o elles pourraient s'intersecter1 par consquent raliser l'conomie de substance et d'espace dont profitent les abeilles1 les ,mlipones1 sans s'aviser de cette conomie possible1 insrent maladroitement entre les sphres des cellules parois planes4 ,aussi1 quand on compare un de leurs nids la cit mathmatique de nos mouches miel1 on croirait voir une bourgade de huttes primitives ct d'une de ces villes implacablement rgulires1 qui sont le rsultat peut-tre sans charmes1 mais logique1 du gnie de l'homme qui lutte plus prement qu'autrefois contre le temps1 l'espace et la matire4 ,,xix ,la thorie courante1 d'ailleurs renouvele de ,buffon1 soutient que les abeilles n'ont par du tout l'intention de faire des hexagones base pyramidale1 qu'elles veulent simplement creuser dans la cire des alvoles ronds1 mais que leurs voisines et celles qui travaillent sur l'autre face du gteau1 creusant en mme temps1 avec les mmes intentions1 les points o les alvoles se rencontrent prennent forcment une forme hexagonale4 ,c'est1 ajoute-t-on1 ce qui arrive pour les cristaux1 pour les cailles de certains poissons1 pour les bulles de savon1 etc41 c'est encore ce qui arrive dans l'exprience suivante que propose ,buffon4 ,qu'on remplisse1 dit-il1 un vaisseau de pois ou de quelque autre graine cylindrique et qu'on le ferme exactement aprs y avoir vers autant d'eau que les intervalles1 entre les graines1 peuvent en recevoir1 qu'on fasse bouillir cette eau1 tous ces cylindres deviendront des colonnes six pans4 ,on en voit clairement la raison qui est purement mcanique3 chaque graine dont la figure est cylindrique tend1 par son renflement1 occuper le plus d'espace possible dans un espace donn2 elles deviennent donc toutes ncessairement hexagones par la compression rciproque4 ,chaque abeille cherche occuper de mme le plus d'espace possible dans un espace donn2 il est donc ncessaire aussi1 puisque le corps des abeilles est cylindrique1 que leurs cellules soient hexagones par la mme raison des obstacles rciproques4 ,,xx ,voil des obstacles rciproques qui produisent une merveille1 comme les vices des hommes1 par la mme raison1 produisent une vertu gnrale1 qui est suffisante pour que l'espce humaine1 souvent odieuse dans ses individus1 ne le soit pas dans son ensemble4 ,on pourrait d'abord objecter1 comme l'ont fait ,broughman1 ,kirby et ,spence1 et d'autres savants1 que l'exprience des bulles de savon et des pois ne prouve rien1 car dans l'un et l'autre cas1 l'effet de la pression n'aboutit qu' des formes trs irrgulires et n'explique pas la raison d'tre du fond prismatique des cellules4 ,on pourrait surtout rpondre qu'il y a plus d'une manire de tirer parti des ncessits aveugles1 que la gupe cartonnire1 le bourdon velu1 les mlipones et les trigones du ,mexique et du ,brsil1 bien que les circonstances et le but soient pareils1 arrivent des rsultats fort diffrents et manifestement infrieurs4 ,on pourrait dire encore que si les cellules de l'abeille obissent la loi des cristaux1 de la neige1 des bulles de savon ou des pois bouillis de ,buffon1 elles obissent en mme temps1 par leur symtrie gnrale1 par leur disposition sur deux couches opposes1 par leur inclinaison calcule1 etc41 bien d'autres lois qui ne se trouvent pas dans la matire4 ,on pourrait ajouter que tout le gnie de l'homme est aussi dans la faon dont il tire parti de ncessits analogues1 et que si cette faon nous semble la meilleure possible1 c'est qu'il n'y a pas de juge au-dessus de nous4 ,mais il est bon que les raisonnements s'effacent devant les faits1 et pour carter une objection tire d'une expriences rien ne vaut une autre exprience4 ,afin de m'assurer que l'architecture hexagonale tait rellement inscrite dans l'esprit de l'abeille1 j'ai dcoup et enlev un jour1 au centre d'un rayon1 un endroit o il y avait la fois du couvain et des cellules pleines de miel1 un disque de la grandeur d'une pice de cent sous4 ,coupant ensuite le disque par le milieu de sa tranche ou de l'paisseur de sa circonfrence1 au point o se joignaient les bases pyramidales des cellules1 j'appliquai sur les bases de l'une des deux sections ainsi obtenues1 une rondelle d'tain de mme dimension et assez rsistante pour que les abeilles ne pussent la dformer ni la faire flchir4 ,puis je remis o je l'avais prise la section munie de la rondelle4 ,l'une des faces du rayon n'offrait donc rien d'anormal puisque le dommage tait ainsi rpar1 mais sur l'autre se voyait une sorte de grand trou dont le fond tait form par la rondelle d'tain et qui tenait la place d'une trentaine de cellules4 ,les abeilles furent d'abord dconcertes1 elles vinrent en foule examiner et tudier l'abme invraisemblable et1 plusieurs jours durant1 s'agitrent tout autour et dlibrrent sans prendre de dcision4 ,mais comme je les nourrissais abondamment chaque soir1 il vint un moment o elles n'eurent plus de cellules disponibles pour emmagasiner leurs provisions4 ,il est probable qu'alors les grands ingnieurs1 les sculpteurs et les cirires d'lite recurent l'ordre de tirer parti du gouffre inutile4 ,une lourde guirlande de cirires l'enveloppa pour entretenir la chaleur ncessaire1 d'autres abeilles descendirent dans le trou et commencrent par fixer solidement la rondelle de mtal l'aide de petites griffes de cire rgulirement chelonnes sur son pourtour et qui s'attachaient aux artes des cellules environnantes4 ,elles entreprirent alors1 en les reliant ces griffes1 la construction de trois ou quatre cellules1 dans le demi-cercle suprieur de la rondelle4 ,chacune de ces cellules de transition ou de rparation avait son dessus plus ou moins dform pour se souder l'alvole contigu du rayon1 mais sa moiti infrieure dessinait toujours sur rtain trois angles trs nets d'o sortaient dj trois petites lignes droites qui bauchaient rgulirement la premire moiti de la cellule suivante4 ,au bout de quarante-huit heures1 et bien que trois ou quatre abeilles au plus pussent travailler en mme temps dans l'ouverture1 toute la surface de l'tain tait couverte d'alvoles esquisss4 ,ces alvoles taient certes moins rguliers que ceux d'un rayon ordinaire2 c'est pourquoi la reine1 les ayant parcourus1 sagement refusa d'y pondre1 car il n'en serait sorti qu'une gnration atrophie4 ,mais tous taient parfaitement hexagonaux2 on n'y trouvait pas une ligne courbe1 pas une forme1 pas un angle arrondi4 ,pourtant1 toutes les conditions habituelles taient changes1 les cellules n'taient pas creuses dans un bloc selon l'observation de ,huber1 ou dans un capuchon de cire1 selon celle de ,darwin1 circulaires d'abord et ensuite hexagonises par la pression de leurs voisines4 ,il ne pouvait tre question d'obstacles rciproques attendu qu'elles naissaient une une et projetaient librement sur une sorte de table rase les petites lignes d'amorage4 ,il parait donc bien certain que l'hexagone n'est pas le rsultat de ncessits mcaniques1 mais qu'il se trouve vritablement dans le plan1 dans l'exprience1 dans l'intelligence et la volont de l'abeille4 ,un autre trait curieux de leur sagacit que je note la rencontre1 c'est que les godets qu'elles btirent sur la rondelle n'avaient pas d'autre fond que le mtal mme4 ,les ingnieurs de l'escouade prsumaient videmment que l'tain suffirait retenir les liquides et avaient jug inutile de l'enduire de cire4 ,mais1 peu aprs1 quelques gouttes de miel ayant t dposes dans deux de ces godets1 ils remarqurent probablement qu'il s'altrait plus ou moins au contact du mtal4 ,ils se ravisrent alors et recouvrirent d'une sorte de vernis diaphane toute la surface de l'tain4 ,,xxi ,si nous voulions clairer tous les secrets de cette architecture gomtrique1 nous aurions encore examiner plus d'une question intressante1 par exemple la forme des premires cellules qui s'attachent au toit de la ruche1 et qui est modifie de manire toucher ce toit par le plus grand nombre de points possible4 ,il faudrait remarquer aussi1 non pas tant l'orientation des grandes rues1 dtermine par le paralllisme des rayons1 que la disposition des ruelles et passages mnags et l au travers ou autour des gteaux pour assurer le trafic et la circulation de l'air1 et qui sont habilement distribus de manire viter de trop longs dtours ou un encombrement probable4 ,il faudrait enfin tudier la construction des cellules de transition1 l'instinct unanime qui pousse les abeilles augmenter1 un moment donn1 les dimensions de leurs demeures1 soit que la rcolte extraordinaire demande de plus grands vases1 soit qu'elles jugent la population assez forte ou que la naissance des mles devienne ncessaire4 ,il faudrait admirer en mme temps l'conomie ingnieuse et l'harmonieuse certitude avec laquelle elles passent1 dans ces cas1 du petit au grand ou du grand au petit1 de la symtrie parfaite une asymtrie invitable1 pour revenir1 ds que le permettent les lois d'une gomtrie anime1 la rgularit idale1 sans qu'une cellule soit perdue1 sans qu'il y ait dans la suite de leurs difices un quartier sacrifi1 enfantin1 hsitant et barbare1 ou une zone inutilisable4 ,mais dj je crains de m'tre gar dans bien des dtails dnus d'intrt pour un lecteur qui n'a peut-tre jamais suivi des yeux un vol d'abeilles ou qui ne s'y est intress qu'en passant1 comme nous nous intressons tous en passant une fleur1 un oiseau1 une pierre prcieuse1 sans demander autre chose qu'une distraite certitude superficielle1 et sans nous dire assez que le moindre secret d'un objet que nous voyons dans la nature qui n'est pas humaine1 participe peut-tre plus directement l'nigme profonde de nos fins et de nos origines1 que le secret de nos passions les plus passionnantes et le plus complaisamment tudies4 ,,xxi ,pour ne pas alourdir cette tude1 je passe galement sur l'instinct assez surprenant qui les fait parfois amincir et dmolir l'extrmit de leurs rayons quand elles veulent prolonger ou largir ceux-ci2 et1 cependant1 on conviendra que dmolir pour reconstruire1 dfaire ce qu'on a fait pour le refaire plus rgulirement1 suppose un singulier ddoublement de l'aveugle instinct de btir4 ,je passe encore sur des expriences remarquables que l'on peut faire pour les forcer de construire des rayons circulaires1 ovales1 tubulaires ou bizarrement contourns1 et sur la manire ingnieuse dont elles parviennent faire correspondre les cellules largies des parties convexes aux cellules rtrcies des parties concaves du gteau4 ,mais avant de quitter ce sujet1 arrtons-nous1 ne serait-ce qu'une minute1 considrer la faon mystrieuse dont elles concertent leur travail et prennent leurs mesures lorsqu'elles sculptent en mme temps1 et sans se voir1 les deux faces opposes d'un rayon4 ,regardez par transparence un de ces rayons1 et vous apercevrez1 dessins par des ombres aigus dans la cire diaphane1 tout un rseau de prismes1 aux artes si nettes1 tout un systme de concordances si infaillibles1 qu'on les croirait estampes dans l'acier4 ,je ne sais si ceux qui n'ont jamais vu l'intrieur d'une ruche se reprsentent suffisamment la disposition et l'aspect des rayons4 ,qu'ils se figurent1 pour prendre la ruche de nos paysans1 o l'abeille est livre elle-mme1 qu'ils se figurent une cloche de paille ou d'osier2 cette cloche est divise de haut en bas par cinq1 six1 huit et parfois dix tranches de cire parfaitement parallles et assez semblables de grandes tranches de pain qui descendent du sommet de la cloche et pousent strictement la forme ovode de ses parois4 ,entre chacune de ces tranches est mnag un intervalle d'environ onze millimtres dans lequel se tiennent et circulent les abeilles4 ,au moment o commence dans le haut de la ruche la construction d'une de ces tranches1 le mur de cire qui en est l'bauche1 et qui sera plus tard aminci et tir1 est encore fort pais et isole compltement les cinquante ou soixante abeilles qui travaillent sur la face antrieure1 des cinquante ou soixante qui cislent en mme temps sa face postrieure1 en sorte qu'il est impossible qu'elles se voient mutuellement1 moins que leurs yeux n'aient le don de percer les corps les plus opaques4 ,nanmoins1 une abeille de la face antrieure ne creuse pas un trou1 n'ajoute pas un fragment de cire qui ne corresponde exactement une saillie ou une cavit de la face postrieure et rciproquement4 ,comment s'y prennent-elles8 ,comment se fait-il que l'une ne creuse pas trop avant et l'autre pas assez8 ,comment tous les angles des losanges concident-ils toujours si magiquement8 ,qu'est-ce qui leur dit de commencer ici et de s'arrter l8 ,il faut nous contenter une fois de plus de la rponse qui ne rpond pas3 ,c'est un des mystres de la ruche4 ,huber a essay d'expliquer ce mystre en disant qu' certains intervalles1 par la pression de leurs pattes ou de leurs dents1 elle provoquaient peut-tre une lgre saillie sur la face oppose du rayon1 ou qu'elles se rendaient compte de l'paisseur plus ou moins grande du bloc1 par la flexibilit1 l'lasticit ou quelque autre proprit physique de la cire1 ou encore que leurs antennes semblent se prter l'examen des parties les plus dlies et les plus contournes des objets et leur servent de compas dans l'invisible1 ou enfin que le rapport de toutes les cellules drive mathmatiquement de la disposition et des dimensions de celles du premier rang sans qu'il y ait besoin d'autres mesures4 ,mais on voit que ces explications ne sont pas suffisantes3 les premires sont des hypothses invrifiables2 les autres dplacent simplement le mystre4 ,et s'il est bon de dplacer le plus souvent possible les mystres1 encore faut-il ne pas se flatter qu'un changement de place suffise les dtruire4 ,,xxiii ,quittons enfin les plateaux monotones et le dsert gomtrique des cellules4 ,voil donc les rayons commencs et qui deviennent habitables4 ,bien que l'infiniment petit s'ajoute1 sans espoir apparent1 l'infiniment petit1 et que notre il1 qui voit si peu de chose1 regarde sans rien voir1 l'uvre de cire qui ne s'arrte ni de jour ni de nuit s'tend avec une rapidit extraordinaire4 ,la reine impatiente a dj parcouru plus d'une fois les chantiers qui blanchissent dans l'obscurit1 et1 maintenant que les premires lignes des demeures sont acheves1 elle en prend possession avec son cortge de gardiennes1 de conseillres ou de servantes1 car on ne saurait dire si elle est conduite ou suivie1 vnre ou surveille4 ,arrive l'endroit qu'elle juge favorable ou que ses conseillres lui imposent1 elle bombe le dos1 se recourbe et introduit l'extrmit de son long abdomen fusel dans l'un des godets vierges1 pendant que toutes les petites ttes attentives1 les petites ttes aux normes yeux noirs des gardes de son escorte1 l'enserrent d'un cercle passionn1 lui soutiennent les pattes1 lui caressent les ailes et agitent sur elle leurs fbriles antennes1 comme pour l'encourager1 la presser et la fliciter4 ,on reconnat aisment l'endroit o elle se trouve cette espce de cocarde toile1 ou plutt cette broche ovale dont elle est la topaze centrale et qui ressemble assez aux imposantes broches que portaient nos grand'-mres4 ,il est d'ailleurs remarquable1 puisque s'offre l'occasion de le remarquer1 que les ouvrires vitent toujours de tourner le dos la reine4 ,sitt qu'elle s'approche d'un groupe1 toutes s'arrangent de faon lui prsenter invariablement les yeux et les antennes et marchent devant elle reculons4 ,c'est un signe de respect ou plutt de sollicitude qui1 pour invraisemblable qu'il paraisse1 n'en est pas moins constant et tout fait gnral4 ,mais revenons notre souveraine4 ,souvent1 pendant le lger spasme qui accompagne visiblement l'mission de l'uf1 une de ses filles la saisit dans ses bras1 et front contre front1 bouche contre bouche1 semble lui parler bas4 ,elle1 assez indiffrente ces tmoignages un peu effrns1 prend son temps1 ne s'meut gure1 tout sa mission qui parat tre pour elle une volupt amoureuse plutt qu'un travail4 ,enfin au bout de quelques secondes1 elle se redresse avec calme1 se dplace d'un pas1 fait un quart de tour sur elle-mme1 et1 avant d'y introduire la pointe de son ventre1 plonge la tte dans la cellule voisine afin de s'assurer que tout y est en ordre1 et qu'elle ne pond pas deux fois dans le mme alvole1 tandis que deux ou trois abeilles de l'escorte empresse culbutent successivement dans la cellule abandonne1 pour voir si l'uvre est accomplie1 et entourer de leurs soins ou mettre en bonne place le petit uf bleutre qu'elle vient d'y dposer4 partir de ce moment jusqu'aux premiers froids de l'automne1 elle ne s'arrte plus1 pondant pendant qu'on la nourrit et dormant--si tant est qu'elle dorme--en pondant4 ,elle reprsente ds lors la puissance dvorante de l'avenir qui envahit tous les coins du royaume4 ,elle suit pas pas les malheureuses ouvrires qui s'puisent construire les berceaux que sa fcondit rclame4 ,on assiste ainsi un concours de deux instincts puissants dont les pripties clairent pour les montrer1 sinon pour les rsoudre1 plusieurs nigmes de la ruche4 ,il arrive1 par exemple1 que les ouvrires gagnent une certaine avance4 ,obissant leurs soucis de bonnes mnagres qui songent aux provisions des mauvais jours1 elles s'empressent de remplir de miel les cellules conquises sur l'avidit de l'espce4 ,mais la reine s'approche2 il faut que les biens matriels reculent devant l'ide de la nature1 et les ouvrires affoles dmnagent en hte le trsor importun4 ,il arrive aussi que leur avance soit d'un rayon entier3 alors1 n'ayant plus sous les yeux celle qui reprsente la tyrannie des jours que personne ne verra1 elles en profitent pour btir aussi vite que possible une zone de grandes cellules1 de cellules mles1 dont la construction est beaucoup plus facile et plus rapide4 ,arrive cette zone ingrate1 la reine y dpose regret quelques ufs1 la franchit1 et vient sur ses bords exiger de nouvelles cellules d'ouvrires4 ,les travailleuses obissent1 rtrcissent graduellement les alvoles1 et la poursuite recommence1 jusqu' ce que l'insatiable mre1 flau fcond et ador1 soit ramene des extrmits de la ruche aux cellules du dbut1 abandonnes dans l'entre-temps par la premire gnration qui vient d'clore1 et qui bientt1 de ce coin d'ombre o elle est ne1 va se rpandre sur les fleurs des environs1 peupler les rayons du soleil et animer les heures bienveillantes1 pour se sacrifier son tour la gnration qui dj la remplace dans les berceaux4 ,,xxiv ,et la reine abeille1 qui obit-elle8 ,a la nourriture qu'on lui donne2 car elle ne prend pas elle-mme ses aliments2 elle est nourrie comme un enfant par les ouvrires mmes que sa fcondit harasse4 ,et cette nourriture son tour1 que lui mesurent les ouvrires1 est proportionne l'abondance des fleurs et au butin que rapportent les visiteuses des calices4--,ici donc1 comme partout en ce monde1 une portion du cercle plonge dans les tnbres2 ici donc1 comme partout1 c'est du dehors1 d'une puissance inconnue que vient l'ordre suprme1 et les abeilles se soumettent comme nous au matre anonyme de la roue qui tourne sur elle-mme en crasant les volonts qui la font mouvoir4 ,quelqu'un qui je montrais dernirement1 dans une de mes ruches de verre6 le mouvement de cette roue aussi visible que la grande roue d'une horloge1 quelqu'un qui voyait nu l'agitation innombrable des rayons1 le trmoussement perptuel1 nigmatique et fou des nourrices sur la chambre couvain1 les passerelles et les chelles animes que forment les cirires1 les spirales envahissantes de la reine1 l'activit diverse et incessante de la foule1 l'effort impitoyable et inutile1 les alles et venues accables d'ardeur1 le sommeil ignor hormis dans des berceaux que dj guette le travail de demain1 le repos mme de la mort loign d'un sjour qui n'admet ni malades ni tombeaux1 quelqu'un qui regardait ces choses1 l'tonnement pass1 ne tardait pas dtourner ses yeux o se lisait je ne sais quel effroi attrist4 ,il y a en effet dans la ruche1 sous l'allgresse du premier abord1 sous les souvenirs clatants des beaux jours qui l'emplissent et en font la cassette des joyaux de l't1 sous le va-et-vient enivr qui la relie aux fleurs1 aux eaux vives1 l'azur1 l'abondance si paisible de tout ce qui reprsente la beaut et le bonheur1 il y a en effet1 sous toutes ces dlices extrieures1 un spectacle qui est un des plus tristes qu'on puisse voir4 ,et nous autres aveugles qui n'ouvrons que des yeux obscurcis1 quand nous regardons ces innocentes condamnes1 nous savons bien que ce n'est pas elles seules que nous sommes prs de plaindre1 que ce n'est pas elles seules que nous ne comprenons point1 mais une forme pitoyable de la grande force qui nous anime et nous dvore aussi4 ,oui1 si l'on veut1 cela est triste1 comme tout est triste dans la nature quand on la regarde de prs4 ,il en sera ainsi tant que nous ne saurons pas son secret1 ou si elle en a un4 ,et si nous apprenons un jour qu'elle n'en ait point ou que ce secret soit horrible1 alors natront d'autres devoirs qui peut-tre n'ont pas encore de nom4 ,en attendant1 que notre cur rpte s'il le dsire3 ,cela est triste1 mais que notre raison se contente de dire3 ,cela est ainsi4 ,notre devoir de l'heure est de chercher s'il n'y a rien derrire ces tristesses1 et pour cela il ne faut pas en dtourner les yeux1 mais les regarder fixement et les tudier avec autant d'intrt et de courage que si c'taient des joies4--,il est juste qu'avant de nous plaindre1 qu'avant de juger la nature1 nous achevions de l'interroger4 ,,xxv ,nous avons vu que les ouvrires1 ds qu'elles ne se sentent plus serres de prs par la menaante fcondit de la mre1 se htent de btir des cellules provisions dont la construction est plus conomique et la capacit plus grande4 ,nous avons vu1 d'autre part1 que la mre prfre pondre dans les petites cellules et qu'elle en rclame sans cesse4 ,nanmoins1 leur dfaut1 et en attendant qu'on lui en fournisse1 elle se rsigne dposer ses ufs dans les larges cellules qu'elle trouve sur son passage4 ,les abeilles qui en natront seront des mles ou faux-bourdons1 bien que les ufs soient en tout pareils ceux dont naissent les ouvrires4 ,or1 au rebours de ce qui a lieu dans la transformation d'une ouvrire en reine1 ce n'est pas la forme ou la capacit de l'alvole qui dtermine ici le changement1 car d'un uf pondu dans une grande cellule et transport ensuite dans une cellule d'ouvrire sortira 7j'ai russi oprer quatre ou cinq fois ce transfert qui est assez difficile cause de la petitesse microscopique et de l'extrme fragilit de l'uf7 un mle plus ou moins atrophi1 mais incontestable4 ,il faut donc que la reine en pondant ait la facult de reconnatre ou de dterminer le sexe de l'uf qu'elle dpose1 et de l'approprier l'alvole sur lequel elle s'accroupit4 ,il est rare qu'elle se trompe4 ,comment fait-elle8 comment1 parmi des myriades d'ufs que contiennent ses deux ovaires1 spare-t-elle les mles des femelles1 et comment descendent-ils son gr dans l'oviducte unique8 ,nous voici encore en prsence d'une des nigmes de la ruche1 et d'une des plus impntrables4 ,on n'ignore pas que la reine vierge n'est point strile1 mais qu'elle ne peut pondre que des ufs de mles4 ,ce n'est qu'aprs la fcondation du vol nuptial qu'elle produit son choix des ouvrires ou des faux-bourdons4 ,a la suite du vol nuptial1 elle est dfinitivement en possession1 jusqu' sa mort1 des spermatozoaires arrachs son malheureux amant4 ,ces spermatozoaires1 dont le docteur ,leuckart estime le nombre vingt-cinq millions1 sont conservs vivants dans une glande spciale situe sous les ovaires1 l'entre de l'oviducte commun1 et appele spermathque4 ,on suppose donc que l'troitesse de l'orifice des petites cellules et la manire dont la forme de cet orifice oblige la reine de se courber et de s'accroupir exerce sur la spermathque une certaine pression1 la suite de laquelle les spermatozoaires en jaillissent et fcondent l'uf au passage4 ,cette pression n'aurait pas lieu sur les grandes cellules1 et la spermathque ne s'entr'ouvrirait point4 ,d'autres1 au contraire1 sont d'avis que la reine commande