de ,france 7,bn,f_/,gallica7 ,,les ,,deux ,,paradis ,d' ,,abd-,,er-,,rhaman ,,jules ,,tellier ,,paris ,chez ,,mile ,,paul frres1 diteur1 rue du faubourg ,saint-,honor1 #ajj ,,mcmxxi ,,les ,,deux ,,paradis ,d' ,,abd-,,er-,,rhaman ,i ,rien n'est plus triste que certains jours d'hiver dans la montagne algrienne4 ,constantine1 il est des moments o l'on pourrait se croire dans les pays du ,nord4 ,les rues sont noires et l'atmosphre ple2 on a autour de soi le brouillard et sous ses pieds la boue2 on patauge et on grelotte4 ,mille choses pourtant vous rappellent que vous tes en ,afrique3 des burnous blancs circulent1 accompagns parfois d'un parapluie vert2 des indignes1 plus soucieux de leur chaussure que de leur personne1 marchent pieds nus1 avec leurs sandales la main2 des ,kabyles1 juchs sur leurs mulets1 vous crient ,blek6 d'une voix ennuye2 a et l1 un troupeau de chvres1 guid par un vieillard biblique1 dfile avec lenteur devant les cafs o les ,roumis s'absinthent1 protgs par les portes bien closes2 et l-haut1 sur le minaret dont la partie suprieure se perd dans la brume blanche1 un muezzin qu'on ne voit pas hurle mlancoliquement aux quatre coins de l'horizon444 ,,ii ,c'tait le soir d'un de ces jours-l4 ,on tait en dcembre2 la nuit tait tombe1 et le temps tait brumeux et froid4 ,pourtant le vieux tleb ,abd-er-,rhaman-,ben-,lounis se promenait seul1 par les ruelles tortueuses du quartier arabe2 et il ne semblait pas qu'il se soucit du froid ni de la brume4 ,il allait lentement1 le vieux tleb1 appuy sur son bton1 son visage disparaissant demi sous le capuchon du burnous1 sa longue barbe grise tombant sur sa poitrine1 pareil ainsi aux derviches qu'on voit dans les images4 ,les ruelles o il passait taient troites1 raboteuses1 mal ou point claires1 avec des pentes subites et des angles brusques1 tantt couvertes et tantt non4 et l on distinguait de vagues formes blanches1 accroupies dans l'enfoncement des portes ou couches sur le rebord des hnoutts4 ,le vieux tleb1 marchant toujours1 arriva cette rue1 parallle au ravin1 qui traverse le quartier dans toute sa longueur1 et il la suivit2 mais aprs avoir fait quelques pas dans la direction de l'antique porte ,bb-el-,gebi1 il s'arrta devant une maison basse blanchie la chaux1 ressemblante toutes les autres4 ,c'est bien l1 murmura-t-il2 et1 tandis que de trs vieux souvenirs lui revenaient l'esprit1 il demeura longtemps immobile1 les yeux fixs sur cette maison dans ces tnbres4 ,,iii ,c'tait bien dans cette maison1 en effet1 que soixante ans plus tt le viel ,abd-er-,rhaman avait t l'cole pour la premire fois1 avec une foule d'autres enfants la tte rase1 gravement vtus dj du burnous blanc capuchon1 pareils de petites caricatures gracieuses et solennelles4 ,abd-er-,rhaman tait un enfant aux cheveux blonds et aux yeux bleus1 un de ces ,berbres dont le type tmoigne clairement d'anciennes immigrations celtiques dans l',afrique du ,nord4 ,de tous les coliers qui venaient l il tait le plus curieux de savoir4 ,aussi1 plus tard1 il tudia sous bien d'autres matres1 et il apprit bien d'autres choses4 ,et comme il tait riche1 parvenu l'ge d'homme1 il ne fut point forc de pratiquer un mtier pour vivre1 et pendant de longues annes il continua paisiblement ses lectures et ses tudes4 ,mais les ,franais entrrent un jour ,constantine1 et ces nouveaux venus firent perdre ,abd-er-,rhaman toute la paix de son esprit4 ,son ducation les lui faisait har1 et cependant on ne sait quelle sympathie l'attirait vers eux4 ,il apprit leur langue et lut leurs livres4 ,jusque-l1 il avait cru au ,koran d'une foi absolue2 mme il avait peine imagin qu'on pt n'y point croire4 ,sans doute1 il avait de tout temps connu des juifs2 mais les juifs n'taient pas pour lui des hommes4 ,les chrtiens le troublrent profondment4 ,leurs opinions s'emparrent de sa pense1 et n'en sortirent plus4 ,chaque jour il conut quelque doute nouveau2 et la fin il ne resta presque plus rien en lui de la foi du temps jadis4 ,,iv ,ce soir-l le vieux tleb tait plus que jamais tourment par ses doutes2 et c'est pourquoi le dsir lui tait venu de revoir la maison o1 tout enfant1 il avait commenc apprendre la parole du prophte4 ,mais cette vue ne fit que l'attrister davantage1 et1 en reprenant sa marche1 il ne put s'empcher de retomber dans ses rflexions4 ,avant de sortir1 il avait relu la belle et trange page du ,koran sur ,marie1 mre de ,jsus3 ,fais mention de ,myriam quand elle s'loigna de sa famille1 et qu'elle se dirigea du ct oriental444 ,malgr lui1 il songeait cet ,assa que les juifs avaient crucifi et qu'adoraient les chrtiens4 ,ne pouvait-il tre vraiment le fils de ,dieu8 ,d'aprs le ,koran mme1 un ange annona sa naissance ,myriam1 et elle le conut par une opration surnaturelle4 ,allah avait-il jamais autant fait pour un autre prophte8 ,et une telle faveur ne rvlait-elle pas un tre unique1 suprieur tout le reste des hommes8 ,la mission de ,mohammed1 aprs tout1 n'tait pas si bien prouve4 ,lui-mme dans le ,koran dclarait vingt reprises qu'il n'avait pas reu d',allah le don des miracles4 ,assa le possdait1 lui4 ,il gurissait les lpreux et les aveugles de naissance2 et mme1 avec un peu de boue1 il faonna un oiseau qui se mit voler4 ,passe encore qu',allah et refus le don des miracles ,mohammed2 mais lui avait-il vraiment accord celui de connatre l'avenir8 ,les prdictions du prophte ne se vrifiaient plus4 ,si les infidles vous combattent1 avait-il dit1 ils ne tarderont pas prendre la fuite2 ils ne trouveront ni secours ni protecteur4 ,or1 les chrtiens avaient vaincu les croyants dans presque toutes les