,,de ,,la ,d,,mocratie ,,en ,,am,,rique4 ,,paris4--,,imprimerie ,,claye ,,et ,,taillefer ,,rue ,,saint-,,beno,t1 #g4 ,,de ,,la ,d,,mocratie ,,en ,,am,,rique ,,par ,,alexis ,,de ,,tocqueville ,membre de l',institut4 ,,cinqui,,me ,,dition ,,revue1 ,,corrig,e et augmente d'un ,avertissement et d'un ,examen comparatif de la ,dmocratie aux tats-,unis et en ,suisse4 ,,tome ,,troisi,,me4 ,,paris ,,pagnerre1 ,,diteur ,,rue ,,de ,,seine1 #ad ,,bis4 #ahdh ,,de ,,la ,d,,mocratie ,,en ,,am,,rique4 ,,avertissement4 ,les ,amricains ont un tat social dmocratique qui leur a naturellement suggr de certaines lois et de certaines moeurs politiques4 ,ce mme tat social a1 de plus1 fait natre1 parmi eux1 une multitude de sentiments et d'opinions qui taient inconnus dans les vieilles socits aristocratiques de l',europe4 ,il a dtruit ou modifi des rapports qui existaient jadis1 et en a tabli de nouveaux4 ,l'aspect de la socit civile ne s'est pas trouv moins chang que la physionomie du monde politique4 ,j'ai trait le premier sujet dans l'ouvrage publi par moi il y a cinq ans1 sur la ,dmocratie amricaine4 ,le second fait l'objet du prsent livre4 ,ces deux parties se compltent l'une par l'autre et ne forment qu'une seule oeuvre4 ,il faut que1 sur-le-champ1 je prvienne le lecteur contre une erreur qui me serait fort prjudiciable4 ,en me voyant attribuer tant d'effets divers l'galit1 il pourrait en conclure que je considre l'galit comme la cause unique de tout ce qui arrive de nos jours4 ,ce serait me supposer une vue bien troite4 ,il y a1 de notre temps1 une foule d'opinions1 de sentiments1 d'instincts qui ont d la naissance des faits trangers ou mme contraires l'galit4 ,c'est ainsi que si je prenais les tats-,unis pour exemple1 je prouverais aisment que la nature du pays1 l'origine de ses habitants1 la religion des premiers fondateurs1 leurs lumires acquises1 leurs habitudes antrieures1 ont exerc et exercent encore1 indpendamment de la ,dmocratie1 une immense influence sur leur manire de penser et de sentir4 ,des causes diffrentes mais aussi distinctes du fait de l'galit se rencontreraient en ,europe et expliqueraient une grande partie de ce qui s'y passe4 ,je reconnais l'existence de toutes ces diffrentes causes et leur puissance1 mais mon sujet n'est point d'en parler4 ,je n'ai pas entrepris de montrer la raison de tous nos penchants et de toutes nos ides2 j'ai seulement voulu faire voir en quelle partie l'galit avait modifi les uns et les autres4 ,on s'tonnera peut-tre qu'tant fermement de cette opinion1 que la rvolution dmocratique dont nous sommes tmoins1 est un fait irrsistible contre lequel il ne serait ni dsirable ni sage de lutter1 il me soit arriv souvent dans ce livre d'adresser des paroles si svres aux socits dmocratiques que cette rvolution a cres4 ,je rpondrai simplement que c'est parce que je n'tais point un adversaire de la ,dmocratie1 que j'ai voulu tre sincre envers elle4 ,les hommes ne reoivent point la vrit de leurs ennemis1 et leurs amis ne la leur offrent gure2 c'est pour cela que je l'ai dite4 ,j'ai pens que beaucoup se chargeraient d'annoncer les biens nouveaux que l'galit promet aux hommes1 mais que peu oseraient signaler de loin les prils dont elle les menace4 ,c'est donc principalement vers ces prils que j'ai dirig mes regards1 et1 ayant cru les dcouvrir clairement1 je n'ai pas eu la lchet de les taire4 ,j'espre qu'on retrouvera dans ce second ouvrage l'impartialit qu'on a paru remarquer dans le premier4 ,plac au milieu des opinions contradictoires qui nous divisent1 j'ai tch de dtruire momentanment dans mon coeur les sympathies favorables ou les instincts contraires que m'inspire chacune d'elles4 ,si ceux qui liront mon livre y rencontrent une seule phrase dont l'objet soit de flatter l'un des grands partis qui ont agit notre pays1 ou l'une des petites factions qui1 de nos jours1 le tracassent et l'nervent1 que ces lecteurs lvent la voix et m'accusent4 ,le sujet que j'ai voulu embrasser est immense2 car il comprend la plupart des sentiments et des ides que fait natre l'tat nouveau du monde4 ,un tel sujet excde assurment mes forces2 en le traitant1 je ne suis point parvenu me satisfaire4 ,mais1 si je n'ai pu atteindre le but auquel j'ai tendu1 les lecteurs me rendront du moins cette justice que j'ai conu et suivi mon entreprise dans l'esprit qui pouvait me rendre digne d'y russir4 ,,de ,,la ,d,,mocratie ,,en ,,am,,rique4 ,,premi,,re ,,partie4 ,,influence ,,de ,,la ,d,,mocratie ,,sur ,,le ,,mouvement ,,intellectuel ,,aux ,,tats-,,unis4 ,,chapitre ,i4 ,de la mthode philosophique des ,amricains4 ,je pense qu'il n'y a pas1 dans le monde civilis1 de pays o l'on s'occupe moins de philosophie qu'aux tats-,unis4 ,les ,amricains n'ont point d'cole philosophique qui leur soit propre1 et ils s'inquitent fort peu de toutes celles qui divisent l',europe2 ils en savent peine les noms4 ,il est facile de voir cependant que presque tous les habitants des tats-,unis dirigent leur esprit de la mme manire1 et le conduisent d'aprs les mmes rgles2 c'est--dire qu'ils possdent1 sans qu'ils se soient jamais donn la peine d'en dfinir les rgles1 une certaine mthode philosophique qui leur est commune tous4 chapper l'esprit de systme1 au joug des habitudes1 aux maximes de familles1 aux opinions de classe1 et1 jusqu' un certain point1 aux prjugs de nation2 ne prendre la tradition que comme un renseignement1 et les faits prsents que comme une utile tude pour faire autrement et mieux2 chercher par soi-mme et en soi seul la raison des choses2 tendre au rsultat sans se laisser enchaner au moyen2 et viser au fond travers la forme1 tels sont les principaux traits qui caractrisent ce que j'appellerai la mthode philosophique des ,amricains4 ,que si je vais plus loin encore1 et que parmi ces traits divers je cherche le principal1 et celui qui peut rsumer presque tous les autres1 je dcouvre1 que dans la plupart des oprations de l'esprit1 chaque ,amricain n'en appelle qu' l'effort individuel de sa raison4 ,l',amrique est donc l'un des pays du monde o l'on tudie le moins1 et o l'on suit le mieux les prceptes de ,descartes4 ,cela ne doit pas surprendre4 ,les ,amricains ne lisent point les ouvrages de ,descartes1 parce que leur tat social les dtourne des tudes spculatives1 et ils suivent ses maximes parce que ce mme tat social dispose naturellement leur esprit les adopter4 ,au milieu du mouvement continuel qui rgne au sein d'une socit dmocratique1 le lien qui unit les gnrations entre elles se relche ou se brise2 chacun y perd aisment la trace des ides de ses aeux1 on ne s'en inquite gure4 ,les hommes qui vivent dans une semblable socit ne sauraient non plus puiser leurs croyances dans les opinions de la classe laquelle ils appartiennent1 car il n'y a1 pour ainsi dire1 plus de classes1 et celles qui existent encore sont composes d'lments si mouvants1 que le corps ne saurait jamais y exercer un vritable pouvoir sur ses membres4 ,quant l'action que peut avoir l'intelligence d'un homme sur celle d'un autre1 elle est ncessairement fort restreinte dans un pays o les citoyens1 devenus peu prs pareils1 se voient tous de fort prs1 et1 n'apercevant dans aucun d'entre eux les signes d'une grandeur et d'une supriorit incontestables1 sont sans cesse ramens vers leur propre raison comme vers la source la plus visible et la plus proche de la vrit4 ,ce n'est pas seulement alors la confiance en tel homme qui est dtruite1 mais le got d'en croire un homme quelconque sur parole4 ,chacun se renferme donc troitement en soi-mme1 et prtend de l juger le monde4 ,l'usage o sont les ,amricains de ne prendre qu'en eux-mmes la rgle de leur jugement conduit leur esprit d'autres habitudes4 ,comme ils voient qu'ils parviennent rsoudre sans aide toutes les petites difficults que prsente leur vie pratique1 ils en concluent aisment que tout dans le monde est explicable1 et que rien n'y dpasse les bornes de l'intelligence4 ,ainsi1 ils nient volontiers ce qu'ils ne peuvent comprendre3 cela leur donne peu de foi pour l'extraordinaire1 et un dgot presque invincible pour le surnaturel4 ,comme c'est leur propre tmoignage qu'ils ont coutume de s'en rapporter1 ils aiment voir trs-clairement l'objet dont ils s'occupent2 ils le dbarrassent donc1 autant qu'ils le peuvent1 de son enveloppe1 ils cartent tout ce qui les en spare1 et enlvent tout ce qui le cache aux regards1 afin de le voir de plus prs et en plein jour4 ,cette disposition de leur esprit les conduit bientt mpriser les formes1 qu'ils considrent comme des voiles inutiles et incommodes placs entre eux et la vrit4 ,les ,amricains n'ont donc pas eu besoin de puiser leur mthode philosophique dans les livres1 ils l'ont trouve en eux-mmes4 ,j'en dirai autant de ce qui s'est pass en ,europe4 ,cette mme mthode ne s'est tablie et vulgarise en ,europe qu' mesure que les conditions y sont devenues plus gales et les hommes plus semblables4 ,considrons un moment l'enchanement des temps3 ,au seizime sicle1 les rformateurs soumettent la raison individuelle quelques-uns des dogmes de l'ancienne foi2 mais ils continuent lui soustraire la discussion de tous les autres4 ,au dix-septime1 ,bacon1 dans les sciences naturelles1 et ,descartes1 dans la philosophie proprement dite1 abolissent les formules reues1 dtruisent l'empire des traditions et renversent l'autorit du matre4 ,les philosophes du dix-huitime sicle1 gnralisant enfin le mme principe1 entreprennent de soumettre l'examen individuel de chaque homme l'objet de toutes ses croyances4 ,qui ne voit que ,luther1 ,descartes et ,voltaire1 se sont servis de la mme mthode1 et qu'ils ne diffrent que dans le plus ou moins grand usage qu'ils ont prtendu qu'on en fit8 ,d'o vient que les rformateurs se sont si troitement renferms dans le cercle des ides religieuses8 pourquoi ,descartes1 ne voulant se servir de sa mthode qu'en certaines matires1 bien qu'il l'et mise en tat de s'appliquer toutes1 a-t-il dclar qu'il ne fallait juger par soi-mme que les choses de philosophie et non de politique8 ,comment est-il arriv qu'au dix-huitime sicle on ait tir tout coup1 de cette mme mthode1 des applications gnrales que ,descartes et ses prdcesseurs n'avaient point aperues ou s'taient refuss dcouvrir8 ,d'o vient enfin qu' cette poque la mthode dont nous parlons est soudainement sortie des coles pour pntrer dans la socit et devenir la rgle commune de l'intelligence1 et qu'aprs avoir t populaire chez les ,franais1 elle a t ostensiblement adopte ou secrtement suivie par tous les peuples de l',europe8 ,la mthode philosophique dont il est question a pu natre au seizime sicle1 se prciser et se gnraliser au dix-septime2 mais elle ne pouvait tre communment adopte dans aucun des deux4 ,les lois politiques1 l'tat social1 les habitudes d'esprit qui dcoulent de ces premires causes1 s'y opposaient4 ,elle a t dcouverte une poque o les hommes commenaient s'galiser et se ressembler4 ,elle ne pouvait tre gnralement suivie que dans des sicles o les conditions taient enfin devenues peu prs pareilles et les hommes presque semblables4 ,la mthode philosophique du dix-huitime sicle n'est donc pas seulement franaise1 mais dmocratique1 ce qui explique pourquoi elle a t si facilement admise dans toute l',europe dont elle a tant contribu changer la face4 ,ce n'est point parce que les ,franais ont chang leurs anciennes croyances et modifi leurs anciennes moeurs qu'ils ont boulevers le monde1 c'est parce que1 les premiers1 ils ont gnralis et mis en lumire une mthode philosophique l'aide de laquelle on pouvait aisment attaquer toutes les choses anciennes1 et ouvrir la voie toutes les nouvelles4 ,que si maintenant l'on me demande pourquoi1 de nos jours1 cette mme mthode est plus rigoureusement suivie1 et plus souvent applique parmi les ,franais que chez les ,amricains1 au sein desquels l'galit est cependant aussi complte et plus ancienne1 je rpondrai que cela tient en partie deux circonstances qu'il est d'abord ncessaire de faire bien comprendre4 ,c'est la religion qui a donn naissance aux socits anglo-amricaines2 il ne faut jamais l'oublier3 aux tats-,unis la religion se confond donc avec toutes les habitudes nationales et tous les sentiments que la patrie fait natre2 cela lui donne une force particulire4 cette raison puissante1 ajoutez cette autre qui ne l'est pas moins3 ,en ,amrique la religion s'est1 pour ainsi dire1 pos elle-mme ses limites2 l'ordre religieux y est rest entirement distinct de l'ordre politique1 de telle sorte qu'on a pu changer facilement les lois anciennes sans branler les anciennes croyances4 ,le christianisme a donc conserv un grand empire sur l'esprit des ,amricains1 et1 ce que je veux surtout remarquer1 il ne rgne point seulement comme une philosophie qu'on adopte aprs examen1 mais comme une religion qu'on croit sans la discuter4 ,aux tats-,unis1 les sectes chrtiennes varient l'infini et se modifient sans cesse2 mais le christianisme lui-mme est un fait tabli et irrsistible qu'on n'entreprend point d'attaquer ni de dfendre4 ,les ,amricains1 ayant admis sans examen les principaux dogmes de la religion chrtienne1 sont obligs de recevoir de la mme manire un grand nombre de vrits morales qui en dcoulent et qui y tiennent4 ,cela resserre dans des limites troites l'action de l'analyse individuelle1 et lui soustrait plusieurs des plus importantes opinions humaines4 ,l'autre circonstance dont j'ai parl est celle-ci3 ,les ,amricains ont un tat social et une constitution dmocratiques1 mais ils n'ont point eu de rvolution dmocratique4 ,ils sont arrivs peu prs tels que nous les voyons sur le sol qu'ils occupent4 ,cela est trs-considrable4 ,il n'y a pas de rvolutions qui ne remuent les anciennes croyances1 n'nervent l'autorit et n'obscurcissent les ides communes4 ,toute rvolution a donc plus ou moins pour effet de livrer les hommes eux-mmes et d'ouvrir devant l'esprit de chacun d'eux un espace vide et presque sans bornes4 ,lorsque les conditions deviennent gales la suite d'une lutte prolonge entre les diffrentes classes dont la vieille socit tait forme1 l'envie1 la haine et le mpris du voisin1 l'orgueil et la confiance exagre en soi-mme1 envahissent1 pour ainsi dire1 le coeur humain et en font quelque temps leur domaine4 ,ceci1 indpendamment de l'galit1 contribue puissamment diviser les hommes2 faire qu'ils se dfient du jugement les uns des autres et qu'ils ne cherchent la lumire qu'en eux seuls4 ,chacun entreprend alors de se suffire et met sa gloire se faire sur toutes choses des croyances qui lui soient propres4 ,les hommes ne sont plus lis que par des intrts et non par des ides1 et l'on dirait que les opinions humaines ne forment plus qu'une sorte de poussire intellectuelle qui s'agite de tous cts1 sans pouvoir se rassembler et se fixer4 ,ainsi1 l'indpendance d'esprit que l'galit suppose1 n'est jamais si grande et ne parat si excessive qu'au moment o l'galit commence s'tablir et durant le pnible travail qui la fonde4 ,on doit donc distinguer avec soin l'espce de libert intellectuelle que l'galit peut donner1 de l'anarchie que la rvolution amne4 ,il faut considrer part chacune de ces deux choses1 pour ne pas concevoir des esprances et des craintes exagres de l'avenir4 ,je crois que les hommes qui vivront dans les socits nouvelles feront souvent usage de leur raison individuelle2 mais je suis loin de croire qu'ils en fassent souvent abus4 ,ceci tient une cause plus gnralement applicable tous les pays dmocratiques et qui1 la longue1 doit y retenir dans des limites fixes1 et quelquefois troites1 l'indpendance individuelle de la pense4 ,je vais la dire dans le chapitre qui suit4 ,,chapitre ,,ii4 ,de la source principale des croyances chez les peuples dmocratiques4 ,les croyances dogmatiques sont plus ou moins nombreuses1 suivant les temps4 ,elles naissent de diffrentes manires1 et peuvent changer de forme et d'objet2 mais on ne saurait faire qu'il n'y ait pas de croyances dogmatiques1 c'est--dire d'opinions que les hommes reoivent de confiance et sans les discuter4 ,si chacun entreprenait lui-mme de former toutes ses opinions et de poursuivre isolment la vrit1 dans des chemins frays par lui seul1 il n'est pas probable qu'un grand nombre d'hommes dt jamais se runir dans aucune croyance commune4 ,or1 il est facile de voir qu'il n'y a pas de socit qui puisse prosprer sans croyances semblables1 ou plutt il n'y en a point qui subsistent ainsi2 car1 sans ides communes1 il n'y a pas d'action commune1 et1 sans action commune1 il existe encore des hommes1 mais non un corps social4 ,pour qu'il y ait socit1 et1 plus forte raison1 pour que cette socit prospre1 il faut donc que tous les esprits des citoyens soient toujours rassembls et tenus ensemble par quelques ides principales2 et cela ne saurait tre1 moins que chacun d'eux ne vienne quelquefois puiser ses opinions une mme source et ne consente recevoir un certain nombre de croyances toutes faites4 ,si je considre maintenant l'homme part1 je trouve que les croyances dogmatiques ne lui sont pas moins indispensables pour vivre seul que pour agir en commun avec ses semblables4 ,si l'homme tait forc de se prouver lui-mme toutes les vrits dont il se sert chaque jour1 il n'en finirait point2 il s'puiserait en dmonstrations prliminaires sans avancer2 comme il n'a pas le temps1 cause du court espace de la vie1 ni la facult1 cause des bornes de son esprit1 d'en agir ainsi1 il en est rduit tenir pour assurs une foule de faits et d'opinions qu'il n'a eu ni le loisir ni le pouvoir d'examiner et de vrifier par lui-mme1 mais que de plus habiles ont trouvs ou que la foule adopte4 ,c'est sur ce premier fondement qu'il lve lui-mme l'difice de ses propres penses4 ,ce n'est pas sa volont qui l'amne procder de cette manire2 la loi inflexible de sa condition l'y contraint4 ,il n'y a pas de si grand philosophe dans le monde qui ne croie un million de choses sur la foi d'autrui1 et qui ne suppose beaucoup plus de vrits qu'il n'en tablit4 ,ceci est non-seulement ncessaire1 mais dsirable4 ,un homme qui entreprendrait d'examiner tout par lui-mme1 ne pourrait accorder que peu de temps et d'attention chaque chose2 ce travail tiendrait son esprit dans une agitation perptuelle qui l'empcherait de pntrer profondment dans aucune vrit et de se fixer avec solidit dans aucune certitude4 ,son intelligence serait tout la fois indpendante et dbile4 ,il faut donc que1 parmi les divers objets des opinions humaines1 il fasse un choix et qu'il adopte beaucoup de croyances sans les discuter1 afin d'en mieux approfondir un petit nombre dont il s'est rserv l'examen4 ,il est vrai que tout homme qui reoit une opinion sur la parole d'autrui met son esprit en esclavage2 mais c'est une servitude salutaire qui permet de faire un bon usage de la libert4 ,il faut donc toujours1 quoi qu'il arrive1 que l'autorit se rencontre quelque part dans le monde intellectuel et moral4 ,sa place est variable1 mais elle a ncessairement une place4 ,l'indpendance individuelle peut tre plus ou moins grande2 elle ne saurait tre sans bornes4 ,ainsi1 la question n'est pas de savoir s'il existe une autorit intellectuelle dans les sicles dmocratiques1 mais seulement o en est le dpt et quelle en sera la mesure4 ,j'ai montr dans le chapitre prcdent comment l'galit des conditions faisait concevoir aux hommes une sorte d'incrdulit instinctive pour le surnaturel1 et une ide trs-haute et souvent fort exagre de la raison humaine4 ,les hommes qui vivent dans ces temps d'galit sont donc difficilement conduits placer l'autorit intellectuelle laquelle ils se soumettent en dehors et au-dessus de l'humanit4 ,c'est en eux-mmes ou dans leurs semblables qu'ils cherchent d'ordinaire les sources de la vrit4 ,cela suffirait pour prouver qu'une religion nouvelle ne saurait s'tablir dans ces sicles1 et que toutes tentatives pour la faire natre ne seraient pas seulement impies1 mais ridicules et draisonnables4 ,on peut prvoir que les peuples dmocratiques ne croiront pas aisment aux missions divines1 qu'ils se riront volontiers des nouveaux prophtes et qu'ils voudront trouver dans les limites de l'humanit1 et non au-del1 l'arbitre principal de leurs croyances4 ,lorsque les conditions sont ingales et les hommes dissemblables1 il y a quelques individus trs-clairs1 trs-savants1 trs-puissants par leur intelligence1 et une multitude trs-ignorante et fort borne4 ,les gens qui vivent dans les temps d'aristocratie sont donc naturellement ports prendre pour guide de leurs opinions la raison suprieure d'un homme ou d'une classe1 tandis qu'ils sont peu disposs reconnatre l'infaillibilit de la masse4 ,le contraire arrive dans les sicles d'galit4 mesure que les citoyens deviennent plus gaux et plus semblables1 le penchant de chacun croire aveuglment un certain homme ou une certaine classe diminue4 ,la disposition en croire la masse augmente1 et c'est de plus en plus l'opinion qui mne le monde4 ,non seulement l'opinion commune est le seul guide qui reste la raison individuelle chez les peuples dmocratiques1 mais elle a chez ces peuples une puissance infiniment plus grande que chez nul autre4 ,dans les temps d'galit1 les hommes n'ont aucune foi les uns dans les autres1 cause de leur similitude2 mais cette mme similitude leur donne une confiance presque illimite dans le jugement du public2 car il ne leur parat pas vraisemblable qu'ayant tous des lumires pareilles1 la vrit ne se rencontre pas du ct du plus grand nombre4 ,quand l'homme qui vit dans les pays dmocratiques se compare individuellement tous ceux qui l'environnent1 il sent avec orgueil qu'il est gal chacun d'eux2 mais lorsqu'il vient envisager l'ensemble de ses semblables et se placer lui-mme ct de ce grand corps1 il est aussitt accabl de sa propre insignifiance et de sa faiblesse4 ,cette mme galit qui le rend indpendant de chacun de ses concitoyens en particulier1 le livre isol et sans dfense l'action du plus grand nombre4 ,le public a donc chez les peuples dmocratiques une puissance singulire dont les nations aristocratiques ne pouvaient pas mme concevoir l'ide4 ,il ne persuade pas ses croyances1 il les impose et les fait pntrer dans les mes par une sorte de pression immense de l'esprit de tous sur l'intelligence de chacun4 ,aux tats-,unis1 la majorit se charge de fournir aux individus une foule d'opinions toutes faites1 et les soulage ainsi de l'obligation de s'en former qui leur soient propres4 ,il y a un grand nombre de thories en matire de philosophie1 de morale ou de politique que chacun y adopte ainsi sans examen sur la foi du public2 et si l'on regarde de trs-prs on verra que la religion elle-mme y rgne bien moins comme doctrine rvle que comme opinion commune4 ,je sais que parmi les ,amricains1 les lois politiques sont telles que la majorit y rgit souverainement la socit2 ce qui accrot beaucoup l'empire qu'elle y exerce naturellement sur l'intelligence4 ,car il n'y a rien de plus familier l'homme que de reconnatre une sagesse suprieure dans celui qui l'opprime4 ,cette omnipotence politique de la majorit aux tats-,unis augmente1 en effet1 l'influence que les opinions du public y obtiendraient sans elle sur l'esprit de chaque citoyen1 mais elle ne la fonde point4 ,c'est dans l'galit mme qu'il faut chercher les sources de cette influence1 et non dans les institutions plus ou moins populaires que des hommes gaux peuvent se donner4 ,il est croire que l'empire intellectuel du plus grand nombre serait moins absolu chez un peuple dmocratique soumis un roi qu'au sein d'une pure dmocratie2 mais il sera toujours trs-absolu1 et1 quelles que soient les lois politiques qui rgissent les hommes dans les sicles d'galit1 l'on peut prvoir que la foi dans l'opinion commune y deviendra une sorte de religion dont la majorit sera le prophte4 ,ainsi l'autorit intellectuelle sera diffrente1 mais elle ne sera pas moindre2 et1 loin de croire qu'elle doive disparatre1 j'augure qu'elle deviendrait aisment trop grande et qu'il pourrait se faire qu'elle renfermt enfin l'action de la raison individuelle dans des limites plus troites qu'il ne convient la grandeur et au bonheur de l'espce humaine4 ,je vois trs-clairement dans l'galit deux tendances2 l'une qui porte l'esprit de chaque homme vers des penses nouvelles1 et l'autre qui le rduirait volontiers ne plus penser4 ,et j'aperois comment1 sous l'empire de certaines lois1 la dmocratie teindrait la libert intellectuelle que l'tat social dmocratique favorise1 de telle sorte qu'aprs avoir bris toutes les entraves que lui imposaient jadis des classes ou des hommes1 l'esprit humain s'enchanerait troitement aux volonts gnrales du plus grand nombre4 ,si1 la place de toutes les puissances diverses qui gnaient et retardaient outre mesure l'essor de la raison individuelle1 les peuples dmocratiques substituaient le pouvoir absolu d'une majorit1 le mal n'aurait fait que changer de caractre4 ,les hommes n'auraient point trouv le moyen de vivre indpendants2 ils auraient seulement dcouvert1 chose difficile1 une nouvelle physionomie de la servitude4 ,il y a l1 je ne saurais trop le redire1 de quoi faire rflchir profondment ceux qui voient dans la libert de l'intelligence une chose sainte et qui ne hassent point seulement le despote1 mais le despotisme4 ,pour moi1 quand je sens la main du pouvoir qui s'appesantit sur mon front1 il m'importe peu de savoir qui m'opprime1 et je ne suis pas mieux dispos passer ma tte dans le joug1 parce qu'un million de bras me le prsentent4 ,,chapitre ,,iii4 ,pourquoi les ,amricains montrent plus d'aptitude et de got pour les ides gnrales que leurs pres les ,anglais4 ,dieu ne songe point au genre humain1 en gnral4 ,il voit d'un seul coup d'oeil et sparment tous les tres dont l'humanit se compose1 et il aperoit chacun d'eux avec les ressemblances qui le rapprochent de tous et les diffrences qui l'en isolent4 ,dieu n'a donc pas besoin d'ides gnrales2 c'est--dire qu'il ne sent jamais la ncessit de renfermer un trs-grand nombre d'objets analogues sous une mme forme afin d'y penser plus commodment4 ,il n'en est point ainsi de l'homme4 ,si l'esprit humain entreprenait d'examiner et de juger individuellement tous les cas particuliers qui le frappent1 il se perdrait bientt au milieu de l'immensit des dtails et ne verrait plus rien2 dans cette extrmit1 il a recours un procd imparfait mais ncessaire1 qui aide sa faiblesse et qui la prouve4 ,aprs avoir considr superficiellement un certain nombre d'objets et remarqu qu'ils se ressemblent1 il leur donne tous un mme nom1 les met part1 et poursuit sa route4 ,les ides gnrales n'attestent point la force de l'intelligence humaine1 mais plutt son insuffisance1 car il n'y a point d'tres exactement semblables dans la nature2 point de faits identiques2 point de rgles applicables indistinctement et de la mme manire plusieurs objets la fois4 ,les ides gnrales ont cela d'admirable qu'elles permettent l'esprit humain de porter des jugements rapides sur un grand nombre d'objets la fois2 mais1 d'une autre part1 elles ne lui fournissent jamais que des notions incompltes1 et elles lui font toujours perdre en exactitude ce qu'elles lui donnent en tendue4 mesure que les socits vieillissent1 elles acquirent la connaissance de faits nouveaux et elles s'emparent chaque jour1 presque leur insu1 de quelques vrits particulires4 mesure que l'homme saisit plus de vrits de cette espce1 il est naturellement amen concevoir un plus grand nombre d'ides gnrales4 ,on ne saurait voir sparment une multitude de faits particuliers1 sans dcouvrir enfin le lien commun qui les rassemble4 ,plusieurs individus font percevoir la notion de l'espce2 plusieurs espces conduisent ncessairement celle du genre4 ,l'habitude et le got des ides gnrales seront donc toujours d'autant plus grands chez un peuple1 que ses lumires y seront plus anciennes et plus nombreuses4 ,mais il y a d'autres raisons encore qui poussent les hommes gnraliser leurs ides ou les en loignent4 ,les ,amricains font beaucoup plus souvent usage que les ,anglais des ides gnrales et s'y complaisent bien davantage2 cela parat fort singulier au premier abord1 si l'on considre que ces deux peuples ont une mme origine1 qu'ils ont vcu pendant des sicles sous les mmes lois1 et qu'ils se communiquent encore sans cesse leurs opinions et leurs moeurs4 ,le contraste parat beaucoup plus frappant encore lorsque l'on concentre ses regards sur notre ,europe1 et que l'on compare entre eux les deux peuples les plus clairs qui l'habitent4 ,on dirait que chez les ,anglais l'esprit humain ne s'arrache qu'avec regret et avec douleur la contemplation des faits particuliers pour remonter de l jusqu'aux causes1 et qu'il ne gnralise qu'en dpit de lui-mme4 ,il semble1 au contraire1 que parmi nous le got des ides gnrales soit devenu une passion si effrne qu'il faille tout propos la satisfaire4 ,j'apprends1 chaque matin en me rveillant1 qu'on vient de dcouvrir une certaine loi gnrale et ternelle dont je n'avais jamais ou parler jusque l4 ,il n'y a pas de si mdiocre crivain auquel il suffise pour son coup d'essai de dcouvrir des vrits applicables un grand royaume1 et qui ne reste mcontent de lui-mme1 s'il n'a pu renfermer le genre humain dans le sujet de son discours4 ,une pareille dissemblance entre deux peuples trs-clairs m'tonne4 ,si je reporte enfin mon esprit vers l',angleterre1 et que je remarque ce qui se passe depuis un demi-sicle dans son sein1 je crois pouvoir affirmer que le got des ides gnrales s'y dveloppe mesure que l'ancienne constitution du pays s'affaiblit4 ,l'tat plus ou moins avanc des lumires ne suffit donc point seul pour expliquer ce qui suggre l'esprit humain l'amour des ides gnrales ou l'en dtourne4 ,lorsque les conditions sont fort ingales et que les ingalits sont permanentes1 les individus deviennent peu peu si dissemblables1 qu'on dirait qu'il y a autant d'humanits distinctes qu'il y a de classes2 on ne dcouvre jamais la fois que l'une d'elles1 et1 perdant de vue le lien gnral qui les rassemble toutes dans le vaste sein du genre humain1 on n'envisage jamais que certains hommes et non pas l'homme4 ,ceux qui vivent dans ces socits aristocratiques ne conoivent donc jamais d'ides fort gnrales relativement eux-mmes1 et cela suffit pour leur donner une dfiance habituelle de ces ides1 et un dgot instinctif pour elles4 ,l'homme qui habite les pays dmocratiques ne dcouvre au contraire1 prs de lui1 que des tres peu prs pareils2 il ne peut donc songer une partie quelconque de l'espce humaine1 que sa pense ne s'agrandisse et ne se dilate jusqu' embrasser l'ensemble4 ,toutes les vrits qui sont applicables lui-mme lui paraissent s'appliquer galement et de la mme manire chacun de ses concitoyens et de ses semblables4 ,ayant contract l'habitude des ides gnrales dans celle de ses tudes dont il s'occupe le plus1 et qui l'intresse davantage1 il transporte cette mme habitude dans toutes les autres1 et c'est ainsi que le besoin de dcouvrir en toutes choses des rgles communes1 de renfermer un grand nombre d'objets sous une mme forme1 et d'expliquer un ensemble de faits par une seule cause1 devient une passion ardente et souvent aveugle de l'esprit humain4 ,rien ne montre mieux la vrit de ce qui prcde que les opinions de l'antiquit relativement aux esclaves4 ,les gnies les plus profonds et les plus vastes de ,rome et de la ,grce n'ont jamais pu arriver cette ide si gnrale1 mais en mme temps si simple1 de la similitude des hommes1 et du droit gal que chacun d'eux apporte1 en naissant1 la libert2 et ils se sont vertus prouver que l'esclavage tait dans la nature1 et qu'il existerait toujours4 ,bien plus1 tout indique que ceux des anciens qui ont t esclaves avant de devenir libres1 et dont plusieurs nous ont laisss de beaux crits1 envisageaient eux-mmes la servitude sous ce mme jour4 ,tous les grands crivains de l'antiquit faisaient partie de l'aristocratie des matres1 ou du moins ils voyaient cette aristocratie tablie sans contestation sous leurs yeux2 leur esprit1 aprs s'tre tendu de plusieurs cts1 se trouva donc born de celui-l1 et il fallut que ,jsus-,christ vnt sur la terre pour faire comprendre que tous les membres de l'espce humaine taient naturellement semblables et gaux4 ,dans les sicles d'galit1 tous les hommes sont indpendants les uns des autres1 isols et faibles2 on n'en voit point dont la volont dirige d'une faon permanente les mouvements de la foule2 dans ces temps1 l'humanit semble toujours marcher d'elle-mme4 ,pour expliquer ce qui se passe dans le monde1 on en est donc rduit rechercher quelques grandes causes1 qui1 agissant de la mme manire sur chacun de nos semblables1 les porte ainsi suivre tous volontairement une mme route4 ,cela conduit encore naturellement l'esprit humain concevoir des ides gnrales1 et l'amne en contracter le got4 ,j'ai montr prcdemment comment l'galit des conditions portait chacun chercher la vrit par soi-mme4 ,il est facile de voir qu'une pareille mthode doit insensiblement faire tendre l'esprit humain vers les ides gnrales4 ,lorsque je rpudie les traditions de classe1 de profession et de famille1 que j'chappe l'empire de l'exemple pour chercher1 par le seul effort de ma raison1 la voie suivre1 je suis enclin puiser les motifs de mes opinions dans la nature mme de l'homme1 ce qui me conduit ncessairement1 et presque mon insu1 vers un grand nombre de notions trs gnrales4 ,tout ce qui prcde achve d'expliquer pourquoi les ,anglais montrent beaucoup moins d'aptitude et de got pour la gnralisation des ides que leurs fils les ,amricains1 et surtout que leurs voisins les ,franais1 et pourquoi les ,anglais de nos jours en montrent plus que ne l'avaient fait leurs pres4 ,les ,anglais ont t longtemps un peuple trs-clair1 et en mme temps trs-aristocratique2 leurs lumires les faisaient tendre sans cesse vers des ides trs-gnrales1 et leurs habitudes aristocratiques les retenaient dans des ides trs-particulires4 ,de l1 cette philosophie1 tout la fois audacieuse et timide1 large et troite1 qui a domin jusqu'ici en ,angleterre1 et qui y tient encore tant d'esprits resserrs et immobiles4 ,indpendamment des causes que j'ai montres plus haut1 on en rencontre d'autres encore1 moins apparentes1 mais non moins efficaces1 qui produisent chez presque tous les peuples dmocratiques le got et souvent la passion des ides gnrales4 ,il faut bien distinguer entre ces sortes d'ides4 ,il y en a qui sont le produit d'un travail lent1 dtaill1 consciencieux de l'intelligence1 et celles-l largissent la sphre des connaissances humaines4 ,il y en a d'autres qui naissent aisment d'un premier effort rapide de l'esprit1 et qui n'amnent que des notions trs-superficielles et trs-incertaines4 ,les hommes qui vivent dans les sicles d'galit ont beaucoup de curiosit et peu de loisir2 leur vie est si pratique1 si complique1 si agite1 si active1 qu'il ne leur reste que peu de temps pour penser4 ,les hommes des sicles dmocratiques aiment les ides gnrales parce qu'elles les dispensent d'tudier les cas particuliers2 elles contiennent1 si je puis m'exprimer ainsi1 beaucoup de choses sous un petit volume1 et donnent en peu de temps un grand produit4 ,lors donc qu'aprs un examen inattentif et court1 ils croient apercevoir entre certains objets un rapport commun1 ils ne poussent pas plus loin leur recherche1 et1 sans examiner dans le dtail comment ces divers objets se ressemblent ou diffrent1 ils se htent de les ranger tous sous la mme formule1 afin de passer outre4 ,l'un des caractres distinctifs des sicles dmocratiques1 c'est le got qu'y prouvent tous les hommes pour les succs faciles et les jouissances prsentes4 ,ceci se retrouve dans les carrires intellectuelles comme dans toutes les autres4 ,la plupart de ceux qui vivent dans les temps d'galit sont pleins d'une ambition tout la fois vive et molle2 ils veulent obtenir sur-le-champ de grands succs1 mais ils dsireraient se dispenser de grands efforts4 ,ces instincts contraires les mnent directement la recherche des ides gnrales1 l'aide desquelles ils se flattent de peindre de trs-vastes objets peu de frais1 et d'attirer les regards du public sans peine4 ,et je ne sais s'ils ont tort de penser ainsi2 car leurs lecteurs craignent autant d'approfondir1 qu'ils peuvent le faire eux-mmes1 et ne cherchent d'ordinaire dans les travaux de l'esprit que des plaisirs faciles et de l'instruction sans travail4 ,si les nations aristocratiques ne font pas assez d'usage des ides gnrales1 et leur marquent souvent un mpris inconsidr1 il arrive au contraire que les peuples dmocratiques sont toujours prts faire abus de ces sortes d'ides et s'enflammer indiscrtement pour elles4 ,,chapitre ,,iv4 ,pourquoi les ,amricains n'ont jamais t aussi passionns que les ,franais pour les ides gnrales en matire politique4 ,j'ai dit prcdemment que les ,amricains montraient un got moins vif que les ,franais pour les ides gnrales4 ,cela est surtout vrai des ides gnrales relatives la politique4 ,quoique les ,amricains fassent pntrer dans la lgislation infiniment plus d'ides gnrales que les ,anglais1 et qu'ils se proccupent beaucoup plus que ceux-ci d'ajuster la pratique des affaires humaines la thorie1 on n'a jamais vu aux tats-,unis de corps politiques aussi amoureux d'ides gnrales1 que l'ont t chez nous l',assemble constituante et la ,convention2 jamais la nation amricaine tout entire ne s'est passionne pour ces sortes d'ides de la mme manire que le peuple franais du dix-huitime sicle1 et n'a fait voir une foi aussi aveugle dans la bont et dans la vrit absolue d'aucune thorie4 ,cette diffrence entre les ,amricains et nous1 nat de plusieurs causes1 mais de celle-ci principalement3 ,les ,amricains forment un peuple dmocratique qui a toujours dirig par lui-mme les affaires publiques1 et nous sommes un peuple dmocratique qui1 pendant longtemps1 n'a pu que songer la meilleure manire de les conduire4 ,notre tat social nous portait dj concevoir des ides trs-gnrales en matire de gouvernement1 alors que notre constitution politique nous empchait encore de rectifier ces ides par l'exprience1 et d'en dcouvrir peu peu l'insuffisance3 tandis que chez les ,amricains ces deux choses se balancent sans cesse et se corrigent naturellement4 ,il semble1 au premier abord1 que ceci soit fort oppos ce que j'ai dit prcdemment que les nations dmocratiques puisaient dans les agitations mme de leur vie pratique l'amour qu'elles montrent pour les thories4 ,un examen plus attentif fait dcouvrir qu'il n'y a l rien de contradictoire4 ,les hommes qui vivent dans les pays dmocratiques sont fort avides d'ides gnrales parce qu'ils ont peu de loisirs et que ces ides les dispensent de perdre leur temps examiner les cas particuliers2 cela est vrai1 mais ne doit s'entendre que des matires qui ne sont pas l'objet habituel et ncessaire de leurs penses4 ,des commerants saisiront avec empressement et sans y regarder de fort prs toutes les ides gnrales qu'on leur prsentera relativement la philosophie1 la politique1 aux sciences et aux arts2 mais ils ne recevront qu'aprs examen celles qui auront trait au commerce1 et ne les admettront que sous rserve4 ,la mme chose arrive aux hommes d'tat1 quand il s'agit d'ides gnrales relatives la politique4 ,lors donc qu'il y a un sujet sur lequel il est particulirement dangereux que les peuples dmocratiques se livrent aveuglment et outre mesure aux ides gnrales1 le meilleur correctif qu'on puisse employer1 c'est de faire qu'ils s'en occupent tous les jours et d'une manire pratique2 il faudra bien alors qu'ils entrent forcment dans les dtails1 et les dtails leur feront apercevoir les cts faibles de la thorie4 ,le remde est souvent douloureux1 mais son effet est sr4 ,c'est ainsi que les institutions dmocratiques qui forcent chaque citoyen de s'occuper pratiquement du gouvernement1 modrent le got excessif des thories gnrales en matire politique1 que l'galit suggre4 ,,chapitre ,v4 ,comment1 aux tats-,unis1 la religion sait se servir des instincts dmocratiques4 ,j'ai tabli dans un des chapitres prcdents que les hommes ne peuvent se passer de croyances dogmatiques1 et qu'il tait mme trs souhaiter qu'ils en eussent de telles4 ,j'ajoute ici que1 parmi toutes les croyances dogmatiques1 les plus dsirables me semblent tre les croyances dogmatiques en matire de religion2 cela se dduit trs-clairement1 alors mme qu'on ne veut faire attention qu'aux seuls intrts de ce monde4 ,il n'y a presque point d'action humaine1 quelque particulire qu'on la suppose1 qui ne prenne naissance dans une ide trs-gnrale que les hommes ont conue de ,dieu1 de ses rapports avec le genre humain1 de la nature de leur me et de leurs devoirs envers leurs semblables4 ,l'on ne saurait faire que ces ides ne soient pas la source commune dont tout le reste dcoule4 ,les hommes ont donc un intrt immense se faire des ides bien arrtes sur ,dieu1 leur me1 leurs devoirs gnraux envers leur crateur et leurs semblables2 car le doute sur ces premiers points livrerait toutes leurs actions au hasard1 et les condamnerait1 en quelque sorte1 au dsordre et l'impuissance4 ,c'est donc la matire sur laquelle il est le plus important que chacun de nous ait des ides arrtes1 et malheureusement c'est aussi celle dans laquelle il est le plus difficile que chacun1 livr lui-mme1 et par le seul effort de sa raison1 en vienne arrter ses ides4 ,il n'y a que des esprits trs-affranchis des proccupations ordinaires de la vie1 trs-pntrants1 trs-dlis1 trs-exercs1 qui1 l'aide de beaucoup de temps et de soins1 puissent percer jusqu' ces vrits si ncessaires4 ,encore voyons-nous que ces philosophes eux-mmes sont presque toujours environns d'incertitudes2 qu' chaque pas la lumire naturelle qui les claire s'obscurcit et menace de s'teindre1 et que1 malgr tous leurs efforts1 ils n'ont encore pu dcouvrir qu'un petit nombre de notions contradictoires1 au milieu desquelles l'esprit humain flotte sans cesse depuis des milliers d'annes1 sans pouvoir saisir fermement la vrit ni mme trouver de nouvelles erreurs4 ,de pareilles tudes sont fort au-dessus de la capacit moyenne des hommes1 et quand mme la plupart des hommes seraient capables de s'y livrer1 il est vident qu'ils n'en auraient pas le loisir4 ,des ides arrtes sur ,dieu et la nature humaine sont indispensables la pratique journalire de leur vie1 et cette pratique les empche de pouvoir les acqurir4 ,cela me parat unique4 ,parmi les sciences1 il en est qui1 utiles la foule1 sont sa porte2 d'autres ne sont abordables qu' peu de personnes et ne sont point cultives par la majorit qui n'a besoin que de leurs applications les plus loignes2 mais la pratique journalire de celle-ci est indispensable tous1 bien que son tude soit inaccessible au plus grand nombre4 ,les ides gnrales relatives ,dieu et la nature humaine sont donc parmi toutes les ides1 celles qu'il convient le mieux de soustraire l'action habituelle de la raison individuelle1 et