,transcriber's note3 ,in the original book1 the ,table de ,matires was located at the end of the text1 but for this online version ,i have placed it at the beginning of the text4 ,,la ,r,,verie ,,esth,,tique ,,essai ,,sur ,,la ,,psychologie ,,du ,,po,,te par ,,paul ,,souriau ,professeur l',universit de ,nancy4 ,paris ,flix ,alcan1 ,editeur ,librairies ,flix ,alcan et ,guillaumin ,runies #djh1 ,boulevard ,saint-,germain1 #ajh #aijf ,tous droits rservs4 ,,table ,,des ,,mati,,res ,introduction #a ,chapitre ,i4 ,dfinition ,psychologique de la ,posie #a4 lments intellectuels4 -- ,la rverie #f #b4 lments esthtiques #ad ,chapitre ,,ii4 ,la ,posie ,intrieure #bh ,chapitre ,,iii4 ,la ,posie de la ,nature #db ,chapitre ,,iv4 ,la ,posie dans l',art #ee ,chapitre ,v4 ,la ,posie ,littraire #a4 ,effet sur l',intelligence #hc #b4 ,valeur ,potique de la ,pense #ib #c4 ,valeur ,potique du ,sentiment #aja ,chapitre ,,vi4 ,la ,composition ,potique #a4 ,la ,mthode d',inspiration #aae #b4 ,la ,mthode de ,rflexion #abi ,chapitre ,,vii4 ,la ,question du ,vers et l',avenir de la ,posie #aea ,,introduction ,ce livre est une enqute de pure psychologie4 ,nous voulons nous rendre compte1 le plus exactement que nous le pourrons1 des effets que produit sur nous la posie1 et du travail intrieur par lequel elle s'labore dans notre esprit4 ,doit-on craindre que cette exploration indiscrte ne retire la posie quelque chose de son charme8 ,nous ne le pensons pas4 ,seules les choses vulgaires perdent ce qu'on les explique4 ,la posie1 si rellement elle mrite d'tre admire1 doit rsister cette preuve4 ,soit par exemple le sentiment potique que nous donne la contemplation de la nature4 ,on se sait gr soi-mme de l'prouver1 comme s'il avait un caractre de noblesse et de dignit4 ,pour savoir si cet tat d'me particulier mrite qu'on lui attache tant de prix1 il faut chercher en quoi il consiste4 ,peut-tre n'est-il qu'un tat passif o la conscience s'engourdit1 quelque chose d'analogue l'extase bate de l'ivresse4 ,alors cette impression que l'on a de s'lever un tat suprieur o le ,moi se dilate et s'amplifie n'est plus qu'une illusion4 ,mais si l'on discerne dans ce sentiment une relle activit mentale1 un afflux d'ides motions1 un chant intrieur dont nous accompagnons notre contemplation1 alors il reprend toute sa valeur4 -- ,soit encore le travail de l'invention potique4 ,nous n'entendons nullement le dprcier en l'analysant par le dtail2 car la suite d'oprations mentales qui aboutit la composition d'un pome est une chose aussi intressante en soi1 aussi curieuse1 aussi admirable que le pome lui-mme4 ,qu'un pote mdiocre dfende le secret de son travail avec un soin jaloux6 ,son oeuvre en effet nous paratra d'autant plus mesquine que nous en dmlerons mieux l'artifice4 ,mais un grand pote pourrait impunment nous faire assister la gense de ses pomes4 ,ses hsitations1 ses reprises1 ses scrupules d'crivain tmoignent de sa conscience artistique2 les ratures mme de son manuscrit sont sa gloire4 ,il nous faut dire maintenant quelques mots de la mthode que nous comptons employer4 ,la posie est une chose idale et purement psychique que nous ne pouvons percevoir au dehors1 mais seulement en nous-mmes1 au plus profond de notre conscience4 ,qui ne la trouverait pas en soi ne pourrait mme s'en faire une ide4 ,c'est donc en soi-mme que chacun devra l'observer tout d'abord4 ,cette observation est difficile et dlicate4 ,dans nos moments de contemplation potique ou d'inspiration1 nous ne songeons gure nous analyser4 ,bon nombre de faits ne peuvent tre tudis qu'aprs coup1 dans le rappel plus ou moins fidle de nos impressions antrieures4 ,il faut en prendre notre parti4 ,l'exprience personnelle1 quels que soient ses dfauts1 peut seule nous faire percevoir ce qu'il y a d'essentiel et de caractristique dans la posie4 ,est-ce dire que nous ne puissions user d'aucun autre procd d'information8 ,non sans doute4 ,nous changerons nos confidences4 ,chacun pourra s'informer de ce qu'auront observ les autres4 ,nous aurons1 pour largir notre enqute1 l'oeuvre crite des potes et des romanciers3 source prcieuse d'informations o nous puiserons loisir4 ,une page de roman1 une pice de vers est un document psychologique de premier ordre4 ,les potes sont de fins analystes1 aussi exercs que les psychologues de profession l'observation intrieure et la description des tats de conscience4 ,nous les relirons1 pour retrouver dans cette sorte de lecture exprimentale les motions qu'ils nous avaient autrefois donnes1 et que cette fois notre attention avertie saura mieux percevoir4 ,nous mettrons aussi contribution1 chaque fois que cela nous sera possible1 les plus rcentes enqutes de la psychologie4 ,peut-tre ne nous fourniront-elles1 sur le sujet qui nous occupe1 qu'un petit nombre d'observations rigoureuses1 scientifiquement tablies4 ,si brves qu'elles soient1 ces indications nous seront prcieuses4 ,elles nous permettront de reprendre pied sur un terrain plus ferme2 elles nous apprendront ne rien affirmer la lgre4 ,plus les faits que nous aurons tudier seront indcis et difficilement observables1 plus nous devrons nous efforcer de mettre de prcision et de mthode dans notre investigation4 ,nous allons entrer dans le domaine des vagues rveries1 des illusions et des mirages3 nous risquerions d'y perdre l'esprit de prcision4 ,la psychologie exprimentale nous le rendra4 ,celui qui chemine hsitant dans le brouillard1 s'il aperoit travers ces vapeurs flottantes quelque objet fixe et connu sur lequel il puisse s'orienter1 se rassure et marche d'un pas plus ferme3 ainsi1 dans les rgions un peu troubles de la psychologie que nous allons explorer1 nous serons heureux de rencontrer quelques faits solides1 prcis1 qui nous servent de points de repre et nous rendent le sentiment de la ralit4 ,telle est donc la mthode qui nous est impose par la nature mme de notre sujet4 ,d'abord l'observation intime4 ,puis1 pour la contrler et la complter1 l'information extrieure4 ,,chapitre ,,premier ,d,,finition ,,psychologique ,,de ,,la ,,po,,sie ,le sens mme du mot de posie tant quelque peu flottant1 il est bon d'indiquer en quel sens nous comptons le prendre4 ,le mot de pote a t pris l'origine dans un sens assez restreint1 pour dsigner l'auteur d'un ouvrage en vers4 ,si l'on s'en tenait cette signification1 nous pourrions marquer d'un trait net le champ de la posie3 elle serait tout entire contenue dans l'art des vers4 ,mais le sens du mot s'est peu peu dplac4 ,l'usage est venu d'appeler potiques tous les objets qui produisent sur nous une impression analogue celle que produisent les beaux vers2 en eux tous nous disons qu'il y a de la posie4 ,c'est en ce sens large que nous prendrons le mot2 autrement dit1 c'est de cette posie-l que nous entendons parler4 ,on voit comme s'amplifie le champ de notre enqute4 ,nous n'aurons plus tudier seulement la posie des vers1 mais aussi celle de la prose4 ,prise mme dans son ensemble1 l'oeuvre crite de tous les prosateurs et versificateurs runis ne reprsente qu'une infime partie de l posie totale qui sous les forces les plus diverses mane incessamment de l'me humaine4 ,n'oublions pas celle que nous mettons dans l'art1 dans la contemplation de la nature1 dans nos souvenirs1 dans nos regrets1 nos espoirs et nos amours1 dans toutes les belles heures de noire existence3 posie non crite1 posie vivante1 qui dpasse infiniment l'autre6 ,c'est sur ces modes trangement varis de la conception potique que devra porter notre tude4 ,cette varit du reste ne doit pas nous inquiter4 ,elle ne peut que faciliter notre tche4 ,plus il y aura de diversit entre les objets que nous qualifions de potiques1 plus il y aura chance pour que le caractre commun et peut tre unique par lequel ils doivent tous se ressembler nous apparaisse en pleine vidence4 #a4 -- ,,el,,ment ,,intellectuel4 -- ,,la ,r,,verie4 ,songeons diverses occasions o il nous ait t donn d'prouver une impression vraiment potique2 recueillons-nous dans ces souvenirs1 et essayons de nous dfinir ce qu'il y avait alors de particulier dans notre disposition mentale4 ,nous reconnatrons qu'elle se caractrisait par l'allure particulire que prenait notre pense4 ,cette disposition intellectuelle est assez connue1 assez nettement diffrencie pour que nous puissions la dsigner d'un mot3 c'est un tat de rverie4 ,essayons d'en dterminer les caractres psychologiques4 ,de la pleine lucidit d'esprit l'activit mentale qui peut subsister dans le sommeil profond1 il y a des degrs l'infini4 ,la rverie est dans les degrs intermdiaires4 ,pour la caractriser1 il faut la diffrencier des deux tats extrmes entre lesquels elle est comme balance1 la rflexion et le songe4 ,rflchir1 c'est appliquer son esprit un sujet prcis4 ,le plus souvent1 c'est se poser une question dtermine1 laquelle il faut trouver une rponse4 ,plus l'effort de rflexion est intense1 plus troit est le champ dans lequel on laisse l'esprit se mouvoir1 l'effort consistant justement s'interdire toute distraction et resserrer autant que possible sa pense1 en la rappelant1 ds qu'elle tente de s'en carter1 la question4 ,la rflexion marche vers un but2 elle s'impatiente des retards et des dtours2 elle veut arriver2 elle a hte d'en finir4 ,le plus souvent mme1 elle se fixe un dernier dlai pour arrter sa dcision4 ,laissez la rflexion se dtendre un peu1 vous aurez la mditation4 ,on pense1 mais loisir4 ,on enferme encore son esprit dans une enceinte limite1 mais assez large pour qu'il puisse s'y mouvoir avec une certaine aisance4 ,l'allure mentale est diffrente4 ,les penses de rflexion convergent vers un centre4 ,les penses de mditation sont plutt divergentes4 ,elles se forment par perptuelle digression1 en s'cartant de l'ide centrale et fixe1 qui est l'objet propre de notre mditation4 ,on les croirait incohrentes4 ,elles peuvent en effet n'avoir entre elles d'autre rapport que leur communaut d'origine1 comme ces toiles filantes qui par les belles nuits d'aot s'parpillent dans le ciel1 manant toutes d'un mme radiant4 ,la rverie est toute spontane4 ,aucun effort4 ,aucune contrainte4 ,plus de limites traces d'avance4 ,les images se suivent1 l'une appelant l'autre1 au hasard des associations4 ,la rverie n'a pas de but2 elle ne cherche rien2 insouciante1 distraite1 elle suit sa pente2 elle va o la mne son caprice4 ,c'est le laisser aller mental4 ,quand aprs quelques instants de contemplation rveuse on revient soi1 on est toujours surpris du chemin que l'esprit a parcouru sans y penser4 ,une des particularits de l'tat de rverie1 c'est le caractre concret de ses reprsentations4 ,dans l'acte de rflexion1 quand nous pensons aux choses1 nous ne prenons pas la peine d'en voquer l'image intgrale4 ,notre but tant pratique1 nous cherchons abrger le plus possible l'opration mentale1 l'allger de toute reprsentation inutile4 ,loin d'appeler les images1 nous les cartons plutt1 nous les tenons l'tat virtuel1 nous les reprsentons par de simples figures schmatiques1 par des signes conventionnels1 par des mots1 par de pures ides4 ,dans la rverie au contraire les reprsentations n'ont plus rien d'abstrait2 elles ne nous donnent plus l'ide1 mais la vision des choses4 ,la rverie1 tant un cong que se donne l'esprit1 carte d'instinct tout ce qui pourrait ressembler au travail de la rflexion4 ,la pense1 cherchant le repos1 doit le trouver dans un mode d'activit aussi loign que possible de celui dont elle est lasse2 elle se dtend en sens inverse1 en se laissant aller au cours des images4 ,la pense se portera aussi sur des objets diffrents#a4 ,dans l'tat de rflexion1 elle va aux faits rcents ou prochains1 ce que l'on vient de voir1 d'entendre ou de lire1 ce que l'on doit faire1 au rendez-vous pris1 la lettre qu'il faut crire1 aux proccupations de la lche quotidienne4 ,la rverie s'en dtourne4 ,elle contemple le pass1 de prfrence le plus lointain#b4 ,si elle se porte vers l'avenir1 elle ne cherche pas le prparer2 elle suppose les difficults de l'existence rsolues1 tous les possibles raliss1 et elle s'en donne avec dlices la reprsentation4 ,un fait important signaler1 dans le passage de l'tat lucide la rverie et finalement au songe1 c'est l'abolition progressive de la mmoire4 ,etant en pleine activit d'esprit1 faites un effort pour imaginer quelque chose3 vous retomberez sur quelque souvenir4 ,toutes les images qui vous apparatront seront des rminiscences de choses vues1 des rappels de la ralit4 ,pour les modifier si peu que ce soit1 plus forte raison pour en crer de toutes nouvelles1 il vous faudrait une grande application4 ,et plus nous sommes lucides1 plus nos souvenirs ont de tendance se reconstituer intgralement4 ,dans la rverie1 il n'en est pas de mme4 ,l'imagination ne s'en tient plus aux souvenirs2 elle s'mancipe2 elle prend le pas sur la mmoire4 ,si nous voquons quelque pisode de notre vie passe1 nous ne prenons pas la peine de le reconstituer exactement2 nous avons plutt une tendance le dramatiser4 ,nous nous replaons en imagination devant les mmes objets1 dans la mme situation2 et puis nous brodons sur ce thme2 nous nous donnons de la scne une reprsentation pathtique1 o la fantaisie joue le plus grand rle4 ,je constate aussi que les souvenirs1 bien qu'ils ne manquent pas tout fait de mouvement1 ne me reprsentent que trs rarement un mouvement continu1 une action suivie2 ce seront plutt des gestes1 des attitudes1 des scnes morceles1 fragmentaires1 espaces1 quelque chose comme les vignettes qui illustrent un roman ou comme une srie de clichs4 ,les visions de souvenir sont d'ordinaire discontinues2 on dirait que la mmoire ne sait bien prendre que des instantans4 ,quant la suite des vnements1 nous ne nous la reprsentons pas1 nous la reconstituons plutt par induction4 ,plus cette reconstitution du pass sera vivante et formera un tout suivi1 plus il sera vraisemblable qu'elle est l'oeuvre de l'imagination pure1 comme ces drames soi-disant historiques o n'entrent que quelques vagues rminiscences de la ralit4 ,songer au pass1 ce n'est pas s'en souvenir1 cela demanderait trop d'effort2 c'est le faire entrer dans un rve o-il se transfigure4 ,et plus la rverie se prolongera1 moindre y deviendra la part du souvenir4 ,de tant de scnes auxquelles la vie nous a fait assister et qui pourtant nous avaient mus1 que gardons-nous dans notre mmoire8 ,un certain nombre de souvenirs abstraits1 qui d'ailleurs nous suffisent pour la pratique2 ajoutons-y le souvenir mme de cette motion4 ,mais comme visions prcises8 ,quelques tableaux4 ,bien peu de chose4 ,en quelques minutes peine1 nous aurions rcapitul tous les souvenirs prcis qui nous restent de la journe la plus pleine d'incidents4 ,si donc nous y songeons pendant des heures1 il faut bien que l'imagination cratrice fasse presque tous les frais de nos reprsentations4 ,enfonons-nous d'un degr encore dans la rverie4 ,approchons-nous d l'hypnose4 ,les souvenirs s'allrent davantage2 les images perdent leur consistance2 elles tendent se dissocier4 ,a la moindre secousse crbrale1 leurs prcaires architectures s'croulent1 comme le morceau de sucre qui se dsagrge en ruines bizarres au fond d'un verre d'eau4 ,elles se dcomposent1 pour former1 au gr d'associations fortuites1 des composs nouveaux4 ,la pense prend ainsi une plasticit tonnante4 ,un peu plus1 elle retournerait l'tat fluide4 ,de l cette facilit d'invention et cette allure fantasque qui caractrise la rverie4 ,james ,sully explique la facilit avec laquelle les enfants admettent le merveilleux par l'inconsistance de leurs images mentales2 dans le conte le plus fantastique1 peine s'aperoivent-ils que la ralit soit altre4 ,il en est de mme pour l'adulte1 quand il s'abandonne au jeu spontan de l'imagination4 ,nos rveries sont plus jeunes que nous2 elles gardent une fracheur et une navet que n'a plus notre pense rflchie4 ,on a depuis longtemps signal le caractre primitif des conceptions du pote4 ,dans cette tendance penser par mythes et par images1 prendre les fables au srieux1 faire entrer l'imaginaire dans le rel au point de ne plus bien les distinguer l'un de l'autre1 il ne faut pas voir un retour nos lointaines origines4 ,le pote n'a pas besoin de remonter si loin pour retrouver cet tat d'esprit4 ,il lui suffit de revenir1 comme nous y revenons dans toutes nos rveries1 aux faons de penser de l'enfance4 ,dans le sommeil profond1 la mmoire est abolie4 ,c'est du moins ce que j'ai constat en moi-mme4 ,il m'est impossible de me rappeler un seul rve o soit entr un souvenir prcis et exact de la vie relle4 ,s'il m'arrive1 chose d'ailleurs assez rare1 de revenir pendant le sommeil des scnes de la vie relle qui m'avaient frapp1 je ne les retrouve dans mes songes que dformes1 transposes4 ,les personnages connus qui interviennent dans l'action gardent assez bien leur caractre1 leurs faons de parler et d'agir3 mais leurs traits sont toujours si trangement modifis1 que j'en suis me demander quoi je les reconnais dans mon rve4 ,il m'arrive parfois en songe de me trouver dans une situation telle que j'aie besoin de retrouver un souvenir prcis2 je rve par exemple que je fais une confrence2 alors je constate avec angoisse que mes souvenirs s'enfuient1 et je me sens rduit un tat d'abjecte ignorance4 ,si la mmoire est abolie1 en revanche l'imagination prend une aisance surprenante2 on invente constamment1 par impuissance se souvenir4 ,je me souviens d'avoir une fois rv que je feuilletais un beau livre illustr3 chaque feuille que je tournais1 c'tait une gravure nouvelle qui m'apparaissait1 et que je trouvais merveilleuse4 ,je m'en exagrais sans doute la beaut4 ,toujours est-il qu' l'tat de veille il me serait absolument impossible d'inventer ainsi1 coup sur coup1 et presque instantanment1 des images