batailles2 ils taient en ,afrique depuis cinquante ans1 et on n'esprait point les en chasser de sitt4 ,la parole de ,mohammed tait donc convaincue de fausset1-- moins pourtant qu',allah ne voult1 en donnant la victoire aux chrtiens1 punir son peuple de ses fautes1 ou peut-tre prouver sa fermet dans la foi4 ,comment sortir de tous ces doutes8 ,plus ,abd-er-,rhaman mditait1 plus il lui semblait difficile de dcider entre les deux religions4 ,la question tait grave1 pourtant4 ,l'vangile le menaait de l'enfer s'il doutait de la divinit de ,jsus2 le ,koran le menaait du ,gehennam s'il ne croyait point la mission de ,mahomet4 ,en songeant tout cela1 le vieux tleb continuait sa promenade4 ,rien ne le rappelait au logis1 car jamais il n'avait pris de femme1 et il n'tait attendu que de ses serviteurs4 ,aussi1 du quartier ,arabe1 il monta jusqu' la rue ,nationale1 et de la rue ,nationale jusqu' la rue de ,france4 ,c'tait1 en un quart d'heure1 passer1 pour ainsi dire1 d'un monde un autre4 ,tout l'heure1 dans les ruelles barbares1 voisines du ravin1 il et pu se croire encore aux temps de son enfance1 ou mme1 s'il et voulu1 au sicle du ,sultan ,haroun-er-,raschid4 ,maintenant1 il tait1 dans une ville tout europenne4 ,les ,franais1 toujours presss d'aller on ne sait o1 le coudoyaient sur l'asphalte du trottoir1 clair par des rverbres disposs distances gales4 ,au milieu du brouillard1 brillaient les talages des magasins de nouveauts et les bocaux rouges et verts des pharmacies l'instar de ,paris4 ,il arriva sur la place ,nemours4 ,des nacres stationnaient devant le thtre4 ,comme c'tait l'entr'acte1 il y avait foule sur les marches de l'difice1 inaugur depuis peu4 ,une grande affiche rouge lui apprit qu'on reprsentait ,madame ,favard4 ,il sentait obscurment une corrlation entre sa destine et celle de cette ,constantine o il avait toujours vcu4 ,depuis l'arrive des ,roumis1 elle avait autant chang que lui et il avait autant chang qu'elle4 ,comme son esprit1 aprs avoir t jadis simple et harmonieuse1 elle tait aujourd'hui trouble et composite2 et les choses nouvelles1 en se substituant et l1 aux choses anciennes avaient produit dans les rues de la ville le mme mlange incohrent et disparate que dans le cerveau du tleb4 ,il se promena longtemps dans la rue de ,france1 bien que le brouillard et le froid eussent encore augment4 ,quand il reprit enfin le chemin de sa maison1 la nuit tait dj avance4 ,le silence tait absolu4 ,seulement1 dans les sombres ruelles1 on entendait de loin en loin le ahan rythm d'un boulanger arabe1 qu'on pouvait voir travailler1 demi-nu1 en regardant travers les planches mal jointes du hnoutt4 ,v ,le lendemain1 le vieil ,abd-er-,rhaman ne put se lever4 ,il avait trop prolong sa promenade nocturne4 ,une pleursie se dclara1 et s'aggrava jusqu' ne plus laisser d'espoir4 ,abd-er-,rhaman1 tendu sur son lit1 trs sombre1 ne rpondait pas mme aux paroles d'encouragement de ses serviteurs1 et des quelques amis qui venaient le voir4 ,maintenant qu'il se sentait mourir1 ses incertitudes lui revenaient plus poignantes4 ,il tait moins tourment par la douleur que par le doute2 il avait moins peur de la mort que de la vie future4 ,enfin1 un soir1 comme il tait au plus mal1 le domestique multre qui le veillait le vit sourire tout coup4 ,le vieillard avait trouv un moyen d'assurer son salut1 en dpit de ses doutes1 un expdient la fois subtil et naf1 comme ceux des enfants ou des sauvages4 --,frach1 dit-il1 envoie quelqu'un me chercher le premier prtre de la grande mosque des chrtiens2 et surtout1 qu'on veille bien ce que personne ne le voie entrer4 ,lorsqu'il fut seul avec le prtre1 ,abd-er-,rhaman lui dclara qu' son lit de mort1 il entendait embrasser la foi chrtienne4 ,aprs quelques interrogations1 le prtre le jugea digne de recevoir les sacrements2 il le baptisa et le fit communier4 --,mon fils1 lui dit-il ensuite1 ayez confiance en ,christ1 car c'est lui le matre qui paie l'ouvrier de la dernire heure l'gal de ceux de la premire1 et c'est lui le berger qui se sent plus de tendresse pour la brebis retrouve que pour celles qui sont toujours restes au bercail4 --,frach1 dit ,abd-er-,rhaman1 ds que le prtre l'eut quitt1 commande qu'on m'aille chercher l'iman de la mosque de ,sidil-,akdar4 ,lorsque l'iman fut prs de lui1 ,abd-er-,rhaman lui dclara qu'il mourait en fidle croyant1 et lui demanda la bndiction mahomtane4 --,mon fils1 lui dit l'iman1 je te connais4 ,tu n'es pas un de ces musulmans livrs aux vices qui subiront pendant sept mille ans les tourments du ,gehennam1 avant de pntrer dans le jardin des bienheureux4 ,tu ne t'es pas adorn au vin ni aux boissons fermentes2 tu as observ les jenes1 les prires et les ablutions2 tu as fait l'aumne aux prtres et aux pauvres3 tu jouiras de la rcompense que tes oeuvres t'ont mrite4 ,je te bnis au nom du ,clment et du ,misricordieux1 et de ,mohammed qui est son prophte6 ,et1 avant de sortir1 il tendit solennellement ses deux mains au-dessus de la face ple et dcharne du mourant4 ,pendant les heures qui suivirent1 le vieux tleb1 qui s'affaiblissait de plus en plus1 adressa tour tour des prires ferventes ,assa et ,mohammed4 ,cette nuit-l1 par un prodige unique1 il eut vraiment deux croyances1 absolues toutes les deux3 car il ne les comparait plus et ne s'arrtait plus leurs contradictions3 il se contentait de songer sparment chacune d'elles1 et d'y adhrer de toutes les forces de son me4 ,un grand frisson le traversa1 et il connut qu'il allait mourir4 ,il se souleva demi sur sa couche1 et il eut encore la force de se recommander voix haute ses deux matres1 