pour laquelle il y a le plus gagner et le moins perdre1 en reconnaissant une autorit4 ,le premier objet1 et l'un des principaux avantages des religions1 est de fournir sur chacune de ces questions primordiales une solution nette1 prcise1 intelligible pour la foule et trs-durable4 ,il y a des religions trs-fausses et trs-absurdes2 cependant l'on peut dire que toute religion1 qui reste dans le cercle que je viens d'indiquer et qui ne prtend pas en sortir1 ainsi que plusieurs l'ont tent1 pour aller arrter de tous cts le libre essor de l'esprit humain1 impose un joug salutaire l'intelligence1 et il faut reconnatre que1 si elle ne sauve point les hommes dans l'autre monde1 elle est du moins trs-utile leur bonheur et leur grandeur dans celui-ci4 ,cela est surtout vrai des hommes qui vivent dans les pays libres4 ,quand la religion est dtruite chez un peuple1 le doute s'empare des portions les plus hautes de l'intelligence1 et il paralyse moiti toutes les autres4 ,chacun s'habitue n'avoir que des notions confuses et changeantes sur les matires qui intressent le plus ses semblables et lui-mme2 on dfend mal ses opinions ou on les abandonne1 et1 comme on dsespre de pouvoir1 soi seul1 rsoudre les plus grands problmes que la destine humaine prsente1 on se rduit lchement n'y point songer4 ,un tel tat ne peut manquer d'nerver les mes2 il dtend les ressorts de la volont et il prpare les citoyens la servitude4 ,non-seulement il arrive alors que ceux-ci laissent prendre leur libert2 mais souvent ils la livrent4 ,lorsqu'il n'existe plus d'autorit en matire de religion1 non plus qu'en matire politique1 les hommes s'effraient bientt l'aspect de cette indpendance sans limites4 ,cette perptuelle agitation de toutes choses les inquite et les fatigue4 ,comme tout remue dans le monde des intelligences1 ils veulent1 du moins1 que tout soit ferme et stable dans l'ordre matriel et1 ne pouvant plus reprendre leurs anciennes croyances1 ils se donnent un matre4 ,pour moi1 je doute que l'homme puisse jamais supporter la fois une complte indpendance religieuse et une entire libert politique2 et je suis port penser que1 s'il n'a pas de foi1 il faut qu'il serve1 et s'il est libre1 qu'il croie4 ,je ne sais cependant si cette grande utilit des religions n'est pas plus visible encore chez les peuples o les conditions sont gales que chez tous les autres4 ,il faut reconnatre que l'galit qui introduit de grands biens dans le monde1 suggre cependant aux hommes1 ainsi qu'il sera montr ci-aprs1 des instincts fort dangereux2 elle tend les isoler les uns des autres1 pour ne porter chacun d'eux ne s'occuper que de lui seul4 ,elle ouvre dmesurment leur me l'amour des jouissances matrielles4 ,le plus grand avantage des religions est d'inspirer des instincts tous contraires4 ,il n'y a point de religion qui ne place l'objet des dsirs de l'homme au-del et au-dessus des biens de la terre1 et qui n'lve naturellement son me vers des rgions fort suprieures celles des sens4 ,il n'y en a point non plus qui n'impose chacun des devoirs quelconques envers l'espce humaine1 ou en commun avec elle1 et qui ne le tire ainsi1 de temps autre1 de la contemplation de lui-mme4 ,ceci se rencontre dans les religions les plus fausses et les plus dangereuses4 ,les peuples religieux sont donc naturellement forts prcisment l'endroit o les peuples dmocratiques sont faibles2 ce qui fait bien voir de quelle importance il est que les hommes gardent leur religion en devenant gaux4 ,je n'ai ni le droit ni la volont d'examiner les moyens surnaturels dont ,dieu se sert pour faire parvenir une croyance religieuse dans le coeur de l'homme4 ,je n'envisage en ce moment les religions que sous un point de vue purement humain2 je cherche de quelle manire elles peuvent le plus aisment conserver leur empire dans les sicles dmocratiques o nous entrons4 ,j'ai fait voir comment1 dans les temps de lumires et d'galit1 l'esprit humain ne consentait qu'avec peine recevoir des croyances dogmatiques1 et n'en ressentait vivement le besoin qu'en fait de religion4 ,ceci indique d'abord que1 dans ces sicles-l1 les religions doivent se tenir plus discrtement qu'en tous les autres dans les bornes qui leur sont propres1 et ne point chercher en sortir1 car1 en voulant tendre leur pouvoir plus loin que les matires religieuses1 elles risquent de n'tre plus crues en aucune matire4 ,elles doivent donc tracer avec soin le cercle dans lequel elles prtendent arrter l'esprit humain1 et au-del le laisser entirement libre et l'abandonner lui-mme4 ,mahomet a fait descendre du ciel1 et a plac dans le ,coran1 non-seulement des doctrines religieuses1 mais des maximes politiques1 des lois civiles et criminelles1 des thories scientifiques4 ,l'vangile ne parle au contraire que des rapports gnraux des hommes avec ,dieu1 et entre eux4 ,hors de l1 il n'enseigne rien et n'oblige rien croire4 ,cela seul1 entre mille autres raisons1 suffit pour montrer que la premire de ces deux religions ne saurait dominer longtemps dans des temps de lumires et de dmocratie1 tandis que la seconde est destine rgner dans ces sicles comme dans tous les autres4 ,si je continue plus avant cette mme recherche1 je trouve que1 pour que les religions puissent1 humainement parlant1 se maintenir dans les sicles dmocratiques1 il ne faut pas seulement qu'elles se renferment avec soin dans le cercle des matires religieuses4 ,leur pouvoir dpend encore beaucoup de la nature des croyances qu'elles professent1 des formes extrieures qu'elles adoptent1 et des obligations qu'elles imposent4 ,ce que j'ai dit prcdemment que l'galit porte les hommes des ides trs-gnrales et trs-vastes1 doit principalement s'entendre en matire de religion4 ,des hommes semblables et gaux conoivent aisment la notion d'un ,dieu unique1 imposant chacun d'eux les mmes rgles et leur accordant le bonheur futur au mme prix4 ,l'ide de l'unit du genre humain les ramne sans cesse l'ide de l'unit du ,crateur1 tandis qu'au contraire des hommes trs-spars les uns des autres et fort dissemblables en arrivent volontiers faire autant de divinits qu'il y a de peuples1 de castes1 de classes et de familles1 et tracer mille chemins particuliers pour aller au ciel4 ,l'on ne peut disconvenir que le christianisme lui-mme n'ait en quelque faon subi cette influence qu'exerce l'tat social et politique sur les croyances religieuses4 ,au moment o la religion chrtienne a paru sur la terre1 la ,providence1 qui1 sans doute1 prparait le monde pour sa venue1 avait runi une grande partie de l'espce humaine1 comme un immense troupeau1 sous le sceptre des ,csars4 ,les hommes qui composaient cette multitude diffraient beaucoup les uns des autres2 mais ils avaient cependant ce point commun qu'ils obissaient tous aux mmes lois2 et chacun d'eux tait si faible et si petit par rapport la grandeur du prince1 qu'ils paraissaient tous gaux quand on venait les comparer lui4 ,il faut reconnatre que cet tat nouveau et particulier de l'humanit dut disposer les hommes recevoir les vrits gnrales que le christianisme enseigne1 et sert expliquer la manire facile et rapide avec laquelle il pntra alors dans l'esprit humain4 ,la contre-preuve se fit aprs la destruction de l'empire4 ,le monde romain s'tant alors bris1 pour ainsi dire1 en mille clats1 chaque nation en revint son individualit premire4 ,bientt1 dans l'intrieur de ces mmes nations1 les rangs se gradurent l'infini2 les races se marqurent2 les castes partagrent chaque nation en plusieurs peuples4 ,au milieu de cet effort commun qui semblait porter les socits humaines se subdiviser elles-mmes en autant de fragments qu'il tait possible de le concevoir1 le christianisme ne perdit point de vue les principales ides gnrales qu'il avait mises en lumire4 ,mais il parut nanmoins se prter1 autant qu'il tait en lui1 aux tendances nouvelles que le fractionnement de l'espce humaine faisait natre4 ,les hommes continurent n'adorer qu'un seul ,dieu crateur et conservateur de toutes choses2 mais chaque peuple1 chaque cit1 et1 pour ainsi dire1 chaque homme crut pouvoir obtenir quelque privilge part et se crer des protecteurs particuliers auprs du souverain matre4 ,ne pouvant diviser la ,divinit1 l'on multiplia du moins et l'on grandit outre mesure ses agents2 l'hommage d aux anges et aux saints devint pour la plupart des chrtiens un culte presque idoltre1 et l'on put craindre un moment que la religion chrtienne ne rtrogradt vers les religions qu'elle avait vaincues4 ,il me parat vident que plus les barrires qui sparaient les nations dans le sein de l'humanit et les citoyens dans l'intrieur de chaque peuple tendent disparatre1 plus l'esprit humain se dirige1 comme de lui-mme1 vers l'ide d'un tre unique et tout puissant1 dispensant galement et de la mme manire les mmes lois chaque homme4 ,c'est donc particulirement dans ces sicles de dmocratie qu'il importe de ne pas laisser confondre l'hommage rendu aux agents secondaires avec le culte qui n'est d qu'au ,crateur4 ,une autre vrit me parat fort claire3 c'est que les religions doivent moins se charger de pratiques extrieures dans les temps dmocratiques que dans tous les autres4 ,j'ai fait voir1 propos de la mthode philosophique des ,amricains1 que rien ne rvolte plus l'esprit humain dans les temps d'galit que l'ide de se soumettre des formes4 ,les hommes qui vivent dans ces temps supportent impatiemment les figures2 les symboles leur paraissent des artifices purils dont on se sert pour voiler ou parer leurs yeux des vrits qu'il serait plus naturel de leur montrer toutes nues et au grand jour2 ils restent froids l'aspect des crmonies et ils sont naturellement ports n'attacher qu'une importance secondaire aux dtails du culte4 ,ceux qui sont chargs de rgler la forme extrieure des religions dans les sicles dmocratiques doivent bien faire attention ces instincts naturels de l'intelligence humaine pour ne point lutter sans ncessit contre eux4 ,je crois fermement la ncessit des formes2 je sais qu'elles fixent l'esprit humain dans la contemplation des vrits abstraites1 et1 l'aidant les saisir fortement1 les lui font embrasser avec ardeur4 ,je n'imagine point qu'il soit possible de maintenir une religion sans pratiques extrieures2 mais1 d'une autre part1 je pense que1 dans les sicles o nous entrons1 il serait particulirement dangereux de les multiplier outre mesure2 qu'il faut plutt les restreindre1 et qu'on ne doit en retenir que ce qui est absolument ncessaire pour la perptuit du dogme lui-mme1 qui est la substance des religions#a dont le culte n'est que la forme4 ,une religion qui deviendrait plus minutieuse1 plus inflexible et plus charge de petites observances dans le mme temps que les hommes deviennent plus gaux1 se verrait bientt rduite une troupe de zlateurs passionns au milieu d'une multitude incrdule4 ,note #a3 ,dans toutes les religions il y a des crmonies qui sont inhrentes la substance mme de la croyance et auxquelles il faut bien se garder de rien changer4 ,cela se voit particulirement dans le catholicisme o souvent la forme et le fond sont si troitement unis qu'ils ne font qu'un4 ,je sais qu'on ne manquera pas de m'objecter que les religions ayant toutes pour objet des vrits gnrales et ternelles1 ne peuvent ainsi se plier aux instincts mobiles de chaque sicle1 sans perdre aux yeux des hommes les caractres de la certitude2 je rpondrai encore ici qu'il faut distinguer trs-soigneusement les opinions principales qui constituent une croyance et qui y forment ce que les thologiens appellent des articles de foi1 et les notions accessoires qui s'y rattachent4 ,les religions sont obliges de tenir toujours ferme dans les premires1 quel que soit l'esprit particulier du temps2 mais elles doivent bien se garder de se lier de la mme manire aux secondes1 dans les sicles o tout change sans cesse de place et o l'esprit1 habitu au spectacle mouvant des choses humaines1 souffre regret qu'on le fixe4 ,l'immobilit dans les choses extrieures et secondaires ne me parat une chance de dure que quand la socit civile elle-mme est immobile2 partout ailleurs je suis port croire que c'est un pril4 ,nous verrons que1 parmi toutes les passions que l'galit fait natre ou favorise1 il en est une qu'elle rend particulirement vive et qu'elle dpose en mme temps dans le coeur de tous les hommes3 c'est l'amour du bien-tre4 ,le got du bien-tre forme comme le trait saillant et indlbile des ges dmocratiques4 ,il est permis de croire qu'une religion qui entreprendrait de dtruire cette passion-mre1 serait la fin dtruite par elle2 si elle voulait arracher entirement les hommes la contemplation des biens de ce monde pour les livrer uniquement la pense de ceux de l'autre1 on peut prvoir que les mes s'chapperaient enfin d'entre ses mains1 pour aller se plonger loin d'elle dans les seules jouissances matrielles et prsentes4 ,la principale affaire des religions est de purifier1 de rgler et de restreindre le got trop ardent et trop exclusif du bien-tre que ressentent les hommes dans les temps d'galit2 mais je crois qu'elles auraient tort d'essayer de le dompter entirement et de le dtruire4 ,elles ne russiront point dtourner les hommes de l'amour des richesses2 mais elles peuvent encore leur persuader de ne s'enrichir que par des moyens honntes4 ,ceci m'amne une dernire considration qui comprend1 en quelque faon1 toutes les autres4 mesure que les hommes deviennent plus semblables et plus gaux1 il importe davantage que les religions1 tout en se mettant soigneusement l'cart du mouvement journalier des affaires1 ne heurtent point sans ncessit les ides gnralement admises1 et les intrts permanents qui rgnent dans la masse2 car l'opinion commune apparat de plus en plus comme la premire et la plus irrsistible des puissances1 et il n'y a pas en dehors d'elles d'appui si fort qui permette de rsister longtemps ses coups4 ,cela n'est pas moins vrai chez un peuple dmocratique1 soumis un despote1 que dans une rpublique4 ,dans les sicles d'galit1 les rois font souvent obir1 mais c'est toujours la majorit qui fait croire2 c'est donc la majorit qu'il faut complaire dans tout ce qui n'est pas contraire la foi4 ,j'ai montr dans mon premier ouvrage comment les prtres amricains s'cartaient des affaires publiques4 ,ceci est l'exemple le plus clatant1 mais non le seul exemple de leur retenue4 ,en ,amrique1 la religion est un monde part o le prtre rgne1 mais dont il a soin de ne jamais sortir2 dans ses limites1 il conduit l'intelligence2 au dehors1 il livre les hommes eux-mmes et les abandonne l'indpendance et l'instabilit qui sont propres leur nature et au temps4 ,je n'ai point vu de pays o le christianisme s'enveloppt moins de formes1 de pratiques et de figures qu'aux tats-,unis1 et prsentt des ides plus nettes1 plus simples et plus gnrales l'esprit humain4 ,bien que les chrtiens d',amrique soient diviss en une multitude de sectes1 ils aperoivent tous leur religion sous ce mme jour4 ,ceci s'applique au catholicisme aussi bien qu'aux autres croyances4 ,il n'y a pas de prtres catholiques qui montrent moins de got pour les petites observances individuelles1 les mthodes extraordinaires et particulires de faire son salut1 ni qui s'attachent plus l'esprit de la loi et moins sa lettre que les prtres catholiques des tats-,unis2 nulle part on n'enseigne plus clairement et l'on ne suit davantage cette doctrine de l'glise qui dfend de rendre aux saints le culte qui n'est rserv qu' ,dieu4 ,cependant les catholiques d',amrique sont trs-soumis et trs-sincres4 ,une autre remarque est applicable au clerg de toutes les communions3 les prtres amricains n'essayent point d'attirer et de fixer tous les regards de l'homme vers la vie future2 ils abandonnent volontiers une partie de son coeur aux soins du prsent2 ils semblent considrer les biens du monde comme des objets importants1 quoique secondaires2 s'ils ne s'associent pas eux-mmes l'industrie1 ils s'intressent du moins ses progrs et y applaudissent1 et tout en montrant sans cesse au fidle l'autre monde comme le grand objet de ses craintes et de ses esprances1 ils ne lui dfendent point de rechercher honntement le bien-tre dans celui-ci4 ,loin de faire voir comment ces deux choses sont divises et contraires1 ils s'attachent plutt trouver par quel endroit elles se touchent et se lient4 ,tous les prtres amricains connaissent l'empire intellectuel que la majorit exerce1 et le respectent4 ,ils ne soutiennent jamais contre elle que des luttes ncessaires4 ,ils ne se mlent point aux querelles des partis1 mais ils adoptent volontiers les opinions gnrales de leur pays et de leur temps1 et ils se laissent aller sans rsistance dans le courant de sentiments et d'ides qui entranent autour d'eux toutes choses4 ,ils s'efforcent de corriger leurs contemporains1 mais ils ne s'en sparent point4 ,l'opinion publique ne leur est donc jamais ennemie2 elle les soutient plutt et les protge1 et leurs croyances rgnent la fois et par les forces qui lui sont propres et par celles de la majorit qu'ils empruntent4 ,c'est ainsi qu'en respectant tous les instincts dmocratiques qui ne lui sont pas contraires et en s'aidant de plusieurs d'entre eux1 la religion parvient lutter avec avantage contre l'esprit d'indpendance individuelle1 qui est le plus dangereux de tous pour elle4 ,,chapitre ,,vi4 ,des progrs du catholicisme aux tats-,unis4 ,l',amrique est la contre la plus dmocratique de la terre1 et c'est en mme temps le pays o1 suivant des rapports dignes de foi1 la religion catholique fait le plus de progrs4 ,cela surprend au premier abord4 ,il faut bien distinguer deux choses3 l'galit dispose les hommes vouloir juger par eux-mmes2 mais d'un autre ct1 elle leur donne le got et l'ide d'un pouvoir social unique1 simple1 et le mme pour tous4 ,les hommes qui vivent dans les sicles dmocratiques sont donc fort enclins se soustraire toute autorit religieuse4 ,mais s'ils consentent se soumettre une autorit semblable1 ils veulent du moins qu'elle soit une et uniforme2 des pouvoirs religieux qui n'aboutissent pas tous un mme centre1 choquent naturellement leur intelligence1 et ils conoivent presque aussi aisment qu'il n'y ait pas de religion que plusieurs4 ,on voit de nos jours1 plus qu'aux poques antrieures1 des catholiques qui deviennent incrdules et des protestants qui se font catholiques4 ,si l'on considre le catholicisme intrieurement1 il semble perdre2 si on regarde hors de lui1 il gagne4 ,cela s'explique4 ,les hommes de nos jours sont naturellement peu disposs croire2 mais1 ds qu'ils ont une religion1 ils rencontrent aussitt en eux-mmes un instinct cach qui les pousse leur insu vers le catholicisme4 ,plusieurs des doctrines et des usages de l'glise romaine les tonnent3 mais ils prouvent une admiration secrte pour son gouvernement1 et sa grande unit les attire4 ,si le catholicisme parvenait enfin se soustraire aux haines politiques qu'il a fait natre1 je ne doute presque point que ce mme esprit du sicle1 qui lui semble si contraire1 ne lui devnt trs-favorable1 et qu'il ne ft tout coup de grandes conqutes4 ,c'est une des faiblesses les plus familires l'intelligence humaine1 de vouloir concilier des principes contraires et d'acheter la paix aux dpens de la logique4 ,il y a donc toujours eu et il y aura toujours des hommes qui1 aprs avoir soumis une autorit quelques unes de leurs croyances religieuses1 voudront lui en soustraire plusieurs autres1 et laisseront flotter leur esprit au hasard entre l'obissance et la libert4 ,mais je suis port croire que le nombre de ceux-l sera moins grand dans les sicles dmocratiques que dans les autres sicles1 et que nos neveux tendront de plus en plus ne se diviser qu'en deux parts1 les uns sortant entirement du christianisme1 et les autres entrant dans le sein de l'glise romaine4 ,,chapitre ,,vii4 ,ce qui fait pencher l'esprit des peuples dmocratiques vers le panthisme4 ,je montrerai plus tard comment le got prdominant des peuples dmocratiques pour les ides trs-gnrales se retrouve dans la politique2 mais je veux indiquer1 ds prsent1 son principal effet en philosophie4 ,on ne saurait nier que le panthisme n'ait fait de grands progrs de nos jours4 ,les crits d'une portion de l',europe en portent visiblement l'empreinte4 ,les ,allemands l'introduisent dans la philosophie1 et les ,franais dans la littrature4 ,parmi les ouvrages d'imagination qui se publient en ,france1 la plupart renferment quelques opinions ou quelques peintures empruntes aux doctrines panthistiques1 ou laissent apercevoir chez leurs auteurs une sorte de tendance vers ces doctrines4 ,ceci ne me parat pas venir seulement d'un accident1 mais tenir une cause durable4 mesure que1 les conditions devenant plus gales1 chaque homme en particulier devient plus semblable tous les autres1 plus faible et plus petit1 on s'habitue ne plus envisager les citoyens pour ne considrer que le peuple2 on oublie les individus pour ne songer qu' l'espce4 ,dans ces temps1 l'esprit humain aime embrasser la fois une foule d'objets divers2 il aspire sans cesse pouvoir rattacher une multitude de consquences une seule cause4 ,l'ide de l'unit l'obsde1 il la cherche de tous cts1 et1 quand il croit l'avoir trouve1 il s'tend volontiers dans son sein et s'y repose4 ,non seulement il en vient ne dcouvrir dans le monde qu'une cration et un crateur2 cette premire division des choses le gne encore1 et il cherche volontiers grandir et simplifier sa pense en renfermant ,dieu et l'univers dans un seul tout4 ,si je rencontre un systme philosophique suivant lequel les choses matrielles et immatrielles1 visibles et invisibles1 que renferme le monde1 ne sont plus considres que comme les parties diverses d'un tre immense qui seul reste ternel au milieu du changement continuel et de la transformation incessante de tout ce qui le compose1 je n'aurai pas de peine conclure qu'un pareil systme1 quoiqu'il dtruise l'individualit humaine1 ou plutt parce qu'il la dtruit1 aura des charmes secrets pour les hommes qui vivent dans les dmocraties2 toutes leurs habitudes intellectuelles les prparent le concevoir et les mettent sur la voie de l'adopter4 ,il attire naturellement leur imagination et la fixe2 il nourrit l'orgueil de leur esprit et flatte sa paresse4 ,parmi les diffrents systmes l'aide desquels la philosophie cherche expliquer l'univers1 le panthisme me parat l'un des plus propres sduire l'esprit humain dans les sicles dmocratiques2 c'est contre lui que tous ceux qui restent pris de la vritable grandeur de l'homme1 doivent se runir et combattre4 ,,chapitre ,,viii4 ,comment l'galit suggre aux ,amricains l'ide de la perfectibilit indfinie de l'homme4 ,l'galit suggre l'esprit humain plusieurs ides qui ne lui seraient pas venues sans elle1 et elle modifie presque toutes celles qu'il avait dj4 ,je prends pour exemple l'ide de la perfectibilit humaine1 parce qu'elle est une des principales que puisse concevoir l'intelligence1 et qu'elle constitue elle seule une grande thorie philosophique dont les consquences se font voir chaque instant dans la pratique des affaires4 ,bien que l'homme ressemble sur plusieurs points aux animaux1 un trait n'est particulier qu' lui seul3 il se perfectionne1 et eux ne se perfectionnent point4 ,l'espce humaine n'a pu manquer de dcouvrir ds l'origine cette diffrence4 ,l'ide de la perfectibilit est donc aussi ancienne que le monde2 l'galit ne l'a point fait natre1 mais elle lui donne un caractre nouveau4 ,quand les citoyens sont classs suivant le rang1 la profession1 la naissance1 et que tous sont contraints de suivre la voie l'entre de laquelle le hasard les a placs1 chacun croit apercevoir prs de soi les dernires bornes de la puissance humaine1 et nul ne cherche plus lutter contre une destine invitable4 ,ce n'est pas que les peuples aristocratiques refusent absolument l'homme la facult de se perfectionner2 ils ne la jugent point indfinie2 ils conoivent l'amlioration1 non le changement2 ils imaginent la condition des socits venir meilleure1 mais non point autre1 et1 tout en admettant que l'humanit a fait de grands progrs et qu'elle peut en faire quelques uns encore1 ils la renferment d'avance dans de certaines limites infranchissables4 ,ils ne croient donc point tre parvenus au souverain bien et la vrit absolue 7quel homme ou quel peuple a t assez insens pour l'imaginer jamais871 mais ils aiment se persuader qu'ils ont atteint peu prs le degr de grandeur et de savoir que comporte notre nature imparfaite2 et1 comme rien ne remue autour d'eux1 ils se figurent volontiers que tout est sa place4 ,c'est alors que le lgislateur prtend promulguer des lois ternelles1 que les peuples et les rois ne veulent lever que des monuments sculaires1 et que la gnration prsente se charge d'pargner aux gnrations futures le soin de rgler leurs destines4 mesure que les castes disparaissent1 que les classes se rapprochent1 que1 les hommes se mlant tumultueusement1 les usages1 les coutumes1 les lois varient1 qu'il survient des faits nouveaux1 que des vrits nouvelles sont mises en lumire1 que d'anciennes opinions disparaissent1 et que d'autres prennent leur place1 l'image d'une perfection idale et toujours fugitive se prsente l'esprit humain4 ,de continuels changements se passent alors chaque instant sous les yeux de chaque homme4 ,les uns empirent sa position1 et il ne comprend que trop bien qu'un peuple1 ou qu'un individu1 quelque clair qu'il soit1 n'est point infaillible4 ,les autres amliorent son sort1 et il en conclut que l'homme en gnral est dou de la facult indfinie de perfectionner4 ,ses revers lui font voir que nul ne peut se flatter d'avoir dcouvert le bien absolu2 ses succs l'enflamment le poursuivre sans relche4 ,ainsi1 toujours cherchant1 tombant1 se redressant1 souvent du1 jamais dcourag1 il tend incessamment vers cette grandeur immense qu'il entrevoit confusment au bout de la longue carrire que l'humanit doit encore parcourir4 ,on ne saurait croire combien de faits dcoulent naturellement de cette thorie philosophique suivant laquelle l'homme est indfiniment perfectible1 et l'influence prodigieuse qu'elle exerce sur ceux mme qui1 ne s'tant jamais occups que d'agir et non de penser1 semblent y conformer leurs actions sans la connatre4 ,je rencontre un matelot amricain1 et je lui demande pourquoi les vaisseaux de son pays sont construits de manire durer peu1 et il me rpond sans hsiter que l'art de la navigation fait chaque jour des progrs si rapides1 que le plus beau navire deviendrait bientt presque inutile s'il prolongeait son existence au-del de quelques annes4 ,dans ces mots prononcs au hasard par un homme grossier et propos d'un fait particulier1 j'aperois l'ide gnrale et systmatique suivant laquelle un grand peuple conduit toutes choses4 ,les nations aristocratiques sont naturellement portes trop resserrer les limites de la perfectibilit humaine1 et les nations dmocratiques les tendent quelquefois outre mesure4 ,,chapitre ,,ix4 ,comment l'exemple des ,amricains ne prouve point qu'un peuple dmocratique ne saurait avoir de l'aptitude et du got pour les sciences1 la littrature et les arts4 ,il faut reconnatre que1 parmi les peuples civiliss de nos jours1 il en est peu chez qui les hautes sciences aient fait moins de progrs qu'aux tats-,unis1 et qui aient fourni moins de grands artistes1 de potes illustres et de clbres crivains4 ,plusieurs ,europens1 frapps de ce spectacle1 l'ont considr comme un rsultat naturel et invitable de l'galit1 et ils ont pens que1 si l'tat social et les institutions dmocratiques venaient une fois prvaloir sur toute la terre1 l'esprit humain verrait s'obscurcir peu peu les lumires qui l'clairent et que les hommes retomberaient dans les tnbres4 ,ceux qui raisonnent ainsi confondent1 je pense1 plusieurs ides qu'il serait important de diviser et d'examiner part4 ,ils mlent sans le vouloir ce qui est dmocratique avec ce qui n'est qu'amricain4 ,la religion que professaient les premiers migrants1 et qu'ils ont lgue leurs descendants1 simple dans son culte1 austre et presque sauvage dans ses principes1 ennemie des signes extrieurs et de la pompe des crmonies1 est naturellement peu favorable aux beaux-arts1 et ne permet qu' regret les plaisirs littraires4 ,les ,amricains sont un peuple trs-ancien et trs-clair1 qui a rencontr un pays nouveau et immense dans lequel il peut s'tendre volont1 et qu'il fconde sans peine4 ,cela est sans exemple dans le monde4 ,en ,amrique1 chacun trouve donc des facilits1 inconnues ailleurs1 pour faire sa fortune ou pour l'accrotre4 ,la cupidit y est toujours en haleine1 et l'esprit humain1 distrait tout moment des plaisirs de l'imagination et des travaux de l'intelligence1 n'y est entran qu' la poursuite de la richesse4 ,non seulement on voit aux tats-,unis1 comme dans tous les autres pays1 des classes industrielles et commerantes1 mais1 ce qui ne s'tait jamais rencontr1 tous les hommes s'y occupent la fois d'industrie et de commerce4 ,je suis cependant convaincu que si les ,amricains avaient t seuls dans l'univers1 avec les liberts et les lumires acquises par leurs pres1 et les passions qui leur taient propres1 ils n'eussent point tard dcouvrir qu'on ne saurait faire longtemps des progrs dans la pratique des sciences sans cultiver la thorie2 que tous les arts se perfectionnent les uns par les autres1 et1 quelque absorbs qu'ils eussent pu tre dans la poursuite de l'objet principal de leurs dsirs1 ils auraient bientt reconnu qu'il fallait1 de temps en temps1 s'en dtourner pour mieux l'atteindre4 ,le got des plaisirs de l'esprit est d'ailleurs si naturel au coeur de l'homme civilis que1 chez les nations polies1 qui sont le moins disposes s'y livrer1 il se trouve toujours un certain nombre de citoyens qui le conoivent4 ,ce besoin intellectuel1 une fois senti1 aurait t bientt satisfait4 ,mais en mme temps que les ,amricains taient naturellement ports ne demander la science que ses applications particulires aux arts1 que les moyens de rendre la vie aise2 la docte et littraire ,europe se chargeait de remonter aux sources gnrales de la vrit1 et perfectionnait en mme temps tout ce qui peut concourir aux plaisirs comme tout ce qui doit servir aux besoins de l'homme4 ,en tte des nations claires de l'ancien monde1 les habitants des tats-,unis en distinguaient particulirement une laquelle les unissaient troitement une origine commune et des habitudes analogues4 ,ils trouvaient chez ce peuple des savants clbres1 d'habiles artistes1 de grands crivains1 et ils pouvaient recueillir les trsors de l'intelligence1 sans avoir besoin de travailler les amasser4 ,je ne puis consentir sparer l',amrique de l',europe1 malgr l',ocan qui les divise4 ,je considre le peuple des tats-,unis comme la portion du peuple anglais charge d'exploiter les forts du ,nouveau-,monde2 tandis que le reste de la nation1 pourvue de plus de loisirs et moins proccupe des soins matriels de la vie1 peut se livrer la pense et dvelopper en tous sens l'esprit humain4 ,la situation des ,amricains est donc entirement exceptionnelle1 et il est croire qu'aucun peuple dmocratique n'y sera jamais plac4 ,leur origine toute puritaine1 leurs habitudes uniquement commerciales1 le pays mme qu'ils habitent et qui semble dtourner leur intelligence de l'tude des sciences1 des lettres et des arts2 le voisinage de l',europe qui leur permet de ne point les tudier sans retomber dans la barbarie2 mille causes particulires dont je n'ai pu faire connatre que les principales1 ont d concentrer d'une manire singulire l'esprit amricain dans le soin des choses purement matrielles4 ,les passions1 les besoins1 l'ducation1 les circonstances1 tout semble1 en effet1 concourir pour pencher l'habitant des tats-,unis vers la terre4 ,la religion seule lui fait1 de temps en temps1 lever des regards passagers et distraits vers le ciel4 ,cessons donc de voir toutes les nations dmocratiques sous la figure du peuple amricain1 et tchons de les envisager enfin sous leurs propres traits4 ,on peut concevoir un peuple dans le sein duquel il n'y aurait ni castes1 ni hirarchie1 ni classes2 o la loi1 ne reconnaissant point de privilges1 partagerait galement les hritages1 et qui1 en mme temps1 serait priv de lumires et de libert4 ,ceci n'est pas une vaine hypothse3 un despote peut trouver son intrt rendre ses sujets gaux1 et les laisser ignorants1 afin de les tenir plus aisment esclaves4 ,non seulement un peuple dmocratique de cette espce ne montrera point d'aptitude ni de got pour les sciences1 la littrature et les arts2 mais il est croire qu'il ne lui arrivera jamais d'en montrer4 ,la loi des successions se chargerait elle-mme chaque gnration de dtruire les fortunes1 et personne n'en crerait de nouvelles4 ,le pauvre1 priv de lumires et de libert1 ne concevrait mme pas l'ide de s'lever vers la richesse1 et le riche se laisserait entraner vers la pauvret sans savoir se dfendre4 ,il s'tablirait bientt entre ces deux citoyens une complte et invincible galit4 ,personne n'aurait alors ni le temps1 ni le got de se livrer aux travaux et aux plaisirs de l'intelligence4 ,mais tous demeureraient engourdis dans une mme ignorance et dans une gale servitude4 ,quand je viens imaginer une socit dmocratique de cette espce1 je crois aussitt me sentir dans un de ces lieux bas1 obscurs et touffs1 o les lumires1 apportes du dehors1 ne tardent point plir et s'teindre4 ,il me semble qu'une pesanteur subite m'accable1 et que je me trane au milieu des tnbres qui m'environnent pour trouver l'issue qui doit me ramener l'air et au grand jour4 ,mais tout ceci ne saurait s'appliquer des hommes dj clairs qui1 aprs avoir dtruit parmi eux les droits particuliers et hrditaires qui fixaient perptuit les biens dans les mains de certains individus ou de certains corps1 restent libres4 ,quand les hommes1 qui vivent au sein d'une socit dmocratique1 sont clairs1 ils dcouvrent sans peine que rien ne les borne ni ne les fixe et ne les force de se contenter de leur fortune prsente4 ,ils conoivent donc tous l'ide de l'accrotre1 et1 s'ils sont libres1 ils essaient tous de le faire1 mais tous n'y russissent pas de la mme manire4 ,la lgislature n'accorde plus1 il est vrai1 de privilges1 mais la nature en donne4 ,l'ingalit naturelle tant trs-grande1 les fortunes deviennent ingales du moment o chacun fait usage de toutes ses facults pour s'enrichir4 ,la loi des successions s'oppose encore ce qu'il se fonde des familles riches1 mais elle n'empche plus qu'il n'y ait des riches4 ,elle ramne sans cesse les citoyens vers un commun niveau auquel ils chappent sans cesse2 ils deviennent plus ingaux en biens mesure que leurs lumires sont plus tendues et leur libert plus grande4 ,il s'est lev de nos jours une secte clbre par son gnie et ses extravagances1 qui prtendait concentrer tous les biens dans les mains d'un pouvoir central1 et charger celui-l de les distribuer ensuite1 suivant le mrite1 tous les particuliers4 ,on se ft soustrait1 de cette manire1 la complte et ternelle galit qui semble menacer les socits dmocratiques4 ,il y a un autre remde plus simple et moins dangereux1 c'est de n'accorder personne de privilge1 de donner tous d'gales lumires et une gale indpendance1 et de laisser chacun le soin de marquer lui-mme sa place4 ,l'ingalit naturelle se fera bientt jour et la richesse passera d'elle-mme du ct des plus habiles4 ,les socits dmocratiques et libres renfermeront donc toujours dans leur sein une multitude de gens opulents ou aiss4 ,ces riches ne seront point lis aussi troitement entre eux que les membres de l'ancienne classe aristocratique2 ils auront des instincts diffrents et ne possderont presque jamais un loisir aussi assur et aussi complet2 mais ils seront infiniment plus nombreux que ne pouvaient l'tre ceux qui composaient cette classe4 ,ces hommes ne seront point troitement renferms dans les proccupations de la vie matrielle1 et ils pourront1 bien qu' des degrs divers1 se livrer aux travaux et aux plaisirs de l'intelligence3 ils s'y livreront donc2 car1 s'il est vrai que l'esprit humain penche par un bout vers le born1 le matriel et l'utile1 de l'autre1 il s'lve naturellement vers l'infini1 l'immatriel et le beau4 ,les besoins physiques l'attachent la terre1 mais1 ds qu'on ne le retient plus1 il se redresse de lui-mme4 ,non seulement le nombre de ceux qui peuvent s'intresser aux oeuvres de l'esprit sera plus grand1 mais le got des jouissances intellectuelles descendra1 de proche en proche1 jusqu' ceux mmes qui1 dans les socits aristocratiques1 ne semblent avoir ni le temps ni la capacit de s'y livrer4 ,quand il n'y a plus de richesses hrditaires1 de privilges de classes et de prrogatives de naissance1 et que chacun ne tire plus sa force que de lui-mme1 il devient visible que ce qui fait la principale diffrence entre la fortune des hommes1 c'est l'intelligence4 ,tout ce qui sert fortifier1 tendre1 orner l'intelligence1 acquiert aussitt un grand prix4 ,l'utilit du savoir se dcouvre avec une clart toute particulire aux yeux mme de la foule4 ,ceux qui ne gotent point ses charmes prisent ses effets1 et font quelques efforts pour l'atteindre4 ,dans les sicles dmocratiques1 clairs et libres1 les hommes n'ont rien qui les spare ni qui les retienne leur place2 ils s'lvent ou s'abaissent avec une rapidit singulire4 ,toutes les classes se voient sans cesse parce qu'elles sont fort proches4 ,elles se communiquent et se mlent tous les jours1 s'imitent et s'envient2 cela suggre au peuple une foule d'ides1 de notions1 de dsirs qu'il n'aurait point eus si les rangs avaient t fixes et la socit immobile4 ,chez ces nations le serviteur ne se considre jamais comme entirement tranger aux plaisirs et aux travaux du matre1 le pauvre ceux du riche2 l'homme des champs s'efforce de ressembler celui des villes1 et les provinces la mtropole4 ,ainsi1 personne ne se laisse aisment rduire aux seuls soins matriels de la vie1 et le plus humble artisan y jette1 de temps autre1 quelques regards avides et furtifs dans le monde suprieur de l'intelligence4 ,on ne lit point dans le mme esprit et de la mme manire que chez les peuples aristocratiques2 mais le cercle des lecteurs s'tend sans cesse et finit par renfermer tous les citoyens4 ,du moment o la foule commence s'intresser aux travaux de l'esprit1 il se dcouvre qu'un grand moyen d'acqurir de la gloire1 de la puissance1 ou des richesses1 c'est d'exceller dans quelques-uns d'entre eux4 ,l'inquite ambition que l'galit fait natre se tourne aussitt de ce ct comme de tous les autres4 ,le nombre de ceux qui cultivent les sciences1 les lettres et les arts1 devient immense4 ,une activit prodigieuse se rvle dans le monde de l'intelligence2 chacun cherche s'y ouvrir un chemin1 et s'efforce d'attirer l'oeil du public sa suite4 ,il s'y passe quelque chose d'analogue ce qui arrive aux tats-,unis dans la socit politique2 les oeuvres y sont souvent imparfaites1 mais elles sont innombrables2 et1 bien que les rsultats des efforts individuels soient ordinairement trs-petits1 le rsultat gnral est toujours trs-grand4 ,il n'est donc pas vrai de dire que les hommes qui vivent dans les sicles dmocratiques soient naturellement indiffrents pour les sciences1 les lettres et les arts2 seulement il faut reconnatre qu'ils les cultivent leur manire1 et qu'ils apportent1 de ce ct1 les qualits et les dfauts qui leur sont propres4 ,,chapitre ,x4 ,pourquoi les ,amricains s'attachent plutt la pratique des sciences qu' la thorie4 ,si l'tat social et les institutions dmocratiques n'arrtent point l'essor de l'esprit humain1 il est du moins incontestable qu'ils le dirigent d'un ct plutt que d'un autre4 ,leurs efforts1 ainsi limits1 sont encore trs-grands1 et l'on me pardonnera1 j'espre1 de m'arrter un moment pour les contempler4 ,nous avons fait1 quand il s'est agi de la mthode philosophique des ,amricains1 plusieurs remarques dont il faut profiter ici4 ,l'galit dveloppe dans chaque homme le dsir de juger tout par lui-mme2 elle lui donne1 en toutes choses1 le got du tangible et du rel1 le mpris des traditions et des formes4 ,ces instincts gnraux se font principalement voir dans l'objet particulier de ce chapitre4 ,ceux qui cultivent les sciences chez les peuples dmocratiques craignent toujours de se perdre dans les utopies4 ,ils se dfient des systmes1 ils aiment se tenir trs-prs des faits et les tudier par eux-mmes2 comme ils ne s'en laissent point imposer facilement par le nom d'aucun de leurs semblables1 ils ne sont jamais disposs jurer sur la parole du matre2 mais1 au contraire1 on les voit sans cesse occups chercher le ct faible de sa doctrine4 ,les traditions scientifiques ont sur eux peu d'empire2 ils ne s'arrtent jamais longtemps dans les subtilits d'une cole et se paient malaisment de grands mots2 ils pntrent1 autant qu'ils le peuvent1 jusqu'aux parties principales du sujet qui les occupe1 et ils aiment les exposer en langue vulgaire4 ,les sciences ont alors une allure plus libre et plus sre1 mais moins haute4 ,l'esprit peut1 ce me semble1 diviser la science en trois parts4 ,la premire contient les principes les plus thoriques1 les notions les plus abstraites1 celles dont l'application n'est point connue ou est fort loigne4 ,la seconde se compose des vrits gnrales qui1 tenant encore la thorie pure1 mnent cependant par un chemin direct et court la pratique4 ,les procds d'application et les moyens d'excution remplissent la troisime4 ,chacune de ces diffrentes portions de la science peut tre cultive part1 bien que la raison et l'exprience fassent connatre qu'aucune d'elles ne saurait prosprer longtemps1 quand on la spare absolument des deux autres4 ,en ,amrique la partie purement pratique des sciences est admirablement cultive1 et l'on s'y occupe avec soin de la portion thorique immdiatement ncessaire l'application2 les ,amricains font voir de ce ct un esprit toujours net1 libre1 original et fcond2 mais il n'y a presque personne1 aux tats-,unis1 qui se livre la portion essentiellement thorique et abstraite des connaissances humaines4 ,les ,amricains montrent en ceci l'excs d'une tendance qui se retrouvera1 je pense1 quoiqu' un degr moindre1 chez tous les peuples dmocratiques4 ,rien n'est plus ncessaire la culture des hautes sciences1 ou de la portion leve des sciences que la mditation1 et il n'y a rien de moins propre la mditation que l'intrieur d'une socit dmocratique4 ,on n'y rencontre pas1 comme chez les peuples aristocratiques1 une classe nombreuse qui se tient dans le repos parce qu'elle se trouve bien2 et une autre qui ne remue point parce qu'elle dsespre d'tre mieux4 ,chacun s'agite2 les uns veulent atteindre le pouvoir1 les autres s'emparer de la richesse4 ,au milieu de ce tumulte universel1 de ce choc rpt des intrts contraires1 de cette marche continuelle des hommes vers la fortune1 o trouver le calme ncessaire aux profondes combinaisons de l'intelligence8 comment arrter sa pense sur un