rellement aux muscles qui ouvrent ou ferment la spermathque sur le vagin1 et1 de fait1 ces muscles sont extrmement nombreux1 puissants et compliqus4 ,sans vouloir dcider laquelle de ces deux hypothses est la meilleure1 car plus on va plus on observe1 mieux on voit que l'on n'est qu'un naufrag sur l'ocan jusqu'ici trs inconnu de la nature1 mieux on apprend qu'un fait est toujours prt surgir du sein d'une vague subitement plus transparente1 qui dtruit en un instant tout ce que l'on croyait savoir1 j'avouerai cependant que je penche pour la seconde4 ,d'abord1 les expriences d'un apiculteur bordelais1 ,m4 ,drory1 montrent que si toutes les grandes cellules ont t enleves de la ruche1 la mre1 le moment venu de pondre des ufs de mles1 n'hsite pas les dposer dans des cellules d'ouvrires2 et inversement elle pondra des ufs d'ouvrires dans des cellules de mles1 si l'on n'en a pas laiss d'autres sa disposition4 ,ensuite1 les belles observations de ,m4 ,fabre sur les ,osmies1 qui sont des abeilles sauvages et solitaires de la famille des ,gastrilgides1 prouvent l'vidence que non seulement l',osmie connat d'avance le sexe de l'uf qu'elle pondra1 mais que ce sexe est facultatif pour la mre qui le dtermine suivant l'espace dont elle dispose1 espace frquemment fortuit et non modifiable1 tablissant ici un mle1 l une femelle4 ,je n'entrerai pas dans le dtail des expriences du grand entomologiste franais4 ,elles sont extrmement minutieuses et nous entraneraient trop loin4 ,mais quelle que soit l'hypothse accepte1 l'une ou l'autre expliquerait fort bien1 en dehors de toute intelligence de l'avenir1 la propension de la reine pondre dans des cellules d'ouvrires4 ,il est probable que cette mre-esclave que nous sommes ports plaindre1 mais qui est peut-tre une grande amoureuse1 une grande voluptueuse1 prouve dans l'union du principe mle et femelle qui s'opre dans son tre1 une certaine jouissance1 et comme un arrire-got de l'ivresse du vol nuptial unique dans sa vie4 ,ici encore1 la nature1 qui n'est jamais si ingnieuse ni si sournoisement prvoyante et diverse que lorsqu'il s'agit des piges de l'amour1 aurait eu soin d'tayer d'un plaisir l'intrt de l'espce4 ,au reste1 entendons-nous et ne soyons pas dupe de notre explication4 ,attribuer ainsi une ide la nature et croire que cela suffit1 c'est jeter une pierre dans un de ces gouffres inexplorables que l'on trouve au fond de certaines grottes1 et s'imaginer que le bruit qu'elle produira en y tombant rpondra toutes nos questions et nous rvlera autre chose que l'immensit de l'abme4 ,quand on rpte3 la nature veut ceci1 organise cette merveille1 s'attache cette fin1 cela revient dire qu'une petite manifestation de vie russit se maintenir1 tandis que nous nous en occupons1 sur l'norme surface de la matire qui nous semble inactive et que nous appelons1 videmment tort1 le nant ou la mort4 ,un concours de circonstances qui n'avait rien de ncessaire a maintenu cette manifestation entre mille autres1 peut-tre aussi intressantes1 aussi intelligentes1 mais qui n'eurent pas la mme chance et disparurent jamais sans avoir eu l'occasion de nous merveiller4 ,il serait tmraire d'affirmer autre chose1 et tout le reste nos rflexions1 notre tlologie obstine1 nos espoirs et nos admirations1 c'est au fond de l'inconnu1 que nous choquons contre du moins connu encore1 pour faire un petit bruit qui nous donne conscience du plus haut degr de l'existence particulire que nous puissions atteindre sur cette mme surface muette et impntrable1 comme le chant du rossignol et le vol du condor leur rvlent aussi le plus haut degr d'existence propre leur espce4 ,il n'en reste pas moins1 qu'un de nos devoirs les plus certains est de produire ce petit bruit chaque fois que l'occasion s'en prsente1 sans nous dcourager parce qu'il est vraisemblablement inutile4 ,,livre ,,iv ,,les ,,jeunes ,,reines ,i ,fermons ici notre jeune ruche o la vie reprenant son mouvement circulaire s'tale et se multiplie1 pour se diviser son tour ds qu'elle atteindra la plnitude de la force et du bonheur1 et rouvrons une dernire fois la cit-mre afin de voir ce qui s'y passe aprs la sortie de l'essaim4 ,le tumulte du dpart apais1 et les deux tiers de ses enfants l'ayant abandonne sans esprit de retour1 la malheureuse ville est comme un corps qui a perdu son sang3 elle est lasse1 dserte1 presque morte4 ,pourtant1 quelques milliers d'abeilles y sont restes1 qui1 inbranles1 mais un peu alanguies1 reprennent le travail1 remplacent de leur mieux les absentes1 effacent les traces de l'orgie1 resserrent les provisions mises au pillage1 vont aux fleurs1 veillent sur le dpt de l'avenir1 conscientes de la mission et fidles au devoir qu'un destin prcis leur impose4 ,mais si le prsent parat morne1 tout ce que l'il rencontre est peupl d'esprances4 ,nous sommes dans un de ces chteaux des lgendes allemandes o les murs sont forms de milliers de fioles qui contiennent les mes des hommes qui vont natre4 ,nous sommes dans le sjour de la vie qui prcde la vie4 ,il y a l1 de toutes parts en suspens dans les berceaux bien clos1 dans la superposition infinie des merveilleux alvoles six pans1 des myriades de nymphes1 plus blanches que le lait1 qui1 les bras replis et la tte incline sur la poitrine1 attendent l'heure du rveil4 ,a les voir dans leurs spultures uniformes1 innombrables et presque transparentes1 on dirait des gnomes chenus qui mditent1 ou des lgions de vierges dformes par les plis du suaire1 et ensevelies en des prismes hexagones multiplis jusqu'au dlire par un gomtre inflexible4 ,sur toute l'tendue de ces murs perpendiculaires qui renferment un monde qui grandit1 se transforme1 tourne sur lui-mme1 change quatre ou cinq fois de vtements et file son linceul dans l'ombre1 battent des ailes et dansent des centaines d'ouvrires1 pour entretenir la chaleur ncessaire et aussi pour une fin plus obscure1 car leur danse a des trmoussements extraordinaires et mthodiques qui doivent rpondre quelque but qu'aucun observateur n'a1 je crois1 dml4 ,au bout de quelques jours1 les couvercles de ces myriades d'urnes 7on en compte1 dans une forte ruche1 de soixante quatre-vingt mille71 se lzardent1 et deux grands yeux noirs et graves apparaissent1 surmonts d'antennes qui palpent dj l'existence autour d'elles1 tandis que d'actives mchoires achvent d'largir l'ouverture4 ,aussitt1 les nourrices accourent1 aident la jeune abeille sortir de sa prison1 la soutiennent1 la brossent1 la nettoient et lui offrent au bout de leur langue le premier miel de sa nouvelle vie4 ,elle1 qui arrive d'un autre monde1 est encore tourdie1 un peu ple1 vacillante4 ,elle a l'air dbile d'un petit vieillard chapp de la tombe4 ,on dirait d'une voyageuse couverte de la poussire duveteuse des chemins inconnus qui mnent la naissance4 ,du reste1 elle est parfaite des pieds la tte1 sait immdiatement tout ce qu'il faut savoir1 et1 pareille ces enfants du peuple qui apprennent pour ainsi dire en naissant qu'ils n'auront gure le temps de jouer ni de rire1 elle se dirige vers les cellules closes et se met battre des ailes et s'agiter en cadence pour rchauffer son tour ses surs ensevelies1 sans s'attarder dchiffrer l'tonnante nigme de son destin et de sa race4 ,,ii ,pourtant1 les plus fatigantes besognes lui sont d'abord pargnes4 ,elle ne sort de la ruche que huit jours aprs sa naissance1 pour accomplir son premier vol de propret et remplir d'air ses sacs trachens qui se gonflent1 panouissant tout son corps et la font1 partir de cette heure1 l'pouse de l'espace4 ,elle rentre ensuite1 attend encore une semaine1 et alors s'organise1 en compagnie de ses surs du mme ge1 sa premire sortie de butineuse1 au milieu d'un moi trs spcial que les apiculteurs appellent le soleil d'artifice4 ,il faudrait plutt dire le soleil d inquitude4 ,on voit en effet qu'elles ont peur1 elles qui sont filles de l'ombre troite et de la foule1 on voit qu'elles ont peur de l'abme azur et de la solitude infinie de la lumire1 et leur joie ttonnante est tissue de terreurs4 ,elles se promnent sur le seuil1 elles hsitent1 elles partent et reviennent vingt fois4 ,elles se balancent dans les airs1 la tte obstinment tourne vers la maison natale1 elles dcrivent de grands cercles qui s'lvent et qui1 soudain1 retombent sous le poids d'un regret1 et leurs treize mille yeux interrogent1 refltent et retiennent la fois tous les arbres1 la fontaine1 la grille1 l'espalier1 les toitures et les fentres des environs2 jusqu' ce que la route arienne sur laquelle elles glisseront au retour soit aussi inflexiblement trace dans leur mmoire que si deux traits d'acier la marquaient dans l'ther4 ,voici un nouveau mystre4 ,interrogeons-le comme les autres1 et s'il se tait comme eux son silence agrandira du moins de quelques arpents nbuleux1 mais ensemencs de bonne volont1 le champ de notre ignorance consciente1 qui est le plus fertile que notre activit possde4 ,comment les abeilles retrouvent-elles leur demeure1 que1 parfois1 il est impossible qu'elles voient1 qui souvent est cache sous les arbres et dont l'entre o elles abordent1 n'est1 en tout cas1 qu'un point imperceptible dans l'tendue sans bornes8 ,comment se fait-il que transportes dans une bote deux ou trois kilomtres de la ruche1 il est extrmement rare qu'elles s'garent8 ,la distinguent-elles travers les obstacles8 ,est-ce l'aide de points de repre qu'elles s'orientent1 ou bien possdent-elles ce sens particulier et mal connu que nous attribuons certains animaux1 aux hirondelles et aux pigeons1 par exemple1 et qu'on appelle le sens de la direction8 ,les expriences de ,j4-,h4 ,fabre1 de ,lubbock et surtout celles de ,m4 ,romanes 7,nature1#bi octobre #ahhf7 semblent tablir qu'elles ne sont pas guides par cet instinct trange4 ,d'autre part1 j'ai plus d'une fois constat qu'elles ne font gure attention la forme ou la couleur de la ruche4 ,elles paraissent s'attacher davantage l'aspect coutumier du plateau sur lequel repose leur maison1 la disposition de l'entre et de la planchette d'abordage#a4 ,mais cela mme est accessoire1 et si1 pendant l'absence des butineuses1 on modifie de fond en comble la faade de leur demeure1 elles n'y reviendront pas moins directement des profondeurs de l'horizon1 et ne manifesteront quelque hsitation qu'au moment de franchir le seuil mconnaissable4 ,leur mthode d'orientation1 autant que nos expriences permettent d'en juger1 parat plutt base sur un reprage extraordinairement minutieux et prcis4 ,ce n'est pas la ruche qu'elles reconnaissent1 c'est1 trois ou quatre millimtres prs1 sa position par rapport aux objets d'alentour4 ,et ce reprage est si merveilleux1 si mathmatiquement sr et si profondment inscrit en leur mmoire1 qu'aprs cinq mois d'hivernage dans une cave obscure1 si l'on remet la ruche sur son plateau1 mais un peu plus droite ou gauche qu'elle n'tait1 toutes les ouvrires1 leur retour des premires fleurs1 aborderont d'un vol imperturbable et rectiligne au point prcis qu'elle occupait l'anne prcdente1 et ce ne sera qu'en ttonnant qu'elles retrouveront enfin la porte dplace4 ,on croirait que l'espace a prcieusement conserv tout l'hiver la trace indlbile de leurs trajectoires1 et que leur petit sentier laborieux est rest grav dans le ciel4 ,aussi1 quand on dplace une ruche1 beaucoup d'abeilles se perdent-elles1 moins qu'il ne s'agisse d'un grand voyage et que tout le paysage qu'elles connaissent parfaitement jusqu' trois ou quatre kilomtres la ronde ne soit transform1 moins encore qu'on n'ait soin de mettre une planchette1 un dbris de tuile1 un obstacle quelconque devant le trou de vol1 qui les avertisse que quelque chose est chang1 et leur permette de s'orienter nouveau et de refaire leur point4 #a ,la planchette d'abordage1 qui n'est souvent que le prolongement du tablier ou plateau sur lequel est pose la ruche1 forme une sorte de perron1 de palier ou de repos1 devant l'entre principale ou trou de vol4 ,,iii ,cela dit1 rentrons dans la cit qui se repeuple1 o la multitude des berceaux ne cesse de s'ouvrir1 o la substance mme des murs se met en mouvement4 ,toutefois cette cit n'a pas encore de reine4 ,sur les bords d'un des rayons du centre1 s'lvent sept ou huit difices bizarres qui font songer1 parmi la plaine raboteuse des cellules ordinaires1 aux protubrances et aux cirques qui rendent si tranges les photographies de la ,lune4 ,ce sont des espces de capsules de cire rugueuse ou de glands inclins et parfaitement clos1 qui occupent la place de trois ou quatre alvoles d'ouvrires4 ,ils sont habituellement groups sur un mme point1 et une garde nombreuse et singulirement inquite et attentive1 veille sur la rgion o flotte on ne sait quel prestige4 ,c'est l que se forment les mres4 ,dans chacune de ces capsules1 avant le dpart de l'essaim1 un uf1 en tout pareil ceux dont sortent les travailleuses a t dpos1 soit par la mre elle-mme1 soit plus probablement1 bien qu'on n'ait pu s'en assurer1 par les nourrices qui l'y transportent de quelque berceau voisin4 ,trois jours aprs1 se dgage de l'uf une petite larve laquelle on prodigue une nourriture particulire et aussi abondante que possible2 et voici que nous pouvons saisir un un les mouvements d'une de ces mthodes magnifiquement vulgaires de la nature1 que nous couvririons1 s'il s'agissait des hommes1 du nom auguste de la ,fatalit4 ,la petite larve1 grce ce rgime1 prend un dveloppement exceptionnel1 et ses ides1 en mme temps que son corps1 se modifient au point que l'abeille qui en nat semble appartenir une race d'insectes entirement diffrente4 ,elle vivra quatre ou cinq ans au lieu de six ou sept semaines4 ,son abdomen sera deux fois plus long1 sa couleur plus dore et plus claire1 et son aiguillon recourb4 ,ses yeux ne compteront que huit ou neuf mille facettes au lieu de douze ou treize mille4 ,son cerveau sera plus troit1 mais ses ovaires deviendront normes et elle possdera un organe spcial1 la spermathque1 qui la rendra pour ainsi dire hermaphrodite4 ,elle n'aura aucun des outils d'une vie laborieuse3 ni pochettes scrter la cire1 ni brosses1 ni corbeilles pour rcolter le pollen4 ,elle n'aura aucune des habitudes1 aucune des passions que nous croyons inhrentes l'abeille4 ,elle n'prouvera ni le dsir du soleil1 ni le besoin de l'espace1 et mourra sans avoir visit une fleur4 ,elle passera son existence dans l'ombre et l'agitation de la foule1 la recherche infatigable de berceaux peupler4 ,en revanche1 elle connatra seule l'inquitude de l'amour4 ,elle n'est pas sre d'avoir deux moments de lumire dans sa vie--car la sortie de l'essaim n'est pas invitable1--peut-tre ne fera-t-elle qu'une fois usage de ses ailes1 mais ce sera pour voler la rencontre de l'amant4 ,il est curieux de voir que tant de choses1 des organes1 des ides1 des dsirs1 des habitudes1 toute une destine1 se trouvent ainsi en suspens1 non pas dans une semence--ce serait le miracle ordinaire de la plante1 de l'animal et de l'homme1--mais dans une substance trangre et inerte3 dans une goutte de miel#a4 #a ,certains apidologues soutiennent qu'ouvrires et reines1 aprs l'closion de l'uf1 reoivent la mme nourriture1 une sorte de lait trs riche en azote1 que scrte une glande spciale dont est pourvue la tte des nourrices4 ,mais au bout de quelques jours les larves d'ouvrires sont sevres et mises au rgime plus grossier du miel et du pollen1 au lieu que la future reine est gorge jusqu' son complet dveloppement1 du lait prcieux qu'on a appel bouillie royale4 ,quoi qu'il en soit1 le rsultat et le miracle sont pareils4 ,,iv ,environ une semaine s'est coule depuis le dpart de la vieille reine4 ,les nymphes princires qui dorment dans les capsules ne sont pas toutes du mme ge1 car il est de l'intrt des abeilles que les naissances royales se succdent mesure qu'elles dcideront qu'un deuxime1 qu'un troisime ou mme qu'un quatrime essaim sortira de la ruche4 ,depuis quelques heures elles ont graduellement aminci les parois de la capsule la plus mre1 et bientt la jeune reine1 qui de l'intrieur rongeait eu mme temps le couvercle arrondi1 montre la tte1 sort demi1 et1 aide des gardiennes qui accourent1 qui la brossent1 la nettoient1 la caressent1 elle se dgage et fait ses premiers pas sur le rayon4 ,comme les ouvrires qui viennent de natre1 elle est ple et chancelante1 mais au bout d'une dizaine de minutes ses jambes s'affermissent1 et inquite1 sentant qu'elle n'est pas seule1 qu'il lui faut conqurir son royaume1 que des prtendantes sont caches quelque part1 elle parcourt les murailles de cire1 la recherche de ses rivales4 ,ici1 la sagesse1 les dcisions mystrieuses de l'instinct1 de l'esprit de la ruche1 ou de l'assemble des ouvrires interviennent4 ,le plus surprenant1 quand on suit de l'il1 dans une ruche vitre1 la marche de ces vnements1 c'est qu'on n'observe jamais la moindre hsitation1 la moindre division4 ,on ne trouve aucun signe de discorde ou de discussion4 ,une unanimit prtablie rgne seule1 c'est l'atmosphre de la ville1 et chacune des abeilles parat savoir d'avance ce que toutes les autres penseront4 ,cependant le moment est pour elles des plus graves3 c'est1 proprement parler1 la minute vitale de la cit4 ,elles ont choisir entre trois ou quatre partis qui auront des consquences lointaines1 totalement diffrentes et qu'un rien peut rendre funestes4 ,elles ont concilier la passion ou le devoir inn de la multiplication de l'espce avec la conservation de la souche et de ses rejetons4 ,quelquefois elles se trompent1 elles jettent successivement trois ou quatre essaims qui puisent compltement la cit-mre et qui1 trop faibles eux-mmes pour s'organiser assez vite1 surpris par notre climat qui n'est pas leur climat d'origine dont les abeilles gardent malgr tout la mmoire1 succombent l'entre de l'hiver4 ,elles sont alors victimes de ce qu'on nomme1 la fivre d'essaimage qui est1 comme la fivre ordinaire1 une sorte de raction trop ardente de la vie1 raction qui dpasse le but1 ferme le cercle et retrouve la mort4 ,v ,aucune des dcisions qu'elles vont prendre ne parat s'imposer1 et l'homme1 s'il reste simplement spectateur1 ne peut prvoir celle qu'elles choisiront4 ,mais ce qui marque que ce choix est toujours raisonn1 c'est qu'il peut l'influencer1 le dterminer mme1 en modifiant certaines circonstances1 en rtrcissant ou agrandissant par exemple l'espace qu'il accorde1 en enlevant des rayons pleins de miel pour y substituer des rayons vides1 mais garnis de cellules d'ouvrires4 ,il s'agit donc qu'elles sachent non pas si elles jetteront tout de suite un deuxime et un troisime essaim--il n'y aurait l1 pourrait-on dire1 qu'une dcision aveugle qui obirait aux caprices ou aux sollicitations tourdies d'une heure favorable1--il s'agit qu'elles prennent ds l'instant et l'unanimit1 des mesures qui leur permettront de jeter un deuxime essaim trois ou quatre jours aprs la naissance de la premire reine1 et un troisime trois jours aprs la sortie de la jeune reine la tte du deuxime essaim4 ,on ne saurait nier qu'on rencontre ici tout un systme1 toute une combinaison de prvisions1 qui embrassent un temps considrable1 surtout si on le compare la brivet de leur vie4 ,,vi ,ces mesures concernent la garde des jeunes reines encore ensevelies dans leurs prisons de cire4 ,je suppose que les abeilles jugent plus sage ne pas jeter un second essaim4 ,ici encore1 deux partis sont possibles4 ,permettront-elles la premire ne des vierges royales1 celle que nous avons vue clore1 de dtruire ses surs ennemies1 ou bien attendront-elles qu'elle ait accompli la dangereuse crmonie du vol nuptial dont peut dpendre l'avenir de la nation8 ,souvent elles autorisent le massacre immdiat2 souvent aussi elles s'y opposent1 mais on comprend qu'il est difficile de dmler si c'est en prvision d'un deuxime essaimage1 ou des prils du vol nuptial1 car on a plus d'une fois observ qu'aprs avoir dcrt le deuxime essaimage1 elles y renonaient brusquement1 et dtruisaient toute la descendance prdestine1 soit que le temps ft devenu moins propice1 soit pour toute autre cause que nous ne pouvons pntrer4 ,mais prenons qu'elles aient jug bon de renoncer l'essaimage et d'accepter les risques du vol nuptial4 ,quand notre jeune reine1 pousse par son dsir1 s'approche de la rgion des grands berceaux1 la garde s'ouvre son passage4 ,elle1 en proie sa jalousie furieuse1 se prcipite sur la premire capsule qu'elle rencontre1 et des pattes1 et des dents1 s'vertue dchirer la cire4 ,elle y parvient1 arrache violemment le cocon qui tapisse la demeure1 dnude la princesse endormie1 et1 si sa rivale est dj reconnaissable1 elle se retourne1 introduit son aiguillon dans le godet1 et frntiquement le darde jusqu' ce que la captive succombe sous les coups de l'arme venimeuse4 ,alors elle s'apaise1 satisfaite par la mort qui met une borne mystrieuse la haine de tous les tres1 rentre son aiguillon1 s'attaque une autre capsule1 l'ouvre1 pour passer outre si elle n'y trouve qu'une larve ou une nymphe imparfaite1 et ne s'arrte qu'au moment o haletante1 extnue1 ses ongles et ses dents glissent sans force sur les parois de cire4 ,les abeilles autour d'elle1 regardent sa colre sans y prendre part1 s'cartent pour lui laisser le champ libre2 mais1 mesure qu'une cellule est perfore et dvaste1 elles accourent1 en retirent et jettent hors de la ruche le cadavre1 la larve encore vivante ou la nymphe viole1 et se gorgent avidement de la prcieuse bouillie royale qui remplit le fond de l'alvole4 ,puis1 quand leur reine puise abandonne sa fureur1 elles achvent elles-mmes le massacre des innocentes1 et la race et les maisons souveraines disparaissent4 ,c'est1 avec l'excution des mles1 qui d'ailleurs est plus excusable1 l'heure affreuse de la ruche1 la seule o les ouvrires permettent la discorde et la mort d'envahir leurs demeures4 ,et1 comme il arrive souvent dans la nature1 ce sont les privilgies de l'amour qui attirent sur elles les traits extraordinaires de la mort violente4 ,parfois1 mais le cas est rare1 car les abeilles prennent des prcautions pour l'viter1 parfois deux reines closent simultanment4 ,alors1 c'est au sortir du berceau le combat immdiat et mortel dont ,huber a le premier signal une particularit assez trange3 chaque fois que1 dans leurs passes1 les deux vierges aux cuirasses de chitine se mettent dans une position telle qu'en tirant leur aiguillon elles se perceraient rciproquement1--comme dans les combats de l',iliade on dirait qu'un dieu ou une desse1 qui est peut-tre le dieu ou la desse de la race1 s'interpose1 et les deux guerrires1 prises d'pouvantes qui s'accordent1 se sparent et se fuient1 perdues1 pour se rejoindre peu aprs1 se fuir encore si le double dsastre menace de nouveau l'avenir de leur peuple1 jusqu' ce que l'une d'elles russisse surprendre sa rivale imprudente ou maladroite1 et la tuer sans danger1 car la loi de l'espce n'exige qu'un sacrifice4 ,,vii ,lorsque la jeune souveraine a ainsi dtruit les berceaux ou tu sa rivale1 elle est accepte par le peuple1 et il ne lui reste plus1 pour rgner vritablement et se voir traite comme l'tait sa mre1 qu' accomplir son vol nuptial1 car les abeilles ne s'en occupent gure et lui rendent peu d'hommages tant qu'elle est infconde4 ,mais souvent son histoire est moins simple1 et les ouvrires renoncent rarement au dsir d'essaimer une seconde fois4 ,dans ce cas1 comme dans l'autre1 porte d'un mme dessein1 elle s'approche des cellules royales1 mais1 au lieu d'y trouver des servantes soumises et des encouragements1 elle se heurte une garde nombreuse et hostile qui lui barre la route4 ,irrite1 et mene par son ide fixe1 elle veut forcer ou tourner le passage1 mais rencontre partout les sentinelles1 qui veillent sur les princesses endormies4 ,elle s'obstine1 elle revient la charge1 on la repousse de plus en plus prement1 on la maltraite mme1 jusqu' ce qu'elle comprenne d'une manire informe que ces petites ouvrires inflexibles reprsentent une