ayant ce caractre de bizarre nouveaut4 ,nous dterminerons enfin1 par le mme procd de comparaison1 le degr d'illusion que produisent les images de la rverie4 ,quand nous sommes l'tat de veille1 notre pense1 lucide et volontaire1 a pleinement conscience de son activit4 ,s'il nous plat de nous reprsenter un objet1 nous sentons l'effort de vision mentale par lequel nous voquons l'image2 pas un instant nous ne songeons la prendre pour un objet rel2 elle nous apparat comme un objet purement idal1 que nous situons dans un monde part1 en dehors de toute ralit4 ,les images du songe1 au contraire1 nous font compltement illusion4 ,elles se prsentent nous toutes faites1 comme le feraient des objets matriels4 ,le monde extrieur est d'ailleurs si loin de nous1 depuis si longtemps nous avons perdu tout contact avec les choses1 que rien ne peut plus rectifier l'illusion qui tend se produire4 ,comment discernerions-nous le caractre idal et subjectif de ces reprsentations8 ,tout terme de comparaison nous fait dfaut2 elles sont pour nous toute la ralit4 ,si par hasard1 dans les profondeurs du sommeil1 quelques perceptions ou impressions relles arrivent jusqu' la conscience1 nous les faisons entrer dans notre rve2 elles ne font que donner plus de force l'illusion4 ,pouvons-nous1 en dormant1 avoir conscience de rver8 ,sans mer la possibilit du fait1 je crois qu'il ne doit se produire que lorsqu'on se rveille demi1 ou encore dans le rve matinal1 c'est--dire aux approches du rveil spontan4 ,dans les songes du sommeil profond1 l'illusion est complte4 ,nous sommes vraiment hallucins4 ,la rverie1 tant un tat intermdiaire1 nous donnera l'illusion demi-consciente4 ,n'ayant pas eu le temps de perdre tout fait le sentiment de la ralit1 nous nous rendons encore vaguement compte du caractre idal de nos reprsentations4 ,parfois1 il est vrai1 nous nous oublions dans notre rverie2 en se prolongeant1 elle prend peu peu les caractres du vritable rve4 ,alors d'ordinaire elle finit tout coup2 sentant que l'on va perdre conscience de la ralit1 on revient soi d'un brusque effort1 d'une sorte de secousse1 comme celui qui lutte contre le sommeil et se rveille en sursaut chaque fois qu'il a manqu de s'endormir4 ,tel est le mode d'activit intellectuelle qui caractrise selon nous l'tat potique4 ,toujours1 sans exception1 nous constaterons que la posie a pour effet de dterminer en nous cette disposition spciale3 dtente intellectuelle1 absence de tout effort de rflexion ou d'abstraction1 tendance s'absorber dans la contemplation des images qui dfilent d'un mouvement spontan dans la conscience4 ,faisons la contre-preuve4 ,considrons un tat de conscience dans lequel l'intelligence combine des ides1 rflchisse1 fasse effort pour se souvenir ou pour comprendre4 ,personne n'admettra que ce soient l des dispositions potiques4 ,nous constatons en somme que dans tous les cas o nous prouvons un sentiment de posie1 nous sommes en dispositions rveuses2 et que dans tous les cas o nous n'avons aucune tendance la rverie1 la posie fait dfaut4 ,en bonne logique1 cela nous autorise affirmer que le mode d'activit intellectuelle qui correspond la posie est essentiellement un tat de rverie4 #b4 -- ,l,,ment ,,esth,,tique4 ,notre dfinition est videmment incomplte4 ,dans l'analyse que nous avons faite de l'tat de conscience potique1 nous n'avons signale que la modification produite dans le fonctionnement de l'intelligence4 ,nous devons trouver autre chose1 et nous savons d'avance de quel ct nous devons chercher4 ,il serait trop trange que dans une thorie psychologique de la posie1 le sentiment ne tint aucune place4 ,c'est un nouvel lment psychique qu'il nous faut rtablir dans notre dfinition4 ,en l'omettant jusqu'ici1 nous avons mieux fait sentir son importance4 ,la posie nous donne d'abord et tout le moins un sentiment particulier1 qui doit se retrouver dans toute rverie et ne pas se rencontrer ailleurs1 le sentiment de rver4 ,il est impossible en effet qu'un mode d'activit mentale aussi dtermin ne donne pas notre conscience une teinte de sentiment particulire#c4 ,mais ce sentiment1 si caractristique qu'il soit1 est videmment chose secondaire3 il est l'effet conscutif de la modification survenue dans notre activit psychique2 il nous fait prendre conscience de cette modification1 il n'y ajoute presque rien4 ,dans nos moments de posie1 nous sentons bien qu'il y a en nous tout autre chose que cette simple impression2 nous avons conscience d'un changement plus important dans notre manire d'tre4 ,dans nos contemplations les plus potiques1 toujours nous trouverons quelque sentiment pntrant1 qui peu peu nous envahit tout entiers1 au point de remplir pour ainsi dire la conscience1 d'en dborder1 et de nous donner le besoin d'exhaler en un soupir1 en une brve exclamation1 en quelques paroles expressives1 cet excs d'motion4 ,quand cet tat contemplatif aura pris fin1 les images qu'il aura fait passer dans notre esprit seront peut-tre oublies1 mais l'motion subsistera3 longtemps encore aprs que nous serons rentrs dans la vie relle1 notre disposition morale se ressentira des sentiments dont nous tions imprgns pendant notre rverie2 et nous garderons au coeur des regrets confus1 de vagues esprances1 des tristesses1 des pitis1 des angoisses inexplicables1 une impression d'avoir trouv ou perdu quelque indicible bonheur4 ,la rverie procde d'ordinaire du sentiment2 c'est parce que quelque vnement ou quelque vision nous a mus1 que notre imagination est branle et se met en mouvement4 ,les images qu'elle nous apporte se mettent en harmonie avec ce sentiment2 elles en accentuent le caractre2 nous en recevons un surcrot d'motion2 et le sentiment initial1 ainsi exalt par son expression mme1 se trouve port rapidement son maximum d'intensit4 ,chez tout homme l'tat de rverie est dj par lui-mme favorable au dveloppement des sentiments2 il donne nos reprsentations un ralisme plus saisissant2 nous ne nous faisons pas seulement une ide des choses qui peuvent nous mouvoir1 nous les voyons1 nous en avons la sensation4 ,par cela mme que notre intelligence est engourdie et l'activit de l'imagination dominante1 tous nos sentiments tendront plutt s'exagrer4 ,en mme temps ils seront plus saturs1 plus chargs de pathtique1 mieux dgags de l'lment purement intellectuel que ceux que nous pouvons prouver dans notre tat de pleine lucidit4 ,chez le pote1 c'est--dire chez l'homme exceptionnellement imaginatif et qui par un vritable entranement professionnel a exagr encore cette particularit de son temprament1 les mmes phnomnes se reproduiront une plus haute puissance4 ,la sensibilit sera en quilibre instable1 prte s'exalter ou se dprimer sous le moindre prtexte2 ce seront de brusques explosions d'enthousiasme1 d'allgresse triomphante ou des dsespoirs1 des prostrations absolues2 toutes les passions prendront le ton lyrique4 ,la posie nous apparat donc comme prsentant ce caractre spcial1 d'agir profondment sur la sensibilit3 c'est une rverie sentimentale4 ,ces mots1 je le reconnais1 ont quelque mollesse2 ils tendraient plutt dsigner un tat faible de l'imagination et du coeur qu'un tat fort et actif3 en les prononant1 on se figure un esprit qui s'en va la drive1 des visions inconsistantes1 des sentiments fades et affects4 ,il est trop vident que ce n'est pas ainsi qu'il faut concevoir la vraie posie4 ,elle nous apporte aussi1 avec des images clatantes1 des sentiments intenses2 ce ne sera plus alors une rverie sentimentale2 ce serait plutt un rve passionn4 ,ce qu'il nous faut retenir pour le mettre dans notre dfinition1 c'est ce caractre pathtique que prsentent les images suggres par la posie4 ,disons donc1 pour viter toute quivoque1 qu'elle doit tre une rverie mue4 ,sommes-nous arrivs au terme de notre analyse8 ,suffit-il de nous laisser aller une rverie quelconque pour nous sentir en tat potique8 ,quelque chose nous manque encore1 quelque chose d'essentiel1 et que pourtant par un oubli singulier un certain nombre de thoriciens ont nglig de faire entrer dans leur dfinition de la posie3 l'lment esthtique4 ,si toute posie est rveuse1 toute rverie n'est pas potique4 ,il y a donc quelque chose qui diffrencie la rverie spcialement potique de la rverie banale et vulgaire1 et c'est son caractre de beaut4 ,une rverie dans laquelle il nous serait impossible de trouver quoi que ce soit d'esthtique1 dans laquelle tout serait trivial ou laid1 serait assurment dpourvue de toute posie4 ,toute posie veille en nous le sentiment du beau4 ,ceci n'est pas une conjecture1 une thorie plus ou moins pniblement dduite4 ,c'est un fait d'observation4 ,dans la contemplation potique1 nous ne nous contentons pas de jouir de notre propre tat de conscience4 ,nous sentons qu'il y a dans cette jouissance mme quelque chose d'lev2 elle n'est pas seulement dlicieuse1 elle est de celles que nous nous savons gr nous-mmes de ressentir4 ,c'est presque une jouissance d'art1 que peuvent seules prouver les mes prises de beaut4 ,dans une oeuvre d'art1 il est bien vident que la posie est un mrite de plus1 qu'elle augmente la valeur artistique de l'oeuvre1 qu'elle la rend plus admirable1 qu'elle est par consquent un vritable apport de beaut4 ,de mme et plus forte raison dans les vers4 ,quelles que soient leurs qualits de facture1 jamais nous ne les trouverons parfaitement beaux s'ils ne sont pas vraiment potiques2 et les plus potiques sont ceux qui nous semblent avoir la suprme beaut4 ,il est certain que dans l'usage courant on ne dsigne pas tout fait la mme chose par les deux mots de posie et de beaut4 ,l'habitude s'est tablie de prendre plutt le mot de beaut dans un sens assez restreint1 celui de beaut de la forme1 ou de beaut plastique4 ,la beaut tant ainsi conue1 il est trop clair qu'elle diffre de ce que nous trouvons dans la posie2 et l'on pourra tablir entre ces deux ides toutes les oppositions que l'on voudra4 -- ,la beaut1 dira-t-on1 est objective2 elle consiste dans un certain nombre de qualits qui se peroivent immdiatement1 ou dont nous pouvons juger par l'intelligence2 nous ne sommes pas libres de les attribuer ou non l'objet1 elles se constatent1 on peut dmontrer leur ralit1 et tout apprciateur comptent et de bonne foi devra la reconnatre4 ,la posie est tout autre chose4 ,elle est subjective4 ,seul je puis savoir si un objet est potique ou non1 puisqu'il ne l'est que pour moi et dans la mesure o il me donne une impression de posie4 ,c'est donc un caractre tout diffrent4 ,et c'est aussi des objets tout diffrents que nous l'attribuerons4 ,une statue irrprochable de forme sera dite belle2 une statue gauchement excute1 dnue de toute beaut plastique1 mais dans laquelle l'artiste aura mis une expression touchante et leve1 nous semblera potique4 ,un difice neuf et intact est plus beau2 dlabr par le temps1 il est plus potique4 ,un paysage peut tre trs beau sans tre potique3 ainsi une plantureuse valle normande4 ,il peut tre trs potique sans tre beau3 ainsi un tang morne1 une terre triste et dsole1 le dsert1 la mer sauvage4 ,sans doute le mme objet peut tre la fois potique et beau2 il n'y a pas incompatibilit entre les deux caractres4 ,mais quand un objet prsente la fois ces deux caractres1 on les distingue encore l'un de l'autre2 on les attribue des qualits diffrentes de l'objet4 ,ainsi1 quand un vers admirablement fait est en outre d'un sentiment exquis1 c'est pour les qualits de facture qu'on le dclarera beau1 et pour les qualits de sentiment qu'on le trouvera potique4 ,mais si la posie n'est pas la beaut1 au sens exclusif et abusivement restreint du mot1 il est impossible de lui dnier un caractre de beaut1 puisqu'on fait elle nous donne le sentiment du beau4 ,beaut objective de forme ou beaut subjective d'expression1 c'est toujours de la beaut au sens large du mot4 ,ce ne sont mme pas deux espces de beaut diffrentes2 ce sont plutt deux choses diffrentes auxquelles nous reconnaissons une mme qualit esthtique4 ,il m'en cote un peu d'entrer dans ces distinctions verbales2 mais si faute de les faire on commet de graves erreurs d'esthtique1 si la confusion des termes trouble l'observation elle-mme1 elles ne sont pas inutiles4 ,ne tenons pourtant pas notre analyse pour termine avant de l'avoir amene toute la prcision dsirable4 ,j'ai dit qu'une rverie1 pour nous paratre potique1 devait nous donner le sentiment du beau quelque degr4 ,est-ce tout fait ce sentiment-l que nous donne en ralit la posie8 ,qu'elle veille en nous un sentiment trs analogue celui que nous donnent les belles choses1 voil ce que nous pouvons tenir pour accord4 ,mais enfin1 n'y a-t-il pas une diffrence8 ,si lgre qu'elle soit1 elle vaudrait d'tre signale1 car ce serait alors une diffrence spcifique1 dont nous devrions tenir compte dans notre dfinition4 ,or1 il semble bien que cette diffrence existe1 et qu'il y a1 dans la contemplation potique1 une nuance de sentiment particulire1 quelque chose de spcial1 de caractristique1 que nous n'prouvons pas devant les choses qui nous donnent une impression de beaut4 ,il y aurait donc un sentiment du potique1 distinct du sentiment du beau1 et qui donnerait la posie sa nuance particulire4 ,pour savoir ce que nous en devons penser1 quelques mots d'explication sont ncessaires4 ,nous en sommes arrivs au moment o il faudra arrter notre dfinition1 et c'est ici ou jamais qu'il importe d'viter toute quivoque4 ,on parle trop souvent de ce sentiment du beau comme d'un sentiment simple et irrductible1 aussi dtermin que l'est par exemple la sensation du bleu ou du rouge1 et tellement caractristique de la beaut qu'il nous la ferait reconnatre par sa seule prsence2 quelques esthticiens iront mme jusqu' dire qu'il la constitue vraiment1 la beaut n'tant que la proprit qu'ont certains objets d'veiller en nous ce sentiment4 ,c'est l de l'esthtique bien rudimentaire1 et surtout de la psychologie bien simpliste4 ,en prsence des belles choses1 nous prouvons1 non pas un sentiment1 mais un ensemble de sentiments trs complexe et trs variable o l'on peut distinguer de l'attrait sensible1 du charme1 de l'admiration1 de la satisfaction intellectuelle1 un plaisir de jeu1 de la sympathie et de l'amour1 sans compter toutes les motions accessoires que l'objet nous donne par son expression morale particulire1 et qui colorent d'une faon diffrente tous ces sentiments4 ,il est clair par exemple que nous ne trouverons pas le mme charme un chant triste qu' un chant d'allgresse1 et que si nous admirons autant l'un que l'autre1 ce ne sera pas de la mme manire4 ,il est impossible que deux objets diffrents1 un tableau et une statue par exemple1 affectent notre sensibilit de la mme manire4 ,il y aura donc autant de varits de sentiment du beau qu'il peut y avoir de belles choses en un genre quelconque4 ,certains objets exciteront plutt la satisfaction intellectuelle1 d'autres auront plus de charme2 enfin les sentiments lmentaires que nous avons numrs1 et qui eux-mmes paratraient assez complexes l'analyse1 entreront tous les degrs et en proportions indfiniment variables dans l'motion rsultante4 ,ce qui fait l'unit de sentiments aussi divers et permet de les faire entrer dans une mme catgorie1 ce n'est donc pas leur ressemblance2 c'est leur communaut d'origine4 ,nous les disons tous esthtiques1 parce que tous ils se rapportent la beaut1 autrement dit parce que nous les prouvons en prsence des choses que nous trouvons belles4 ,par beaut nous entendons donc autre chose que la proprit d'exciter tel ou tel sentiment2 et ce quelque chose1 je crois l'avoir surabondamment tabli ailleurs#d1 c'est un caractre de perfection de l'objet4 ,c'est autour de cette ide de perfection que se groupent et se rallient tous les sentiments esthtiques4 ,revenons maintenant au sentiment du potique4 ,nous en comprendrons mieux la nature4 ,la lecture de vers trs potiques veille-t-elle en nous quelque sent ment spcial1 distinct de ceux que nous donnerait une chose trs belle1 mais dpourvue de toute posie1 par exemple un tableau admirablement dessin et peint1 mais dont le sujet ne parlerait en rien l'imagination8 ,sans aucun doute4 ,l'oeuvre potique1 tant de caractre tout diffrent1 valant par de tout autres qualits1 ne peut nous donner les mmes impressions que le tableau4 ,comme l'admiration est ici accompagne d'motions diverses1 elle-mme sera plus mue2 elle prendra la teinte pathtique de ces sentiments4 ,il ne faut pas se figurer en effet que le sentiment de beaut1 qu'excite en nous une oeuvre pathtique par son expression morale1 c'est--dire par les motions diverses qu'elle nous donne1 soit un phnomne tout fait distinct1 qui viendrait se plaquer en quelque sorte sur ces motions1 sans se confondre avec elles4 ,il entre dans notre tat d'me pour le modifier2 nous ne percevons1 de ces sentiments divers1 que la rsultante commune4 ,l'admiration que nous prouvons pour une chose belle1 tant due aux qualits intrinsques de l'objet1 nous dtache de nous-mmes1 nous porte vers lui4 ,l'admiration que nous inspire un objet potique est plus recueillie1 plus intime1 et tourne plutt vers le dedans4 ,se produisant dans un moment de dtente intellectuelle1 elle ne sera pas vive1 mais plutt mditative1 songeuse1 et comme teinte elle-mme de rverie4 ,non seulement la posie nous donne des sentiments de nature spciale1 mais chaque oeuvre potique1 on peut le dire1 a sa teinte de sentiment particulire qui la caractrise2 et dans chaque occasion o nous prouverons une impression de posie1 cette impression aura un caractre propre4 ,ainsi1 quand ce seront nos propres rveries qui prendront une tournure potique1 nous en serons plutt charms2 nous sentirons bien qu'il y a en elles quelque chose d'esthtique1 d'harmonieux1 mais nous n'aurons pas la fatuit de nous en admirer