seul point quand autour de soi tout remue1 et qu'on est soi-mme entran et ballott chaque jour dans le courant imptueux qui roule toutes choses8 ,il faut bien discerner l'espce d'agitation permanente qui rgne au sein d'une dmocratie tranquille et dj constitue1 des mouvements tumultueux et rvolutionnaires qui accompagnent presque toujours la naissance et le dveloppement d'une socit dmocratique4 ,lorsqu'une violente rvolution a lieu chez un peuple trs-civilis1 elle ne saurait manquer de donner une impulsion soudaine aux sentiments et aux ides4 ,ceci est vrai surtout des rvolutions dmocratiques1 qui1 remuant la fois toutes les classes dont un peuple se compose1 font natre en mme temps d'immenses ambitions dans le coeur de chaque citoyen4 ,si les ,franais ont fait tout coup de si admirables progrs dans les sciences exactes1 au moment mme o ils achevaient de dtruire les restes de l'ancienne socit fodale1 il faut attribuer cette fcondit soudaine1 non pas la dmocratie1 mais la rvolution sans exemple qui accompagnait ses dveloppements4 ,ce qui survint alors tait un fait particulier2 il serait imprudent d'y voir l'indice d'une loi gnrale4 ,les grandes rvolutions ne sont pas plus communes chez les peuples dmocratiques que chez les autres peuples2 je suis mme port croire qu'elles le sont moins4 ,mais il rgne dans le sein de ces nations un petit mouvement incommode1 une sorte de roulement incessant des hommes les uns sur les autres1 qui trouble et distrait l'esprit sans l'animer ni l'lever4 ,non seulement les hommes qui vivent dans les socits dmocratiques se livrent difficilement la mditation1 mais ils ont naturellement peu d'estime pour elle4 ,l'tat social et les institutions dmocratiques portent la plupart des hommes agir constamment2 or1 les habitudes d'esprit qui conviennent l'action ne conviennent pas toujours la pense4 ,l'homme qui agit en est rduit se contenter souvent d' peu prs parce qu'il n'arriverait jamais au bout de son dessein1 s'il voulait perfectionner chaque dtail4 ,il lui faut s'appuyer sans cesse sur des ides qu'il n'a pas eu le loisir d'approfondir1 car c'est bien plus l'opportunit de l'ide dont il se sert que sa rigoureuse justesse qui l'aide2 et1 tout prendre1 il y a moins de risque pour lui faire usage de quelques principes faux1 qu' consumer son temps tablir la vrit de tous ses principes4 ,ce n'est point par de longues et savantes dmonstrations que se mne le monde4 ,la vue rapide d'un fait particulier1 l'tude journalire des passions changeantes de la foule1 le hasard du moment et l'habilet s'en saisir1 y dcident de toutes les affaires4 ,dans les sicles o presque tout le monde agit1 on est donc gnralement port attacher un prix excessif aux lans rapides et aux conceptions superficielles de l'intelligence1 et1 au contraire1 dprcier outre mesure son travail profond et lent4 ,cette opinion publique influe sur le jugement des hommes qui cultivent les sciences1 elle leur persuade qu'ils peuvent y russir sans mditation1 ou les carte de celles qui en exigent4 ,il y a plusieurs manires d'tudier les sciences4 ,on rencontre chez une foule d'hommes un got goste1 mercantile et industriel pour les dcouvertes de l'esprit qu'il ne faut pas confondre avec la passion dsintresse qui s'allume dans le coeur d'un petit nombre2 il y a un dsir d'utiliser les connaissances et un pur dsir de connatre4 ,je ne doute point qu'il ne naisse1 de loin en loin1 chez quelques uns1 un amour ardent et inpuisable de la vrit1 qui se nourrit de lui-mme et jouit incessamment sans pouvoir jamais se satisfaire4 ,c'est cet amour ardent1 orgueilleux et dsintress du vrai qui conduit les hommes jusqu'aux sources abstraites de la vrit pour y puiser les ides mres4 ,si ,pascal n'et envisag que quelque grand profit1 ou si mme il n'et t mu que par le seul dsir de la gloire1 je ne saurais croire qu'il et jamais pu rassembler1 comme il l'a fait1 toutes les puissances de son intelligence pour mieux dcouvrir les secrets les plus cachs du ,crateur4 ,quand je le vois arracher1 en quelque faon1 son me du milieu des soins de la vie1 afin de l'attacher tout entire cette recherche1 et1 brisant prmaturment les liens qui la retiennent au corps1 mourir de vieillesse avant quarante ans1 je m'arrte interdit1 et je comprends que ce n'est point une cause ordinaire qui peut produire de si extraordinaires efforts4 ,l'avenir prouvera si ces passions1 si rares et si fcondes1 naissent et se dveloppent aussi aisment au milieu des socits dmocratiques qu'au sein des aristocraties4 ,quant moi1 j'avoue que j'ai peine le croire4 ,dans les socits aristocratiques1 la classe qui dirige l'opinion et mne les affaires1 tant place d'une manire permanente et hrditaire au-dessus de la foule1 conoit naturellement une ide superbe d'elle-mme et de l'homme4 ,elle imagine volontiers pour lui des jouissances glorieuses1 et fixe des buts magnifiques ses dsirs4 ,les aristocraties font souvent des actions fort tyranniques et fort inhumaines1 mais elles conoivent rarement des penses basses1 et elles montrent un certain ddain orgueilleux pour les petits plaisirs1 alors mme qu'elles s'y livrent2 cela y monte toutes les mes sur un ton fort haut4 ,dans les temps aristocratiques on se fait gnralement des ides trs-vastes de la dignit1 de la puissance1 de la grandeur de l'homme4 ,ces opinions influent sur ceux qui cultivent les sciences comme sur tous les autres2 elles facilitent l'lan naturel de l'esprit vers les plus hautes rgions de la pense1 et la disposent naturellement concevoir l'amour sublime et presque divin de la vrit4 ,les savants de ces temps sont donc entrans vers la thorie1 et il leur arrive mme souvent de concevoir un mpris inconsidr pour la pratique4 ,archimde1 dit ,plutarque1 a eu le coeur si haut qu'il ne daigna jamais laisser par crit aucune oeuvre de la manire de dresser toutes ces machines de guerre1 et rputant toute cette science d'inventer et composer machines et gnralement tout art qui rapporte quelque utilit le mettre en pratique1 vil1 bas et mercenaire1 il employa son esprit et son tude crire seulement choses dont la beaut et la subtilit ne ft aucunement mle avec ncessit4 ,voil la vise aristocratique des sciences4 ,elle ne saurait tre la mme chez les nations dmocratiques4 ,la plupart des hommes qui composent ces nations sont fort avides de jouissances matrielles et prsentes2 comme ils sont toujours mcontents de la position qu'ils occupent1 et toujours libres de la quitter1 ils ne songent qu'aux moyens de changer leur fortune ou de l'accrotre4 ,pour des esprits ainsi disposs1 toute mthode nouvelle qui mne par un chemin plus court la richesse1 toute machine qui abrge le travail1 tout instrument qui diminue les frais de la production1 toute dcouverte qui facilite les plaisirs et les augmente1 semble le plus magnifique effort de l'intelligence humaine4 ,c'est principalement par ce ct que les peuples dmocratiques s'attachent aux sciences1 les comprennent et les honorent4 ,dans les sicles aristocratiques on demande particulirement aux sciences les jouissances de l'esprit2 dans les dmocraties1 celles du corps4 ,comptez que plus une nation est dmocratique1 claire et libre1 plus le nombre de ces apprciateurs intresss du gnie scientifique ira s'accroissant1 et plus les dcouvertes immdiatement applicables l'industrie1 donneront de profit1 de gloire1 et mme de puissance leurs auteurs2 car1 dans les dmocraties1 la classe qui travaille prend part aux affaires publiques1 et ceux qui la servent ont attendre d'elle des honneurs aussi bien que de l'argent4 ,on peut aisment concevoir que dans une socit organise de cette manire1 l'esprit humain soit insensiblement conduit ngliger la thorie1 et qu'il doit au contraire1 se sentir pouss avec une nergie sans pareille vers l'application1 ou tout au moins vers cette portion de la thorie qui est ncessaire ceux qui appliquent4 ,en vain1 un penchant instinctif l'lve-t-il vers les plus hautes sphres de l'intelligence1 l'intrt le ramne vers les moyennes4 ,c'est l qu'il dploie sa force et son inquite activit1 et enfante des merveilles4 ,ces mmes ,amricains1 qui n'ont pas dcouvert une seule des lois gnrales de la mcanique1 ont introduit dans la navigation une machine nouvelle qui change la face du monde4 ,certes1 je suis loin de prtendre que les peuples dmocratiques de nos jours soient destins voir teindre les lumires transcendantes de l'esprit humain1 ni mme qu'il ne doive pas s'en allumer de nouvelles dans leur sein4 l'ge du monde o nous sommes1 et parmi tant de nations lettres1 que tourmente incessamment l'ardeur de l'industrie1 les liens qui unissent entre elles les diffrentes parties de la science ne peuvent manquer de frapper les regards2 et le got mme de la pratique s'il est clair1 doit porter les hommes ne point ngliger la thorie4 ,au milieu de tant d'essais d'applications1 de tant d'expriences chaque jour rptes1 il est comme impossible que1 souvent1 des lois trs-gnrales ne viennent pas apparatre2 de telle sorte que les grandes dcouvertes seraient frquentes1 bien que les grands inventeurs fussent rares4 ,je crois d'ailleurs aux hautes vocations scientifiques4 ,si la dmocratie ne porte point les hommes cultiver les sciences pour elles-mmes1 d'une autre part elle augmente immensment le nombre de ceux qui les cultivent4 ,il n'est pas croire que1 parmi une si grande multitude1 il ne naisse point de temps en temps quelque gnie spculatif1 que le seul amour de la vrit enflamme4 ,on peut tre assur que celui-l s'efforcera de percer les plus profonds mystres de la nature1 quel que soit l'esprit de son pays et de son temps4 ,il n'est pas besoin d'aider son essor2 il suffit de ne point l'arrter4 ,tout ce que je veux dire est ceci3 l'ingalit permanente des conditions porte les hommes se renfermer dans la recherche orgueilleuse et strile des vrits abstraites2 tandis que l'tat social et les institutions dmocratiques les disposent ne demander aux sciences que leurs applications immdiates et utiles4 ,cette tendance est naturelle et invitable4 ,il est curieux de la connatre1 et il peut tre ncessaire de la montrer4 ,si ceux qui sont appels diriger les nations de nos jours apercevaient clairement et de loin ces instincts nouveaux qui bientt seront irrsistibles1 ils comprendraient qu'avec des lumires et de la libert1 les hommes qui vivent dans les sicles dmocratiques1 ne peuvent manquer de perfectionner la portion industrielle des sciences1 et que dsormais tout l'effort du pouvoir social doit se porter soutenir les hautes tudes1 et crer de grandes passions scientifiques4 ,de nos jours1 il faut retenir l'esprit humain dans la thorie1 il court de lui-mme la pratique1 et au lieu de le ramener sans cesse vers l'examen dtaill des effets secondaires1 il est bon de l'en distraire quelquefois1 pour l'lever jusqu' la contemplation des causes premires4 ,parce que la civilisation romaine est morte la suite de l'invasion des barbares1 nous sommes peut-tre trop enclins croire que la civilisation ne saurait autrement mourir4 ,si les lumires qui nous clairent venaient jamais s'teindre1 elles s'obscurciraient peu peu1 et comme d'elles-mmes4 force de se renfermer dans l'application1 on perdrait de vue les principes1 et quand on aurait entirement oubli les principes1 on suivrait mal les mthodes qui en drivent2 on ne pourrait plus en inventer de nouvelles1 et l'on emploierait sans intelligence et sans art de savants procds qu'on ne comprendrait plus4 ,lorsque les ,europens abordrent1 il y a trois cents ans1 la ,chine1 ils y trouvrent presque tous les arts parvenus un certain degr de perfection1 et ils s'tonnrent1 qu'tant arrivs ce point1 on n'et pas t plus avant4 ,plus tard1 ils dcouvrirent les vestiges de quelques hautes connaissances qui s'taient perdues4 ,la nation tait industrielle2 la plupart des mthodes scientifiques s'taient conserves dans son sein2 mais la science elle-mme n'y existait plus4 ,cela leur expliqua l'espce d'immobilit singulire dans laquelle ils avaient trouv l'esprit de ce peuple4 ,les ,chinois1 en suivant la trace de leurs pres1 avaient oubli les raisons qui avaient dirig ceux-ci4 ,ils se servaient encore de la formule sans en rechercher le sens2 ils gardaient l'instrument et ne possdaient plus l'art de le modifier et de le reproduire4 ,les ,chinois ne pouvaient donc rien changer4 ,ils devaient renoncer amliorer4 ,ils taient forcs d'imiter toujours et en tout leurs pres1 pour ne pas se jeter dans des tnbres impntrables1 s'ils s'cartaient un instant du chemin que ces derniers avaient trac4 ,la source des connaissances humaines tait presque tarie2 et1 bien que le fleuve coult encore1 il ne pouvait plus grossir ses ondes ou changer son cours4 ,cependant la ,chine subsistait paisiblement1 depuis des sicles2 ses conqurants avaient pris ses moeurs2 l'ordre y rgnait4 ,un sorte de bien-tre matriel s'y laissait apercevoir de tous cts4 ,les rvolutions y taient trs-rares1 et la guerre pour ainsi dire inconnue4 ,il ne faut donc point se rassurer en pensant que les barbares sont encore loin de nous2 car1 s'il y a des peuples qui se laissent arracher des mains la lumire1 il y en a d'autres qui l'touffent eux-mmes sous leurs pieds4 ,,chapitre ,,xi4 ,dans quel esprit les ,amricains cultivent les arts4 ,je croirais perdre le temps des lecteurs et le mien1 si je m'attachais montrer comment la mdiocrit gnrale des fortunes1 l'absence du superflu1 le dsir universel du bien-tre1 et les constants efforts auxquels chacun se livre pour se le procurer1 font prdominer dans le coeur de l'homme le got de l'utile sur l'amour du beau4 ,les nations dmocratiques1 chez lesquelles toutes ces choses se rencontrent1 cultiveront donc les arts qui servent rendre la vie commode1 de prfrence ceux dont l'objet est de l'embellir2 elles prfreront habituellement l'utile au beau1 et elles voudront que le beau soit utile4 ,mais je prtends aller plus avant1 et aprs avoir indiqu le premier trait1 en dessiner plusieurs autres4 ,il arrive d'ordinaire que dans les sicles de privilges1 l'exercice de presque tous les arts devient un privilge1 et que chaque profession est un monde part o il n'est pas loisible chacun d'entrer4 ,et lors mme que l'industrie est libre1 l'immobilit naturelle aux nations aristocratiques1 fait que tous ceux qui s'occupent d'un mme art1 finissent nanmoins par former une classe distincte1 toujours compose des mmes familles1 dont tous les membres se connaissent1 et o il nat bientt une opinion publique et un orgueil de corps4 ,dans une classe industrielle de cette espce1 chaque artisan n'a pas seulement sa fortune faire1 mais sa considration garder4 ,ce n'est pas seulement son intrt qui fait sa rgle1 ni mme celui de l'acheteur1 mais celui du corps1 et l'intrt du corps est que chaque artisan produise des chefs-d'oeuvre4 ,dans les sicles aristocratiques1 la vise des arts est donc de faire le mieux possible1 et non le plus vite1 ni au meilleur march4 ,lorsqu'au contraire chaque profession est ouverte tous1 que la foule y entre et en sort sans cesse1 et que ses diffrents membres deviennent trangers1 indiffrents et presque invisibles les uns aux autres1 cause de leur multitude1 le lien social est dtruit1 et chaque ouvrier ramen vers lui-mme1 ne cherche qu' gagner le plus d'argent possible aux moindres frais1 il n'y a plus que la volont du consommateur qui le limite4 ,or1 il arrive que1 dans le mme temps1 une rvolution correspondante se fait sentir chez ce dernier4 ,dans les pays o la richesse comme le pouvoir se trouve concentre1 dans quelques mains1 et n'en sort pas1 l'usage de la plupart des biens de ce monde appartient un petit nombre d'individus toujours le mme2 la ncessit1 l'opinion1 la modration des dsirs en cartent tous les autres4 ,comme cette classe aristocratique se tient immobile au point de grandeur o elle est place sans se resserrer1 ni s'tendre1 elle prouve toujours les mmes besoins et les ressent de la mme manire4 ,les hommes qui la composent puisent naturellement dans la position suprieure et hrditaire qu'ils occupent1 le got de ce qui est trs-bien fait et trs-durable4 ,cela donne une tournure gnrale aux ides de la nation en fait d'arts4 ,il arrive souvent que1 chez ces peuples1 le paysan lui-mme aime mieux se priver entirement des objets qu'il convoite1 que de les acqurir imparfaits4 ,dans les aristocraties les ouvriers ne travaillent donc que pour un nombre limit d'acheteurs1 trs-difficiles satisfaire4 ,c'est de la perfection de leurs travaux que dpend principalement le gain qu'ils attendent4 ,il n'en est plus ainsi lorsque tous les privilges tant dtruits1 les rangs se mlent1 et que tous les hommes s'abaissent et s'lvent sans cesse sur l'chelle sociale4 ,on rencontre toujours dans le sein d'un peuple dmocratique1 une foule de citoyens dont le patrimoine se divise et dcrot4 ,ils ont contract1 dans des temps meilleurs1 certains besoins qui leur restent1 aprs que la facult de les satisfaire n'existe plus1 et ils cherchent avec inquitude s'il n'y aurait pas quelques moyens dtourns d'y pourvoir4 ,d'autre part1 on voit toujours dans les dmocraties un trs-grand nombre d'hommes dont la fortune crot1 mais dont les dsirs croissent bien plus vite que la fortune1 et qui dvorent des yeux les biens qu'elle leur promet1 longtemps avant qu'elle ne les livre4 ,ceux-ci cherchent de tous cts s'ouvrir des voies plus courtes vers ces jouissances voisines4 ,de la combinaison de ces deux causes1 il rsulte qu'on rencontre toujours dans les dmocraties une multitude de citoyens dont les besoins sont au-dessus des ressources1 et qui consentiraient volontiers se satisfaire incompltement1 plutt que de renoncer tout fait l'objet de leur convoitise4 ,l'ouvrier comprend aisment ces passions1 parce que lui-mme les partage3 dans les aristocraties1 il cherchait vendre ses produits trs-cher quelques uns2 il conoit maintenant qu'il y aurait un moyen plus expditif de s'enrichir2 ce serait de les vendre bon march tous4 ,or1 il n'y a que deux manires d'arriver baisser le prix d'une marchandise4 ,la premire est de trouver des moyens meilleurs1 plus courts et plus savants de la produire4 ,la seconde est de fabriquer en plus grande quantit des objets peu prs semblables1 mais d'une moindre valeur4 ,chez les peuples dmocratiques1 toutes les facults intellectuelles de l'ouvrier sont diriges vers ces deux points4 ,il s'efforce d'inventer des procds qui lui permettent de travailler1 non pas seulement mieux1 mais plus vite1 et moindre frais1 et1 s'il ne peut y parvenir1 de diminuer les qualits intrinsques de la chose qu'il fait1 sans la rendre entirement impropre l'usage auquel on la destine4 ,quand il n'y avait que les riches qui eussent des montres1 elles taient presque toutes excellentes4 ,on n'en fait plus gure que de mdiocres1 mais tout le monde en a4 ,ainsi1 la dmocratie ne tend pas seulement diriger l'esprit humain vers les arts utiles2 elle porte les artisans faire trs-rapidement beaucoup de choses imparfaites1 et le consommateur se contenter de ces choses4 ,ce n'est pas que dans les dmocraties l'art ne soit capable1 au besoin1 de produire des merveilles4 ,cela se dcouvre parfois1 quand il se prsente des acheteurs qui consentent payer le temps et la peine4 ,dans cette lutte de toutes les industries1 au milieu de cette concurrence immense et de ces essais sans nombre1 il se forme des ouvriers excellents qui pntrent jusqu'aux dernires limites de leur profession2 mais ceux-ci ont rarement l'occasion de montrer ce qu'ils savent faire3 ils mnagent leurs efforts avec soin2 ils se tiennent dans une mdiocrit savante qui se juge elle-mme1 et qui1 pouvant atteindre au-del du but qu'elle se propose1 ne vise qu'au but qu'elle atteint4 ,dans les aristocraties au contraire1 les ouvriers font toujours tout ce qu'ils savent faire1 et lorsqu'ils s'arrtent1 c'est qu'ils sont au bout de leur science4 ,lorsque j'arrive dans un pays et que je vois les arts donner quelques produits admirables1 cela ne m'apprend rien sur l'tat social et la constitution politique du pays4 ,mais si j'aperois que les produits des arts y sont gnralement imparfaits1 en trs-grand nombre et bas prix1 je suis assur que1 chez le peuple o ceci se passe1 les privilges s'affaiblissent1 et les classes commencent se mler et vont bientt se confondre4 ,les artisans qui vivent dans les sicles dmocratiques ne cherchent pas seulement mettre la porte de tous les citoyens leurs produits utiles1 ils s'efforcent encore de donner tous leurs produits des qualits brillantes que ceux-ci n'ont pas4 ,dans la confusion de toutes les classes1 chacun espre pouvoir paratre ce qu'il n'est pas et se livre de grands efforts pour y parvenir4 ,la dmocratie ne fait pas natre ce sentiment qui n'est que trop naturel au coeur de l'homme2 mais elle l'applique aux choses matrielles3 l'hypocrisie de la vertu est de tous les temps2 celle du luxe appartient plus particulirement aux sicles dmocratiques4 ,pour satisfaire ces nouveaux besoins de la vanit humaine1 il n'est point d'impostures auxquelles les arts n'aient recours2 l'industrie va quelquefois si loin dans ce sens qu'il lui arrive de se nuire elle-mme4 ,on est dj parvenu imiter si parfaitement le diamant1 qu'il est facile de s'y mprendre4 ,du moment o l'on aura invent l'art de fabriquer les faux diamants1 de manire ce qu'on ne puisse plus les distinguer des vritables1 on abandonnera vraisemblablement les uns et les autres1 et ils redeviendront des cailloux4 ,ceci me conduit parler de ceux des arts qu'on a nomms1 par excellence1 les beaux-arts4 ,je ne crois point que l'effet ncessaire de l'tat social et des institutions dmocratiques soit de diminuer le nombre des hommes qui cultivent les beaux-arts2 mais ces causes influent puissamment sur la manire dont ils sont cultivs4 ,la plupart de ceux qui avaient dj contract le got des beaux-arts devenant pauvres1 et1 d'un autre ct1 beaucoup de ceux qui ne sont pas encore riches commenant concevoir1 par imitation1 le got des beaux-arts1 la quantit des consommateurs en gnral s'accrot1 et les consommateurs trs-riches et trs-fins1 deviennent plus rares4 ,il se passe alors dans les beaux-arts quelque chose d'analogue ce que j'ai dj fait voir quand j'ai parl des arts utiles4 ,ils multiplient leurs oeuvres et diminuent le mrite de chacune d'elles4 ,ne pouvant plus viser au grand1 on cherche l'lgant et le joli2 on tend moins la ralit qu' l'apparence4 ,dans les aristocraties on fait quelques grands tableaux1 et1 dans les pays dmocratiques1 une multitude de petites peintures4 ,dans les premires on lve des statues de bronze1 et dans les seconds on coule des statues de pltre4 ,lorsque j'arrivai pour la premire fois ,new-,york par cette partie de l'ocan ,atlantique qu'on nomme la rivire de l',est1 je fus surpris d'apercevoir1 le long du rivage1 quelque distance de la ville1 un certain nombre de petits palais de marbre blanc1 dont plusieurs avaient une architecture antique2 le lendemain1 ayant t pour considrer de plus prs celui qui avait particulirement attir mes regards1 je trouvai que ses murs taient de briques blanchies et ses colonnes de bois peint4 ,il en tait de mme de tous les monuments que j'avais admirs la veille4 ,l'tat social et les institutions dmocratiques donnent1 de plus1 tous les arts d'imitation1 de certaines tendances particulires qu'il est facile de signaler4 ,ils les dtournent souvent de la peinture de l'me pour ne les attacher qu' celle du corps2 et ils substituent la reprsentation des mouvements et des sensations celle des sentiments et des ides2 la place de l'idal ils mettent enfin le rel4 ,je doute que ,raphal ait fait une tude aussi approfondie des moindres ressorts du corps humain que les dessinateurs de nos jours4 ,il n'attachait pas la mme importance qu'eux la rigoureuse exactitude sur ce point1 car il prtendait surpasser la nature4 ,il voulait faire de l'homme quelque chose qui ft suprieur l'homme1 il entreprenait d'embellir la beaut mme4 ,david et ses lves taient1 au contraire1 aussi bons anatomistes que bons peintres4 ,ils reprsentaient merveilleusement bien les modles qu'ils avaient sous les yeux1 mais il tait rare qu'ils imaginassent rien au-del2 ils suivaient exactement la nature1 tandis que ,raphal cherchait mieux qu'elle4 ,ils nous ont laiss une exacte peinture de l'homme1 mais le premier nous fait entrevoir la ,divinit dans ses oeuvres4 ,on peut appliquer au choix mme du sujet ce que j'ai dit de la manire de le traiter4 ,les peintres de la renaissance cherchaient d'ordinaire au-dessus d'eux1 ou loin de leur temps1 de grands sujets qui laissassent leur imagination une vaste carrire4 ,nos peintres mettent souvent leur talent reproduire exactement les dtails de la vie prive qu'ils ont sans cesse sous les yeux1 et ils copient de tous cts de petits objets qui n'ont que trop d'originaux dans la nature4 ,,chapitre ,,xii4 ,pourquoi les ,amricains lvent en mme temps de si petits et de si grands monuments4 ,je viens de dire que1 dans les sicles dmocratiques1 les monuments des arts tendaient devenir plus nombreux et moins grands4 ,je me hte d'indiquer moi-mme l'exception cette rgle4 ,chez les peuples dmocratiques1 les individus sont trs-faibles2 mais l'tat qui les reprsente tous1 et les tient tous dans sa main1 est trs-fort4 ,nulle part les citoyens ne paraissent plus petits que dans une nation dmocratique4 ,nulle part la nation elle-mme ne semble plus grande et l'esprit ne s'en fait plus aisment un vaste tableau4 ,dans les socits dmocratiques1 l'imagination des hommes se resserre quand ils songent eux-mmes2 elle s'tend indfiniment quand ils pensent l'tat4 ,il arrive de l que les mmes hommes qui vivent petitement dans d'troites demeures1 visent souvent au gigantesque ds qu'il s'agit des monuments publics4 ,les ,amricains ont plac sur le lieu dont ils voulaient faire leur capitale1 l'enceinte d'une ville immense qui aujourd'hui encore1 n'est gure plus peuple que ,pontoise1 mais qui1 suivant eux1 doit contenir un jour un million d'habitants2 dj1 ils ont dracin les arbres dix lieues la ronde1 de peur qu'ils ne vinssent incommoder les futurs citoyens de cette mtropole imaginaire4 ,ils ont lev au centre de la cit1 un palais magnifique pour servir de sige au congrs et ils lui ont donn le nom pompeux de ,capitole4 ,tous les jours1 les tats particuliers eux-mmes conoivent et excutent des entreprises prodigieuses dont s'tonnerait le gnie des grandes nations de l',europe4 ,ainsi1 la dmocratie ne porte pas seulement les hommes faire une multitude de menus ouvrages2 elle les porte aussi lever un petit nombre de trs-grands monuments4 ,mais entre ces deux extrmes1 il n'y a rien4 ,quelques restes pars de trs-vastes difices n'annoncent donc rien sur l'tat social et les institutions du peuple qui les a levs4 ,j'ajoute1 quoique cela sorte de mon sujet1 qu'ils ne font pas mieux connatre sa grandeur1 ses lumires et sa prosprit relle4 ,toutes les fois qu'un pouvoir quelconque sera capable de faire concourir tout un peuple une seule entreprise1 il parviendra avec peu de science et beaucoup de temps tirer du concours de si grands efforts quelque chose d'immense1 sans que pour cela il faille conclure que le peuple est trs-heureux1 trs-clair ni mme trs-fort4 ,les ,espagnols ont trouv la ville de ,mexico remplie de temples magnifiques et de vastes palais2 ce qui n'a point empch ,corts de conqurir l'empire du ,mexique avec #fjj fantassins et #af chevaux4 ,si les ,romains avaient mieux connu les lois de l'hydraulique1 ils n'auraient point lev tous ces aqueducs qui environnent les ruines de leurs cits1 ils auraient fait un meilleur emploi de leur puissance et de leur richesse4 ,s'ils avaient dcouvert la machine vapeur1 peut-tre n'auraient-ils point tendu jusqu'aux extrmits de leur empire ces longs rochers artificiels qu'on nomme des voies romaines4 ,ces choses sont de magnifiques tmoignages de leur ignorance en mme temps que de leur grandeur4 ,le peuple qui ne laisserait d'autres vestiges de son passage que quelques tuyaux de plomb dans la terre et quelques tringles de fer sur sa surface1 pourrait avoir t plus matre de la nature que les ,romains4 ,,chapitre ,,xiii4 ,physionomie littraire des sicles dmocratiques4 ,lorsqu'on entre dans la boutique d'un libraire aux tats-,unis1 et qu'on visite les livres amricains qui en garnissent les rayons1 le nombre des ouvrages y parat fort grand2 tandis que celui des auteurs connus y semble au contraire fort petit4 ,on trouve d'abord une multitude de traits lmentaires destins donner la premire notion des connaissances humaines4 ,la plupart de ces ouvrages ont t composs en ,europe4 ,les ,amricains les rimpriment en les adaptant leur usage4 ,vient ensuite une quantit presque innombrable de livres de religion1 bibles1 sermons1 anecdotes pieuses1 controverses1 comptes-rendus d'tablissements charitables4 ,enfin1 parat le long catalogue des pamphlets politiques2 en ,amrique1 les partis ne font point de livres pour se combattre1 mais des brochures qui circulent avec une incroyable rapidit1 vivent un jour et meurent4 ,au milieu de toutes ces obscures productions de l'esprit humain1 apparaissent les oeuvres plus remarquables d'un petit nombre d'auteurs seulement qui sont connus des ,europens ou qui devraient l'tre4 ,quoique l',amrique soit peut-tre de nos jours le pays civilis o l'on s'occupe le moins de littrature1 il s'y rencontre cependant une grande quantit d'individus qui s'intressent aux choses de l'esprit1 et qui en font sinon l'tude de toute leur vie1 du moins le charme de leurs loisirs4 ,mais c'est l',angleterre qui fournit ceux-ci1 la plupart des livres qu'ils rclament4 ,presque tous les grands ouvrages anglais sont reproduits aux tats-,unis4 ,le gnie littraire de la ,grande-,bretagne darde encore ses rayons jusqu'au fond des forts du ,nouveau-,monde4 ,il n'y a gure de cabane de pionnier o l'on ne rencontre quelques tomes dpareills de ,shakespeare4 ,je me rappelle avoir lu pour la premire fois le drame fodal d',henri ,v dans une log-house4 ,non seulement les ,amricains vont puiser chaque jour dans les trsors de la littrature anglaise1 mais on peut dire avec vrit qu'ils trouvent la littrature de l',angleterre sur leur propre sol4 ,parmi le petit nombre d'hommes qui s'occupent aux tats-,unis composer des oeuvres de littrature la plupart sont ,anglais par le fond et surtout par la forme4 ,ils transportent ainsi au milieu de la dmocratie les ides et les usages littraires qui ont cours chez la nation aristocratique qu'ils ont prise pour modle4 ,ils peignent avec des couleurs empruntes des moeurs trangres2 ne reprsentant presque jamais dans sa ralit le pays qui les a vus natre1 ils y sont rarement populaires4 ,les citoyens des tats-,unis semblent eux-mmes si convaincus que ce n'est point pour eux qu'on publie des livres1 qu'avant de se fixer sur le mrite d'un de leurs crivains1 ils attendent d'ordinaire qu'il ait t got en ,angleterre4 ,c'est ainsi1 qu'en fait de tableaux on laisse volontiers l'auteur de l'original le droit de juger la copie4 ,les habitants des tats-,unis n'ont donc point encore1 proprement parler1 de littrature4 ,les seuls auteurs que je reconnaisse pour ,amricains sont des journalistes4 ,ceux-ci ne sont pas de grands crivains1 mais ils parlent la langue du pays et s'en font entendre4 ,je ne vois dans les autres que des trangers4 ,ils sont pour les ,amricains ce que furent pour nous les imitateurs des ,grecs et des ,romains l'poque de la naissance des lettres1 un objet de curiosit1 non de gnrale sympathie4 ,ils amusent l'esprit1 et n'agissent point sur les moeurs4 ,j'ai dj dit que cet tat de choses tait bien loin de tenir seulement la dmocratie1 et qu'il fallait en rechercher les causes dans plusieurs circonstances particulires et indpendantes d'elle4 ,si les ,amricains1 tout en conservant leur tat social et leurs lois1 avaient une autre origine et se trouvaient transports dans un autre pays1 je ne doute point qu'ils n'eussent une littrature4 ,tels qu'ils sont1 je suis assur qu'ils finiront par en avoir une2 mais elle aura un caractre diffrent de celui qui se manifeste dans les crits amricains de nos jours et qui lui sera propre4 ,il n'est pas impossible de tracer ce caractre l'avance4 ,je suppose un peuple aristocratique chez lequel on cultive les lettres2 les travaux de l'intelligence1 de mme que les affaires du gouvernement1 y sont rgls par une classe souveraine4 ,la vie littraire1 comme l'existence politique1 est presque entirement concentre dans cette classe ou dans celles qui l'avoisinent le plus prs4 ,ceci me suffit pour avoir la cl de tout le reste4 ,lorsqu'un petit nombre d'hommes1 toujours les mmes1 s'occupent en mme temps des mmes objets1 ils s'entendent aisment1 et arrtent en commun certaines rgles principales qui doivent diriger chacun d'eux4 ,si l'objet qui attire l'attention de ces hommes est la littrature1 les travaux de l'esprit seront bientt soumis par eux quelques lois prcises dont il ne sera plus permis de s'carter4 ,si ces hommes occupent dans le pays une position hrditaire ils seront naturellement enclins non-seulement adopter pour eux-mmes un certain nombre de rgles fixes1 mais suivre celles que s'taient imposes leurs aeux2 leur lgislation sera tout la fois rigoureuse et traditionnelle4 ,comme ils ne sont point ncessairement proccups des choses matrielles1 qu'ils ne l'ont jamais t1 et que leurs pres ne l'taient pas davantage1 ils ont pu s'intresser1 pendant plusieurs gnrations1 aux travaux de l'esprit4 ,ils ont compris l'art littraire et ils finissent par l'aimer pour lui-mme et par goter un plaisir savant voir qu'on s'y conforme4 ,ce n'est pas tout encore3 les hommes dont je parle ont commenc leur vie et l'achvent dans l'aisance ou dans la richesse2 ils ont donc naturellement conu le got des jouissances recherches et l'amour des plaisirs fins et dlicats4 ,bien plus1 une certaine mollesse d'esprit et de coeur1 qu'ils contractent souvent au milieu de ce long et paisible usage de tant de biens1 les porte carter de leurs plaisirs mmes ce qui pourrait s'y rencontrer de trop inattendu et de trop vif4 ,ils prfrent tre amuss que vivement mus2 ils veulent qu'on les intresse1 mais non qu'on les entrane4 ,imaginez maintenant un grand nombre de travaux littraires excuts par les hommes que je viens de peindre1 ou pour eux1 et vous concevrez sans peine une littrature o tout sera rgulier et coordonn l'avance4 ,le moindre ouvrage y sera soign dans ses plus petits dtails2 l'art et le travail s'y montreront en toutes choses2 chaque genre y aura ses rgles particulires dont il ne sera point loisible de s'carter1 et qui l'isoleront de tous les autres4 ,le style y paratra presque aussi important que l'ide1 la forme que le fond2 le ton en sera poli1 modr1 soutenu4 ,l'esprit y aura toujours une dmarche noble1 rarement une allure vive1 et les crivains s'attacheront plus perfectionner qu' produire4 ,il arrivera quelquefois que les membres de la classe lettre1 ne vivant jamais qu'entre eux et n'crivant que pour eux1 perdront entirement de vue le reste du monde1 ce qui les jettera dans le recherch et le faux2 ils s'imposeront de petites rgles littraires leur seul usage qui les carteront insensiblement du bon sens et les conduiront enfin hors de la nature4 force de vouloir parler autrement que le vulgaire ils en viendront une sorte de jargon aristocratique qui n'est gure moins loign du beau langage que le patois du peuple4 ,ce sont l les cueils naturels de la littrature dans les aristocraties4 ,toute aristocratie qui se met entirement part du peuple devient impuissante4 ,cela est vrai dans les lettres aussi bien qu'en politique#b4 ,note #b3 ,tout ceci est surtout vrai des pays aristocratiques1 qui ont t longtemps et paisiblement soumis au pouvoir d'un roi4 ,quand la libert rgne dans une aristocratie1 les hautes classes sont sans cesse obliges de se servir des basses2 et1 en s'en servant1 elles s'en rapprochent4 ,cela fait souvent pntrer quelque chose de l'esprit dmocratique dans leur sein4 ,il se dveloppe1 d'ailleurs1 chez un corps privilgi qui gouverne une nergie et une habitude d'entreprise1 un got du mouvement et du bruit1 qui ne peuvent manquer d'influer sur tous les travaux littraires4 ,retournons prsentement le tableau et considrons le revers4 ,transportons-nous au sein d'une dmocratie que ses anciennes traditions et ses lumires prsentes rendent sensible aux jouissances de l'esprit4 ,les rangs y sont mls et confondus2 les connaissances comme le pouvoir y sont diviss l'infini1 et1 si j'ose le dire1 parpills de tous cts4 ,voici une foule confuse dont les besoins intellectuels sont satisfaire4 ,ces nouveaux amateurs des plaisirs de l'esprit n'ont point tous reu la mme ducation2 ils ne possdent pas les mmes lumires1 ils ne ressemblent point leurs pres1 et chaque instant ils diffrent d'eux-mmes2 car ils changent sans cesse de place1 de sentiments et de fortunes4 ,l'esprit de chacun d'eux n'est donc point li celui de tous les autres par des traditions et des habitudes communes1 et ils n'ont jamais eu ni le pouvoir1 ni la volont1 ni le temps de s'entendre entre eux4 ,c'est pourtant au sein de cette multitude incohrente et agite que naissent les auteurs1 et c'est elle qui distribue ceux-ci les profits et la gloire4 ,je n'ai point de peine comprendre que1 les choses tant ainsi1 je dois m'attendre ne rencontrer dans la littrature d'un pareil peuple qu'un petit nombre de ces conventions rigoureuses que reconnaissent dans les sicles aristocratiques les lecteurs et les crivains4 ,s'il arrivait que les hommes d'une poque tombassent d'accord sur quelques unes1 cela ne prouverait encore rien pour l'poque suivante1 car1 chez les nations dmocratiques1 chaque gnration nouvelle est un nouveau peuple4 ,chez ces nations1 les lettres ne sauraient donc que difficilement tre soumises des rgles troites1 et il est comme impossible qu'elles le soient jamais des rgles permanentes4 ,dans les dmocraties1 il s'en faut de beaucoup que tous les hommes qui s'occupent de littrature aient reu une ducation littraire et1 parmi ceux d'entre eux qui ont quelque teinture de belles-lettres1 la plupart suivent une carrire politique1 ou embrassent une profession dont ils ne peuvent se dtourner1 que par moments1 pour goter la drobe les plaisirs de l'esprit4 ,ils ne font donc point de ces plaisirs le charme principal de leur existence2 mais ils les considrent comme un dlassement passager et ncessaire au milieu des srieux travaux de la vie3 de tels hommes ne sauraient jamais acqurir la connaissance assez approfondie de l'art littraire pour en sentir les dlicatesses2 les petites nuances leur chappent4 ,n'ayant qu'un temps fort court donner aux lettres1 ils veulent le mettre profit tout entier4 ,ils aiment les livres qu'on se procure sans peine1 qui se lisent vite1 qui n'exigent point de recherches savantes pour tre compris4 ,ils demandent des beauts faciles qui se livrent d'elles-mmes et dont on puisse jouir sur l'heure2 il leur faut surtout de l'inattendu et du nouveau4 ,habitus une existence pratique1 conteste1 monotone1 ils ont besoin d'motions vives et rapides1 de clarts soudaines1 de vrits ou d'erreurs brillantes qui les tirent l'instant d'eux-mmes et les introduisent tout coup1 et comme par violence1 au milieu du sujet4 ,qu'ai-je besoin d'en dire davantage8 et qui ne comprend1 sans que je l'exprime1 ce qui va suivre8 ,prise dans son ensemble1 la littrature des sicles dmocratiques ne saurait prsenter1 ainsi que dans les temps d'aristocratie1 l'image de l'ordre1 de la rgularit1 de la science et de l'art2 la forme s'y trouvera1 d'ordinaire1 nglige et parfois mprise4 ,le style s'y montrera souvent bizarre1 incorrect1 surcharg et mou1 et presque toujours hardi et vhment4 ,les auteurs y viseront la rapidit de l'excution plus qu' la perfection des dtails4 ,les petits crits y seront plus frquents que les gros livres2 l'esprit que l'rudition1 l'imagination que la profondeur2 il y rgnera une force inculte et presque sauvage dans la pense1 et souvent une varit trs-grande et une fcondit singulire dans ses produits4 ,on tchera d'tonner plutt que de plaire1 et l'on s'efforcera d'entraner les passions plus que de charmer le got4 ,il se rencontrera sans doute de loin en loin des crivains qui voudront marcher dans une autre voie1 et1 s'ils ont un mrite suprieur1 ils russiront1 en dpit de leurs dfauts et de leurs qualits1 se faire lire2 mais ces exceptions seront rares1 et ceux mme qui1 dans l'ensemble de leurs ouvrages1 seront ainsi sortis du commun usage1 y rentreront toujours par quelques dtails4 ,je viens de peindre deux tats extrmes2 mais les nations ne vont point tout coup du premier au second2 elles n'y arrivent que graduellement et travers des nuances infinies4 ,dans le passage qui conduit un peuple lettr de l'un l'autre1 il survient presque toujours un moment o le gnie littraire des nations dmocratiques se rencontrant avec celui des aristocraties1 tous deux semblent vouloir rgner d'accord sur l'esprit humain4 ,ce sont l des poques passagres1 mais trs-brillantes3 on a alors la fcondit sans exubrance1 et le mouvement sans confusion4 ,telle fut la littrature franaise du dix-huitime sicle4 ,j'irais plus loin que ma pense1 si je disais que la littrature d'une nation est toujours subordonne son tat social et sa constitution politique4 ,je sais que1 indpendamment de ces causes1 il en est plusieurs autres1 qui donnent de certains caractres aux oeuvres littraires2 mais celles-l me paraissent les principales4 ,les rapports qui existent entre l'tat social et politique d'un peuple et le gnie de ses crivains sont toujours trs-nombreux2 qui connat l'un1 n'ignore jamais compltement l'autre4 ,,chapitre ,,xiv4 ,de l'industrie littraire4 ,la dmocratie ne fait pas seulement pntrer le got des lettres dans les classes industrielles1 elle introduit l'esprit industriel au sein de la littrature4 ,dans les aristocraties1 les lecteurs sont difficiles et peu nombreux2 dans les dmocraties il est moins malais de leur plaire1 et leur nombre est prodigieux4 ,il rsulte de l que1 chez les peuples aristocratiques1 on ne doit esprer de russir qu'avec d'immenses efforts1 et que ces efforts qui peuvent donner beaucoup de gloire1 ne sauraient jamais procurer beaucoup d'argent2 tandis que1 chez les nations dmocratiques1 un crivain peut se flatter d'obtenir bon march une mdiocre renomme et une grande fortune4 ,il n'est pas ncessaire pour cela qu'on l'admire1 il suffit qu'on le gote4 ,la foule toujours croissante des lecteurs et le besoin continuel qu'ils ont du nouveau1 assurent le dbit d'un livre qu'ils n'estiment gure4 ,dans les temps de dmocratie le public en agit souvent avec les auteurs1 comme le font d'ordinaire les rois avec leurs courtisans2 il les enrichit et les mprise4 ,que faut-il de plus aux mes vnales qui naissent dans les cours1 ou qui sont dignes d'y vivre8 ,les littratures dmocratiques fourmillent toujours de ces auteurs qui n'aperoivent dans les lettres qu'une industrie1 et1 pour quelques grands crivains qu'on y voit1 on y compte par milliers des vendeurs d'ides4 ,,chapitre ,,xv4 ,pourquoi l'tude de la littrature grecque et latine est particulirement utile dans les socits dmocratiques4 ,ce qu'on appelait le peuple dans les rpubliques les plus dmocratiques de l'antiquit ne ressemblait gure ce que nous nommons le peuple4 ,athnes1 tous les citoyens prenaient part aux affaires publiques2 mais il n'y avait que vingt mille citoyens sur plus de trois cent cinquante mille habitants2 tous les autres taient esclaves1 et remplissaient la plupart des fonctions qui appartiennent de nos jours au peuple et mme aux classes moyennes4 ,athnes1 avec son suffrage universel1 n'tait donc1 aprs tout1 qu'une rpublique aristocratique o tous les nobles avaient un droit gal au gouvernement4 ,il faut considrer la lutte des patriciens et des plbiens de ,rome sous le mme jour et n'y voir qu'une querelle intestine entre les cadets et les ans de la mme famille4 ,tous tenaient en effet l'aristocratie1 et en avaient l'esprit4 ,l'on doit1 de plus1 remarquer que dans toute l'antiquit les livres ont t rares et chers1 et qu'on a prouv une grande difficult les reproduire et les faire circuler4 ,ces circonstances venant concentrer dans un petit nombre d'hommes le got et l'usage des lettres1 formaient comme une petite aristocratie littraire de l'lite d'une grande aristocratie politique4 ,aussi rien n'annonce que chez les ,grecs et les ,romains les lettres aient jamais t traites comme une industrie4 ,ces peuples1 qui ne formaient pas seulement des aristocraties1 mais qui taient encore des nations trs-polices et trs-libres1 ont donc d donner leurs productions littraires les vices particuliers et les qualits spciales qui caractrisent la littrature dans les sicles aristocratiques4 ,il suffit1 en effet1 de jeter les yeux sur les crits que nous a laisss l'antiquit1 pour dcouvrir que si les crivains y ont quelquefois manqu de varit et de fcondit dans les sujets1 de hardiesse1 de mouvement et de gnralisation dans la pense1 ils ont toujours fait voir un art et un soin admirables dans les dtails2 rien dans leurs oeuvres ne semble fait la hte ni au hasard2 tout y est crit pour les connaisseurs1 et la recherche de la beaut idale s'y montre sans cesse4 ,il n'y a pas de littrature qui mette plus en relief que celle des anciens les qualits qui manquent naturellement aux crivains des dmocraties4 ,il n'existe donc point de littrature qu'il convienne mieux d'tudier dans les sicles dmocratiques4 ,cette tude est1 de toutes1 la plus propre combattre les dfauts littraires inhrents ces sicles2 quant leurs qualits naturelles1 elles natront bien toutes seules1 sans qu'il soit ncessaire d'apprendre les acqurir4 ,c'est ici qu'il est besoin de bien s'entendre4 ,une tude peut tre utile la littrature d'un peuple1 et ne point tre approprie ses besoins sociaux et politiques4 ,si l'on s'obstinait n'enseigner que les belles-lettres1 dans une socit o chacun serait habituellement conduit faire de violents efforts pour accrotre sa fortune1 ou pour la maintenir1 on aurait des citoyens trs-polis et trs-dangereux2 car l'tat social et politique leur donnant1 tous les jours1 des besoins que l'ducation ne leur apprendrait jamais satisfaire1 ils troubleraient l'tat1 au nom des ,grecs et des ,romains1 au lieu de le fconder par leur industrie4 ,il est vident que1 dans les socits dmocratiques1 l'intrt des individus1 aussi bien que la sret de l'tat1 exigent que l'ducation du plus grand nombre soit scientifique1 commerciale et industrielle1 plutt que littraire4 ,le grec et le latin ne doivent pas tre enseigns dans toutes les coles2 mais il importe que ceux que leur naturel ou leur fortune destinent cultiver les lettres1 ou prdisposent les goter1 trouvent des coles o l'on puisse se rendre parfaitement matre de la littrature antique1 et se pntrer entirement de son esprit4 ,quelques ,universits excellentes vaudraient mieux1 pour atteindre ce rsultat1 qu'une multitude de mauvais collges1 o des tudes superflues qui se font mal1 empchent de bien faire des tudes ncessaires4 ,tous ceux qui ont l'ambition d'exceller dans les lettres1 chez les nations dmocratiques1 doivent souvent se nourrir des oeuvres de l'antiquit4 ,c'est une hygine salutaire4 ,ce n'est pas que je considre les productions littraires des anciens comme irrprochables4 ,je pense seulement qu'elles ont des qualits spciales qui peuvent merveilleusement servir contrebalancer nos dfauts particuliers4 ,elles nous soutiennent par le bord o nous penchons4 ,,chapitre ,,xvi4 ,comment la dmocratie amricaine a modifi la langue anglaise4 ,si ce que j'ai dit prcdemment1 propos des lettres en gnral1 a t bien compris du lecteur1 il concevra sans peine quelle espce d'influence l'tat social et les institutions dmocratiques peuvent exercer sur la langue elle-mme1 qui est le premier instrument de la pense4 ,les auteurs amricains vivent plus1 vrai dire1 en ,angleterre que dans leur propre pays1 puisqu'ils tudient sans cesse les crivains anglais1 et les prennent chaque jour pour modle4 ,il n'en est pas ainsi de la population elle-mme3 celle-ci est soumise plus immdiatement aux causes particulires qui peuvent agir sur les tats-,unis4 ,ce n'est donc point au langage crit1 mais au langage parl1 qu'il faut faire attention1 si l'on veut apercevoir les modifications que l'idiome d'un peuple aristocratique peut subir en devenant la langue d'une dmocratie4 ,des ,anglais instruits et apprciateurs plus comptents de ces nuances dlicates que je ne puis l'tre moi-mme1 m'ont souvent assur que les classes claires des tats-,unis diffraient notablement1 par leur langage1 des classes claires de la ,grande-,bretagne4 ,ils ne se plaignaient pas seulement de ce que les ,amricains avaient mis en usage beaucoup de mots nouveaux2 la diffrence et l'loignement des pays et suffi pour l'expliquer2 mais de ce que ces mots nouveaux taient particulirement emprunts1 soit au jargon des partis1 soit aux arts mcaniques1 ou la langue des affaires4 ,ils ajoutaient que les anciens mots anglais taient souvent pris par les ,amricains dans une acception nouvelle4 ,ils disaient enfin que les habitants des tats-,unis entremlaient frquemment les styles d'une manire singulire1 et qu'ils plaaient quelquefois ensemble des mots qui1 dans le langage de la mre-patrie1 avaient coutume de s'viter4 ,ces remarques1 qui me furent faites plusieurs reprises par des gens qui me parurent mriter d'tre crus1 me portrent moi-mme rflchir sur ce sujet1 et mes rflexions m'amenrent1 par la thorie1 au mme point o ils taient arrivs par la pratique4 ,dans les aristocraties1 la langue doit naturellement participer au repos o se tiennent toutes choses4 ,on fait peu de mots nouveaux1 parce qu'il se fait peu de choses nouvelles2 et ft-on des choses nouvelles1 on s'efforcerait de les peindre avec les mots connus1 et dont la tradition a fix le sens4 ,s'il arrive que l'esprit humain s'y agite enfin de lui-mme1 ou que la lumire1 pntrant du dehors1 le rveille1 les expressions nouvelles qu'on cre ont un caractre savant1 intellectuel et philosophique1 qui indique qu'elles ne doivent pas la naissance une dmocratie4 ,lorsque la chute de ,constantinople eut fait refluer les sciences et les lettres vers l'occident1 la langue franaise se trouva presque tout coup envahie par une multitude de mots nouveaux1 qui tous avaient leur racine dans le grec et le latin4 ,on vit alors en ,france un nologisme rudit1 qui n'tait l'usage que des classes claires1 et dont les effets ne se firent jamais sentir1 ou ne parvinrent qu' la longue jusqu'au peuple4 ,toutes les nations de l',europe donnrent successivement le mme spectacle4 ,le seul ,milton a introduit dans la langue anglaise plus de six cents mots1 presque tous tirs du latin1 du grec et de l'hbreu4 ,le mouvement perptuel qui rgne au sein d'une dmocratie1 tend au contraire y renouveler sans cesse la face de la langue1 comme celle des affaires4 ,au milieu de cette agitation gnrale et de ce concours de tous les esprits1 il se forme un grand nombre d'ides nouvelles2 des ides anciennes se perdent ou reparaissent2 ou bien elles se subdivisent en petites nuances infinies4 ,il s'y trouve donc souvent des mots qui doivent sortir de l'usage1 et d'autres qu'il faut y faire entrer4 ,les nations dmocratiques aiment d'ailleurs le mouvement pour lui-mme4 ,cela se voit dans la langue aussi bien que dans la politique4 ,alors qu'elles n'ont pas le besoin de changer les mots1 elles en sentent quelquefois le dsir4 ,le gnie des peuples dmocratiques ne se manifeste pas seulement dans le grand nombre de nouveaux mots qu'ils mettent en usage1 mais encore dans la nature des ides que ces mots nouveaux reprsentent4 ,chez ces peuples c'est la majorit qui fait la loi en matire de langue1 ainsi qu'en tout le reste4 ,son esprit se rvle l comme ailleurs4 ,or1 la majorit est plus occupe d'affaires que d'tudes1 d'intrts politiques et commerciaux que de spculations philosophiques1 ou de belles-lettres4 ,la plupart des mots crs ou admis par elle1 porteront l'empreinte de ces habitudes2 ils serviront principalement exprimer les besoins de l'industrie1 les passions des partis ou les dtails de l'administration publique4 ,c'est de ce ct-l que la langue s'tendra sans cesse1 tandis qu'au contraire elle abandonnera peu peu le terrain de la mtaphysique et de la thologie4 ,quant la source o les nations dmocratiques puisent leurs mots nouveaux1 et la manire dont elles s'y prennent pour les fabriquer1 il est facile de les dire4 ,les hommes qui vivent dans les pays dmocratiques ne savent gure la langue qu'on parlait ,rome et ,athnes1 et ils ne se soucient point de remonter jusqu' l'antiquit1 pour y trouver l'expression qui leur manque4 ,s'ils ont quelquefois recours aux savantes tymologies1 c'est d'ordinaire la vanit qui les leur fait chercher au fond des langues mortes2 et non l'rudition qui les offre naturellement leur esprit4 ,il arrive mme quelquefois que ce sont les plus ignorants d'entre eux qui en font le plus d'usage4 ,le dsir tout dmocratique de sortir de sa sphre les porte souvent vouloir rehausser une profession trs-grossire1 par un nom grec ou latin4 ,plus le mtier est bas et loign de la science1 plus le nom est pompeux et rudit4 ,c'est ainsi que nos danseurs de corde se sont transforms en acrobates et en funambules4 dfaut de langues mortes1 les peuples dmocratiques empruntent volontiers des mots aux langues vivantes4 ,car1 ils communiquent sans cesse entre eux1 et les hommes des diffrents pays s'imitent volontiers1 parce qu'ils se ressemblent chaque jour davantage4 ,mais c'est principalement dans leur propre langue que les peuples dmocratiques cherchent les moyens d'innover4 ,ils reprennent de temps en temps dans leur vocabulaire1 des expressions oublies qu'ils remettent en lumire2 ou bien1 ils retirent une classe particulire de citoyens1 un terme qui lui est propre pour le faire entrer avec un sens figur dans le langage habituel2 une multitude d'expressions qui n'avaient d'abord appartenu qu' la langue spciale d'un parti ou d'une profession1 se trouvent ainsi entranes dans la circulation gnrale4 ,l'expdient le plus ordinaire qu'emploient les peuples dmocratiques pour innover en fait de langage1 consiste donner une expression dj en usage un sens inusit4 ,cette mthode-l est trs-simple1 trs-prompte et trs-commode4 ,il ne faut pas de science pour s'en bien servir1 et l'ignorance mme en facilite l'emploi4 ,mais elle fait courir de grands prils la langue4 ,les peuples dmocratiques en doublant ainsi le sens d'un mot1 rendent quelquefois douteux celui qu'ils lui laissent et celui qu'ils lui donnent4 ,un auteur commence par dtourner quelque peu une expression connue de son sens primitif1 et1 aprs l'avoir ainsi modifie1 il l'adapte de son mieux son sujet4 ,un autre survient qui attire la signification d'un autre ct2 un troisime l'entrane avec lui dans une nouvelle route2 et1 comme il n'y a point d'arbitre commun1 point de tribunal permanent qui puisse fixer dfinitivement le sens du mot1 celui-ci reste dans une situation ambulatoire4 ,cela fait que les crivains n'ont presque jamais l'air de s'attacher une seule pense1 mais qu'ils semblent toujours viser au milieu d'un groupe d'ides1 laissant au lecteur le soin de juger celle qui est atteinte4 ,ceci est une consquence fcheuse de la dmocratie4 ,j'aimerais mieux qu'on hrisst la langue de mots chinois1 tartares ou hurons1 que de rendre incertain le sens des mots franais4 ,l'harmonie et l'homognit ne sont que des beauts secondaires du langage4 ,il y a beaucoup de conventions dans ces sortes de choses1 et l'on peut la rigueur s'en passer4 ,mais il n'y a pas de bonne langue sans termes clairs4 ,l'galit apporte ncessairement plusieurs autres changements au langage4 ,dans les sicles aristocratiques1 o chaque nation tend se tenir l'cart de toutes les autres1 et aime avoir une physionomie qui lui soit propre1 il arrive souvent que plusieurs peuples qui ont une origine commune deviennent cependant fort trangers les uns aux autres1 de telle sorte1 que sans cesser de pouvoir tous s'entendre1 ils ne parlent plus tous de la mme manire4 ,dans ces mmes sicles chaque nation est divise en un certain nombre de classes qui se voient peu et ne se mlent point2 chacune de ces classes prend et conserve invariablement des habitudes intellectuelles qui ne sont propres qu' elle1 et adopte de prfrence certains mots et certains termes qui passent ensuite de gnration en gnration comme des hritages4 ,on rencontre alors dans le mme idiome une langue de pauvres et une langue de riches1 une langue de roturiers et une langue de nobles1 une langue savante et une langue vulgaire4 ,plus les divisions sont profondes et les barrires infranchissables1 plus il doit en tre ainsi4 ,je parierais volontiers que parmi les castes de l',inde le langage varie prodigieusement1 et qu'il se trouve presque autant de diffrence entre la langue d'un paria et celle d'un brame qu'entre leurs habits4 ,quand1 au contraire1 les hommes1 n'tant plus tenus leur place1 se voient et se communiquent sans cesse1 que les castes sont dtruites et que les classes se renouvellent et se confondent1 tous les mots de la langue se mlent4 ,ceux qui ne peuvent pas convenir au plus grand nombre prissent2 le reste forme une masse commune o chacun prend peu prs au hasard4 ,presque tous les diffrents dialectes qui divisaient les idiomes de l',europe tendent visiblement s'effacer2 il n'y a pas de patois dans le nouveau monde1 et ils disparaissent chaque jour de l'ancien4 ,cette rvolution dans l'tat social influe aussi bien sur le style que sur la langue4 ,non seulement tout le monde se sert des mmes mots1 mais on s'habitue employer indiffremment chacun d'eux4 ,les rgles que le style avait cres sont presque dtruites4 ,on ne rencontre gure d'expressions qui1 par leur nature1 semblent vulgaires1 et d'autres qui paraissent distingues4 ,des individus sortis de rangs divers ayant amen avec eux1 partout o ils sont parvenus1 les expressions et les termes dont ils avaient l'usage1 l'origine des mots s'est perdue comme celle des hommes1 et il s'est fait une confusion dans le langage comme dans la socit4 ,je sais que dans la classification des mots il se rencontre des rgles qui ne tiennent pas une forme de socit plutt qu' une autre1 mais qui drivent de la nature mme des choses4 ,il y a des expressions et des tours qui sont vulgaires parce que les sentiments qu'ils doivent exprimer sont rellement bas1 et d'autres qui sont relevs parce que les objets qu'ils veulent peindre sont naturellement fort haut4 ,les rangs1 en se mlant1 ne feront jamais disparatre ces diffrences4 ,mais l'galit ne peut manquer de dtruire ce qui est purement conventionnel et arbitraire dans les formes de la pense4 ,je ne sais mme si la classification ncessaire1 que j'indiquais plus haut1 ne sera pas toujours moins respecte chez un peuple dmocratique que chez un autre2 parce que1 chez un pareil peuple1 il ne se trouve point d'hommes que leur ducation1 leurs lumires et leurs loisirs disposent d'une manire permanente tudier les lois naturelles du langage et qui les fassent respecter en les observant eux-mmes4 ,je ne veux point abandonner ce sujet sans peindre les langues dmocratiques par un dernier trait qui les caractrisera plus peut-tre que tous les autres4 ,j'ai montr prcdemment que les peuples dmocratiques avaient le got et souvent la passion des ides gnrales2 cela tient des qualits et des dfauts qui leur sont propres4 ,cet amour des ides gnrales se manifeste1 dans les langues dmocratiques1 par le continuel usage des termes gnriques et des mots abstraits1 et par la manire dont on les emploie4 ,c'est l le grand mrite et la grande faiblesse de ces langues4 ,les peuples dmocratiques aiment passionnment les termes gnriques et les mots abstraits1 parce que ces expressions agrandissent la pense et permettant de renfermer en peu d'espace beaucoup d'objets1 aident le travail de l'intelligence4 ,un crivain dmocratique dira volontiers d'une manire abstraite les capacits pour les hommes capables1 et sans entrer dans le dtail des choses auxquelles cette capacit s'applique4 ,il parlera des actualits pour peindre d'un seul coup les choses qui se passent en ce moment sous ses yeux1 et il comprendra1 sous le mot ventualits1 tout ce qui peut arriver dans l'univers partir du moment o il parle4 ,les crivains dmocratiques font sans cesse des mots abstraits de cette espce1 ou ils prennent dans un sens de plus en plus abstrait les mots abstraits de la langue4 ,bien plus1 pour rendre le discours plus rapide1 ils personnifient l'objet de ces mots abstraits et le font agir comme un individu rel4 ,ils diront que la force des choses veut que les capacits gouvernent4 ,je ne demande pas mieux que d'expliquer ma pense par mon propre exemple3 ,j'ai souvent fait usage du mot galit dans un sens absolu2 j'ai1 de plus1 personnifi l'galit en plusieurs endroits1 et c'est ainsi qu'il m'est arriv de dire que l'galit faisait de certaines choses1 ou s'abstenait de certaines autres4 ,on peut affirmer que les hommes du sicle de ,louis ,,xiv n'eussent point parl de cette sorte2 il ne serait jamais venu dans l'esprit d'aucun d'entre eux d'user du mot galit sans l'appliquer une chose particulire1 et ils auraient plutt renonc s'en servir que de consentir faire de l'galit une personne vivante4 ,ces mots abstraits qui remplissent les langues dmocratiques1 et dont on fait usage tout propos sans les rattacher aucun fait particulier1 agrandissent et voilent la pense2 ils rendent l'expression plus rapide et l'ide moins nette4 ,mais1 en fait de langage1 les peuples dmocratiques aiment mieux l'obscurit que le travail4 ,je ne sais d'ailleurs si le vague n'a point un certain charme secret pour ceux qui parlent et qui crivent chez ces peuples4 ,les hommes qui y vivent tant souvent livrs aux efforts individuels de leur intelligence1 sont presque toujours travaills par le doute4 ,de plus1 comme leur situation change sans cesse1 ils ne sont jamais tenus fermes aucune de leurs opinions par l'immobilit mme de leur fortune4 ,les hommes qui habitent les pays dmocratiques1 ont donc souvent des penses vacillantes2 il leur faut des expressions trs-larges pour les renfermer4 ,comme ils ne savent jamais si l'ide qu'ils expriment aujourd'hui conviendra la situation nouvelle qu'ils auront demain1 ils conoivent naturellement le got des termes abstraits4 ,un mot abstrait est comme une bote double fond2 on y met les ides que l'on dsire1 et on les en retire sans que personne le voie4 ,chez tous les peuples les termes gnriques et abstraits forment le fond du langage2 je ne prtends donc point qu'on ne rencontre ces mots que dans les langues dmocratiques2 je dis seulement que la tendance des hommes1 dans les temps d'galit1 est d'augmenter particulirement le nombre des mots de cette espce2 de les prendre toujours isolment dans leur acception la plus abstraite1 et d'en faire usage tous propos1 lors mme que le besoin du discours ne le requiert point4 ,,chapitre ,,xvii4 ,de quelques sources de posie chez les nations dmocratiques4 ,on a donn plusieurs significations fort diverses au mot posie4 ,ce serait fatiguer les lecteurs que de rechercher avec eux lequel de ces diffrents sens il convient le mieux de choisir2 je prfre leur dire sur-le-champ celui que j'ai choisi4 ,la posie1 mes yeux1 est la recherche et la peinture de l'idal4 ,celui qui1 retranchant une partie de ce qui existe1 ajoutant quelques traits imaginaires au tableau1 combinant certaines circonstances relles1 mais dont le concours ne se rencontre pas1 complte1 agrandit la nature1 celui-l est le pote4 ,ainsi1 la posie n'aura pas pour but de reprsenter le vrai1 mais de l'orner1 et d'offrir l'esprit une image suprieure4 ,les vers me paratront comme le beau idal du langage1 et1 dans ce sens1 ils seront minemment potiques2 mais1 eux seuls1 ils ne constitueront pas la posie4 ,je veux rechercher si parmi les actions1 les sentiments et les ides des peuples dmocratiques1 il ne s'en rencontre pas quelques uns qui se prtent l'imagination de l'idal1 et qu'on doive1 pour cette raison1 considrer comme des sources naturelles de posie4 ,il faut d'abord reconnatre que le got de l'idal et le plaisir que l'on prend en voir la peinture ne sont jamais aussi vifs et aussi rpandus chez un peuple dmocratique qu'au sein d'une aristocratie4 ,chez les nations aristocratiques1 il arrive quelquefois que le corps agit comme de lui-mme1 tandis que l'me est plonge dans un repos qui lui pse4 ,chez ces nations1 le peuple lui-mme fait souvent voir des gots potiques1 et son esprit s'lance parfois au-del et au-dessus de ce qui l'environne4 ,mais1 dans les dmocraties1 l'amour des jouissances matrielles1 l'ide du mieux1 la concurrence1 le charme prochain du succs1 sont comme autant d'aiguillons qui prcipitent les pas de chaque homme dans la carrire qu'il a embrasse1 et lui dfendent de s'en carter un seul moment4 ,le principal effort de l'me va de ce ct4 ,l'imagination n'est point teinte2 mais elle s'adonne presque exclusivement concevoir l'utile et reprsenter le rel4 ,l'galit ne dtourne pas seulement les hommes de la peinture de l'idal2 elle diminue le nombre des objets peindre4 ,l'aristocratie1 en tenant la socit immobile1 favorise la fermet et la dure des religions positives1 comme la stabilit des institutions politiques4 ,non seulement elle maintient l'esprit humain dans la foi1 mais elle le dispose adopter une foi plutt qu'une autre4 ,un peuple aristocratique sera toujours enclin placer des puissances intermdiaires entre ,dieu et l'homme4 ,on peut dire qu'en ceci l'aristocratie se montre trs favorable la posie4 ,quand l'univers est peupl d'tres surnaturels qui ne tombent point sous les sens1 mais que l'esprit dcouvre2 l'imagination se sent l'aise1 et les potes1 trouvant mille sujets divers peindre1 rencontrent des spectateurs sans nombre prts s'intresser leurs tableaux4 ,dans les sicles dmocratiques1 il arrive1 au contraire1 quelquefois que les croyances s'en vont flottantes1 comme les lois4 ,le doute ramne alors l'imagination des potes sur la terre1 et les renferme dans le monde visible et rel4 ,lors mme que l'galit n'branle point les religions1 elle les simplifie2 elle dtourne l'attention des agents secondaires1 pour la porter principalement sur le souverain matre4 ,l'aristocratie conduit naturellement l'esprit humain la contemplation du pass1 et l'y fixe4 ,la dmocratie1 au contraire1 donne aux hommes une sorte de dgot instinctif pour ce qui est ancien4 ,en cela1 l'aristocratie est bien plus favorable la posie2 car les choses grandissent d'ordinaire et se voilent mesure qu'elles s'loignent2 et1 sous ce double rapport1 elles prtent davantage la peinture de l'idal4 ,aprs avoir t la posie le pass1 l'galit lui enlve en partie le prsent4 ,chez les peuples aristocratiques1 il existe un certain nombre d'individus privilgis1 dont l'existence est pour ainsi dire en dehors et au-dessus de la condition humaine2 le pouvoir1 la richesse1 la gloire1 l'esprit1 la dlicatesse et la distinction en toutes choses paraissent appartenir en propre ceux-l4 ,la foule ne les voit jamais de fort prs2 ou ne les suit point dans les dtails2 on a peu faire pour rendre potique la peinture de ces hommes4 ,d'une autre part1 il existe chez ces mmes peuples des classes ignorantes1 humbles et asservies2 et celles-ci prtent la posie1 par l'excs mme de leur grossiret et de leur misre1 comme les autres par leur raffinement et leur grandeur4 ,de plus1 les diffrentes classes dont un peuple aristocratique se compose tant fort spares les unes des autres1 et se connaissant mal entre elles1 l'imagination peut toujours1 en les reprsentant1 ajouter ou ter quelque chose au rel4 ,dans les socits dmocratiques1 o les hommes sont tous trs petits et fort semblables1 chacun1 en s'envisageant soi-mme1 voit l'instant tous les autres4 ,les potes qui vivent dans les sicles dmocratiques ne sauraient donc jamais prendre un homme en particulier pour sujet de leur tableau2 car un objet d'une grandeur mdiocre1 et qu'on aperoit distinctement de tous les cts1 ne prtera jamais l'idal4 ,ainsi donc l'galit1 en s'tablissant sur la terre1 tarit la plupart des sources anciennes de la posie4 ,essayons de montrer comment elle en dcouvre de nouvelles4 ,quand le doute eut dpeupl le ciel1 et que les progrs de l'galit eurent rduit chaque homme des proportions mieux connues et plus petites1 les potes1 n'imaginant pas encore ce qu'ils pouvaient mettre la place de ces grands objets qui fuyaient avec l'aristocratie1 tournrent les yeux vers la nature inanime4 ,perdant de vue les hros et les dieux1 ils entreprirent d'abord de peindre des fleuves et des montagnes4 ,cela donna naissance1 dans le sicle dernier1 la posie qu'on a appele1 par excellence1 descriptive4 ,quelques uns ont pens que cette peinture1 embellie des choses matrielles et inanimes qui couvrent la terre1 tait la posie propre aux sicles dmocratiques2 mais je pense que c'est une erreur4 ,je crois qu'elle ne reprsente qu'une poque de passage4 ,je suis convaincu qu' la longue la dmocratie dtourne l'imagination de tout ce qui est extrieur l'homme pour ne la fixer que sur l'homme4 ,les peuples dmocratiques peuvent bien s'amuser un moment considrer la nature2 mais ils ne s'animent rellement qu' la vue d'eux-mmes4 ,c'est de ce ct seulement que se trouvent chez ces peuples les sources naturelles de la posie1 et il est permis de croire que tous les potes qui ne voudront point y puiser perdront tout empire sur l'me de ceux qu'ils prtendent charmer1 et qu'ils finiront par ne plus avoir que de froids tmoins de leurs transports4 ,j'ai fait voir comment l'ide du progrs et de la perfectibilit indfinie de l'espce humaine tait propre aux ges dmocratiques4 ,les peuples dmocratiques ne s'inquitent gure de ce qui a t2 mais ils rvent volontiers ce qui sera1 et1 de ce ct1 leur imagination n'a point de limites2 elle s'y tend et s'y agrandit sans mesure4 ,ceci offre une vaste carrire aux potes et leur permet de reculer loin de l'oeil leur tableau4 ,la dmocratie1 qui ferme le pass la posie1 lui ouvre l'avenir4 ,tous les citoyens qui composent une socit dmocratique tant peu prs gaux et semblables1 la posie ne saurait s'attacher aucun d'entre eux2 mais la nation elle-mme s'offre son pinceau4 ,la similitude de tous les individus1 qui rend chacun d'eux sparment impropre devenir l'objet de la posie1 permet aux potes de les renfermer tous dans une mme image1 et de considrer enfin le peuple lui-mme4 ,les nations dmocratiques aperoivent plus clairement que toutes les autres leur propre figure1 et cette grande figure prte merveilleusement la peinture de l'idal4 ,je conviendrai aisment que les ,amricains n'ont point de potes2 je ne saurais admettre de mme qu'ils n'ont point d'ides potiques4 ,on s'occupe beaucoup en ,europe des dserts de l',amrique2 mais les ,amricains eux-mmes n'y songent gure4 ,les merveilles de la nature inanime les trouvent insensibles1 et ils n'aperoivent pour ainsi dire les admirables forts qui les environnent qu'au moment o elles tombent sous leurs coups4 ,leur oeil est rempli d'un autre spectacle4 ,le peuple amricain se voit marcher lui-mme travers ces dserts1 desschant les marais1 redressant les fleuves1 peuplant la solitude et domptant la nature4 ,cette image magnifique d'eux-mmes ne s'offre pas seulement de loin en loin l'imagination des ,amricains2 on peut dire qu'elle suit chacun d'entre eux dans les moindres de ses actions comme dans les principales1 et qu'elle reste toujours suspendue devant son intelligence4 ,on ne saurait rien concevoir de si petit1 de si terne1 de si rempli de misrables intrts1 de si anti-potique1 en un mot1 que la vie d'un homme aux tats-,unis2 mais1 parmi les penses qui la dirigent1 il s'en rencontre toujours une qui est pleine de posie1 et celle-l est comme le nerf cach qui donne la vigueur tout le reste4 ,dans les sicles aristocratiques1 chaque peuple comme chaque individu1 est enclin se tenir immobile et spar de tous les autres4 ,dans les sicles dmocratiques1 l'extrme mobilit des hommes et leurs impatients dsirs font qu'ils changent sans cesse de place1 et que les habitants des diffrents pays se mlent1 se voient1 s'coutent et s'empruntent4 ,ce ne sont donc pas seulement les membres d'une mme nation qui deviennent semblables2 les nations elles-mmes s'assimilent1 et toutes ensemble ne forment plus l'oeil du spectateur qu'une vaste dmocratie dont chaque citoyen est un peuple4 ,cela met pour la premire fois au grand jour la figure du genre humain4 ,tout ce qui se rapporte l'existence du genre humain pris en entier1 ses vicissitudes1 son avenir1 devient une mine trs-fconde pour la posie4 ,les potes qui vcurent dans les ges aristocratiques ont fait d'admirables peintures en prenant pour sujets certains incidents de la vie d'un peuple ou d'un homme2 mais aucun d'entre eux n'a jamais os renfermer dans son tableau les destines de l'espce humaine1 tandis que les potes qui crivent dans les ges dmocratiques peuvent l'entreprendre4 ,dans le mme temps que chacun1 levant les yeux au-dessus de son pays1 commence enfin apercevoir l'humanit elle-mme1 ,dieu se manifeste de plus en plus l'esprit humain dans sa pleine et entire majest4 ,si dans les sicles dmocratiques la foi aux religions positives est souvent chancelante1 et que les croyances des puissances intermdiaires1 quelque nom qu'on leur donne1 s'obscurcissent2 d'autre part les hommes sont disposs concevoir une ide beaucoup plus vaste de la ,divinit elle-mme1 et son intervention dans les affaires humaines leur apparat sous un jour nouveau et plus grand4 ,apercevant le genre humain comme un seul tout1 ils conoivent aisment qu'un mme dessein prside ses destines2 et1 dans les actions de chaque individu1 ils sont ports reconnatre la trace de ce plan gnral et constant suivant lequel ,dieu conduit l'espce4 ,ceci peut encore tre considr comme une source trs-abondante de posie1 qui s'ouvre dans ces sicles4 ,les potes dmocratiques paratront toujours petits et froids s'ils essaient de donner des dieux1 des dmons ou des anges1 des formes corporelles1 et s'ils cherchent les faire descendre du ciel pour se disputer la terre4 ,mais s'ils veulent rattacher les grands vnements qu'ils retracent aux desseins gnraux de ,dieu sur l'univers1 et1 sans montrer la main du souverain matre1 faire pntrer dans sa pense1 ils seront admirs et compris1 car l'imagination de leurs contemporains suit d'elle-mme cette route4 ,on peut galement prvoir que les potes qui vivent dans les ges dmocratiques peindront des passions et des ides plutt que des personnes et des actes4 ,le langage1 le costume et les actions journalires des hommes dans les dmocraties se refusent l'imagination de l'idal4 ,ces choses ne sont pas potiques par elles-mmes1 et elles cesseraient d'ailleurs de l'tre1 par cette raison qu'elles sont trop bien connues de tous ceux auxquels on entreprendrait d'en parler4 ,cela force les potes percer sans cesse au-dessous de la surface extrieure que les sens leur dcouvrent1 afin d'entrevoir l'me elle-mme4 ,or1 il n'y a rien qui prte plus la peinture de l'idal que l'homme ainsi envisag dans les profondeurs de sa nature immatrielle4 ,je n'ai pas besoin de parcourir le ciel et la terre pour dcouvrir un objet merveilleux plein de contrastes1 de grandeurs et de petitesses infinies1 d'obscurits profondes et de singulires clarts2 capable la fois de faire natre la piti1 l'admiration1 le mpris1 la terreur4 ,je n'ai qu' me considrer moi-mme3 l'homme sort du nant1 traverse le temps1 et va disparatre pour toujours dans le sein de ,dieu4 ,on ne le voit qu'un moment errer sur la limite des deux abmes1 o il se perd4 ,si l'homme s'ignorait compltement1 il ne serait point potique2 car on ne peut peindre ce dont on n'a pas l'ide4 ,s'il se voyait clairement1 son imagination resterait oisive1 et n'aurait rien ajouter au tableau4 ,mais l'homme est assez dcouvert pour qu'il aperoive quelque chose de lui-mme1 et assez voil pour que le reste s'enfonce dans des tnbres impntrables parmi lesquelles il plonge sans cesse1 et toujours en vain1 afin d'achever de se saisir4 ,il ne faut donc pas s'attendre ce que1 chez les peuples dmocratiques1 la posie vive de lgendes1 qu'elle se nourrisse de traditions et d'antiques souvenirs1 qu'elle essaie de repeupler l'univers d'tres surnaturels auxquels les lecteurs et les potes eux-mmes ne croient plus1 ni qu'elle personnifie froidement des vertus et des vices1 qu'on veut voir sous leur propre forme4 ,toutes ces ressources lui manquent2 mais l'homme lui reste1 et c'est assez pour elle4 ,les destines humaines1 l'homme1 pris part de son temps et de son pays1 et plac en face de la nature et de ,dieu1 avec ses passions1 ses doutes1 ses prosprits inouies et ses misres incomprhensibles1 deviendront pour ces peuples l'objet principal et presque unique de la posie2 et c'est ce dont on peut dj s'assurer1 si l'on considre ce qu'ont crit les plus grands potes qui aient paru depuis que le monde achve de tourner la dmocratie4 ,les crivains qui1 de nos jours1 ont si admirablement reproduit les traits de ,child-,harold1 de ,ren et de ,jocelyn1 n'ont pas prtendu raconter les actions d'un homme2 ils ont voulu illuminer et agrandir certains cts encore obscurs du coeur humain4 ,ce sont l les pomes de la dmocratie4 ,l'galit ne dtruit donc pas tous les objets de la posie2 elle les rend moins nombreux et plus vastes4 ,,chapitre ,,xviii4 ,pourquoi les crivains et les orateurs amricains sont souvent boursoufls4 ,j'ai souvent remarqu que les ,amricains qui traitent en gnral les affaires dans un langage clair et sec1 dpourvu de tout ornement et dont l'extrme simplicit est souvent vulgaire1 donnent volontiers dans le boursoufl1 ds qu'ils veulent aborder le style potique4 ,ils se montrent alors pompeux sans relche d'un bout l'autre du discours1 et l'on croirait1 en les voyant prodiguer ainsi les images tout propos1 qu'ils n'ont jamais rien dit simplement4 ,les ,anglais tombent plus rarement dans un dfaut semblable4 ,la cause de ceci peut tre indique sans beaucoup de peine4 ,dans les socits dmocratiques1 chaque citoyen est habituellement occup contempler un trs-petit objet1 qui est lui-mme4 ,s'il vient lever plus haut les yeux1 il n'aperoit alors que l'image immense de la socit1 ou la figure plus grande encore du genre humain4 ,il n'a que des ides trs-particulires et trs-claires1 ou des notions trs-gnrales et trs-vagues2 l'espace intermdiaire est vide4 ,quand on l'a tir de lui-mme1 il s'attend donc toujours qu'on va lui offrir quelque objet prodigieux regarder1 et ce n'est qu' ce prix qu'il consent s'arracher un moment aux petits soins compliqus qui agitent et charment sa vie4 ,ceci me parat expliquer assez bien pourquoi les hommes des dmocraties1 qui ont1 en gnral1 de si minces affaires1 demandent leurs potes des conceptions si vastes et des peintures si dmesures4 ,de leur ct1 les crivains ne manquent gure d'obir ces instincts qu'ils partagent3 ils gonflent leur imagination sans cesse1 et l'tendant outre mesure1 ils lui font atteindre le gigantesque pour lequel elle abandonne souvent le grand4 ,de cette manire1 ils esprent attirer sur-le-champ les regards de la foule1 et les fixer aisment autour d'eux1 et ils russissent souvent le faire2 car la foule qui ne cherche dans la posie que des objets trs-vastes1 n'a pas le temps de mesurer exactement les proportions de tous les objets qu'on lui prsente1 ni le got assez sr pour apercevoir facilement en quoi ils sont disproportionns4 ,l'auteur et le public se corrompent la fois l'un par l'autre4 ,nous avons vu d'ailleurs que1 chez les peuples dmocratiques1 les sources de la posie taient belles1 mais peu abondantes4 ,on finit bientt par les puiser4 ,ne trouvant plus matire l'idal dans le rel et dans le vrai1 les potes en sortent entirement et crent des monstres4 ,je n'ai pas peur que la posie des peuples dmocratiques se montre timide ni qu'elle se tienne trs-prs de terre4 ,j'apprhende plutt qu'elle ne se perde chaque instant dans les nuages1 et qu'elle ne finisse par peindre des contres entirement imaginaires4 ,je crains que les oeuvres des potes dmocratiques n'offrent souvent des images immenses et incohrentes1 des peintures surcharges1 des composs bizarres et que les tres fantastiques sortis de leur esprit ne fassent quelquefois regretter le monde rel4 ,,chapitre ,,xix4 ,quelques observations sur le thtre des peuples dmocratiques4 ,lorsque la rvolution qui a chang l'tat social et politique d'un peuple aristocratique commence se faire jour dans la littrature1 c'est en gnral par le thtre qu'elle se produit d'abord1 et c'est l qu'elle demeure toujours visible4 ,le spectateur d'une oeuvre dramatique est1 en quelque sorte1 pris au dpourvu par l'impression qu'on lui suggre4 ,il n'a pas le temps d'interroger sa mmoire1 ni de consulter les habiles2 il ne songe point combattre les nouveaux instincts littraires qui commencent se manifester en lui2 il y cde avant de les connatre4 ,les auteurs ne tardent pas dcouvrir de quel ct incline ainsi secrtement le got du public4 ,ils tournent de ce ct-l leurs oeuvres1 et les pices de thtre1 aprs avoir servi faire apercevoir la rvolution littraire qui se prpare1 achvent bientt de l'accomplir4 ,si vous voulez juger d'avance la littrature d'un peuple qui tourne la dmocratie1 tudiez son thtre4 ,les pices de thtre forment d'ailleurs chez les nations aristocratiques elles-mmes la portion la plus dmocratique de la littrature4 ,il n'y a pas de jouissance littraire plus porte de la foule que celles qu'on prouve la vue de la scne4 ,il ne faut ni prparation ni tude pour les sentir4 ,elles vous saisissent au milieu de vos proccupations et de votre ignorance4 ,lorsque l'amour encore moiti grossier des plaisirs de l'esprit commence pntrer dans une classe de citoyens1 il la pousse aussitt au thtre4 ,les thtres des nations aristocratiques ont toujours t remplis de spectateurs qui n'appartenaient point l'aristocratie4 ,c'est au thtre seulement que les classes suprieures se sont mles avec les moyennes et les infrieures1 et qu'elles ont consenti sinon recevoir l'avis de ces dernires1 du moins souffrir que celles-ci le donnassent4 ,c'est au thtre que les rudits et les lettrs ont toujours eu le plus de peine faire prvaloir leur got sur celui du peuple1 et se dfendre d'tre entrans eux-mmes par le sien4 ,le parterre y a souvent fait la loi aux loges4 ,s'il est difficile une aristocratie de ne point laisser envahir le thtre par le peuple1 on comprendra aisment que le peuple doit y rgner en matre1 lorsque les principes dmocratiques ayant pntr dans les lois et dans les moeurs1 les rangs se confondent1 et les intelligences se rapprochent comme les fortunes1 et que la classe suprieure perd1 avec ses richesses hrditaires1 son pouvoir1 ses traditions et ses loisirs4 ,les gots et les instincts naturels aux peuples dmocratiques1 en fait de littrature1 se manifesteront donc d'abord au thtre1 et on peut prvoir qu'ils s'y introduiront avec violence4 ,dans les crits1 les lois littraires de l'aristocratie se modifieront peu peu1 d'une manire graduelle et pour ainsi dire lgale4 ,au thtre1 elles seront renverses par des meutes4 ,le thtre met en relief la plupart des qualits et presque tous les vices inhrents aux littratures dmocratiques4 ,les peuples dmocratiques n'ont qu'une estime fort mdiocre pour l'rudition1 et ils ne se soucient gure de ce qui se passait ,rome et ,athnes2 ils entendent qu'on leur parle d'eux-mmes1 et c'est le tableau du prsent qu'ils demandent4 ,aussi1 quand les hros et les moeurs de l'antiquit sont reproduits souvent sur la scne1 et qu'on a soin d'y rester trs-fidle aux traditions antiques1 cela suffit pour en conclure que les classes dmocratiques ne dominent point encore au thtre4 ,racine s'excuse fort humblement dans la prface de ,britannicus d'avoir fait entrer ,junie au nombre des vestales1 o1 selon ,aulu-,gelle1 dit-il1 on ne recevait personne au-dessous de six ans1 ni au-dessus de dix4 ,il est croire qu'il n'et pas song s'accuser ou se dfendre d'un pareil crime s'il avait crit de nos jours4 ,un semblable fait m'claire1 non seulement sur l'tat de la littrature dans les temps o il a lieu1 mais encore sur celui de la socit elle-mme4 ,un thtre dmocratique ne prouve point que la nation est en dmocratie1 car comme nous venons de le voir1 dans les aristocraties mmes il peut arriver que les gots dmocratiques influent sur la scne2 mais1 quand l'esprit de l'aristocratie rgne seul au thtre1 cela dmontre invinciblement que la socit tout entire est aristocratique1 et l'on peut hardiment en conclure que cette mme classe rudite et lettre1 qui dirige les auteurs1 commande les citoyens et mne les affaires4 ,il est bien rare que les gots raffins et les penchants hautains de l'aristocratie1 quand elle rgit le thtre1 ne la portent point faire1 pour ainsi dire1 un choix dans la nature humaine4 ,certaines conditions sociales l'intressent principalement1 et elle se plat en retrouver la peinture sur la scne2 certaines vertus1 et mme certains vices1 lui paraissent mriter plus particulirement d'y tre reproduits2 elle agre le tableau de ceux-ci tandis qu'elle loigne de ses yeux tous les autres4 ,au thtre1 comme ailleurs1 elle ne veut rencontrer que de grands seigneurs1 et elle ne s'meut que pour des rois4 ,ainsi des styles4 ,une aristocratie impose volontiers1 aux auteurs dramatiques1 de certaines manires de dire1 elle veut que tout soit dit sur ce ton4 ,le thtre arrive souvent ainsi ne peindre qu'un des cts de l'homme1 ou mme quelquefois reprsenter ce qui ne se rencontre point dans la nature humaine2 