en un double lan de foi et d'amour3 --,sidi ,assa1 prends piti de moi au moment o je vais paratre devant ,dieu dont tu es vraiment le fils6--,sidi ,mohammed1 ne m'abandonne pas au moment o je vais tre jug par ,allah1 dont tu es vraiment le prophte6 ,ce dernier effort l'puisa4 ,il retomba inerte4 ,il tait mort4 ,au mme moment1 l'me d',abd-er-,rhaman s'leva dans l'air suprieur1 laissant les prtres des deux religions se disputer ici-bas son enveloppe mortelle4 ,,vi ,l'me d',abd-er-,rhaman tait une vapeur subtile1 transparente1 figurant exactement le corps qu'elle avait habit4 ,le vieux tleb avait toujours sa longue barbe grise et son front chauve4 ,seulement1 il tait nu1 et deux ailes lui taient venues sur le dos4 ,en se balanant dans l'air1 il regarda d'abord avec complaisance les maisons de ,constantine1 qui se massaient confusment au-dessous de lui4 ,quand il leva les yeux1 il aperut deux anges qui venaient de deux points opposs de l'horizon4 ,en un clin d'oeil1 l'un fut sa droite et l'autre sa gauche4 ,le premier tait un ange blanc1 d'une beaut si douce qu'on ne peut l'exprimer4 ,le second tait beau aussi1 mais d'une beaut sombre2 et tout son corps tait noir comme l'bne4 ,le premier tenait une palme1 et c'tait ,raphal1 qui est l',ange-de-la-,gurison pour les chrtiens4 ,le second tenait une couronne1 et c'tait ,azral1 qui est l',ange-de-la-,mort pour les ,musulmans4 --,abd-er-,rhaman1 dit ,raphal1 prends cette palme1 et suis-moi dans le paradis de ,jsus4 --,abd-er-,rhaman1 dit ,azral1 prends cette couronne1 et suis-moi dans le paradis de ,mahommed4 --,esprits1 leur rpondit ,abd-er-,rhaman1 pourquoi me tromper ainsi et vous jouer de moi8 ,pendant mon existence terrestre1 je n'ai pas su dcouvrir quelle religion tait la vraie2 mais jamais je n'aurais imagin qu'un tel doute pt me suivre au milieu des habitants du ciel4 ,raphal sourit en entendant ces paroles4 --,abd-er-,rhaman1 dit-il1 sache enfin qu'aucune religion n'est plus vraie que les autres1 parce que toutes sont galement1 vraies la fois4 ,toutes les croyances de l'homme enfantent leurs objets4 ,le paradis et l'enfer de ,jsus existent vraiment pour les chrtiens1 et vraiment aussi le ,jardin et la ,ghenne de ,mahomet pour les musulmans4 ,la ralit dans l'au-del se modle pour chacun de vous sur le songe qu'il a fait sur terre2 et c'est de ce que vous avez rv pendant la vie que se compose votre destin aprs la mort4 ,l'homme qui a cru une religion l'a rendue vraie pour lui en y croyant2 et il est jug par elle4 ,s'il est digne de rcompense d'aprs son systme1 il jouit prcisment du bonheur qu'il a espr2 s'il est digne de punition d'aprs sa doctrine1 il subit prcisment les tortures dont il a eu peur4 ,or tu as vcu d'une vie innocente et candide entre toutes1 et jusque dans la vieillesse ton me est reste blanche comme celle d'un petit enfant4 ,en mme temps1 plus avis que tous les autres hommes1 tu as fait deux rves1 tu as accompli d'un coeur soumis les prescriptions matrielles de deux religions1 et au dernier moment au moins tu as eu un lan de foi sincre vers chacune d'elles4 ,aprs une vie comme la tienne1 celui-l est en rgle avec ,christ qui rclame les sacrements chrtiens1 et qui invoque avec foi le nom du ,sauveur2 celui-l est en rgle avec ,mahomet qui reoit la bndiction musulmane1 et qui invoque avec foi le nom du ,prophte4 ,tu es galement pur1 ,abd-er-,rhaman1 soit qu'on te juge par l'une ou par l'autre de tes deux croyances2 et c'est pourquoi tu peux maintenant choisir entre deux faons d'tre heureux jamais4 ,abd-er-,rhaman1 immobile dans les airs entre ses deux compagnons1 regardait la terre tout en coutant ,raphal1 et se taisait4 ,quand il releva la tte pour parler1 sa dcision tait prise2 il allait choisir d'entrer dans le paradis de ,mohammed4 ,mais il regarda ,raphal avant de rpondre1 et soudain il changea de pense4 ,raphal tait trs beau et le regardait trs doucement4 ,abd-er-,rhaman demanda au bel ange de le conduire dans le paradis de ,jsus4 --,soit1 dit ,azral souriant son tour4 ,mais si jamais tu te fatigues du bonheur qu'il va t'offrir1 viens seulement la porte de son paradis et appelle-moi4 ,je te conduirai dans le jardin du prophte4 ,,vii ,c'tait un lieu sduisant au premier abord que celui o ,raphal conduisit ,abd-er-,rhaman4 ,des trnes y taient disposs en nombre infini2 chaque lu en avait un qui lui tait assign1 et ,abd-er-,rhaman eut le sien comme les autres4 ,d'abord1 il resta longtemps sa place1 immobile et comme en extase4 ,des milliers d'anges et de bienheureux chantaient des hymnes au ,trs-,haut1 en s'accompagnant sur la harpe et sur le luth4 ,leurs instruments rendaient des sons bien autrement harmonieux que ceux des instruments terrestres de mme nature1 et leur chant tait plus doux mille fois que n'est ici-bas celui de la calandre ou du rossignol4 ,si ,abd-er-,rhaman et connu l',empyrologie et le trait des ,occupations des ,saints1 il et srement avou sans difficult que la musique cleste mritait le bien qu'en dit ,henao1 et que les voix des lus n'taient point indignes des loges qu'en fait ,henriquez4 ,cependant1 peu peu1 le ravissement se dissipa1 et ,abd-er-,rhaman n'prouva plus qu'un plaisir assez calme4 ,il en vint mme se sentir un peu lass par tant de musique2 il lui semblait que si on et interrompu le concert un moment1 il en et joui davantage ensuite4 ,mais le concert du paradis ne s'interrompt jamais3 de loin en loin1 un choeur de chrubins se substitue un choeur de sraphins2 des bienheureux viennent prendre la place d'autres bienheureux fatigus2 et c'est tout4 ,le nombre des excutants reste