loi laquelle l'autre loi qui l'anime doit cder4 ,elle s'loigne enfin1 et sa colre inassouvie se promne de rayon en rayon1 y faisant retentir ce chant de guerre ou cette plainte menaante que tout apiculteur connat1 qui ressemble au son d'une trompette argentine et lointaine1 et qui est si puissant dans sa faiblesse courrouce qu'on l'entend1 surtout le soir1 trois ou quatre mtres de distance1 travers les doubles parois de la ruche la mieux close4 ,ce cri royal a sur les ouvrires une influence magique4 ,il les plonge dans une sorte de terreur ou de stupeur respectueuse1 et quand la reine le pousse sur les cellules dfendues1 les gardiennes qui l'entourent et la tiraillent s'arrtent brusquement1 baissent la tte1 et attendent1 immobiles1 qu'il cesse de retentir4 ,on croit d'ailleurs que c'est grce au prestige de ce cri qu'il imite1 que le ,sphinx ,atropos pntre dans les ruches et s'y gorge de miel1 sans que les abeilles songent l'attaquer4 ,deux ou trois jours durant1 parfois cinq1 ce gmissement outrag erre ainsi et appelle au combat les prtendantes protges4 ,cependant celles-ci se dveloppent1 veulent voir leur tour la lumire et se mettent ronger les couvercles de leurs cellules4 ,un grand dsordre menace la rpublique4 ,mais le gnie de la ruche1 en prenant sa dcision en a prvu toutes les consquences1 et les gardiennes bien instruites savent heure par heure ce qu'il faut faire pour parer aux surprises d'un instinct contrari et pour mener au but deux forces opposes4 ,elles n'ignorent point que si les jeunes reines qui demandent natre parvenaient s'chapper1 elles tomberaient aux mains de leur ane dj invincible1 qui les dtruirait une une4 ,aussi1 mesure qu'une des emmures amincit intrieurement les portes de sa tour1 elles les recouvrent en dehors d'une nouvelle couche de cire1 et l'impatiente s'acharne son travail sans se douter qu'elle ronge un obstacle enchant qui renat de sa ruine4 ,elle entend en mme temps les provocations de sa rivale1 et1 connaissant sa destine et son devoir royal avant mme qu'elle ait pu jeter un regard sur la vie et savoir ce que c'est qu'une ruche1 elle y rpond hroquement du fond de sa prison4 ,mais comme son cri doit percer les parois d'une tombe1 il est trs diffrent1 touffa1 caverneux1 et l'leveur d'abeilles qui s'en vient vers le soir1 lorsque les bruits se couchent dans la campagne1 et que s'lve le silence des toiles1 interroger l'entre des cits merveilleuses1 reconnat et comprend ce qu'annonce le dialogue de la vierge qui erre et des vierges captives4 ,,viii ,cette rclusion prolonge est d'ailleurs favorable aux jeunes vierges1 qui en sortent mries1 dj vigoureuses et prtes prendre l'essor4 ,d'autre part1 l'attente a raffermi la reine libre et l'a mise mme d'affronter les prils du voyage4 ,le second essaim ou essaim secondaire quitte alors la demeure1 ayant sa tte la premire ne des reines4 ,immdiatement aprs son dpart1 les ouvrires restes dans la ruche dlivrent une des prisonnires qui recommence les mmes tentatives meurtrires1 pousse les mmes cris de colre1 pour quitter la ruche son tour1 trois jours aprs1 la tte du troisime essaim1 et ainsi de suite1 en cas de fivre d'essaimage1 jusqu' l'puisement complet de la cit-mre4 ,swammerdam cite une ruche qui1 par ses essaims et les essaims de ses essaims1 produisit ainsi trente colonies en une seule saison4 ,cette multiplication extraordinaire s'observe surtout aprs les hivers dsastreux1 comme si les abeilles1 toujours en contact avec les volonts secrtes de la nature1 avaient conscience du danger qui menace l'espce4 ,mais1 en temps normal1 cette fivre est assez rare dans les ruches fortes et bien gouvernes4 ,beaucoup n'essaiment qu'une fois1 plusieurs mme n'essaiment pas du tout4 ,d'habitude1 aprs le deuxime essaim1 les abeilles renoncent se diviser davantage1 soit qu'elles remarquent l'affaiblissement excessif de la souche1 soit qu'un trouble du ciel leur dicte la prudence4 ,elles permettent alors la troisime reine de massacrer les captives1 et la vie ordinaire reprend et se rorganise avec d'autant plus d'ardeur que presque toutes les ouvrires sont trs jeunes1 que la ruche est appauvrie et dpeuple1 et qu'il y a de grands vides remplir avant l'hiver4 ,,ix ,la sortie du deuxime et du troisime essaim ressemble celle du premier1 et toutes les circonstances sont pareilles1 cela prs que les abeilles y sont moins nombreuses1 que la troupe est moins circonspecte et n'a pas d'claireurs1 et que la jeune reine1 vierge1 ardente et lgre1 vole beaucoup plus loin et ds la premire tape entrane tout son monde une grande distance de la ruche4 ,joignez-y que cette deuxime et cette troisime migration sont bien plus tmraires et que le sort de ces colonies errantes est assez hasardeux4 ,elles n'ont leur tte1 pour reprsenter l'avenir1 qu'une reine infconde4 ,tout leur destin dpend du vol nuptial qui va s'accomplir4 ,un oiseau qui passe1 quelques gouttes de pluie1 un vent froid1 une erreur1 et le dsastre est sans remde4 ,les abeilles le savent si bien que1 l'abri trouv1 malgr leur attachement dj solide leur demeure d'un jour1 malgr les travaux commencs1 souvent elles abandonnent tout pour accompagner leur jeune souveraine dans sa recherche de l'amant1 pour ne pas la quitter des yeux1 pour l'envelopper et la voiler de milliers d'ailes dvoues1 ou se perdre avec elle quand l'amour l'gar si loin de la ruche nouvelle1 que la route encore inaccoutume du retour vacille et se disperse1 dans toutes les mmoires4 ,x ,mais la loi de l'avenir est si forte qu'aucune abeille n'hsite devant ces incertitudes et ces prils de mort4 ,l'enthousiasme des essaims secondaires et tertiaires est gal celui du premier4 ,lorsque la cit-mre a pris sa dcision1 chacune des jeunes reines dangereuses trouve une bande d'ouvrires pour suivre sa fortune et l'accompagner dans ce voyage1 o beaucoup est perdre et rien gagner que l'esprance d'un instinct satisfait4 ,qui leur donne cette nergie1 que nous n'avons jamais1 rompre avec le pass comme avec un ennemi8 ,qui choisit dans la foule celles qui doivent partir1 et qui marque celles qui resteront8 ,ce n'est pas telle ou telle classe qui s'en va ou demeure1--par ici les plus jeunes1 par l les plus ges2--autour de chaque reine qui ne reviendra plus1 se pressent de trs vieilles butineuses1 en mme temps que de petites ouvrires qui affrontent pour la premire fois le vertige de l'azur4 ,ce n'est pas davantage le hasard1 l'occasion1 l'lan ou l'affaissement passager d'une pense1 d'un instinct ou d'un sentiment qui augmente ou rduit la force proportionnelle de l'essaim4 ,je me suis1 maintes reprises1 appliqu valuer le rapport du nombre des abeilles qui le composent celui des abeilles qui demeurent2 et bien que les difficults de l'exprience ne permettent gure d'arriver une prcision mathmatique1 j'ai pu constater que ce rapport1 si l'on tient compte du couvain1 c'est--dire des naissances prochaines1 tait assez constant pour qu'il suppose un vritable et mystrieux calcul de la part du gnie de la ruche4 ,,xi ,nous ne suivrons pas les aventures de ces essaims4 ,elles sont nombreuses et souvent compliques4 ,quelquefois1 deux essaims se mlent2 d'autrefois1 dans le branle-bas du dpart1 deux ou trois des reines prisonnires chappent la surveillance des gardiennes et rejoignent la grappe qui se forme4 ,parfois encore1 une des jeunes reines1 environne de mles1 profite du vol d'essaimage pour se faire fconder1 et entrane alors tout son peuple une hauteur et une distance extraordinaires4 ,dans la pratique de l'apiculture1 on rend toujours la souche ces essaims secondaires et tertiaires4 ,les reines se retrouvent dans la ruche1 les ouvrires se rangent autour de leurs combats1 et1 lorsque la meilleure a triomph1 ennemies du dsordre1 avides de travail1 elles expulsent les cadavres1 ferment la porte aux violences de l'avenir1 oublient le pass1 remontent aux cellules1 et reprennent le paisible sentier des fleurs qui les attendent4 ,,xii ,afin de simplifier notre rcit1 renouons o nous l'avions coupe l'histoire de la reine qui les abeilles permirent de massacrer ses surs dans leurs berceaux4 ,ce massacre1 je l'ai dit1 elles s'y opposent souvent1 alors mme qu'elles ne semblent pas nourrir l'intention de jeter un second essaim4 ,souvent aussi elles l'autorisent1 car l'esprit politique des ruches d'un mme rucher est aussi divers que celui des nations humaines d'un mme continent4 ,mais il est certain qu'en l'autorisant elles commettent une imprudence4 ,si la reine prit ou s'gare dans son vol nuptial1 il ne reste personne pour la remplacer1 et les larves d'ouvrires ont pass l'ge de la transformation royale4 ,mais enfin1 l'imprudence est faite1 et voil notre premire close1 souveraine unique et reconnue dans la pense du peuple4 ,cependant elle est encore vierge4 ,pour devenir semblable la mre qu'elle remplace1 il faut qu'elle rencontre le mle dans les vingt premiers jours qui suivent sa naissance4 ,si1 pour une cause quelconque1 cette rencontre est retarde1 sa virginit devient irrvocable4 ,nanmoins1 nous l'avons vu1 quoique vierge elle n'est pas strile4 ,nous rencontrons ici cette grande anomalie1 cette prcaution ou ce caprice tonnant de la nature qu'on nomme la parthnogense1 et qui est commun un certain nombre d'insectes1 les ,pucerons1 les ,lpidoptres du genre ,psych1 les ,hymnoptres de la tribu des ,cynipides1 etc4 ,la reine-vierge est donc capable de pondre comme si elle avait t fconde1 mais de tous les ufs qu'elle pondra1 dans les cellules grandes ou petites1 ne natront que des mles1 et comme les mles ne travaillent jamais1 qu'ils vivent aux dpens des femelles1 qu'ils ne vont mme pas butiner pour leur propre compte et ne peuvent pourvoir leur subsistance1 c'est au bout de quelques semaines1 aprs la mort des dernires ouvrires extnues1 la ruine et l'anantissement total de la colonie4 ,de la vierge sortiront des milliers de mles1 et chacun de ces mles possdera des millions de ces spermatozoaires dont pas un n'a pu pntrer dans son organisme4 ,cela n'est pas plus surprenant1 si l'on veut1 que mille autres phnomnes analogues1 car au bout de peu de temps1 quand on se penche sur ces problmes1 notamment sur ceux de la gnration o le merveilleux et l'inattendu jaillissent de toutes parts et bien plus abondamment1 bien moins humainement surtout que dans les contes de fes les plus miraculeux1 la surprise est si habituelle qu'on en perd assez vite la notion4 ,mais le fait n'en tait pas moins curieux signaler4 ,d'autre part1 comment tirer au clair le but de la nature qui favorise ainsi les mles1 si funestes1 au dtriment des ouvrires1 si ncessaires8 ,craint-elle que l'intelligence des femelles ne les porte rduire outre mesure le nombre de ces parasites ruineux1 mais indispensables au maintien de l'espce8 ,est-ce par une raction exagre contre le malheur de la reine infconde8 ,est-ce une de ces prcautions trop violentes et aveugles qui ne voient pas la cause du mal1 dpassent le remde1 et pour prvenir un accident fcheux amnent une catastrophe8--,dans la ralit--mais n'oublions pas que cette ralit n'est pas tout fait la ralit naturelle et primitive1 car dans la fort originelle les colonies devaient tre bien plus disperses qu'elles ne le sont aujourd'hui1--dans la ralit1 quand une reine n'est pas fconde1 ce n'est presque jamais faute de mles1 qui sont toujours nombreux et viennent de fort loin4 ,c'est plutt le froid ou la pluie qui la retiennent trop longtemps dans la ruche1 et plus souvent encore ses ailes imparfaites qui l'empchent d'accompagner le grand essor que demande l'organe du faux-bourdon4 ,nanmoins1 la nature1 sans tenir compte de ces causes plus relles1 se proccupe passionnment de la multiplication des mles4 ,elle brouille encore d'autres lois afin d'en obtenir1 et l'on trouve parfois dans les niches orphelines deux ou trois ouvrires presses d'un tel dsir de maintenir l'espce1 que1 malgr leurs ovaires atrophis1 elles s'efforcent de pondre1 voient leurs organes s'panouir un peu sous l'empire d'un sentiment exaspr1 parviennent dposer quelques ufs2 mais de ces ufs1 comme de ceux de la vierge-mre1 ne sortent que des mles4 ,,xiii ,nous prenons ici sur le fait1 dans son intervention1 une volont suprieure1 mais peut-tre imprudente1 qui contrarie irrsistiblement la volont intelligente d'une vie4 ,de pareilles interventions sont assez frquentes dans le monde des insectes4 ,il est curieux de les y tudier4 ,ce monde tant plus peupl1 plus complexe que les autres1 souvent on y saisit mieux certains dsirs de la nature1 et on l'y surprend au milieu d'expriences qu'on pourrait croire inacheves4 ,elle a1 par exemple1 un grand dsir gnral1 qu'elle manifeste partout1-- savoir3 l'amlioration de chaque espce par le triomphe du plus fort4 ,d'habitude la lutte est bien organise4 ,l'hcatombe des faibles est norme1 cela importe peu pourvu que la rcompense du vainqueur soit efficace et sre4 ,mais il est des cas o l'on dirait qu'elle n'a pas encore eu le temps de dbrouiller ses combinaisons1 o la rcompense est impossible1 o le sort du vainqueur est aussi funeste que celui des vaincus4 ,et pour ne pas quitter nos abeilles1 je ne sache rien de plus frappant sous ce rapport que l'histoire des triongulins du ,sitaris ,colletis4 ,on verra du reste que plusieurs dtails de cette histoire ne sont pas aussi trangers celle de l'homme1 qu'on serait tent de le croire4 ,ces triongulins sont les larves primaires d'un parasite propre une abeille sauvage1 obtusilingue et solitaire1 la ,collte ou ,collts1 qui btit son nid en des galeries souterraines4 ,ils guettent l'abeille l'entre de ces galeries1 et au nombre de trois1 quatre1 cinq1 et souvent davantage1 s'accrochent ses poils1 et s'installent sur son dos4 ,si la lutte des forts contre les faibles avait lieu ce moment1 il n'y aurait rien dire et tout se passerait selon la loi universelle4 ,mais1 on ne sait pourquoi1 leur instinct veut1 et par consquent la nature ordonne qu'ils se tiennent tranquilles tant qu'ils sont sur le dos de l'abeille4 ,pendant qu'elle visite les fleurs1 qu'elle maonne et approvisionne ses cellules1 ils attendent patiemment leur heure4--,mais sitt qu'un uf est pondu tous sautent dessus1 et l'innocente ,collte referme soigneusement la cellule bien pourvue de vivres1 sans se douter qu'elle y emprisonne en mme temps la mort de sa progniture4 ,la cellule close1 l'invitable et salutaire combat de la slection naturelle commence aussitt entre les triongulins autour de l'uf unique4 ,le plus fort1 le plus habile1 saisit son adversaire au dfaut de la cuirasse1 releva au-dessus de sa tte et le maintient ainsi dans ses mandibules des heures entires1 jusqu' ce qu'il expire4 ,mais pendant la bataille un autre triongulin rest seul ou dj vainqueur de son rival1 s'est empar de l'uf et l'a entam4 ,il faut alors que le dernier vainqueur vienne bout de ce nouvel ennemi1 ce qui lui est facile1 car le triongulin qui assouvit une faim prnatale1 s'attache si obstinment son uf1 qu'il ne songe pas se dfendre4 ,enfin le voil massacr et l'autre se trouve seul en prsence de l'uf si prcieux et si bien gagn4 ,il plonge avidement la tte dans l'ouverture pratique par son prdcesseur et entreprend le long repas qui doit le transformer en insecte parfait1 et lui fournir les outils ncessaires pour sortir de la cellule o il est squestr4 ,mais la nature1 qui veut cette preuve de la lutte1 a1 d'autre part1 calcul le prix de son triomphe avec une prcision si avare1 qu'un uf suffit tout juste la nourriture d'un seul triongulin4 ,de sorte1 dit ,m4 ,mayet1 qui nous devons le rcit de ces dconcertantes msaventures1 de sorte qu' notre vainqueur manque toute la nourriture que son dernier ennemi a absorbe avant de mourir1 et1 incapable de subir1 la premire mue1 il meurt son tour1 reste suspendu la peau de l'uf1 ou va augmenter dans le liquide sucr le nombre des noys4 ,,xiv ,ce cas1 bien qu'il soit rarement aussi clair1 n'est pas unique dans l'histoire naturelle4 ,on y voit nu la lutte entre la volont consciente du triongulin qui entend vivre et la volont obscure et gnrale de la nature1 qui dsire galement qu'il vive et mme qu'il fortifie et amliore sa vie plus que sa volont propre ne le pousserait le faire4 ,mais1 par une inadvertance trange1 l'amlioration impose supprime la vie mme du meilleur1 et le ,sitaris ,colletis aurait depuis longtemps disparu1 si des individus1 isols par un hasard contraire aux intentions de la nature1 n'chappaient ainsi l'excellente et prvoyante loi qui exige partout le triomphe des plus forts4 ,il arrive donc que la grande puissance qui nous semble inconsciente1 mais ncessairement sage1 puisque la vie qu'elle organise et qu'elle maintient lui donne toujours raison1 il arrive donc qu'elle tombe dans l'erreur8 ,sa raison suprme1 que nous invoquons quand nous atteignons les limites de la ntre1 aurait donc des dfaillances8 ,et si elle en a1 qui les redresse8 ,mais revenons son intervention irrsistible qui prend la forme de la parthnogense4 ,ne l'oublions point1 ces problmes que nous rencontrons dans un monde qui parat trs loign du ntre1 nous touchent de fort prs4 ,d'abord1 il est probable qu'en notre propre corps qui nous rend si vains1 tout se passe de la mme faon4 ,la volont ou l'esprit de la nature oprant en notre estomac1 en notre cur et dans la partie inconsciente de notre cerveau1 ne doit gure diffrer de l'esprit ou de la volont qu'elle a mis dans les animaux les plus rudimentaires1 les plantes et les minraux mmes4 ,ensuite1 qui oserait affirmer que des interventions plus secrtes mais non moins dangereuses ne se produisent jamais dans la sphre consciente de l'homme8 ,dans le cas qui nous occupe1 qui a raison1 en fin de compte1 de la nature ou de l'abeille8 ,qu'arriverait-il si celle-ci1 plus docile ou plus intelligente1 comprenant trop parfaitement le dsir de la nature1 le suivait l'extrme1 et puisqu'elle demande imprieusement des mles1 les multipliait l'infini8 ,ne risquerait-elle pas de dtruire son espce8 ,faut-il croire qu'il y ait des intentions de la nature qu'il soit dangereux de saisir et funeste de suivre avec trop d'ardeur1 et qu'un de ses dsirs souhaite qu'on ne pntre et qu'on ne suive pas tous ses dsirs8 ,n'est-ce point l1 peut-tre1 un des prils que court la race humaine8 ,nous aussi nous sentons en nous des forces inconscientes1 qui veulent tout le contraire de ce que notre intelligence rclame4 ,est-il bon que cette intelligence1 qui pour l'ordinaire1 aprs avoir fait le tour d'elle-mme1 ne sait plus o aller1 est-il bon qu'elle rejoigne ces forces et y ajoute son poids inattendu8 ,,xv ,avons-nous le droit de conclure du danger de la parthnogense que la nature ne sait pas toujours proportionner les moyens la fin1 que ce qu'elle entend maintenir se maintient parfois grce d'autres prcautions qu'elle a prises contre ces prcautions mmes1 et souvent aussi par des circonstances trangres qu'elle n'a point prvues8 ,mais prvoit-elle1 entend-elle maintenir quelque chose8 ,la nature1 dira-t-on1 c'est un mot dont nous couvrons l'inconnaissable1 et peu de faits dcisifs autorisent lui attribuer un but ou une intelligence4 ,il est vrai4 ,nous manions ici les vases hermtiquement clos qui meublent notre conception de l'univers4 ,pour n'y pas mettre invariablement l'inscription ,inconnu qui dcourage et impose le silence1 nous y gravons1 selon la forme et la grandeur1 les mots3 ,nature1 ,vie1 ,mort1 ,infini1 ,slection1 ,gnie de l',espce1 et bien d'autres1 comme ceux qui nous prcdrent y fixrent les noms de3 ,dieu1 de ,providence1 de ,destin1 de ,rcompense1 etc4 ,c'est cela si l'on veut1 et rien davantage4 ,mais si le dedans demeure obscur1 du moins y avons-nous gagn que les inscriptions tant moins menaantes nous pouvons approcher des vases1 les toucher et y appliquer l'oreille avec une curiosit salutaire4 ,mais quelque nom qu'on y attache1 il est certain qu' tout le moins l'un de ces vases1 le plus grand1 celui qui porte sur ses flancs le mot3 ,nature1 renferme une force trs relle1 la plus relle de toutes1 et qui sait maintenir sur notre globe une quantit et une qualit de vie1 norme et merveilleuse1 par des moyens si ingnieux que l'on peut dire sans exagration qu'ils passent tout ce que le gnie de l'homme est capable d'organiser4 ,celte qualit et cette quantit se maintiendraient-elles par d'autres moyens8 ,est-ce nous qui nous trompons en croyant voir des prcautions l o il n'y a peut-tre qu'un hasard fortun qui survit un million de hasards malheureux8 ,,xvi ,il se peut2 mais ces hasards fortuns nous donnent pour lors des leons d'admiration1 qui galent celles que nous trouverions au-dessus du hasard4 ,ne regardons pas seulement les tres qui ont une lueur d'intelligence ou de conscience et qui peuvent lutter contre les lois aveugles1 ne nous penchons mme pas sur les premiers reprsentants nbuleux du rgne animal qui commence3 les ,protozoaires4 ,les expriences du clbre microscopiste ,m4,h4,j4 ,carter1 ,f4,r4,s41 montrent1 en effet1 qu'une volont1 des dsirs1 des prfrences se manifestent dj dans des embryons aussi intimes que les myxomyctes1 qu'il y a des mouvements de ruse dans des infusoires privs de tout organisme apparent1 tels que l',amba qui guette avec une sournoise patience les jeunes ,acintes la sortie de l'ovaire maternel1 parce qu'elle sait qu' ce moment elles n'ont pas encore de tentacules vnneuses4 ,or1 l',amba ne possde ni systme nerveux1 ni organe d'aucune espce que l'on puisse observer4 ,allons directement aux vgtaux qui sont immobiles et semblent soumis toutes les fatalits1 et sans nous arrter aux plantes carnivores1 aux ,droseras par exemple1 qui agissent rellement comme les animaux1 tudions plutt le gnie dploy par telles de nos fleurs les plus simples pour que la visite d'une abeille entrane invitablement la fcondation croise qui leur est ncessaire4 ,voyons le jeu miraculeusement combin du rostellum1 des rtinacles1 de l'adhrence et de l'inclinaison mathmatique et automatique des pollinies dans l',orchis ,morio1 l'humble orchide de nos contres#a2 dmontons la double bascule infaillible1 des anthres de la sauge1 qui viennent toucher tel endroit le corps de l'insecte visiteur1 pour qu' son tour il touche tel endroit prcis le stigmate d'une fleur voisine2 suivons aussi les dclenchements successifs et les calculs du stigmate du ,pedicularis ,sylvatica2 voyons l'entre de l'abeille tous les organes de ces trois fleurs se mettre en mouvement la manire de ces mcaniques compliques que l'on trouve dans nos foires villageoises1 et qui entrent en branle quand un tireur habile a touch le point noir de la cible4 ,nous pourrions descendre plus bas encore1 montrer comme l'a fait ,ruskin1 dans ses ,ethics of the ,dust1 les habitudes1 le caractre et les ruses des cristaux1 leurs querelles1 ce qu'ils font quand un corps tranger vient troubler leurs plans1 qui sont plus anciens que tout ce que notre imagination peut concevoir1 la manire dont ils admettent ou rejettent l'ennemi2 la victoire possible du plus faible sur le plus fort1 par exemple le ,quartz tout-puissant qui cde courtoisement l'humble et sournois pidote et lui permet de le surmonter1 la lutte tantt effroyable1 tantt magnifique du cristal de roche avec le fer1 l'expansion rgulire1 immacule1 et la puret intransigeante de tel bloc hyalin qui repousse d'avance toutes les souillures1 et la croissance maladive1 l'immoralit vidente de son frre1 qui les accepte et se tord misrablement dans le vide2 nous pourrions invoquer les tranges phnomnes de cicatrisation et de rintgration cristalline dont parle ,claude ,bernard1 etc4444 ,mais1 ici1 le mystre nous est trop tranger4 ,tenons-nous nos fleurs1 qui sont les dernires figures d'une vie qui a encore quelque rapport la ntre4 ,il ne s'agit plus d'animaux ou d'insectes auxquels nous attribuons une volont intelligente et particulire1 grce laquelle ils survivent4 ,a tort ou raison1 nous ne