nous-mmes4 ,quand au contraire nous lisons une page potique1 nous lui accordons sans rserve notre admiration4 ,il y a donc bien un sentiment du potique1 trs complexe lui-mme et de formule variable4 ,mais diffre-t-il du sentiment du beau8 ,il n'est qu'une des innombrables varits de ce sentiment4 ,c'est un sentiment esthtique1 qui diffre des autres1 comme diffrent les uns des autres tous les sentiments esthtiques1 en ce qu'il a sa nuance propre2 mais qui leur ressemble1 comme tous se ressemblent entre eux1 en ce qu'il implique une ide de perfection et de beaut4 ,voici donc une premire indication retenir3 c'est que la rverie potique nous apparat toujours avec un certain caractre de beaut4 ,mais d'o tient-elle ce caractre8 ,et qu'y a-t-il prcisment de beau dans cet tat psychique8 ,la beaut peut tre dans les images qu'voque notre rverie#e4 ,il est certainement des cas o nos reprsentations1 par le don d'invention qu'elles dclent1 par leur originalit1 par leur caractre idal ou merveilleux1 prennent une haute valeur esthtique4 ,cette seule remarque nous permet dj d'expliquer un certain nombre de faits qui1 autrement1 pourraient surprendre4 ,des vers que nous lisons nous donneront une impression de posie par le seul clat des images4 ,les mmes objets1 que nous nous contenterions de trouver jolis ou agrables voir dans la nature1 nous sembleront potiques dans une vocation littraire1 parce qu'alors leur beaut sera celle d'une reprsentation4 ,une description sera plus potique du seul fait que l'objet dcrit aura en lui-mme plus de beaut4 ,il est plus potique de penser quelque admirable paysage ou quelque chef-d'oeuvre de l'art qu' des choses insignifiantes ou vulgaires4 ,une statue de femme en attitude pensive nous semblera plus potique si ses formes sont lgantes et sa pose gracieuse4 ,les belles choses en gnral sont plus favorables que les autres la contemplation potique2 les rveries qu'elles peuvent provoquer1 dbutant sur une impression de beaut1 ont chance de garder longtemps encore un caractre esthtique2 de nous-mmes nous nous appliquons leur conserver ce caractre1 en cartant les images triviales qui seraient en discordance avec l'objet de notre contemplation4 ,un objet de beaut mdiocre pourra se transfigurer dans la contemplation potique au point de prendre un caractre idal1 une sorte de beaut de rve2 mais s'il tait dcidment trop laid1 il nous serait trs difficile de le trouver potique1 notre imagination se refusant en sa prsence voquer des images d'un caractre esthtique4 ,tous ces faits se peuvent ramener la mme loi3 un objet nous paratra d'autant plus potique qu'il y aura1 dans les images qui accompagnent sa contemplation1 plus de beaut4 ,il est pourtant des rveries minemment potiques dans lesquelles nous n'voquons que le souvenir d'objets vulgaires1 d'vnements familiers1 auxquels il serait bien difficile d'attribuer un caractre esthtique4 ,en quoi donc consistera la beaut de telles rveries8 ,elle sera dans quelque chose de plus profond encore que les reprsentations intrieures1 dans les motions intimes qui accompagnent l'apparition des images4 ,ce sera une beaut d'expression morale4 ,il faut compter1 parmi les causes qui contribuent le plus efficacement dterminer la valeur esthtique de nos rveries1 le caractre plus ou moins lev de ces sentiments4 ,si le niveau moyen de nos sentiments est bas1 nos rveries seront dpourvues de noblesse2 elles-mmes seront viles ou tout au moins mesquines4 ,il est au contraire des mes naturellement si dlicates1 si leves1 qu'il n'en saurait rien sortir que de gnreux2 ce sont par excellence les mes de potes4 ,il ne sera pas facile1 je le sais1 de s'entendre sur les conditions de beaut des sentiments4 ,c'est l un des plus hauts problmes de l'esthtique rationnelle4 ,chacun sera tent de le rsoudre selon ses prfrences personnelles4 ,pour les uns1 l'idal sera l'exquise dlicatesse des impressions2 ils n'admettront qu'une posie subtile1 raffine1 toute en nuances4 ,pour les autres1 la posie devra tre exalte1 passionne1 monte constamment au ton lyrique4 ,celui-ci ne sentira de posie que dans l'amour2 celui-l1 que dans les sentiments hroques4 ,mais dans tous les cas1 chacun dclarera potiques par excellence les sentiments qu'il estimera les plus beaux1 c'est--dire les plus conformes son idal4 ,maintenant nous disposons d'informations suffisantes pour complter notre dfinition4 ,a notre premire formule1 qui dfinissait psychologiquement la posie comme un tat de rverie1 nous avons compris qu'il fallait ajouter quelque chose1 et nous avons reconnu que ce devait tre un sentiment de beaut4 ,cette beaut1 nous avons constat qu'elle tait en partie dans les images que nous apporte notre rverie1 mais surtout dans les sentiments qui accompagnent leur reprsentation4 ,la posie peut donc tre dfinie psychologiquement une rverie accompagne de sentiments qui nous donnent une impression de beaut4 ,plus simplement1 nous dirons qu'elle est une rverie esthtique4 ,ce mot1 tel qu'il est gnralement employ1 dsigne suffisamment ce que nous voulons dire3 on l'emploie en effet de prfrence pour dsigner la beaut d'expression morale2 il implique la fois l'motion1 et un certain caractre de beaut d cette motion mme4 ,dans tous les cas1 c'est en ce sens que nous convenons de l'employer4 ,notre dfinition se trouve ainsi complte4 ,nous croyons avoir dtermin l'ensemble des conditions ncessaires et suffisantes pour que se produise l'impression potique4 ,toute posie est rverie esthtique1 toute rverie esthtique est posie4 ,j'ai affirm jusqu'ici plutt que je ne prouvais4 ,j'ai pos cette premire et essentielle dfinition sans la justifier4 ,elle implique une gnralisation qui aurait besoin d'tre appuye tout le moins sur de nombreux exemples4 ,c'est ce livre entier qui doit en apporter la preuve1 par l'analyse dtaille que nous ferons des divers modes de la conception potique4 ,,chapitre ,,ii ,,la ,,po,,sie ,,int,,rieure ,par posie intrieure j'entends celle que nous crons pour nous-mmes1 sans aucune intention de l'utiliser dans une oeuvre artistique quelconque4 ,elle est le produit le plus spontan de la rverie4 ,c'est elle qu'il nous faut tudier en premier lieu1 car elle est le point de dpart1 la source de toute inspiration2 elle est la posie originelle dont tout le reste n'est que le dveloppement4 ,nous ne pouvons songer dterminer la part que tient la libre rverie dans notre existence4 ,il va de soi qu'elle variera avec le temprament de chacun1 avec les circonstances1 avec le genre de vie que nous menons par choix ou par ncessit4 ,la tendance la rverie devra tre rduite au minimum chez les hommes trs occups1 trs affairs1 chez ceux en qui domine la raison pratique1 chez les hommes d'action dont toute l'nergie est tourne vers le dehors4 ,elle sera trs forte chez les personnes doues d'une imagination active1 d'une vive sensibilit1 qui vivent surtout de la vie intrieure1 et qui ont le loisir de s'y adonner4 ,il serait vain de chercher tablir une moyenne4 ,mais en gnral1 je crois que la rverie lient dans notre vie intellectuelle plus de place qu'on ne se le figure communment4 ,nous rflchissons beaucoup moins1 nous rvons beaucoup plus que nous ne voudrions le reconnatre4 ,l'attention est forcment intermittente2 la rflexion agit par efforts discontinus4 ,au cours mme du travail mental le plus attentif1 que de distractions1 que de dviations de la pense1 que d'chappes dans le monde imaginaire6 ,pendant que j'cris ces lignes1 auxquelles je m'applique pourtant1 que d'images me passent par l'esprit1 que je ne remarque pas1 portant toute mon attention sur les ides utilisables que je puis rencontrer6 ,ces reprsentations confuses1 incohrentes forment le fond obscur de la pense1 sur lequel se dtachent de temps autre quelques jugements nets4 ,si l'on pouvait faire exactement le compte de nos rflexions et de nos rver ries1 on trouverait1 j'en suis certain1 une disproportion singulire4 ,l'intelligence la plus active1 la plus lucide1 la plus fconde ne rflchit que par -coups2 son tat normal n'est pas la tension1 elle se briserait cet effort continu1 mais bien plutt la dtente4 ,au cours de la journe1 quelque moment que je m'observe1 j'ai conscience de dranger des images1 qui disparaissent aussitt1 dans l'effort que je fais pour les apercevoir4 ,a quoi rvais-je donc8 ,je ne saurais le dire4 ,ce sont des rveries trop vagues pour que la pense lucide puisse se les reprsenter1 et justement leur disparition concide avec la reprise de conscience4 -- ,il n'est mme pas certain que la rflexion interrompe la rverie4 ,pendant que je rflchis une chose1 je puis trs bien me donner son sujet tout un jeu de reprsentations4 ,dans l'expression de la pense la plus abstraite entrent des symboles1 des comparaisons1 des mtaphores qui prouvent que1 pendant que l'intelligence fonctionne1 l'imagination ne reste pas pour cela inactive4 ,on dirait mme que1 dans l'effort que nous faisons pour concevoir les ides abstraites1 l'imagination s'inquite1 s'agite1 cherche comprendre les choses sa faon1 travaille se les reprsenter1 et qu'ainsi se produit spontanment un afflux d'images1 plus ou moins applicables l'objet de notre rflexion4 ,plus mon attention se porte sur ce point1 mieux il me semble qu'au del du cercle de clart que projette ma conscience actuelle1 dans les rgions obscures de l'esprit1 j'entrevois cette multitude confuse des images toujours prsentes3 images de souvenir que je sens toujours prtes reparatre au premier appel1 comme si je n'avais cess de quelque manire d'y penser toujours2 images de rve1 vagues projets d'avenir1 espoirs et craintes1 bauches d'oeuvres venir1 visions fantasques4 ,ainsi nous en arriverons poser1 sous toutes rserves1 cette hypothse1 que peut-tre le cours de la rverie est1 de notre premier notre dernier jour1 ininterrompu4 ,on a dit que nous rvons toute la nuit4 ,cela est en effet soutenable1 puisque dans le sommeille plus profond doit subsister un minimum d'activit crbrale4 ,mais il est plus vraisemblable encore que nous rvons tout le jour4 ,il n'y a aucune raison pour que l'activit de l'imagination soit moindre pendant la veille que pendant le sommeil2 il est plus probable que les oprations de la pense lucide sont un surcrot d'activit1 quelque chose qui s'ajoute ce travail latent de l'imagination mais ne l'interrompt pas4 ,dans cette conception1 le sommeil laisserait paratre les images qui s'laborent incessamment au plus profond de nous-mmes2 les perceptions de la veille ne feraient que les recouvrir4 ,au moment o nous ouvrons les yeux1 les fantmes du rve plissent et semblent s'effacer4 ,est-il certain qu'ils ne subsistent pas1 invisibles mais rels encore1 comme la veilleuse que l'on a oubli d'teindre l'aube garde son invisible clart dans la lumire du grand jour8 ,encore une fois1 on ne peut hasarder ce sujet que des hypothses4 ,si ce mouvement d'imagination se continue l'tat de veille1 il s'abaisse sans aucun doute au-dessous de la conscience distincte2 son existence reste encore conjecturale4 ,de ce que nous venons de dire1 on pourrait tre tent de conclure qu' ce compte la posie intrieure devrait jaillir flot constant et dborder de toute me humaine4 ,puisque nous rvons tous et presque toujours1 ne sommes-nous pas tous et presque constamment potes8 ,la conclusion serait prcipite4 ,dfinissant la posie1 nous avons eu soin de remarquer que ce n'tait pas une rverie quelconque1 mais un mode de rverie particulier1 prsentant un caractre spcial1 le caractre esthtique4 ,je sais que souvent l'on parle de la rverie comme si elle tait esthtique par essence2 on ne peut se la figurer comme dpourvue de beaut4 ,de la conception mme que certains thoriciens se font de l'activit esthtique1 qu'ils dfinissent comme le jeu des facults reprsentatives1 il s'ensuivrait que la rverie est la chose esthtique par excellence4 ,laissant de ct les thories1 nous allons reconnatre que la libre rverie n'est pas esthtique en soi1 mais qu'elle peut le devenir dans certaines conditions1 qu'il s'agit de dterminer4 ,demandons-nous d'abord jusqu' quel point elle est agrable4 ,le charme n'est pas la beaut2 mais il en est au moins une condition1 et mme le premier degr4 ,sur ce point1 tous les rveurs sont unanimes3 ils parlent de la rverie comme ayant par elle-mme un charme incomparable4 ,quel esprit ne bat la campagne8 ,qui ne fait chteaux en ,espagne1 ,picrochole1 ,pyrrhus1 la ,laitire1 enfin tous1 ,autant les sages que les fous8 ,chacun songe en veillant3 il n'est rien de plus doux4 ,,la ,,fontaine4 ,est-il bien ncessaire de dcrire et d'expliquer le charme particulier de cet tat de rverie8 ,si nous voulons savoir jusqu'o peut aller le plaisir de rver1 il nous suffira de relire ,j4-,j4 ,rousseau#f4 ,nul pote1 nul crivain ne l'a ressenti plus profondment1 et ne l'a exprim en termes plus potiques4 ,quand le soir approchait1 je descendais des cimes de l'le et j'allais volontiers m'asseoir au bord du lac1 sur la grve1 dans quelque asile cach2 l le bruit des vagues et l'agitation de l'eau1 fixant mes sens et chassant dmon me toute autre agitation1 la plongeaient dans une rverie dlicieuse1 o la nuit me surprenait souvent sans que je m'en lusse aperu4 ,le flux et le reflux de cette eau1 son bruit continu1 mais renfl par intervalles1 frappant sans relche mon oreille et mes yeux1 supplaient aux mouvements internes1 que la rverie teignait en moi1 et suffisaient pour me faire sentir avec plaisir mon existence1 sans prendre la peine de penser4 ,de temps autre naissait quelque faible et courte rflexion sur l'instabilit des choses de ce monde1 dont la surface des eaux m'offrait l'image2 mais bientt ces impressions lgres s'effaaient dans l'uniformit du mouvement continu qui me berait1 et qui1 sans aucun concours actif de mon me1 ne laissait pas de m'attacher au point qu'appel par l'heure et par le signal convenu je ne pouvais m'arracher de l sans effort4 ,quand on relit ces descriptions et ces confidences1 quand on se rappelle1 car de telles pages ont la proprit d'veiller les souvenirs profonds1 les impressions analogues que l'on a pu prouver1 on est tent de se dire que dcidment la rverie est une chose dlicieuse de par sa nature propre4 ,il ne faut pourtant pas exagrer4 ,gardons-nous ici d'un mirage4 ,quand on parle ainsi de la rverie1 on pense la rverie des rveurs1 c'est--dire des contemplatifs et des potes1 de ceux qui s'y complaisent et y sont entrans1 de ceux qui en ont fait comme le but de leur existence4 ,ou bien encore1 on pense aux heures exceptionnelles1 o par un concours de circonstances particulirement favorable1 bien-tre physique1 quitude morale1 impressions de nature1 stimulation artistique1 on s'est trouv port en pleine rverie4 ,alors en effet c'tait dlicieux4 ,et cela prouve que la rverie peut avoir l'occasion un charme exquis4 ,mais il n'est pas vraisemblable qu'elle nous donne constamment telle batitude4 ,nous avons reconnu dans la rverie un mode normal1 habituel et peut-tre mme constant de l'activit mentale4 ,a ce titre1 il est possible qu'elle nous soit constamment agrable1 mais comme l'est tout exercice naturel d'une activit psychique ou d'une fonction vitale1 sans qu'il y ait rien de particulier dans ce plaisir1 ni qu'il s'lve beaucoup au-dessus de l'indiffrence4 ,une suite d'images n'a rien de plus attrayant en soi qu'une suite de perceptions4 ,la rverie se caractrise par l'absence d'effort intellectuel4 ,ce serait une raison suffisante pour la dclarer souverainement agrable1 si le moindre effort tait notre suprme idal1 et la loi mme de notre activit4 ,singulire loi pour une activit6 ,en ralit on ne constate pas que tout tat psychique dont l'effort est absent soit par cela mme agrable4 ,on ne constate pas non plus que l'effort soit dans tous les cas pnible4 ,tout dpend des conditions physiques et morales dans lesquelles nous nous trouvons et de ce que nous avons d'nergie disponible3 il est des cas o rien ne peut nous plaire plus que l'activit allant mme jusqu'au maximum d'effort2 d'autres o nous prfrerons le repos1 la lthargie et le rve4 ,je n'accepterais pas non plus sans rserves la thorie qui fait de la rverie une activit essentiellement agrable sous le prtexte qu'elle constitue un libre jeu de reprsentations4 ,suis-je vraiment libre quand je rve8 ,j'en doute fort4 ,c'est ma rverie qui est libre1 ce n'est pas moi4 ,elle m'emporte je ne sais o4 ,elle-mme n'est libre qu'en ce sens qu'elle n'a pas de but fix d'avance4 ,elle va1 comme le ballon libre1 o le vent la pousse4 ,quand on parle d'un libre jeu d'imagination1 on suppose que j'appelle ou repousse1 que je combine1 que je construis les images selon mon bon plaisir4 ,c'est dans la rflexion volontaire que je suis ainsi matre de mes ides4 ,dans la pure rverie au contraire1 je me laisse aller2 j'assiste un spectacle1 dont les pripties sont pour moi de l'imprvu4 ,je ne rectifie rien1 je ne conseille rien2 je suis les vnements2 je me demande ce qui va arriver4 ,il n'y a l rien de comparable au jeu1 si ce n'est l'illusion consciente et demi-volontaire1 le faire-semblant1 le parti pris de se laisser prendre des vnements fictifs comme s'ils taient rels1 le srieux affect qui se retrouve dans toute activit de jeu2 et cette analogie mme ne prouve nullement que la rverie est une sorte de jeu1 mais seulement que dans nos jeux1 c'est--dire dans le dveloppement libre et joyeux que nous donnons notre activit pour le seul plaisir d'agir1 nous faisons toujours entrer une part d'illusion volontaire et de rverie4 ,nous serons1 je crois1 dans la juste mesure en disant qu'en somme l'activit qui constitue la rverie n'a rien de dsagrable en soi1 qu'elle peut se prolonger indfiniment sans nous apporter aucune fatigue1 et qu'en gnral1 sauf les cas exceptionnels de dlire