toujours le mme1 et le bruit qu'ils font n'augmente ni ne dcrot1 car il serait peu sant de chanter tantt plus haut et tantt plus bas une gloire qui ne peut ni diminuer ni grandir1 et d'adresser un hommage changeant ,celui qui ne change jamais4 ,c'est le ,zabour du saint roi ,david que les phalanges clestes chantent ainsi en choeur2 quand on est arriv la fin du vieux recueil1 on revient tout de suite au commencement2 et il n'y a point de raison pour que cela finisse4 ,le lieu1 d'ailleurs1 offrait d'autres ressources4 ,abd-er-,rhaman se mit errer travers le paradis1 suivant des yeux les anges qui glissaient de tous cts1 lgrement vtus de longues robes blanches1 avec des ceintures d'or et des toiles vertes4 ,les anges sont fort beaux1 et le jsuite ,crasset ne s'est point avanc trop en crivant qu'il y a grand plaisir les voir1 et que rien parmi nous n'approche de leur beaut4 ,malheureusement1 comme un ange n'est point agit d'motions diverses1 on ne voit point non plus d'expressions diffrentes se succder sur son visage2 et sa beaut immobile est plus semblable celle d'une figure peinte qu' celle d'un tre vivant4 ,en outre1 comme dans l'me de tous les anges habitent des vertus identiques1 un charme identique aussi est rpandu sur leurs traits1 et il arrive qu'ils se ressemblent tous1 et qu'aprs en avoir vu un on peut se dispenser de regarder tous les autres4 ,ils sont diviss en neuf choeurs1 il est vrai2 mais rien n'est semblable une ,puissance comme une ,principaut1 et1 quelque attention qu'on y mette1 on n'arrive pas toujours distinguer clairement une ,domination d'une ,vertu-des-,cieux4 ,abd-er-,rhaman se fatigua de regarder toutes ces belles ombres4 ,il alla contempler ,dieu1 et s'en fatigua de mme4 ,cela aussi tait toujours la mme chose2 et d'ailleurs1 on ne voyait que trs vaguement4 ,ses frres les bienheureux l'occuprent plus longtemps4 ,leur foule tait curieuse1 en effet1 parce qu'elle tait trangement mle4 ,s'il y en avait parmi eux dont le visage exprimait une douceur ineffable1 il y en avait d'autres1 en grand nombre1 dont l'aspect tait rbarbatif et le regard patibulaire4 ,abd-er-,rhaman apprit que c'taient des voleurs et des faussaires1 des chourineurs et des assassins1 des tueurs de femmes et de petits enfants1 qui la peur avait donn au dernier moment le repentir et la foi1 et qui avaient reu les sacrements avant de marcher au supplice4 ,la calme existence du paradis n'avait pu modifier leur traits2 la frocit y subsistait1 quelque peu attnue peut-tre et plus vague1 comme sur le visage d'un monstre endormi4 ,abd-er-,rhaman n'aimait point se trouver face face avec un de ces lus2 il sentait bien1 la faon dont ils fixaient sur lui leurs yeux troubles1 qu'ils n'avaient au fond rien perdu de leurs instincts d'autrefois2 et il ne pouvait s'empcher de songer que si les ,esprits eussent t assez matriels pour donner et recevoir des coups1 le paradis du doux matre ,galilen et eu besoin d'une police bien vigilante pour ne point devenir tout fait inhabitable aux gens pacifiques4 ,cependant1 ,abd-er-,rhaman1 maintenant que ses oreilles s'habituaient au retentissement de la musique cleste1 commenait percevoir des bruits lointains qui ne l'avaient point frapp jusque-l4 ,il entendait comme une grande rumeur1 interminable et gmissante1 et plus triste que la voix du vent lorsqu'il s'engouffre dans les chemines1 ou que celle de la mer quand elle se brise sur les grves4 ,il demanda ce que c'tait2 on le lui dit4 ,cette rumeur lointaine tait compose de millions de sanglots et de cris de rage2 et c'tait la plainte des chrtiens morts coupables suivant leur doctrine1 et que faisait hurler les tortures de l'enfer4 ,ces damns n'taient point tous de grands criminels4 ,un des lus avaient parmi eux ses deux frres1 et il conta leur histoire ,abd-er-,rhaman4 ,c'taient deux catholiques fervents4 ,le premier avait toujours vcu en honnte homme1 mais il tait mort subitement au milieu d'une nuit d'amour illgitime2 le second avait toujours vcu en homme de bien1 mais il avait pri de mort violente le lendemain du premier vendredi o il avait nglig l'abstinence prescrite2 et1 tous les deux subissaient maintenant les tourments que1 pendant leur vie1 ils avaient cru rservs l'homme en de tels cas4 ,ces rcits1 et cette rumeur lamentable entendue au loin1 mirent au coeur d ,abd-er-,rhaman une grande tristesse et une grande piti2 mais cette piti et cette tristesse elles-mmes ne suffirent bientt plus l'occuper2 et il sentit s'alourdir peu peu sur sa pense le poids d'un immense ennui4 ,alors il interrogea les autres bienheureux1 et il s'aperut qu'ils taient tous possds d'un ennui gal1 que tous taient accabls de la monotonie de leur bonheur1 et qu'il n'y avait point un seul d'entre eux qui ne ft rassasi de contempler toujours le mme ange1 indfiniment multipli1 et d'entendre chanter toujours les mmes vers1 aux sons ternels de la harpe et du psaltrion4 --,mon fils1 lui disait un jour un vieillard longue barbe blanche1 on me nommait autrefois ,raban-,maur1 et j'tais clbre pour ma tristesse autant que pour mon savoir entre tous les moines de l'abbaye de ,fulda4 ,mais1 si triste que j'ai t sur terre1 je le suis devenu bien davantage encore depuis mille ans que j'habite au ciel4 ,ma fatigue a t en grandissant de sicle en sicle1 et elle est aujourd'hui sans bornes4 ,depuis longtemps j'ai perdu le courage de me plaindre et d'errer de l'un l'autre1 comme tu fais dans l'inquitude de ton inaction4 ,je ne m'loigne plus de ce sige o tu me vois2 j'y passe des jours sans faire un mouvement et des mois sans me lever4 ,ma seule consolation