leur en accordons aucune4 ,en tout cas1 nous ne pouvons trouver en elles la moindre trace de ces organes o naissent et sigent d'habitude la volont1 l'intelligence1 l'initiative d'une action4 ,par consquent1 ce qui agit en elles d'une manire si admirable1 vient directement de ce qu'ailleurs nous appelons3 la ,nature4 ,ce n'est plus l'intelligence de l'individu1 mais la force inconsciente et indivise1 qui tend des piges d'autres formes d'elle-mme4 ,en induirons-nous que ces piges soient autre chose que de purs accidents fixs par une routine accidentelle aussi8 ,nous n'en avons pas encore le droit4 ,on peut dire qu'au dfaut de ces combinaisons miraculeuses1 ces fleurs n'eussent pas survcu1 mais que d'autres1 qui n'auraient pas eu besoin de la fcondation croise1 les eussent remplaces1 sans que personne se ft aperu de l'inexistence des premires1 sans que la vie qui ondule sur la terre nous et paru moins incomprhensible1 moins diverse ni moins tonnante4 #a ,il est impossible de donner ici le dtail de ce pige merveilleux dcrit par ,darwin4 ,en voici le schme grossier3 le pollen1 dans l',orchis ,morio1 n'est pas pulvrulent1 mais agglomr en forme de petites massues appeles ,pollinies4 ,chacune de ces massues 7elles sont deux7 se termine son extrmit infrieure par une rondelle visqueuse 7le ,rtinacle7 renferme dans une sorte de sac membraneux 7le ,rostellum7 que le moindre contact fait clater4 ,quand une abeille se pose sur la fleur1 sa tte1 en s'avanant pour pomper le nectar1 effleure le sac membraneux qui se dchire et met nu les deux rondelles visqueuses4 ,les ,pollinies1 grce la glu des rondelles1 s'attachent la tte de l'insecte qui1 en quittant la fleur1 les emporte comme deux cornes bulbeuses4 ,si ces deux cornes charges de pollen demeuraient droites et rigides1 au moment o l'abeille pntre dans une orchide voisine1 elles toucheraient et feraient simplement clater le sac membraneux de la seconde fleur1 mais elles n'atteindraient pas le stigmate ou organe femelle qu'il s'agit de fconder1 et qui est situ au-dessous du sac membraneux4 ,le gnie de l',orchis ,morio a prvu la difficult1 et1 au bout de trente secondes1 c'est--dire dans le peu de temps ncessaire l'insecte pour achever de pomper le nectar et se transporter sur une autre fleur1 la tige de la petite massue se dessche et se rtracte1 toujours du mme ct et dans le mme sens2 le bulbe qui contient le pollen s'incline1 et son degr d'inclinaison est calcul de telle sorte qu'au moment o l'abeille entrera dans la fleur voisine il se trouvera tout juste au niveau du stigmate sur lequel il doit rpandre sa poussire fcondante 7,voir1 pour tous les dtails de ce drame intime du monde inconscient des fleurs1 l'admirable tude de ,ch4 ,darwin3 ,de la fcondation des ,orchides par les insectes1 et des bons effets du croisement1 #ahfb47 ,,xvii ,et pourtant1 il serait difficile de ne pas reconnatre que des actes qui ont tout l'aspect d'actes de prudence et d'intelligence1 provoquent et soutiennent les hasards fortuns4 ,d'o manent-ils8 ,du sujet mme ou de la force o il puise la vie8 ,je ne dirai pas peu importe1 au contraire3 il nous importerait normment de le savoir4 ,mais en attendant que nous l'apprenions1 que ce soit la fleur qui s'efforce d'entretenir et de perfectionner la vie que la nature a mise en elle1 ou la nature qui fasse effort pour entretenir et amliorer la part d'existence que la fleur a prise1 que ce soit enfin le hasard qui finisse par rgler le hasard2 une multitude d'apparences nous invitent croire que quelque chose d'gal nos penses les plus hautes sort par moments d'un fonds commun que nous avons admirer sans pouvoir dire o il se trouve4 ,il nous semble parfois qu'une erreur sorte de ce fonds commun4 ,mais bien que nous sachions fort peu de choses1 nous avons maintes fois l'occasion de reconnatre que l'erreur est un acte de prudence qui passait la porte de nos premiers regards4 ,mme dans le petit cercle que nos yeux embrassent1 nous pouvons dcouvrir que si la nature parat se tromper ici1 c'est qu'elle juge utile de redresser l-bas son inadvertance prsume4 ,elle a mis les trois fleurs dont nous parlons1 dans des conditions si difficiles1 qu'elles ne peuvent se fconder elles-mmes1 mais c'est qu'elle juge profitable1 sans que nous pntrions pourquoi1 que ces trois fleurs se fassent fconder par leurs voisines2 et le gnie qu'elle n'a pas montr notre droite1 elle le manifeste notre gauche1 en activant l'intelligence de ses victimes4 ,les dtours de ce gnie nous demeurent inexplicables1 mais son niveau reste toujours le mme4 ,il parait descendre dans une erreur1 en admettant qu'une erreur soit possible1 mais il remonte immdiatement dans l'organe charg de la rparer4 ,de quelque ct que nous nous tournions1 il domine nos ttes4 ,il est l'ocan circulaire1 l'immense nappe d'eau sans tiage sur laquelle nos penses les plus audacieuses1 les plus indpendantes1 ne seront jamais que des bulles soumises4 ,nous l'appelons aujourd'hui la nature1 et demain nous lui trouverons peut-tre un autre nom1 plus terrible ou plus doux4 ,en attendant1 il rgne la fois et d'un esprit gal sur la vie et la mort1 et fournit aux deux surs irrconciliables les armes magnifiques ou familires qui bouleversent et qui ornent son sein4 ,,xviii ,quant savoir s'il prend des prcautions pour maintenir ce qui s'agite sa surface1 ou s'il faut fermer le plus trange des cercles en disant que ce qui s'agite sa surface prend des prcautions contre le gnie mme qui le fait vivre1 voil des questions rserves4 ,il nous est impossible de connatre si une espce a survcu malgr les soins dangereux de la volont suprieure1 indpendamment de ceux-ci1 ou enfin grce eux seuls4 ,tout ce que nous pouvons constater1 c'est que telle espce subsiste1 et que par consquent la nature semble avoir raison sur ce point4 ,mais qui nous apprendra combien d'autres1 que nous n'avons pas connues1 sont tombes victimes de son intelligence oublieuse ou inquite8 ,tout ce qu'il nous est donn de constater encore1 ce sont les formes surprenantes et parfois ennemies que prend1 tantt dans l'inconscience1 le fluide extraordinaire qu'on nomme la vie1 qui nous anime en mme temps que tout le reste1 et qui est cela mme qui produit nos penses qui le jugent et notre petite voix qui s'efforce d'en parler4 ,,livre ,v ,,le ,,vol ,,nuptial ,i ,voyons maintenant de quelle manire a lieu la fcondation de la reine-abeille4 ,ici encore1 la nature a pris des mesures extraordinaires pour favoriser l'union des mles et des femelles issus de souches diffrentes2 loi trange1 que rien ne l'obligeait de dcrter1 caprice1 ou peut-tre inadvertance initiale dont la rparation use les forces les plus merveilleuses de son activit4 ,il est probable que si elle avait employ assurer la vie1 attnuer la souffrance1 adoucir la mort1 carter les hasards affreux1 la moiti du gnie qu'elle prodigue autour de la fcondation croise et de quelques autres dsirs arbitraires1 l'univers nous et offert une nigme moins incomprhensible1 moins pitoyable que celle que nous tchons de pntrer4 ,mais ce n'est pas dans ce qui aurait pu tre1 c'est dans ce qui est qu'il convient de puiser notre conscience1 et l'intrt que nous prenons l'existence4 ,autour de la reine virginale1 et vivant avec elle dans la foule de la ruche1 s'agitent des centaines de mles exubrants1 toujours ivres de miel1 dont la seule raison d'tre est un acte d'amour4 ,mais malgr le contact incessant de deux inquitudes qui partout ailleurs renversent tous les obstacles1 jamais l'union ne s'opre dans la ruche1 et l'on n'a jamais russi rendre fconde une reine captive#a4 ,les amants qui l'entourent ignorent ce qu'elle est1 tant qu'elle demeure au milieu d'eux4 ,sans se douter qu'ils viennent de la quitter1 qu'ils dormaient avec elle sur les mmes rayons1 qu'ils l'ont peut-tre bouscule dans leur sortie imptueuse1 ils vont la demander l'espace1 aux creux les plus cachs de l'horizon4 ,on dirait que leurs yeux admirables1 qui coiffent toute leur tte d'un casque fulgurant1 ne la reconnaissent et ne la dsirent que lorsqu'elle plane dans l'azur4 ,chaque jour1 de onze heures trois heures1 quand la lumire est dans tout son clat1 et surtout lorsque midi dploie jusqu'aux confins du ciel ses grandes ailes bleues pour attiser les flammes du soleil1 leur horde empanache se prcipite la recherche de l'pouse plus royale et plus inespre qu'en aucune lgende de princesse inaccessible1 puisque vingt ou trente tribus l'environnent1 accourues de toutes les cits d'alentour1 pour lui faire un cortge de plus de dix mille prtendants1 et que parmi ces mille1 un seul sera choisi1 pour un baiser unique d'une seule minute1 qui le mariera la mort en mme temps qu'au bonheur1 tandis que tous les autres voleront inutiles autour du couple enlac1 et priront bientt sans revoir l'apparition prestigieuse et fatale4 #a ,le professeur ,mc ,lain est rcemment parvenu fconder artificiellement quelques reines1 mais la suite d'une vritable opration chirurgicale1 dlicate et complique4 ,du reste1 la fcondit de ces reines fut restreinte1 et phmre4 ,,ii ,je n'exagre pas cette surprenante et folle prodigalit de la nature4 ,dans les meilleures ruches on compte d'habitude quatre ou cinq cents mles4 ,dans les ruches dgnres ou plus faibles1 on en trouve souvent quatre ou cinq mille1 car plus une ruche penche sa ruine1 plus elle produit de mles4 ,on peut dire qu'en moyenne1 un rucher compos de dix colonies1 parpille dans l'air1 un moment donn1 un peuple de dix mille mles1 dont dix ou quinze au plus auront chance d'accomplir l'acte unique pour lequel ils sont ns4 ,en attendant1 ils puisent les provisions de la cit1 et le travail incessant de cinq ou six ouvrires suffit peine nourrir l'oisivet vorace et plantureuse de chacun de ces parasites qui n'ont d'infatigable que la bouche4 ,mais toujours la nature est magnifique1 quand il s'agit des fonctions et des privilges de l'amour4 ,elle ne lsine que les organes et les instruments du travail4 ,elle est particulirement pre tout ce que les hommes ont appel vertu4 ,en revanche1 elle ne compte ni les joyaux1 ni les faveurs qu'elle rpand sur la route des amants les moins intressants4 ,elle crie de toutes parts3 ,unissez-vous1 multipliez1 il n'est d'autre loi1 d'autre but que l'amour1--quitte ajouter mi-voix3--,et durez aprs si vous le pouvez1 cela ne me regarde plus4 ,on a beau faire1 on a beau vouloir autre chose1 on retrouve partout cette morale si diffrente de la ntre4 ,voyez encore1 dans les mmes petits tres1 son avarice injuste et son faste insens4 ,de sa naissance sa mort1 l'austre butineuse doit aller au loin1 dans les fourrs les plus pais1 la recherche d'une foule de fleurs qui se dissimulent4 ,elle doit dcouvrir aux labyrinthes des nectaires1 aux alles secrtes des anthres1 le miel et le pollen cachs4 ,pourtant ses yeux1 ses organes olfactifs1 sont comme des yeux1 des organes d'infirme1 au prix de ceux des mles4 ,ceux-ci seraient peu prs aveugles et privs d'odorat qu'ils n'en ptiraient gure1 qu'ils le sauraient peine4 ,ils n'ont rien faire1 aucune proie poursuivre4 ,on leur apporte leurs aliments tout prpars et leur existence se passe humer le miel mme les rayons1 dans l'obscurit de la ruche4 ,mais ils sont les agents de l'amour1 et les dons les plus normes et les plus inutiles sont jets pleines mains dans l'abme de l'avenir4 ,un sur mille1 parmi eux1 aura dcouvrir1 une fois dans sa vie1 au profond de l'azur1 la prsence de la vierge royale4 ,un sur mille devra suivre1 un instant dans l'espace1 la piste de la femelle qui ne cherche pas fuir4 ,il suffit4 ,la puissance partiale a ouvert l'extrme et jusqu'au dlire1 ses trsors inous4 ,a chacun de ses amants improbables1 dont neuf cent quatre-vingt-dix-neuf seront massacrs quelques jours aprs les noces mortelles du millime1 elle a donn treize mille yeux de chaque ct de la tte1 alors que l'ouvrire en a six mille4 ,elle a pourvu leurs antennes1 selon les calculs de ,cheshire1 de trente-sept mille huit cents cavits olfactives1 alors que l'ouvrire n'en possde pas cinq mille4 ,voil un exemple de la disproportion qu'on observe peu prs partout entre les dons qu'elle accorde l'amour1 et ceux quelle marchande au travail1 entre la faveur qu'elle rpand sur ce qui donne essor la vie dans un plaisir1 et l'indiffrence o elle abandonne ce qui se maintient patiemment dans la peine4 ,qui voudrait peindre au vrai le caractre de la nature1 d'aprs les traits que l'on rencontre ainsi1 il en ferait une figure extraordinaire qui n'aurait aucun rapport notre idal1 qui doit cependant provenir d'elle aussi4 ,mais l'homme ignore trop de choses pour entreprendre ce portrait o il ne saurait mettre qu'une grande ombre avec deux ou trois points d'une lumire incertaine4 ,,iii ,bien peu1 je pense1 ont viol le secret des noces de la reine-abeille1 qui s'accomplissent aux replis infinis et blouissants d'un beau ciel4 ,mais il est possible de surprendre le dpart hsitant de la fiance1 et le retour meurtrier de l'pouse4 ,malgr son impatience1 elle choisit son jour et son heure1 et attend l'ombre des portes qu'une matine merveilleuse s'panche dans l'espace nuptial1 du fond des grandes urnes azures4 ,elle aime le moment o un peu de rose mouille d'un souvenir les feuilles et les fleurs1 o la dernire fracheur de l'aube dfaillante lutte dans sa dfaite avec l'ardeur du jour1 comme une vierge nue aux bras d'un lourd guerrier1 o le silence et les roses de midi qui s'approche1 laissent encore percer et l quelque parfum des violettes du matin1 quelque cri transparent de l'aurore4 ,elle parat alors sur le seuil1 au milieu de l'indiffrence des butineuses qui vaquent leurs affaires1 ou environne d'ouvrires affoles1 selon qu'elle laisse des surs dans la ruche ou qu'il n'est plus possible de la remplacer4 ,elle prend son vol reculons1 revient deux ou trois fois sur la tablette d'abordage1 et quand elle a marqu dans son esprit l'aspect et la situation exacte de son royaume qu'elle n'a jamais vu du dehors1 elle part comme un trait au znith de l'azur4 ,elle gagne ainsi des hauteurs et une zone lumineuse que les autres abeilles n'affrontent aucune poque de leur vie4 ,au loin1 autour des fleurs o flotte leur paresse1 les mles ont aperu l'apparition et respir le parfum magntique qui se rpand de proche en proche jusqu'aux ruchers voisins4 ,aussitt les hordes se rassemblent et plongent sa suite dans la mer d'allgresse dont les bornes limpides se dplacent4 ,elle1 ivre de ses ailes1 et obissant la magnifique loi de l'espce qui choisit pour elle son amant et veut que le plus fort l'atteigne seul dans la solitude de l'ther1 elle monte toujours1 et l'air bleu du matin s'engouffre pour la premire fois dans ses stigmates abdominaux et chante comme le sang du ciel dans les mille radicelles relies aux deux sacs trachens qui occupent la moiti de son corps et se nourrissent de l'espace4 ,elle monte toujours4 ,il faut qu'elle atteigne une rgion dserte que ne hantent plus les oiseaux qui pourraient troubler le mystre4 ,elle s'lve encore1 et dj la troupe ingale diminue et s'grne sous elle4 ,les faibles1 les infirmes1 les vieillards1 les mal venus1 les mal nourris des cits inactives ou misrables1 renoncent la poursuite et disparaissent dans le vide4 ,il ne reste plus en suspens1 dans l'opale infinie1 qu'un petit groupe infatigable4 ,elle demande un dernier effort ses ailes1 et voici que l'lu des forces incomprhensibles la rejoint1 la saisit1 la pntre et1 qu'emporte d'un double lan1 la spirale ascendante de leur vol enlac tourbillonne une seconde dans le dlire hostile de l'amour4 ,,iv ,la plupart des tres ont le sentiment confus qu'un hasard trs prcaire1 une sorte de membrane transparente1 spare la mort de l'amour1 et que l'ide profonde de la nature veut que l'on meure dans le moment o l'on transmet la vie4 ,c'est probablement cette crainte hrditaire qui donne tant d'importance l'amour4 ,ici du moins se ralise dans sa simplicit primitive cette ide dont le souvenir plane encore sur le baiser des hommes4 ,aussitt l'union accomplie1 le ventre du mle s'entr'ouvre1 l'organe se dtache1 entranant la masse des entrailles1 les ailes se dtendent et1 foudroy par l'clair nuptial1 le corps vid tournoie et tombe dans l'abme4 ,la mme pense qui tantt1 dans la parthnogense1 sacrifiait l'avenir de la ruche la multiplication insolite des mles1 sacrifie ici le mle l'avenir de la ruche4 ,elle tonne toujours cette pense2 plus on l'interroge1 plus les certitudes diminuent1 et ,darwin par exemple1 pour citer celui qui de tous les hommes l'a le plus passionnment et le plus mthodiquement tudie1 ,darwin sans trop se l'avouer1 perd contenance chaque pas et rebrousse chemin devant l'inattendu et l'inconciliable4 ,voyez-le1 si vous voulez assister au spectacle noblement humiliant du gnie humain aux prises avec la puissance infinie1 voyez-le qui essaie de dmler les lois bizarres1 incroyablement mystrieuses et incohrentes de la strilit et de la fcondit des hybrides1 ou celles de la variabilit des caractres spcifiques et gnriques4 ,a peine a-t-il formul un principe que des exceptions sans nombre l'assaillent1 et bientt le principe accabl est heureux de trouver asile dans un coin et de garder1 titre d'exception1 un reste d'existence4 ,c'est que dans l'hybridit1 dans la variabilit 7notamment dans les variations simultanes1 appeles corrlation de croissance71 dans l'instinct1 dans les procds de la concurrence vitale1 dans la slection1 dans la succession gologique et dans la distribution gographique des tres organiss1 dans les affinits mutuelles1 comme partout ailleurs1 la pense de la nature est tatillonne et ngligente1 conome et gcheuse1 prvoyante et inattentive1 inconstante et inbranlable1 agite et immobile1 une et innombrable1 grandiose et mesquine dans le mme moment et le mme phnomne4 ,alors qu'elle avait devant elle le champs immense et vierge de la simplicit1 elle le peuple de petites erreurs1 de petites lois contradictoires1 de petits problmes difficiles qui s'garent dans l'existence comme des troupeaux aveugles4 ,il est vrai que tout cela se passe dans notre il qui ne reflte qu'une ralit approprie notre taille et nos besoins1 et que rien ne nous autorise croire que ta nature perde de vue ses causes et ses rsultats gars4 ,en tout cas1 il est rare qu'elle leur permette d'aller trop loin1 de s'approcher de rgions illogiques ou dangereuses4 ,elle dispose de deux forces qui ont toujours raison1 et quand les phnomnes dpassent certaines bornes1 elle fait signe la vie ou la mort qui viennent rtablir l'ordre et retracer la route avec indiffrence4 ,v ,elle nous chappe de toutes parts1 elle mconnat la plupart de nos rgles1 et brise toutes nos mesures4--,a notre droite1 elle est bien au-dessous de notre pense1 mais voil qu' notre gauche1 elle la domine brusquement comme une montagne4 ,a tout moment1 il semble qu'elle se trompe1 aussi bien dans le monde de ses premires expriences que dans celui des dernires1 je veux dire dans le monde de l'homme4 ,elle y sanctionne l'instinct de la masse obscure1 l'injustice inconsciente du nombre1 la dfaite de l'intelligence et de la vertu1 la morale sans hauteur qui guide le grand flot de l'espce et qui est manifestement infrieure la morale que peut concevoir et souhaiter l'esprit qui s'ajoute au petit flot plus clair qui remonte le fleuve4 ,pourtant1 est-ce tort que ce mme esprit se demande aujourd'hui si son devoir n'est pas de chercher toute vrit1 par consquent les vrits morales aussi bien que les autres1 dans ce chaos plutt qu'en lui-mme1 o elles paraissent relativement si claires et si prcises8 ,il ne songe pas renier la raison et la vertu de son idal consacr par tant de hros et de sages1 mais parfois il se dit que peut-tre cet idal s'est form trop part de la masse norme dont il prtend reprsenter la beaut diffuse4 ,a bon droit1 il a pu craindre jusqu'ici qu'en adaptant sa morale celle de la nature1 il n'et ananti ce qui lui parat tre le chef-d'uvre de cette nature mme4 ,mais prsent qu'il connat un peu mieux celle-ci1 et que quelques rponses encore obscures1 mais d'une ampleur imprvue1 lui ont fait entrevoir un plan et une intelligence plus vastes que tout ce qu'il pouvait imaginer en se renfermant en lui-mme1 il a moins peur1 il n'a plus aussi imprieusement besoin de son refuge de vertu et de raison particulires4 ,il juge que ce qui est si grand ne saurait enseigner se diminuer4 ,il voudrait savoir si le moment n'est pas venu de soumettre un examen plus judicieux ses principes1 ses certitudes et ses rves4 ,je le rpte1 il ne songe pas abandonner son idal humain4 ,cela mme qui d'abord dissuade de cet idal apprend y revenir4 ,la nature ne saurait donner de mauvais conseils un esprit qui toute vrit1 qui n'est pas au moins aussi haute que la vrit de son propre dsir1 ne parat pas assez leve pour tre dfinitive et digne du grand plan qu'il s'efforce d'embrasser4 ,rien ne change de place dans sa vie1 sinon pour monter avec lui1 et longtemps encore il se dira qu'il monte quand il se rapproche de l'ancienne image du bien4 ,mais dans sa pense tout se transforme avec une libert plus grande1 et il peut descendre impunment dans sa contemplation passionne1 jusqu' chrir autant que des vertus1 les contradictions les plus cruelles et les plus immorales de la vie1 car il a le pressentiment qu'une foule de valles successives conduisent au plateau qu'il espre4 ,cette contemplation et cet amour n'empchent pas qu'en cherchant la certitude1 et alors mme que ses recherches le mnent l'oppos de ce qu'il aime1 il ne rgle sa conduite sur la vrit la plus humainement belle et se tienne au provisoire le plus haut4 ,tout ce qui augmente la vertu bienfaisante entre immdiatement dans sa vie2 tout ce qui l'amoindrirait y demeure en suspens1 comme ces sels insolubles qui ne s'branleront qu' l'heure de l'exprience dcisive4 ,il peut accepter une vrit infrieure1 mais1 pour agir selon cette vrit1 il attendra1--durant des sicles1 s'il est ncessaire1--qu'il aperoive le rapport que cette vrit doit avoir des vrits assez infinies pour envelopper et surpasser toutes les autres4 ,en un mot1 il spare l'ordre moral de l'ordre intellectuel1 et n'admet dans le premier que ce qui est plus grand et plus beau qu'autrefois4 ,et s'il est blmable de sparer ces deux ordres1 comme on le fait trop souvent dans la vie1 pour agir moins bien qu'on ne pense2 voir le pire et suivre le meilleur1 tendre son action au-dessus de son ide1 est toujours salutaire et raisonnable1 car l'exprience humaine nous permet d'esprer plus clairement de jour en jour1 que la pense la plus haute que nous puissions atteindre sera longtemps encore au-dessous de la mystrieuse vrit que nous cherchons4 ,au surplus1 quand rien ne serait vrai de tout ce qui prcde1 il lui resterait une raison simple et naturelle pour ne pas encore abandonner son idal humain4 ,plus il accorde de force aux lois qui semblent proposer l'exemple de l'gosme2 de l'injustice et de la cruaut1 plus1 du mme coup1 il en apporte aux autres qui conseillent la gnrosit1 la piti1 la justice1 car ds l'instant qu'il commence d'galiser et de proportionner plus mthodiquement les parts qu'il fait l'univers et lui-mme1 il trouve ces dernires lois quelque chose d'aussi profondment naturel qu'aux premires1 puisqu'elles sont inscrites aussi profondment en lui que les autres le sont dans tout ce qui l'entoure4 ,,vi ,remontons aux noces tragiques de la reine4 ,dans l'exemple qui nous occupe1 la nature veut donc1 en vue de la fcondation croise1 que l'accouplement du faux-bourdon et de la reine abeille ne soit possible qu'en plein ciel4 ,mais ses dsirs se mlent comme un rseau et ses lois les plus chres ont passer sans cesse travers les mailles d'autres lois1 qui l'instant d'aprs passeront leur tour travers celles des premires4 ,ayant peupl ce mme ciel de dangers innombrables1 de vents froids1 de courants1 d'orages1 de