il s'lve au-dessus d'elle et en sort4 ,dans les socits dmocratiques les spectateurs n'ont point de pareilles prfrences1 et ils font rarement voir de semblables antipathies2 ils aiment retrouver sur la scne le mlange confus de conditions1 de sentiments et d'ides qu'ils rencontrent sous leurs yeux2 le thtre devient plus frappant1 plus vulgaire1 et plus vrai4 ,quelquefois cependant ceux qui crivent pour le thtre1 dans les dmocraties1 sortent aussi de la nature humaine1 mais c'est par un autre bout que leurs devanciers4 force de vouloir reproduire minutieusement les petites singularits du moment prsent1 et la physionomie particulire de certains hommes1 ils oublient de retracer les traits gnraux de l'espce4 ,quand les classes dmocratiques rgnent au thtre1 elles introduisent autant de libert dans la manire de traiter le sujet que dans le choix mme de ce sujet4 ,l'amour du thtre tant1 de tous les gots littraires1 le plus naturel aux peuples dmocratiques1 le nombre des auteurs et celui des spectateurs s'accrot sans cesse chez ces peuples comme celui des spectacles4 ,une pareille multitude1 compose d'lments si divers et rpandus en tant de lieux diffrents1 ne saurait reconnatre les mmes rgles et se soumettre aux mmes lois4 ,il n'y a pas d'accord possible entre des juges trs-nombreux1 qui ne sachant point o se retrouver1 portent chacun part leur arrt4 ,si l'effet de la dmocratie est en gnral de rendre douteuses les rgles et les conventions littraires1 au thtre elle les abolit entirement pour n'y substituer que le caprice de chaque auteur et de chaque public4 ,c'est galement au thtre que se fait surtout voir ce que j'ai dj dit ailleurs1 d'une manire gnrale1 propos du style et de l'art dans les littratures dmocratiques4 ,lorsqu'on lit les critiques que faisaient natre les ouvrages dramatiques du sicle de ,louis ,,xiv1 on est surpris de voir la grande estime du public pour la vraisemblance et l'importance qu'il mettait ce qu'un homme1 restant toujours d'accord avec lui-mme1 ne ft rien qui ne pt tre aisment expliqu et compris4 ,il est galement surprenant combien on attachait alors de prix aux formes du langage et quelles petites querelles de mots on faisait aux auteurs dramatiques4 ,il semble que les hommes du sicle de ,louis ,,xiv attachaient une valeur fort exagre ces dtails qui s'aperoivent dans le cabinet1 mais qui chappent la scne4 ,car1 aprs tout1 le principal objet d'une pice de thtre est d'tre reprsente et son premier mrite d'mouvoir4 ,cela venait de ce que les spectateurs de cette poque taient en mme temps des lecteurs4 ,au sortir de la reprsentation1 ils attendaient chez eux l'crivain1 afin d'achever de le juger4 ,dans les dmocraties on coute les pices de thtre1 mais on ne les lit point4 ,la plupart de ceux qui assistent aux jeux de la scne n'y cherchent pas les plaisirs de l'esprit1 mais les motions vives du coeur4 ,ils ne s'attendent point y trouver une oeuvre de littrature1 mais un spectacle1 et pourvu que l'auteur parle assez correctement la langue du pays pour se faire entendre1 et que ses personnages excitent la curiosit et veillent la sympathie1 ils sont contents2 sans rien demander de plus la fiction1 ils rentrent aussitt dans le monde rel4 ,le style y est donc moins ncessaire2 car1 la scne1 l'observation de ses rgles chappe davantage4 ,quant aux vraisemblances1 il est impossible d'tre souvent nouveau1 inattendu1 rapide en leur restant fidle4 ,on les nglige donc et le public le pardonne4 ,on peut compter qu'il ne s'inquitera point des chemins par o vous l'avez conduit1 si vous l'amenez enfin devant un objet qui le touche4 ,il ne vous reprochera jamais de l'avoir mu en dpit des rgles4 ,les ,amricains mettent au grand jour les diffrents instincts que je viens de peindre1 quand ils vont au thtre4 ,mais il faut reconnatre qu'il n'y a encore qu'un petit nombre d'entre eux qui y aillent4 ,quoique les spectateurs et les spectacles se soient prodigieusement accrus depuis quarante ans aux tats-,unis1 la population ne se livre encore ce genre d'amusement qu'avec une extrme retenue4 ,cela tient des causes particulires1 que le lecteur connat dj1 et qu'il suffit de lui rappeler en deux mots3 ,les ,puritains qui ont fond les rpubliques amricaines n'taient pas seulement ennemis des plaisirs2 ils professaient de plus une horreur toute spciale pour le thtre4 ,ils le considraient comme un divertissement abominable1 et1 tant que leur esprit a rgn sans partage1 les reprsentations dramatiques ont t absolument inconnues parmi eux4 ,ces opinions des premiers pres de la colonie ont laiss des traces profondes dans l'esprit de leurs descendants4 ,l'extrme rgularit d'habitude et la grande rigidit de moeurs qui se voient aux tats-,unis1 ont d'ailleurs t jusqu' prsent peu favorables au dveloppement de l'art thtral4 ,il n'y a point de sujets de drames dans un pays qui n'a pas t tmoin de grandes catastrophes politiques1 et o l'amour mne toujours par un chemin direct et facile au mariage4 ,des gens qui emploient tous les jours de la semaine faire fortune1 et le dimanche prier ,dieu1 ne prtent point la muse comique4 ,un seul fait suffit pour montrer que le thtre est peu populaire aux tats-,unis4 ,les ,amricains1 dont les lois autorisent la libert et mme la licence de la parole en toutes choses1 ont nanmoins soumis les auteurs dramatiques une sorte de censure4 ,les reprsentations thtrales ne peuvent avoir lieu que quand les administrateurs de la commune les permettent4 ,ceci montre bien que les peuples sont comme les individus4 ,ils se livrent sans mnagement leurs passions principales1 et ensuite ils prennent bien garde de ne point trop cder l'entranement des gots qu'ils n'ont pas4 ,il n'y a point de portion de la littrature qui se rattache par des liens plus troits et plus nombreux l'tat actuel de la socit que le thtre4 ,le thtre d'une poque ne saurait jamais convenir l'poque suivante1 si1 entre les deux1 une importante rvolution a chang les moeurs et les lois4 ,on tudie encore les grands crivains d'un autre sicle4 ,mais on n'assiste plus des pices crites pour un autre public4 ,les auteurs dramatiques du temps pass ne vivent que dans les livres4 ,le got traditionnel de quelques hommes1 la vanit1 la mode1 le gnie d'un acteur peuvent soutenir quelque temps ou relever un thtre aristocratique au sein d'une dmocratie2 mais bientt il tombe de lui-mme4 ,on ne le renverse point1 on l'abandonne4 ,,chapitre ,,xx4 ,de quelques tendances particulires aux historiens dans les sicles dmocratiques4 ,les historiens qui crivent dans les sicles aristocratiques font dpendre d'ordinaire tous les vnements de la volont particulire et de l'humeur de certains hommes1 et ils rattachent volontiers aux moindres accidents les rvolutions les plus importantes4 ,ils font ressortir avec sagacit les plus petites causes1 et souvent ils n'aperoivent point les plus grandes4 ,les historiens qui vivent dans les sicles dmocratiques montrent des tendances toutes contraires4 ,la plupart d'entre eux n'attribuent presque aucune influence l'individu sur la destine de l'espce1 ni aux citoyens sur le sort du peuple4 ,mais1 en retour1 ils donnent de grandes causes gnrales tous les petits faits particuliers4 ,ces tendances opposes s'expliquent4 ,quand les historiens des sicles aristocratiques jettent les yeux sur le thtre du monde1 ils y aperoivent tout d'abord un trs petit nombre d'acteurs principaux qui conduisent toute la pice4 ,ces grands personnages1 qui se tiennent sur le devant de la scne1 arrtent leur vue et la fixent3 tandis qu'ils s'appliquent dvoiler les motifs secrets qui font agir et parler ceux-l1 ils oublient le reste4 ,l'importance des choses qu'ils voient faire quelques hommes leur donne une ide exagre de l'influence que peut exercer un homme1 et les dispose naturellement croire qu'il faut toujours remonter l'action particulire d'un individu pour expliquer les mouvements de la foule4 ,lorsque1 au contraire1 tous les citoyens sont indpendants les uns des autres1 et que chacun d'eux est faible1 on n'en dcouvre point qui exerce un pouvoir fort grand1 ni surtout fort durable1 sur la masse4 ,au premier abord1 les individus semblent absolument impuissants sur elle2 et l'on dirait que la socit marche toute seule par le concours libre et spontan de tous les hommes qui la composent4 ,cela porte naturellement l'esprit humain rechercher la raison gnrale qui a pu frapper ainsi la fois tant d'intelligences1 et les tourner simultanment du mme ct4 ,je suis trs convaincu que1 chez les nations dmocratiques elles-mmes1 le gnie1 les vices ou les vertus de certains individus retardent ou prcipitent le cours naturel de la destine du peuple2 mais ces sortes de causes fortuites et secondaires sont infiniment plus varies1 plus caches1 plus compliques1 moins puissantes1 et par consquent plus difficiles dmler et suivre dans des temps d'galit que dans des sicles d'aristocratie1 o il ne s'agit que d'analyser1 au milieu des faits gnraux1 l'action particulire d'un seul homme ou de quelques uns4 ,l'historien se fatigue bientt d'un pareil travail2 son esprit se perd au milieu de ce labyrinthe2 et1 ne pouvant parvenir apercevoir clairement1 et mettre suffisamment en lumire les influences individuelles1 il les nie4 ,il prfre nous parler du naturel des races1 de la constitution physique du pays1 ou de l'esprit de la civilisation4 ,cela abrge son travail1 et moins de frais satisfait mieux le lecteur4 ,m4 de ,lafayette a dit quelque part1 dans ses ,mmoires1 que le systme exagr des causes gnrales procurait de merveilleuses consolations aux hommes publics mdiocres4 ,j'ajoute qu'il en donne d'admirables aux historiens mdiocres4 ,il leur fournit toujours quelques grandes raisons qui les tirent promptement d'affaire l'endroit le plus difficile de leur livre1 et favorisent la faiblesse ou la paresse de leur esprit1 tout en faisant honneur sa profondeur4 ,pour moi1 je pense qu'il n'y a pas d'poque o il ne faille attribuer une partie des vnements de ce monde des faits trs gnraux1 et une autre des influences trs particulires4 ,ces deux causes se rencontrent toujours2 leur rapport seul diffre4 ,les faits gnraux expliquent plus de choses dans les sicles dmocratiques que dans les sicles aristocratiques1 et les influences particulires moins4 ,dans les temps d'aristocratie1 c'est le contraire3 les influences particulires sont plus fortes1 et les causes gnrales sont plus faibles1 moins qu'on ne considre comme une cause gnrale le fait mme de l'ingalit des conditions1 qui permet quelques individus de contrarier les tendances naturelles de tous les autres4 ,les historiens qui cherchent peindre ce qui se passe dans les socits dmocratiques ont donc raison de faire une large part aux causes gnrales1 et de s'appliquer principalement les dcouvrir2 mais ils ont tort de nier entirement l'action particulire des individus1 parce qu'il est mal ais de la retrouver et de la suivre4 ,non seulement les historiens qui vivent dans les sicles dmocratiques sont entrans donner chaque fait une grande cause1 mais ils sont encore ports lier les faits entre eux et en faire sortir un systme4 ,dans les sicles d'aristocratie1 l'attention des historiens tant dtourne tous moments sur les individus1 l'enchanement des vnements leur chappe2 ou plutt ils ne croient pas un enchanement semblable4 ,la trame de l'histoire leur semble chaque instant rompue par le passage d'un homme4 ,dans les sicles dmocratiques1 au contraire1 l'historien voyant beaucoup moins les acteurs1 et beaucoup plus les actes1 peut tablir aisment une filiation et un ordre mthodique entre ceux-ci4 ,la littrature antique1 qui nous a laiss de si belles histoires1 n'offre point un seul grand systme historique1 tandis que les plus misrables littratures modernes en fourmillent4 ,il semble que les historiens anciens ne faisaient pas assez usage de ces thories gnrales dont les ntres sont toujours prs d'abuser4 ,ceux qui crivent dans les sicles dmocratiques ont une autre tendance plus dangereuse4 ,lorsque la trace de l'action des individus sur les nations se perd1 il arrive souvent qu'on voit le monde se remuer sans que le moteur se dcouvre4 ,comme il devient trs difficile d'apercevoir et d'analyser les raisons qui1 agissant sparment sur la volont de chaque citoyen1 finissent par produire le mouvement du peuple1 on est tent de croire que ce mouvement n'est pas volontaire1 et que les socits obissent sans le savoir une force suprieure qui les domine4 ,alors mme que l'on croit dcouvrir sur la terre le fait gnral qui dirige la volont particulire de tous les individus1 cela ne sauve point la libert humaine4 ,une cause assez vaste pour s'appliquer la fois des millions d'hommes1 et assez forte pour les incliner tous ensemble du mme ct1 semble aisment irrsistible2 aprs avoir vu qu'on y cdait1 on est bien prs de croire qu'on ne pouvait y rsister4 ,les historiens qui vivent dans les temps dmocratiques ne refusent donc pas seulement quelques citoyens la puissance d'agir sur la destine du peuple1 ils tent encore aux peuples eux-mmes1 la facult de modifier leur propre sort1 et ils les soumettent soit une providence inflexible1 soit une sorte de fatalit aveugle4 ,suivant eux1 chaque nation est invinciblement attache1 par sa position1 son origine1 ses antcdents1 son naturel1 une certaine destine que tous ses efforts ne sauraient changer4 ,ils rendent les gnrations solidaires les unes des autres1 et remontant ainsi1 d'ge en ge et d'vnements ncessaires en vnements ncessaires1 jusqu' l'origine du monde1 ils font une chane serre et immense qui enveloppe tout le genre humain et le lie4 ,il ne leur suffit pas de montrer comment les faits sont arrivs2 ils se plaisent encore faire voir qu'ils ne pouvaient arriver autrement4 ,ils considrent une nation parvenue un certain endroit de son histoire1 et ils affirment qu'elle a t contrainte de suivre le chemin qui l'a conduite l4 ,cela est plus ais que d'enseigner comment elle aurait pu faire pour prendre une meilleure route4 ,il semble1 en lisant les historiens des ges aristocratiques1 et particulirement ceux de l'antiquit1 que1 pour devenir matre de son sort et pour gouverner ses semblables1 l'homme n'a qu' savoir se dompter lui-mme4 ,on dirait1 en parcourant les histoires crites de notre temps1 que l'homme ne peut rien1 ni sur lui1 ni autour de lui4 ,les historiens de l'antiquit enseignaient commander1 ceux de nos jours n'apprennent gure qu' obir4 ,dans leurs crits l'auteur parat souvent grand1 mais l'humanit est toujours petite4 ,si cette doctrine de la fatalit1 qui a tant d'attraits pour ceux qui crivent l'histoire dans les sicles dmocratiques1 passant des crivains leurs lecteurs1 pntrait ainsi la masse entire des citoyens et s'emparait de l'esprit public1 on peut prvoir qu'elle paralyserait bientt le mouvement des socits nouvelles1 et rduirait les chrtiens en ,turcs4 ,je dirai de plus qu'une pareille doctrine est particulirement dangereuse l'poque o nous sommes2 nos contemporains ne sont que trop enclins douter du libre arbitre1 parce que chacun d'eux se sent born de tous cts par sa faiblesse1 mais ils accordent encore volontiers de la force et de l'indpendance aux hommes runis en corps social4 ,il faut se garder d'obscurcir cette ide1 car il s'agit de relever les mes et non d'achever de les abattre4 ,,chapitre ,,xxi4 ,de l'loquence parlementaire aux tats-,unis4 ,chez les peuples aristocratiques1 tous les hommes se tiennent et dpendent les uns des autres2 il existe entre tous un lien hirarchique l'aide duquel on peut maintenir chacun sa place et le corps entier dans l'obissance4 ,quelque chose d'analogue se retrouve toujours au sein des assembles politiques de ces peuples4 ,les partis s'y rangent naturellement sous de certains chefs auxquels ils obissent1 par une sorte d'instinct qui n'est que le rsultat d'habitudes contractes ailleurs4 ,ils transportent dans la petite socit les moeurs de la plus grande4 ,dans les pays dmocratiques1 il arrive souvent qu'un grand nombre de citoyens se dirigent vers un mme point2 mais chacun n'y marche1 ou se flatte du moins de n'y marcher que de lui-mme4 ,habitu ne rgler ses mouvements que suivant ses impulsions personnelles1 il se plie mal aisment recevoir du dehors sa rgle4 ,ce got et cet usage de l'indpendance le suivent dans les conseils nationaux4 ,s'il consent s'y associer d'autres pour la poursuite du mme dessein1 il veut du moins rester matre de cooprer au succs commun sa manire4 ,de l vient que dans les contres dmocratiques1 les partis souffrent si impatiemment qu'on les dirige1 et ne se montrent subordonns que quand le pril est trs-grand4 ,encore1 l'autorit des chefs1 qui dans ces circonstances peut aller jusqu' faire agir et parler1 ne s'tend-elle presque jamais jusqu'au pouvoir de faire taire4 ,chez les peuples aristocratiques1 les membres des assembles politiques sont en mme temps les membres de l'aristocratie4 ,chacun d'eux possde par lui-mme un rang lev et stable1 et la place qu'il occupe dans l'assemble est souvent moins importante ses yeux que celle qu'il remplit dans le pays4 ,cela le console de n'y point jouer un rle dans la discussion des affaires1 et le dispose n'en pas rechercher avec trop d'ardeur un mdiocre4 ,en ,amrique1 il arrive d'ordinaire que le dput n'est quelque chose que par sa position dans l'assemble4 ,il est donc sans cesse tourment du besoin d'y acqurir de l'importance1 et il sent un dsir ptulant d'y mettre tous moments ses ides au grand jour4 ,il n'est pas seulement pouss de ce ct par sa vanit1 mais par celle de ses lecteurs et par la ncessit continuelle de leur plaire4 ,chez les peuples aristocratiques1 le membre de la lgislature est rarement dans une dpendance troite des lecteurs2 souvent il est pour eux un reprsentant en quelque faon ncessaire2 quelquefois il les tient eux-mmes dans une troite dpendance1 et1 s'ils viennent enfin lui refuser leur suffrage1 il se fait aisment nommer ailleurs1 ou1 renonant la carrire publique1 il se renferme dans une oisivet qui a encore de la splendeur4 ,dans un pays dmocratique1 comme les tats-,unis1 le dput n'a presque jamais de prise durable sur l'esprit de ses lecteurs4 ,quelque petit que soit un corps lectoral1 l'instabilit dmocratique fait qu'il change sans cesse de face4 ,il faut donc le captiver tous les jours4 ,il n'est jamais sr d'eux2 et1 s'ils l'abandonnent1 il est aussitt sans ressource2 car il n'a pas naturellement une position assez leve pour tre facilement aperu de ceux qui ne sont pas proches2 et1 dans l'indpendance complte o vivent les citoyens1 il ne peut esprer que ses amis ou le gouvernement l'imposeront aisment un corps lectoral qui ne le connatra pas4 ,c'est donc dans le canton qu'il reprsente que sont dposs tous les germes de sa fortune2 c'est de ce coin de terre qu'il lui faut sortir pour s'lever commander le peuple et influer sur les destines du monde4 ,ainsi1 il est naturel que1 dans les pays dmocratiques1 les membres des assembles politiques songent leurs lecteurs plus qu' leur parti1 tandis que1 dans les aristocraties1 ils s'occupent plus de leur parti que de leurs lecteurs4 ,or1 ce qu'il faut dire pour plaire aux lecteurs n'est pas toujours ce qu'il conviendrait de faire pour bien servir l'opinion politique qu'ils professent4 ,l'intrt gnral d'un parti est souvent que le dput qui en est membre ne parle jamais des grandes affaires qu'il entend mal2 qu'il parle peu des petites dont la marche des grandes serait embarrasse1 et le plus souvent enfin qu'il se taise entirement4 ,garder le silence est le plus utile service qu'un mdiocre discoureur puisse rendre la chose publique4 ,mais ce n'est point ainsi que les lecteurs l'entendent4 ,la population d'un canton charge un citoyen de prendre part au gouvernement de l'tat1 parce qu'elle a conu une trs-vaste ide de son mrite4 ,comme les hommes paraissent plus grands en proportion qu'ils se trouvent entours d'objets plus petits1 il est croire que l'opinion qu'on se fera du mandataire sera d'autant plus haute que les talents seront plus rares parmi ceux qu'il reprsente4 ,il arrivera donc souvent que les lecteurs espreront d'autant plus de leur dput qu'ils auront moins en attendre2 et1 quelque incapable qu'il puisse tre1 ils ne sauraient manquer d'exiger de lui des efforts signals qui rpondent au rang qu'ils lui donnent4 ,indpendamment du lgislateur de l'tat1 les lecteurs voient encore en leur reprsentant le protecteur naturel du canton prs de la lgislature2 ils ne sont pas mme loigns de le considrer comme le fond de pouvoirs de chacun de ceux qui l'ont lu1 et ils se flattent qu'il ne dploiera pas moins d'ardeur faire valoir leurs intrts particuliers que ceux du pays4 ,ainsi1 les lecteurs se tiennent d'avance pour assurs que le dput qu'ils choisiront sera un orateur2 qu'il parlera souvent s'il le peut1 et que1 au cas o il lui faudrait se restreindre1 il s'efforcera du moins de renfermer dans ses rares discours l'examen de toutes les grandes affaires de l'tat1 joint l'expos de tous les petits griefs dont ils ont eux-mmes se plaindre2 de telle faon que1 ne pouvant se montrer souvent1 il fasse voir chaque occasion ce qu'il sait faire1 et que1 au lieu de se rpandre incessamment1 il se resserre de temps autre tout entier sous un petit volume1 fournissant ainsi une sorte de rsum brillant et complet de ses commettants et de lui-mme4 ce prix1 ils promettent leurs prochains suffrages4 ,ceci pousse au dsespoir d'honntes mdiocrits qui1 se connaissant1 ne se seraient pas produites d'elles-mmes4 ,le dput1 ainsi excit1 prend la parole au grand chagrin de ses amis1 et1 se jetant imprudemment au milieu des plus clbres orateurs1 il embrouille le dbat et fatigue l'assemble4 ,toutes les lois qui tendent rendre l'lu plus dpendant de l'lecteur1 ne modifient donc pas seulement la conduite des lgislateurs1 ainsi que je l'ai fait remarquer ailleurs1 mais aussi leur langage4 ,elles influent tout la fois sur les affaires et sur la manire d'en parler4 ,il n'est pour ainsi dire pas de membre du congrs qui consente rentrer dans ses foyers sans s'y tre fait prcder au moins par un discours1 ni qui souffre d'tre interrompu avant d'avoir pu renfermer dans les limites de sa harangue tout ce qu'on peut dire d'utile aux vingt-quatre tats dont l'union se compose1 et spcialement au district qu'il reprsente4 ,il fait donc passer successivement devant l'esprit de ses auditeurs de grandes vrits gnrales qu'il n'aperoit souvent lui-mme1 et qu'il n'indique que confusment1 et de petites particularits fort tnues qu'il n'a que trop de facilit dcouvrir et exposer4 ,aussi arrive-t-il trs-souvent que dans le sein de ce grand corps1 la discussion devient vague et embarrasse1 et qu'elle semble se traner vers le but qu'on se propose plutt qu'y marcher4 ,quelque chose d'analogue se fera toujours voir1 je pense1 dans les assembles publiques des dmocraties4 ,d'heureuses circonstances et de bonnes lois pourraient parvenir attirer dans la lgislature d'un peuple dmocratique des hommes beaucoup plus remarquables que ceux qui sont envoys par les ,amricains au congrs2 mais on n'empchera jamais les hommes mdiocres qui s'y trouvent de s'y exposer complaisamment1 et de tous les cts au grand jour4 ,le mal ne me parat pas entirement gurissable1 parce qu'il ne tient pas seulement au rglement de l'assemble1 mais sa constitution et celle mme du pays4 ,les habitants des tats-,unis semblent considrer eux-mmes la chose sous ce point de vue1 et ils tmoignent leur long usage de la vie parlementaire1 non point en s'abstenant de mauvais discours1 mais en se soumettant avec courage les entendre4 ,ils s'y rsignent comme au mal que l'exprience leur a fait reconnatre invitable4 ,nous avons montr le petit ct des discussions politiques dans les dmocraties2 faisons voir le grand4 ,ce qui s'est pass depuis cent cinquante ans dans le parlement d',angleterre n'a jamais eu un grand retentissement au dehors2 les ides et les sentiments exprims par les orateurs ont toujours trouv peu de sympathie chez les peuples mme qui se trouvaient placs le plus prs du grand thtre de la libert britannique4 ,tandis que1 ds les premiers dbats qui ont eu lieu dans les petites assembles coloniales d',amrique l'poque de la rvolution1 l',europe fut mue4 ,cela n'a pas tenu seulement des circonstances particulires et fortuites1 mais des causes gnrales et durables4 ,je ne vois rien de plus admirable ni de plus puissant qu'un grand orateur discutant de grandes affaires1 dans le sein d'une assemble dmocratique4 ,comme il n'y a jamais de classe qui y ait ses reprsentants chargs de soutenir ses intrts1 c'est toujours la nation tout entire1 et au nom de la nation tout entire qu'on parle4 ,cela agrandit la pense et relve le langage4 ,comme les prcdents y ont peu d'empire2 qu'il n'y a plus de privilges attachs certains biens1 ni de droits inhrents certains corps ou certains hommes1 l'esprit est oblig de remonter jusqu' des vrits gnrales puises dans la nature humaine pour traiter l'affaire particulire qui l'occupe4 ,de l nat dans les discussions politiques d'un peuple dmocratique1 quelque petit qu'il soit1 un caractre de gnralit qui les rend souvent attachantes pour le genre humain4 ,tous les hommes s'y intressent parce qu'il s'agit de l'homme qui est partout le mme4 ,chez les plus grands peuples aristocratiques1 au contraire1 les questions les plus gnrales sont presque toujours traites par quelques raisons particulires tires des usages d'une poque ou des droits d'une classe2 ce qui n'intresse que la classe dont il est question1 ou tout au plus le peuple dans le sein duquel cette classe se trouve4 ,c'est cette cause autant qu' la grandeur de la nation franaise1 et aux dispositions favorables des peuples qui l'coutent1 qu'il faut attribuer le grand effet que nos discussions politiques produisent quelquefois dans le monde4 ,nos orateurs parlent souvent tous les hommes1 alors mme qu'ils ne s'adressent qu' leurs concitoyens4 ,,deuxi,,me ,,partie4 ,,influence ,,de ,,la ,d,,mocratie ,,sur ,,les ,,sentiments ,,des ,,am,,ricains4 ,,chapitre ,i4 ,pourquoi les peuples dmocratiques montrent un amour plus ardent et plus durable pour l'galit que pour la libert4 ,la premire et la plus vive des passions que l'galit des conditions fait natre1 je n'ai pas besoin de le dire1 c'est l'amour de cette mme galit4 ,on ne s'tonnera donc pas que j'en parle avant toutes les autres4 ,chacun a remarqu que de notre temps1 et spcialement en ,france1 cette passion de l'galit prenait chaque jour une place plus grande dans le coeur humain4 ,on a dit cent fois que nos contemporains avaient un amour bien plus ardent et bien plus tenace pour l'galit que pour la libert2 mais je ne trouve point qu'on soit encore suffisamment remont jusqu'aux causes de ce fait4 ,je vais l'essayer4 ,on peut imaginer un point extrme o la libert et l'galit se touchent et se confondent4 ,je suppose que tous les citoyens concourent au gouvernement et que chacun ait un droit gal d'y concourir4 ,nul ne diffrant alors de ses semblables1 personne ne pourra exercer un pouvoir tyrannique2 les hommes seront parfaitement libres1 parce qu'ils seront tous entirement gaux2 et ils seront tous parfaitement gaux parce qu'ils seront entirement libres4 ,c'est vers cet idal que tendent les peuples dmocratiques4 ,voil la forme la plus complte que puisse prendre l'galit sur la terre2 mais il en est mille autres1 qui1 sans tre aussi parfaites1 n'en sont gure moins chres ces peuples4 ,l'galit peut s'tablir dans la socit civile1 et ne point rgner dans le monde politique4 ,on peut avoir le droit de se livrer aux mmes plaisirs1 d'entrer dans les mmes professions1 de se rencontrer dans les mmes lieux2 en un mot1 de vivre de la mme manire et de poursuivre la richesse par les mmes moyens1 sans prendre tous la mme part au gouvernement4 ,une sorte d'galit peut mme s'tablir dans le monde politique1 quoique la libert politique n'y soit point4 ,on est l'gal de tous ses semblables1 moins un1 qui est1 sans distinction1 le matre de tous1 et qui prend galement1 parmi tous1 les agents de son pouvoir4 ,il serait facile de faire plusieurs autres hypothses suivant lesquelles une fort grande galit pourrait aisment se combiner avec des institutions plus ou moins libres1 ou mme avec des institutions qui ne le seraient point du tout4 ,quoique les hommes ne puissent devenir absolument gaux sans tre entirement libres1 et que par consquent l'galit1 dans son degr le plus extrme1 se confonde avec la libert1 on est donc fond distinguer l'une de l'autre4 ,le got que les hommes ont pour la libert1 et celui qu'ils ressentent pour l'galit1 sont1 en effet1 deux choses distinctes1 et je ne crains pas d'ajouter que1 chez les peuples dmocratiques1 ce sont deux choses ingales4 ,si l'on veut y faire attention1 on verra qu'il se rencontre dans chaque sicle un fait singulier et dominant auquel les autres se rattachent2 ce fait donne presque toujours naissance une pense mre1 ou une passion principale qui finit ensuite par attirer elle et par entraner dans son cours tous les sentiments et toutes les ides4 ,c'est comme le grand fleuve vers lequel chacun des ruisseaux environnants semble courir4 ,la libert s'est manifeste aux hommes dans diffrents temps et sous diffrentes formes2 elle ne s'est point attache exclusivement un tat social1 et on la rencontre autre part que dans les dmocraties4 ,elle ne saurait donc former le caractre distinctif des sicles dmocratiques4 ,le fait particulier et dominant qui singularise ces sicles1 c'est l'galit des conditions2 la passion principale qui agite les hommes dans ces temps-l1 c'est l'amour de cette galit4 ,ne demandez point quel charme singulier trouvent les hommes des ges dmocratiques vivre gaux1 ni les raisons particulires qu'ils peuvent avoir de s'attacher si obstinment l'galit plutt qu'aux autres biens que la socit leur prsente3 l'galit forme le caractre distinctif de l'poque o ils vivent2 cela seul suffit pour expliquer qu'ils la prfrent tout le reste4 ,mais1 indpendamment de cette raison1 il en est plusieurs autres qui1 dans tous les temps1 porteront habituellement les hommes prfrer l'galit la libert4 ,si un peuple pouvait jamais parvenir dtruire ou seulement diminuer lui-mme dans son sein l'galit qui y rgne1 il n'y arriverait que par de longs et pnibles efforts4 ,il faudrait qu'il modifit son tat social1 abolt ses lois1 renouvelt ses ides1 changet ses habitudes1 altrt ses moeurs4 ,mais1 pour perdre la libert politique1 il suffit de ne pas la retenir1 et elle s'chappe4 ,les hommes ne tiennent donc pas seulement l'galit parce qu'elle leur est chre2 ils s'y attachent encore parce qu'ils croient qu'elle doit durer toujours4 ,que la libert politique puisse1 dans ses excs1 compromettre la tranquillit1 le patrimoine1 la vie des particuliers1 on ne rencontre point d'hommes si borns et si lgers qui ne le dcouvrent4 ,il n'y a au contraire1 que les gens attentifs et clairvoyants qui aperoivent les prils dont l'galit nous menace1 et d'ordinaire ils vitent de les signaler4 ,ils savent que les misres qu'ils redoutent sont loignes1 et ils se flattent qu'elles n'atteindront que les gnrations venir1 dont la gnration prsente ne s'inquite gure4 ,les maux que la libert amne quelquefois sont immdiats2 ils sont visibles pour tous1 et tous1 plus ou moins1 les ressentent4 ,les maux que l'extrme galit peut produire ne se manifestent que peu peu2 ils s'insinuent graduellement dans le corps social2 on ne les voit que de loin en loin1 et au moment o ils deviennent les plus violents1 l'habitude a dj fait qu'on ne les sent plus4 ,les biens que la libert procure ne se montrent qu' la longue2 et il est toujours facile de mconnatre la cause qui les fait natre4 ,les avantages de l'galit se font sentir ds prsent1 et chaque jour on les voit dcouler de leur source4 ,la libert politique donne de temps en temps1 un certain nombre de citoyens1 de sublimes plaisirs4 ,l'galit fournit chaque jour une multitude de petites jouissances chaque homme4 ,les charmes de l'galit se sentent tous moments1 et ils sont la porte de tous2 les plus nobles coeurs n'y sont pas insensibles1 et les mes les plus vulgaires en font leurs dlices4 ,la passion que l'galit fait natre doit donc tre tout la fois nergique et gnrale4 ,les hommes ne sauraient jouir de la libert politique sans l'acheter par quelques sacrifices1 et ils ne s'en emparent jamais qu'avec beaucoup d'efforts4 ,mais les plaisirs que l'galit procure s'offrent d'eux-mmes4 ,chacun des petits incidents de la vie prive semblent les faire natre1 et pour les goter il ne faut que vivre4 ,les peuples dmocratiques aiment l'galit dans tous les temps1 mais il est de certaines poques o ils poussent jusqu'au dlire la passion qu'ils ressentent pour elle4 ,ceci arrive au moment o l'ancienne hirarchie sociale1 longtemps menace1 achve de se dtruire1 aprs une dernire lutte intestine1 et que les barrires qui sparaient les citoyens sont enfin renverses4 ,les hommes se prcipitent alors sur l'galit comme sur une conqute1 et ils s'y attachent comme un bien prcieux qu'on veut leur ravir4 ,la passion d'galit pntre de toutes parts dans le coeur humain1 elle s'y tend1 elle le remplit tout entier4 ,ne dites point aux hommes qu'en se livrant ainsi aveuglment une passion exclusive1 ils compromettent leurs intrts les plus chers2 ils sont sourds4 ,ne leur montrez pas la libert qui s'chappe de leurs mains1 tandis qu'ils regardent ailleurs2 ils sont aveugles1 ou plutt ils n'aperoivent dans tout l'univers qu'un seul bien digne d'envie4 ,ce qui prcde s'applique toutes les nations dmocratiques4 ,ce qui suit ne regarde que nous-mmes4 ,chez la plupart des nations modernes1 et en particulier chez tous les peuples du continent de l',europe1 le got et l'ide de la libert n'ont commenc natre et se dvelopper qu'au moment o les conditions commenaient s'galiser1 et comme consquence de cette galit mme4 ,ce sont les rois absolus1 qui ont le plus travaill niveler les rangs parmi leurs sujets4 ,chez ces peuples1 l'galit a prcd la libert2 l'galit tait donc un fait ancien1 lorsque la libert tait encore une chose nouvelle2 l'une avait dj cr des opinions1 des usages1 des lois qui lui taient propres1 lorsque l'autre se produisait seule1 et pour la premire fois1 au grand jour4 ,ainsi1 la seconde n'tait encore que dans les ides et dans les gots1 tandis que la premire avait dj pntr dans les habitudes1 s'tait empare des moeurs1 et avait donn un tour particulier aux moindres actions de la vie4 ,comment s'tonner si les hommes de nos jours prfrent l'une l'autre8 ,je pense que les peuples dmocratiques ont un got naturel pour la libert2 livrs eux-mmes1 ils la cherchent1 ils l'aiment1 et ils ne voient qu'avec douleur qu'on les en carte4 ,mais ils ont pour l'galit une passion ardente1 insatiable1 ternelle1 invincible2 ils veulent l'galit dans la libert1 et1 s'ils ne peuvent l'obtenir1 ils la veulent encore dans l'esclavage4 ,ils souffriront la pauvret1 l'asservissement1 la barbarie1 mais ils ne souffriront pas l'aristocratie4 ,ceci est vrai dans tous les temps1 et surtout dans le ntre4 ,tous les hommes et tous les pouvoirs qui voudront lutter contre cette puissance irrsistible1 seront renverss et dtruits par elle4 ,de nos jours1 la libert ne peut s'tablir sans son appui1 et le despotisme lui-mme ne saurait rgner sans elle4 ,,chapitre ,,ii4 ,de l'individualisme dans les pays dmocratiques4 ,j'ai fait voir comment1 dans les sicles d'galit1 chaque homme cherchait en lui-mme ses croyances2 je veux montrer comment1 dans les mmes sicles1 il tourne tous ses sentiments vers lui seul4 ,l'individualisme est une expression rcente qu'une ide nouvelle a fait natre4 ,nos pres ne connaissaient que l'gosme4 ,l'gosme est un amour passionn et exagr de soi-mme1 qui porte l'homme ne rien rapporter qu' lui seul et se prfrer tout4 ,l'individualisme est un sentiment rflchi et paisible qui dispose chaque citoyen s'isoler de la masse de ses semblables1 et se retirer l'cart avec sa famille et ses amis2 de telle sorte que1 aprs s'tre ainsi cr une petite socit son usage1 il abandonne volontiers la grande socit elle-mme4 ,l'gosme nat d'un instinct aveugle2 l'individualisme procde d'un jugement erron plutt que d'un sentiment dprav4 ,il prend sa source dans les dfauts de l'esprit autant que dans les vices du coeur4 ,l'gosme dessche le germe de toutes les vertus2 l'individualisme ne tarit d'abord que la source des vertus publiques2 mais1 la longue1 il attaque et dtruit toutes les autres1 et va enfin s'absorber dans l'gosme4 ,l'gosme est un vice aussi ancien que le monde4 ,il n'appartient gure plus une forme de socit qu' une autre4 ,l'individualisme est d'origine dmocratique1 et il menace de se dvelopper mesure que les conditions s'galisent4 ,chez les peuples aristocratiques1 les familles restent pendant des sicles dans le mme tat1 et souvent dans le mme lieu4 ,cela rend1 pour ainsi dire1 toutes les gnrations contemporaines4 ,un homme connat presque toujours ses aeux et les respecte2 il croit dj apercevoir ses arrire-petits-fils1 et il les aime4 ,il se fait volontiers des devoirs envers les uns et les autres1 et il lui arrive frquemment de sacrifier ses jouissances personnelles ces tres qui ne sont plus ou qui ne sont pas encore4 ,les institutions aristocratiques ont1 de plus1 pour effet de lier troitement chaque homme plusieurs de ses concitoyens4 ,les classes tant fort distinctes et immobiles dans le sein d'un peuple aristocratique1 chacune d'elles devient pour celui qui en fait partie une sorte de petite patrie1 plus visible et plus chre que la grande4 ,comme1 dans les socits aristocratiques1 tous les citoyens sont placs poste fixe1 les uns au-dessus des autres1 il en rsulte encore que chacun d'entre eux aperoit toujours plus haut que lui un homme dont la protection lui est ncessaire1 et plus bas il en dcouvre un autre dont il peut rclamer le concours4 ,les hommes qui vivent dans les sicles aristocratiques sont donc presque toujours lis d'une manire troite quelque chose qui est plac en dehors d'eux1 et ils sont souvent disposs s'oublier eux-mmes4 ,il est vrai que1 dans ces mmes sicles1 la notion gnrale du semblable est obscure1 et qu'on ne songe gure s'y dvouer pour la cause de l'humanit2 mais on se sacrifie souvent certains hommes4 ,dans les sicles dmocratiques1 au contraire1 o les devoirs de chaque individu envers l'espce sont bien plus clairs1 le dvouement envers un homme devient plus rare3 le lien des affections humaines s'tend et se desserre4 ,chez les peuples dmocratiques1 de nouvelles familles sortent sans cesse du nant1 d'autres y retombent sans cesse1 et toutes celles qui demeurent changent de face2 la trame des temps se rompt tout moment1 et le vestige des gnrations s'efface4 ,on oublie aisment ceux qui vous ont prcd1 et l'on n'a aucune ide de ceux qui vous suivront4 ,les plus proches seuls intressent4 ,chaque classe venant se rapprocher des autres et s'y mler1 ses membres deviennent indiffrents et comme trangers entre eux4 ,l'aristocratie avait fait de tous les citoyens une longue chane qui remontait du paysan au roi3 la dmocratie brise la chane et met chaque anneau part4 mesure que les conditions s'galisent1 il se rencontre un plus grand nombre d'individus qui1 n'tant plus assez riches ni assez puissants pour exercer une grande influence sur le sort de leurs semblables1 ont acquis cependant ou ont conserv assez de lumires et de biens pour pouvoir se suffire eux-mmes4 ,ceux-l ne doivent rien personne1 ils n'attendent pour ainsi dire rien de personne2 ils s'habituent se considrer toujours isolment1 et ils se figurent volontiers que leur destine tout entire est entre leurs mains4 ,ainsi1 non seulement la dmocratie fait oublier chaque homme ses aeux1 mais elle lui cache ses descendants et le spare de ses contemporains2 elle le ramne sans cesse vers lui seul1 et menace de le renfermer enfin tout entier dans la solitude de son propre coeur4 ,,chapitre ,,iii4 ,comment l'individualisme est plus grand au sortir d'une rvolution dmocratique qu' une autre poque4 ,c'est surtout au moment o une socit dmocratique achve de se former sur les dbris d'une aristocratie1 que cet isolement des hommes les uns des autres1 et l'gosme qui en est la suite1 frappent le plus aisment les regards4 ,ces socits ne renferment pas seulement un grand nombre de citoyens indpendants1 elles sont journellement remplies d'hommes qui1 arrivs d'hier l'indpendance1 sont enivrs de leur nouveau pouvoir3 ceux-ci conoivent une prsomptueuse confiance dans leurs forces1 et n'imaginant pas qu'ils puissent dsormais avoir besoin de rclamer le secours de leurs semblables1 ils ne font pas difficult de montrer qu'ils ne songent qu' eux-mmes4 ,une aristocratie ne succombe d'ordinaire qu'aprs une lutte prolonge1 durant laquelle il s'est allum entre les diffrentes classes des haines implacables4 ,ces passions survivent la victoire2 et l'on peut en suivre la trace au milieu de la confusion dmocratique qui lui succde4 ,ceux d'entre les citoyens qui taient les premiers dans la hirarchie dtruite ne peuvent oublier aussitt leur ancienne grandeur2 longtemps ils se considrent comme des trangers au sein de la socit nouvelle4 ,ils voient dans tous les gaux que cette socit leur donne des oppresseurs1 dont la destine ne saurait exciter la sympathie2 ils ont perdu de vue leurs anciens gaux1 et ne se sentent plus lis par un intrt commun leur sort2 chacun1 se retirant part1 se croit donc rduit ne s'occuper que de lui-mme4 ,ceux1 au contraire1 qui jadis taient placs au bas de l'chelle sociale1 et qu'une rvolution soudaine a rapprochs du commun niveau1 ne jouissent qu'avec une sorte d'inquitude secrte de l'indpendance nouvellement acquise2 s'ils retrouvent leurs cts quelques uns de leurs anciens suprieurs1 ils jettent sur eux des regards de triomphe et de crainte1 et s'en cartent4 ,c'est donc ordinairement l'origine des socits dmocratiques que les citoyens se montrent le plus disposs s'isoler4 ,la dmocratie porte les hommes ne pas se rapprocher de leurs semblables2 mais les rvolutions dmocratiques les disposent se fuir1 et perptuent au sein de l'galit les haines que l'ingalit a fait natre4 ,le grand avantage des ,amricains est d'tre arrivs la dmocratie sans avoir souffrir de rvolutions dmocratiques1 et d'tre ns gaux au lieu de le devenir4 ,,chapitre ,,iv4 ,comment les ,amricains combattent l'individualisme par des institutions libres4 ,le despotisme1 qui1 de sa nature1 est craintif1 voit dans l'isolement des hommes le gage le plus certain de sa propre dure1 et il met d'ordinaire tous ses soins les isoler4 ,il n'est pas de vice du coeur humain qui lui agre autant que l'gosme3 un despote pardonne aisment aux gouverns de ne point l'aimer1 pourvu qu'ils ne s'aiment pas entre eux4 ,il ne leur demande pas de l'aider conduire l'tat2 c'est assez qu'ils ne prtendent