fivreux ou d'images obsdantes1 elle est plutt accompagne d'un certain bien-tre4 ,ce qui dtermine vraiment sa qualit affective1 c'est la nature des images qu'elle nous apporte4 ,la rverie sera agrable ou dsagrable1 selon que nous nous reprsenterons des choses gaies ou des choses tristes4 ,on ne peut dire qu'en gnral nous ayons une tendance pencher d'un ct plutt que de l'autre4 ,tout dpend videmment de notre temprament1 de notre caractre1 de notre ge1 de notre humeur du jour1 des circonstances4 ,il est assez vraisemblable que la rverie est plutt optimiste quand la courbe gnrale de notre vie est en voie ascendante1 pessimiste quand la courbe s'abaisse4 ,les rveries de l'enfance sont plutt faites d'espoirs1 celles de la vieillesse d'apprhensions et de regrets2 mais cette loi mme comporte bien des exceptions4 ,peut-tre pourrait-on mesurer le plaisir qu'un homme trouve dans la rverie la part qu'il lui accorde dans sa vie2 il est probable en effet que ceux qui s'adonnent la contemplation intrieure le font parce qu'ils y trouvent un plaisir particulier1 soit que leur imagination exubrante prouve le besoin de se dpenser en reprsentations1 soit que la rverie ait chez eux une tendance optimiste qui la rend plus agrable1 soit qu'ils aient t amens par les mcomptes de la vie relle se rfugier dans le monde des souvenirs1 des illusions et des rves4 ,et cela mme n'est pas bien sr4 ,n'arrive-t-il pas que l'on s'enfonce dans la rverie sans mme y trouver le sombre plaisir des coeurs mlancoliques1 par simple dcouragement8 ,la rverie n'est pas plus belle en soi qu'elle n'est agrable en soi4 ,elle le deviendra dans certaines conditions4 ,puisque nous ne composons pas nos rveries1 puisqu'elles se produisent spontanment1 il n'y a aucune raison pour qu'elles rpondent nos gots personnels et nos prfrences esthtiques1 comme elles le feraient si nous les tenions tout fait notre disposition4 ,les images se construisent au hasard1 comme les figures que forment les nuages dans le ciel1 ou le lichen sur les vieux murs3 on remarque celles qui ont un semblant de composition2 en gnral elles sont assez insignifiantes4 ,de la masse confuse de toutes nos rveries1 il doit tre exceptionnel que se dgage quelques reprsentations d'une relle valeur esthtique4 ,la rverie moyenne1 j'entends par l ces images fugitives et ples qui nous passent incessamment par l'esprit1 est pure divagation4 ,aussi en dtournons-nous notre attention4 ,pouvons-nous1 par cette invention spontane1 qui ne comporte aucune retouche volontaire1 aucune laboration artistique1 imaginer rien de trs beau1 de plus beau que nature8 ,cela n'est pas vraisemblable1 et aucune observation authentique ne nous autorise affirmer que cela se produise en fait4 ,il nous arrive sans doute1 dans nos rves ou nos rveries1 de nous reprsenter de beaux paysages1 des architectures magnifiques1 des fleurs merveilleuses1 des figures idales4 ,mais ces visions1 qui nous laissent l'impression d'une surnaturelle beaut1 sont-elles rellement aussi belles que cela8 ,ce sont des images diapres1 brillantes1 de couleurs vives1 analogues celles que nous pouvons concevoir en contemplant des points lumineux et scintillants ou les braises incandescentes du foyer2 il est assez vraisemblable que nous y faisons entrer les bluettes lumineuses qui fourmillent dans le champ rtinien#g4 ,les formes sont plutt fantastiques qu'lgantes1 plus bizarres que vraiment artistiques4 ,les difices que fait surgir l'imagination pure1 ce sont ces palais de l',orlando furioso1 prodigieux1 feriques1 tincelants de pierreries1 invraisemblables4 ,ces images1 au moment o elles nous apparaissent1 excitent sans doute un sentiment d'admiration intense2 nous leur trouvons une beaut merveilleuse4 ,elles sont en effet ce que nous pouvons1 dans de telles conditions crbrales1 imaginer de plus beau4 ,elles ont toutes les conditions de la beaut1 sauf le got et l'art4 ,nous nous en apercevons quand nous avons repris notre sang-froid2 nous sommes surpris de voir quel trange objet nous avait ainsi mis en extase4 ,j'en dirai autant de ces figures idales1 qui parfois hantent nos rveries4 ,telles que nous les imaginons1 valent-elles l'admiration qu'elles nous inspirent8 ,dans notre rve nous les trouvons infiniment belles4 ,en elles-mmes1 elles sont si vagues1 si indcises de traits1 qu' peine pourrait-on les qualifier au point de vue esthtique4 ,aussi ple est l'image que nous concevons quand dans un conte de fes apparat une princesse aussi belle que le jour4 ,un des exemples les plus curieux et les plus typiques que l'on puisse citer de ces produits spontans de l'imagination idaliste1 c'est ce personnage trange qui hanta l'esprit de ,george ,sand#h4 ,ds ma premire enfance1 j'avais besoin de me faire un monde intrieur ma guise1 un monde fantastique et potique444 ,me voil donc1 enfant rveur1 candide1 isol1 abandonne moi-mme1 lance la recherche d'un idal et ne pouvant pas rver un monde1 une humanit idalise1 sans placer au fate un ,dieu1 l'idal mme444 ,et voil qu'en rvant la nuit1 il me vint une figure et un nom4 ,le nom ne signifiait rien que je sache2 c'tait un assemblage fortuit de syllabes comme il s'en forme dans le rve4 ,mon fantme s'appelait ,coramb et ce nom lui resta444 ,je voulais l'aimer comme un ami1 comme une soeur1 en mme temps que le rvrer comme un ,dieu4 ,je ne voulais pas le craindre et1 cet effet1 je souhaitais qu'il et quelques-unes de nos erreurs et de nos faiblesses4 ,je cherchai celle qui pouvait se concilier avec sa perfection et je trouvai l'excs de l'indulgence et de la bont#i4 ,ceci me plut particulirement et son existence1 en se droulant dans mon imagination 7je n'oserais dire par l'effet de ma volont1 tant ces rves me parurent bientt se formuler d'eux-mmes71 m'offrit une srie d'preuves1 de souffrances1 de perscutions et de martyres444 ,le rve arriva une sorte d'hallucination douce1 mais si frquente et si complte parfois que j'en tais comme ravie hors du monde rel4 ,l'imagination de l'enfant s'exalte2 elle dresse un autel l'objet secret de son adoration4 ,puis la vision commence se dissoudre2 ne de la libre rverie1 trop inconsistante pour durer longtemps1 elle s'efface peu peu1 et ,coramb rentre dans l'inconscient dont il tait sorti#aj4 ,il tait important de signaler cette illusion1 pour montrer que trs rarement la libre rverie fournit au pote ou l'artiste une matire artistique tout labore4 ,mais cette tendance que nous avons trouver charmantes lus images de rverie1 bien que fonde sur une illusion1 est pourtant retenir4 ,du moment1 en effet1 qu'il ne s'agit pas d'utiliser ces images dans un but artistique1 peu importe que leur beaut soit subjective et qu'elles ne puissent avoir de charme que pour celui qui les conoit4 ,c'est pour nous-mmes qu'elles sont faites4 ,mieux elles seront adaptes notre got personnel1 autrement dit plus leur valeur esthtique sera subjective1 et plus elles auront de prix dans la contemplation intrieure4 ,s'il nous est impossible de donner volontairement nos rveries un caractre esthtique1 nous pouvons obtenir ce rsultat indirectement1 en nous mettant dans les conditions reconnues favorables4 ,ces belles heures de contemplation rveuse1 nous les recherchons2 nous prenons nos dispositions pour que rien ne vienne les gter4 ,nous nous recueillons4 ,nous nous prtons certaines penses1 nous en cartons d'autres4 ,nous cherchons d'instinct tablir dans notre conscience cette harmonie1 durable parce qu'elle est parfaite1 qui constitue l'tat esthtique4 ,dans la rverie la plus libre1 nous arrivons ainsi mettre un peu d'art4 ,souvent mme le rveur cherche une sorte de mise en scne1 il aime s'entourer des objets dont il a prouv par exprience la vertu potique2 il ira chercher la rverie dans les lieux o il l'a rencontre dj2 il y retrouvera des images parses et flottantes1 fils lgers auxquels-il renouera ses nouveaux rves4 ,la nature plus ou moins esthtique des images primitives sur lesquelles l'imagination opre1 et qui sont comme la matire qu'elle met en oeuvre1 dterminera en grande partie la qualit de nos rveries4 ,si constamment nous avons sous les yeux des spectacles de misre1 de laideur1 de vulgarit1 noire imagination1 hante de ces images1 aura peine en extraire de la beaut4 ,s'il se trouve que par faveur du sort nous avons vcu dans la srnit et la joie1 entours de gracieuses images1 nos penses prendront d'elles-mmes une allure esthtique4 ,la culture artistique et littraire contribuera mettre de l'idal dans notre vie intrieure3 elle nous fournira des images dj labores dans le sens de la beaut1 qui entreront dans nos reprsentations personnelles et en relveront le caractre4 ,,chapitre ,,iii ,,la ,,poesie ,,de ,,la ,,nature ,considrons d'abord les impressions que nous recevons de la nature quand nous sommes devant elle en simple contemplation4 ,nous reposons notre vue sur les choses avec batitude4 ,nous ne les scrutons pas du regard1 nous ne les tudions pas1 nous ne nous posons leur sujet aucune question4 ,la dtente crbrale est parfaite2 et c'est justement de cette dtente que nous jouissons2 c'est elle que nous venons chercher aux champs1 sur les grves ou dans les bois2 c'est elle que nous demandons aux paisibles spectacles de la nature4 ,notre esprit se donne cong2 et il peut se faire que vraiment1 pendant un certain temps1 nous ne pensions rien4 ,mais pour peu que cette contemplation oisive se prolonge1 dans cet tat de distraction o s'endort l'intelligence1 il est impossible que n'apparaissent pas les images2 elles se produisent1 voques spontanment par association d'ides1 peine conscientes1 attirant d'autant moins notre attention qu'elles sont plus en harmonie avec les objets que nous avons devant les yeux2 et peu peu notre contemplation devient rverie4 ,l'expression mme de notre regard1 dans la contemplation potique1 suffirait dceler ce changement dans notre tat de conscience2 il est songeur1 distrait1 ou trangement fixe3 on voit bien que notre pense est ailleurs4 ,notre attitude est celle du recueillement ou de la mditation intrieure4 ,c'est alors que nous nous laissons aller ces illusions que tous les contemplateurs et potes se sont plu nous dcrire3 diffusion du moi dans les choses1 perte du sentiment de la personnalit1 tendance du spectateur s'identifier avec les objets de sa contemplation4 ,nos reprsentations1 devenues plus vives1 ne se distinguent plus nettement de nos perceptions1 devenues plus distraites2 la diffrence que dans notre tat lucide nous maintenons entre l'imaginaire et le rel tend s'effacer2 et nous aimons cette indcision2 nous nous y perdons plaisir4 ,de l cet attrait particulier qu'ont pour le pote les spectacles de la nature qui par leur caractre trange1 indcis1 mystrieux1 font l'effet de choses imagines plutt que perues3 mirages1 chos1 reflets1 vagues apparitions d'objets dans la brume1 clairs de lune feriques1 bizarres difices de nues au soleil couchant1 rumeurs confuses du vent qui passe sur la fort4 ,ce sont de ces choses qui entrent d'elles-mmes dans la contemplation potique1 parce que dans la nature mme et pendant que nous les percevons elles font dj l'effet d'un rve4 ,les objets lointains1 inaccessibles1 qui nous apparaissent par del de vastes plaines1 aux confins de l'horizon1 ont au plus haut degr ce caractre4 ,aussi la posie d'un paysage est-elle presque toujours dans ses lointains4 ,aux premiers plans1 les objets sont solides1 tangibles1 bien matriels2 mesure qu'ils s'loignent1 ils perdent de leur relief et de leur ralit2 ils ne font plus l'effet que de visions1 d'apparitions vagues1 de choses demi-imaginaires#aa4 ,c'est la zone indcise o les couleurs des objets s'effacent1 o les colorations deviennent tranges et fantastiques1 o la terre se fond en couches vaporeuses et rejoint le ciel2 c'est la rgion enchante vers laquelle s'en vont nos rves4 ,mais plus encore que l'loignement1 l'absence potise les choses4 ,les spectacles qui lorsque nous les avons rellement perus nous ont paru seulement agrables1 deviennent charmants lorsque nous nous en donnons la vision mentale4 ,un objet mme vulgaire prend une certaine posie dans le souvenir3 c'est qu'alors il n'est plus qu'une image2 ce qu'il pouvait avoir de trivial dans la ralit s'oublie2 notre reprsentation l'pure4 ,de tout temps l'imagination potique s'est complu diviniser la nature1 la personnifier1 l'animer4 ,c'est encore une manire de mettre de l'imaginaire dans le rel1 et du merveilleux dans le monde4 ,ce serait en effet mconnatre trangement l'tat d'esprit des potes primitifs1 que de supposer qu'ils prenaient tout fait au srieux et dans un sens raliste les conceptions de l'antique mythologie4 ,je ne sais s'il y a jamais eu un temps o l'on croyait que ,zeus brandissait rellement la foudre1 que vraiment ,posidon soulevait les flots de son trident1 que les dieux tenaient leur assemble sur la cime du mont ,olympe4 ,a coup sr les potes ne l'ont jamais cru3 ils devaient trop bien sentir ce qu'il y avait d'imaginatif dans ces mythes dont ils s'inspiraient1 et ce qu'ils y mettaient eux-mmes d'imagination en les dveloppant4 ,s'ils avaient pris cette lgende dore pour de l'histoire1 ils s'en seraient dsintresss1 car elle et alors perdu pour eux tout son charme potique4 ,s'ils se donnaient l'illusion d'y croire1 c'tait pour trouver plus d'intrt ce jeu d'imagination4 ,de mme1 quand le pote moderne personnifie les forces de la nature1 quand il leur donne une sorte de vie1 des sentiments avec lesquels il sympathise1 lui aussi sait bien que ce n'est qu'un jeu1 une illusion dans laquelle il s'enfonce plaisir1 par attrait du merveilleux1 pour se1 donner la reprsentation d'un tat d'me trange et surprenant1 celui que l'on pourrait prter aux choses4 ,il faut d'ailleurs le remarquer4 ,ce n'est pas en prsence des objets rels que cette illusion tend se produire4 ,l'objet peru dans sa ralit se prte mal ces personnifications et ces mtamorphoses4 ,c'est dans les souvenirs du pote1 c'est dans ses descriptions que la nature se transforme ce point4 ,alors elle n'est plus que reprsente par des images plastiques1 transformables1 que l'on peut modifier dans le sens du merveilleux2 et les tres fictifs que la fantaisie du pote peut concevoir trouveront facilement place dans ce monde imaginaire4 ,quand sur le bord de l'ocan je regarde les vagues qui dferlent sur la grve1 j'y vois des masses d'eau croulantes2 quand je les imagine1 je puis leur prter une voix lamentable qui parle de naufrages et de morts3 ,o sont-ils1 les marins sombres dans les nuits noires8 ,o flots1 que vous savez de lugubres histoires1 ,flots profonds1 redouts des mres genoux6 ,vous vous les racontez en montant les mares1 ,et c'est ce qui vous fait ces voix dsespres ,que vous avez le soir1 quand vous venez vers nous6 ,v4 ,,hugo4 ,dans les reprsentations de ce genre1 on peut constater une tendance presque fatale de l'imagination l'anthropomorphisme4 ,animer la nature1 ce sera toujours prter aux choses ou aux tres infrieurs des sentiments plus ou moins analogues ceux de l'homme1 les seuls que nous puissions nettement nous reprsenter2 et avec la reprsentation de tels sentiments apparatront presque fatalement1 voques par analogie1 recherches par le pote pour rendre plus dramatique l'expression qu'il prte aux choses1 des images de la forme humaine4 ,toute personnification intense des forces de la nature1 par la pente naturelle de la rverie1 devient donc anthropomorphique4 ,cette tendance1 que l'on a reproche la mythologie grecque1 ne lui est pas spciale3 elle se retrouvera dans toute posie4 ,nous avons renonc aux formes du merveilleux antique1 ,cyble1 ,phoebus1 ,bore1 ,amphitrite1 aux ,naades1 etc4 ,et nous avons bien fait d'y renoncer1 parce que ce sont des formes surannes1 dont l'art a puis1 force de s'en servir1 toute la vertu suggestive3 c'est nous1 si nous voulons faire vraiment oeuvre de posie1 d'imaginer des mythes nouveaux4 ,mais nous aurons beau nous ingnier1 par la force des choses nous reviendrons toujours des procds d'invention analogues4 ,dans nos personnifications se retrouvera forcment un rappel de la forme humaine4 ,la nature sera reprsente maternelle1 berant les hommes sur son sein2 ou cruelle1 absorbe dans son oeuvre1 indiffrente nos joies ou nos tristesses1 mais toujours avec quelque trait qui l'humanise4 ,le vent1 ce sera le berger indolent1 indcis dont parle ,shelley1 qui pousse devant lui le troupeau des nuages2 ou quand il s'irritera1 il voquera vaguement l'image d'une figure hurlante1 d'un gnie ail qui passe emport dans un tourbillon4 ,dans les litanies de la mer1 qu'a chantes ,richepin1 reparat jusqu' l'obsession la forme fminine4 ,prenez une phrase potique quelconque impliquant une personnification de la nature1 et vous verrez s'y dessiner1 plus ou moins efface1 parfois presque vanouissante1 une image humaine4 ,le printemps inquiet parait l'horizon4 ,a4 ,,de ,,musset4 ,et l'aube douce et ple1 en attendant son heure1 ,semble toute la nuit errer au bas du ciel4 ,v4 ,,hugo4 ,ce ne sont pas l de simples mtaphores verbales1 mais des figures de pense1 dans lesquelles l'image raliste des choses tend se mtamorphoser en une image plus vivante1 plus anime1 avance de plusieurs tapes dans la progression des tres1 et par consquent plus rapproche de l'homme4 ,cette mtamorphose comporte bien des degrs4 ,on peut pousser le jeu plus ou moins avant1 s'enfoncer dans le merveilleux ou s'en retirer4 ,dans la lutte d',achille contre le ,xanthe 7,iliade1 ch4 ,,xxi71 d'abord le fleuve se personnifie pour parler d'une voix humaine1 puis il se liqufie en quelque sorte et n'est plus qu'un torrent dbord dont les eaux grondent et mugissent4 ,cette instabilit des images qui se succdent en tableaux fondants a toutes les allures du rve4 ,de mme dans les descriptions de nos modernes potes1 nous passons par transitions insensibles des personnifications les plus fantaisistes de la nature sa reprsentation raliste2 et parfois les deux modes de reprsentation se superposent1 transparaissent l'un travers l'autre1 comme il arrive pour les deux courants de pense qui se dveloppent simultanment dans une phrase mtaphorique4 ,ainsi le monde rel1 en passant par notre esprit1 s'y charge de posie2 et c'est cette posie qu'ensuite nous retrouvons dans les choses4 ,tout ce que nous avons mis de nous-mmes dans la nature1 toutes les rveries qu'elle nous a suggres1 toutes les motions qu'elle nous a donnes ou que nous lui avons prtes1 tout cela nous revient au coeur quand nous la contemplons4 ,de l son attrait esthtique4 ,nos rveries font les fleurs plus charmantes1 le ciel plus profond1 les couchants plus diaprs1 les voix de la nature plus mouvantes4 ,elles embellissent le monde de toute la posie dont elles le pntrent4 ,y a-t-il des objets potiques en eux-mmes8 ,on le dit4 ,on le croit4 ,mais ce n'est qu'une illusion4 ,un objet peru dans sa ralit1 si charmant1 si admirable qu'il puisse tre1 ne donne jamais une impression de posie4 ,nulle ralit matrielle n'est potique4 ,il n'y a de potique que l'imaginaire4 ,je ne peux pas1 crivait ,a4 ,daudet#ab1 me rappeler sans sourire le dsenchantement que j'ai eu en mettant le pied pour la premire fois dans un caravansrail d',algrie4 ,ce joli mot de caravansrail1 que traverse comme un blouissement tout l',orient ferique des ,mille et une ,nuits1 avait dress dans mon imagination des enfilades de galeries dcoupes en ogives1 des cours mauresques plantes de palmiers1 o la fracheur d'un mince filet d'eau s'grenait en gouttes mlancoliques sur des carreaux de faence maille2 tout autour1 des voyageurs en babouches1 tendus sur des nattes1 fumaient leurs pipes l'ombre des terrasses1 et de cette halte montait sous le grand soleil des caravanes une odeur lourde de musc1 de cuir brl1 d'essence de ros et de tabac dor444 ,les mots sont toujours plus potiques que les choses4 ,au lieu du caravansrail que j'imaginais1 je trouvai une ancienne auberge de l',ile de ,france1 l'auberge du grand chemin1 station de rouliers1 relai de poste1 avec sa branche de houx1 son banc de pierre ct du portail1 et tout un monde de cours1 de hangars1 de granges1 d'curies4 ,les mots sont-ils en effet plus potiques que les choses8 ,disons plutt que l'ide que nous nous faisons des choses est toujours plus potique que la ralit2 il ne peut mme y avoir de potique dans les choses que l'ide que nous nous en faisons4 ,il est seulement des objets qui plus que les autres mettent l'imagination en mouvement2 qui nous rappellent des souvenirs plus chers1 auxquels nous revenons plus volontiers2 qui se sont trouvs sous nos yeux dans nos heures de joie ou de mlancolie2 qui grce leur beaut intrinsque donnent aux rveries qu'ils nous suggrent une allure plus esthtique4 ,ceux l nous semblent en effet avoir une sorte de posie propre1 qui manerait d'eux comme d'une source vive4 ,en ralit il en est d'eux comme des autres4 ,toute leur posie vient de nous4 ,elle est en nous4 ,eux-mmes ne nous donneront une impression potique que dans la mesure o la srie des images qu'ils peuvent nous suggrer se dveloppera rellement en nous dans la contemplation rveuse4 ,la source vritable de toute posie1 c'est l'me humaine4 ,on a discut1 entre esthticiens1 pour savoir s'il peut y avoir autant de posie dans ce qui est artificiel que dans ce qui est naturel4 ,quelques puristes estiment que l'homme1 avec son industrie encombrante1 ne peut que faire tache au milieu des libres productions de la nature3 aies en croire1 toute posie fuirait devant cet tre brutal1 brusque et accapareur2 il n'interviendrait que pour rompre l'harmonie des choses4 -- ,pourquoi l'homme gterait-il forcment la nature8 ,il en fait partie4 ,des travailleurs dans les champs1 le laboureur pench sur sa charrue1 des marins sur la grve1 un ptre dans les prs de la montagne ne rompent pas l'harmonie d'un paysage4 ,ce qui fait fuir la rverie1 c'est ce qui est grossier1 c'est--dire ce qui appartenant un milieu infrieur se trouve transport dans un milieu suprieur4 ,l'homme dans son milieu naturel n'est pas vulgaire4 ,l'accoutumance ici doit jouer un rle2 il faut que l'adaptation se soit faite4 ,ce que nous trouvons prosaque1 c'est moins ce qui est artificiel que ce qui est trop neuf4 ,l'automobile parat moins potique que la diligence2 le steamer ne parle pas encore l'imagination comme l'antique navire voiles4 ,les premires chemines d'usine se dressant l'horizon ont paru insolites et discordantes3 peu peu1 le regard s'y est fait1 l'harmonie s'est rtablie4 ,ces disgracieux objets ont pris quelque chose de la posie des grandes plaines au milieu desquels ils s'lvent2 maintenant ils se mlent des impressions de nature4 ,pour quiconque s'est habitu ds son enfance les voir1 ils ont un charme de souvenir4 ,ils nous font dj l'effet de ces choses qui semblent avoir de tout temps exist4 ,en somme dans tout objet1 si vulgaire qu'il semble1 il y a comme une possibilit permanente de posie4 ,il est des choses artificielles qui non seulement restent en parfaite harmonie avec la nature et ne lui retirent rien de son charme1 mais qui lui ajoutent autant de posie qu'elles en reoivent4 ,dans sa premire lettre ,john ,murray1 ,byron a plaid avec loquence la cause de l'artificiel et de l'humain4 ,il y a autant de posie1 dit-il1 dans le ,parthnon que dans le rocher qui le porte2 une digue puissante1 repoussant l'assaut des vagues1 est aussi potique que les masses d'eau dont elle est frappe4 ,un mt de vaisseau avec tous ses cordages peut aussi bien inspirer le pote qu'un sapin d',ecosse ou qu'un cdre du ,liban4 ,dans ses ,problmes de l'esthtique contemporaine1 ,guyau dfend contre ,sully-,prudhomme la posie des machines modernes1 de la locomotive courant sur les rails de fer qu'elle fait trembler1 puissante comme la volont humaine1 des escadres qui changent leur salut1 du canon qui tonne4 ,le plus fervent adorateur de la nature qui fut jamais1 ,john ,ruskin1 a senti aussi profondment que personne la posie de l'architecture4 ,tout ce que nous venons de dire de la posie de la nature nous permet de nous prononcer avec certitude sur la question prsente4 ,toute posie tant subjective1 et consistant dans une attitude mentale que nous prenons en prsence des choses plutt que dans une qualit qui leur serait inhrente1 il n'y a aucune raison pour que la nature ait le privilge de dterminer en nous cette attitude4 ,qu'un objet soit naturel ou artificiel1 peu importe1 il sera potique dans la mesure o il pourra nous inciter la rverie4 ,pourquoi l'oeuvre des hommes1 qui nous touche de si prs1 qui peut voquer tant de souvenirs1 qui devrait veiller tant de sympathies1 parlerait-elle moins notre imagination que la nature inanime8 ,ce qu'il y a de plus potique au monde1 c'est l'homme mme4 ,o pouvons-nous trouver une plus riche matire reprsentations que dans l'tre qui a lui mme la vie psychique la plus intense1 la plus riche1 la plus harmonieuse et la plus belle8 ,on s'attendrit sur la fleur qui va s'panouir2 et c'est en effet une chose qui prte la rverie3 la vue d'un enfant au berceau1 de ce petit tre qui s'ouvre peu peu la vie consciente1 qui commence s'avancer1 souriant et indcis1 vers ses mystrieuses destines1 est un objet de contemplation autrement potique4 ,rien dans la nature inanime n'a plus de grce qu'une adolescence1 plus de majest qu'une me dans son plein dveloppement1 plus de mlancolie que le dclin d'une existence humaine4 ,sans doute1 ici encore1 nous avons une tendance1 aisment explicable1 trouver l'image des choses plus potique que la ralit3 nous rverons longuement sur des personnages de drame ou de roman2 leur vie fictive1 leurs passions et leurs amours1 les pripties de leur existence nous sembleront trs potiques1 et quand nous reviendrons au spectacle de l'existence relle1 nous n'y trouverons que de la prose trs vulgaire4 ,c'est que nous ne sommes pas assez potes4 ,si nous l'tions davantage1 nous saurions transfigurer mme cette ralit4 ,il est des heures exceptionnelles o cette mtamorphose s'opre d'elle-mme1 o la posie dborde tellement en nous que la vie relle nous semble plus belle que le plus beau rve2 ainsi dans l'ivresse de l'adolescence2 ainsi dans l'veil d'un grand amour4 ,il ne faut d'ailleurs pas tre injuste4 ,mme considr tel qu'il est1 sans qu'il soit ncessaire de se faire illusion sur son compte1 l'homme a sa noblesse et sa dignit4 ,dans l'existence la plus vulgaire il y a encore une place pour l'idal4 ,il y a dans la vie1 telle qu'elle est1 un lment de posie pure2 ce sont toutes les affections1 toutes les tendresses1 toutes les passions gnreuses1 toutes les nobles aspirations1 dont seul un pessimisme injuste pourrait nier l'existence2 c'est toute la vie du coeur4 ,on s'indigne parfois de ce qui se fait chez les hommes1 on en dtourne les yeux1 on se rfugie dans la srnit de la nature4 ,oh1 laissez-moi fouler les feuilles dessches ,et m'garer au fond des bois6 ,dans la nature entire on ne trouvera rien qui vaille plus et mieux que ces tres que l'on mprise4 ,que l'on cesse donc d'opposer1 comme on le fait parfois1 le prosasme de la vie humaine la posie de la nature4 ,tout peut tre matire posie1 et par excellence le spectacle de la vie humaine4 ,,chapitre ,,iv ,,la ,,po,,sie ,,dans ,l',,art ,dplaons notre enqute4 ,sortons de la nature4 ,nous trouverons encore de la posie dans l'art2 et toujours cette posie nous apparatra comme dterminant des tats de conscience analogues ceux que nous venons de dcrire4 ,en toute occasion o nous prouvons une impression vraiment potique1 nous pourrons constater que notre tat mental est caractris par une tendance la pure rverie1 d'autant mieux marque que le sentiment de posie est plus intense4 ,certaines formes d'art1 la peinture1 le dessin1 la sculpture1 la mimique1 l'art dramatique1 ont ce caractre distinctif qui leur confre une valeur potique particulire1 d'tre des reprsentations4 ,l'objet matriel qui nous est mis devant les yeux ne doit pas tre regard pour son compte et peru dans sa ralit2 ce n'est qu'un simulacre1 une image faite la ressemblance d'un autre objet1 naturel ou fictif1 dans tous les cas absent1 et que nous sommes invits nous reprsenter4 ,dans quelques linaments tracs au crayon sur le papier1 nous reconnaissons un visage humain2 l'instant o se produit cette interprtation1 nous ne les voyons plus du mme oeil2 nous ne les prenons plus au propre1 mais au figur2 ce trait indique un contour1 celui-l est une ombre2 ici1 c'est une boucle de cheveux1 un pli du vtement4 ,de mme pour le tableau ou la statue2 si loin que soit pousse l'imitation1 elle laisse toujours l'imagination quelque chose faire2 elle est toujours conventionnelle et symbolique par quelque endroit4 ,l'acteur lui-mme1 au moment o il joue son rle1 ne nous apparat plus tel qu'il est2 nous ne voyons plus en lui que le personnage qu'il veut figurer1 le personnage imaginaire l'imitation duquel il essaie de modeler ses traits et compose ses attitudes1 pour nous en prsenter l'effigie vivante4 ,tout ce qui se passe sur la scne1 ces paroles qui se prononcent1 ces gestes1 ces mouvements passionns1 ces cris et ces larmes1 et le drame entier dont nous voyons se drouler devant nous les pripties1 tout cela est pure fiction2 rien de cela ne doit tre peru au sens rel2 ce n'est qu'une reprsentation au sens le plus prcis du mot1 c'est--dire la simple image d'un drame idal1 que nous substituons mentalement au spectacle rel4 ,dans ces diverses oeuvres d'art il serait difficile de prciser le degr de l'illusion produite4 ,il peut varier beaucoup1 selon les dispositions du spectateur et le ralisme plus ou moins accus de l'imitation4 ,le plus souvent on s'en tiendra au degr intermdiaire1 l'illusion consciente et volontaire1 qui est d'ailleurs la mieux faite pour donner une impression d'art4 ,nous nous complaisons surtout dans les oeuvres qui poussent l'imitation assez loin pour voquer immdiatement l'image intgrale de l'objet1 sans pourtant aller jusqu' nous faire oublier un seul instant que nous sommes en prsence d'une simple reprsentation4 ,dans les oeuvres ainsi prsentes nous ne songeons mme pas distinguer quelle est la part de perception relle1 quelle est la part de l'imagination4 ,croyons-nous voir ce que nous ne faisons qu'imaginer1 croyons-nous imaginer ce que nous percevons vraiment8 ,entre ces deux interprtations1 nous ne nous prononons pas4 ,nous avons plutt l'impression de nous trouver en prsence d'un objet trange1 de nature indcise1 ni tout l'ait idal1 ni tout l'ait rel1 que nous pouvons volont porter dans un sens ou dans l'autre par un simple jeu d'imagination4 ,quand bien mme l'objet reprsent serait de ceux que dans la ralit nous trouvons vulgaires et prosaques parce qu'ils ne disent rien l'imagination1 le seul fait qu'il nous apparaisse ici dans un mirage1 travers une illusion1 l'allge de son plat ralisme4 ,la transformation d'art l'idalise4 ,contempler de telles images1 c'est dj sortir de la ralit positive1 c'est faire un premier pas dans le monde imaginaire4 ,il faut l'avouer4 ,l'imitation artistique ne peut atteindre la plnitude1 l'intensit des effets que produit la nature4 ,la nature dispose de moyens autrement puissants2 elle nous enveloppe1 elle nous enchante1 elle nous sduit par tous nos sens2 elle agit sur notre organisme entier1 pour nous mettre dans les dispositions physiologiques les plus favorables la contemplation rveuse2 elle nous donne des heures d'ivresse1 dans lesquelles notre imagination1 exalte jusqu'au lyrisme1 donne toutes nos sensations une magnifique rsonance potique4 ,mais que l'art nous fasse entendre seulement un cho affaibli de ces accords sublimes2 qu'il puisse nous rendre un degr attnu cette harmonie intrieure et le souvenir de ces heures exquises1 c'est dj beaucoup4 ,un cas peut se prsenter d'ailleurs1 o l'art nous rvlera la posie des choses et nous la fera mieux sentir3 c'est le cas o l'artiste sera plus pote que nous ne le sommes nous-mmes4 ,alors il nous communiquera des motions que nous n'avions jamais prouves ce degr2 il nous fera contempler la nature travers ses rves2 il nous en prsentera une image transfigure1 toute pntre de posie1 qui parlera plus notre imagination que n'a jamais fait la ralit4 ,nous tions froids devant la nature1 parce que nous la regardions de nos yeux2 ici nous la voyons par les siens4 ,il nous en signale les beauts4 ,il nous en fait comprendre le charme4 ,quand il n'aurait fait passer dans son oeuvre et ne nous communiquerait qu'une infime partie du sentiment dont il tait pntr en la composant1 ce serait plus encore que ce que nous prouvions de nous-mmes1 devant le spectacle le plus mouvant de la nature4 ,ainsi s'explique ce fait en apparence trange1 que l'art1 image ncessairement appauvrie de la nature1 nous puisse parfois sembler plus riche de posie4 ,cette posie1 d'ordinaire1 ne se dgage que lentement4 ,l'imagination se met progressivement en activit4 ,essayons de montrer1 en un cas particulier o elles se succdent assez nettement pour pouvoir tre observes1 les diverses phases de cette volution mentale4 ,je prendrai pour exemple la contemplation d'un tableau4 ,le premier moment est de perception positive et de jugement lucide4 ,nous regardons4 ,nous cherchons nous rendre compte4 ,qu'est-ce que cette toile reprsente8 ,nous mettons une hypothse1 d'aprs les indications qui nous sont fournies4 ,c'est un travail d'interprtation4 ,nous avons rsoudre empiriquement ce problme qui consiste1 tant donne la projection perspective d'un objet1 dterminer en gomtral la forme solide de cet objet4 ,une premire image nous est suggre1 que nous projetons mentalement dans le tableau1 la retouchant au besoin pour l'adapter toutes les donnes du trac perspectif4 ,aprs quelques ttonnements1 que l'art du peintre cherche nous pargner en nous donnant des indications assez claires#ac1 l'embotement se fait4 ,ds lors1 l'image se fixe d'une manire dfinitive2 l'interprtation ne se modifiera plus4 ,l'aspect du tableau s'est transform4 ,nous ne voyons plus devant nous une surface plane1 nous voyons leur vraie distance1 en grandeur naturelle et dans leur forme juste1 les objets reprsents4 ,le moment prcis o cette opration de restitution visuelle est acheve se marque par ce fait1 qu'aucune des parties de l'image ne nous parat plus dforme4 ,l'habitude de regarder des dessins nous a d'ailleurs rendu ce travail d'interprtation si facile qu'il s'effectue comme de lui-mme4 ,nous jetons un coup d'oeil sur le tableau1 avec un lger effort pour le voir dans l'espace3 et l'image objective nous apparat4 ,alors nous contemplons loisir4 ,nous nous donnons le plaisir d'entrer dans le tableau1 de porter l'illusion un plus haut degr1 de nous figurer ce que nous prouverions1 si nous assistions rellement la scne reprsente4 ,nous voquons le souvenir d'impressions analogues1 qui puissent nous aider reconstituer l'image intgrale de l'objet2 car c'est cette intgration que tend d'elle-mme notre pense dans la contemplation artistique4 ,voyons-nous figur sur la toile quelque objet qui nous soit connu8 ,nous le reconnaissons1 et nous en trouvons la reprsentation plus ou moins exacte1 c'est--dire que nous la comparons l'image de l'objet lui-mme1 auquel se reporte notre pense4 ,en mme temps reparat en nous quelque chose des impressions diverses que nous en avions reues en ralit4 ,l'objet est-il nouveau pour nous8 ,il ne l'est jamais absolument4 ,dans toute reprsentation artistique il y a quelque chose de dj vu1 qui nous rappellera quelque impression analogue4 ,que pourrait nous dire