est de songer que ces choses ne doivent pas durer toujours1 et mon seul souci de mesurer le temps qu'elles peuvent mettre encore finir4 --,h quoi6 dit ,abd-er-,rhaman1 n'es-tu point immortel1 et le paradis doit-il finir un jour8 ,le vieillard leva la tte et le regarda1 puis il reprit1 laissant tomber de ses lvres les paroles abondantes1 monotones et froides1 comme le ciel laisse tomber les neiges1 sans les hter ni les ralentir1 avec un air d'inconsience et d'ennui3 --,chacun des paradis et des enfers est comme la projection d'un rve humain sur le mur de l'abme2 mais pour enfanter un enfer et un paradis1 il ne suffit point d'un lan parti d'une me et d'un rayon sorti d'un oeil2 une croyance qui n'a qu'un fidle ne produit qu'un fantme inconsistant et qu'une insaisissable bauche2 et tout rve solitaire est un rve perdu4 ,lorsqu'une doctrine n'est partage que par un trs petit nombre d'hommes1 ses adhrents se trouvent leur mort dans le vide et dans le noir1 au milieu de vagues linaments sans matire et sans forme2 et comme c'est une loi de la nature que tout tre s'identifie avec le milieu o il est jet1 eux-mmes s'vanouissent aussitt et rentrent au ,nant4 ,mais quand beaucoup d'yeux humains sont fixs la fois sur le mme rve1 tous les rayons sortis de ces yeux se runissent et se fcondent mutuellement2 le rve se condense et devient ralit2 et ceux qui y ont cru pendant qu'ils vivaient en jouissent pleinement ds qu'ils sont morts4 ,c'est ce qui nous est arriv1 nous tous qui sommes ici4 ,prends-y bien garde1 pourtant3 ni ces choses1 ni ces tres1 ni ces harpes1 ni ces anges1 rien de ce que tu vois n'a un principe propre d'existence1 et ne saurait durer par soi-mme2 rien de tout cela ne peut subsister si le rve qui l'a cr ne continue l'entretenir4 ,or1 ni toi ni moi nous ne rvons plus1 ni personne d'entre nos compagnons3 car la possession tue le dsir2 et commencer jouir1 c'est finir de rver4 ,il faut donc que ce soit le rve des hommes terrestres qui1 en se continuant sans trve1 alimente la ralit de ce qui nous entoure1 et cela est ainsi en effet4 ,vois ce trne o je suis assis2 considre ces anges qui passent devant nous3 ces objets1 qui te semblent exister par eux-mmes1 reoivent tout moment leur existence de l'extrieur4 ,ainsi1 lorsque tu tais sur la terre1 tu regardais le disque de la lune1 et tu ne t'apercevais point qu'il ne brillait que par une suite ininterrompue de rayons qui lui venaient du soleil4 ,que le soleil plisse1 et la lune deviendra moins brillante2 que le soleil s'teigne1 et la lune disparatra son tour4 ,de mme1 les paradis et les enfers perdent de leur consistance mesure que la croyance dont ils procdent s'affaiblit parmi les hommes1 et quand une religion meurt1 le mme jour qui la voit s'teindre sur terre voit aussi disparatre dans l'au-del les derniers vestiges de ce qu'elle y avait cr4 ,et c'est la destine des damns comme des lus de suivre le lieu qu'ils habitent dans ses vicissitudes1 et de l'accompagner dans sa disparition4 ,voil comment beaucoup de paradis et d'enfers ont pri tour tour1 et comment il ne reste plus rien du ,valhalla des ,scandinaves1 ni de l',amenths des gyptiens4 ,les ,champs-,elyses aussi et le ,tartare des vieux paens se sont vanouis ds qu'ils n'ont plus eu de croyants sur la terre1 et avec eux ceux qui les habitaient sont rentrs dans le nant4 ,et vraiment les innocents n'en ont pas t moins joyeux que les coupables1 ni les bienheureux moins satisfaits que les condamns4 ,songes-y1 en effet3 le bonheur qu'ils avaient rv ne consistait que dans le calme et dans la mmoire de leur existence terrestre4 ,que dirais-tu de l'homme qui jetterait un verre d'eau rougie de vin dans un tonneau1 puis dans le ,tibre1 et qui croirait que le tonneau d'abord1 et le fleuve ensuite1 en vont prendre la couleur et le got8 ,ils taient pareils cet insens1 eux qui jetaient1 pour l'occuper1 dans l'ternit vide1 compose de myriades et de myriades d'annes1 leur misrable1 vie d'un jour1 avec les soucis qui avaient suffi pour la remplir4 ,aussi1 quelle grandissante dception dans le coeur de ces lus6 ,il leur fallait nourrir de longs sicles de rve avec le souvenir de quelques courtes annes d'action2 leur pense leur apparaissait plus mesquine1 mesure que le temps qu'ils avaient pour s'y livrer devenait plus long2 le contenu semblait de plus en plus disproportionn1 en gard au contenant2 l'existence lysenne n'tait qu'une rallonge toujours plus inutile et plus insipide l'existence terrestre2 et ceux-mmes qui avaient trouv le plus intressant de vivre finissaient par trouver fastidieux d'avoir vcu4 ,achille aprs dix sicles de conversations avec ,patrocle sur leurs dix annes de combat devant ,troie1 n'tait pas moins exaspr par l'ennui que ,tantale par la soif2 ,didon1 depuis mille ans qu'elle ne faisait autre chose que de songer la trahison d',ene1 tait aussi lasse de rouler ses souvenirs en son coeur qu',ixion de tourner sa roue devant ses pas2 et les potes eux-mmes1 les potes divins dont a parl ,virgile1 couchs sur les gazons ternels1 se laissaient aller une oisivet morne1 et prenaient en dgot leur lyre et leur art1 lasss qu'ils taient de se rciter leurs anciennes chansons1 et ne trouvant point de matire en composer de nouvelles1 parce que les choses autour d'eux restaient toujours les mmes4 ,nous aussi1 nous sommes destins disparatre avec tout ce qui nous entoure2 et cette disparition1 qui sera complte le jour o il n'y aura plus une me chrtienne chez les vivants d'en bas1 nous y marchons graduellement mesure que la foi diminue parmi eux4 ,jadis1 aux temps o j'arrivai ici1 nous avions