point le diriger eux-mmes4 ,il appelle esprits turbulents et inquiets ceux qui prtendent unir leurs efforts pour crer la prosprit commune1 et changeant le sens naturel des mots1 il nomme bons citoyens ceux qui se renferment troitement en eux-mmes4 ,ainsi1 les vices que le despotisme fait natre sont prcisment ceux que l'galit favorise4 ,ces deux choses se compltent et s'entr'aident d'une manire funeste4 ,l'galit place les hommes ct les uns des autres1 sans lien commun qui les retienne4 ,le despotisme lve des barrires entre eux et les spare4 ,elle les dispose ne point songer leurs semblables1 et il leur fait une sorte de vertu publique de l'indiffrence4 ,le despotisme1 qui est dangereux dans tous les temps1 est donc particulirement craindre dans les sicles dmocratiques4 ,il est facile de voir que dans ces mmes sicles les hommes ont un besoin particulier de la libert4 ,lorsque les citoyens sont forcs de s'occuper des affaires publiques1 ils sont tirs ncessairement du milieu de leurs intrts individuels et arrachs1 de temps autre1 la vue d'eux-mmes4 ,du moment o l'on traite en commun les affaires communes1 chaque homme aperoit qu'il n'est pas aussi indpendant de ses semblables qu'il se le figurait d'abord1 et que1 pour obtenir leur appui1 il faut souvent leur prter son concours4 ,quand le public gouverne1 il n'y a pas d'homme qui ne sente le prix de la bienveillance publique et qui ne cherche la captiver en s'attirant l'estime et l'affection de ceux au milieu desquels il doit vivre4 ,plusieurs des passions qui glacent les coeurs et les divisent sont alors obliges de se retirer au fond de l'me et de s'y cacher4 ,l'orgueil se dissimule2 le mpris n'ose se faire jour4 ,l'gosme a peur de lui-mme4 ,sous un gouvernement libre1 la plupart des fonctions publiques tant lectives1 les hommes que la hauteur de leur me ou l'inquitude de leurs dsirs mettent l'troit dans la vie prive1 sentent chaque jour qu'ils ne peuvent se passer de la population qui les environne4 ,il arrive alors que l'on songe ses semblables par ambition1 et que souvent on trouve en quelque sorte son intrt s'oublier soi-mme4 ,je sais qu'on peut m'opposer ici toutes les intrigues qu'une lection fait natre2 les moyens honteux dont les candidats se servent souvent et les calomnies que leurs ennemis rpandent4 ,ce sont l des occasions de haine1 et elles se reprsentent d'autant plus souvent que les lections deviennent plus frquentes4 ,ces maux sont grands sans doute1 mais ils sont passagers1 tandis que les biens qui naissent avec eux demeurent4 ,l'envie d'tre lu peut porter momentanment certains hommes se faire la guerre2 mais ce mme dsir porte la longue tous les hommes se prter un mutuel appui2 et1 s'il arrive qu'une lection divise accidentellement deux amis1 le systme lectoral rapproche d'une manire permanente une multitude de citoyens qui seraient toujours rests trangers les uns aux autres4 ,la libert cre des haines particulires2 mais le despotisme fait natre l'indiffrence gnrale4 ,les ,amricains ont combattu par la libert l'individualisme que l'galit faisait natre1 et ils l'ont vaincu4 ,les lgislateurs de l',amrique n'ont pas cru que1 pour gurir une maladie si naturelle au corps social dans les temps dmocratiques et si funeste1 il suffisait d'accorder la nation tout entire une reprsentation d'elle-mme2 ils ont pens que de plus il convenait de donner une vie politique chaque portion du territoire1 afin de multiplier l'infini1 pour les citoyens1 les occasions d'agir ensemble1 et de leur faire sentir tous les jours qu'ils dpendent les uns des autres4 ,c'tait se conduire avec sagesse4 ,les affaires gnrales d'un pays n'occupent que les principaux citoyens4 ,ceux-l ne se rassemblent que de loin en loin dans les mmes lieux2 et comme il arrive souvent qu'ensuite ils se perdent de vue1 il ne s'tablit pas entre eux de liens durables4 ,mais quand il s'agit de faire rgler les affaires particulires d'un canton par les hommes qui l'habitent1 les mmes individus sont toujours en contact1 et ils sont en quelque sorte forcs de se connatre et de se complaire4 ,on tire difficilement un homme de lui-mme pour l'intresser la destine de tout l'tat1 parce qu'il comprend mal l'influence que la destine de l'tat peut exercer sur son sort4 ,mais faut-il faire passer un chemin au bout de son domaine1 il verra d'un premier coup d'oeil qu'il se rencontre un rapport entre cette petite affaire publique et ses plus grandes affaires prives1 et il dcouvrira1 sans qu'on le lui montre1 le lien troit qui unit ici l'intrt particulier l'intrt gnral4 ,c'est donc en chargeant les citoyens de l'administration des petites affaires1 bien plus qu'en leur livrant le gouvernement des grandes1 qu'on les intresse au bien public1 et qu'on leur fait voir le besoin qu'ils ont sans cesse les uns des autres pour le produire4 ,on peut1 par une action d'clat1 captiver tout coup la faveur d'un peuple2 mais1 pour gagner l'amour et le respect de la population qui vous entoure1 il faut une longue succession de petits services rendus1 de bons offices obscurs1 une habitude constante de bienveillance et une rputation bien tablie de dsintressement4 ,les liberts locales1 qui font qu'un grand nombre de citoyens mettent du prix l'affection de leurs voisins et de leurs proches1 ramnent donc sans cesse les hommes les uns vers les autres1 en dpit des instincts qui les sparent1 et les forcent s'entr'aider4 ,aux tats-,unis1 les plus opulents citoyens ont bien soin de ne point s'isoler du peuple2 au contraire1 ils s'en rapprochent sans cesse1 ils l'coutent volontiers1 et lui parlent tous les jours4 ,ils savent que les riches des dmocraties ont toujours besoin des pauvres1 et que dans les temps dmocratiques on s'attache le pauvre par les manires plus que par les bienfaits4 ,la grandeur mme des bienfaits1 qui met en lumire la diffrence des conditions1 cause une irritation secrte ceux qui en profitent2 mais la simplicit des manires a des charmes presque irrsistibles3 leur familiarit entrane1 et leur grossiret mme ne dplat pas toujours4 ,ce n'est pas du premier coup que cette vrit pntre dans l'esprit des riches4 ,ils y rsistent d'ordinaire tant que dure la rvolution dmocratique1 et ils ne l'admettent mme point aussitt aprs que cette rvolution est accomplie4 ,ils consentent volontiers faire du bien au peuple2 mais ils veulent continuer le tenir soigneusement distance4 ,ils croient que cela suffit2 ils se trompent4 ,ils se ruineraient ainsi sans rchauffer le coeur de la population qui les environne4 ,ce n'est pas le sacrifice de leur argent qu'elle leur demande2 c'est celui de leur orgueil4 ,on dirait qu'aux tats-,unis il n'y a pas d'imagination qui ne s'puise inventer des moyens d'accrotre la richesse et de satisfaire les besoins du public4 ,les habitants les plus clairs de chaque canton se servent sans cesse de leurs lumires pour dcouvrir des secrets nouveaux propres accrotre la prosprit commune2 et1 lorsqu'ils en ont trouv quelques uns1 ils se htent de les livrer la foule4 ,en examinant de prs les vices et les faiblesses que font voir souvent en ,amrique ceux qui gouvernent1 on s'tonne de la prosprit croissante du peuple1 et on a tort4 ,ce n'est point le magistrat lu qui fait prosprer la dmocratie amricaine2 mais elle prospre parce que le magistrat est lectif4 ,il serait injuste de croire que le patriotisme des ,amricains et le zle que montre chacun d'eux pour le bien-tre de ses concitoyens n'aient rien de rel4 ,quoique l'intrt priv dirige1 aux tats-,unis aussi bien qu'ailleurs1 la plupart des actions humaines1 il ne les rgle pas toutes4 ,je dois dire que j'ai souvent vu des ,amricains faire de grands et vritables sacrifices la chose publique1 et j'ai remarqu cent fois qu'au besoin ils ne manquaient presque jamais de se prter un fidle appui les uns aux autres4 ,les institutions libres que possdent les habitants des tats-,unis1 et les droits politiques dont ils font tant d'usage1 rappellent sans cesse1 et de mille manires1 chaque citoyen qu'il vit en socit4 ,elles ramnent tous moments son esprit vers cette ide1 que le devoir aussi bien que l'intrt des hommes est de se rendre utiles leurs semblables2 et comme il ne voit aucun sujet particulier de les har1 puisqu'il n'est jamais ni leur esclave ni leur matre1 son coeur penche aisment du ct de la bienveillance4 ,on s'occupe d'abord de l'intrt gnral par ncessit1 et puis par choix2 ce qui tait calcul devient instinct2 et1 force de travailler au bien de ses concitoyens1 on prend enfin l'habitude et le got de les servir4 ,beaucoup de gens en ,france considrent l'galit des conditions comme un premier mal1 et la libert politique comme un second4 ,quand ils sont obligs de subir l'une1 ils s'efforcent du moins d'chapper l'autre4 ,et moi je dis que1 pour combattre les maux que l'galit peut produire1 il n'y a qu'un remde efficace3 c'est la libert politique4 ,,chapitre ,v4 ,de l'usage que les ,amricains font de l'association dans la vie civile4 ,je ne veux point parler de ces associations politiques l'aide desquelles les hommes cherchent se dfendre contre l'action despotique d'une majorit ou contre les empitements du pouvoir royal4 ,j'ai dj trait ce sujet ailleurs4 ,il est clair que si chaque citoyen1 mesure qu'il devient individuellement plus faible1 et par consquent plus incapable de prserver isolment sa libert1 n'apprenait pas l'art de s'unir ses semblables pour la dfendre1 la tyrannie crotrait ncessairement avec l'galit4 ,il ne s'agit ici que des associations qui se forment dans la vie civile1 et dont l'objet n'a rien de politique4 ,les associations politiques qui existent aux tats-,unis ne forment qu'un dtail au milieu de l'immense tableau que l'ensemble des associations y prsente4 ,les ,amricains de tous les ges1 de toutes les conditions1 de tous les esprits1 s'unissent sans cesse4 ,non seulement ils ont des associations commerciales et industrielles auxquelles tous prennent part2 mais ils en ont encore de mille autres espces3 de religieuses1 de morales1 de graves1 de futiles1 de fort gnrales et de trs-particulires1 d'immenses et de fort petites2 les ,amricains s'associent pour donner des ftes1 fonder des sminaires1 btir des auberges1 lever des glises1 rpandre des livres1 envoyer des missionnaires aux antipodes2 ils crent de cette manire des hpitaux1 des prisons1 des coles4 ,s'agit-il enfin de mettre en lumire une vrit1 ou de dvelopper un sentiment par l'appui d'un grand exemple3 ils s'associent4 ,partout o1 la tte d'une entreprise nouvelle1 vous voyez en ,france le gouvernement1 et en ,angleterre un grand seigneur1 comptez que vous apercevrez aux tats-,unis une association4 ,j'ai rencontr en ,amrique des sortes d'associations dont je confesse que je n'avais pas mme l'ide1 et j'ai souvent admir l'art infini avec lequel les habitants des tats-,unis parvenaient fixer un but commun aux efforts d'un grand nombre d'hommes1 et les y faire marcher librement4 ,j'ai parcouru depuis l',angleterre1 o les ,amricains ont pris quelques unes de leurs lois et beaucoup de leurs usages1 et il m'a paru qu'on tait fort loin d'y faire un aussi constant et un aussi habile emploi de l'association4 ,il arrive souvent que des ,anglais excutent isolment de trs-grandes choses1 tandis qu'il n'est gure de si petite entreprise pour laquelle les ,amricains ne s'unissent4 ,il est vident que les premiers considrent l'association comme un puissant moyen d'action2 mais les autres semblent y voir le seul moyen qu'ils aient d'agir4 ,ainsi le pays le plus dmocratique de la terre se trouve tre celui de tous o les hommes ont le plus perfectionn de nos jours l'art de poursuivre en commun l'objet de leurs communs dsirs1 et ont appliqu au plus grand nombre d'objets cette science nouvelle4 ,ceci rsulte-t-il d'un accident1 ou serait-ce qu'il existe en effet un rapport ncessaire entre les associations et l'galit8 ,les socits aristocratiques renferment toujours dans leur sein1 au milieu d'une multitude d'individus qui ne peuvent rien par eux-mmes1 un petit nombre de citoyens trs-puissants et trs-riches2 chacun de ceux-ci peut excuter lui seul de grandes entreprises4 ,dans les socits aristocratiques1 les hommes n'ont pas besoin de s'unir pour agir1 parce qu'ils sont retenus fortement ensemble4 ,chaque citoyen1 riche et puissant1 y forme comme la tte d'une association permanente et force qui est compose de tous ceux qu'il tient dans sa dpendance et qu'il fait concourir l'excution de ses desseins4 ,chez les peuples dmocratiques1 au contraire1 tous les citoyens sont indpendants et faibles2 ils ne peuvent presque rien par eux-mmes1 et aucun d'entre eux ne saurait obliger ses semblables lui prter leur concours4 ,ils tombent donc tous dans l'impuissance s'ils n'apprennent s'aider librement4 ,si les hommes qui vivent dans les pays dmocratiques n'avaient ni le droit1 ni le got de s'unir dans des buts politiques1 leur indpendance courrait de grands hasards2 mais ils pourraient conserver longtemps leurs richesses et leurs lumires2 tandis que s'ils n'acquraient point l'usage de s'associer dans la vie ordinaire1 la civilisation elle-mme serait en pril4 ,un peuple chez lequel les particuliers perdraient le pouvoir de faire isolment de grandes choses sans acqurir la facult de les produire en commun retournerait bientt vers la barbarie4 ,malheureusement le mme tat social qui rend les associations si ncessaires aux peuples dmocratiques les leur rend plus difficiles qu' tous les autres4 ,lorsque plusieurs membres d'une aristocratie veulent s'associer ils russissent aisment le faire4 ,comme chacun d'eux apporte une grande force dans la socit1 le nombre des socitaires peut tre fort petit1 et1 lorsque les socitaires sont en petit nombre1 il leur est trs-facile de se connatre1 de se comprendre et d'tablir des rgles fixes4 ,la mme facilit ne se rencontre pas chez les nations dmocratiques1 o il faut toujours que les associs soient trs-nombreux pour que l'association ait quelque puissance4 ,je sais qu'il y a beaucoup de mes contemporains que ceci n'embarrasse point4 ,ils prtendent qu' mesure que les citoyens deviennent plus faibles1 et plus incapables1 il faut rendre le gouvernement plus habile et plus actif1 afin que la socit puisse excuter ce que les individus ne peuvent plus faire4 ,ils croient avoir rpondu tout en disant cela4 ,mais je pense qu'ils se trompent4 ,un gouvernement pourrait tenir lieu de quelques unes des plus grandes associations amricaines1 et1 dans le sein de l',union1 plusieurs tats particuliers l'ont dj tent4 ,mais quel pouvoir politique serait jamais en tat de suffire la multitude innombrable de petites entreprises que les citoyens amricains excutent tous les jours l'aide de l'association8 ,il est facile de prvoir que le temps approche o l'homme sera de moins en moins en tat de produire par lui seul les choses les plus communes et les plus ncessaires sa vie4 ,la tche du pouvoir social s'accrotra donc sans cesse1 et ses efforts mmes la rendront chaque jour plus vaste4 ,plus il se mettra la place des associations1 et plus les particuliers1 perdant l'ide de s'associer1 auront besoin qu'ils viennent leur aide3 ce sont des causes et des effets qui s'engendrent sans repos4 ,l'administration publique finira-t-elle par diriger toutes les industries auxquelles un citoyen isol ne peut suffire8 et s'il arrive enfin un moment o1 par une consquence de l'extrme division de la proprit foncire1 la terre se trouve partage l'infini1 de sorte qu'elle ne puisse plus tre cultive que par des associations de laboureurs1 faudra-t-il que le chef du gouvernement quitte le timon de l'tat pour venir tenir la charrue8 ,la morale et l'intelligence d'un peuple dmocratique ne courraient pas de moindres dangers que son ngoce et son industrie1 si le gouvernement venait y prendre partout la place des associations4 ,les sentiments et les ides ne se renouvellent1 le coeur ne s'agrandit1 et l'esprit humain ne se dveloppe que par l'action rciproque des hommes les uns sur les autres4 ,j'ai fait voir que cette action est presque nulle dans les pays dmocratiques4 ,il faut donc l'y crer artificiellement4 ,et c'est ce que les associations seules peuvent faire4 ,quand les membres d'une aristocratie adoptent une ide neuve1 ou conoivent un sentiment nouveau1 ils les placent1 en quelque sorte1 ct d'eux sur le grand thtre o ils sont eux-mmes1 et1 les exposant ainsi aux regards de la foule1 ils les introduisent aisment dans l'esprit ou le coeur de tous ceux qui les environnent4 ,dans les pays dmocratiques il n'y a que le pouvoir social qui soit naturellement en tat d'agir ainsi1 mais il est facile de voir que son action est toujours insuffisante et souvent dangereuse4 ,un gouvernement ne saurait pas plus suffire entretenir seul et renouveler la circulation des sentiments et des ides chez un grand peuple1 qu' y conduire toutes les entreprises industrielles4 ,ds qu'il essaiera de sortir de la sphre politique pour se jeter dans cette nouvelle voie1 il exercera1 mme sans le vouloir1 une tyrannie insupportable2 car1 un gouvernement ne sait que dicter des rgles prcises2 il impose les sentiments et les ides qu'il favorise1 et il est toujours malais de discerner ses conseils de ses ordres4 ,ce sera bien pis encore s'il se croit rellement intress ce que rien ne remue4 ,il se tiendra alors immobile1 et se laissera appesantir par un sommeil volontaire4 ,il est donc ncessaire qu'il n'agisse pas seul4 ,ce sont les associations qui1 chez les peuples dmocratiques1 doivent tenir lieu des particuliers puissants que l'galit des conditions a fait disparatre4 ,sitt que plusieurs des habitants des tats-,unis ont conu un sentiment ou une ide qu'ils veulent produire dans le monde1 ils se cherchent1 et1 quand ils se sont trouvs1 ils s'unissent4 ,ds lors ce ne sont plus des hommes isols1 mais une puissance qu'on voit de loin1 et dont les actions servent d'exemple2 qui parle1 et qu'on coute4 ,la premire fois que j'ai entendu dire aux tats-,unis que cent mille hommes s'taient engags publiquement ne pas faire usage de liqueurs fortes1 la chose m'a paru plus plaisante que srieuse1 et je n'ai pas bien vu d'abord pourquoi ces citoyens si temprants ne se contentaient point de boire de l'eau dans l'intrieur de leur famille4 ,j'ai fini par comprendre que ces cent mille ,amricains1 effrays des progrs que faisait autour d'eux l'ivrognerie1 avaient voulu accorder la sobrit leur patronage4 ,ils avaient agi prcisment comme un grand seigneur qui se vtirait trs-uniment afin d'inspirer aux simples citoyens le mpris du luxe4 ,il est croire que si ces cent mille hommes eussent vcu en ,france1 chacun d'eux se serait adress individuellement au gouvernement1 pour le prier de surveiller les cabarets sur toute la surface du royaume4 ,il n'y a rien1 suivant moi1 qui mrite plus d'attirer nos regards que les associations intellectuelles et morales de l',amrique4 ,les associations politiques et industrielles des ,amricains tombent aisment sous nos sens2 mais les autres nous chappent2 et1 si nous les dcouvrons1 nous les comprenons mal1 parce que nous n'avons presque jamais vu rien d'analogue4 ,on doit reconnatre cependant qu'elles sont aussi ncessaires que les premires au peuple amricain1 et peut-tre plus4 ,dans les pays dmocratiques1 la science de l'association est la science-mre2 le progrs de toutes les autres dpend des progrs de celle-l4 ,parmi les lois qui rgissent les socits humaines1 il y en a une qui semble plus prcise et plus claire que toutes les autres4 ,pour que les hommes restent civiliss ou le deviennent1 il faut que parmi eux l'art de s'associer se dveloppe et se perfectionne dans le mme rapport que l'galit des conditions s'accrot4 ,,chapitre ,,vi4 ,du rapport des associations et des journaux4 ,lorsque les hommes ne sont plus lis entre eux d'une manire solide et permanente on ne saurait obtenir d'un grand nombre d'agir en commun1 moins de persuader chacun de ceux dont le concours est ncessaire que son intrt particulier l'oblige unir volontairement ses efforts aux efforts de tous les autres4 ,cela ne peut se faire habituellement et commodment qu' l'aide d'un journal2 il n'y a qu'un journal qui puisse venir dposer au mme moment dans mille esprits la mme pense4 ,un journal est un conseiller qu'on n'a pas besoin d'aller chercher1 mais qui se prsente de lui-mme1 et qui vous parle tous les jours et brivement de l'affaire commune1 sans vous dranger de vos affaires particulires4 ,les journaux deviennent donc plus ncessaires mesure que les hommes sont plus gaux et l'individualisme plus craindre4 ,ce serait diminuer leur importance que de croire qu'ils ne servent qu' garantir la libert2 ils maintiennent la civilisation4 ,je ne nierai point que1 dans les pays dmocratiques1 les journaux ne portent souvent les citoyens faire en commun des entreprises fort inconsidres2 mais s'il n'y avait pas de journaux1 il n'y aurait presque pas d'action commune4 ,le mal qu'ils produisent est donc bien moindre que celui qu'ils gurissent4 ,un journal n'a pas seulement pour effet de suggrer un grand nombre d'hommes un mme dessein2 il leur fournit les moyens d'excuter en commun les desseins qu'ils auraient conus d'eux-mmes4 ,les principaux citoyens qui habitent un pays aristocratique s'aperoivent de loin2 et s'ils veulent runir leurs forces1 ils marchent les uns vers les autres1 entranant une multitude leur suite4 ,il arrive souvent1 au contraire1 dans les pays dmocratiques1 qu'un grand nombre d'hommes qui ont le dsir ou le besoin de s'associer ne peuvent le faire1 parce qu'tant tous fort petits et perdus dans la foule1 ils ne se voient point et ne savent o se trouver4 ,survient un journal qui expose aux regards le sentiment ou l'ide qui s'tait prsente simultanment1 mais sparment1 chacun d'entre eux4 ,tous se dirigent aussitt vers cette lumire1 et ces esprits errants1 qui se cherchaient depuis longtemps dans les tnbres1 se rencontrent enfin et s'unissent4 ,le journal les a rapprochs1 et il continue leur tre ncessaire pour les tenir ensemble4 ,pour que chez un peuple dmocratique une association ait quelque puissance1 il faut qu'elle soit nombreuse4 ,ceux qui la composent sont donc dissmins sur un grand espace1 et chacun d'entre eux est retenu dans le lieu qu'il habite par la mdiocrit de sa fortune et par la multitude des petits soins qu'elle exige4 ,il leur faut trouver un moyen de se parler tous les jours sans se voir1 et de marcher d'accord sans s'tre runis4 ,ainsi il n'y a gure d'association dmocratique qui puisse se passer d'un journal4 ,il existe donc un rapport ncessaire entre les associations et les journaux3 les journaux font les associations1 et les associations font les journaux2 et1 s'il a t vrai de dire que les associations doivent se multiplier mesure que les conditions s'galisent1 il n'est pas moins certain que le nombre des journaux s'accrot mesure que les associations se multiplient4 ,aussi1 l',amrique est-elle le pays du monde o l'on rencontre la fois le plus d'associations et le plus de journaux4 ,cette relation entre le nombre des journaux et celui des associations1 nous conduit en dcouvrir une autre entre l'tat de la presse priodique et la forme de l'administration du pays1 et nous apprend que le nombre des journaux doit diminuer ou crotre chez un peuple dmocratique1 proportion que la centralisation administrative est plus ou moins grande4 ,car1 chez les peuples dmocratiques1 on ne saurait confier l'exercice des pouvoirs locaux aux principaux citoyens comme dans les aristocraties4 ,il faut abolir ces pouvoirs ou en remettre l'usage un trs-grand nombre d'hommes4 ,ceux-l forment une vritable association tablie d'une manire permanente par la loi pour l'administration d'une portion du territoire1 et ils ont besoin qu'un journal vienne les trouver chaque jour au milieu de leurs petites affaires1 et leur apprenne en quel tat se trouve l'affaire publique4 ,plus les pouvoirs locaux sont nombreux1 plus le nombre de ceux que la loi appelle les exercer est grand1 et plus1 cette ncessit se faisant sentir tous moments1 les journaux pullulent4 ,c'est le fractionnement extraordinaire du pouvoir administratif1 bien plus encore que la grande libert politique et l'indpendance absolue de la presse1 qui multiplie si singulirement le nombre des journaux en ,amrique4 ,si tous les habitants de l',union taient lecteurs1 sous l'empire d'un systme qui bornerait leur droit lectoral au choix des lgislateurs de l'tat1 ils n'auraient besoin que d'un petit nombre de journaux1 parce qu'ils n'auraient que quelques occasions trs-importantes1 mais trs-rares1 d'agir ensemble2 mais1 au dedans de la grande association nationale1 la loi a tabli dans chaque province1 dans chaque cit1 et pour ainsi dire dans chaque village1 de petites associations ayant pour objet l'administration locale4 ,le lgislateur a forc de cette manire chaque ,amricain de concourir journellement avec quelques uns de ses concitoyens une oeuvre commune1 et il faut chacun d'eux un journal pour lui apprendre ce que font tous les autres4 ,je pense qu'un peuple dmocratique#c qui n'aurait point de reprsentation nationale1 mais un grand nombre de petits pouvoirs locaux1 finirait par possder plus de journaux qu'un autre chez lequel une administration centralise existerait ct d'une lgislature lective4 ,ce qui m'explique le mieux le dveloppement prodigieux qu'a pris aux tats-,unis la presse quotidienne1 c'est que je vois chez les ,amricains la plus grande libert nationale s'y combiner avec des liberts locales de toutes espces4 ,note #c3 ,je dis un peuple dmocratique4 ,l'administration peut tre trs dcentralise chez un peuple aristocratique1 sans que le besoin des journaux se fasse sentir1 parce que les pouvoirs locaux sont alors dans les mains d'un trs petit nombre d'hommes qui agissent isolment ou qui se connaissent et peuvent aisment se voir et s'entendre4 ,on croit gnralement en ,france et en ,angleterre qu'il suffit d'abolir les impts qui psent sur la presse1 pour augmenter indfiniment les journaux4 ,c'est exagrer beaucoup les effets d'une semblable rforme4 ,les journaux ne se multiplient pas seulement suivant le bon march1 mais suivant le besoin plus ou moins rpt qu'un grand nombre d'hommes ont de communiquer ensemble et d'agir en commun4 ,j'attribuerais galement la puissance croissante des journaux des raisons plus gnrales que celles dont on se sert souvent pour l'expliquer4 ,un journal ne peut subsister qu' la condition de reproduire une doctrine ou un sentiment commun un grand nombre d'hommes4 ,un journal reprsente donc toujours une association dont ses lecteurs habituels sont les membres4 ,cette association peut tre plus ou moins dfinie1 plus ou moins troite1 plus ou moins nombreuse2 mais elle existe au moins en germe dans les esprits1 par cela seul que le journal ne meurt pas4 ,ceci nous mne une dernire rflexion qui terminera ce chapitre4 ,plus les conditions deviennent gales1 moins les hommes sont individuellement forts1 plus ils se laissent aisment aller au courant de la foule1 et ont de peine se tenir seuls dans une opinion qu'elle abandonne4 ,le journal reprsente l'association2 l'on peut dire qu'il parle chacun de ses lecteurs au nom de tous les autres1 et il les entrane d'autant plus aisment qu'ils sont individuellement plus faibles4 ,l'empire des journaux doit donc crotre mesure que les hommes s'galisent4 ,,chapitre ,,vii4 ,rapport des associations civiles et des associations politiques4 ,il n'y a qu'une nation sur la terre o l'on use chaque jour de la libert illimite de s'associer dans des vues politiques4 ,cette mme nation est la seule dans le monde dont les citoyens aient imagin de faire un continuel usage du droit d'association dans la vie civile1 et soient parvenus se procurer de cette manire tous les biens que la civilisation peut offrir4 ,chez tous les peuples o l'association politique est interdite l'association civile est rare4 ,il n'est gure probable que ceci soit le rsultat d'un accident2 mais on doit plutt en conclure qu'il existe un rapport naturel et peut-tre ncessaire entre ces deux genres d'associations4 ,des hommes ont par hasard un intrt commun dans une certaine affaire4 ,il s'agit d'une entreprise commerciale diriger1 d'une opration industrielle conclure2 ils se rencontrent et s'unissent2 ils se familiarisent peu peu de cette manire avec l'association4 ,plus le nombre de ces petites affaires communes augmente1 et plus les hommes acquirent1 leur insu mme1 la facult de poursuivre en commun les grandes4 ,les associations civiles facilitent donc les associations politiques2 mais1 d'une autre part1 l'association politique dveloppe et perfectionne singulirement l'association civile4 ,dans la vie civile chaque homme peut1 la rigueur1 se figurer qu'il est en tat de se suffire4 ,en politique1 il ne saurait jamais l'imaginer4 ,quand un peuple a une vie publique1 l'ide de l'association et l'envie de s'associer se prsentent donc chaque jour l'esprit de tous les citoyens3 quelque rpugnance naturelle que les hommes aient agir en commun1 ils seront toujours prts le faire dans l'intrt d'un parti4 ,ainsi la politique gnralise le got et l'habitude de l'association2 elle fait dsirer de s'unir et apprend l'art de le faire une foule d'hommes qui auraient toujours vcu seuls4 ,la politique ne fait pas seulement natre beaucoup d'associations1 elle cre des associations trs-vastes4 ,dans la vie civile il est rare qu'un mme intrt attire naturellement vers une action commune un grand nombre d'hommes4 ,ce n'est qu'avec beaucoup d'art qu'on parvient en crer un semblable4 ,en politique l'occasion s'en offre tous moments d'elle-mme4 ,or1 ce n'est que dans de grandes associations que la valeur gnrale de l'association se manifeste4 ,des citoyens individuellement faibles ne se font pas d'avance une ide claire de la force qu'ils peuvent acqurir en s'unissant2 il faut qu'on le leur montre pour qu'ils le comprennent4 ,de l vient qu'il est souvent plus facile de rassembler dans un but commun une multitude que quelques hommes2 mille citoyens ne voyent point l'intrt qu'ils ont s'unir2 dix mille l'aperoivent4 ,en politique1 les hommes s'unissent pour de grandes entreprises1 et le parti qu'ils tirent de l'association dans les affaires importantes leur enseigne1 d'une manire pratique1 l'intrt qu'ils ont s'en aider dans les moindres4 ,une association politique tire la fois une multitude d'individus hors d'eux-mmes2 quelque spars qu'ils soient naturellement par l'ge1 l'esprit1 la fortune1 elle les rapproche et les met en contact4 ,ils se rencontrent une fois et apprennent se retrouver toujours4 ,l'on ne peut s'engager dans la plupart des associations civiles qu'en exposant une portion de son patrimoine2 il en est ainsi pour toutes les compagnies industrielles et commerciales4 ,quand les hommes sont encore peu verss dans l'art de s'associer et qu'ils en ignorent les principales rgles1 ils redoutent1 en s'associant pour la premire fois de cette manire1 de payer cher leur exprience4 ,ils aiment donc mieux se priver d'un moyen puissant de succs1 que de courir les dangers qui l'accompagnent4 ,mais ils hsitent moins prendre part aux associations politiques qui leur paraissent sans pril parce qu'ils n'y risquent pas leur argent4 ,or1 ils ne sauraient faire longtemps partie de ces associations-l sans dcouvrir comment on maintient l'ordre parmi un grand nombre d'hommes1 et par quel procd on parvient les faire marcher1 d'accord et mthodiquement1 vers le mme but4 ,ils y apprennent soumettre leur volont celle de tous les autres1 et subordonner leurs efforts particuliers l'action commune1 toutes choses qu'il n'est pas moins ncessaire de savoir dans les associations civiles que dans les associations politiques4 ,les associations politiques peuvent donc tre considres comme de grandes coles gratuites1 o tous les citoyens viennent apprendre la thorie gnrale des associations4 ,alors mme que l'association politique ne servirait pas directement au progrs de l'association civile1 ce serait encore nuire celle-ci que de dtruire la premire4 ,quand les citoyens ne peuvent s'associer que dans certains cas1 ils regardent l'association comme un procd rare et singulier1 et ils ne s'avisent gure d'y songer4 ,lorsqu'on les laisse s'associer librement en toutes choses1 ils finissent par voir1 dans l'association1 le moyen universel1 et pour ainsi dire unique1 dont les hommes peuvent se servir pour atteindre les diverses fins qu'ils se proposent4 ,chaque besoin nouveau en rveille aussitt l'ide4 ,l'art de l'association devient alors1 comme je l'ai dit plus haut1 la science mre2 tous l'tudient et l'appliquent4 ,quand certaines associations sont dfendues et d'autres permises1 il est difficile de distinguer d'avance les premires des secondes4 ,dans le doute on s'abstient de toutes1 et il s'tablit une sorte d'opinion publique qui tend faire considrer une association quelconque comme une entreprise hardie et presque illicite#d4 ,note #d3 ,cela est surtout vrai lorsque c'est le pouvoir excutif qui est charg de permettre ou de dfendre les associations suivant sa volont arbitraire4 ,quand la loi se borne prohiber certaines associations et laisse aux tribunaux le soin de punir ceux qui dsobissent1 le mal est bien moins grand2 chaque citoyen sait alors peu prs d'avance sur quoi compter2 il se juge en quelque sorte lui-mme avant ses juges1 et s'cartant des associations dfendues1 il se livre aux associations permises4 ,c'est ainsi que tous les peuples libres ont toujours compris qu'on pouvait restreindre le droit d'association4 ,mais s'il arrivait que le lgislateur charget un homme de dmler d'avance quelles sont les associations dangereuses et utiles1 et le laisst libre de dtruire toutes les associations dans leur germe ou de les laisser natre1 personne ne pouvant plus prvoir d'avance dans quel cas on peut s'associer1 et dans quel autre il faut s'en abstenir1 l'esprit d'association serait entirement frapp d'inertie4 ,la premire de ces deux lois n'attaque que certaines associations1 la seconde s'adresse la socit elle-mme et la blesse4 ,je conois qu'un gouvernement rgulier ait recours la premire1 mais je ne reconnais aucun gouvernement le droit de porter la seconde4 ,c'est donc une chimre que de croire que l'esprit d'association1 comprim sur un point1 ne laissera pas de se dvelopper avec la mme vigueur sur tous les autres1 et qu'il suffira de permettre aux hommes d'excuter en commun certaines entreprises1 pour qu'ils se htent de le tenter4 ,lorsque les citoyens auront la facult et l'habitude de s'associer pour toutes choses1 ils s'associeront aussi volontiers pour les petites que pour les grandes4 ,mais s'ils ne peuvent s'associer que pour les petites1 ils ne trouveront pas mme l'envie et la capacit de le faire4 ,en vain leur laisserez-vous l'entire libert de s'occuper en commun de leur ngoce3 ils n'useront que nonchalamment des droits qu'on leur accorde2 et1 aprs vous tre puiss en efforts pour les carter des associations dfendues1 vous serez surpris de ne pouvoir leur persuader de former les associations permises4 ,je ne dis point qu'il ne puisse pas y avoir d'associations civiles dans un pays o l'association politique est interdite2 car les hommes ne sauraient jamais vivre en socit sans se livrer quelque entreprise commune4 ,mais je soutiens que1 dans un semblable pays1 les associations civiles seront toujours en trs-petit nombre1 faiblement conues1 inhabilement conduites1 et qu'elles n'embrasseront jamais de vastes desseins1 ou choueront en voulant les excuter4 ,ceci me conduit naturellement penser que la libert d'association en matire politique n'est point aussi dangereuse pour la tranquillit publique qu'on le suppose1 et qu'il pourrait se faire qu'aprs avoir quelque temps branl l'tat1 elle l'affermisse4 ,dans les pays dmocratiques1 les associations politiques forment pour ainsi dire les seuls particuliers puissants qui aspirent rgler l'tat4 ,aussi les gouvernements de nos jours considrent-ils ces espces d'associations du mme oeil que les rois du moyen-ge regardaient les grands vassaux de la couronne3 ils sentent une sorte d'horreur instinctive pour elles1 et les combattent en toutes rencontres4 ,ils ont1 au contraire1 une bienveillance naturelle pour les associations civiles1 parce qu'ils ont aisment dcouvert que celles-ci1 au lieu de diriger l'esprit des citoyens vers les affaires publiques1 servent l'en distraire1 et1 les engageant de plus en plus dans des projets qui ne peuvent s'accomplir sans la paix publique1 les dtournent des rvolutions4 ,mais ils ne prennent point garde que les associations politiques multiplient et facilitent prodigieusement les associations civiles1 et qu'en vitant un mal dangereux ils se privent d'un remde efficace4 ,lorsque vous voyez les ,amricains s'associer librement1 chaque jour1 dans le but de faire prvaloir une opinion politique1 d'lever un homme d'tat au gouvernement1 ou d'arracher la puissance un autre1 vous avez de la peine comprendre que des hommes si indpendants ne tombent pas tous moments dans la licence4 ,si vous venez1 d'autre part1 considrer le nombre infini d'entreprises industrielles qui se poursuivent en commun aux tats-,unis1 et que vous aperceviez de tous cts les ,amricains travaillant sans relche l'excution de quelque dessein important et difficile1 que la moindre rvolution pourrait confondre1 vous concevez aisment pourquoi ces gens si bien occups ne sont point tents de troubler l'tat ni de dtruire un repos public dont ils profitent4 ,est-ce assez d'apercevoir ces choses sparment1 et ne faut-il pas dcouvrir le noeud cach qui les lie8 ,c'est au sein des associations politiques que les ,amricains de tous les tats1 de tous les esprits et de tous les ges prennent chaque jour le got gnral de l'association1 et se familiarisent son emploi4 ,l1 ils se voient en grand nombre1 se parlent1 s'entendent1 et s'animent en commun toutes sortes d'entreprises4 ,ils transportent ensuite dans la vie civile les notions qu'ils ont ainsi acquises1 et les font servir mille usages4 ,c'est donc en jouissant d'une libert dangereuse que les ,amricains apprennent l'art de rendre les prils de la libert moins grands4 ,si l'on choisit un certain moment dans l'existence d'une nation1 il est facile de prouver que les associations politiques troublent l'tat et paralysent l'industrie2 mais qu'on prenne la vie toute entire d'un peuple1 et il sera peut-tre ais de dmontrer que la libert d'association en matire politique est favorable au bien-tre et mme la tranquillit des citoyens4 ,j'ai dit dans la premire partie de cet ouvrage3 ,la libert illimite d'association ne saurait tre confondue avec la libert d'crire3 l'une est tout la fois moins ncessaire et plus dangereuse que l'autre4 ,une nation peut y mettre des bornes sans cesser d'tre matresse d'elle-mme2 elle doit quelquefois le faire pour continuer l'tre4 ,et plus loin j'ajoutais3 ,on ne peut se dissimuler que la libert illimite d'association en matire politique ne soit1 de toutes les liberts1 la dernire qu'un peuple puisse supporter4 ,si elle ne le fait pas tomber dans l'anarchie1 elle la lui fait pour ainsi dire toucher chaque instant4 ,ainsi1 je ne crois point qu'une nation soit toujours matresse de laisser aux citoyens le droit absolu de s'associer en matire politique1 et je doute mme que1 dans aucun pays et aucune poque1 il ft sage de ne pas poser des bornes la libert d'association4 ,tel peuple ne saurait1 dit-on1 maintenir la paix dans son sein1 inspirer le respect des lois1 ni fonder de gouvernement durable1 s'il ne renferme le droit d'association dans d'troites limites4 ,de pareils biens sont prcieux sans doute1 et je conois que1 pour les acqurir ou les conserver1 une nation consente s'imposer momentanment de grandes gnes2 mais encore est-il bon qu'elle sache prcisment ce que ces biens lui cotent4 ,que1 pour sauver la vie d'un homme1 on lui coupe un bras1 je le comprends2 mais je ne veux point qu'on m'assure qu'il va se montrer aussi adroit que s'il n'tait pas manchot4 ,,chapitre ,,viii4 ,comment les ,amricains combattent l'individualisme par la doctrine de l'intrt bien entendu4 ,lorsque le monde tait conduit par un petit nombre d'individus puissants et riches1 ceux-ci aimaient se former une ide sublime des devoirs de l'homme2 ils se plaisaient professer qu'il est glorieux de s'oublier soi-mme et qu'il convient de faire le bien sans intrt1 comme ,dieu mme4 ,c'tait la doctrine officielle de ce temps en matire de morale4 ,je doute que les hommes fussent plus vertueux dans les sicles aristocratiques que dans les autres1 mais il est certain qu'on y parlait sans cesse des beauts de la vertu2 ils n'tudiaient qu'en secret par quel ct elle est utile2 mais1 mesure que l'imagination prend un vol moins haut1 et que chacun se concentre en soi-mme1 les moralistes s'effraient cette ide de sacrifice1 et ils n'osent plus l'offrir l'esprit humain2 ils se rduisent donc rechercher si l'avantage individuel des citoyens ne serait pas de travailler au bonheur de tous1 et1 lorsqu'ils ont dcouvert un de ces points o l'intrt particulier vient se rencontrer avec l'intrt gnral1 et s'y confondre1 ils se htent de le mettre en lumire2 peu peu les observations semblables se multiplient4 ,ce qui n'tait qu'une remarque isole devient une doctrine gnrale1 et l'on croit enfin apercevoir que l'homme en servant ses semblables se sert lui-mme1 et que son intrt particulier est de bien faire4 ,j'ai dj montr1 dans plusieurs endroits de cet ouvrage1 comment les habitants des tats-,unis savaient presque toujours combiner leur propre bien-tre avec celui de leurs concitoyens4 ,ce que je veux remarquer ici1 c'est la thorie gnrale l'aide de laquelle ils y parviennent4 ,aux tats-,unis1 on ne dit presque point que la vertu est belle4 ,on soutient qu'elle est utile1 et on le prouve tous les jours4 ,les moralistes amricains ne prtendent pas qu'il faille se sacrifier ses semblables1 parce qu'il est grand de le faire2 mais ils disent hardiment que de pareils sacrifices sont aussi ncessaires celui qui se les impose qu' celui qui en profite4 ,ils ont aperu que1 dans leur pays et de leur temps1 l'homme tait ramen vers lui-mme par une force irrsistible et1 perdant l'espoir de l'arrter1 ils n'ont plus song qu' le conduire4 ,ils ne nient donc point que chaque homme ne puisse suivre son intrt1 mais ils s'vertuent prouver que l'intrt de chacun est d'tre honnte4 ,je ne veux point entrer ici dans le dtail de leurs raisons1 ce qui m'carterait de mon sujet2 qu'il me suffise de dire qu'elles ont convaincu leurs concitoyens4 ,il y a longtemps que ,montaigne a dit3 ,quand1 pour sa droicture1 je ne suyvray pas le droict chemin1 je le suyvray pour avoir trouv par exprience1 qu'au bout du compte c'est communment le plus heureux et le plus utile4 ,la doctrine de l'intrt bien