vertiges1 d'oiseaux1 d'insectes1 de gouttes d'eau qui obissent aussi des lois invincibles1 il faut qu'elle prenne des mesures pour que cet accouplement soit aussi bref que possible4 ,il l'est1 grce la mort foudroyante du mle4 ,une treinte y suffit1 et la suite de l'hymen s'accomplit aux flancs mmes de l'pouse4 ,celle-ci1 des hauteurs bleuissantes1 redescend la ruche tandis que frmissent derrire elle1 comme des oriflammes1 les entrailles droules de l'amant4 ,quelques apidologues prtendent qu' ce retour gros de promesses1 les ouvrires manifestent une grande joie4 ,bchner1 entre autres1 en trace un tableau dtaill4 ,j'ai guett bien des fois ces rentres nuptiales et j'avoue n'avoir gure constat d'agitation insolite1 hors les cas o il s'agissait d'une jeune reine sortie la tte d'un essaim et qui reprsentait l'unique espoir d'une cit rcemment fonde et encore dserte4 ,alors toutes les travailleuses sont affoles et se prcipitent sa rencontre4 ,mais pour l'ordinaire1 et bien que le danger que court l'avenir de la cit soit souvent aussi grand1 il semble qu'elles l'oublient4 ,elles ont tout prvu jusqu'au moment o elles permirent le massacre des reines rivales4 ,mais arriv l1 leur instinct s'arrte2 il y a comme un trou dans leur prudence4 ,elles paraissent donc assez indiffrentes4 ,elles lvent la tte1 reconnaissent peut-tre le tmoignage meurtrier de la fcondation1 mais encore mfiantes1 ne manifestent pas l'allgresse que notre imagination attendait4 ,positives et lentes l'illusion1 avant de se rjouir1 elles attendent probablement d'autres preuves4 ,on a tort de vouloir rendre logiques et humaniser l'extrme tous les sentiments de petits tres si diffrents de nous4 ,avec les abeilles1 comme avec tous les animaux qui portent en eux un reflet de notre intelligence1 on arrive rarement des rsultats aussi prcis que ceux qu'on dcrit dans les livres4 ,trop de circonstances nous demeurent inconnues4 ,pourquoi les montrer plus parfaites qu'elles ne sont1 en disant ce qui n'est pas8 ,si quelques-uns jugent qu'elles seraient plus intressantes si elles taient pareilles nous-mmes1 c'est qu'ils n'ont pas encore une ide juste de ce qui doit veiller l'intrt d'un esprit sincre4 ,le but de l'observateur n'est pas d'tonner1 mais de comprendre1 et il est aussi curieux de marquer simplement les lacunes d'une intelligence et tous les indices d'un rgime crbral qui diffre du ntre1 que d'en rapporter des merveilles4 ,pourtant1 l'indiffrence n'est pas unanime1 et lorsque la reine haletante arrive sur la planchette d'abordage1 quelques groupes se forment et l'accompagnent sous les votes1 o le soleil1 hros de toutes les ftes de la ruche1 pntre petits pas craintifs et trempe d'ombre et d'azur les murailles de cire et les rideaux de miel4 ,du reste1 la nouvelle pouse ne se trouble pas plus que son peuple1 et il n'y a point place pour de nombreuses motions dans son troit cerveau de reine pratique et barbare4 ,elle n'a qu'une proccupation1 c'est de se dbarrasser au plus vite des souvenirs importuns de l'poux qui entravent sa dmarche4 ,elle s'assied sur le seuil1 et arrache avec soin les organes inutiles1 que des ouvrires emportent mesure et vont jeter au loin2 car le mle lui a donn tout ce qu'il possdait et beaucoup plus qu'il n'tait ncessaire4 ,elle ne garde1 dans sa spermathque1 que le liquide sminal o nagent les millions de germes qui1 jusqu' son dernier jour1 viendront un un1 au passage des ufs1 accomplir dans l'ombre de son corps l'union mystrieuse de l'lment mle et femelle dont natront les ouvrires4 ,par un change curieux1 c'est elle qui fournit le principe mle1 et le mle le principe femelle4 ,deux jours aprs l'accouplement1 elle dpose ses premiers ufs1 et aussitt le peuple l'entoure de soins minutieux4 ,ds lors1 doue d'un double sexe1 renfermant en elle un mle inpuisable1 elle commence sa vritable vie1 elle ne quitte plus la ruche1 ne revoit plus la lumire1 si ce n'est pour accompagner un essaim2 et sa fcondit ne s'arrte qu'aux approches de la mort4 ,,vii ,voil de prodigieuses noces1 les plus feriques que nous puissions rver1 azures et tragiques1 emportes par l'lan du dsir au-dessus de la vie1 foudroyantes et imprissables1 uniques et blouissantes1 solitaires et infinies4 ,voil d'admirables ivresses o la mort1 survenue dans ce qu'il y a de plus limpide et de plus beau autour de cette sphre3 l'espace virginal et sans bornes1 fixe dans la transparence auguste du grand ciel la seconde du bonheur1 purifie dans la lumire immacule ce que l'amour a toujours d'un peu misrable1 rend inoubliable le baiser1 et se contentant cette fois d'une dme indulgente1 de ses mains devenues maternelles1 prend elle-mme le soin d'introduire et d'unir pour un long avenir insparable1 dans un seul et mme corps1 deux petites vies fragiles4 ,la vrit profonde n'a pas cette posie1 elle en possde une autre que nous sommes moins aptes saisir2 mais que nous finirons peut-tre par comprendre et aimer4 ,la nature ne s'est pas soucie de procurer ces deux raccourcis d'atme1 comme les appellerait ,pascal1 un mariage resplendissant1 une idale minute d'amour4 ,elle n'a eu en vue1 nous l'avons dj dit1 que l'amlioration de l'espce par la fcondation croise4 ,pour l'assurer1 elle a dispos l'organe du mle d'une faon si particulire qu'il lui est impossible d'en faire usage ailleurs que dans l'espace4 ,il faut d'abord que par un vol prolong il dilate compltement ses deux grands sacs trachens4 ,ces normes ampoules qui se gorgent d'azur1 refoulent alors les parties basses de l'abdomen et permettent l'exsertion de l'organe4 ,c'est l tout le secret physiologique1 assez vulgaire diront les uns1 presque fcheux affirmeront les autres1 de l'essor admirable des amants1 de l'blouissante poursuite de ces noces magnifiques4 ,,viii ,et nous1 se demande un pote1 devrons-nous donc toujours nous rjouir au-dessus de la vrit8 ,oui1 tout propos1 tout moment1 en toutes choses1 rjouissons-nous1 non pas au-dessus de la vrit1 ce qui est impossible puisque nous ignorons o elle se trouve1 mais au-dessus des petites vrits que nous entrevoyons4 ,si quelque hasard1 quelque souvenir1 quelque illusion1 quelque passion1 n'importe quel motif en un mot1 fait qu'un objet se montre nous plus beau qu'il ne se montre aux autres1 que d'abord ce motif nous soit cher4 ,peut-tre n'est-il qu'erreur3 l'erreur n'empche point que le moment o l'objet nous parat le plus admirable est celui o nous avons le plus de chance d'apercevoir sa vrit4 ,la beaut que nous lui prtons dirige notre attention sur sa beaut et sa grandeur relles1 qui ne sont point faciles dcouvrir1 et se trouvent dans les rapports que tout objet a ncessairement avec des lois1 avec des forces gnrales et ternelles4 ,la facult d'admirer que nous aurons fait natre propos d'une illusion ne sera pas perdue pour la vrit qui viendra tt ou tard4 ,c'est avec des mots1 avec des sentiments1 c'est dans la chaleur dveloppe par d'anciennes beauts imaginaires1 que l'humanit accueille aujourd'hui des vrits qui peut-tre ne seraient pas nes1 et n'auraient pu trouver un milieu favorable1 si ces illusions sacrifies n'avaient d'abord habit et rchauff le cur et la raison o les vrits vont descendre4 ,heureux les yeux qui n'ont pas besoin d'illusion pour voir que le spectacle est grand6 ,pour les autres1 c'est l'illusion qui leur apprend regarder1 admirer et se rjouir4 ,et si haut qu'ils regardent1 ils ne regarderont pas trop haut4 ,ds qu'on s'en approche1 la vrit s'lve2 ds qu'on l'admire on s'en rapproche4 ,et si haut qu'ils se rjouissent1 ils ne se rjouiront jamais dans le vide ni au-dessus de la vrit inconnue et ternelle qui est sur toute chose comme de la beaut en suspens4 ,,ix ,est-ce dire que nous nous attacherons aux mensonges1 une posie volontaire et irrelle1 et que faute de mieux nous ne nous rjouirons qu'en eux8 ,est-ce dire que dans l'exemple que nous avons sous les yeux1--il n'est rien en soi1 mais nous nous y arrtons parce qu'il en reprsente mille autres et toute notre attitude en face de divers ordres de vrits1--est-ce dire que dans cet exemple nous ngligerons l'explication physiologique pour ne retenir et ne goter que l'motion de ce vol nuptial1 qui1 quelle qu'en soit la cause1 n'en est pas moins l'un des plus beaux actes lyriques de cette force tout coup dsintresse et irrsistible laquelle obissent tous les tres vivants et qu'on nomme l'amour8 ,rien ne serait plus puril1 rien ne serait plus impossible1 grce aux excellentes habitudes qu'ont prises aujourd'hui tous les esprits de bonne foi4 ,ce menu fait de l'exsertion de l'organe de l'abeille mle1 qui ne peut avoir lieu qu' la suite du gonflement des vsicules trachennes1 nous l'admettrons videmment puisqu'il est incontestable4 ,mais si nous nous en contentions1 si nous ne regardions plus rien par de l1 si nous en induisions que toute pense qui va trop loin ou trop haut a ncessairement tort et que la vrit se trouve toujours dans le dtail matriel1 si nous ne cherchions pas1 n'importe o1 dans des incertitudes souvent plus tendues que celles que la petite explication nous a forc d'abandonner1 par exemple dans l'trange mystre de la fcondation croise1 dans la perptuit de l'espce et de la vie1 dans le plan de la nature1 si nous n'y cherchions pas une suite cette explication1 un prolongement de beaut et de grandeur dans l'inconnu1 j'ose presque assurer que nous passerions notre existence une plus grande distance de la vrit que ceux-l mmes qui s'obstinent aveuglment dans l'interprtation potique et tout imaginaire de ces noces merveilleuses4 ,ils se trompent videmment sur la forme ou la nuance de la vrit1 mais beaucoup mieux que ceux qui se flattent de la tenir tout entire dans la main1 ils vivent sous son impression et dans son atmosphre4 ,ils sont prpars la recevoir1 il y a en eux un espace plus hospitalier1 et s'ils ne la voient pas1 ils tendent du moins les yeux vers le lieu de beaut et de grandeur o il est salutaire de croire qu'elle se trouve4 ,nous ignorons la fin de la nature qui est pour nous la vrit qui domine toutes les autres4 ,mais1 pour l'amour mme de cette vrit1 pour entretenir en notre me l'ardeur de sa recherche1 il est ncessaire que nous la croyions grande4 ,et si1 un jour nous reconnaissons que nous avons fait fausse route1 qu'elle est petite et incohrente1 ce sera grce l'animation que nous avait donne sa grandeur prsume que nous dcouvrirons sa petitesse1 et cette petitesse1 quand elle sera certaine1 nous enseignera ce qu'il faut faire4 ,en attendant1 ce n'est pas trop1 pour aller sa recherche1 que de mettre en mouvement tout ce que notre raison et notre cur possdent de plus puissant et de plus audacieux4 ,et quand le dernier mot de tout ceci serait misrable1 ce ne sera pourtant pas une petite chose que d'avoir mis nu la petitesse ou l'inanit du but de la nature4 ,x ,il n'y a pas encore de vrit pour nous1 me disait un jour un des grands physiologistes de ce temps1 tandis que je me promenais avec lui dans la campagne1 il n'y a pas encore de vrit1 mais il y a partout trois bonnes apparences de vrit4 ,chacun fait son choix ou plutt le subit1 et ce choix qu'il subit ou qu'il fait souvent sans rflchir et auquel il se tient1 dtermine la forme et la conduite de tout ce qui pntre en lui4 ,l'ami que nous rencontrons1 la femme qui s'avance en souriant1 l'amour qui ouvre notre cur1 la mort ou la tristesse qui le referment1 ce ciel de septembre que nous regardons1 ce jardin superbe et charmant1 o l'on voit1 comme dans la ,psych de ,corneille1 des berceaux de verdure soutenus par des termes dors1 le troupeau qui pat et le berger qui dort1 les dernires maisons du village2 l'ocan entre les arbres1 tout s'abaisse ou se redresse1 tout s'orne ou se dpouille avant d'entrer en nous1 selon le petit signe que lui fait notre choix4 ,apprenons choisir l'apparence4 ,au dclin d'une vie o j'ai tant cherch la menue vrit et la cause physique1 je commence chrir1 non pas ce qui loigne d'elles1 mais ce qui les prcde1 et surtout ce qui les dpasse un peu4 ,nous tions arrivs au sommet d'un plateau de ce pays de ,caux1 en ,normandie1 qui est souple comme un parc anglais1 mais un parc naturel et sans limites4 ,c'est l'un des rares points du globe o la campagne se montre compltement saine1 d'un vert sans dfaillance4 ,un peu plus au nord1 l'pret la menace2 un peu plus au sud1 le soleil la fatigue et la hle4 ,au bout d'une plaine qui s'tendait jusqu' la mer1 des paysans difiaient une meule4 ,regardez1 me dit-il3 vus d'ici1 ils sont beaux4 ,ils construisent cette chose si simple et si importante1 qui est par excellence le monument heureux et presque invariable de la vie humaine qui se fixe3 une meule de bl4 ,la distance1 l'air du soir1 font de leurs cris de joie une sorte de chant sans paroles qui rpond au noble chant des feuilles qui parlent sur nos ttes4 ,au-dessus d'eux1 le ciel est magnifique1 comme si des esprits bienveillants1 munis de palmes de feu1 avaient balay toute la lumire du ct de la meule pour clairer plus longtemps le travail4 ,et la trace des palmes est reste dans l'azur4 ,voyez l'humble glise qui les domine et les surveille1 mi-cte1 parmi les tilleuls arrondis et le gazon du cimetire familier qui regarde l'ocan natal4 ,ils lvent harmonieusement leur monument de vie sous les monuments de leurs morts qui firent les mmes gestes et ne sont pas absents4 ,embrassez l'ensemble3 aucun dtail trop particulier1 trop caractristique1 comme on en trouverait en ,angleterre1 en ,provence ou en ,hollande4 ,c'est le tableau large1 et assez banal pour tre symbolique1 d'une vie naturelle et heureuse4 ,voyez donc l'eurythmie de l'existence humaine dans ses mouvements utiles4 ,regardez l'homme qui mne les chevaux1 tout le corps de celui qui tend la gerbe sur la fourche1 les femmes penches sur le bl et les enfants qui jouent4444 ,ils n'ont pas dplac une pierre1 remu une pellete de terre pour embellir le paysage2 ils ne font pas un pas1 ne plantent pas un arbre1 ne sment pas une fleur qui ne soient ncessaires4 ,tout ce tableau n'est que le rsultat involontaire de l'effort de l'homme pour subsister un moment dans la nature2 et cependant1 ceux d'entre nous qui n'ont d'autre souci que d'imaginer ou de crer des spectacles de paix1 de grce ou de pense profonde1 n'ont rien trouv de plus parfait1 et viennent simplement peindre ou dcrire ceci quand ils veulent nous reprsenter de la beaut ou du bonheur4 ,voil la premire apparence que quelques-uns appellent la vrit4 ,,xi ,approchons4 ,saisissez-vous le chant qui rpondait si bien au feuillage des grands arbres8 ,il est form de gros mots et d'injures2 et quand le rire clate c'est qu'un homme1 qu'une femme lance une ordure ou qu'on se moque du plus faible1 du bossu qui ne peut soulever son fardeau1 du boiteux qu'on renverse1 de l'idiot qu'on houspille4 ,je les observe depuis bien des annes4 ,nous sommes en ,normandie1 la terre est grasse et facile4 ,il y a autour de cette meule un peu plus de bien-tre que n'en suppose ailleurs une scne de ce genre4 ,par consquent1 la plupart des hommes sont alcooliques1 beaucoup de femmes le sont aussi4 ,un autre poison que je n'ai pas besoin de nommer1 corrode encore la race4 ,on lui doit1 ainsi qu' l'alcool1 ces enfants que vous voyez l4 ,ce nabot1 ce scrofuleux1 ce cagneux1 ce bec-de-livre et cet hydrocphale4 ,tous1 hommes et femmes1 jeunes et vieux1 ont les vices ordinaires du paysan4 ,ils sont brutaux1 hypocrites1 menteurs1 rapaces1 mdisants1 mfiants1 envieux1 tourns aux petits profits illicites1 aux interprtations basses1 l'adulation du plus fort4 ,la ncessit les rassemble et les contraint de s'entr'aider1 mais le vu secret de tous est de s'entre-nuire ds qu'ils peuvent le faire sans danger4 ,le malheur d'autrui est le seul plaisir srieux du village4 ,une grande infortune y est l'objet1 longuement caress1 de dlectations sournoises4 ,ils s'pient1 se jalousent1 se mprisent1 se dtestent4 ,tant qu'ils sont pauvres1 ils nourrissent contre la duret et l'avarice de leurs matres une haine recuite et renferme1 et1 s'ils ont leur tour des valets1 ils profitent de l'exprience de la servitude pour surpasser la duret et l'avarice dont ils ont souffert4 ,je pourrais vous faire le dtail des mesquineries1 des fourberies1 des tyrannies1 des injustices1 des rancunes qui animent ce travail baign d'espace et de paix4 ,ne croyez pas que la vue de ce ciel admirable1 de la mer qui tale derrire l'glise un autre ciel plus sensible qui coule sur la terre comme un grand miroir de conscience et de sagesse1 ne croyez pas que cela les tende ou les lve4 ,ils ne l'ont jamais regard4 ,rien ne remue et ne mne leurs penses1 sinon trois ou quatre craintes circonscrites3 crainte de la faim1 crainte de la force1 de l'opinion et de la loi1 et l'heure de la mort1 la terreur de l'enfer4 ,pour montrer ce qu'ils sont1 il faudrait les prendre un un4 ,tenez1 ce grand gauche qui a l'air jovial et lance de si belles gerbes4 ,l't dernier1 ses amis lui cassrent le bras droit dans une rixe d'auberge4 ,j'ai rduit la fracture qui tait mauvaise et complique4 ,je l'ai soign longtemps1 je lui ai donn de quoi vivre en attendant qu'il pt se remettre au travail4 ,il venait chez moi tous les jours4 ,il en a profit pour rpandre au village qu'il m'avait surpris dans les bras de ma belle-sur et que ma mre s'enivrait4 ,il n'est pas mchant1 il ne m'en veut pas2 au contraire1 remarquez1 son visage s'claire d'un bon sourire sincre en me voyant4 ,ce n'tait pas la haine sociale qui le poussait4 ,le paysan ne hait pas le riche2 il respecte trop la richesse4 ,mais je pense que mon bon porte-fourche ne comprenait point pourquoi je le soignais sans en tirer profit4 ,il souponne quelque manigance et n'entend pas tre dupe4 ,plus d'un1 plus riche ou plus pauvre1 avait fait de mme avant lui1 ou pis4 ,il ne croyait pas mentir en rpandant ses inventions1 il obissait un ordre confus de la moralit environnante4 ,il rpondait sans le savoir1 et pour ainsi dire malgr lui1 au dsir tout-puissant de la malveillance gnrale4444 ,mais pourquoi achever un tableau connu de tous ceux qui ont vcu quelques annes la campagne4 ,voil la seconde apparence que la plupart appellent la vrit4 ,c'est la vrit de la vie ncessaire4 ,il est certain qu'elle repose sur les faits les plus prcis1 sur les seuls que tout homme puisse observer et prouver4 ,,xii ,asseyons-nous sur ces gerbes1 poursuivit-il1 et regardons encore4 ,ne rejetons aucun des petits faits qui forment la ralit que j'ai dite4 ,laissons-les s'loigner d'eux-mmes dans l'espace4 ,ils encombrent le premier plan1 mais il faut reconnatre qu'il y a derrire eux une grande force bien admirable qui maintient tout l'ensemble4 ,le maintient-elle seulement1 ne l'lve-t-elle pas8 ,ces hommes que nous voyons ne sont plus tout fait les animaux farouches de ,la ,bruyre qui avaient comme une voix articule1 et se retiraient la nuit dans des tanires1 o ils vivaient de pain noir1 d'eau et de racines4444 ,la race me direz-vous1 est moins forte et moins saine1 c'est possible2 l'alcool et l'autre flau sont des accidents que l'humanit doit dpasser1 peut-tre des preuves dont tels de nos organes1 les organes nerveux par exemple1 tireront bnfice1 car rgulirement nous voyons la vie profiter des maux qu'elle surmonte4 ,au surplus1 un rien1 qu'on peut trouver demain1 suffira les rendre inoffensifs4 ,ce n'est donc pas cela qui nous oblige restreindre notre regard4 ,ces hommes ont des penses1 des sentiments que n'avaient pas encore ceux de ,la ,bruyre4--,j'aime mieux la bte simple et toute nue1 que l'odieuse demi-bte1 murmurai-je4-- ,vous parlez ainsi selon la premire apparence1 celle des potes1 que nous avons vue1 reprit-il2 ne la mlons pas celle que nous examinons4 ,ces penses et ces sentiments sont petits et bas1 si vous voulez1 mais ce qui est petit et bas est dj meilleur que ce qui n'est pas4 ,ils n'en usent gure que pour se nuire et persister dans la mdiocrit o ils sont2 mais il en va souvent ainsi dans la nature4 ,les dons qu'elle accorde1 on ne s'en sert d'abord que pour le mal1 pour empirer ce qu'elle semblait vouloir amliorer2 mais1 au bout du compte1 de tout ce mal rsulte toujours un certain bien4 ,du reste1 je ne tiens nullement prouver le progrs2 selon l'endroit d'o on le considre1 c'est une chose trs petite ou trs grande4 ,rendre un peu moins servile1 un peu moins pnible la condition humaine1 c'est un point norme1 c'est peut-tre l'idal le plus sr2 mais1 value par l'esprit un instant dtach des consquences matrielles1 la distance entre l'homme qui marche la tte du progrs et celui qui se trane aveuglment sa suite1 n'est pas considrable4 ,parmi ces jeunes rustres dont le cerveau n'est hant que d'ides informes1 il en est plusieurs o se trouve la possibilit d'atteindre en peu de temps le degr de conscience o nous vivons tous deux4 ,on est souvent frapp de l'intervalle insignifiant qui spare l'inconscience de ces gens1 que l'on s'imagine complte1 de la conscience que l'on croit le plus leve4 ,d'ailleurs1 de quoi est-elle faite cette conscience dont nous sommes si fiers8 ,de beaucoup plus d'ombre que de lumire1 de beaucoup plus d'ignorance acquise que de science1 de beaucoup plus de choses dont nous savons qu'il faut renoncer les connatre que de choses que nous connaissons4 ,pourtant1 elle est toute notre dignit1 notre plus relle grandeur1 et probablement le phnomne le plus surprenant de ce monde4 ,c'est elle qui nous permet de lever le front en face du principe inconnu et de lui dire3 ,je vous ignore1 mais quelque chose en moi vous embrasse dj4 ,vous me dtruirez peut-tre1 mais1 si ce n'est pour former de mes dbris un organisme meilleur que le mien1 vous vous montrerez infrieur ce que je suis1 et le silence qui suivra la mort de l'espce laquelle j'appartiens vous apprendra que vous avez t jug4 ,et si vous n'tes mme pas capable de vous soucier d'tre jug justement1 qu'importe votre secret8 ,nous ne tenons plus le pntrer4 ,il doit tre stupide et hideux4 ,vous avez produit1 par hasard1 un tre que vous n'aviez pas qualit pour produire4 ,il est heureux pour lui que vous l'ayez supprim par un hasard contraire1 avant qu'il ait mesur le fond de votre inconscience1 plus heureux encore qu'il ne survive pas la srie infinie de vos expriences affreuses4 ,il n'avait rien faire dans un monde o son intelligence ne rpondait aucune intelligence ternelle1 o son dsir du mieux ne pouvait arriver aucun bien rel4 ,encore une fois1 le progrs n'est pas ncessaire pour que le spectacle nous passionne4 ,l'nigme suffit1 et cette nigme est aussi grande1 a autant d'clat mystrieux en ces paysans qu'en nous-mmes4 ,on la trouve partout lorsqu'on suit la vie jusqu'en son principe tout-puissant4 ,ce principe1 de sicle en sicle1 nous modifions son pithte4 ,il en a eu qui taient prcises et consolantes4 ,on a reconnu que ces consolations et cette prcision taient illusoires4 ,mais que nous l'appellions ,dieu1 ,providence1 ,nature1 ,hasard1 ,vie1 ,destin1 le mystre reste le mme1 et tout ce que nous ont enseign des milliers d'annes d'exprience1 c'est lui donner un nom plus vaste1 plus proche de nous1 plus flexible1 plus docile l'attente et l'imprvu4 ,c'est celui qu'il porte aujourd'hui2 et c'est pourquoi il ne parut jamais plus grand4 ,voil l'un des nombreux aspects de la troisime apparence1 et c'est la dernire vrit4 ,,livre ,,vi ,,le ,,massacre ,,des ,,males ,i ,aprs la fcondation des reines1 si le ciel reste clair et l'air chaud1 si le pollen et le nectar abondent dans les fleurs1 les ouvrires1 par une sorte d'indulgence oublieuse1 ou peut-tre par une prvoyance excessive1 tolrent quelque temps encore la prsence importune et ruineuse des mles4--,ceux-ci se conduisent dans la ruche comme les prtendants de ,pnlope dans la maison d',ulysse4 ,il y mnent1 en faisant carrousse et chre lie1 une oisive existence d'amants honoraires1 prodigues et indlicats3 satisfaits1 ventrus1 encombrant les alles1 