une image qui ne ressemblerait aucun objet connu8 ,on peut mme remarquer que nous nous plaisons surtout la reprsentation des sites qui nous sont le plus familiers1 des scnes qui voquent en nous le plus de souvenirs4 ,supposons un tableau compos sur ce thme3 un tang1 le soir4 ,le peintre nous montre une surface grise sur laquelle se dtache en noir la silhouette de quelques roseaux2 au-dessus un ciel sombre1 qui s'claire seulement l'horizon d'une vague lueur4 ,mais cela1 ce n'est pas un tang le soir2 ce n'en est que l'apparence visible fixe en un instant de la dure4 ,pour que cette scne de la nature laquelle nous nous souvenons d'avoir assist nous ft rendue dans sa ralit1 il nous faudrait encore le dernier appel des oiseaux de rivage1 le froissement des roseaux qu'cartait quelque bte invisible1 l'eau qui clapotait sous un bond brusque1 la brise du soir qui s'levait et faisait passer des moires sur cette nappe grise2 la senteur de l'eau stagnante1 la fracheur humide qui peu peu nous pntrait1 la descente lente de la nuit1 et ce sentiment de solitude qui commenait nous serrer le coeur4 ,toutes ces sensations nous manquent2 et c'est pour cela que nous voulons les retrouver4 ,le dsir que nous avons de rectifier1 de complter1 d'enrichir notre reprsentation pour la porter toute son intensit1 voque de lui-mme nos souvenirs2 ils s'lvent des profondeurs de notre mmoire1 nous rendant jusqu' ces confuses rminiscences du pass1 ces lointaines impressions d'enfance qui entrent pour une si grande part dans notre sentiment de la nature4 ,enfin l'imagination1 continuant fonctionner de la sorte et se complaisant dans sa propre activit1 fait surgir par jeu des images4 ,dans le loisir intellectuel que nous laisse une contemplation prolonge1 nous nous abandonnons la pente de la rverie4 ,notre pense devient aberrante4 ,nous nous rappelons une excursion que nous avons faite autrefois1 un site qui ressemblait celui-l et dont le caractre sauvage nous avait frapps1 les incidents de la route4 ,ou bien1 sous le coup de l'motion que nous venons d'prouver1 nos penses prendront une teinte triste2 nous nous enfoncerons plaisir dans cette tristesse1 pour en mieux savourer le charme mlancolique2 d'instinct nous voquerons des images lugubres1 qui nous entretiennent dans cette disposition mentale1 et nous nous perdrons dans leur contemplation4 ,le tableau est oubli4 ,nous ne le regardons plus qu'avec des yeux vagues4 ,notre pense s'en retire1 distraite par les images que lui-mme nous a suggres4 ,elle s'abandonne au hasard des associations d'ides4 ,nous avons l'esprit ailleurs4 ,nous rvons4 ,ainsi nous avons pass de l'exercice actif de la pense une contemplation rveuse1 dans laquelle nous avons fini par perdre conscience de la ralit4 ,il va sans dire que ce passage ne s'effectuera pas toujours suivant la progression que nous venons d'indiquer1 par priodes aussi tranches3 la premire de rflexion1 la seconde de contemplation1 la troisime de pure rverie4 ,il arrive assez souvent que ces priodes se confondent1 ou se succdent dans un ordre diffrent4 ,notre esprit s'enfonce dans l'illusion et s'en retire1 s'abandonne et se reprend2 il entremle les rflexions et les rveries4 ,nous avons indiqu la marche typique1 dans laquelle l'imagination atteint par degrs son plein dveloppement4 ,elle est aussi la plus naturelle4 ,une oeuvre d'art que nous contemplons1 c'est un spectacle auquel nous allons assister pour notre plus grand agrment1 et dont nous voulons retirer toute la jouissance esthtique qu'il comporte4 ,nous connaissons par exprience le charme de cette contemplation rveuse2 il est donc tout naturel que nous la cherchions1 et la prolongions plaisir4 ,ainsi nous ne nous dtacherons de l'oeuvre qui commence mettre en jeu notre imagination qu'aprs en avoir relire tout ce qu'elle peut nous donner d'illusion et de posie4 ,dans toute oeuvre d'art qui peut tre qualifie de potique nous trouverons des suggestions de mme ordre1 un semblable appel l'imagination2 et toujours le caractre potique de l'oeuvre sera d'autant mieux accus que l'tat de conscience1 auquel elle nous convie1 se rapprochera davantage de la pure rverie4 ,l'oeuvre prosaque est celle qui nous dit immdiatement et compltement tout ce qu'elle peut nous dire4 ,elle nous prsente1 avec une sche prcision1 quelque objet peu intressant en soi4 ,nous la regardons avec un dtachement parfait2 nous constatons qu'elle existe1 et nous passons4 ,pourquoi nous attarderions-nous la contempler8 ,ce serait toujours la mme chose4 ,l'oeuvre potique nous retient4 ,on peut mme la reconnatre ce signe1 que seule elle comporte une contemplation prolonge4 ,non seulement les rveries qu'elle nous suggre1 et qui sont en harmonie avec elle1 lui donnent plus de charme2 mais elles soutiennent son intrt2 elles nous prservent du dsoeuvrement mental o nous laisserait la simple vision4 ,c'est un mouvement de pense lent et paisible1 qui sans effort nous porte d'une image l'autre1 occupe notre esprit sans lui donner de fatigue1 et nous distrait assez de notre contemplation pour que nous puissions la prolonger indfiniment sans ennui4 ,comment l'artiste produira-t-il cet effet8 ,ce sera quelquefois par la facture mme de son oeuvre4 ,on sait combien un tableau1 une statue gagne en posie ne rappeler la nature que par des indications sommaires1 que nous soyons obligs de complter en imagination4 ,ce sont prcisment les sous-entendus de l'excution qui donnent l'oeuvre son surcrot de valeur expressive4 ,un rendu plus minutieux serait moins suggestif4 ,l'essentiel est que l'artiste nous donne la premire impulsion1 en accentuant dans son oeuvre les traits expressifs1 qui entraneront notre pense dans un sens dtermin4 ,une fois lance1 elle va de son propre lan4 ,on sait l'effet d'une statue qui n'est pas encore tout fait dpouille de sa gangue de marbre ou que de parti pris on a laisse engage dans le bloc1 comme les colosses gyptiens1 les captifs de ,michel-,ange1 les puissantes bauches de ,rodin4 ,certains peintres aiment nous faire entrevoir les objets dans un clair-obscur ou travers une sorte de brume qui les rend mystrieux 7,lonard de ,vinci1 ,rembrandt1 ,carrire74 ,au jour cru qui accentue leur ralit ils prfrent la lueur matinale ou crpusculaire qui les idalise 7,corot1 ,pointelin74 ,ils les peindront en nuances plies et attnues l'extrme 7,puvis de ,chavannes7 ou plus chatoyantes que nature1 trangement somptueuses1 et mme exaspres 7,watteau1 ,gustave ,moreau1 ,besnard7 comme pour nous avertir que les scnes reprsentes ne se passent pas dans le monde rel1 mais dans le monde des symboles1 de la fantaisie et du rve4 ,l'art dcoratif doit en grande partie sa vertu potique au style conventionnel que sa technique lui impose2 ne pouvant reprsenter les choses que par des symboles1 il est plus qu'un autre oblig de faire appel l'imagination4 ,l'effet potique d'une oeuvre d'art pourra tenir encore au caractre propre des objets reprsents4 ,en reproduisant les spectacles de la nature qui sont le plus capables de nous charmer ou de nous mouvoir2 en s'inspirant de l'antique mythologie1 de la lgende1 de l'oeuvre crite des romanciers et des potes1 en se faisant lui-mme crateur de mythes et de symboles1 l'artiste agira sur notre imagination2 et son oeuvre sera potique dans la mesure o elle prsentera ce caractre imaginatif4 ,une des attitudes que l'art reprsente le plus volontiers est celle de la mditation2 ce n'est pas seulement parce qu'elle est noble et calme1 et qu'elle peut tre longtemps soutenue2 c'est surtout pour son effet potique4 ,par sympathie elle dtermine chez le spectateur un tat d'me analogue4 ,la ,polymnie accoude son socle nous invite rver avec elle4 ,ces figures pensives1 ces yeux dont le regard se perd au del du monde rel1 ces attitudes de mlancolie apaisent notre pense2 libre du souci de la rflexion1 elle se laisse aller la contemplation rveuse4 -- ,comme figures analogues celles du rve et nous transportant par simple contemplation dans ce monde de l'imagination pure1 je citerai certaines compositions de ,boecklin4 ,d'autres peintres feront travailler leur imagination sur un thme littraire1 comme ,burne ,jones dans ses allgories2 ou bien1 comme ,gustave ,moreau1 ils reprendront les mythes qui ont autrefois pass par l'imagination humaine o ils se sont chargs de posie1 et s'ingnieront les raliser en visions intenses1 la fois prcises et fantastiques2 ou bien encore1 comme ,klinger en quelques-unes de ses admirables gravures1 ils traduiront en symboles expressifs leur conception de la vie humaine4 ,ce sont l des oeuvres d'imagination1 mais qui ont t composes1 sinon froid1 du moins en pleine lucidit1 avec un souci d'art et des intentions philosophiques4 ,boecklin procde autrement4 ,que signifient cette femme aux yeux fixes1 monte sur une hideuse licorne1 qui passe dans le silence de la fort8 ,et ce centaure qui tranquillement se fait ferrer en plein village moderne1 ddaigneux de l'anachronisme8 ,et cette nymphe qui fuit pouvante dans les vagues1 ce centaure marin qui la poursuit1 ce vieux triton jovial et cynique qui lui offre sa protection8 ,a chaque tableau ce seront de ces visions1 dconcertantes pour la pense logique1 mais qui dans l'hypnose semblent toutes naturelles4 ,et c'est bien dans l'hypnose commenante qu'elles doivent avoir t conues4 ,on ne les inventerait pas de sang-froid4 ,ce sont de ces choses comme on en voit en songe1 images fantasques qui se forment spontanment dans le cerveau un peu congestionn et lourd de rverie4 ,ce sont des rves transports sur la toile1 avec l'tranget radicale qui caractrise les purs produits de l'imagination1 et qui est comme leur marque de fabrique4 ,pour agir sur l'imagination1 l'art dramatique dispose de moyens exceptionnels3 les artifices du dcor1 les costumes1 la mimique1 l'action thtrale1 au besoin l'orchestre et le chant1 et par-dessus tout la parole humaine avec son incomparable puissance d'vocation potique4 ,les arts les plus divers s'unissent ainsi dans le drame1 chacun lui apportant ses moyens d'expression particuliers3 il en rsulte des effets pathtiques d'une extraordinaire intensit4 ,si la valeur d'un art se mesurait la force des motions qu'il peut produire1 l'art dramatique tiendrait sans concurrence possible le premier rang4 ,il peut agir sur l'imagination et mme sur les nerfs avec plus d'nergie que ne le fera jamais le roman ou le pome le plus passionn4 ,lui accorderons-nous la mme primaut au point de vue de l'effet potique8 ,ici l'on peut hsiter4 ,considrons d'abord ce que j'appellerai le contenu potique de l'oeuvre1 c'est--dire ce que l'auteur y a pu mettre de posie en la composant4 ,en fait1 la reprsentation thtrale1 qui est l'achvement de l'oeuvre dramatique1 est toujours prcde d'une longue priode de pure laboration mentale4 ,avant de faire jouer une pice1 on commence par l'crire4 ,un drame est donc une oeuvre littraire1 que l'on met en scne aprs coup1 qui peut-tre n'arrivera jamais la rampe1 et qui le plus souvent1 remarquons-le1 ne nous est connue que par la lecture4 ,nous n'avons donc pas besoin d'un grand effort d'abstraction pour nous rendre compte de l'effet que peut produire le drame en soi1 indpendamment de sa ralisation scnique4 ,ainsi considr en lui-mme et dans son contenu1 le drame est une oeuvre littraire comme une autre1 o l'on peut mettre autant de posie que dans un roman ou dans un pome4 ,si le dramaturge a l'me d'un pote1 il donnera cette me ses personnages2 il en fera des cratures idales1 tout imprgnes de grce et de charme1 ou vibrantes d'motions lyriques2 il leur fera dire les mots magiques qui enchantent l'imagination4 ,tout dans son oeuvre1 situations1 caractres1 langage1 pourra tre de pure posie4 ,il est des drames o vraiment dborde l'imagination lyrique3 pour en voquer des exemples saisissants1 il me suffira de prononcer les noms d',eschyle1 de ,shakespeare1 de ,goethe1 de ,byron1 de ,musset1 de ,victor ,hugo1 de ,wagner1 d',annunzio4 ,ainsi donc1 que les fictions dramatiques puissent contenir en elles-mmes la plus haute posie1 cela ne peut tre mis en doute4 ,maintenant demandons-nous si le drame idal qu'a conu le pote gagne tre ralis en une action scnique2 car1 ne l'oublions pas1 il est fait pour cela2 ce n'est qu' cette condition qu'il sera vraiment un drame1 et non simplement une oeuvre littraire rdige par caprice du pote en forme dramatique4 ,voil que ces fictions1 dont la simple reprsentation mentale nous enchantait1 sont transportes sur la scne4 ,je me demande jusqu' quel point les dcors1 les costumes1 le jeu des acteurs me rendront cet enchantement4 ,que l'oeuvre gagne en vie1 en motion1 en plnitude et intensit d'effet1 cela est indniable4 ,mais en effet potique8 ,j'ai bien des doutes4 ,il est rare que la mise en scne puisse raliser pleinement la conception du pote4 ,ou plutt elle la ralisera trop4 ,elle l'alourdira4 ,il n'est personne qui n'ait prouv cette impression1 ayant lu une pice de thtre et la voyant la scne1 d'tre en un sens du4 ,ce n'est plus ce que l'on rvait4 ,le fait d'tre incarnes en un acteur te ces figures idales quelque chose de leur attrait2 elles ne sont plus aussi potiques1 n'tant plus aussi imaginaires4 ,le comdien1 bien qu'il soit transfigur jusqu' un certain point par son rle et que sur la scne il prenne quelque chose de l'idalit de son personnage1 nous en prsente nanmoins une image trop prcise encore1 trop limite1 trop objective3 quoi qu'il fasse1 il ne saurait nous rendre chacun notre rve4 ,l'oeuvre pathtique gagnera l'excution intgrale4 ,l'oeuvre potique y perdra1 et d'autant plus qu'elle sera plus potique4 ,que devient par exemple1 la reprsentation1 le symbolisme des drames d',ibsen8 ,quel effet potique peut produire le fondeur de boulons qui propose ,peer ,gynt de le remettre dans la cuiller1 ou la chute de ,solness le constructeur1 ou ,rubeck entranant ,irne vers les sommets glacs de l'idal tandis que ,maa porte par son rude compagnon redescend vers la vie8 ,ce sont l des mtaphores qui reprsentes idalement garderaient le sens symbolique qu'elles avaient dans l'esprit du dramaturge1 mais qui figures sur la scne et prises au sens rel dconcertent le spectateur par leur bizarrerie4 ,que reste-t-il1 dans la mise en scne la plus ingnieuse1 de la ferie des drames wagnriens8 ,des tableaux rvs par le dramaturge ceux qui nous sont rellement prsents1 il y a un dchet effrayant#ad4 ,la moiti du ,faust de ,goethe1 la plus potique1 est injouable4 ,il se trouve donc que si le dramaturge s'est laiss trop librement aller sa fantaisie1 il sera trs difficile de raliser au thtre ses conceptions4 ,il devra s'en rendre compte d'avance1 s'il est vraiment un homme de thtre1 qui voit toujours ses personnages en scne et compose au point de vue de l'effet scnique4 ,et cette proccupation tendra limiter son inspiration4 ,l'imagination du dramaturge est donc moins libre que celle du pur pote2 elle se meut dans un champ moins vaste2 les exigences de la mise en scne la rappellent la ralit4 ,l'preuve de la reprsentation relle nous fera constater encore une chose peut-tre plus grave1 c'est que trop de posie peut nuire au thtre1 et mme qu'il y a dans une certaine mesure conflit entre l'effet potique et l'effet dramatique4 ,les scnes de pure posie1 qui nous charment le plus la lecture1 risquent la reprsentation de paratre languissantes3 elles suspendent l'action4 ,le drame demande du mouvement1 de la passion1 des conflits d'me1 non de la contemplation et du rve4 ,il est rare qu'au thtre les beaux vers soient en situation et que les cratures potiques nous semblent assez vivantes4 ,l'art thtral1 disait ,joubert1 n'a pour objet que la reprsentation4 ,un acteur doit donc avoir l'air demi-ombre et demi-ralit4 ,ses larmes1 ses cris1 son langage1 ses gestes1 doivent sembler demi-feints et demi-vrais4 ,il faut enfin1 pour qu'un spectacle soit beau1 qu'on croit imaginer ce qu'on y entend1 ce qu'on y voit1 et que tout nous y semble un beau songe#ae4 ,on ne saurait indiquer avec plus de finesse la condition requise pour qu'une pice de thtre produise un effet potique4 ,mais on sait aussi combien cet idal est oppos aux relles tendances de l'art dramatique4 ,la posie veut l'illusion consciente4 ,le drame tend se rapprocher toujours davantage de la ralit et de la vie4 ,dans la musique au contraire1 nous allons voir la tendance potique devenir dominante4 ,il n'est pas de forme d'art qui lui soit comparable ce point de vue4 ,nous arriverons mme1 en analysant les effets qu'elle produit1 constater que vraiment elle est plus potique que la posie mme1 je veux dire que l'art des vers4 ,nous nous trouvons donc en prsence d'un cas minent auquel il faut que notre dfinition de la posie1 si elle est exacte1 s'adapte d'emble4 ,supposons en effet qu'elle se justifie moins aisment dans le cas spcial o prcisment le sentiment potique acquiert toute sa puret1 l'preuve serait suffisante3 elle serait condamne4 ,dans le chant1 nous trouvons la musique unie la posie verbale4 ,le seul fait de cette union1 si intime qu'il en rsulte une oeuvre d'une homognit parfaite1 prouve entre les deux arts une singulire affinit de nature4 ,ce n'est pas seulement par la forme qu'ils se ressemblent1 par la commune recherche de l'harmonie sonore1 par l'aisance avec laquelle ils s'adaptent aux mmes rythmes2 c'est bien par le fond et par leur essence intime4 ,il serait absolument impossible de mettre en musique une ligne de vraie prose1 par exemple l'nonc d'un thorme de gomtrie2 des vers un peu prosaques se laissent difficilement chanter2 les beaux vers semblent appeler d'eux-mmes1 pour dvelopper toute leur posie1 l'expression musicale4 ,il y a donc affinit entre la posie verbale dans ce qu'elle a de plus potique1 et la musique