tous des corps matriels et tangibles1 et c'tait avec de lourdes cls1 en fer vritable1 que ,pierre faisait tourner sur ses gonds la porte norme du paradis4 ,mais maintenant1 nous sommes1 comme tu le vois1 trs semblables des ombres2 travers la porte1 devenue transparente1 on aperoit distinctement le vide extrieur2 deux ou trois seulement d'entre nos saints ont conserv leurs auroles2 et les feux mmes de l'enfer sont devenus beaucoup plus supportables qu'ils n'taient il y a cinq cents ans4 ,c'est ainsi1 ,abd-er-,rhaman1 que nous1 qui sommes ici depuis longtemps1 de sicle en sicle nous nous sentons dcrotre et mourir1 tels que des restes de feu qui s'teignent dans la cendre1 ou que des flocons de neige qui se fondent sur les eaux4 ,de corps que nous tions1 nous sommes devenus fantmes2 ces fantmes deviendront fume1 et cette fume deviendra nant4 ,et loin d'accuser le destin1 nous le remercions d'en avoir dispos ainsi1 de n'avoir pas voulu que nous fussions chtis ternellement de la niaiserie de notre rve mystique1 et de nous avoir rserv pour l'avenir le repos que nous aurions d lui demander ds l'abord444 ,de tels discours n'taient point pour remettre la joie au coeur d',abd-er-,rhaman2 et la tristesse du tleb ne fit en effet que grandir4 ,du reste1 il n'avait qu' vouloir pour changer de sjour2 et ce privilge tait fort envi des autres lus1 de ceux-l surtout que le scrupule avait fait vivre dans la continence4 ,comme1 sa place1 ils se seraient hts d'changer les mornes plaisirs de ce paradis de fantmes contre les solides jouissances du jardin de ,mahomet6 ,ils le lui disaient1 et ils le regardaient avec un sourire triste et jaloux1 car aucun regret n'gale en amertume celui des lus qui n'ont pas aim4 ,abd-er-,rhaman1 lui aussi1 avait ide que la socit des houris lui serait de plus de ressources que celle de ces ombres dsoles4 ,il se dcida partir4 ,une grande foule l'accompagna par curiosit jusqu' la porte4 ,il cria3 ,azral6 ,azral est un ange fort occup2 mais il se dplace si rapidement qu'il semble participer l'ubiquit divine4 ,en une seconde1 il fut prs d ,abd-er-,rhaman2 une seconde plus tard tous les deux avaient disparu4 ,ce passage de l'ange noir donna toutes les mes qui taient l un peu de divertissement et d'oubli4 ,on s'amusa un instant dans le paradis chrtien3 et cela fit que l'on s'y ennuya beaucoup plus aprs4 ,,viii ,abd-er-,rhaman avait t tourdi par la rapidit du vol d',azral4 ,quand il reprit connaissance1 il n'avait plus prs de lui l'ange noir4 ,il n'tait plus au pays des fantmes1 et il n'tait plus un fantme lui-mme4 ,son corps tait redevenu matriel1 et ses pieds reposaient sur un terrain solide4 ,du reste1 la nuit tait profonde autour de lui4 ,un vent chaud lui frappait la face1 et il le sentait venir de l'ouverture d'un gouffre trs proche4 ,il sentait aussi qu'il n'tait point seul en ces tnbres silencieuses1 mais entour de beaucoup d'tres qui comme lui se taisaient et attendaient comme lui3 et cette pense lui fit peur4 ,brusquement1 un jet de flamme s'lana du gouffre1 pareil un grand oiseau rouge4 cette lueur subite1 ,abd-er-,rhaman vit une lame mince et tranchante comme celle d'un rasoir1 qui partait du sol mystrieux o il se trouvait1 et qui s'allongeait sur le gouffre perte de vue4 ,malgr lui1 il songea au nouveau pont ,el-,kantara que les ,roumis ont jet sur le ,rummel3 ce support sommaire lui en fit apprcier l'asphalte1 et cet clairage initial lui en fit regretter les rverbres4 ,c'tait l'endroit terrible1 tel que l'ont dcrit ,yahia-ben-,salem et ,mohammed-ben-,abdallah4 ,ce pont tait le pont ,sirath1 et ce gouffre le ,gehennam4 ,on lui prit la main1 et il suivit l'ange qui l'avait prise4 ,l'ange l'amena au bord du pont de ,sirath et l'y fit marcher1 tandis que lui-mme se tenait sa droite1 suspendu dans le vide4 ,abd-er-,rhaman avana3 le pont tranchant ne lui meurtrit point les pieds1 et il ne trbucha point dans l'abme4 ,trois grandes flammes rouges1 semblables la premire1 lui montrrent tour tour1 en des visions soudaines1 les trois pavillons redoutables4 ,il les dpassa tous trois sans tomber1 le premier parce qu'il n'avait blasphm ni ,allah ni le ,prophte1 le second parce qu'il n'avait point fait de mal aux hommes1 et le troisime parce qu'il n'avait point nglig les ablutions ni le jene4 ,quand ,abd-er-,rhaman fut au bout du pont1 l'ange le laissa seul1 et il se trouva devant une porte immense1 qui s'ouvrit d'elle-mme deux battants4 ,il tait dans le premier ciel1 dont les murailles sont d'argent fin et qu'habitent les ,anges-,animaux4 ,chacun de ces anges a la forme d'une espce de btes terrestres1 et prside ses destines2 l'ange des rats a la taille de nos lphants1 et celui des lphants la hauteur de nos palais4 ,les uns hurlent et les autres sifflent2 beaucoup s'entre-poursuivent et s'entre-fuient2 et1 toujours traqu par l',ange-des-,loups1 l',ange-des-,moutons ble et court lamentablement1 et depuis des sicles n'a point cess de bler ni de courir4 ,abd-er-,rhaman ne fit que passer dans cette mnagerie2 et il traversa cinq autres cieux sans s'y arrter davantage4 ,il y vit des pierres prcieuses et de l'or1--trop d'or et de pierres prcieuses1--des pavs de rubis1 des colonnes d'meraude et des boiseries de santal1 et beaucoup d'autres choses resplendissantes1 monotones et inutiles4 ,et la route commenait lui sembler longue1 lorsqu'il arriva enfin au septime ciel4 ,au moment o il entrait dans le jardin1 son corps1 qui tait nu1 se trouva tout coup vtu d'une longue robe de soie verte1 et ds ses premiers pas1 il sentit que l'atmosphre seule pntrait tout son tre d'une batitude