obstruant les passages1 embarrassant le travail1 bousculant1 bousculs1 ahuris1 importants1 tout gonfls d'un mpris tourdi et sans malice1 mais mpriss avec intelligence et arrire-pense1 inconscients de l'exaspration qui s'accumule et du destin qui les attend4 ,ils choisissent pour y sommeiller l'aise le coin le plus tide de la demeure1 se lvent nonchalamment pour aller humer mme les cellules ouvertes le miel le plus parfum1 et souillent de leurs excrments les rayons qu'ils frquentent4 ,les patientes ouvrires regardent l'avenir et rparent les dgts1 en silence4 ,de midi trois heures1 quand la campagne bleuie tremble de lassitude heureuse sous le regard invincible d'un soleil de juillet ou d'aot1 ils paraissent sur le seuil4 ,ils ont un casque fait d'normes perles noires1 deux hauts panaches anims1 un pourpoint de velours fauve et frott de lumire1 une toison hroque1 un quadruple manteau rigide et translucide4 ,ils font un bruit terrible1 cartent les sentinelles1 renversent les ventileuses1 culbutent les ouvrires qui reviennent charges de leur humble butin4 ,ils ont l'allure affaire1 extravagante et intolrante de dieux indispensables qui sortent en tumulte vers quelque grand dessein ignor du vulgaire4 ,un un1 ils affrontent l'espace1 glorieux1 irrsistibles1 et vont tranquillement se poser sur les fleurs les plus voisines o ils s'endorment jusqu' ce que la fracheur de l'aprs-midi les rveille4 ,alors ils regagnent la ruche dans le mme tourbillon imprieux1 et1 toujours dbordant du mme grand dessein intransigeant1 ils courent aux celliers1 plongent la tte jusqu'au cou dans les cuves miel1 s'enflent comme des amphores pour rparer leurs forces puises1 et regagnent pas alourdis le bon sommeil sans rve et sans soucis qui les recueille jusqu'au prochain repas4 ,,ii ,mais la patience des abeilles n'est pas gale celle des hommes4 ,un matin1 un mot d'ordre attendu circule par la ruche1 et les paisibles ouvrires se transforment en juges et en bourreaux4 ,on ne sait qui le donne2 il mane tout coup de l'indignation froide et raisonne des travailleuses1 et selon le gnie de la rpublique unanime1 aussitt prononc1 il emplit tous les curs4 ,une partie du peuple renonce au butinage pour se consacrer aujourd'hui l'uvre de justice4 ,les gros oisifs endormis en grappes insoucieuses sur les murailles mellifres sont brusquement tirs de leur sommeil par une arme de vierges irrites4 ,ils se rveillent1 bats et incertains1 ils n'en croient pas leurs yeux1 et leur tonnement a peine se faire jour travers leur paresse comme un rayon de lune travers l'eau d'un marcage4 ,ils s'imaginent qu'ils sont victimes d'une erreur1 regardent autour d'eux avec stupfaction1 et1 l'ide-mre de leur vie se ranimant d'abord en leurs cerveaux pais1 ils font un pas vers les cuves miel pour s'y rconforter4 ,mais il n'est plus1 le temps du miel de mai1 du vin-fleur des tilleuls1 de la franche ambroisie de la sauge1 du serpolet1 du trfle blanc1 des marjolaines4 ,au lieu du libre accs aux bons rservoirs pleins qui ouvraient sous leur bouche leurs margelles de cire complaisantes et sucres1 ils trouvent tout autour une ardente broussaille de dards empoisonns qui se hrissent4 ,l'atmosphre de la ville est change4 ,le parfum amical du nectar a fait place l'cre odeur du venin dont les mille gouttelettes scintillent au bout des aiguillons et propagent la rancune et la haine4 ,avant qu'il se soit rendu compte de l'effondrement inou de tout son destin plantureux1 dans le bouleversement des lois heureuses de la cit1 chacun des parasites effars est assailli par trois ou quatre justicires qui s'vertuent lui couper les ailes1 scier le ptiole qui relie l'abdomen au thorax1 amputer les antennes fbriles1 disloquer les pattes1 trouver une fissure aux anneaux de la cuirasse pour y plonger leur glaive4 normes1 mais sans armes1 dpourvus d'aiguillon1 ils ne songent pas se dfendre1 cherchent s'esquiver ou n'opposent que leur masse obtuse aux coups qui les accablent4 ,renverss sur le dos1 ils agitent gauchement1 au bout de leurs puissantes pattes1 leurs ennemies qui ne lchent point prise1 ou1 tournant sur eux-mmes1 ils entranent tout la groupe dans un tourbillon fou1 mais bientt puis4 ,au bout de peu de temps1 ils sont si pitoyables1 que la piti1 qui n'est jamais bien loin de la justice au fond de notre cur1 revient en toute hte et demanderait grce1--mais inutilement--aux dures ouvrires qui ne connaissent que la loi profonde et sche de la nature4 ,les ailes des malheureux sont lacres1 leurs tarses arrachs1 leurs antennes ronges1 et leurs magnifiques yeux noirs1 miroirs des fleurs exubrantes1 rverbres de l'azur et de l'innocente arrogance de l't1 maintenant adoucis par la souffrance1 ne refltent plus que la dtresse et l'angoisse de la fin4 ,les uns succombent leurs blessures et sont immdiatement emports par deux ou trois de leurs bourreaux aux cimetires lointains4 ,d'autres1 moins atteints1 parviennent se rfugier dans un coin o ils s'entassent et o une garde inexorable les bloque jusqu' ce qu'ils y meurent de misre4 ,beaucoup russissent gagner la porte et s'chapper dans l'espace en entranant leurs adversaires1 mais1 vers le soir1 presss par la faim et le froid1 ils reviennent en foule l'entre de la ruche implorer un abri4 ,ils y rencontrent une autre garde inflexible4 ,le lendemain1 leur premire sortie1 les ouvrires dblayent le seuil o s'annoncellent les cadavres des gants inutiles1 et le souvenir de la race oisive s'teint dans la cit jusqu'au printemps suivant4 ,,iii ,souvent le massacre a lieu le mme jour dans un grand nombre de colonies du rucher4 ,les plus riches1 les mieux gouvernes1 en donnent le signal4 ,quelques jours aprs1 les petites rpubliques moins prospres les imitent4 ,seules1 les peuplades les plus pauvres1 les plus chtives1 celles dont la mre est trs vieille et presque strile1 pour ne pas abandonner l'espoir de voir fconder la reine vierge qu'elles attendent et qui peut natre encore1 entretiennent leurs mles jusqu' l'entre de l'hiver4 ,alors vient la misre invitable1 et toute la tribu1 mre1 parasites1 ouvrires1 se ramasse en un groupe affam et troitement enlac qui prit en silence1 dans l'ombre de la ruche1 avant les premires neiges4 ,aprs l'excution des oisifs dans les cits populeuses et opulentes1 le travail reprend1 mais avec une ardeur dcroissante car le nectar se fait dj plus rare4 ,les grandes ftes et les grands drames sont passs4 ,le corps miraculeux enguirland de myriades d'mes1 le noble monstre sans sommeil1 nourri de fleurs et de rose1 la glorieuse ruche des beaux jours de juillet1 graduellement s'endort1 et son haleine chaude1 accable de parfums1 s'alentit et se glace4 ,le miel d'automne1 pour complter les provisions indispensables1 s'accumule cependant dans les murailles nourricires1 et les derniers rservoirs sont scells du sceau de cire blanche incorruptible4--,on cesse de btir1 les naissances diminuent1 les morts se multiplient1 les nuits s'allongent et les jours s'accourcissent4 ,la pluie et les vents inclments1 les brumes du matin1 les embches de l'ombre trop prompte1 emportent des centaines de travailleuses qui ne reviennent plus1 et tout le petit peuple1 aussi avide de soleil que les cigales de l',attique1 sent s'tendre sur lui la menace froide de l'hiver4 ,l'homme a prlev sa part de la rcolte4 ,chacune des bonnes ruches lui a offert quatre-vingts ou cent livres de miel1 et les plus merveilleuses en donnent parfois deux cents1 qui reprsentent d'normes nappes de lumire liqufie1 d'immenses champs de fleurs visites1 une une1 mille fois chaque jour4 ,maintenant il jette un dernier coup d'il aux colonies qui s'engourdissent4 ,il enlve aux plus riches leurs trsors superflus pour les distribuer celles qu'ont appauvries des infortunes1 toujours immrites1 dans ce monde laborieux4 ,il couvre chaudement les demeures1 ferme demi les portes1 enlve les cadres inutiles et livre les abeilles leur grand sommeil hivernal4 ,elles se rassemblent alors au centre de la ruche1 se contractent et se suspendent aux rayons qui renferment les urnes fidles1 d'o sortira1 pendant les jours glacs1 la substance transforme de l't4 ,la reine est au milieu1 entoure de sa garde4 ,le premier rang des ouvrires se cramponne aux cellules scelles1 un second rang les recouvre1 recouvert son tour d'un troisime1 et ainsi de suite jusqu'au dernier qui forme l'enveloppe4 ,lorsque les abeilles de cette enveloppe sentent le froid les gagner1 elles rentrent dans la masse et d'autres les remplacent tour de rle4 ,la grappe suspendue est comme une sphre tide et fauve1 que scindent les murailles de miel1 et qui monte ou descend1 avance ou recule d'une manire insensible mesure que s'puisent les cellules o elle s'attache4 ,car1 au contraire de ce que l'on croit gnralement1 la vie himale des abeilles est allentie mais non pas arrte#a4 ,par le bruissement concert de leurs ailes1 petites surs survivantes des flammes ensoleilles1 qui s'activent ou s'apaisent selon les fluctuations de la temprature du dehors1 elles entretiennent dans leur sphre une chaleur invariable et gale celle d'une journe de printemps4 ,ce printemps secret mane du beau miel qui n'est qu'un rayon de chaleur autrefois transmu1 qui maintenant revient sa forme premire4 ,il circule dans la sphre comme un sang gnreux4 ,les abeilles qui se tiennent sur les alvoles dbordants l'offrent leurs voisines1 qui le transmettent leur tour4 ,il passe ainsi de griffes en griffes1 de bouche en bouche1 et gagne les extrmits du groupe1 qui n'a qu'une pense et une destine parse et runie en des milliers de curs4 ,il tient lieu de soleil et de fleurs1 jusqu' ce que son frre an1 le soleil vritable du grand printemps rel1 glissant par la porte entr'ouverte ses premiers regards attidis o renaissent les violettes et les anmones1 rveille doucement les ouvrires pour leur montrer que l'azur a repris sa place sur le monde1 et que le cercle ininterrompu qui joint la mort la vie1 vient de faire un tour sur lui-mme et de se ranimer4 #a ,une forte ruche1 pendant l'hivernage1 qui dans nos contres dure environ six mois1 c'est--dire d'octobre au commencement d'avril1 consomme pour l'ordinaire vingt trente livres de miel4 ,,livre ,,vii ,,le ,,progr,s ,,de ,l',,esp,,ce ,i ,avant de clore ce livre1 comme nous avons clos la ruche sur le silence engourdi de l'hiver1 je veux relever une objection que manquent rarement de faire ceux qui l'on dcouvre la police et l'industrie surprenante des abeilles4 ,oui1 murmurent-ils1 tout cela est prodigieux mais immuable4 ,voil des milliers d'annes qu'elles vivent sous des lois remarquables1 mais voil des milliers d'annes que ces lois sont les mmes4 ,voil des milliers d'annes qu'elles construisent ces rayons tonnants auxquels on ne peut rien ajouter ni retrancher1 et o s'unit1 dans une perfection gale1 la science du chimiste1 celle du gomtre1 de l'architecte et de l'ingnieur1 mais ces rayons sont exactement pareils ceux qu'on retrouve dans les sarcophages ou qui sont reprsents sur les pierres et les papyrus gyptiens4 ,citez-nous un seul fait qui marque le moindre progrs1 prsentez-nous un dtail o elles aient innov1 un point o elles aient modifi leur routine sculaire3 nous nous inclinerons et nous reconnatrons qu'il n'y a pas seulement en elles un instinct admirable1 mais une intelligence qui a droit de se rapprocher de celle de l'homme2 et d'esprer avec elle on ne sait quelle destine plus haute que celle de la matire inconsciente et soumise4 ,ce n'est pas seulement le profane qui parle ainsi1 mais des entomologistes de la valeur de ,kirby et ,spence ont us du mme argument pour dnier aux abeilles toute autre intelligence que celle qui s'agite vaguement dans l'troite prison d'un instinct surprenant mais invariable4 ,montrez-nous1 disent-ils1 un seul cas o1 presses par les circonstances1 elles aient eu l'ide de substituer l'argile1 par exemple1 ou le mortier la cire et la propolis1 et nous conviendrons qu'elles sont capables de raisonner4 ,cet argument1 que ,romanes appelle ,the question begging argument1 et qu'on pourrait encore nommer l'argument insatiable1 est des plus dangereux1 et1 appliqu l'homme1 nous mnerait fort loin4 ,a le bien considrer1 il mane de ce simple bon sens qui fait souvent beaucoup de mal et qui rpondait ,galile3 ,ce n'est pas la terre qui tourne puisque je vois le soleil marcher dans les cieux1 remonter le matin et descendre le soir1 et que rien ne peut prvaloir sur le tmoignage de mes yeux4 ,le bon sens est excellent et ncessaire au fond de notre esprit1 mais la condition qu'une inquitude leve le surveille et lui rappelle au besoin l'infini de son ignorance2 sinon il n'est que la routine des parties basses de notre intelligence4 ,mais les abeilles ont rpondu elles-mmes l'objection de ,kirby et ,spence4 ,elle tait peine formule qu'un autre naturaliste1 ,andrew ,knight1 ayant enduit d'une espce de ciment fait de cire et de trbenthine l'corce malade de certains arbres1 observa que ses abeilles avaient compltement renonc rcolter la propolis et n'usaient plus que de cette matire inconnue1 mais bientt prouve et adopte1 qu'elles trouvaient toute prpare et en abondance aux environs de leur logis4 ,du reste1 la moiti de la science et de la pratique apicole est l'art de donner carrire l'esprit d'initiative de l'abeille1 de fournir son intelligence entreprenante l'occasion de s'exercer et de faire de vritables dcouvertes1 de vritables inventions4 ,ainsi1 lorsque le pollen est rare dans les fleurs1 les apiculteurs1 afin d'aider l'levage des larves et des nymphes1 qui en consomment normment1 rpandent une certaine quantit de farine proximit du rucher4 ,il est vident qu' l'tat de nature1 au sein de leurs forts natales ou des valles asiatiques o elles virent probablement le jour l'poque tertiaire1 elles n'ont jamais rencontr une substance de ce genre4 ,nanmoins1 si l'on a soin d'en amorcer quelques-unes1 en les posant sur la farine rpandue1 elles la ttent1 la gotent1 reconnaissent ses qualits peu prs quivalentes celles de la poussire des anthres1 retournent la ruche1 annoncent la nouvelle leurs surs1 et voil que toutes les butineuses accourent cet aliment inattendu et incomprhensible qui1 dans leur mmoire hrditaire1 doit tre insparable du calice des fleurs o1 depuis tant de sicles1 leur vol est si voluptueusement et si somptueusement accueilli4 ,,ii ,voici cent ans peine1 c'est--dire depuis les travaux de ,huber1 qu'on a commenc d'tudier srieusement les abeilles et de dcouvrir les premires vrits importantes qui permettent de les observer avec fruit4 ,voici un peu plus de cinquante ans que1 grce aux rayons et aux cadres mobiles de ,dzierzon et de ,langstroth1 se fonde l'apiculture rationnelle et pratique et que la ruche cesse d'tre l'inviolable maison o tout se passait dans un mystre que nous ne pouvions pntrer qu'aprs que la mort l'avait mis en ruines4 ,enfin1 voici moins de cinquante ans que les perfectionnements du microscope et du laboratoire de l'entomologiste ont rvl le secret prcis des principaux organes de l'ouvrire1 de la mre et des mles4 ,est-il tonnant que notre science soit aussi courte que notre exprience8 ,les abeilles vivent depuis des milliers d'annes et nous les observons depuis dix ou douze lustres4 ,alors mme qu'il serait prouv que rien n'ait chang dans la ruche depuis que nous l'avons ouverte1 aurions-nous le droit d'en conclure que jamais rien ne s'y soit modifi avant que nous l'eussions interroge8 ,ne savons-nous pas que dans l'volution d'une espce1 un sicle se perd comme une goutte de pluie aux tourbillons d'un fleuve1 et que1 sur la vie de la matire universelle1 les millnaires passent aussi vite que les annes sur l'histoire d'un peuple8 ,,iii ,mais il n'est pas tabli que rien n'ait chang dans les habitudes de l'abeille4 les examiner sans parti pris1 et sans sortir du petit champ clair par notre exprience actuelle1 on trouvera1 au contraire1 des variations trs sensibles4 ,et qui dira celles qui nous chappent8 ,un observateur qui aurait environ cent cinquante fois notre hauteur et peu prs sept cent mille fois notre importance 7ce sont les rapports de notre taille et de notre poids ceux de l'humble mouche miel71 qui n'entendrait pas notre langage et serait dou de sens tout diffrents des ntres1 se rendrait compte que d'assez curieuses transformations matrielles ont eu lieu dans les deux derniers tiers de ce sicle1 mais comment pourrait-il se faire une ide de notre volution morale1 sociale1 religieuse1 politique et conomique8 ,tout l'heure1 la plus vraisemblable des hypothses scientifiques nous permettra de rattacher notre abeille domestique la grande tribu des ,apiens o se trouvent probablement ses anctres et qui comprend toutes les abeilles sauvages#a4 ,nous assisterons alors des transformations physiologiques1 sociales1 conomiques1 industrielles et architecturales plus extraordinaires que celles de notre volution humaine4 ,pour l'instant1 nous nous en tiendrons notre abeille domestique proprement dite4 ,on en compte environ seize espces suffisamment distinctes2 mais au fond1 qu'il s'agisse de l',apis ,dorsata1 la plus grande1 ou de l',apis ,florea1 la plus petite que l'on connaisse1 c'est exactement le mme insecte plus ou moins modifi par le climat et les circonstances auxquelles il lui a fallu s'adapter4 ,toutes ces espces ne diffrent pas beaucoup plus entre elles qu'un ,anglais ne diffre d'un ,espagnol ou un ,japonais d'un ,europen4 ,en bornant ainsi son premires remarques1 nous ne constaterons ici que ce que voient nos propres yeux1 et dans ce moment mme1 sans le secours d'aucune hypothse1 quelque vraisemblable et imprieuse qu'elle soit4 ,nous ne passerons pas en revue tous les faits qu'on pourrait invoquer4 ,rapidement numrs1 quelques-uns des plus significatifs suffiront4 #a ,voici la place qu'occupe l'abeille domestique dans la classification scientifique3 ,classe -- ,insectes4 ,ordre -- ,hymnoptres4 ,famille -- ,apides4 ,genre -- ,apis4 ,espce -- ,mellifica4 ,le terme ,mellifica est celui de la classification linnenne4 ,il n'est pas des plus heureux1 toutes les ,apides1 sauf peut-tre certaines espces parasites1 tant mellifiques4 ,scopoli dit3 cerifera2 ,raumur1 domestica2 ,geoffroy1 gregaria4 ,l',apis ligustica1 l'abeille italienne1 est une varit de l',apis ,mellifica4 ,,iv ,et d'abord1 l'amlioration la plus importante et la plus radicale1 qui correspondrait chez l'homme d'immenses travaux2 la protection extrieure de la communaut4 ,les abeilles n'habitent pas comme nous des villes ciel ouvert et livres aux caprices du vent et de l'orage1 mais des cits recouvertes tout entires d'une enveloppe protectrice4 ,or1 l'tat de nature et sous un climat idal1 il n'en va pas ainsi4 ,si elles n'coutaient que le fond de leur instinct elles btiraient leurs rayons en plein air4 ,aux ,indes1 l',apis dorsata ne recherche pas avidemment les arbres creux ou les cavits des rochers4 ,l'essaim se suspend l'aisselle d'une branche1 et le rayon s'allonge1 la reine pond1 les provisions s'accumulent1 sans autre abri que les corps mmes des ouvrires4 ,on a vu quelquefois notre abeille septentrionale1 trompe par un t trop doux1 revenir cet instinct1 et on a trouv des essaims qui vivaient ainsi l'air libre au milieu d'un buisson#a4 ,mais1 mme aux ,indes1 cette habitude qui semble inne1 a des suites fcheuses4 ,elle immobilise un tel nombre d'ouvrires1 uniquement occupes maintenir la chaleur ncessaire autour de celles qui travaillent la cire et lvent le couvain1 que l',apis dorsata suspendue aux branches1 ne construit qu'un seul rayon4 ,par contre1 le moindre abri lui permet d'en difier quatre ou cinq et davantage1 et renforce d'autant la population et la prosprit de la colonie4 ,aussi1 toutes les races d'abeilles des rgions froides et tempres1 ont-elles presque compltement abandonn cette mthode primitive4 ,il est vident que la slection naturelle a sanctionn l'initiative intelligente de l'insecte1 en ne laissant survivre nos hivers que les tribus les plus nombreuses et les mieux protges4 ,ce qui n'avait t qu'une ide contraire l'instinct1 est devenu peu peu une habitude instinctive4 ,mais il n'est pas moins vrai que ce fut d'abord une ide audacieuse et probablement pleine d'observations1 d'expriences et de raisonnements1 que de renoncer ainsi la vaste lumire naturelle et adore pour se fixer aux creux obscurs d'une souche ou d'une caverne4 ,on pourrait presque dire qu'elle fut aussi importante aux destines de l'abeille domestique1 que l'invention du feu celles du genre humain4 #a ,le cas est mme assez frquent parmi les essaims secondaires et tertiaires1 car ils sont moins expriments et moins prudents que l'essaim primaire4 ,ils ont leur tte une reine vierge et volage et sont presque entirement composs de trs jeunes abeilles en qui l'instinct primitif parle d'autant plus haut qu'elles ignorent encore la rigueur et les caprices de notre ciel barbare4 ,du reste aucun de ces essaims ne survit aux premires bises de l'automne1 et ils vont rejoindre les innombrables victimes des lentes et obscures expriences de la nature4 ,v ,aprs ce grand progrs1 qui tout en tant ancien et hrditaire demeure nanmoins actuel1 nous trouvons une foule de dtails infiniment variables1 qui nous prouvent que l'industrie et la politique mme de la ruche ne sont pas fixes en des formules infrangibles4 ,nous venons de parler de la substitution intelligente de la farine au pollen1 et d'un ciment artificiel la propolis4 ,nous avons vu avec quelle habilet elles savent approprier leurs besoins les demeures parfois dconcertantes o on les introduit4 ,nous avons vu aussi avec quelle adresse immdiate et surprenante elles ont tir parti des rayons de cire gaufre qu'on imagina de leur offrir4 ,ici1 l'utilisation ingnieuse d'un phnomne miraculeusement heureux1 mais incomplet1 est tout fait extraordinaire4 ,elles ont rellement compris l'homme demi-mot4 ,figurez-vous que depuis des sicles nous btissions nos villes1 non pas avec des pierres1 de la chaux et des briques1 mais au moyen d'une substance mallable1 pniblement scrte par des organes spciaux de notre corps4 ,un jour1 un tre tout-puissant nous dpose au sein d'une cit fabuleuse4 ,nous reconnaissons qu'elle est faite d'une substance pareille celle que nous scrtons1 mais pour tout le reste1 c'est un rve1 dont la logique mme1 une logique dforme et comme rduite et concentre1 est plus droutante que ne serait l'incohrence4 ,notre plan ordinaire s'y retrouve1 tout y est selon notre attente1 mais n'y est qu'en puissance et pour ainsi dire cras par une force prnatale qui l'a arrt dans l'bauche et empch de s'panouir4 ,les maisons qui doivent compter quatre ou cinq mtres de hauteur forment de petits renflements que nos deux mains peuvent recouvrir4 ,des milliers de murailles sont marques par un trait qui renferme la fois leur contour et la matire dont elles seront bties4 ,ailleurs1 il y a de grandes irrgularits qu'il faudra rectifier1 des gouffres qu'il faudra combler et raccorder harmonieusement l'ensemble1 de vastes surfaces branlantes qu'il sera ncessaire d'tayer4 ,car l'uvre est inespre1 mais fruste et dangereuse4 ,elle a t conue par une intelligence souveraine qui a devin la plupart de nos dsirs1 mais qui1 gne par son normit mme1 n'a pu les raliser que fort grossirement4 ,il s'agit donc de dmler tout cela1 de tirer profit des moindres intentions du surnaturel donateur1 d'difier en quelques jours ce qui prend d'ordinaire des annes1 de renoncer des habitudes organiques1 de bouleverser de fond en comble les mthodes de travail4 ,il est certain que l'homme n'aurait pas trop de toute son attention pour rsoudre les problmes qui surgiraient1 et ne rien perdre de l'aide ainsi offerte par une providence magnifique4 ,pourtant1 c'est peu prs ce que font les abeilles dans nos ruches modernes#a4 #a ,puisque nous nous occupons une dernire fois des constructions