entendu n'est donc pas nouvelle1 mais chez les ,amricains de nos jours elle a t universellement admise2 elle y est devenue populaire3 on la retrouve au fond de toutes les actions2 elle perce travers tous les discours4 ,on ne la rencontre pas moins dans la bouche du pauvre que dans celle du riche4 ,en ,europe1 la doctrine de l'intrt est beaucoup plus grossire qu'en ,amrique1 mais en mme temps elle y est moins rpandue et surtout moins montre1 et l'on feint encore tous les jours parmi nous de grands dvoments qu'on n'a plus4 ,les ,amricains1 au contraire1 se plaisent expliquer1 l'aide de l'intrt bien entendu1 presque tous les actes de leur vie2 ils montrent complaisamment comment l'amour clair d'eux-mmes les porte sans cesse s'aider entre eux1 et les dispose sacrifier volontiers au bien de l'tat une partie de leur temps et de leurs richesses4 ,je pense qu'en ceci il leur arrive souvent de ne point se rendre justice3 car1 on voit parfois aux tats-,unis1 comme ailleurs1 les citoyens s'abandonner aux lans dsintresss et irrflchis qui sont naturels l'homme2 mais les ,amricains n'avouent gure qu'ils cdent des mouvements de cette espce2 ils aiment mieux faire honneur leur philosophie qu' eux-mmes4 ,je pourrais m'arrter ici et ne point essayer de juger ce que je viens de dcrire4 ,l'extrme difficult du sujet serait mon excuse4 ,mais je ne veux point en profiter1 et je prfre que mes lecteurs1 voyant clairement mon but1 refusent de me suivre que de les laisser en suspens4 ,l'intrt bien entendu est une doctrine peu haute1 mais claire et sre4 ,elle ne cherche pas atteindre de grands objets2 mais elle atteint sans trop d'efforts1 tous ceux auxquels elle vise4 ,comme elle est la porte de toutes les intelligences1 chacun la saisit aisment et la retient sans peine4 ,s'accommodant merveilleusement aux faiblesses des hommes1 elle obtient facilement un grand empire1 et il ne lui est point difficile de le conserver1 parce qu'elle retourne l'intrt personnel contre lui-mme et se sert1 pour diriger les passions1 de l'aiguillon qui les excite4 ,la doctrine de l'intrt bien entendu ne produit pas de grands dvouements2 mais elle suggre chaque jour de petits sacrifices2 elle seule1 elle ne saurait faire un homme vertueux1 mais elle forme une multitude de citoyens1 rgls1 temprants1 modrs1 prvoyants1 matres d'eux-mmes2 et1 si elle ne conduit pas directement la vertu1 par la volont1 elle en rapproche insensiblement par les habitudes4 ,si la doctrine de l'intrt bien entendu venait dominer entirement le monde moral1 les vertus extraordinaires seraient sans doute plus rares4 ,mais je pense aussi qu'alors les grossires dpravations seraient moins communes4 ,la doctrine de l'intrt bien entendu empche peut-tre quelques hommes de monter fort au-dessus du niveau ordinaire de l'humanit2 mais un grand nombre d'autres qui tombaient au-dessous la rencontrent et s'y retiennent4 ,considrez quelques individus1 elle les abaisse4 ,envisagez l'espce1 elle l'lve4 ,je ne craindrai pas de dire que la doctrine de l'intrt bien entendu me semble1 de toutes les thories philosophiques1 la mieux approprie aux besoins des hommes de notre temps1 et que j'y vois la plus puissante garantie qui leur reste contre eux-mmes4 ,c'est donc principalement vers elle que l'esprit des moralistes de nos jours doit se tourner4 ,alors mme qu'ils la jugeraient imparfaite1 il faudrait encore l'adopter comme ncessaire4 ,je ne crois pas1 tout prendre1 qu'il y ait plus d'gosme parmi nous qu'en ,amrique2 la seule diffrence1 c'est que l il est clair et qu'ici il ne l'est point4 ,chaque ,amricain sait sacrifier une partie de ses intrts particuliers1 pour sauver le reste4 ,nous voulons tout retenir1 et souvent tout nous chappe4 ,je ne vois autour de moi que des gens qui semblent vouloir enseigner chaque jour leurs contemporains1 par leur parole et leur exemple1 que l'utile n'est jamais dshonnte4 ,n'en dcouvrirai-je donc point enfin qui entreprennent de leur faire comprendre comment l'honnte peut tre utile8 ,il n'y a pas de pouvoir sur la terre qui puisse empcher que l'galit croissante des conditions ne porte l'esprit humain vers la recherche de l'utile1 et ne dispose chaque citoyen se resserrer en lui-mme4 ,il faut donc s'attendre que l'intrt individuel deviendra plus que jamais le principal1 sinon l'unique mobile des actions des hommes2 mais il reste savoir comment chaque homme entendra son intrt individuel4 ,si les citoyens1 en devenant gaux1 restaient ignorants et grossiers1 il est difficile de prvoir jusqu' quel stupide excs pourrait se porter leur gosme1 et l'on ne saurait dire l'avance dans quelles honteuses misres ils se plongeraient eux-mmes1 de peur de sacrifier quelque chose de leur bien-tre la prosprit de leurs semblables4 ,je ne crois point que la doctrine de l'intrt1 telle qu'on la prche en ,amrique1 soit vidente dans toutes ses parties2 mais elle renferme un grand nombre de vrits si videntes1 qu'il suffit d'clairer les hommes pour qu'ils les voient4 clairez-les donc tout prix2 car le sicle des dvouements aveugles et des vertus instinctives fuit dj loin de nous1 et je vois s'approcher le temps o la libert1 la paix publique et l'ordre social lui-mme ne pourront se passer des lumires4 ,,chapitre ,,ix4 ,comment les ,amricains appliquent la doctrine de l'intrt bien entendu en matire de religion4 ,si la doctrine de l'intrt bien entendu n'avait en vue que ce monde1 elle serait loin de suffire2 car il y a un grand nombre de sacrifices qui ne peuvent trouver leur rcompense que dans l'autre2 et1 quelque effort d'esprit que l'on fasse pour prouver l'utilit de la vertu1 il sera toujours malais de faire bien vivre un homme qui ne veut pas mourir4 ,il est donc ncessaire de savoir si la doctrine de l'intrt bien entendu peut se concilier aisment avec les croyances religieuses4 ,les philosophes qui enseignent cette doctrine disent aux hommes que1 pour tre heureux dans la vie1 on doit veiller sur ses passions et en rprimer avec soin l'excs2 qu'on ne saurait acqurir un bonheur durable qu'en se refusant mille jouissances passagres1 et qu'il faut enfin triompher sans cesse de soi-mme pour se mieux servir4 ,les fondateurs de presque toutes les religions ont tenu peu prs le mme langage4 ,sans indiquer aux hommes une autre route1 ils n'ont fait que reculer le but2 au lieu de placer en ce monde le prix des sacrifices qu'ils imposent1 ils l'ont mis dans l'autre4 ,toutefois1 je me refuse croire que tous ceux qui pratiquent la vertu par esprit de religion n'agissent que dans la vue d'une rcompense4 ,j'ai rencontr des chrtiens zls qui s'oubliaient sans cesse afin de travailler avec plus d'ardeur au bonheur de tous1 et je les ai entendus prtendre qu'ils n'agissaient ainsi que pour mriter les biens de l'autre monde2 mais je ne puis m'empcher de penser qu'ils s'abusent eux-mmes4 ,je les respecte trop pour les croire4 ,le christianisme nous dit1 il est vrai1 qu'il faut prfrer les autres soi1 pour gagner le ciel2 mais le christianisme nous dit aussi qu'on doit faire le bien de ses semblables par amour de ,dieu4 ,c'est l une expression magnifique2 l'homme pntre par son intelligence dans la pense divine2 il voit que le but de ,dieu est l'ordre2 il s'associe librement ce grand dessein1 et1 tout en sacrifiant ses intrts particuliers cet ordre admirable de toutes choses1 il n'attend d'autres rcompenses que le plaisir de le contempler4 ,je ne crois donc pas que le seul mobile des hommes religieux soit l'intrt2 mais je pense que l'intrt est le principal moyen dont les religions elles-mmes se servent pour conduire les hommes1 et je ne doute pas que ce ne soit par ce ct qu'elles saisissent la foule et deviennent populaires4 ,je ne vois donc pas clairement pourquoi la doctrine de l'intrt bien entendu carterait les hommes des croyances religieuses1 et il me semble1 au contraire1 que je dmle comment elle les en rapproche4 ,je suppose que1 pour atteindre le bonheur de ce monde1 un homme rsiste en toutes rencontres l'instinct1 et raisonne froidement tous les actes de sa vie2 qu'au lieu de cder aveuglment la fougue de ses premiers dsirs1 il ait appris l'art de les combattre1 et qu'il se soit habitu sacrifier sans efforts le plaisir du moment l'intrt permanent de toute sa vie4 ,si un pareil homme a foi dans la religion qu'il professe1 il ne lui en cotera gure de se soumettre aux gnes qu'elle impose4 ,la raison mme lui conseille de le faire1 et la coutume l'a prpar d'avance le souffrir4 ,que s'il a conu des doutes sur l'objet de ses esprances1 il ne s'y laissera point aisment arrter1 et il jugera qu'il est sage de hasarder quelques uns des biens de ce monde pour conserver ses droits l'immense hritage qu'on lui promet dans l'autre4 ,de se tromper en croyant la religion chrtienne vraie1 a dit ,pascal1 il n'y a pas grand'chose perdre2 mais quel malheur de se tromper en la croyant fausse6 ,les ,amricains n'affectent point une indiffrence grossire pour l'autre vie2 ils ne mettent pas un puril orgueil mpriser des prils auxquels ils esprent se soustraire4 ,ils pratiquent donc leur religion sans honte et sans faiblesse2 mais on voit d'ordinaire1 jusqu'au milieu de leur zle1 je ne sais quoi de si tranquille1 de si mthodique et de si calcul1 qu'il semble que ce soit la raison bien plus que le coeur qui les conduit au pied des autels4 ,non seulement les ,amricains suivent leur religion par intrt1 ils placent souvent dans ce monde l'intrt qu'on peut avoir la suivre4 ,au moyen ge1 les prtres ne parlaient que de l'autre vie2 ils ne s'inquitaient gure de prouver qu'un chrtien sincre peut tre un homme heureux ici-bas4 ,mais les prdicateurs amricains reviennent sans cesse la terre1 et ils ne peuvent qu' grande peine en dtacher leurs regards4 ,pour mieux toucher leurs auditeurs1 ils leur font voir chaque jour comment les croyances religieuses favorisent la libert et l'ordre public1 et il est souvent difficile de savoir1 en les coutant1 si l'objet principal de la religion est de procurer l'ternelle flicit dans l'autre monde ou le bien-tre en celui-ci4 ,,chapitre ,x4 ,du got du bien-tre matriel en ,amrique4 ,en ,amrique1 la passion du bien-tre matriel n'est pas toujours exclusive1 mais elle est gnrale2 si tous ne l'prouvent point de la mme manire1 tous la ressentent4 ,le soin de satisfaire les moindres besoins du corps et de pourvoir aux petites commodits de la vie y proccupe universellement les esprits4 ,quelque chose de semblable se fait voir de plus en plus en ,europe4 ,parmi les causes qui produisent ces effets pareils dans les deux mondes1 il en est plusieurs qui se rapprochent de mon sujet1 et que je dois indiquer4 ,quand les richesses sont fixes hrditairement dans les mmes familles1 on voit un grand nombre d'hommes qui jouissent du bien-tre matriel1 sans ressentir le got exclusif du bien-tre4 ,ce qui attache le plus vivement le coeur humain1 ce n'est point la possession paisible d'un objet prcieux1 mais le dsir imparfaitement satisfait de le possder et la crainte incessante de le perdre4 ,dans les socits aristocratiques1 les riches1 n'ayant jamais connu un tat diffrent du leur1 ne redoutent point d'en changer2 peine s'ils en imaginent un autre4 ,le bien-tre matriel n'est donc point pour eux le but de la vie2 c'est une manire de vivre4 ,ils le considrent1 en quelque sorte1 comme l'existence1 et en jouissent sans y songer4 ,le got naturel et instinctif que tous les hommes ressentent pour le bien-tre1 tant ainsi satisfait sans peine et sans crainte1 leur me se porte ailleurs et s'attache quelque entreprise plus difficile et plus grande1 qui l'anime et l'entrane4 ,c'est ainsi qu'au sein mme des jouissances matrielles les membres d'une aristocratie font souvent voir un mpris orgueilleux pour ces mmes jouissances1 et trouvent des forces singulires quand il faut enfin s'en priver4 ,toutes les rvolutions1 qui ont troubl ou dtruit les aristocraties1 ont montr avec quelle facilit des gens accoutums au superflu pouvaient se passer du ncessaire1 tandis que des hommes qui sont arrivs laborieusement jusqu' l'aisance1 peuvent peine vivre aprs l'avoir perdue4 ,si1 des rangs suprieurs1 je passe aux basses classes1 je verrai des effets analogues produits par des causes diffrentes4 ,chez les nations o l'aristocratie domine la socit1 et la tient immobile1 le peuple finit par s'habituer la pauvret comme les riches leur opulence4 ,les uns ne se proccupent point du bien-tre matriel parce qu'ils le possdent sans peine2 l'autre n'y pense point parce qu'il dsespre de l'acqurir et qu'il ne le connat pas assez pour le dsirer4 ,dans ces sortes de socits l'imagination du pauvre est rejete vers l'autre monde2 les misres de la vie relle la resserrent2 mais elle leur chappe et va chercher ses jouissances au dehors4 ,lorsque1 au contraire1 les rangs sont confondus et les privilges dtruits1 quand les patrimoines se divisent et que la lumire et la libert se rpandent1 l'envie d'acqurir le bien-tre se prsente l'imagination du pauvre1 et la crainte de le perdre l'esprit du riche4 ,il s'tablit une multitude de fortunes mdiocres4 ,ceux qui les possdent ont assez de jouissances matrielles pour concevoir le got de ces jouissances1 et pas assez pour s'en contenter4 ,ils ne se les procurent jamais qu'avec effort et ne s'y livrent qu'en tremblant4 ,ils s'attachent donc sans cesse poursuivre ou retenir ces jouissances si prcieuses1 si incompltes et si fugitives4 ,je cherche une passion qui soit naturelle des hommes que l'obscurit de leur origine ou la mdiocrit de leur fortune excitent et limitent1 et je n'en trouve point de mieux approprie que le got du bien-tre4 ,la passion du bien-tre matriel est essentiellement une passion de classe moyenne2 elle grandit et s'tend avec cette classe2 elle devient prpondrante avec elle4 ,c'est de l qu'elle gagne les rangs suprieurs de la socit et descend jusqu'au sein du peuple4 ,je n'ai pas rencontr1 en ,amrique1 de si pauvre citoyen qui ne jett un regard d'esprance et d'envie sur les jouissances des riches1 et dont l'imagination ne se saist l'avance des biens que le sort s'obstinait lui refuser4 ,d'un autre ct1 je n'ai jamais aperu chez les riches des tats-,unis ce superbe ddain pour le bien-tre matriel qui se montre quelquefois jusque dans le sein des aristocraties les plus opulentes et les plus dissolues4 ,la plupart de ces riches ont t pauvres2 ils ont senti l'aiguillon du besoin2 ils ont longtemps combattu une fortune ennemie1 et1 maintenant que la victoire est remporte1 les passions qui ont accompagn la lutte lui survivent2 ils restent comme enivrs au milieu de ces petites jouissances qu'ils ont poursuivies quarante ans4 ,ce n'est pas qu'aux tats-,unis1 comme ailleurs1 il ne se rencontre un assez grand nombre de riches qui1 tenant leurs biens par hritage1 possdent sans efforts une opulence qu'ils n'ont point acquise4 ,mais ceux-ci mme ne se montrent pas moins attachs aux jouissances de la vie matrielle4 ,l'amour du bien-tre est devenu le got national et dominant2 le grand courant des passions humaines porte de ce ct1 il entrane tout dans son cours4 ,,chapitre ,,xi4 ,des effets particuliers que produit l'amour des jouissances matrielles dans les sicles dmocratiques4 ,on pourrait croire1 d'aprs ce qui prcde1 que l'amour des jouissances matrielles doit entraner sans cesse les ,amricains vers le dsordre des moeurs1 troubler les familles et compromettre enfin le sort de la socit mme4 ,mais il n'en est point ainsi3 la passion des jouissances matrielles produit dans le sein des dmocraties d'autres effets que chez les peuples aristocratiques4 ,il arrive quelquefois que la lassitude des affaires1 l'excs des richesses1 la ruine des croyances1 la dcadence de l'tat1 dtournent peu peu vers les seules jouissances matrielles le coeur d'une aristocratie4 ,d'autres fois1 la puissance du prince ou la faiblesse du peuple1 sans ravir aux nobles leur fortune1 les force s'carter du pouvoir1 et1 leur fermant la voie aux grandes entreprises1 les abandonnent l'inquitude de leurs dsirs2 ils retombent alors pesamment sur eux-mmes1 et ils cherchent dans les jouissances du corps l'oubli de leur grandeur passe4 ,lorsque les membres d'un corps aristocratique se tournent ainsi exclusivement vers l'amour des jouissances matrielles1 ils rassemblent d'ordinaire de ce seul ct toute l'nergie que leur a donne la longue habitude du pouvoir4 de tels hommes la recherche du bien-tre ne suffit pas2 il leur faut une dpravation somptueuse et une corruption clatante4 ,ils rendent un culte magnifique la matire1 et ils semblent l'envi vouloir exceller dans l'art de s'abrutir4 ,plus une aristocratie aura t forte1 glorieuse et libre1 plus alors elle se montrera dprave1 et1 quelle qu'ait t la splendeur de ses vertus1 j'ose prdire qu'elle sera toujours surpasse par l'clat de ses vices4 ,le got des jouissances matrielles ne porte point les peuples dmocratiques de pareils excs4 ,l'amour du bien-tre s'y montre une passion tenace1 exclusive1 universelle1 mais contenue4 ,il n'est pas question d'y btir de vastes palais1 d'y vaincre ou d'y tromper la nature1 d'puiser l'univers pour mieux assouvir les passions d'un homme2 il s'agit d'ajouter quelques toises ses champs1 de planter un verger1 d'agrandir une demeure1 de rendre chaque instant la vie plus aise et plus commode1 de prvenir la gne1 et de satisfaire les moindres besoins sans efforts et presque sans frais4 ,ces objets sont petits1 mais l'me s'y attache3 elle les considre tous les jours et de fort prs2 ils finissent par lui cacher le reste du monde1 et ils viennent quelquefois se placer entre elle et ,dieu4 ,ceci1 dira-t-on1 ne saurait s'appliquer qu' ceux d'entre les citoyens dont la fortune est mdiocre2 les riches montreront des gots analogues ceux qu'ils faisaient voir dans les sicles d'aristocratie4 ,je le conteste4 ,en fait de jouissances matrielles1 les plus opulents citoyens d'une dmocratie ne montreront pas des gots fort diffrents de ceux du peuple1 soit que1 tant sortis du sein du peuple1 ils les partagent rellement1 soit qu'ils croient devoir s'y soumettre4 ,dans les socits dmocratiques1 la sensualit du public a pris une certaine allure modre et tranquille1 laquelle toutes les mes sont tenues de se conformer4 ,il y est aussi difficile d'chapper la rgle commune par ses vices que par ses vertus4 ,les riches qui vivent au milieu des nations dmocratiques visent donc la satisfaction de leurs moindres besoins plutt qu' des jouissances extraordinaires2 ils contentent une multitude de petits dsirs1 et ne se livrent aucune grande passion dsordonne4 ,ils tombent ainsi dans la mollesse plutt que dans la dbauche4 ,ce got particulier que les hommes des sicles dmocratiques conoivent pour les jouissances matrielles n'est point naturellement oppos l'ordre2 au contraire1 il a souvent besoin de l'ordre pour se satisfaire4 ,il n'est pas non plus ennemi de la rgularit des moeurs2 car les bonnes moeurs sont utiles la tranquillit publique et favorisent l'industrie4 ,souvent mme il vient se combiner avec une sorte de moralit religieuse2 on veut tre le mieux possible en ce monde1 sans renoncer aux chances de l'autre4 ,parmi les biens matriels1 il en est dont la possession est criminelle2 on a soin de s'en abstenir4 ,il y en a d'autres dont la religion et la morale permettent l'usage2 ceux-l on livre sans rserve son coeur1 son imagination1 sa vie1 et l'on perd de vue1 en s'efforant de les saisir1 ces biens plus prcieux qui font la gloire et la grandeur de l'espce humaine4 ,ce que je reproche l'galit1 ce n'est pas d'entraner les hommes la poursuite des jouissances dfendues2 c'est de les absorber entirement dans la recherche des jouissances permises4 ,ainsi1 il pourrait bien s'tablir dans le monde une sorte de matrialisme honnte qui ne corromprait pas les mes1 mais qui les amollirait et finirait par dtendre sans bruit tous leurs ressorts4 ,,chapitre ,,xii4 ,pourquoi certains ,amricains font voir un spiritualisme si exalt4 ,quoique le dsir d'acqurir les biens de ce monde soit la passion dominante des ,amricains1 il y a des moments de relche o leur me semble briser tout coup les liens matriels qui la retiennent1 et s'chapper imptueusement vers le ciel4 ,on rencontre quelquefois dans tous les tats de l',union1 mais principalement dans les contres moiti peuples de l'ouest1 des prdicateurs ambulants qui colportent de place en place la parole divine4 ,des familles entires1 vieillards1 femmes et enfants1 traversent des lieux difficiles et percent des bois dserts1 pour venir de trs-loin les entendre2 et1 quand elles les ont rencontrs1 elles oublient plusieurs jours et plusieurs nuits1 en les coutant1 le soin des affaires et jusqu'aux plus pressants besoins du corps4 ,on trouve et l1 au sein de la socit amricaine1 des mes toutes remplies d'un spiritualisme exalt et presque farouche1 qu'on ne rencontre gure en ,europe4 ,il s'y lve de temps autres des sectes bizarres qui s'efforcent de s'ouvrir des chemins extraordinaires vers le bonheur ternel4 ,les folies religieuses y sont fort communes4 ,il ne faut pas que ceci nous surprenne4 ,ce n'est pas l'homme qui s'est donn lui-mme le got de l'infini et l'amour de ce qui est immortel4 ,ces instincts sublimes ne naissent point d'un caprice de sa volont3 ils ont leur fondement immobile dans sa nature2 ils existent en dpit de ses efforts4 ,il peut les gner et les dformer1 mais non les dtruire4 ,l'me a des besoins qu'il faut satisfaire2 et1 quelque soin que l'on prenne de la distraire d'elle-mme1 elle s'ennuie bientt1 s'inquite et s'agite au milieu des jouissances des sens4 ,si l'esprit de la grande majorit du genre humain se concentrait jamais dans la seule recherche des biens matriels1 on peut s'attendre qu'il se ferait une raction prodigieuse dans l'me de quelques hommes4 ,ceux-l se jetteraient perduement dans le monde des esprits1 de peur de rester embarrasss dans les entraves trop troites que veut leur imposer le corps4 ,il ne faudrait donc pas s'tonner si1 au sein d'une socit qui ne songerait qu' la terre1 on rencontrait un petit nombre d'individus qui voulussent ne regarder que le ciel4 ,je serais surpris si1 chez un peuple uniquement proccup de son bien-tre1 le mysticisme ne faisait pas bientt des progrs4 ,on dit que ce sont les perscutions des empereurs et les supplices du cirque qui ont peupl les dserts de la ,thbade2 et moi je pense que ce sont bien plutt les dlices de ,rome et la philosophie picurienne de la ,grce4 ,si l'tat social1 les circonstances et les lois ne retenaient pas si troitement l'esprit amricain dans la recherche du bien-tre1 il est croire que1 lorsqu'il viendrait s'occuper des choses immatrielles1 il montrerait plus de rserve et plus d'exprience1 et qu'il se modrerait sans peine4 ,mais il se sent emprisonn dans des limites dont on semble ne pas vouloir le laisser sortir4 ,ds qu'il dpasse ces limites il ne sait o se fixer lui-mme1 et il court souvent1 sans s'arrter1 par del les bornes du sens commun4 ,,chapitre ,,xiii4 ,pourquoi les ,amricains se montrent si inquiets au milieu de leur bien-tre4 ,on rencontre encore quelquefois dans certains cantons retirs de l'ancien monde1 de petites populations qui ont t comme oublies au milieu du tumulte universel et qui sont restes immobiles quand tout remuait autour d'elles4 ,la plupart de ces peuples sont fort ignorants et fort misrables2 ils ne se mlent point aux affaires du gouvernement1 et souvent les gouvernements les oppriment4 ,cependant1 ils montrent d'ordinaire un visage serein1 et ils font souvent paratre une humeur enjoue4 ,j'ai vu en ,amrique les hommes les plus libres et les plus clairs1 placs dans la condition la plus heureuse qui soit au monde2 il m'a sembl qu'une sorte de nuage couvrait habituellement leurs traits2 ils m'ont paru graves et presque tristes jusque dans leurs plaisirs4 ,la principale raison de ceci est que les premiers ne pensent point aux maux qu'ils endurent1 tandis que les autres songent sans cesse aux biens qu'ils n'ont pas4 ,c'est une chose trange de voir avec quelle sorte d'ardeur fbrile les ,amricains poursuivent le bien-tre1 et comme ils se montrent tourments sans cesse par une crainte vague de n'avoir pas choisi la route la plus courte qui peut y conduire4 ,l'habitant des tats-,unis s'attache aux biens de ce monde1 comme s'il tait assur de ne point mourir1 et il met tant de prcipitation saisir ceux qui passent sa porte1 qu'on dirait qu'il craint chaque instant de cesser de vivre avant d'en avoir joui4 ,il les saisit tous1 mais sans les treindre1 et il les laisse bientt chapper de ses mains pour courir aprs des jouissances nouvelles4 ,un homme aux tats-,unis btit avec soin une demeure pour y passer ses vieux jours1 et il la vend pendant qu'on en pose le fate2 il plante un jardin1 et il le loue comme il allait en goter les fruits2 il dfriche un champ1 et il laisse d'autres le soin d'en rcolter les moissons4 ,il embrasse une profession1 et la quitte4 ,il se fixe dans un lieu dont il part peu aprs pour aller porter ailleurs ses changeants dsirs4 ,ses affaires prives lui donnent-elles quelque relche1 il se plonge aussitt dans le tourbillon de la politique4 ,et quand1 vers le terme d'une anne remplie de travaux1 il lui reste encore quelques loisirs1 il promne et l dans les vastes limites des tats-,unis sa curiosit inquite4 ,il fera ainsi cinq cents lieues en quelques jours1 pour se mieux distraire de son bonheur4 ,la mort survient enfin et elle l'arrte avant qu'il se soit lass de cette poursuite inutile d'une flicit complte qui fuit toujours4 ,on s'tonne d'abord en contemplant cette agitation singulire que font paratre tant d'hommes heureux1 au sein mme de leur abondance4 ,ce spectacle est pourtant aussi vieux que le monde2 ce qui est nouveau1 c'est de voir tout un peuple qui le donne4 ,le got des jouissances matrielles doit tre considr comme la source premire de cette inquitude secrte qui se rvle dans les actions des ,amricains1 et de cette inconstance dont ils donnent journellement l'exemple4 ,celui qui a renferm son coeur dans la seule recherche des biens de ce monde est toujours press1 car il n'a qu'un temps limit pour les trouver1 s'en emparer et en jouir4 ,le souvenir de la brivet de la vie l'aiguillonne sans cesse4 ,indpendamment des biens qu'il possde1 il en imagine chaque instant mille autres que la mort l'empchera de goter1 s'il ne se hte4 ,cette pense le remplit de troubles1 de craintes et de regrets1 et maintient son me dans une sorte de trpidation incessante qui le porte changer tout moment de desseins et de lieu4 ,si au got du bien-tre matriel vient se joindre un tat social dans lequel la loi ni la coutume ne retiennent plus personne sa place1 ceci est une grande excitation de plus pour cette inquitude d'esprit3 on verra alors les hommes changer continuellement de route1 de peur de manquer le plus court chemin1 qui doit les conduire au bonheur4 ,il est d'ailleurs facile de concevoir1 que si les hommes qui recherchent avec passion les jouissances matrielles dsirent vivement1 ils doivent se rebuter aisment2 l'objet final tant de jouir1 il faut que le moyen d'y arriver soit prompt et facile1 sans quoi la peine d'acqurir la jouissance surpasserait la jouissance4 ,la plupart des mes y sont donc la fois ardentes et molles1 violentes et nerves4 ,souvent1 la mort y est moins redoute que la continuit des efforts vers le mme but4 ,l'galit conduit par un chemin plus direct encore1 plusieurs des effets que je viens de dcrire4 ,quand toutes les prrogatives de naissance et de fortune sont dtruites1 que toutes les professions sont ouvertes tous1 et qu'on peut parvenir de soi-mme au sommet de chacune d'elles1 une carrire immense et aise semble s'ouvrir devant l'ambition des hommes1 et ils se figurent volontiers qu'ils sont appels de grandes destines4 ,mais c'est l une vue errone que l'exprience corrige tous les jours4 ,cette mme galit qui permet chaque citoyen de concevoir de vastes esprances1 rend tous les citoyens individuellement faibles4 ,elle limite de tous cts leurs forces1 en mme temps qu'elle permet leurs dsirs de s'tendre4 ,non-seulement ils sont impuissants par eux-mmes1 mais ils trouvent chaque pas d'immenses obstacles qu'ils n'avaient point aperus d'abord4 ,ils ont dtruit les privilges gnants de quelques uns de leurs semblables2 ils rencontrent la concurrence de tous4 ,la borne a chang de forme plutt que de place4 ,lorsque les hommes sont peu prs semblables et suivent une mme route1 il est bien difficile qu'aucun d'entre eux marche vite et perce travers la foule uniforme qui l'environne et le presse4 ,cette opposition constante qui rgne entre les instincts que fait natre l'galit1 et les moyens qu'elle fournit pour les satisfaire1 tourmente et fatigue les mes4 ,on peut concevoir des hommes arrivs un certain degr de libert qui les satisfasse entirement4 ,ils jouissent alors de leur indpendance sans inquitude et sans ardeur4 ,mais les hommes ne fonderont jamais une galit qui leur suffise4 ,un peuple a beau faire des efforts1 il ne parviendra pas rendre les conditions parfaitement gales dans son sein2 et s'il avait le malheur d'arriver ce nivellement absolu et complet1 il resterait encore l'ingalit des intelligences1 qui1 venant directement de ,dieu1 chappera toujours aux lois4 ,quelque dmocratique que soit l'tat social et la constitution politique d'un peuple1 on peut donc compter que chacun de ses citoyens apercevra toujours prs de soi plusieurs points qui le dominent1 et l'on peut prvoir qu'il tournera obstinment ses regards de ce seul ct4 ,quand l'ingalit est la loi commune d'une socit1 les plus fortes ingalits ne frappent point l'oeil2 quand tout est peu prs de niveau les moindres le blessent4 ,c'est pour cela que le dsir de l'galit devient toujours plus insatiable mesure que l'galit est plus grande4 ,chez les peuples dmocratiques les hommes obtiennent aisment une certaine galit2 ils ne sauraient atteindre celle qu'ils dsirent4 ,celle-ci recule chaque jour devant eux1 mais sans jamais se drober leurs regards1 et1 en se retirant1 elle les attire sa poursuite4 ,sans cesse ils croyent qu'ils vont la saisir1 et elle chappe sans cesse leurs treintes4 ,ils la voient d'assez prs pour connatre ses charmes1 ils ne l'approchent pas assez pour en jouir1 et ils meurent avant d'avoir savour pleinement ses douceurs4 ,c'est ces causes qu'il faut attribuer la mlancolie singulire que les habitants des contres dmocratiques font souvent voir au sein de leur abondance1 et ces dgots de la vie qui viennent quelquefois les saisir au milieu d'une existence aise et tranquille4 ,on se plaint en ,france que le nombre des suicides s'accrot2 en ,amrique le suicide est rare1 mais on assure que la dmence est plus commune que partout ailleurs4 ,ce sont l des symptmes diffrents du mme mal4 ,les ,amricains ne se tuent point1 quelque agits qu'ils soient1 parce que la religion leur dfend de le faire1 et que chez eux le matrialisme n'existe pour ainsi dire pas1 quoique la passion du bien-tre matriel soit gnrale4 ,leur volont rsiste1 mais souvent leur raison flchit4 ,dans les temps dmocratiques les jouissances sont plus vives que dans les sicles d'aristocratie1 et surtout le nombre de ceux qui les gotent est infiniment plus grand2 mais1 d'une autre part1 il faut reconnatre que les esprances et les dsirs y sont plus souvent dus1 les mes plus mues et plus inquites1 et les soucis plus cuisants4 ,,chapitre ,,xiv4 ,comment le got des jouissances matrielles s'unit chez les ,amricains l'amour de la libert et au soin des affaires publiques4 ,lorsqu'un tat dmocratique tourne la monarchie absolue1 l'activit qui se portait prcdemment sur les affaires publiques et sur les affaires prives1 venant1 tout coup1 se concentrer sur ces dernires1 il en rsulte1 pendant quelque temps1 une grande prosprit matrielle2 mais bientt le mouvement se ralentit et le dveloppement de la production s'arrte4 ,je ne sais si l'on peut citer un seul peuple manufacturier et commerant1 depuis les ,tyriens jusqu'aux ,florentins et aux ,anglais1 qui n'ait t un peuple libre4 ,il y a donc un lien troit et un rapport ncessaire entre ces deux choses3 libert et industrie4 ,cela est gnralement vrai de toutes les nations1 mais spcialement des nations dmocratiques4 ,j'ai fait voir plus haut comment les hommes qui vivent dans les sicles d'galit avaient un continuel besoin de l'association pour se procurer presque tous les biens qu'ils convoitent1 et1 d'une autre part1 j'ai montr comment la grande libert politique perfectionnait et vulgarisait dans leur sein l'art de s'associer4 ,la libert1 dans ces sicles1 est donc particulirement utile la production des richesses4 ,on peut voir1 au contraire1 que le despotisme lui est particulirement ennemi4 ,le naturel du pouvoir absolu1 dans les sicles dmocratiques1 n'est ni cruel ni sauvage1 mais il est minutieux et tracassier4 ,un despotisme de cette espce1 bien qu'il ne foule point aux pieds l'humanit1 est directement oppos au gnie du commerce et aux instincts de l'industrie4 ,ainsi1 les hommes des temps dmocratiques ont besoin d'tre libres1 afin de se procurer plus aisment les jouissances matrielles aprs lesquelles ils soupirent sans cesse4 ,il arrive cependant1 quelquefois1 que le got excessif qu'ils conoivent pour ces mmes jouissances les livre au premier matre qui se prsente4 ,la passion du bien-tre se retourne alors contre elle-mme1 et loigne sans l'apercevoir l'objet de ses convoitises4 ,il y a1 en effet1 un passage trs-prilleux dans la vie des peuples dmocratiques4 ,lorsque le got des jouissances matrielles se dveloppe chez un de ces peuples plus rapidement que les lumires et que les habitudes de la libert1 il vient un moment o les hommes sont emports1 et comme hors d'eux-mmes1 la vue de ces biens nouveaux qu'ils sont prts saisir4 ,proccups du seul soin de faire fortune1 ils n'aperoivent plus le lien troit qui unit la fortune particulire de chacun d'eux la prosprit de tous4 ,il n'est pas besoin d'arracher de tels citoyens les droits qu'ils possdent2 ils les laissent volontiers chapper eux-mmes4 ,l'exercice de leurs devoirs politiques leur parat un contre-temps fcheux qui les distrait de leur industrie4 ,s'agit-il de choisir leurs reprsentants1 de prter main forte l'autorit1 de traiter en commun la chose commune1 le temps leur manque2 ils ne sauraient dissiper ce temps si prcieux en travaux inutiles4 ,ce sont l jeux d'oisifs qui ne conviennent point des hommes graves et occups des intrts srieux de la vie4 ,ces gens-l croient suivre la doctrine de l'intrt1 mais ils ne s'en font qu'une ide grossire1 et1 pour mieux veiller ce qu'ils nomment leurs affaires1 ils ngligent la principale1 qui est de rester matres d'eux-mmes4 ,les citoyens qui travaillent ne voulant pas songer la chose publique1 et la classe qui pourrait se charger de ce soin pour remplir ses loisirs n'existant plus1 la place du gouvernement est comme vide4 ,si1 ce moment critique1 un ambitieux habile vient s'emparer du pouvoir1 il trouve que la voie toutes les usurpations est ouverte4 ,qu'il veille quelque temps ce que tous les intrts matriels prosprent2 on le tiendra aisment quitte du reste4 ,qu'il garantisse surtout le bon ordre4 ,les hommes qui ont la passion des jouissances matrielles dcouvrent d'ordinaire comment les agitations de la libert troublent le bien-tre1 avant que d'apercevoir comment la libert sert se le procurer2 et1 au moindre bruit des passions publiques qui pntrent au milieu des petites jouissances de leur vie prive1 ils s'veillent et s'inquitent2 pendant longtemps la peur de l'anarchie les tient sans cesse en suspens et toujours prts se jeter hors de la libert au premier dsordre4 ,je conviendrai sans peine que la paix publique est un grand bien2 mais je ne veux pas oublier cependant que c'est travers le bon ordre que tous les peuples sont arrivs la tyrannie4 ,il ne s'ensuit pas assurment que les peuples doivent mpriser la paix publique2 mais il ne faut pas qu'elle leur suffise4 ,une nation qui ne demande son gouvernement que le maintien de l'ordre est dj esclave au fond du coeur2 elle est esclave de son bien-tre1 et l'homme qui doit l'enchaner peut paratre4 ,le despotisme des factions n'y est pas moins redouter que celui d'un homme4 ,lorsque la masse des citoyens ne veut s'occuper que d'affaires prives1 les plus petits partis ne doivent pas dsesprer de devenir matres des affaires publiques4 ,il n'est pas rare de voir alors sur la vaste scne du monde1 ainsi que sur nos thtres1 une multitude reprsente par quelques hommes4 ,ceux-ci parlent seuls au nom d'une foule absente ou inattentive2 seuls ils agissent au milieu de l'immobilit universelle2 ils disposent1 suivant leur caprice1 de toutes choses1 ils changent les lois1 et tyrannisent leur gr les moeurs2 et l'on s'tonne en voyant le petit nombre de faibles et d'indignes mains dans lesquelles peut tomber un grand peuple4 ,jusqu' prsent1 les ,amricains ont vit avec bonheur tous les cueils que je viens d'indiquer2 et en cela ils mritent vritablement qu'on les admire4 ,il n'y a peut-tre pas de pays sur la terre o l'on rencontre moins d'oisifs qu'en ,amrique1 et o tous ceux qui travaillent soient plus enflamms la recherche du bien-tre4 ,mais si la passion des ,amricains pour les jouissances matrielles est violente1 du moins elle n'est point aveugle1 et la raison1 impuissante la modrer1 la dirige4 ,un ,amricain s'occupe de ses intrts privs comme s'il tait seul dans le monde1 et1 le moment d'aprs1 il se livre la chose publique comme s'il les avait oublis4 ,il parat tantt anim de la cupidit la plus goste1 et tantt du patriotisme le plus vif4 ,le coeur humain ne saurait se diviser de cette manire4 ,les habitants des tats-,unis tmoignent alternativement une passion si forte et si semblable pour leur bien-tre et leur libert1 qu'il est croire que ces passions s'unissent et se confondent dans quelque endroit de leur me4 ,les ,amricains voient1 en effet1 dans leur libert le meilleur instrument et la plus grande garantie de leur bien-tre4 ,ils aiment ces deux choses l'une par l'autre4 ,ils ne pensent donc point que se mler du public ne soit pas leur affaire2 ils croient1 au contraire1 que leur principale affaire est de s'assurer par eux-mmes un gouvernement qui leur permette d'acqurir les biens qu'ils dsirent1 et qui ne leur dfende pas de goter en paix ceux qu'ils ont acquis4 ,,chapitre ,,xv4 ,comment les croyances religieuses dtournent de temps en temps l'me des ,amricains vers les jouissances immatrielles4 ,aux tats-,unis1 quand arrive le septime jour de chaque semaine1 la vie commerciale et industrielle de la nation semble suspendue1 tous les bruits cessent4 ,un profond repos1 ou plutt une sorte de recueillement solennel lui succde1 l'me rentre enfin en possession d'elle-mme1 et se contemple4 ,durant ce jour1 les lieux consacrs au commerce sont dserts2 chaque citoyen1 entour de ses enfants1 se rend dans un temple2 l1 on lui tient d'tranges discours qui semblent peu faits pour son oreille4 ,on l'entretient des maux innombrables causs par l'orgueil et la convoitise4 ,on lui parle de la ncessit de rgler ses dsirs1 des jouissances dlicates attaches la seule vertu1 et du vrai bonheur qui l'accompagne4 ,rentr dans sa demeure1 on ne le voit point courir aux registres de son ngoce4 ,il ouvre le livre des saintes critures2 il y trouve des peintures sublimes ou touchantes1 de la grandeur et de la bont du ,crateur1 de la magnificence infinie des oeuvres de ,dieu1 de la haute destine rserve aux hommes1 de leurs devoirs et de leurs droits l'immortalit4 ,c'est ainsi que1 de temps en temps1 l',amricain se drobe en quelque sorte lui-mme1 et que1 s'arrachant pour un moment aux petites passions qui agitent sa vie et aux intrts passagers qui la remplissent1 il pntre tout coup dans un monde idal o tout est grand1 pur1 ternel4 ,j'ai recherch dans un autre endroit de cet ouvrage1 les causes auxquelles il fallait attribuer le maintien des institutions politiques des ,amricains1 et la religion m'a paru l'une des principales4 ,aujourd'hui que je m'occupe des individus1 je la retrouve et j'aperois qu'elle n'est pas moins utile chaque citoyen qu' tout l'tat4 ,les ,amricains montrent1 par leur pratique1 qu'ils sentent toute la ncessit de moraliser la dmocratie par la religion4 ,ce qu'ils pensent cet gard sur eux-mmes est une vrit dont toute nation dmocratique doit tre pntre4 ,je ne doute point que la constitution sociale et politique d'un peuple ne le dispose certaines croyances1 et certains gots dans lesquels il abonde ensuite sans peine2 tandis que ces mmes causes l'cartent de certaines opinions et de certains penchants1 sans qu'il y travaille de lui-mme1 et pour ainsi dire sans qu'il s'en doute4 ,tout l'art du lgislateur consiste bien discerner d'avance ces pentes naturelles des socits humaines1 afin de savoir o il faut aider l'effort des citoyens1 et o il serait plutt ncessaire de le ralentir4 ,car ses obligations diffrent suivant les temps4 ,il n'y a d'immobile que le but vers lequel doit toujours tendre le genre humain2 les moyens de l'y faire arriver varient sans cesse4 ,si j'tais n dans un sicle aristocratique1 au milieu d'une nation o la richesse hrditaire des uns et la pauvret irrmdiable des autres1 dtournassent galement les hommes de l'ide du mieux1 et tinssent les mes comme engourdies dans la contemplation d'un autre monde2 je voudrais qu'il me ft possible de stimuler chez un pareil peuple le sentiment des besoins1 je songerais dcouvrir des moyens plus rapides et plus aiss de satisfaire les nouveaux dsirs que j'aurais fait natre1 et1 dtournant vers les tudes physiques les plus grands efforts de l'esprit humain1 je tcherais de l'exciter la recherche du bien-tre4 ,s'il arrivait que quelques hommes s'enflammassent inconsidrment la poursuite de la richesse et fissent voir un amour excessif pour les jouissances matrielles1 je ne m'en alarmerais point2 ces traits particuliers disparatraient bientt dans la physionomie commune4 ,les lgislateurs des dmocraties ont d'autres soins4 ,donnez aux peuples dmocratiques des lumires et de la libert1 et laissez-les faire4 ,ils arriveront sans peine1 retirer de ce monde tous les biens qu'il peut offrir2 ils perfectionneront chacun des arts utiles1 et rendront tous les jours la vie plus commode1 plus aise1 plus douce2 leur tat social les pousse naturellement de ce ct4 ,je ne redoute pas qu'ils s'arrtent4 ,mais tandis que l'homme se complat dans cette recherche honnte et lgitime du bien-tre1 il est craindre qu'il ne perde enfin l'usage de ses plus sublimes facults1 et1 qu'en voulant tout amliorer autour de lui1 il ne se dgrade enfin lui-mme4 ,c'est l qu'est le pril et non point ailleurs4 ,il faut donc que les lgislateurs des dmocraties et tous les hommes honntes et clairs qui y vivent1 s'appliquent sans relche y soulever les mes et les tenir dresses vers