dans ce qu'elle a de plus musical4 ,les deux arts se rejoignent dans leur plus haute expression4 ,en s'unissant la posie verbale1 la musique donne1 tous les sentiments qu'exprime la parole1 sa rsonance profonde et prolonge2 elle donne la voix humaine une richesse de timbre1 une varit d'intonations1 une vibration1 une ampleur1 une puissance laquelle ne saurait atteindre le simple parler3 elle augmente d'une faon tonnante la valeur expressive de chaque mot prononc4 ,en mme temps1 par son charme propre1 par l'harmonie dans laquelle elle nous enveloppe1 elle nous amne rapidement une sorte d'extase et d'ivresse lyrique dans laquelle notre imagination est prte ragir d'une manire intense toute suggestion verbale4 ,dans de telles dispositions physiques et morales1 les images surgissent d'elles-mmes1 et prennent le charme de la mlodie qui accompagne leur vocation4 ,on s'explique ainsi que le vers chant produise un effet potique que la simple lecture ne lui donnerait pas4 ,mais la musique n'a pas besoin de l'aide de la parole pour exprimer ce qu'elle veut nous dire4 ,livre elle-mme1 par ses propres moyens1 elle peut voquer des images4 ,a ce titre elle a droit d'tre compte parmi les arts reprsentatifs4 ,elle nous suggrera1 par le moyen des sons1 des images sonores4 ,l'imagination auditive en effet joue un certain rle dans la perception des sons eux-mmes4 ,quand par exemple un instrumentiste veut nous faire entendre une note dtermine1 ce que nous percevons1 c'est moins le son rellement mis que la sonorit idale qu'il a la prtention de reprsenter2 pourvu que l'excution ne soit pas dcidment trop dfectueuse1 nous nous contentons d'un peu prs dans la reprsentation2 nous rectifions mentalement la note1 de mme que lorsqu'on nous parle une langue qui nous est trs familire1 nous supplons par la pense aux dfauts de l'mission vocale1 et croyons entendre intgralement des mots dont on ne prononce que la moiti4 ,c'est cette sorte de restitution mentale qui nous permet d'entendre avec plaisir un air jou sur un instrument un peu faux#af4 ,mme phnomne se produit pour toute imitation musicale4 ,il nous suffit de reconnatre le son que la musique veut imiter pour nous imaginer que nous le percevons vraiment3 l'image sonore que l'on veut nous suggrer est tellement prsente notre esprit1 qu' peine nous apercevons-nous de l'insuffisance de l'imitation4 ,le musicien pourra donc dessiner des images sonores d'un trait musical aussi bref1 aussi sommaire1 aussi conventionnel que la ligne par laquelle le dessinateur reprsente une image visuelle2 notre imagination complte cette figure schmatique1 la remplit de ses reprsentations1 et nous fait apparatre l'image intgrale de l'objet4 ,c'est ainsi que la musique reprsente sans les reproduire tout fait les bruits de la nature1 les murmures de la fort1 le chant des oiseaux1 le rythme des vagues1 le sifflement du vent1 le tonnerre1 le grondement du canon1 le tintement des cloches1 les accents d'une voix joyeuse1 irrite ou plaintive4 ,on a beaucoup discut sur la lgitimit de ces imitations4 ,quelques esthticiens svres n'y veulent voir qu'un divertissement puril4 ,je crois qu' la critiquer ainsi ils perdent leur temps4 ,en fait les plus grands musiciens1 dans des oeuvres trs srieuses1 l'ont pratique4 ,l'imitation musicale est possible1 nous y prenons plaisir et nous sommes libres4 ,il n'est donc pas probable que nous y renoncions jamais4 ,quand elle ne serait qu'un jeu1 l'art a droit au caprice4 ,tout ce que l'on peut lui demander1 c'est d'tre discrte1 et plus symbolique que littrale4 ,mais il serait tout fait injuste de mconnatre ce qu'il y a de potique dans ces rminiscences de la nature qui passent de temps autre dans la musique instrumentale4 ,avec ces images sonores apparatront en mme temps1 voques par association d'ides1 les images visuelles correspondantes4 ,ainsi une imitation mme trs discrte du bruit rythm des vagues qui battent une falaise nous les fera voir1 glauques1 cumantes1 bondissant l'assaut des rochers4 ,nous ne pouvons entendre une marche funbre sans nous reprsenter des images de deuil4 ,le timbre de certains instruments agit sur l'imagination visuelle d'une manire spciale4 ,les masses d'instruments de cuivre1 dans les grandes symphonies militaires1 veillent l'ide d'une troupe guerrire couverte d'armures tincelantes1 marchant la gloire ou la mort#ag4 ,la harpe veille des ides de triomphe1 de gloire et de splendeur4 ,les sons de la rgion aigu ont un clat cristallin et rayonnant1 qui voque l'esprit l'ide de ftes brillantes1 de banquets magnifiques inonds de lumire1 ou qui transporte notre imagination dans le monde gracieux de la ferie#ah4 ,le cor est un instrument essentiellement potique4 ,aucun instrument peut-tre n'agit aussi puissamment sur la fantaisie de l'auditeur4 ,les sons du cor transportent l'esprit au loin1 dans les libres espaces1 au sein des vastes forts1 sous l'ombrage des chnes sculaires1 ou dans les pays charmants du rve et de la ferie1 aux bords des claires fontaines o l'on entend par les belles nuits d't rsonner les notes mystrieuses du cor d',obron#ai4 ,telle peut tre la puissance de la suggestion musicale1 que les images secondaires passent au premier plan de la conscience1 et nous fassent oublier la musique mme2 nous ne l'entendons plus que d'une oreille distraite1 comme un accompagnement notre rverie2 ou bien encore nous la faisons entrer dans notre songe1 dans lequel elle se fond et se transforme4 ,ainsi le dormeur qui rve de batailles pendant que la pluie fouette les vitres peroit ce bruit sans en avoir conscience2 il l'utilise en quelque sorte pour donner plus d'intensit ses reprsentations2 et ce qu'il croit entendre rellement1 c'est le crpitement de la fusillade4 ,jamais bien entendu ces suggestions de la musique n'auront la nettet que peut avoir une description verbale4 ,la musique purement instrumentale ne doit mme pas chercher suggrer des images trop prcises4 ,elle n'y russirait que trs difficilement1 et pour l'avoir tent risquerait d'tre obscure4 ,on peut dire que toujours1 dans la musique descriptive programme prcis1 quelque chose des intentions du musicien chappe l'auditeur4 ,le mal ne serait pas trs grand si la composition1 abstraction faite de toute intention descriptive1 restait assez musicale pour intresser par elle-mme4 ,mais cela prcisment n'est possible que si l'auteur s'est abandonn son inspiration sans chercher rendre avec prcision telle ou telle image1 c'est--dire s'il n'a pas suivi un programme trop dtermin4 ,s'il a voulu reprsenter formellement quelque chose1 voil des intentions1 trangres la musique pure1 qui interviennent dans son inspiration2 intentions qui peuvent donner l'oeuvre plus de richesse et d'intrt si elles sont comprises1 mais qui troublent et inquitent l'auditeur si elles ne le sont pas4 ,on ne se laisse plus aller ses impressions4 ,on sent bien que cette musique des prtentions symboliques1 qu'elle veut dire quelque chose1 mais quoi8 ,le sens chappe2 et si l'on renonce le chercher1 l'oeuvre1 prise au sens propre1 coute comme de la pure musique1 paratra bizarre et incohrente4 ,la musique descriptive devra donc se contenter d'entraner l'esprit de l'auditeur dans une certaine direction1 en laissant toujours la fantaisie individuelle un certain jeu4 ,dans l',andante de la symphonie pastorale1 il n'est pas douteux d'abord que ,beethoven n'ait voulu donner sa scne musicale un caractre reprsentatif2 il l'a bien situe mentalement au bord du ruisseau1 et je puis ajouter en toute certitude1 d'aprs le caractre de la phrase mlodique qui donne son accent toute la scne1 dans la profondeur des bois4 ,maintenant s'est-il propos cette gageure purile1 de figurer aussi exactement que possible1 par le moyen des sons1 un tableau dtermin8 ,ce serait lui faire injure1 car ce serait supposer qu'il n'tait ni musicien1 ni pote4 ,nous devons concevoir tout autrement1 et l'tat d'me dans lequel il a compos son oeuvre1 et la nature des suggestions qu'il veut nous donner4 ,il s'est transport en imagination1 comme fait le pote1 au sein de la nature2 il a prt l'oreille au chant des oiseaux1 leur appel mlancolique1 aux rumeurs profondes de la fort2 il s'est rappel ses rveries de promeneur solitaire2 il a recueilli en lui-mme1 pour s'en pntrer davantage1 toutes les motions qu'il en avait reues4 ,et librement1 pendant que passaient en lui ces images d'allgresse ou de mlancolie1 il a chant4 ,et de lui-mme1 parce que son me tait toute musicale1 ce chant intrieur s'est mis en harmonie avec ces images4 ,il n'a voulu rendre ni le murmure du ruisseau1 ni les rides lgres qui passent sa surface2 mais la mlodie qui s'est alors prsente spontanment son esprit tait celle que l'on peut concevoir1 en pensant ces choses2 elle tait inspire de ces rveries1 et elle les inspirait aussi1 tantt subordonne1 tantt dominante1 en sorte que parfois les rminiscences de la nature affleurent en quelque sorte dans la composition1 que parfois elles s'effacent pour faire place la musique pure4 ,qui pourrait dterminer le rapport qui s'tablit entre ces images potiques1 fuyantes et mobiles1 et le chant qui les accompagne8 ,il doit tre aussi variable que celui qui s'tablit dans la parole mue1 par exemple lorsque nous dcrivons un spectacle mouvant auquel nous avons assist1 entre la pense que nous voulons exprimer et les intonations de notre voix2 tantt ces intonations rpondent l'motion que nous avons prouve1 tantt par une sorte de mimique symbolique elles se font semblables aux objets dont nous parlons1 elles en figurent de quelque manire le mouvement1 la grandeur1 le caractre et jusqu' la forme mme4 ,il ne faut donc pas se demander si tel effet musical exprime le miroitement de l'eau1 ou son murmure1 ou l'impression que nous en recevons2 il exprime un peu de tout cela1 parce que tout cela tait prsent l'esprit du musicien au moment de l'inspiration4 ,il doit en tre de mme dans une description musicale quelconque4 ,si elle est vraiment musicale1 elle ne reproduira littralement aucun des bruits que nous pouvons percevoir dans la ralit1 la caractristique de ces bruits tant de n'tre pas musicaux2 elle les transposera2 elle ne nous en prsentera qu'un quivalent4 ,et de mme1 ce sera par une transposition symbolique1 par de vritables mtaphores qu'elle reprsentera l'apparence visible des choses4 ,ce qu'elle nous fera percevoir en ralit1 ce ne seront jamais que des notes1 des accords musicaux1 des mlodies et de l'harmonie1 en un mot de la musique pure4 ,cette musique sera toujours de quelque manire en correspondance avec les visions qui l'ont inspire4 ,mais le seul rapport constant que l'on puisse exiger entre ces deux termes1 le seul d'ailleurs qui naturellement s'tablisse1 c'est un rapport d'harmonie4 -- ,maintenant1 que se passera-t-il dans l'esprit de l'auditeur1 quand l'oeuvre ainsi compose lui sera soumise8 ,ici le mouvement psychique s'opre en sens inverse4 ,le compositeur allait de l'image au motif musical#bj2 l'auditeur devra aller du motif musical1 qui seul lui est donn1 l'image4 ,il a peu de chances pour la retrouver exactement telle que le compositeur l'avait conue4 ,que cela ne nous tourmente pas4 ,n'essayons pas de deviner4 ,la musique a bien autre chose faire que d'exercer notre sagacit4 ,laissons-nous aller1 sans nous imposer aucun effort de pense1 la simple contemplation4 coutons cette phrase musicale qui nous enchante comme nous couterions le bruissement du feuillage1 sans plus nous proccuper de lui trouver un sens4 ,d'elle-mme la pente de la rverie entranera notre imagination dans le sens voulu4 ,les images qui spontanment nous apparatront se mettront en accord avec la mlodie2 elles en prendront l'allure1 le caractre1 la teinte sentimentale2 et il se trouvera que sans l'avoir cherch nous nous reprsenterons des scnes de la nature1 sinon identiques1 du moins analogues celles que le musicien avait conues4 ,nous sommes ainsi entrs dans son oeuvre plus profondment que nous n'aurions fait1 si nous nous tions appliqus l'interprter3 nous en avons retrouv l'intime posie4 ,on s'expliquera de la mme manire comment la musique arrive reprsenter des sentiments complexes tels que l'esprance1 le regret1 le dsespoir1 la fureur1 la haine ou l'amour4 ,par les mmes procds qui lui servent dcrire les scnes de la nature1 elle voquera les drames de la vie intrieure4 ,le compositeur1 pntr du sentiment qu'il veut exprimer1 et se donnant l'intense reprsentation de la scne morale qu'il veut dcrire1 se laissera simplement aller l'inspiration musicale2 il ne cherchera pas des accords qui signifient qu'il prouve cette motion1 mais des accords qui soient en harmonie avec elle et qui la lui rendent amplifie de leur expression4 ,tous les mouvements de la passion qu'il prouve pour son compte ou qu'il prle son personnage imaginaire1 lans ou prostrations1 tensions et dtentes1 auront leur contre-coup dans le trac de sa phrase mlodique2 ils s'y inscriront comme dans un graphique2 ils dtermineront les intonations de ce chant intrieur1 thme initial1 toujours improvis1 qu'ensuite on dveloppe loisir4 ,l'auditeur son tour1 s'il a lui-mme une me passionne en qui ces accents pathtiques doivent trouver un cho1 prouvera par contre-coup des motions analogues2 et ce sont celles-l que la musique lui semblera exprimer4 ,nous avons chercher enfin quel tat d'me correspond l'audition de la musique purement musicale1 de celle qui n'a l'intention de figurer quoi que ce soit1 et nous fait simplement percevoir des formes sonores en dehors desquelles nous n'avons rien nous reprsenter4 ,elle est potique1 elle aussi4 ,elle peut l'tre un degr minent4 ,je ne sais si aucun pome1 aucune oeuvre d'art1 aucun spectacle de la nature donne une impression de posie comparable celle que produisent certaines oeuvres musicales1 dont pourtant il serait impossible de dire ce qu'elles reprsentent ou ce qu'elles expriment4 ,notre thorie psychologique semble ici se trouver en dfaut4 ,nous nous trouvons en prsence d'une oeuvre d'art la perception de laquelle ne semble s'ajouter aucune rverie1 et pourtant elle est potique4 quel titre1 et j'allais dire de quel droit l'est-elle8 ,la musique non descriptive a dj cela de la rverie1 qu'elle ne fait aucun appel la rflexion4 ,rien ici interprter1 rien expliquer4 ,on parle bien d'ides musicales2 ce n'est qu'une faon de parler1 assez dfectueuse d'ailleurs2 ces prtendues ides ne sont que des thmes musicaux1 des formes sonores1 qui n'ont avec une conception intellectuelle aucune analogie4 ,aprs quelques instants d'audition1 la pense1 comprenant qu'elle n'a rien faire ici1 se dsintresse de ce qui se passe2 elle s'accorde un rpit1 et s'endort4 ,on entre dans l'tat purement contemplatif4 ,on assiste au dfil des images sonores4 ,et ce dfil1 lent ou prcipit1 a toujours quelque chose d'mouvant1 de pathtique4 ,car la musique non descriptive est nanmoins expressive4 ,elle l'est puissamment et constamment1 au point qu'il n'est pas un accent de la mlodie1 pas un accent rythmique1 pas un accord qui ne corresponde une nuance d'motion particulire4 ,la musique1 dit ,taine1 a cela d'exquis qu'elle n'veille pas en nous des formes1 tel paysage1 telle physionomie d'homme1 tel vnement ou situation distincte1 mais les tats de l'me1 telle nuance d'allgresse ou de mlancolie1 tel degr de tension ou d'abandon1 la plus riche plnitude de srnit ou une mortelle dfaillance de tristesse4 ,toute la population ordinaire d'ides a t balaye1 il ne reste que le fonds humain1 la puissance infinie de jouir et de souffrir1 les soulvements et les apaisements de la crature nerveuse et sentante1 les variations et les harmonies innombrables de son agitation et de son calme#ba4 ,tels sont bien les sentiments dont nous affecte immdiatement la musique4 ,mais agissant ce point sur la sensibilit1 comment n'exercerait-elle pas indirectement une action sur l'imagination8 ,comment1 nous trouvant dans cet tat de dtente intellectuelle si favorable au rve1 et par surcrot vibrants1 mus1 ne rverions-nous pas8 ,ce ne sera rien de prcis4 ,mais il est impossible que ces accents pathtiques n'veillent pas en nous des espoirs1 des dsirs1 des regrets1 des nostalgies1 qui comme tous nos sentiments tendront s'panouir en souvenirs et en images4 ,cela bien entendu n'est pas obligatoire4 ,nous avons parfaitement le droit de prendre la musique au sens propre1 d'en goter la facture1 l'lgance1 la beaut1 l'expression purement musicale1 et de ne pas nous dpenser son sujet en motions ou rveries supplmentaires4 ,mais nous appellerons au contraire ces motions et ces rveries de tout notre coeur1 si nous sommes potes4 ,nous profiterons de cette occasion qui nous est donne de mettre en jeu notre imagination4 ,nous irons au-devant des suggestions1 loin de leur rsister4 ,nous voyons donc que la musique non descriptive est minemment potique en ce sens que plus qu'aucune autre elle nous incite la libre rverie4 ,elle l'est encore en ce sens qu'elle nous donnera1 plus que des tableaux et des statues1 plus qu'une action dramatique1 plus qu'un pome1 la sensation de l'imaginaire4 ,la musique est toute d'invention humaine2 elle ne ressemble rien4 ,le trait mlodique dessine son arabesque1 reste un instant tout entier prsent la conscience1 et s'vanouit4 ,des voix s'lvent1 frmissantes et passionnes1 qui ne sont la voix d'aucun tre4 ,parfois s'difient de merveilleuses architectures2 l'instant d'aprs elles se trouvent diffrentes1 plus mobiles et dcevantes que les palais de la fe ,morgane4 ,la musique nous transporte dans un monde trange et merveilleux1 o nous perdons conscience de toutes les ralits4 ,aprs quelques minutes d'audition1 quand elle nous a saisis tout entiers1 elle ne nous donne plus l'impression d'un bruit rel que nous