de l'abeille1 signalons en passant une particularit curieuse de l',apis florea4 ,certaines parois de ses cellules mles sont cylindriques au lieu d'tre hexagonales4 ,il semble qu elle n'ait pas encore achev de passer de l'une l'autre forme et d'adopter dfinitivement la meilleure4 ,,vi ,la politique mme des abeilles1 ai-je dit1 n'est probablement pas immobile4 ,c'est le point le plus obscur et le plus difficile constater4 ,je ne m'arrterai pas la manire variable dont elles traitent leurs reines1 aux lois de l'essaimage propres chaque ruche et qui paraissent se transmettre de gnrations en gnrations1 etc4 ,mais ct de ces faits qui ne sont pas assez dtermins1 il en est d'autres1 constants et prcis1 qui montrent que toutes les races de l'abeille domestique ne sont pas arrives au mme degr de civilisation politique1 qu'on en trouve o l'esprit public ttonne encore et cherche peut-tre une autre solution au problme royal4 ,l'abeille syrienne1 par exemple1 lve d'ordinaire cent vingt reines et souvent davantage4 ,au lieu que notre ,apis mellifica1 en lve1 au plus1 dix ou douze4 ,cheshire nous parle d'une ruche syrienne1 nullement anormale1 o l'on dcouvrit vingt et une reines-mres mortes et quatre-vingt-dix reines vivantes et libres4 ,voil le point de dpart ou d'arrive d'une volution sociale assez trange et qu'il serait intressant d'tudier fond4 ,ajoutons que sous le rapport de l'levage des reines1 l'abeille chypriote se rapproche beaucoup de la syrienne4 ,est-ce un retour1 encore incertain1 l'oligarchie aprs l'exprience monarchique1 la maternit multiple aprs l'unique8 ,toujours est-il que l'abeille syrienne et chypriote1 trs proches parentes de l'gyptienne et de l'italienne1 sont probablement les premires que l'homme ait domestiques4 ,enfin1 une dernire observation nous fait voir plus clairement encore1 que les murs1 l'organisation prvoyante de la ruche1 ne sont pas le rsultat d'une impulsion primitive1 mcaniquement suivie travers les ges et les climats divers1 mais que l'esprit qui dirige la petite rpublique sait remarquer les circonstances nouvelles1 s'y plier et en tirer parti1 comme il avait appris parer aux dangers des anciennes4 ,transporte en ,australie ou en ,californie1 notre abeille noire change compltement ses habitudes4 ,ds la seconde ou la troisime anne1 ayant constat que l't est perptuel1 que les fleurs ne font jamais dfaut1 elle vit au jour le jour1 se contente de rcolter le miel et le pollen ncessaires la consommation quotidienne1 et son observation rcente et raisonne1 l'emportant sur son exprience hrditaire1 elle ne fait plus de provisions pour l'hiver#a4 ,on ne parvient mme entretenir son activit qu'en lui enlevant mesure le fruit de son travail4 #a ,fait analogue signal par ,bchner1 et prouvant l'adaptation aux circonstances1 non pas lente1 sculaire1 inconsciente et fatale1 mais immdiate et intelligente3 la ,barbade1 au milieu des raffineries o durant toute l'anne elles trouvent le sucre en abondance1 elles cessent compltement de visiter les fleurs4 ,,vii ,voil ce que nous pouvons voir de nos yeux4 ,on conviendra qu'il y a l quelques faits topiques et propres branler l'opinion de ceux qui se persuadent que toute intelligence est immobile et tout avenir immuable1 hormis l'intelligence et l'avenir de l'homme4 ,mais si nous acceptons un instant l'hypothse du transformisme1 le spectacle s'tend et sa lueur douteuse et grandiose atteint bientt nos propres destines4 ,il n'est pas vident1 mais qui l'observe attentivement1 il est difficile de ne pas reconnatre qu'il y a dans la nature une volont qui tend lever une portion de la matire un tat plus subtil et peut-tre meilleur1 pntrer peu peu sa surface d'un fluide plein de mystre que nous appelons d'abord la vie1 ensuite l'instinct1 et peu aprs l'intelligence2 assurer1 organiser1 faciliter l'existence de tout ce qui s'anime pour un but inconnu4 ,il n'est pas certain1 mais beaucoup d'exemples que nous voyons autour de nous nous invitent supposer que1 si l'on pouvait valuer la quantit de matire qui depuis l'origine s'est ainsi leve1 on trouverait qu'elle n'a cess d'accrotre4 ,je le rpte1 la remarque est fragile1 mais c'est la seule que nous ayons pu faire sur la force cache qui nous mne2 et c'est beaucoup1 dans un monde o notre premier devoir est la confiance la vie1 alors mme qu'on n'y dcouvrirait aucune clart encourageante1 et tant qu'il n'y aura pas de certitude contraire4 ,je sais tout ce que l'on peut dire contre la thorie du transformisme4 ,elle a des preuves nombreuses et des arguments trs puissants1 mais qui1 la rigueur1 ne portent pas conviction4 ,il ne faut jamais se livrer sans arrire-pense aux vrits de l'poque o l'on vit4 ,peut-tre que dans cent ans bien des chapitres de nos livres qui sont imprgns de celle-ci1 en paratront vieillis comme le sont aujourd'hui les uvres des philosophes du sicle pass1 pleines d'un homme trop parfait et qui n'existe pas1 et tant de pages du ,x,v,i,ie sicle qu'amoindrit la pense du dieu pre et mesquin de la tradition catholique1 dforme par tant de vanits et de mensonges4 ,nanmoins1 lorsqu'on ne peut savoir la vrit d'une chose1 il est bon qu'on accepte l'hypothse qui1 dans le moment o le hasard nous fait natre1 s'impose le plus imprieusement la raison4 ,il y a parier qu'elle est fausse1 mais tant qu'on la croit vraie elle est utile1 elle ranime les courages1 et pousse les recherches dans une direction nouvelle4 ,a premire vue1 pour remplacer ces suppositions ingnieuses1 il semblerait plus sage de dire simplement la vrit profonde1 qui est qu'on ne sait pas4 ,mais cette vrit ne serait salutaire que s'il tait prouv qu'on ne saura jamais4 ,en attendant1 elle nous maintiendrait dans une immobilit plus funeste que les plus fcheuses illusions4 ,nous sommes ainsi faits que rien ne nous entrane plus loin ni plus haut que les bonds de nos erreurs4 ,au fond1 le peu que nous avons appris1 nous le devons des hypothses toujours hasardeuses1 souvent absurdes1 et pour la plupart moins circonspectes que celle d'aujourd'hui4 ,elles taient peut-tre insenses mais elles ont entretenu l'ardeur de la recherche4 ,que celui qui veille au foyer de l'htellerie humaine soit aveugle ou trs vieux1 qu'importe au voyageur qui a froid et vient s'asseoir ses cts8 ,si le feu ne s'est pas teint sous sa garde1 il a fait ce qu'aurait pu faire le meilleur4 ,transmettons cette ardeur1 non pas intacte1 mais accrue1 et rien ne peut l'accrotre davantage que cette hypothse du transformisme qui nous force interroger avec une mthode plus svre et une passion plus constante tout ce qui existe sur la terre1 dans ses entrailles1 dans les profondeurs de la mer et l'tendue des cieux4 ,que lui oppose-t-on et qu'avons nous mettre sa place si nous la rejetons8 ,le grand aveu de l'ignorance savante qui se connat1 mais qui pour l'ordinaire est inactive et dcourage la curiosit1 plus ncessaire l'homme que la sagesse mme1 ou bien l'hypothse de la fixit des espces et de la cration divine qui est moins dmontre que la ntre1 qui loigne jamais les parties vives du problme et se dbarrasse de l'inexplicable en s'interdisant de l'interroger4 ,,viii ,ce matin d'avril1 au milieu du jardin qui renat sous une divine rose verte1 devant des plates-bandes de roses et tremblantes primules bordes de thlaspi blanc1 qu'on nomme encore alysse ou corbeille d'argent1 j'ai revu les abeilles sauvages1 aeules de celle qui s'est soumise nos dsirs1 et je me suis rappel les leons du vieil amateur des ruches de ,zlande4 ,plus d'une fois1 il me promena parmi ses parterres multicolores1 dessins et entretenus comme au temps du pre ,cats1 le bon pole hollandais1 prosaque et intarissable1 ils formaient des rosaces1 des toiles1 des guirlandes1 des pendeloques et des girandoles au pied d'une aubpine ou d'un arbre fruitier taill en boule1 en pyramide ou en quenouille1 et le buis1 vigilant comme un chien de berger1 courait le long des bords pour empcher les fleurs d'envahir les alles4 ,j'y appris les noms et les habitudes des indpendantes butineuses que nous ne regardons jamais1 les prenant pour des mouches vulgaires1 des gupes malfaisantes ou les coloptres stupides4 ,et pourtant chacune d'elles porte sous la double paire d'ailes qui la caractrise au pays des insectes1 un plan de vie1 les outils et l'ide d'un destin diffrent et souvent merveilleux4 ,voici d'abord les plus proches parents de nos abeilles domestiques1 les ,bourdons hirsutes et trapus1 parfois minuscules1 presque toujours normes et couverts1 comme les hommes primitifs1 d'un informe sayon que cerclent des anneaux de cuivre ou de cinabre4 ,ils sont encore demi barbares1 violentent les calices1 les dchirent s'ils rsistent1 et pntrent sous les voiles satins des corolles comme l'ours des cavernes entrerait sous la tente1 toute de soie et de perles1 d'une princesse byzantine4 ,a ct1 plus grand que le plus grand d'entre eux1 passe un monstre vtu de tnbres4 ,il brle d'un feu sombre1 vert et violac3 c'est la ,xylocope ronge-bois1 la gante du monde mellifique4 ,a sa suite1 par rang de taille1 viennent les funbres ,chalicodomes ou abeilles-maonnes qui sont habilles de drap noir et construisent1 avec de l'argile et des graviers1 des demeures aussi dures que la pierre4 ,puis1 ple-mle1 volent les ,dasypodes et les ,halictes qui ressemblent aux gupes1 les ,andrnes1 souvent en proie un parasite fantastique1 le ,stylops1 qui transforme compltement l'aspect de la victime qu'il a choisie1 les ,panurgues1 presque nains1 et toujours accabls de lourdes charges de pollen1 les ,osmies multiformes qui ont cent industries particulires4 ,l'une d'elles1 l',osmia papaveris1 ne se contente pas de demander aux fleurs le pain et le vin ncessaires2 elle taille mme les corolles du pavot et du coquelicot de grands lambeaux de pourpre1 pour en tapisser royalement le palais de ses filles4 ,une autre abeille1 la plus petite de toutes1 un grain de poudre qui plane sur quatre ailes lectriques1 la ,mgachile centunculaire1 dcoupe dans les feuilles du rosier des demi-cercles parfaits qu'on croirait enlevs l'emporte-pice1 les ploie1 les ajuste et en forme un tui compos d'une suite de petits ds coudre admirablement rguliers1 dont chacun est la cellule d'une larve4 ,mais un livre entier suffirait peine numrer les habitudes et les talents divers de la foule altre de miel qui s'agite en tous sens sur les fleurs avides et passives1 fiances enchanes qui attendent le message d'amour que des htes distraits leur apportent4 ,,ix ,on connat environ quatre mille cinq cents espces d'abeilles sauvages4 ,il va de soi que nous ne les passerons pas en revue4 ,peut-tre qu'un jour1 une tude approfondie1 des observations et des expriences qu'on n'a pas faites jusqu'ici et qui demanderaient plus d'une vie d'homme1 claireront d'une lumire dcisive l'histoire de l'volution de l'abeille4 ,cette histoire1 n'a pas encore1 que je sache1 t mthodiquement entreprise4 ,il est souhaiter qu'elle le soit1 car elle toucherait plus d'un problme aussi grand que ceux de bien des histoires humaines4 ,pour nous1 sans plus rien affirmer puisque nous entrons dans la rgion voile des suppositions1 nous nous contenterons de suivre dans sa marche vers une existence plus intelligente1 vers un peu de bien-tre et de scurit1 une tribu d'hymnoptres1 et nous marquerons d'un simple trait les points saillants de cette ascension plusieurs fois millnaire4 ,la tribu en question est1 nous le savons dj1 celle des ,apiens#a1 dont les traits essentiels sont si bien fixs et si distincts qu'il n'est pas dfendu de croire que tous ses membres descendent d'un anctre unique4 ,les disciples de ,darwin1 ,hermann ,mller entre autres1 considrent une petite abeille sauvage1 rpandue par tout l'univers1 et appele ,prosopis1 comme la reprsentante actuelle de l'abeille primitive dont seraient nes toutes les abeilles que nous connaissons aujourd'hui4 ,l'infortune ,prosopis est peu prs l'habitante de nos ruches ce que serait l'homme des cavernes aux heureux de nos grandes villes4 ,peut-tre1 sans y prendre garde1 et sans vous douter que vous aviez devant vous la vnrable aeule laquelle nous devons probablement la plupart de nos fleurs et de nos fruits4--7,on estime en effet que plus de cent mille espces de plantes disparatraient si les abeilles ne les visitaient point17 et qui sait8 notre civilisation mme1 car tout s'enchane dans ces mystres1 peut-tre l'avez-vous vue plus d'une fois dans un coin abandonn de votre jardin o elle s'agitait autour des broussailles4 ,elle est jolie et vive2 la plus abondante en ,france est lgamment tachete de blanc sur fond noir4 ,mais cette lgance cache un dnment incroyable4 ,elle mne une vie famlique4 ,elle est presque nue alors que toutes ses surs sont vtues de toisons chaudes et somptueuses4 ,elle ne possde aucun instrument de travail4 ,elle n'a pas de corbeilles pour rcolter le pollen comme les ,apides1 ou1 leur dfaut1 la houppe coxale des ,andrnes1 ou la brosse ventrale des ,gastrilgides4 ,il faut qu'elle ramasse pniblement1 l'aide de ses petites griffes1 la poudre des calices et qu'elle l'avale pour la porter dans sa tanire4 ,elle n'a d'autre outil que sa langue1 sa bouche et ses pattes1 mais sa langue est trop courte1 ses pattes sont dbiles et ses mandibules sans force4 ,ne pouvant produire la cire1 ni creuser le bois1 ni fouir le sol1 elle pratique de maladroites galeries dans la moelle tendre des ronces sches1 y installe quelques cellules grossirement agences1 les pourvoit d'un peu de nourriture destine des enfants qu'elle ne verra jamais1 puis1 sa pauvre tche accomplie pour une fin qu'elle ne connat point et que nous ne connaissons pas davantage1 elle s'en va mourir dans un coin1 seule au monde1 comme elle avait vcu4 #a ,il importe de ne pas confondre les trois termes3 apiens1 apides et apites que nous emploierons tour tour et que nous empruntons la classification de ,m4 mile ,blanchard4 ,la tribu apienne comprend toutes les familles d'abeilles4 ,les apides forment la premire de ces familles et se subdivisent en trois groupes3 ,les ,mliponites1 les ,apittes et les ,bombites 7,bourdons74 ,enfin les ,apites renferment les diverses varits de nos abeilles domestiques4 ,x ,nous passerons sur bien des espces intermdiaires o nous pourrions voir peu peu la langue s'allonger pour puiser le nectar au creux d'un plus grand nombre de corolles1 l'appareil collecteur de pollen1 poils1 houppes1 brosses tibiales1 tarsiennes et ventrales1 poindre et se dvelopper1 les pattes et les mandibules se fortifier1 des scrtions utiles se former1 et le gnie qui prside la construction des demeures chercher et trouver en tous sens des amliorations surprenantes4 ,une telle tude exigerait un livre4 ,je n'en veux esquisser qu'un chapitre1 moins qu'un chapitre1 une page1 qui nous montre travers les tentatives hsitantes de la volont de vivre et d'tre plus heureux1 la naissance1 l'panouissement et l'affermissement de l'intelligence sociale4 ,nous avons vu voleter la malheureuse ,prosopis1 qui porte en silence dans ce vaste univers plein de forces effrayantes son petit destin solitaire4 ,un certain nombre de ses surs1 appartenant des races dj mieux outilles et plus habiles1 par exemple les ,colltes bien vtues1 ou la merveilleuse coupeuse des feuilles du rosier1 la ,mgachile centunculaire1 vivent dans un isolement aussi profond1 et si1 par hasard1 quelqu'un s'attache elles et vient partager leur demeure1 c'est un ennemi ou plus souvent un parasite4 ,car le monde des abeilles est peupl de fantmes plus tranges que les ntres1 et mainte espce a ainsi une sorte de double mystrieux et inactif1 exactement pareil la victime qu'il choisit1 cela prs que sa paresse immmoriale lui a fait perdre un un tous ses instruments de travail et qu'il ne peut plus subsister qu'aux dpens du type laborieux de sa race#a4 ,cependant1 parmi les abeilles qu'on a appeles d'un nom un peu trop catgorique les ,apides solitaires1 pareil une flamme crase sous l'amas de matire qui touffe toute vie primitive1 couve dj l'instinct social4 et l1 dans des directions inattendues1 par clats timides et parfois bizarres1 comme pour le reconnatre1 il parvient percer le bcher qui l'opprime et qui1 un jour1 nourrira son triomphe4 ,si tout est matire en ce monde1 on surprend ici le mouvement le plus immatriel de la matire4 ,il s'agit de passer de la vie goste1 prcaire et incomplte la vie fraternelle1 un peu plus sre et un peu plus heureuse4 ,il s'agit d'unir idalement par l'esprit ce qui est rellement spar par le corps1 d'obtenir que l'individu se sacrifie l'espce et de substituer ce qui ne se voit pas aux choses qui se voient4 ,est-il tonnant que les abeilles ne ralisent pas du premier coup ce que nous1 qui nous trouvons au point privilgi d'o l'instinct rayonne de toutes parts dans la conscience1 n'avons pas encore dml8 ,aussi est-il curieux1 presque touchant1 de voir comme l'ide nouvelle ttonne d'abord dans les tnbres qui enveloppent tout ce qui nat sur cette terre4 ,elle sort de la matire1 elle est encore toute matrielle4 ,elle n'est que du froid1 de la faim1 de la peur transforms en une chose qui n'a pas encore de figure4 ,elle rampe confusment autour des grands dangers1 autour des longues nuits1 de l'approche de l'hiver1 d'un sommeil quivoque qui est presque la mort4 #a ,exemples4--,les ,bourdons1 qui ont pour parasites les ,psithyres1 les ,stlides qui vivent au dtriment des ,anthidies4 ,on est oblig d'admettre1 dit fort justement ,j4 ,perez 7,les ,abeilles7 propos de l'identit frquente du parasite et de sa victime1 on est oblig d'admettre que les deux genres ne sont que deux formes d'un mme type1 et sont unis entre eux par la plus troite affinit4 ,pour les naturalistes qui adhrent la doctrine du transformisme1 cette parent n'est pas purement idale1 elle est relle4 ,le genre parasite ne serait qu'une ligne issue du genre rcoltant1 et ayant perdu les organes de rcolte par suite de son adaptation la vie parasitique4 ,,xi ,les ,xylocopes1 nous l'avons vu1 sont de puissantes abeilles qui taraudent leur nid dans le bois sec4 ,elles vivent toujours solitaires4 ,pourtant1 vers la fin de l't1 il arrive qu'on trouve quelques individus d'une espce particulire1 7,xylocopa ,cyanescens71 groups frileusement dans une tige d',asphodle1 pour passer l'hiver en commun4 ,cette fraternit tardive est exceptionnelle chez les ,xylocopes1 mais1 chez leurs plus proches parentes1 les ,cratines1 l'habitude est dj invariable4 ,voil l'ide qui point4 ,elle s'arrte aussitt1 et jusqu'ici1 chez les ,xylocopides1 elle n'a pu dpasser cette premire ligne obscure de l'amour4 ,chez d'autres ,apiens1 l'ide qui se cherche prend d'autres formes4 ,les ,chalicodomes des hangars1 qui sont des abeilles maonnes1 les ,dasypodes et les ,halictes1 qui creusent des terriers1 se runissent en colonies nombreuses pour construire leurs nids4 ,mais c'est une foule illusoire forme de solitaires4 ,nulle entente1 nulle action commune4 ,chacun1 profondment isol dans la multitude1 btit sa demeure pour soi seul1 sans s'occuper de son voisin4 ,c'est1 dit ,m4,j4 ,perez1 un simple concours d'individus que les mmes gots1 les mmes aptitudes rassemblent au mme endroit1 o la maxime de chacun pour soi se pratique dans toute sa rigueur2 enfin une cohue de travailleurs rappelant l'essaim d'une ruche uniquement par le nombre et l'ardeur4 ,de telles runions sont donc la simple consquence du grand nombre d'individus habitant la mme localit4 ,mais chez les ,panurgues1 cousines des ,dasypodes1 un petit trait de lumire jaillit soudain1 et claire la naissance d'un sentiment nouveau dans l'agglomration fortuite4 ,elles se runissent la manire des prcdentes et chacune fouit pour son compte sa chambre souterraine2 mais l'entre1 le couloir qui de la surface du sol conduit aux terriers spars1 est commun4 ,ainsi1 dit encore ,m4 ,perez1 pour ce qui est du travail des cellules1 chacune se comporte comme si elle tait seule2 mais toutes utilisent la galerie d'accs2 toutes1 en ceci1 profitent du travail d'une seule et s'pargnent ainsi le temps et la peine d'tablir chacune une galerie particulire4 ,il y aurait intrt s'assurer si ce travail prliminaire lui-mme ne s'excuterait pas en commun1 et si plusieurs femelles ne se relayeraient pas pour y prendre part tour de rle4 ,quoi qu'il en soit1 l'ide fraternelle vient de percer la paroi qui sparait deux mondes4 ,ce n'est plus l'hiver1 la faim ou l'horreur de la mort qui l'arrache l'instinct1 affole et mconnaissable2 c'est la vie active qui la suggre4 ,mais cette fois encore1 elle s'arrte court1 elle ne parvient pas s'tendre davantage dans cette direction4 ,n'importe1 elle ne perd pas courage1 elle tente d'autres chemins4 ,et voici qu'elle pntre chez les ,bourdons1 y mrit1 y prend corps dans une atmosphre diffrente et opre les premiers miracles dcisifs4 ,,xii ,les ,bourdons1 ces grosses abeilles velues1 sonores1 effrayantes mais pacifiques et que nous connaissons tous1 sont d'abord solitaires4 ,ds les premiers jours de mars1 la femelle fconde qui a survcu l'hiver commence la construction de son nid1 soit sous terre1 soit dans un buisson1 selon l'espce laquelle elle appartient4 ,elle est seule au monde dans le printemps qui s'veille4 ,elle dblaie1 creuse1 tapisse le lieu choisi4 ,elle faonne ensuite d'assez informes cellules de cire1 les garnit de miel et de pollen1 pond1 couve les ufs1 soigne et nourrit les larves qui closent1 et bientt elle est entoure d'une troupe de filles qui l'assistent dans tous ses travaux du dedans et du dehors1 et dont quelques-unes se mettent pondre leur tour4 ,le bien-tre augmente1 la construction des cellules s'amliore1 la colonie s'accrot4 ,la fondatrice en demeure l'me et la mre principale1 et se trouve la tte d'un royaume qui est comme l'bauche de celui de notre abeille mellifique4 ,ebauche d'ailleurs assez grossire4 ,la prosprit y est toujours limite1 les lois sont mal dfinies et mal obies1 le cannibalisme1 l'infanticide primitifs reparaissent par intervalles1 l'architecture est informe et dispendieuse1 mais ce qui1 plus que tout1 diffrencie les deux cits1 c'est que l'une est permanente et l'autre phmre4 ,en effet1 celle des ,bourdons prira tout entire l'automne1 ses trois ou quatre cents habitants mourront sans laisser trace de leur passage1 tout cet effort sera dispers1 et il n'y survivra qu'une seule femelle qui1 au printemps prochain1 recommencera dans la mme solitude et le mme dnuement que sa mre1 le mme travail inutile4 ,il n'en reste pas moins que cette fois l'ide a pris conscience de sa force4--,nous ne la voyons pas excder cette borne chez les bourdons1 mais l'instant1 fidle sa coutume1 par une sorte de mtempsycose infatigable1 elle va s'incarner1 toute frmissante encore de son dernier triomphe1 toute-puissante et presque parfaite1 dans un autre groupe1 l'avant-dernier de la race1 celui qui prcde immdiatement notre abeille domestique qui la couronne1 j'entends le groupe des ,mliponites1 qui comprend les ,mlipones et les ,trigones tropicaux4 ,,xiii ,ici tout est organis comme dans nos ruches ,il y a une mre probablement unique#a1 des ouvrires striles et des mles4 ,mme1 certains dtails y sont mieux rgls4 ,les mles1 par exemple1 ne sont pas compltement oisifs1 ils scrtent de la cire4 ,l'entre de la cit est plus soigneusement dfendue3 durant les nuits froides une porte la ferme2 dans les nuits chaudes1 une sorte de rideau qui laisse passer l'air4 ,mais la rpublique est moins forte1 la vie gnrale moins assure1 la prosprit plus borne que chez nos abeilles1 et partout o l'on introduit celles-ci1 les ,mliponites tendent disparatre devant elles4 ,l'ide fraternelle s'est galement et magnifiquement panouie dans les deux races1 except sur un point1 o chez l'une elle n'a gure dpass ce qu'elle avait dj ralis dans l'troite famille des ,bourdons4 ,ce point1 c'est l'organisation mcanique du travail en commun1 l'conomie