le ciel4 ,il est ncessaire que tous ceux qui s'intressent l'avenir des socits dmocratiques1 s'unissent1 et que tous de concert fassent de continuels efforts pour rpandre dans le sein de ces socits le got de l'infini1 le sentiment du grand et l'amour des plaisirs immatriels4 ,que1 s'il se rencontre parmi les opinions d'un peuple dmocratique1 quelques unes de ces thories malfaisantes qui tendent faire croire que tout prit avec le corps2 considrez les hommes qui les professent comme les ennemis naturels de ce peuple4 ,il y a bien des choses qui me blessent dans les matrialistes4 ,leurs doctrines me paraissent pernicieuses1 et leur orgueil me rvolte4 ,si leur systme pouvait tre de quelque utilit l'homme1 il semble que ce serait en lui donnant une modeste ide de lui-mme4 ,mais ils ne font point voir qu'il en soit ainsi2 et1 quand ils croient avoir suffisamment tabli qu'ils ne sont que des brutes1 ils se montrent aussi fiers que s'ils avaient dmontr qu'ils taient des ,dieux4 ,le matrialisme est chez toutes les nations une maladie dangereuse de l'esprit humain2 mais il faut particulirement le redouter chez un peuple dmocratique1 parce qu'il se combine merveilleusement avec le vice de coeur le plus familier ces peuples4 ,la dmocratie favorise le got des jouissances matrielles4 ,ce got1 s'il devient excessif1 dispose bientt les hommes croire que tout n'est que matire2 et le matrialisme1 son tour1 achve de les entraner avec une ardeur insense vers ces mmes jouissances4 ,tel est le cercle fatal dans lequel les nations dmocratiques sont pousses4 ,il est bon qu'elles voient le pril1 et se retiennent4 ,la plupart des religions ne sont que des moyens gnraux1 simples et pratiques1 d'enseigner aux hommes l'immortalit de l'me4 ,c'est l le plus grand avantage qu'un peuple dmocratique retire des croyances1 et ce qui les rend plus ncessaires un tel peuple qu' tous les autres4 ,lors donc qu'une religion quelconque a jet de profondes racines au sein d'une dmocratie1 gardez-vous de l'branler2 mais conservez-la plutt avec soin comme le plus prcieux hritage des sicles aristocratiques2 ne cherchez pas arracher aux hommes leurs anciennes opinions religieuses1 pour en substituer de nouvelles1 de peur que1 dans le passage d'une foi une autre1 l'me se trouvant un moment vide de croyances1 l'amour des jouissances matrielles ne vienne s'y tendre1 et la remplir tout entire4 ,assurment1 la mtempsychose n'est pas plus raisonnable que le matrialisme2 cependant1 s'il fallait absolument qu'une dmocratie ft un choix entre les deux1 je n'hsiterais pas1 et je jugerais que ses citoyens risquent moins de s'abrutir en pensant que leur me va passer dans le corps d'un porc1 qu'en croyant qu'elle n'est rien4 ,la croyance un principe immatriel et immortel1 uni pour un temps la matire1 est si ncessaire la grandeur de l'homme1 qu'elle produit encore de beaux effets lorsqu'on n'y joint pas l'opinion des rcompenses et des peines1 et que l'on se borne croire qu'aprs la mort le principe divin renferm dans l'homme s'absorbe en ,dieu ou va animer une autre crature4 ,ceux-l mme considrent le corps comme la portion secondaire et infrieure de notre nature2 et ils le mprisent alors mme qu'ils subissent son influence2 tandis qu'ils ont une estime naturelle et une admiration secrte pour la partie immatrielle de l'homme1 encore qu'ils refusent quelquefois de se soumettre son empire4 ,c'en est assez pour donner un certain tour lev leurs ides et leurs gots1 et pour les faire tendre sans intrt1 et comme d'eux-mmes1 vers les sentiments purs et les grandes penses4 ,il n'est pas certain que ,socrate et son cole eussent des opinions bien arrtes sur ce qui devait arriver l'homme dans l'autre vie2 mais la seule croyance sur laquelle ils taient fixs1 que l'me n'a rien de commun avec le corps et qu'elle lui survit1 a suffi pour donner la philosophie platonicienne cette sorte d'lan sublime qui la distingue4 ,quand on lit ,platon1 on aperoit que dans les temps antrieurs lui1 et de son temps1 il existait beaucoup d'crivains qui prconisaient le matrialisme4 ,ces crivains ne sont pas parvenus jusqu' nous1 ou n'y sont parvenus que fort incompltement4 ,il en a t ainsi dans presque tous les sicles3 la plupart des grandes rputations littraires se sont jointes au spiritualisme4 ,l'instinct et le got du genre humain soutiennent cette doctrine2 ils la sauvent souvent en dpit des hommes eux-mmes1 et font surnager les noms de ceux qui s'y attachent4 ,il ne faut donc pas croire que dans aucun temps1 et quel que soit l'tat politique1 la passion des jouissances matrielles et les opinions qui s'y rattachent pourront suffire tout un peuple4 ,le coeur de l'homme est plus vaste qu'on ne le suppose2 il peut renfermer la fois le got des biens de la terre et l'amour de ceux du ciel2 quelquefois il semble se livrer perduement l'un des deux2 mais il n'est jamais longtemps sans songer l'autre4 ,s'il est facile de voir que c'est particulirement dans les temps de dmocratie qu'il importe de faire rgner les opinions spiritualistes2 il n'est pas ais de dire comment ceux qui gouvernent les peuples dmocratiques doivent faire pour qu'elles y rgnent4 ,je ne crois pas la prosprit non plus qu' la dure des philosophies officielles1 et1 quant aux religions d'tat1 j'ai toujours pens que si parfois elles pouvaient servir momentanment les intrts du pouvoir politique1 elles devenaient toujours tt ou tard fatales l'glise4 ,je ne suis pas non plus du nombre de ceux qui jugent que pour relever la religion aux yeux des peuples1 et mettre en honneur le spiritualisme qu'elle professe1 il est bon d'accorder indirectement ses ministres une influence politique que leur refuse la loi4 ,je me sens si pntr des dangers presque invitables que courent les croyances quand leurs interprtes se mlent des affaires publiques1 et je suis si convaincu qu'il faut tout prix maintenir le christianisme dans le sein des dmocraties nouvelles1 que j'aimerais mieux enchaner les prtres dans le sanctuaire que de les en laisser sortir4 ,quels moyens reste-t-il donc l'autorit pour ramener les hommes vers les opinions spiritualistes ou pour les retenir dans la religion qui les suggre8 ,ce que je vais dire va bien me nuire aux yeux des politiques4 ,je crois que le seul moyen efficace dont les gouvernements puissent se servir pour mettre en honneur le dogme de l'immortalit de l'me1 c'est d'agir chaque jour comme s'ils y croyaient eux-mmes2 et je pense que ce n'est qu'en se conformant scrupuleusement la morale religieuse dans les grandes affaires1 qu'ils peuvent se flatter d'apprendre aux citoyens la connatre1 l'aimer et la respecter dans les petites4 ,,chapitre ,,xvi4 ,comment l'amour excessif du bien-tre peut nuire au bien-tre4 ,il y a plus de liaison qu'on ne pense entre le perfectionnement de l'me et l'amlioration des biens du corps2 l'homme peut laisser ces deux choses distinctes1 et envisager alternativement chacune d'elles2 mais il ne saurait les sparer entirement sans les perdre enfin de vue l'une et l'autre4 ,les btes ont les mmes sens que nous et peu prs les mmes convoitises3 il n'y a pas de passions matrielles qui ne nous soient communes avec elles1 et dont le germe ne se trouve dans un chien aussi bien qu'en nous-mmes4 ,d'o vient donc que les animaux ne savent pourvoir qu' leurs premiers et leurs plus grossiers besoins1 tandis que nous varions l'infini nos jouissances et les accroissons sans cesse8 ,ce qui nous rend suprieurs en ceci aux btes1 c'est que nous employons notre me trouver les biens matriels vers lesquels l'instinct seul les conduit4 ,chez l'homme1 l'ange enseigne la brute l'art de se satisfaire4 ,c'est parce que l'homme est capable de s'lever au-dessus des biens du corps1 et de mpriser jusqu' la vie1 ce dont les btes n'ont pas mme l'ide1 qu'il sait multiplier ces mmes biens un degr qu'elles ne sauraient non plus concevoir4 ,tout ce qui lve1 grandit1 tend l'me1 la rend plus capable de russir celle mme de ses entreprises o il ne s'agit point d'elle4 ,tout ce qui l'nerve1 au contraire1 ou l'abaisse1 l'affaiblit pour toutes choses1 les principales comme les moindres1 et menace de la rendre presque aussi impuissante pour les unes que pour autres4 ,ainsi1 il faut que l'me reste grande et forte1 ne ft-ce que pour pouvoir1 de temps autre1 mettre sa force et sa grandeur au service du corps4 ,si les hommes parvenaient jamais se contenter des biens matriels1 il est croire qu'ils perdraient peu peu l'art de les produire1 et qu'ils finiraient par en jouir sans discernement et sans progrs1 comme les brutes4 ,,chapitre ,,xvii4 ,comment1 dans les temps d'galit et de doute1 il importe de reculer l'objet des actions humaines4 ,dans les sicles de foi1 on place le but final de la vie aprs la vie4 ,les hommes de ces temps-l s'accoutument donc naturellement1 et1 pour ainsi dire1 sans le vouloir1 considrer pendant une longue suite d'annes1 un objet immobile vers lequel ils marchent sans cesse1 et ils apprennent1 par des progrs insensibles1 rprimer mille petits dsirs passagers1 pour mieux arriver satisfaire ce grand et permanent dsir qui les tourmente4 ,lorsque les mmes hommes veulent s'occuper des choses de la terre1 ces habitudes se retrouvent4 ,ils fixent volontiers leurs actions d'ici bas un but gnral et certain1 vers lequel tous leurs efforts se dirigent4 ,on ne les voit point se livrer chaque jour des tentatives nouvelles2 mais ils ont des desseins arrts qu'ils ne se lassent point de poursuivre4 ,ceci explique pourquoi les peuples religieux ont souvent accompli des choses si durables4 ,il se trouvait qu'en s'occupant de l'autre monde1 ils avaient rencontr le grand secret de russir dans celui-ci4 ,les religions donnent l'habitude gnrale de se comporter en vue de l'avenir4 ,en ceci elles ne sont pas moins utiles au bonheur de cette vie qu' la flicit de l'autre4 ,c'est un de leurs plus grands cts politiques4 ,mais mesure que les lumires de la foi s'obscurcissent1 la vue des hommes se resserre1 et l'on dirait que chaque jour l'objet des actions humaines leur parat plus proche4 ,quand ils se sont une fois accoutums ne plus s'occuper de ce qui doit arriver aprs leur vie1 on les voit retomber aisment dans cette indiffrence complte et brutale de l'avenir qui n'est que trop conforme certains instincts de l'espce humaine4 ,aussitt qu'ils ont perdu l'usage de placer leurs principales esprances long terme1 ils sont naturellement ports vouloir raliser sans retard leurs moindres dsirs1 et il semble que du moment o ils dsesprent de vivre une ternit ils sont disposs agir comme s'ils ne devaient exister qu'un seul jour4 ,dans les sicles d'incrdulit il est donc toujours craindre que les hommes ne se livrent sans cesse au hasard journalier de leurs dsirs1 et que1 renonant entirement obtenir ce qui ne peut s'acqurir sans de longs efforts1 ils ne fondent rien de grand1 de paisible et de durable4 ,s'il arrive que1 chez un peuple ainsi dispos1 l'tat social devienne dmocratique1 le danger que je signale s'en augmente4 ,quand chacun cherche sans cesse changer de place1 qu'une immense concurrence est ouverte tous1 que les richesses s'accumulent et se dissipent en peu d'instants au milieu du tumulte de la dmocratie1 l'ide d'une fortune subite et facile1 de grands biens aisment acquis et perdus1 l'image du hasard1 sous toutes ses formes1 se prsente l'esprit humain4 ,l'instabilit de l'tat social vient favoriser l'instabilit naturelle des dsirs4 ,au milieu de ces fluctuations perptuelles du sort1 le prsent grandit2 il cache l'avenir qui s'efface1 et les hommes ne veulent songer qu'au lendemain4 ,dans ces pays o1 par un concours malheureux1 l'irrligion et la dmocratie se rencontrent1 les philosophes et les gouvernants doivent s'attacher sans cesse reculer aux yeux des hommes l'objet des actions humaines2 c'est leur grande affaire4 ,il faut que se renfermant dans l'esprit de son sicle et de son pays1 le moraliste apprenne s'y dfendre4 ,que chaque jour il s'efforce de montrer ses contemporains1 comment au milieu mme du mouvement perptuel qui les environne1 il est plus facile qu'ils ne le supposent de concevoir et d'excuter de longues entreprises4 ,qu'il leur fasse voir que1 bien que l'humanit ait chang de face1 les mthodes l'aide desquelles les hommes peuvent se procurer la prosprit de ce monde sont restes les mmes1 et que1 chez les peuples dmocratiques1 comme ailleurs1 ce n'est qu'en rsistant mille petites passions particulires de tous les jours1 qu'on peut arriver satisfaire la passion gnrale du bonheur1 qui tourmente4 ,la tche des gouvernants n'est pas moins trace4 ,dans tous les temps il importe que ceux qui dirigent les nations se conduisent en vue de l'avenir4 ,mais cela est plus ncessaire encore dans les sicles dmocratiques et incrdules que dans tous les autres4 ,en agissant ainsi1 les chefs des dmocraties font non seulement prosprer les affaires publiques1 mais ils apprennent encore1 par leur exemple1 aux particuliers l'art de conduire les affaires prives4 ,il faut surtout qu'ils s'efforcent de bannir autant que possible le hasard du monde politique4 ,l'lvation subite et immrite d'un courtisan1 ne produit qu'une impression passagre dans un pays aristocratique1 parce que l'ensemble des institutions et des croyances1 forcent habituellement les hommes marcher lentement dans des voies dont ils ne peuvent sortir4 ,mais il n'y a rien de plus pernicieux que de pareils exemples1 offerts aux regards d'un peuple dmocratique4 ,ils achvent de prcipiter son coeur sur une pente o tout l'entrane4 ,c'est donc principalement dans les temps de scepticisme et d'galit1 qu'on doit viter avec soin que la faveur du peuple1 ou celle du prince1 dont le hasard vous favorise ou vous prive1 ne tienne lieu de la science et des services4 ,il est souhaiter que chaque progrs y paraisse le fruit d'un effort1 de telle sorte qu'il n'y ait pas de grandeurs trop faciles1 et que l'ambition soit force de fixer longtemps ses regards sur le but avant de l'atteindre4 ,il faut que les gouvernements s'appliquent redonner aux hommes ce got de l'avenir1 qui n'est plus inspir par la religion et l'tat social1 et que1 sans le dire1 ils enseignent chaque jour pratiquement aux citoyens que la richesse1 la renomme1 le pouvoir1 sont les prix du travail2 que les grands succs se trouvent placs au bout des longs dsirs1 et qu'on n'obtient rien de durable que ce qui s'acquiert avec peine4 ,quand les hommes se sont accoutums prvoir de trs-loin ce qui doit leur arriver ici bas1 et s'y nourrir d'esprances1 il leur devient malais d'arrter toujours leur esprit aux bornes prcises de la vie1 et ils sont bien prts d'en franchir les limites1 pour jeter leurs regards au-del4 ,je ne doute donc point qu'en habituant les citoyens songer l'avenir dans ce monde1 on les rapprocht peu peu1 et sans qu'ils le sussent eux-mmes1 des croyances religieuses4 ,ainsi1 le moyen qui permet aux hommes de se passer1 jusqu' un certain point1 de religion1 est peut-tre1 aprs tout1 le seul qui nous reste pour ramener par un long dtour le genre humain vers la foi4 ,,chapitre ,,xviii4 ,pourquoi1 chez les ,amricains1 toutes les professions honntes sont rputes honorables4 ,chez les peuples dmocratiques1 o il n'y a point de richesses hrditaires1 chacun travaille pour vivre1 ou a travaill1 ou est n de gens qui ont travaill4 ,l'ide du travail comme condition ncessaire1 naturelle et honnte de l'humanit s'offre donc de tout ct l'esprit humain4 ,non-seulement le travail n'est point en dshonneur chez ces peuples1 mais il est en honneur1 le prjug n'est pas contre lui1 il est pour lui4 ,aux tats-,unis1 un homme riche croit devoir l'opinion publique de consacrer ses loisirs quelque opration d'industrie1 de commerce1 ou quelques devoirs publics4 ,il s'estimerait mal fam s'il n'employait sa vie qu' vivre4 ,c'est pour se soustraire cette obligation du travail que tant de riches ,amricains viennent en ,europe3 l ils trouvent des dbris de socits aristocratiques parmi lesquelles l'oisivet est encore honore4 ,l'galit ne rhabilite pas seulement l'ide du travail1 elle relve l'ide du travail procurant un lucre4 ,dans les aristocraties1 ce n'est pas prcisment le travail qu'on mprise1 c'est le travail en vue d'un profit4 ,le travail est glorieux quand c'est l'ambition ou la seule vertu qui le fait entreprendre4 ,sous l'aristocratie cependant1 il arrive sans cesse que celui qui travaille pour l'honneur n'est pas insensible l'appt du gain4 ,mais ces deux dsirs ne se rencontrent qu'au plus profond de son me4 ,il a bien soin de drober tous les regards la place o ils s'unissent4 ,il se la cache volontiers lui-mme4 ,dans les pays aristocratiques1 il n'y a gure de fonctionnaires publics qui ne prtendent servir sans intrt l'tat4 ,leur salaire est un dtail auquel quelquefois ils pensent peu1 et auquel ils affectent toujours de ne point penser4 ,ainsi1 l'ide du gain reste distincte de celle du travail4 ,elles ont beau tre jointes au fait1 la pense les spare4 ,dans les socits dmocratiques1 ces deux ides sont au contraire toujours visiblement unies4 ,comme le dsir du bien-tre est universel1 que les fortunes sont mdiocres et passagres1 que chacun a besoin d'accrotre ses ressources ou d'en prparer de nouvelles ses enfants1 tous voient bien clairement que c'est le gain qui est sinon en tout1 du moins en partie ce qui les porte au travail4 ,ceux mmes qui agissent principalement en vue de la gloire s'apprivoisent forcment avec cette pense qu'ils n'agissent pas uniquement par cette vue1 et ils dcouvrent1 quoi qu'ils en aient1 que le dsir de vivre se mle chez eux au dsir d'illustrer leur vie4 ,du moment o1 d'une part1 le travail semble tous les citoyens une ncessit honorable de la condition humaine1 et o1 de l'autre1 le travail est toujours visiblement fait1 en tout ou en partie1 par la considration du salaire1 l'immense espace qui sparait les diffrentes professions dans les socits aristocratiques disparat4 ,si elles ne sont pas toutes pareilles1 elles ont du moins un trait semblable4 ,il n'y a pas de profession o l'on ne travaille pas pour de l'argent4 ,le salaire qui est commun toutes1 donne toutes un air de famille4 ,ceci sert expliquer les opinions que les ,amricains entretiennent relativement aux diverses professions4 ,les serviteurs amricains ne se croient pas dgrads parce qu'ils travaillent2 car autour d'eux tout le monde travaille4 ,ils ne se sentent pas abaisss par l'ide qu'ils reoivent un salaire2 car le prsident des tats-,unis travaille aussi pour un salaire4 ,on le paie pour commander1 aussi bien qu'eux pour servir4 ,aux tats-,unis1 les professions sont plus ou moins pnibles1 plus ou moins lucratives1 mais elles ne sont jamais ni hautes ni basses4 ,toute profession honnte est honorable4 ,,chapitre ,,xix4 ,ce qui fait pencher presque tous les ,amricains vers les professions industrielles4 ,je ne sais si de tous les arts utiles l'agriculture n'est pas celui qui se perfectionne le moins vite chez les nations dmocratiques4 ,souvent mme on dirait qu'il est stationnaire1 parce que plusieurs autres semblent courir4 ,au contraire1 presque tous les gots et les habitudes qui naissent de l'galit conduisent naturellement les hommes vers le commerce et l'industrie4 ,je me figure un homme actif1 clair1 libre1 ais1 plein de dsirs4 ,il est trop pauvre pour pouvoir vivre dans l'oisivet2 il est assez riche pour se sentir au-dessus de la crainte immdiate du besoin1 et il songe amliorer son sort4 ,cet homme a conu le got des jouissances matrielles2 mille autres s'abandonnent ce got sous ses yeux2 lui-mme a commenc s'y livrer1 et il brle d'accrotre les moyens de le satisfaire davantage4 ,cependant la vie s'coule1 le temps presse4 ,que va-t-il faire8 ,la culture de la terre promet ses efforts des rsultats presque certains1 mais lents4 ,on ne s'y enrichit que peu peu et avec peine4 ,l'agriculture ne convient qu' des riches qui ont dj un grand superflu1 ou des pauvres qui ne demandent qu' vivre4 ,son choix est fait3 il vend son champ1 quitte sa demeure1 et va se livrer quelque profession hasardeuse1 mais lucrative4 ,or1 les socits dmocratiques abondent en gens de cette espce2 et1 mesure que l'galit des conditions devient plus grande1 leur foule augmente4 ,la dmocratie ne multiplie donc pas seulement le nombre des travailleurs2 elle porte les hommes un travail plutt qu' un autre2 et1 tandis qu'elle les dgote de l'agriculture1 elle les dirige vers le commerce et l'industrie#e4 ,note #e3 ,on a remarqu plusieurs fois que les industriels et les commerants taient possds du got immodr des jouissances matrielles1 et on a accus de cela le commerce et l'industrie1 je crois qu'ici on a pris l'effet pour la cause4 ,ce n'est pas le commerce et l'industrie qui suggrent le got des jouissances matrielles aux hommes1 mais plutt ce got qui porte les hommes vers les carrires industrielles et commerantes1 o ils esprent se satisfaire plus compltement et plus vite4 ,si le commerce et l'industrie font augmenter le dsir du bien-tre1 cela vient de ce que toute passion se fortifie mesure qu'on s'en occupe davantage1 et s'accrot par tous les efforts qu'on tente pour l'assouvir4 ,toutes les causes qui font prdominer dans le coeur humain l'amour des biens de ce monde dveloppent le commerce et l'industrie4 ,l'galit est une de ces causes4 ,elle favorise le commerce1 non point directement en donnant aux hommes le got du ngoce1 mais indirectement en fortifiant et gnralisant dans leurs mes l'amour du bien-tre4 ,cet esprit se fait voir chez les plus riches citoyens eux-mmes4 ,dans les pays dmocratiques1 un homme1 quelque opulent qu'on le suppose1 est presque toujours mcontent de sa fortune parce qu'il se trouve moins riche que son pre1 et qu'il craint que ses fils le soient moins que lui4 ,la plupart des riches des dmocraties rvent donc sans cesse aux moyens d'acqurir des richesses1 et ils tournent naturellement leurs yeux vers le commerce et l'industrie1 qui leur paraissent les moyens les plus prompts et les plus puissants de se les procurer4 ,ils partagent sur ce point les instincts du pauvre sans avoir ses besoins1 ou plutt ils sont pousss par le plus imprieux de tous les besoins3 celui de ne pas dchoir4 ,dans les aristocraties1 les riches sont en mme temps les gouvernants4 ,l'attention qu'ils donnent sans cesse de grandes affaires publiques les dtourne des petits soins que demandent le commerce et l'industrie4 ,si la volont de quelqu'un d'entre eux se dirige nanmoins par hasard vers le ngoce1 la volont du corps vient aussitt lui barrer la route2 car on a beau se soulever contre l'empire du nombre1 on n'chappe jamais compltement son joug1 et1 au sein mme des corps aristocratiques qui refusent le plus opinitrement de reconnatre les droits de la majorit nationale1 il se forme une majorit particulire qui gouverne#f4 ,note #f3 ,voir la note la fin du volume4 ,dans les pays dmocratiques1 o l'argent ne conduit pas au pouvoir celui qui le possde1 mais souvent l'en carte1 les riches ne savent que faire de leurs loisirs4 ,l'inquitude et la grandeur de leurs dsirs1 l'tendue de leurs ressources1 le got de l'extraordinaire1 que ressentent presque toujours ceux qui s'lvent1 de quelque manire que ce soit1 au-dessus de la foule1 les pressent d'agir4 ,la seule route du commerce leur est ouverte4 ,dans les dmocraties1 il n'y a rien de plus grand ni de plus brillant que le commerce2 c'est lui qui attire les regards du public et remplit l'imagination de la foule2 vers lui toutes les passions nergiques se dirigent4 ,rien ne saurait empcher les riches de s'y livrer1 ni leurs propres prjugs1 ni ceux d'aucun autre4 ,les riches des dmocraties ne forment jamais un corps qui ait ses moeurs et sa police2 les ides particulires de leur classe ne les arrtent pas1 et les ides gnrales de leur pays les poussent4 ,les grandes fortunes qu'on voit au sein d'un peuple dmocratique ayant1 d'ailleurs1 presque toujours une origine commerciale1 il faut que plusieurs gnrations se succdent avant que leurs possesseurs aient entirement perdu les habitudes du ngoce4 ,resserrs dans l'troit espace que la politique leur laisse1 les riches des dmocraties se jettent donc de toutes parts dans le commerce2 l ils peuvent s'tendre et user de leurs avantages naturels2 et c'est1 en quelque sorte1 l'audace mme et la grandeur de leurs entreprises industrielles qu'on doit juger le peu de cas qu'ils auraient fait de l'industrie s'ils taient ns au sein d'une aristocratie4 ,une mme remarque est de plus applicable tous les hommes des dmocraties1 qu'ils soient pauvres ou riches4 ,ceux qui vivent au milieu de l'instabilit dmocratique ont sans cesse sous les yeux l'image du hasard1 et ils finissent par aimer toutes les entreprises o le hasard joue un rle4 ,ils sont donc tous ports vers le commerce1 non seulement cause du gain qu'il leur promet1 mais par l'amour des motions qu'il leur donne4 ,les tats-,unis d',amrique ne sont sortis que depuis un demi-sicle de la dpendance coloniale dans laquelle les tenait l',angleterre2 le nombre des grandes fortunes y est fort petit1 et les capitaux encore rares4 ,il n'est pas cependant de peuple sur la terre qui ait fait des progrs aussi rapides que les ,amricains dans le commerce et l'industrie4 ,ils forment aujourd'hui la seconde nation maritime du monde2 et bien que leurs manufactures aient lutter contre des obstacles naturels presque insurmontables1 elles ne laissent pas de prendre chaque jour de nouveaux dveloppements4 ,aux tats-,unis1 les plus grandes entreprises industrielles s'excutent sans peine1 parce que la population tout entire se mle d'industrie1 et que le plus pauvre aussi bien que le plus opulent citoyen unissent volontiers en ceci leurs efforts4 ,on est donc tonn chaque jour de voir les travaux immenses qu'excute sans peine une nation qui ne renferme pour ainsi dire point de riches4 ,les ,amricains ne sont arrivs que d'hier sur le sol qu'ils habitent1 et ils y ont dj boulevers tout l'ordre de la nature leur profit4 ,ils ont uni l',hudson au ,mississipi1 et fait communiquer l',ocan atlantique avec le golfe du ,mexique1 travers plus de cinq cents lieues de continent qui sparent ces deux mers4 ,les plus longs chemins de fer qui aient t faits jusqu' nos jours sont en ,amrique4 ,mais ce qui me frappe le plus aux tats-,unis1 ce n'est pas la grandeur extraordinaire de quelques entreprises industrielles2 c'est la multitude innombrable des petites entreprises4 ,presque tous les agriculteurs des tats-,unis ont joint quelque commerce l'agriculture2 la plupart ont fait de l'agriculture un commerce4 ,il est rare qu'un cultivateur amricain se fixe pour toujours sur le sol qu'il occupe4 ,dans les nouvelles provinces de l'ouest principalement1 on dfriche un champ pour le revendre1 et non pour le rcolter2 on btit une ferme dans la prvision que1 l'tat du pays venant bientt changer par suite de l'accroissement de ses habitants1 on pourra en obtenir un bon prix4 ,tous les ans un essaim d'habitants du nord descend vers le midi1 et vient s'tablir dans les contres o croissent le coton et la canne sucre4 ,ces hommes cultivent la terre dans le but de lui faire produire en peu d'annes de quoi les enrichir1 et ils entrevoient dj le moment o ils pourront retourner dans leur patrie jouir de l'aisance ainsi acquise4 ,les ,amricains transportent donc dans l'agriculture l'esprit du ngoce1 et leurs passions industrielles se montrent l comme ailleurs4 ,les ,amricains font d'immenses progrs en industrie1 parce qu'ils s'occupent tous la fois d'industrie2 et pour cette mme cause ils sont sujets des crises industrielles trs-inattendues et trs-formidables4 ,comme ils font tous du commerce1 le commerce est soumis chez eux des influences tellement nombreuses et si compliques1 qu'il est impossible de prvoir l'avance les embarras qui peuvent natre4 ,comme chacun d'eux se mle plus ou moins d'industrie1 au moindre choc que les affaires y prouvent1 toutes les fortunes particulires trbuchent en mme temps1 et l'tat chancelle4 ,je crois que le retour des crises industrielles est une maladie endmique chez les nations dmocratiques de nos jours4 ,on peut la rendre moins dangereuse1 mais non la gurir1 parce qu'elle ne tient pas un accident1 mais au temprament mme de ces peuples4 ,,chapitre ,,xx4 ,comment l'aristocratie pourrait sortir de l'industrie4 ,j'ai montr comment la dmocratie favorisait les dveloppements de l'industrie1 et multipliait sans mesure le nombre des industriels2 nous allons voir par quel chemin dtourn l'industrie pourrait bien son tour ramener les hommes vers l'aristocratie4 ,on a reconnu que quand un ouvrier ne s'occupait tous les jours que du mme dtail1 on parvenait plus aisment1 plus rapidement et avec plus d'conomie la production gnrale de l'oeuvre4 ,on a galement reconnu que plus une industrie tait entreprise en grand1 avec de grands capitaux1 un grand crdit1 plus ses produits taient bon march4 ,ces vrits taient entrevues depuis longtemps1 mais on les a dmontres de nos jours4 ,dj on les applique plusieurs industries trs-importantes1 et successivement les moindres s'en emparent4 ,je ne vois rien dans le monde politique1 qui doive proccuper davantage le lgislateur que ces deux nouveaux axiomes de la science industrielle4 ,quand un artisan se livre sans cesse et uniquement la fabrication d'un seul objet1 il finit par s'acquitter de ce travail avec une dextrit singulire4 ,mais il perd1 en mme temps1 la facult gnrale d'appliquer son esprit la direction du travail4 ,il devient chaque jour plus habile et moins industrieux1 et l'on peut dire qu'en lui1 l'homme se dgrade mesure que l'ouvrier se perfectionne4 ,que doit-on attendre d'un homme qui a employ vingt ans de sa vie faire des ttes d'pingles8 et quoi peut dsormais s'appliquer chez lui cette puissante intelligence humaine1 qui a souvent remu le monde1 sinon rechercher le meilleur moyen de faire des ttes d'pingles6 ,lorsqu'un ouvrier a consum de cette manire une portion considrable de son existence1 sa pense s'est arrte pour jamais prs de l'objet journalier de ses labeurs2 son corps a contract certaines habitudes fixes dont il ne lui est plus permis de se dpartir4 ,en un mot1 il n'appartient plus lui-mme1 mais la profession qu'il a choisie4 ,c'est en vain que les lois et les moeurs ont pris soin de briser autour de cet homme toutes les barrires1 et de lui ouvrir de tous cts mille chemins diffrents vers la fortune2 une thorie industrielle plus puissante que les moeurs et les lois1 l'a attach un mtier1 et souvent un lieu qu'il ne peut quitter4 ,elle lui a assign dans la socit une certaine place dont il ne peut sortir4 ,au milieu du mouvement universel1 elle l'a rendu immobile4 mesure que le principe de la division du travail reoit une application plus complte1 l'ouvrier devient plus faible1 plus born et plus dpendant4 ,l'art fait des progrs1 l'artisan rtrograde4 ,d'un autre ct1 mesure qu'il se dcouvre plus manifestement que les produits d'une industrie sont d'autant plus parfaits et d'autant moins chers que la manufacture est plus vaste et le capital plus grand1 des hommes trs-riches et trs-clairs se prsentent pour exploiter des industries qui1 jusque-l1 avaient t livres des artisans ignorants ou malaiss4 ,la grandeur des efforts ncessaires et l'immensit des rsultats obtenir les attire4 ,ainsi donc1 dans le mme temps que la science industrielle abaisse sans cesse la classe des ouvriers elle lve celle des matres4 ,tandis que l'ouvrier ramne de plus en plus son intelligence l'tude d'un seul dtail1 le matre promne chaque jour ses regards sur un plus vaste ensemble1 et son esprit s'tend en proportion que celui de l'autre se resserre4 ,bientt il ne faudra plus au second que la force physique sans l'intelligence2 le premier a besoin de la science1 et presque du gnie pour russir4 ,l'un ressemble de plus en plus l'administrateur d'un vaste empire1 et l'autre une brute4 ,le matre et l'ouvrier n'ont donc ici rien de semblable1 et ils diffrent chaque jour davantage4 ,ils ne se tiennent que comme les deux anneaux extrmes d'une longue chane4 ,chacun occupe une place qui est faite pour lui1 et dont il ne sort point4 ,l'un est dans une dpendance continuelle1 troite et ncessaire de l'autre1 et semble n pour obir comme celui-ci pour commander4 ,qu'est-ce ceci sinon de l'aristocratie8 ,les conditions venant s'galiser de plus en plus dans le corps de la nation1 le besoin des objets manufacturs s'y gnralise et s'y accrot1 et le bon march qui met ces objets la porte des fortunes mdiocres1 devient un plus grand lment de succs4 ,il se trouve donc chaque jour que des hommes plus opulents et plus clairs1 consacrent l'industrie leurs richesses et leurs sciences1 et cherchent en ouvrant de grands ateliers1 et en divisant strictement le travail1 satisfaire les nouveaux dsirs qui se manifestent de toutes parts4 ,ainsi1 mesure que la masse de la nation tourne la dmocratie1 la classe particulire qui s'occupe d'industrie devient plus aristocratique4 ,les hommes se montrent de plus en plus semblables dans l'une1 et de plus en plus diffrents dans l'autre1 et l'ingalit augmente dans la petite socit1 en proportion qu'elle dcrot dans la grande4 ,c'est ainsi que1 lorsqu'on remonte la source1 il semble qu'on voie l'aristocratie sortir par un effort naturel du sein mme de la dmocratie4 ,mais cette aristocratie-l ne ressemble point celles qui l'ont prcde4 ,on remarquera d'abord1 que ne s'appliquant qu' l'industrie et quelques unes des professions industrielles seulement1 elle est une exception1 un monstre dans l'ensemble de l'tat social4 ,les petites socits aristocratiques que forment certaines industries au milieu de l'immense dmocratie de nos jours1 renferment comme les grandes socits aristocratiques des anciens temps1 quelques hommes trs-opulents et une multitude trs-misrable4 ,ces pauvres ont peu de moyens de sortir de leur condition et de devenir riches1 mais les riches deviennent sans cesse des pauvres1 ou quittent le ngoce aprs avoir ralis leurs profits4 ,ainsi1 les lments qui forment la classe des pauvres sont peu prs fixes2 mais les lments qui composent la classe des riches ne le sont pas4 vrai dire1 quoiqu'il y ait des riches1 la classe des riches n'existe point2 car ces riches n'ont pas d'esprit ni d'objets communs1 de traditions ni d'esprances communes4 ,il y a donc des membres1 mais point de corps4 ,non-seulement les riches ne sont pas unis solidement entre eux1 mais on peut dire qu'il n'y a pas de lien vritable entre le pauvre et le riche4 ,ils ne sont pas fixs perptuit l'un prs de l'autre2 chaque instant l'intrt les rapproche et les spare4 ,l'ouvrier dpend en gnral des matres1 mais non de tel matre4 ,ces deux hommes se voient la fabrique et ne se connaissent pas ailleurs1 et tandis qu'ils se touchent par un point1 ils restent fort loigns par tous les autres4 ,le manufacturier ne demande l'ouvrier que son travail1 et l'ouvrier n'attend de lui que le salaire4 ,l'un ne s'engage point protger1 ni l'autre dfendre1 et ils ne sont lis d'une manire permanente1 ni par l'habitude1 ni par le devoir4 ,l'aristocratie que fonde le ngoce ne se fixe presque jamais au milieu de la population industrielle qu'elle dirige2 son but n'est point de gouverner celle-ci1 mais de s'en servir4 ,une aristocratie ainsi constitue ne saurait avoir une grande prise sur ceux qu'elle emploie2 et parvnt-elle les saisir un moment1 bientt ils lui chappent4 ,elle ne sait pas vouloir et ne peut agir4 ,l'aristocratie territoriale des sicles passs tait oblige par la loi1 ou se croyait oblige par les moeurs1 de venir au secours de ses serviteurs et de soulager leurs misres4 ,mais l'aristocratie manufacturire de nos jours1 aprs avoir appauvri et abruti les hommes dont elle se sert1 les livre en temps de crise la charit publique pour les nourrir4 ,ceci rsulte naturellement de ce qui prcde4 ,entre l'ouvrier et le matre1 les rapports sont frquents1 mais il n'y a pas d'association vritable4 ,je pense1 qu' tout prendre1 l'aristocratie manufacturire que nous voyons s'lever sous nos yeux1 est une des plus dures qui aient paru sur la terre2 mais elle est en mme temps une des plus restreintes et des moins dangereuses4 ,toutefois1 c'est de ce ct que les amis de la dmocratie doivent sans cesse tourner avec inquitude leurs regards2 car1 si jamais l'ingalit permanente des conditions et l'aristocratie pntrent de nouveau dans le monde1 on peut prdire qu'elles y entreront par cette porte4 ,,fin ,,du ,,tome ,,troisi,,me4 ,,note1 ,,page #caf4 ,il y a cependant des aristocraties qui ont fait avec ardeur le commerce1 et cultiv avec succs l'industrie4 ,l'histoire du monde en offre plusieurs clatants exemples4 ,mais1 en gnral1 on doit dire que l'aristocratie n'est point favorable au dveloppement de l'industrie et du commerce4 ,il n'y a que les aristocraties d'argent qui fassent exception cette rgle4 ,chez celles-l1 il n'y a gure de dsir qui n'ait besoin des richesses pour se satisfaire4 ,l'amour des richesses devient1 pour ainsi dire1 le grand chemin des passions humaines4 ,tous les autres y aboutissent ou le traversent4 ,le got de l'argent et la soif de la considration et du pouvoir se confondent alors si bien1 dans les mmes mes1 qu'il devient difficile de discerner si c'est par ambition que les hommes sont cupides1 ou si c'est par cupidit qu'ils sont ambitieux4 ,c'est ce qui arrive en ,angleterre o l'on veut tre riche pour parvenir aux honneurs1 et o l'on dsire les honneurs comme manifestation de la richesse4 ,l'esprit humain est alors saisi par tous les bouts et entran vers le commerce et l'industrie qui sont les routes les plus courtes qui mnent l'opulence4 ,ceci1 du reste1 me semble un fait exceptionnel et transitoire4 ,quand la richesse est devenue le seul signe de l'aristocratie1 il est bien difficile que les riches se maintiennent seuls au pouvoir et en excluent tous les autres4 ,l'aristocratie de naissance et la pure dmocratie sont aux deux extrmits de l'tat social et politique des nations2 au milieu se trouve l'aristocratie d'argent2 celle-ci se rapproche de l'aristocratie de naissance en ce qu'elle confre un petit nombre de citoyens de grands privilges2 elle tient la dmocratie en ce que les privilges peuvent tre successivement acquis par tous2 elle forme souvent comme une transition naturelle entre ces deux choses1 et l'on ne saurait dire si elle termine le rgne des institutions aristocratiques1 ou si dj elle ouvre la nouvelle re de la dmocratie4 ,,table4 ,,premi,,re ,,partie4 ,influence de la ,dmocratie sur le ,mouvement intellectuel aux tats-,unis4 ,,chapitre ,i4--,de la mthode philosophique des ,amricains4 #a ,,chapitre ,,ii4--,de la source principale des croyances chez les peuples dmocratiques4 #aj ,,chapitre ,,iii4--,pourquoi les ,amricains montrent plus d'aptitude et de got pour les ides gnrales que leurs pres les ,anglais4 #ba ,,chapitre ,,iv4--,pourquoi les ,amricains n'ont jamais t aussi passionns que les ,franais pour les ides gnrales en matire politique4 #ca ,,chapitre ,v4--,comment1 aux tats-,unis1 la religion sait se servir des instincts dmocratiques4 #ce ,,chapitre ,,vi4--,des progrs du catholicisme aux tats-,unis4 #ec ,,chapitre ,,vii4--,ce qui fait pencher l'esprit des peuples dmocratiques vers le panthisme4 #eg ,,chapitre ,,viii4--,comment l'galit suggre aux ,amricains l'ide de la perfectibilit indfinie de l'homme4 #fa ,,chapitre ,,ix4--,comment l'exemple des ,amricains ne prouve point qu'un peuple dmocratique ne saurait avoir de l'aptitude et du got pour les sciences1 la littrature et les arts4 #fg ,,chapitre ,x4--,pourquoi les ,amricains s'attachent plutt la pratique des sciences qu' la thorie4 #gi ,,chapitre ,,xi4--,dans quel esprit les ,amricains cultivent les arts4 #ic ,,chapitre ,,xii4--,pourquoi les ,amricains lvent en mme temps de si petits et de si grands monuments4 #ajc ,,chapitre ,,xiii4--,physionomie littraire des sicles dmocratiques4 #ajg ,,chapitre ,,xiv4--,de l'industrie littraire4 #aai ,,chapitre ,,xv4--,pourquoi l'tude de la littrature grecque et latine est particulirement utile dans les socits dmocratiques4 #aba ,,chapitre ,,xvi4--,comment la dmocratie amricaine a modifi la langue anglaise4 #abe ,,chapitre ,,xvii4--,de quelques sources de posie chez les nations dmocratiques4 #aci ,,chapitre ,,xviii4--,pourquoi les crivains et les orateurs amricains sont souvent boursoufls4 #aec ,,chapitre ,,xix4--,quelques observations sur le thtre des peuples dmocratiques4 #aeg ,,chapitre ,,xx4--,de quelques tendances particulires aux historiens dans les sicles dmocratiques4 #afg ,,chapitre ,,xxi4--,de l'loquence parlementaire aux tats-,unis4 #age ,,deuxi,,me ,,partie4 ,influence de la ,dmocratie sur les sentiments des ,amricains4 ,,chapitre ,i4--,pourquoi les peuples dmocratiques montrent un amour plus ardent et plus durable pour l'galit que pour la libert4 #ahe ,,chapitre ,,ii4--,de l'individualisme dans les pays dmocratiques4 #aie ,,chapitre ,,iii4--,comment l'individualisme est plus grand au sortir d'une rvolution dmocratique qu' une autre poque4 #bja ,,chapitre ,,iv4--,comment les ,amricains combattent l'individualisme par des institutions libres4 #bje ,,chapitre ,v4--,de l'usage que les ,amricains font de l'association dans la vie civile4 #bac ,,chapitre ,,vi4--,du rapport des associations et des journaux4 #bbc ,,chapitre ,,vii4--,rapport des associations civiles et des associations politiques4 #bca ,,chapitre ,,viii4--,comment les ,amricains combattent l'individualisme par la doctrine de l'intrt bien entendu4 #bdc ,,chapitre ,,ix4--,comment les ,amricains appliquent la doctrine de l'intrt bien entendu en matire de religion4 #bea ,,chapitre ,x4--,du got du bien-tre matriel en ,amrique4 #beg ,,chapitre ,,xi4--,des effets particuliers que produit l'amour des jouissances matrielles dans les sicles dmocratiques4 #bfc ,,chapitre ,,xii4--,pourquoi certains ,amricains font voir un spiritualisme si exalt4 #bfi ,,chapitre ,,xiii4--,pourquoi les ,amricains se montrent si inquiets au milieu de leur bien-tre4 #bgc ,,chapitre ,,xiv4--,comment le got des jouissances matrielles s'unit chez les ,amricains l'amour de la libert et au soin des affaires publiques4 #bha ,,chapitre ,,xv4--,comment les croyances religieuses dtournent de temps en temps l'me des ,amricains vers les jouissances immatrielles4 #bhi ,,chapitre ,,xvi4--,comment l'amour excessif du bien-tre peut nuire au bien-tre4 #bii ,,chapitre ,,xvii4--,comment1 dans les temps d'galit et de doute1 il importe de reculer l'objet des actions humaines4 #cjc ,,chapitre ,,xviii4--,pourquoi1 chez les ,amricains1 toutes les professions honntes sont rputes honorables4 #cji ,,chapitre ,,xix4--,ce qui fait pencher presque tous les ,amricains vers les professions industrielles4 #cac ,,chapitre ,,xx4--,comment l'aristocratie pourrait sortir de l'industrie4 #cba ,,fin ,,de ,,la ,,table4