divine4 ,ce qu'est ce lieu1 aucune langue humaine ne saurait le dire4 ,c'est le jardin des dlices1 le grand jardin ternellement vert1 que des rivires blanches arrosent de lait1 et que des fleuves rouges arrosent de vin2 c'est la retraite apaise et radieuse o le ciel n'est qu'un sourire1 o le vent n'est qu'un parfum et o la terre n'est qu'une fleur2 c'est l'endroit unique qui comble avant qu'ils ne soient forms tous les dsirs des yeux et tous les rves de l'me2 c'est la demeure bnie1 ineffable et suprme1 o celui qui s'est pench pour ramasser un caillou tient dans sa main une perle1 o celui qui s'est arrt pour couter le gazouillement d'un oiseau entend la chanson d'un gnie1 o celui qui a lev le bras pour cueillir une grenade voit la grenade cueillie se transformer en femme4 ,et ce paradis est l'oeuvre d'un rve oppos en tout celui des ,chrtiens3 l'homme en le crant a bien vu qu'entre ,dieu et lui1 c'est lui qui est le faible1 et que le faible a droit l'gosme2 et sans chercher faire quelque chose pour l'ternel1 avec une hardiesse d'enfant1 il a signifi l'ternel de tout faire pour lui4 ,l1 le but poursuivi n'est pas la gloire du ,crateur1 mais le bonheur de la crature2 les choses ne sont point tournes vers le ,tout-,puissant pour lui chanter des louanges dont il n'a que faire1 mais vers les atomes pour leur donner la joie dont ils ont tant besoin2 et loin que l'homme doive se dtacher de sa personne pour se donner ,dieu1 il semble que ce soit ,dieu lui-mme qui se multiplie sous toutes les formes sensibles afin de se donner l'homme4 a et l1 des bienheureux taient couchs nonchalamment au pied des arbres1 les uns seuls1 et les autres avec des femmes sans voile1 aux yeux noirs1 qu',abd-er-,rhaman comprit tre des houris4 ,deux anges vinrent au-devant du tleb1 et le conduisirent sous l'immense arbre ,el-,mentaha4 ,l tait dresse une longue table faite d'un seul diamant2 et1 autour de cette table1 des milliers de bienheureux1 tous vtus de longues robes vertes qui les rendaient pareils vaguement de grands perroquets1 adosss tous sur de larges siges de repos prs de houris aux yeux noirs1 mangeaient dans des plats d'argent des choses inconnues sur terre1 et buvaient l'eau de ,selsibil dans des coupes d'or4 ,abd-er-,rhaman ne trouva point ces lus un air aussi allgre qu'il s'y attendait1 et il pensa qu'ils taient bien difficiles4 ,puis l'eau de ,selsibil l'emplit d'une grande joie1 et il ne s'inquita plus de ce que ressentaient les autres4 ,les serviteurs taient des gnies adolescents1 dont les regards se voilaient si joliment sous leurs cils longs qu'ils donnaient envie de les baiser tous4 ,abd-er-,rhaman prit une orange dans un bassin d'argent que lui prsenta un de ces gnies2 et en ouvrant le fruit1 il en vit sortir une manire de jouet vivant qui grandit en un instant jusqu' devenir une femme plus belle que tous les dsirs4 ,quand la nuit descendit1 tendre et divine1 il se retira avec sa compagne dans un pavillon fait d'une perle creuse2 et1 comme il en passait le seuil1 il entendit retentir travers le jardin une grande voix qui lui sembla comme l'cho de l'allgresse qui chantait dans son coeur4 ,c'tait la voix mystrieuse qui chaque soir fait entendre aux lus ces paroles3 --,voil le paradis qui vous fut promis en rcompense de vos oeuvres6 ,pendant beaucoup de jours1 la promenade dans le jardin l'emplit du mme bien-tre1 l'eau de ,selsibil lui donna le mme enivrement1 et les vierges clestes lui inspirrent la mme ardeur4 ,bien des soirs encore il rentra dans sa perle creuse avec quelque houri d'une des quatre espces qui sont au ciel4 ,puis arriva le dnoment fatal3 un jour1 il eut moins de got pour les ombrages1 et moins d'empressement boire l'eau merveilleuse2 et le soir1 il dut s'avouer qu'il tait las des vierges rouges autant que des blanches1 et des vierges jaunes autant que des vertes4 ,abd-er-,rhaman1 ce soir-l1 se promena seul1 travers les alles sombres1 et il chercha s'expliquer l'inquitude qui l'oppressait4 ,en y songeant1 il lui sembla que c'tait de la plnitude mme de sa satisfaction que venait tout son mal4 ,il aurait voulu qu'il lui manqut au moins une chose1 pour la dsirer ou pour la chercher1 pour connatre encore la volupt de rver ou la ressource d'agir4 ,mais la jouissance tait toujours l1 implacable1 et elle supprimait tout elle seule4 ,elle rendait le rve impossible et l'action inutile4 ,elle tuait l'un et faisait avorter l'autre4 ,aussi1 l'me d',abd-er-,rhaman se vidait peu peu de toute pense1 et en mme temps il sentait s'amasser et s'agiter en lui une force toujours inemploye1 parce qu'il ne trouvait jamais de rsistance au dehors2 et il rsultait de l un double tourment4 ,mme sur terre1 on se ft lass d'une telle vie2 on devait s'en lasser plus srement et plus vite encore au ciel4 ,sur terre1 on change sans cesse1 et on voit tout changer autour de soi2 on a envie de se retenir tout1 parce que tout passe et qu'on se sent passer aussi2 et on s'attache d'autant plus aux choses qu'on peut craindre chaque instant de se les voir arracher violemment1 et qu'en tout cas on les sent vous chapper un peu chaque jour4 ,mais ceux qui sont au paradis sont les habitants fixes d'un monde fixe2 et leur vie est pareille une horloge arrte4 ,ils savent que pendant des sicles ils doivent conserver le mme ge et possder les mmes bonheurs2 et ils se dsintressent vite d'une aussi monotone flicit4 ,l'homme se dit qu'il voudrait possder jamais ce plaisir qu'il saisit un instant1 qui se drobe aussitt et qu'il s'puise poursuivre ici et l2 et le petit chat songe aussi qu'il voudrait bien tenir pour toujours