prcise de l'effort1 en un mot l'architecture de la cit qui est manifestement infrieure4 ,il suffira de rappeler ce que j'en ai dit au ,livre ,,iii1 chap4 ,,xviii de ce volume1 en y ajoutant que1 dans les ruches de nos ,apites1 toutes les cellules sont indiffremment propres l'levage du couvain et l'emmagasinage des provisions et durent aussi longtemps que la cit mme1 au lieu que chez les ,mliponites1 elles ne peuvent servir qu' une fin1 et celles qui forment les berceaux des jeunes nymphes sont dtruites aprs l'closion de celles-ci4 ,c'est donc chez nos abeilles domestiques que l'ide a pris sa forme la plus parfaite2 et voil un tableau rapide et incomplet des mouvements de cette ide4 ,ces mouvements sont-ils fixs une fois pour toutes dans chaque espce1 et la ligne qui les relie n'existe-t-elle que dans notre imagination8 ,ne btissons pas encore de systme dans cette rgion mal explore4 ,n'allons qu' des conclusions provisoires1 et1 si nous le voulons1 penchons plutt vers les plus pleines d'esprance1 car1 s'il fallait absolument choisir1 quelques lueurs nous indiquent1 dj que les plus dsires seront les plus certaines4 ,du reste1 reconnaissons encore que notre ignorance est profonde4 ,nous apprenons ouvrir les yeux4 ,mille expriences qu'on pourrait faire n'ont pas t tentes4 ,par exemple1 les ,prosopis1 prisonnires et forces de cohabiter avec leurs semblables1 pourraient-elles la longue franchir le seuil de fer de la solitude absolue1 prendre plaisir se runir comme les ,dasypodes1 et faire un effort fraternel pareil celui des ,panurgues8 ,les ,panurgues1 leur tour1 dans des circonstances imposes et anormales1 passeraient-ils du couloir commun1 la chambre commune8 ,les mres des ,bourdons1 hivernes ensemble1 leves et nourries en captivit1 arriveraient-elles s'entendre et diviser le travail8 ,et les ,mliponites1 leur a-t-on donn des rayons de cire gaufre8 ,leur a-t-on offert des amphores artificielles pour remplacer leurs curieuses amphores miel8 ,les accepteraient-elles2 en tireraient-elles parti1 et comment adapteraient-elles leurs habitudes cette architecture insolite8 ,questions qui s'adressent de biens petits tres1 et qui pourtant renferment le grand mot de nos plus grands secrets4 ,nous n'y pouvons rpondre1 car notre exprience date d'hier4 ,en comptant depuis ,raumur1 voici peu prs un sicle et demi qu'on observe les murs de certaines abeilles sauvages4 ,raumur n'en connaissait que quelques-unes1 nous en avons tudi quelques autres2 mais des centaines1 des milliers peut-tre1 n'ont t interroges jusqu'ici que par des voyageurs ignorants ou presss4 ,celles que nous connaissons depuis les beaux travaux de l'auteur des ,mmoires n'ont rien chang leurs habitudes1 et les bourdons qui1 vers #agcj1 se poudraient d'or1 vibraient comme le dlectable murmure du soleil1 et se gorgeaient de miel dans les jardins de ,charenton1 taient tout pareils ceux qui1 l'avril revenu1 bourdonneront demain quelques pas de l1 dans le bois de ,vincennes4 ,mais de ,raumur nos jours1 c'est un clin d'il du temps que nous examinons1 et plusieurs vies d'homme bout bout ne forment qu'une seconde dans l'histoire d'une pense de la nature4 #a ,il n'est pas certain que le principe de la royaut ou de la maternit unique soit rigoureusement respect chez les ,mliponites4 ,blanchard pense avec raison que1 tant dpourvues d'aiguillon et ne pouvant par consquent s'entre-tuer aussi facilement que les reines-abeilles1 plusieurs femelles vivent probablement dans la mme ruche4 ,mais le fait n'a pu tre vrifi jusqu'ici cause de la grande ressemblance entre femelles et ouvrires et de l'impossibilit d'lever les ,mlipones sous notre climat4 ,,xiv ,si l'ide que nous avons suivie des yeux a pris sa forme suprme chez nos abeilles domestiques1 ce n'est pas dire que tout soit irrprochable dans la ruche4 ,un chef-d'uvre1 la cellule hexagonale1 y atteint tous les points de vue la perfection absolue1 et il serait impossible tous les gnies assembls d'y amliorer rien4 ,aucun tre vivant1 pas mme l'homme1 n'a ralis au centre de sa sphre ce que l'abeille a ralis dans la sienne2 et si une intelligence trangre notre globe venait demander la terre l'objet le plus parfait de la logique de la vie1 il faudrait lui prsenter l'humble rayon de miel4 ,mais tout n'est pas gal ce chef-d'uvre4 ,dj1 nous avons not la rencontre quelques fautes et quelques erreurs1 parfois videntes1 parfois mystrieuses3 la surabondance et l'oisivet ruineuses des mles1 la parthnogense1 les risques du vol nuptial1 l'essaimage excessif1 le manque de piti1 le sacrifice presque monstrueux de l'individu la socit4 ,ajoutons-y une propension trange emmaganiser d'normes masses de pollen1 qui1 inutilises1 ne tardent pas rancir1 durcir1 et encombrer les gteaux1 le long interrgne strile qui va du premier essaimage la fcondation de la seconde reine1 etc41 etc4 ,de ces fautes1 la plus grave1 la seule qui sous nos climats soit presque toujours fatale1 c'est l'essaimage rpt4 ,mais n'oublions pas que sous ce rapport la slection naturelle de l'abeille domestique est1 depuis des milliers d'annes1 contrarie par l'homme4 ,de l',egyptien du temps des ,pharaons nos paysans d'aujourd'hui1 l'leveur a toujours agi contre-biais des dsirs et des avantages de l'espce4 ,les ruches les plus prospres sont celles qui ne jettent qu'un essaim ds le commencement de l't4 ,elles remplissent ainsi leur dsir maternel1 assurent le maintien de la souche1 le renouvellement ncessaire des reines1 et l'avenir de l'essaim1 qui1 nombreux et prcoce1 a le temps de btir des demeures solides et bien approvisionnes avant la venue de l'automme4 ,il est certain que livres elles-mmes1 ces ruches et leurs rejetons survivant seuls aux preuves de l'hiver qui eussent presque rgulirement ananti les colonies animes d'instincts diffrents1 la rgle de l'essaimage restreint se ft peu peu fixe dans nos races septentrionales4 ,mais ce sont prcisment ces ruches prudentes1 opulentes et acclimates que l'homme a toujours dtruites pour s'emparer de leur trsor4 ,il ne laissait et ne laisse encore1 dans la pratique routinire1 survivre que les colonies1 souches puises1 essaims secondaires ou tertiaires1 qui ont peu prs de quoi passer l'hiver ou auxquelles il donne quelques dchets de miel pour complter leurs misrables provisions4 ,il en est rsult que l'espce s'est probablement affaiblie1 que la tendance l'essaimage excessif s'est hrditairement dveloppe et qu'aujourd'hui presque toutes nos abeilles1 surtout nos abeilles noires1 essaiment trop4 ,depuis quelques annes1 les mthodes nouvelles de l'apiculture mobiliste sont venues combattre cette habitude dangereuse1 et quand on voit avec quelle rapidit la slection artificielle agit sur la plupart de nos animaux domestiques1 sur les bufs1 les chiens les moutons1 les chevaux1 les pigeons1 pour ne les pas citer tous1 il est permis de croire qu'avant peu nous aurons une race d'abeilles qui renoncera presque entirement l'essaimage naturel et tournera toute son activit la rcolte du miel et du pollen4 ,,xv ,mais les autres fautes1 une intelligence qui prendrait plus clairement conscience du but de la vie commune ne pourrait-elle s'en affranchir8 ,il y aurait beaucoup dire sur ces fautes1 qui tantt manent de l'inconnu de la ruche1 tantt ne sont qu'une suite de l'essaimage et de ses erreurs o nous avons pris part4 ,mais d'aprs ce qu'il a vu jusqu'ici1 chacun peut son gr accorder ou dnier toute intelligence aux abeilles4 ,je ne tiens pas les dfendre4 ,il me semble qu'en maintes circonstances elles montrent de l'entendement1 mais elles feraient aveuglment tout ce qu'elles font que ma curiosit n'en serait pas amoindrie4 ,il est intressant de voir un cerveau trouver en soi des ressources extrordinaires pour lutter contre le froid1 la faim1 la mort1 le temps1 l'espace1 la solitude1 tous les ennemis de la matire qui s'anime2 mais qu'un tre parvienne maintenir sa petite vie complique et profonde sans excder l'instinct1 sans rien faire que de trs ordinaire1 cela est bien intressant et bien extraordinaire aussi4 ,l'ordinaire et le merveilleux se confondent et se valent quand on les met leur place vritable au sein de la nature4 ,ce n'est plus eux1 qui portent des noms usurps1 c'est l'incompris et l'inexpliqu qui doivent arrter nos regards1 rjouir notre activit1 et donner une forme nouvelle et plus juste nos penses1 nos sentiments et nos paroles4 ,il y a sagesse ne point s'attacher autre chose4 ,,xvi ,au surplus1 nous n'avons gure qualit pour juger1 au nom de notre intelligence1 les fautes des abeilles4 ,ne voyons-nous point parmi nous la conscience et l'intelligence vivre longtemps au milieu des erreurs et des fautes1 sans les apercevoir1 plus longtemps encore sans y porter remde8 ,s'il existe un tre que sa destine appelle spcialement1 presque organiquement1 prendre conscience1 vivre et organiser la vie commune selon la raison pure1 c'est bien l'homme4 ,pourtant1 voyez ce qu'il en fait1 et comparez les fautes de la ruche celles de notre socit4 ,si nous tions des abeilles qui observassent des hommes1 notre tonnement serait grand examiner1 par exemple1 l'illogique et injuste organisation du travail dans une tribu d'tres qui1 par ailleurs1 nous sembleraient dous d'une raison minente4 ,nous verrions la surface de la terre1 unique source de toute la vie commune1 pniblement et insuffisamment cultive par deux ou trois diximes de la population totale2 un autre dixime1 absolument oisif1 absorber la meilleure part des produits de ce premier travail2 les sept derniers diximes1 condamns une demi-faim perptuelle1 s'puiser sans relche en efforts tranges et striles dont ils ne profitent jamais et qui ne paraissent servir qu' rendre plus complique et plus inexplicable l'existence des oisifs4 ,nous en induirions que la raison et le sens moral de ces tres appartiennent un monde tout diffrent du ntre et qu'ils obissent des principes que nous ne devons pas esprer de comprendre4 ,mais ne poussons pas plus loin cette revue de nos fautes4 ,aussi bien sont-elles toujours prsentes notre esprit4 ,il est vrai que1 prsentes1 elles y font peu de chose4 ,ce n'est gure que de sicle en sicle que l'une d'elles se lve1 secoue un instant son sommeil1 pousse un cri de stupeur1 tire le bras endolori qui soutenait sa tte1 change de position1 se recouche1 se rendort1 jusqu' ce qu'une nouvelle douleur1 ne des mornes fatigues du repos1 la rveille4 ,,xvii ,l'volution des ,apiens1 ou tout au moins des ,apites1 tant admise1 puisqu'elle est plus vraisemblable que leur fixit1 quelle est donc la direction constante et gnrale de cette volution8 ,elle parat suivre la mme courbe que la ntre4 ,elle tend visiblement amoindrir l'effort1 l'inscurit1 la misre1 augmenter le bien-tre1 les chances favorables et l'autorit de l'espce4 ,a cette fin1 elle n'hsite pas sacrifier l'individu1 en compensant par la force et le bonheur communs l'indpendance1 d'ailleurs illusoire et malheureuse1 de la solitude4 ,on dirait que la nature estime1 comme ,pricls dans ,thucydide1 que les individus1 alors mme qu'ils y souffrent1 sont plus heureux au sein d'une ville dont l'ensemble prospre1 que si l'individu prospre et l',etat dprit4 ,elle protge l'esclave laborieux dans la cit puissante1 et abandonne aux ennemis sans forme et sans nom1 qui habitent toutes les minutes du temps1 tous les mouvements de l'univers1 toutes les anfractuosits de l'espace1 le passant sans devoirs dans l'association prcaire4 ,ce n'est pas le moment de discuter cette pense de la nature1 ni de se demander s'il convient que l'homme la suive1 mais il est certain que partout o la masse infinie nous permet de saisir l'apparence d'une ide1 l'apparence prend ce chemin dont on ne connat pas le terme4 ,pour ce qui nous regarde1 il suffira de constater le soin avec lequel la nature s'attache conserver et fixer dans la race qui volue1 tout ce qui a t conquis sur l'inertie hostile de la matire4 ,elle marque un point chaque effort heureux1 et met en travers du recul qui serait invitable aprs l'effort1 on ne sait quelles lois spciales et bienveillantes4 ,ce progrs1 qu'il serait difficile de nier dans les espces les plus intelligentes1 n'a peut-tre d'autre but que son mouvement mme et ignore o il va4 ,en tout cas1 dans un monde o rien1 sinon quelques faits de ce genre1 n'indique une volont prcise1 il est assez significatif de voir certains tres s'lever ainsi graduellement et continment1 depuis le jour o nous avons ouvert les yeux2 et quand les abeilles ne nous auraient rvl autre chose que cette mystrieuse spirale de lueurs dans la nuit toute-puissante1 c'en serait assez pour ne pas regretter le temps consacr l'tude de leurs petits gestes et de leurs humbles habitudes1 si loignes et pourtant si proches de nos grandes passions et de nos destins orgueilleux4 ,,xviii ,il se peut que tout cela soit vain et que notre spirale de lueurs1 aussi bien que celle des abeilles1 ne s'claire que pour amuser les tnbres4 ,il se peut encore qu'un norme incident1 provenu du dehors1 d'un autre monde1 ou d'un phnomne nouveau1 donne tout coup un sens dfinitif cet effort ou dfinitivement le dtruise4 ,cependant suivons notre route comme si rien d'anormal ne devait survenir4 ,nous saurions que demain une rvlation1 par exemple une communication avec une plante plus ancienne et plus lumineuse1 dt bouleverser notre nature1 supprimer les passions1 les lois et les vrits radicales de notre tre1 le plus sage serait de consacrer tout cet aujourd'hui s'intresser ces passions1 ces lois et ces vrits1 les accorder en notre esprit1 demeurer fidle notre destine1 qui est d'asservir et d'lever de quelques degrs en nous-mmes et autour de nous les forces obscures de la vie4 ,il est possible que rien n'en subsiste dans la rvlation nouvelle1 mais il est impossible que ceux qui auront accompli jusqu'au bout la mission qui est par excellence la mission humaine1 ne se trouvent pas au premier rang pour accueillir cette rvlation3 et alors mme qu'elle leur apprendrait que le seul devoir vritable ft l'incuriosit et la rsignation l'inconnaissable1 mieux que les autres1 ils sauront comprendre cette incuriosit et cette rsignation dfinitives et en tirer parti4 ,,xix ,et puis1 ne poussons pas nos rves de ce ct4 ,que la possibilit d'un anantissement gnral n'entre point dans le calcul de nos besognes1 non plus que l'assistance miraculeuse d'un hasard4 ,jusqu'ici1 malgr les promesses de notre imagination1 nous avons toujours t livrs nous-mmes et nos seules ressources4 ,c'est par nos efforts les plus humbles que nous avons ralis tout ce qui a t fait d'utile et de durable sur cette terre4 ,libre nous d'attendre le mieux ou le pire de quelque accident tranger2 mais la condition que cette attente ne se mle pas notre tche humaine4 ,ici encore les abeilles nous donnent une leon excellente1 comme toute leon de la nature4 ,pour elles1 il y eut vraiment une intervention prodigieuse4 ,elles sont livres1 plus manifestement que nous1 aux mains d'une volont qui peut anantir ou modifier leur race et transformer leurs destines4 ,elles n'en suivent pas moins leur devoir primitif et profond4 ,et ce sont prcisment celles d'entre elles qui obissent le mieux ce devoir qui se trouvent le mieux prpares profiter de l'intervention surnaturelle qui lve aujourd'hui le sort de leur espce4 ,or1 il est moins difficile qu'on ne croit de dcouvrir le devoir invincible d'un tre4 ,on peut toujours le lire dans l'organe qui le distingue et auquel sont subordonns tous les autres4 ,et de mme qu'il est inscrit sur la langue1 dans la bouche et dans l'estomac des abeilles qu'elles doivent produire le miel1 il est inscrit dans nos yeux1 dans nos oreilles1 dans nos moelles1 dans tous les lobes de notre tte1 dans tout le systme nerveux de notre corps1 que nous sommes crs pour transformer ce que nous absorbons des choses de la terre1 en une nergie particulire et d'une qualit unique sur ce globe4 ,nul tre1 que je sache1 n'a t agenc pour produire comme nous ce fluide trange1 que nous appelons pense1 intelligence1 entendement1 raison1 me1 esprit1 puissance crbrale1 vertu1 bont1 justice1 savoir2 car il possde mille noms1 bien qu'il n'ait qu'une essence4 ,tout en nous lui fut sacrifi4 ,nos muscles1 notre sant1 l'agilit de nos membres1 l'quilibre de nos fonctions animales1 la quitude de notre vie1 portent la peine grandissante de sa prpondrance4 ,il est l'tat le plus prcieux et le plus difficile o l'on puisse lever la matire4 ,la flamme1 la chaleur1 la lumire1 la vie mme1 puis l'instinct plus subtil que la vie et la plupart des forces insaisissables qui couronnaient le monde avant notre venue1 ont pli au contact de l'effluve nouveau4 ,nous ne savons o il nous mne1 ce qu'il fera de nous1 ce que nous en ferons4 ,ce sera lui de nous l'apprendre quand il rgnera dans la plnitude de sa force4 ,en attendant1 ne pensons qu' lui donner tout ce qu'il nous demande1 lui sacrifier tout ce qui pourrait retarder son panouissement4 ,il n'est pas douteux que ce ne soit l1 pour l'instant1 le premier et le plus clair de nos devoirs4 ,il nous enseignera les autres par surcrot4 ,il les nourrira et les prolongera selon qu'il est nourri lui-mme1 comme l'eau des hauteurs nourrit et prolonge les ruisseaux de la plaine selon l'aliment mystrieux de sa cime4 ,ne nous tourmentons pas de connatre qui tirera parti de la force qui s'accumule ainsi nos dpens4 ,les abeilles ignorent si elles mangeront le miel qu'elles rcoltent4 ,nous ignorons galement qui profitera de la puissance spirituelle que nous introduisons dans l'univers4 ,comme elles vont de fleurs en fleurs recueillir plus de miel qu'ils n'en faut elles-mmes et leurs enfants1 allons aussi de ralits en ralits chercher tout ce qui peut fournir un aliment cette flamme incomprhensible1 afin d'tre prts tout vnement dans la certitude du devoir organique accompli4 ,nourrissons-la de nos sentiments1 de nos passions1 de tout ce qui se voit1 se sent1 s'entend1 se touche1 et de sa propre essence qui est l'ide qu'elle tire des dcouvertes1 des expriences1 des observations qu'elle rapporte de tout ce qu'elle visite4 ,il arrive alors un moment o tout se tourne si naturellement bien pour un esprit qui s'est soumis la bonne volont du devoir rellement humain1 que le soupon mme que les efforts o il s'vertue sont peut-tre sans but1 rend encore plus claire1 plus pure1 plus dsintresse1 plus indpendante et plus noble1 l'ardeur de sa recherche4 ,,bibliographie ,une bibliographie complte de l'abeille dpasserait les limites que nous nous sommes assignes4 ,nous nous contenterons de signaler les ouvrages les plus intressants3 #a ,d,,veloppement ,,historique ,,de ,,la ,,connaissance ,,de ,l',,abeille a7 ,,les ,,anciens ,aristote4--,histoire des animaux 7trad4 ,barthlmy ,saint-,hilaire7 passim4 ,varron 7,t474--,de ,agricultura1 l4 ,,iii1 xvi4 ,virgile4--,georg41 l4 ,,iv4 ,pline4--,hist4 nat41 l4 ,,xi4 ,columelle4--,de re rustica4 ,palladius4--,de re rustica1 l4 ,i1 xxxvii1 etc4 b7 ,,les ,,modernes ,swammerdam4--,biblia natur1 #agcg4 ,maraldi4--,observations sur les abeilles 7,mm4 ,acad des sciences71 #agab4 ,raumur4--,mmoires pour servir l'histoire des insectes1 #agdj4 ,bonnet 7,ch474--uvres d'histoire naturelle1 #aggi-aghc4 ,schirach 7,a4,g474--,physikalische untersuchung der bisher unbekannten aber nacher entdeckten ,erzeugung der ,bienenmutter1 #agfg4 ,janscha 7,a474--,hinterlassene ,vollstndige ,lehre von der ,bienenzucht1 #aggc4 ,hanter 7,j474--,on bees1 philosophical transactions1 #agcb4 ,huber 7,franois74--,nouvelles observations sur les abeilles1 #agid1 etc4 #b ,,apiculture ,,pratique ,dzierzon4--,thorie und praxis des neuen ,bienen freundes4 ,langstroth4--,the honey bee 7traduit en franais1 par ,ch4 ,dadant 7,l'abeille et la ruche71 qui corrige et complte l'original74 ,layens 7,georges de7 et ,bonnier4--,cours complet d'apiculture4 ,cheshire 7,frank74--,bees and bee-keeping1 vol4 ,,ii1 ,practical4 ,bevan 7,dr ,e474--,the honey bee4 ,cowan 7,t4,w474--,british bee-keeper's guide book4 ,cook 7,a4,j474--,bee-keeper's guide book4 ,root 7,a474--,the ,a ,b ,c of ,bee culture4 ,alley 7,henry74--,the ,bee-keeper's ,handy book4 ,collin 7,abb74--,guide du propritaire d'abeilles4 ,dadant 7,ch474--,petit cours d'apiculture pratique4 ,bertrand 7,ed474--,conduite du rucher4 ,weber4--,manuel pratique d'apiculture4 ,hamet4--,cours complet d'apiculture4 ,bauvoys 7de74--,guide de l'apiculteur4 ,pollmann4--,die ,biene und ihre ,zucht4 ,simmins 7,s474--,a modern bee farm4 ,vogel 7,f4,w474--,die ,honigbiene und die ,vermehrung der ,biennenvlker4 ,von ,berlepsch 7,baron ,a474--,die ,biene und ihre ,zucht4 ,jeker1 ,kramer und ,theiler4--,der ,schweizerische ,bienen ,vater1 etc41 etc4 #c ,,monographies ,g,n,,rales ,cheshire 7,f474--,bees and ,bee-keeping1 vol4 ,i ,scientific4 ,cowan 7,t4,w474--,the ,honey bee4 ,perez 7,j474--,les abeilles4 ,girard4--,manuel d'apiculture 7,les abeilles1 organes et fonctions74 ,shuckard4--,british bees4 ,kirby and ,spence4--,introduction to ,entomology4 ,girdwoyn4--,anatomie et physiologie de l'abeille4 ,cheshire 7,f474--,diagrams on the anatomy of the ,honey bee4 ,gundelach4--,die ,naturgeschichte der ,honigbiene4 ,bchner 7,l474--,geistes ,leben der ,thiere4 ,btschli 7,o474--,zur ,entwicklungsgeschichte der ,biene4 ,haviland 7,j4,d474--,the social instincts of bees1 their origin and natural selection4 #d ,,monographies ,,particuli,,res ,,organes1 ,,fonctions1 ,,travaux1 ,,etc4 ,ed4 ,brandt4--,recherches anatomiques et morphologiques sur le systme nerveux des insectes hymnoptres4 7,comptes rendus de l',acadmie des sciences1 #ahgf1 t4 ,,lxvxiii1 p4 #fac47 ,dujardin 7,f474--,mmoires sur le systme nerveux des insectes4 ,dumas et ,milne-,edwards4--,sur la production de la cire des abeilles4 ,blanchard 7,e474--,recherches anatomiques sur le systme nerveux des insectes4 ,brougham 7,l4,r4,d474--,observations1 demonstrations and experiences upon the structure of the cells of bees 7,natural theology1 #ahef74 ,cameron 7,p474--,on parthenogenesis in the ,hymenoptera 7,trans4 nat4 soc4 of ,glasgow1 #ahhh74 ,erichson4--,de fabrica et usu antennarum in insectis4 ,lowne 7,b4,t474--,on the simple and compound eyes of insects 7,phil4 trans41 #ahgi74 ,waterhouse 7,g4,k474--,on the formation of the cells of ,bees and ,wasps4 ,von ,siebold 7,dr ,c4,t4,e474--,on a true ,parthenogenesis in ,moths and ,bees4 ,leydig 7,f474--,das ,auge der ,gliederthiere4 ,schonfeld 7,pastor74--,bienen ,zeitung1 #ahed-ahhc4 ,illustrierte1 #ahhe-ahij4 ,assmuss4--,die ,parasiten der ,honigbiene4 #e ,,observations ,,diverses ,,sur ,,les ,,hym,,nopt,,res ,,mellif,,res ,blanchard 7,e474--,mtamorphoses1 murs et instincts des insectes4 --,histoire naturelle des insectes4 ,darwin4--,origin of species4 ,fabre4--,souvenirs entomologiqnes 7#c sries74 ,romanes4--,mental evolution in animals4 --,animal intelligence4 ,lepeletier ,saint-,fargeau4--,histoire naturelle des ,hymnoptres4 ,mayet 7,v474--,mmoire sur les murs et les mtamorphoses d'une nouvelle espce de la famille des ,vsicants 7,ann4 ,soc4 entom4 de ,france1#ahge74 ,mller 7,h474--,ein ,beitrag zur ,lebensgeschichte der ,dasypoda hirtipes4 ,hoffer 7,e474--,biologische ,beobachtungen an ,hummeln und ,schmarotzerhummeln4 ,jesse4--,gleaning in natural history4 ,lubbock 7,sir ,j474--,ants1 bees1 and wasps4 --,the senses1 instincts and intelligence of animals4 ,walkenaer4--,les ,halictes4 ,westwood4--,introd4 to the study of insects4 ,rendu 7,v474--,de l'intelligence des animaux4 ,espinas4--,animal communities4 ,girard 7,m474--,trait lmentaire d'entomologie1 etc4 ,,table ,,livre ,,premier ,,au ,,seuil ,,de ,,la ,,ruche ,,livre ,,ii ,l',,essaim ,,livre ,,iii ,,la ,,fondation ,,de ,,la ,,cit ,,livre ,,iv ,,les ,,jeunes ,,reines ,,livre ,v ,,le ,,vol ,,nuptial ,,livre ,,vi ,,le ,,massacre ,,des ,m,,les ,,livre ,,vii ,,le ,,progr,s ,,de ,l',,esp,,ce ,,bibliographie