ce ruban bleu qu'on agite de ct et d'autre devant lui1 et qui le fait tant courir4 ,mais qu'on donne au chat le ruban immobile entre ses pattes1 et l'homme le bonheur immobile au paradis1 et tous les deux auront tt fait de s'en lasser4 ,abd-er-,rhaman en tait l4 ,sa facult de jouissance avait eu beau s'agrandir son entre au ciel1 elle n'tait pourtant pas devenue infinie1 car aucune des facults d'un tre limit ne peut tre sans limites2 et la continuit du plaisir avait assez vite rassasi ses sens et refroidi son me4 ,le charme tait rompu4 ,abd-er-,rhaman fut plus dsenchant encore le lendemain et les jours suivants4 ,il rechercha la socit de ses compagnons et son ennui s'accrut sous l'influence du leur4 ,beaucoup d'ailleurs ne quittaient plus leurs demeures de perle creuse4 ,le ,prophte lui-mme1 trs sombre depuis qu'il n'avait plus d'infidles combattre1 vivait dans une rclusion absolue2 et il y avait des sicles qu'on ne l'avait vu sortir de son palais aux soixante-dix mille pavillons4 ,mais1 si tristes que fussent les hommes1 les femmes l'taient bien plus encore2 et elles l'taient presque ds leur arrive2 car leur part tait beaucoup moins grande aux jouissances divines4 ,les houris ne leur taient d'aucun usage2 elles ne trouvaient en entrant au paradis personne aimer et personne qui les aimt2 et elles n'avaient gure d'autre occupation que de gmir sur la destine qui voulait qu'elles fussent dlaisses dans le monde d'en haut par les mmes maris qui les avaient emprisonnes dans celui d'en bas4 ,et1 si sombres que fussent les femmes1 les btes admises dans le jardin l'taient bien davantage4 ,la chamelle du prophte ,saleh1 toujours accroupie terre1 levait peine sur les passants sa tte ddaigneuse et bizarre2 et le chien ,ar-,rakim semblait se divertir moins encore que pendant les trois cent neuf annes qu'il resta couch1 les pattes tendues1 l'entre de la caverne des ,sept-,dormants4 ,la ,fourmi elle-mme1 la bonne et sage fourmi qui fit compliment ,solman1 et lui offrit une cuisse de sauterelle1 avait fini par se lasser d'emplir toujours ses caves pour des hivers qui n'arrivaient point4 ,elle avait pris en dgot ce monde o l'on n'avait rien faire1 et ces lus toujours inoccups2 et quand ,abd-er-,rhaman voulut lier conversation avec elle1 elle secoua sa petite tte1 et s'loigna sans rpondre4 ,ainsi tout tait morne au septime ciel1 les hommes1 les femmes et les btes2 et tous les soirs la voix1 qu',abd-er-,rhaman trouvait maintenant lugubrement ironique1 faisait retentir dans l'immensit du jardin ces paroles invariables3 ,voil le paradis qui vous fut promis en rcompense de vos oeuvres6 ,,ix ,cependant ,abd-er-,rhaman avait retrouv au paradis son plus cher ami d'enfance1 ,salah-ben-,hassein2 et il s'entretenait souvent avec lui4 ,salah tait la fois l'tre le meilleur et le plus savant qu'il et connu sur terre4 ,un soir1 ils se promenaient de long en large sous les arbres ternels1 le long des ternels pavillons de perle creuse2 et pour la centime fois ils parlaient de leur ennui4 --,est-ce donc l tout8 dit ,abd-er-,rhaman2 et l'homme ne peut-il esprer aprs sa mort1 que ce paradis ou celui de ,jsus8 --,non1 ce n'est point tout1 rpondit ,salah1 et il t'aurait suffit de te convertir d'autres religions pour tre conduit d'autres cieux4 ,comme tu as pass le pont ,sirath pour venir ici1 tu aurais pu passer le pont ,tchinevad pour aller au ,behescht des ,parsis1 et le ,pont-de-,bambou pour aller au paradis des ,formosans4 ,si tu avais partag le rve de ,kalmoucks1 tu pourrais contempler aujourd'hui le dieu ,altangatufun1 qui a le corps et la tte d'un serpent et les quatre pattes d'un lzard2 et si tu t'tais imagin un jour que le vrai pt tre dans les cultes informes de peuplades plus sauvages encore1 il te serait loisible maintenant de visiter les lieux vagues et terribles o vivent et rgnent les tres monstrueux rvs par les ngres du ,darfour et par les hommes demi singes qui font leurs demeures sur les arbres des forts d',australie4 ,abd-er-,rhaman1 navement1 regretta de n'avoir pas fait tous ces voyages4 --,et quand tu les aurais faits8 reprit ,salah en secouant la tte4 ,tu as joui du moins sot des rves mystiques et du plus complet des rves sensuels2 et ni ton extase ni ton ivresse n'ont t de longue dure4 ,quand mme1 aprs cela1 tu aurais parcouru les vingt-huit cieux des bouddhistes et les vingt-sept paradis des ,cafres1 tes voyages auraient pourtant pris fin1 et tu aurais trouv l'ennui suprme au bout4 ,tt ou tard1 tu aurais vu qu'en dpit de tous les rves d'avenir qu'il a chafauds1 l'homme aprs sa vie terrestre n'est bon vraiment qu' mourir1 et que ce n'est qu'un tre infini et parfait qui serait capable d'tre immortel2 tu aurais compris que s'il est parfois amusant d'tre en route1 il est bien vite ennuyeux d'tre au but1 et que ce qu'il est prudent de souhaiter au terme de la marche humaine1 ce n'est pas la fixit de la jouissance1 mais l'immobilit du sommeil2 et tu aurais fini par t'avouer que si la vrit tait connue des hommes1 les plus sages seraient ceux qui ne feraient aucun rve1 afin de n'en voir aucun se raliser1 et qui ne penseraient qu'au ,nant sur la terre1 afin d'tre bien srs d'en jouir aussitt aprs l'avoir quitte4 ,,justification ,,du ,,tirage ,limit #i exemplaires sur papier de ,chine1 numrots de #a #i2 #bg exemplaires sur papier ,japon ,tokio1 numrots de #aj #cf2 #hj exemplaires sur papier vlin la forme d',arches1 numrots de #cg #aaf2 #afjj exemplaires sur vlin la forme de ,voiron1 numrots de #aag #agaf4 ,cet ouvrage a t achev d'imprimer le #bh ,fvrier #aiba sur les presses de ,e4 ,keller1 ,paris4