percevrions au dehors2 elle devient intrieure et toute psychique4 ,elle nous fait l'effet d'un rve1 plus riche1 plus color1 plus pathtique1 plus dlirant que ceux que peuvent suggrer le haschich ou la fivre4 ,je me souviens de m'tre un jour trouv dans cet tat d'esprit1 d'une manire bien caractrise1 au cours d'une audition musicale4 ,ce jour-l s'tait produit ce phnomne bien connu1 cette motion intense qui parfois prend un auditoire et revient aux excutants1 dont le jeu devient plus expressif encore3 alors l'effet est incomparable4 ,on ne voit plus rien4 ,la foule presse sur les gradins1 les instruments1 la salle1 le scintillement des lustres1 tout disparat4 ,seule1 la grande voix de l'orchestre s'lve comme d'elle-mme1 et plane dans le silence absolu4 ,j'tais donc perdu dans cette extase4 ,a quoi pensais-je8 ,a rien je crois4 ,c'tait un tat de pure contemplation musicale4 ,mais pendant que je me laissais ainsi aller cette contemplation1 peu peu1 je m'en suis rendu compte aprs coup1 mon attention achevait de se dtendre2 je ne m'appliquais mme plus percevoir les formes sonores2 les sons1 ne m'affectant plus que comme sensation1 devenaient eux aussi un simple tat de conscience4 ,et tout coup je revins la ralit4 ,qui m'y avait ramen8 ,peut-tre un incident extrieur1 un bruit insolite1 une sensation de gne physique due une immobilit prolonge2 peut-tre un retour spontan de l'activit mentale1 comme lorsqu'on se rveille simplement parce qu'on a assez dormi4 ,je regardai autour de moi4 ,l'aspect de la salle1 ce moment2 tait curieux4 ,un millier d'tres humains taient l immobiles1 les yeux fixes1 en tat d'hypnose1 pendant que de son bton le chef d'orchestre1 avec de grands gestes1 semblait pandre sur eux le fluide musical4 ,quelle chose trange que la musique6 ,vraiment je ne sais si nous pouvons jamais nous trouver1 tout veills1 dans un tat mental aussi voisin du rve proprement dit que dans l'audition musicale4 ,enfin ce rve est esthtique de sa nature2 il l'est par obligation1 il ne peut pas ne pas l'tre4 ,la musique en effet se meut dans l'harmonie2 elle n'emploie que des combinaisons sonores qui prsentent par elles-mmes un caractre de beaut4 ,la matire premire qu'elle met en oeuvre1 le simple son musical est dj quelque chose d'esthtique2 chacune des notes dont se compose une mlodie est en elle-mme un pur accord2 dans son mission mme il y a de l'art4 ,une ligne peut tre dpourvue de beaut2 un motif musical ne le peut pas4 ,ainsi la musique est esthtique par essence4 ,je ne parle pas seulement de la grande expression pathtique qui sort de l'ensemble d'une oeuvre donne2 mais dans le dtail1 dans chaque mesure1 dans chaque accord1 il y a une beaut d'expression4 ,dans les belles oeuvres musicales tout concourt porter l'impression de posie son plus haut degr4 ,certaines symphonies doivent compter parmi les plus beaux rves que l'homme ait jamais conus4 ,,chapitre ,v ,,la ,,po,,sie ,,litt,,raire #a4 -- ,,effet ,,sur ,l',,intelligence4 ,nous considrerons enfin une oeuvre littraire1 et chercherons nous rendre compte de ce qui se passe en nous au cours de notre lecture4 ,quand je lis une page de prose prosaque1 mon esprit travaille4 ,je cherche comprendre les phrases1 m'assimiler les ides4 ,alors mme que l'on me parlerait de choses concrtes qu'il faut que je me reprsente 7description d'une machine1 rcit d'un fait historique1 etc471 je me sers de mon imagination pour me figurer les choses dans leur ralit4 ,jusqu'au terme de ma lecture1 j'ai gard ma pleine lucidit d'esprit4 ,mme effet si je lis des vers d'un caractre technique1 didactique1 philosophique1 de ceux en un mot o l'auteur s'est propos d'exprimer des ides4 ,je puis les lire avec intrt1 admirer leur ingniosit1 leurs qualits de facture1 la justesse1 la profondeur de la pense4 ,ils peuvent exciter mon intelligence2 mais en fait1 et pour cette raison mme1 ils ne me donnent aucun degr l'impression de posie4 ,je dois faire encore ce sujet une remarque dont on verra tout l'heure l'utilit3 c'est que le sens d'une phrase abstraite et prosaque est conu par un acte trs rapide de l'esprit et comme dans un clair4 ,on peut rester quelque temps avant de comprendre2 mais ds que l'intellection se produit1 c'est une illumination brusque1 instantane4 ,c'est que de telles phrases nous donnent seulement une ide des choses1 et l'ide a cette particularit1 de ne pouvoir sjourner dans l'esprit2 elle ne peut que passer2 elle est le moment de l'aperception4 ,soit au contraire une oeuvre potique4 ,l'allure qu'elle donnera ma pense sera toute diffrente4 ,je prendrai dessein mes exemples dans des oeuvres trs connues1 que chacun ait prsentes l'esprit et sur lesquelles il soit facile de refaire l'exprience4 ,j'ouvre la ,lgende des sicles4 ,je relis le ,petit roi de ,galice3 ,ils sont l tous les dix1 les enfants d'sturie4 ,la mme affaire unit dans la mme prairie ,les cinq de ,santillane aux cinq d',oviedo4 ,c'est midi2 les mulets1 trs las1 ont besoin d'eau1 ,l'ne a soif1 le cheval souffle et baisse un oeil terne1 ,et la troupe a fait halte auprs d'une citerne4 ,quand je commence lire ces vers1 ma pense est lucide1 mon attention excite4 ,il me faut interprter ce texte1 comprendre ce que le pote veut dire1 me mettre au courant de la situation4 ,je suis encore moi4 ,j'ai conscience d'tre dans ma chambre1 un livre en main4 ,je vois la page imprime4 ,j'articule en moi-mme les mots que je lis4 ,mais bientt la suggestion potique tend se produire4 ,des images m'apparaissent1 encore vagues et indcises3 ,vers le ,nord1 le troupeau des nuages qui passe1 ,poursuivi par le vent1 chien hurlant de l'espace1 ,s'enfuit1 tous les pics laissant de sa toison4 ,le ,corcova remplit le fond de l'horizon4 ,mais je m'enfonce davantage dans ma lecture4 ,l'intrt dramatique du pome devient plus intense2 la suggestion opre avec plus de force3 ,alerte6 ,un cavalier passe dans le chemin4 ,c'est l'heure o les soldats1 aux yeux lourds1 aux fronts blmes1 ,la sieste finissant1 se rveillent d'eux-mmes4 ,le cavalier qui passe est habill de fer2 ,il vient par le sentier du ct de la mer2 ,il entre dans le val2 il franchit la chausse2 ,calme1 il approche 4 4 4 ,a partir de ce moment1 le cours de ma pense est dcidment orient dans le sens de la rverie2 et ce moment prcis1 que l'on pourrait marquer dans toute oeuvre d'imagination1 est celui o le lecteur prouve1 pour un des personnages mis en scne1 une motion sympathique4 ,jusque-l1 on pensait1 on imaginait volontairement4 partir de ce moment1 on est pris1 saisi1 entran4 ,on entre dans l'tat second1 dans une sorte de transe1 o l'on devient docile toutes les suggestions4 ,nous nous plaons au point de vue de ce personnage4 ,nous voyons de ses yeux1 et avec la nettet que l'motion donne nos reprsentations1 les vnements qui vont se drouler4 ,ces images visuelles1 les premires apparues1 vont amener les autres leur suite4 ,quand s'engagera la scne pique1 hroque1 o ,roland1 seul contre cent1 tranchera de ses grands coups d'pe gants et bandits1 je n'aurai plus conscience de me la figurer1 je croirai la percevoir4 ,qu'elle soit merveilleuse1 invraisemblable1 peu importe maintenant1 puisque j'y assiste6 ,j'entends les chocs d'armure1 les gmissements1 les clameurs de la bataille4 ,durandal1 tuer ces coquins s'brchant1 ,avait jonch de morts la terre1 et fait ce champ ,plus vermeil qu'un nuage o le soleil se couche2 ,elle s'tait rompue en ce labeur farouche2 ,ce qui n'empchait pas ,roland de s'avancer2 ,les bandits1 le croyant prt recommencer1 ,tremblants comme des boeufs qu'on ramne l'table1 ,a chaque mouvement de son bras redoutable1 ,reculaient1 lui montrant de loin leurs coutelas2 ,et1 pas pas1 ,roland1 sanglant1 terrible1 las1 ,les chassait devant lui parmi les fondrires2 ,et1 n'ayant plus d'pe1 il leur jetait des pierres4 ,longtemps encore aprs que la lecture est termine1 on est hant de cette tragique vision1 d'autant plus obsdante qu'elle reste inacheve4 ,elle subsiste au plus profond de nous-mmes alors mme que nous n'y pensons plus1 comme une chose relle quand nous en dtournons les yeux4 ,la posie1 avons-nous remarqu1 n'est pas inhrente la forme du vers4 ,nous aurions pu tout aussi bien en demander des exemples la prose4 ,il est des pages de ,j4-,j4 ,rousseau1 de ,chateaubriand1 de ,guyau1 de ,loti1 de ,maeterlinck1 qui ont un charme comparable celui des plus beaux pomes4 ,veut-on des exemples de la suggestion porte son degr le plus intense8 ,c'est dans l'pope en prose1 dans le roman que nous en pourrions trouver4 ,pour des raisons diverses sur lesquelles nous aurons revenir1 la prose peut branler l'imagination plus fortement encore que le vers4 ,la lecture d'un roman peut dterminer en nous de vritables hallucinations4 ,nous ne vivons plus de notre vie propre1 mais de la vie des personnages dont nous suivons l'existence aventureuse4 ,nous souffrons de leur souffrance1 nous nous pouvantons de leurs terreurs1 nous aimons de leurs amours4 ,nous les voyons agir devant nous1 et pourtant nous sentons que nous sommes en eux1 comme dans notre double1 comme dans un ,moi qui nous serait extrieur4 ,notre rverie prend absolument les caractres du songe2 nous sommes aussi trangers aux ralits extrieures1 aussi isols dans nos reprsentations que nous pouvons l'tre dans le sommeil le plus profond4 ,et de fait1 sommes-nous vraiment veills8 ,il me semble plutt que nous entrons dans un tat d'hypnose1 accompagn de sensations assez particulires qui montrent que quelque chose dans les fonctions physiologiques du cerveau est modifi3 c'est dans la tte une sensation de tideur un peu fivreuse et pourtant agrable2 c'est une allure particulire des images qui se prsentent par tableaux tout faits1 comme des images colories que l'on regarderait et non comme de simples reprsentations4 ,c'est un degr peine attnu ce qui se produit dans la somnolence d'une lourde aprs-midi d't1 quand sans fermer tout fait les yeux on s'accorde quelques minutes de rvasserie2 ou bien en wagon1 dans cette sorte d'excitation crbrale un peu trouble que cause la trpidation du train1 dans cette demi-fivre qui brouille et acclre les associations d'ides1 qui fait apparatre et disparatre brusquement les images1 comme si l'on avait secou la bote souvenirs de l'esprit#bb2 ou bien encore au coin du feu1 aprs une longue marche par la pluie et le vent1 quand on s'engourdit dans le bien-tre de la raction physique1 et que l'afflux du sang au cerveau fait reparatre en demi-hallucination les souvenirs de la journe4 ,tel est bien l'effet des romans1 surtout lorsqu'il s'agit de ces rcits merveilleux qui ont dj par eux-mmes l'allure du rve3 les ,mille et une nuits1 ,cyrano de ,bergerac aux pays du soleil1 ,gulliver ,lilliput1 les ,contes fantastiques d',hoffmann1 ,andersen1 ,e4 ,poe1 ,rudyard ,kipling6 ,visions hallucinantes qui nous font entrer si profondment dans le monde imaginaire1 qu'il nous faudra un effort presque douloureux pour revenir la ralit4 ,pendant que nous sommes ainsi hypnotiss1 qu'un incident quelconque1 une sonnette qui tinte1 une voix qui nous interpelle1 nous tire brusquement de notre rve3 nous avons ce regard effar du dormeur qui se rveille en sursaut4 ,nous considrons avec stupeur les objets qui nous entourent1 ne les reconnaissant plus4 ,nous revenons de si loin6 ,nous avons tudi l'effet de la posie dans des formes assez varies pour pouvoir en dterminer la nature4 ,nous voyons d'abord que dans la lecture d'une oeuvre potique1 notre esprit est plus actif qu'il ne le croit lui-mme4 ,il nous semble que toute notre activit se rduit la contemplation des images qui nous seraient prsentes toutes formes dans l'oeuvre mme4 ,c'est en effet de cet acte de vision intrieure que nous avons surtout conscience2 mais le meilleur de notre activit est consacr la formation mme de ces images4 ,elles sont en effet notre oeuvre4 ,nous les attribuons au pote lui-mme1 parce que c'est lui qui les a le premier inventes2 nous nous figurons mme1 par une illusion presque irrsistible1 les voir dans le texte que nous avons sous les yeux1 comme si elles en faisaient partie intgrante4 ,mais cette page imprime n'est qu'une surface blanche macule de noir4 ,ce n'est pas l qu'est le pome qui nous enchante3 il est dans les penses que nous suggre notre lecture1 et ces penses1 nous ne pouvons les retrouver qu'en nous-mmes1 en les concevant notre tour1 c'est--dire en concevant des penses analogues celles que l'auteur avait dans l'esprit quand il crivait ces lignes4 ,lire un pote1 c'est faire oeuvre de posie2 c'est imaginer des tableaux conformment aux indications parfois trs brves qui nous sont fournies4 ,nous le faisons sans effort1 car l'art du pote consiste justement nous pargner tout effort2 il procde par suggestions si dlicates que nous n'en prenons mme pas conscience2 d'un mot1 d'une inflexion de voix il sait rveiller la posie latente dans l'me la plus vulgaire4 ,je ne dis donc pas que nous ayons grand mrite ce travail de restauration mentale4 ,je constate qu'il est bien notre oeuvre1 et que c'est bien dans notre propre esprit que se droulent toutes les phases du pome1 par une incessante cration d'images qui est dirige sans doute1 dtermine en grande partie1 mais qui demande pourtant une certaine initiative intellectuelle4 ,en second lieu1 nous observons que d'ordinaire la phrase potique ne nous livre toute sa signification que peu peu1 souvent mme aprs coup4 ,il nous faut un certain temps pour entrer dans cet tat de rverie qui caractrise la contemplation potique4 ,au moment o nous lisons un vers1 nous n'en apercevons que le sens littral3 et puis les images apparaissent1 en suggrent d'autres1 qui ouvrent notre imagination des perspectives illimites4 ,les beaux vers ne peuvent se lire que lentement4 ,il faut que nous ayons le temps d'en voquer toute la posie latente4 ,les plus potiques nous font le plus longtemps rver4 ,aprs qu'on les a dits1 on peut faire silence2 le pome ne sera pas pour cela interrompu2 longtemps encore il continuera de se dvelopper en nous-mmes par son mouvement propre2 et c'est peut-tre dans cette priode qu'il nous donnera l'impression la plus potique4 ,ainsi le tintement d'une coupe de cristal se prolonge en vibrations d'une exquise puret1 dont nous entendons encore la rsonance idale quand dj notre oreille ne les peroit plus4 ,nous pouvons dterminer enfin avec quelle force une oeuvre littraire doit agir sur l'imagination pour produire l'effet le plus potique4 ,entre les oeuvres purement intellectuelles que nous avons cites d'abord comme exemple de prosasme absolu1 et les oeuvres purement imaginatives qui dterminent de vritables hallucinations1 il est des degrs l'infini4 ,de ces degrs divers1 quel est le plus favorable8 ,examen fait1 on reconnatra que c'est le degr moyen1 o ne se produit que l'illusion consciente et lucide1 caractristique de l'tat de rverie4 ,les potes s'ingnient donner leurs oeuvres les titres les plus divers2 ce seront des ,harmonies1 des ,voix intrieures1 des ,chants du crpuscule1 des ,mditations1 des ,contemplations3 en ralit1 toutes pourraient aussi bien tre intitules des ,rveries1 car elles ne sont pas autre chose4 ,les suggestions trop intenses nous meuvent comme le ferait la ralit1 niais elles ne nous semblent pas plus potiques4 ,relisez un pome trs dramatique1 vous reconnatrez que l'impression potique se produit surtout dans les instants o l'action se ralentit1 et laisse la pense prendre l'attitude contemplative3 par exemple dans les descriptions qui servent de pause au rcit4 ,alors les images se dveloppent loisir4 ,rappelons-nous quelques vers qui nous aient paru d'un charme potique particulier3 nous trouverons que ce sont des vers contemplatifs plutt que dramatiques1 qui ont d tre conus dans un tat de vague rverie auquel ils nous ramnent4 ,elle voulut aller sur les flots de la mer1 ,et comme un vent bnin soufflait une embellie ,nous nous prtmes tous sa belle folie ,et nous voil marchant par le chemin amer4 ,le soleil luisait haut dans le ciel calme et lisse ,et dans ses cheveux blonds c'taient des rayons d'or ,si bien que nous suivions son pas plus calme encor ,que le droulement des vagues1 dlice6 ,des oiseaux blancs volaient alentour mollement ,et des voiles au loin s'inclinaient toutes blanches4 ,parfois de grands varechs filaient en longues branches1 ,nos pieds glissaient d'un pur et large mouvement4 ,elle se retourna1 doucement inquite ,de ne nous croire pas pleinement rassurs1 ,mais nous voyant joyeux d'tre ses prfrs1 ,elle reprit sa route et portait haut sa tte4 ,,verlaine1 ,romances sans paroles4 ,ce sont bien l de ces visions comme on en peut avoir1 au cours d'une paisible traverse1 en contemplant la mer bleue4 ,de toutes les pages vraiment potiques que nous avons pu lire1 en prose ou en vers1 prenons les plus dlicates1 les plus exquises1 celles qui nous donnent la plus pure impression de posie4 ,nous constaterons1 le fait est significatif1 que ce sont prcisment celles o l'auteur dcrit un tat de rverie4 ,parfois il parle en son nom personnel1 se met lui-mme en scne2 parfois il nous prsente quelque personnage imaginaire1 dont il nous dcrit les penses4 ,dans tous les cas les reprsentations auxquelles on nous convie sont de mme ordre4 ,l'tat d'me qui est exprim dans ces pages1 c'est bien la rverie4 ,on n'y voit pas la pense au travail1 faisant effort pour dcouvrir la vrit ou la dmontrer1 mais l'esprit dtendu1 se laissant aller a la contemplation de la nature1 au songe intrieur1 au jeu des pures reprsentations4 ,nous-mmes1 nous nous donnons cet tat d'me en nous le reprsentant1 avec une vague conscience de ne nous en donner que le spectacle4 ,nous faisons les mmes songes1 mais sans les prendre tout fait pour notre compte1 puisque nous les rapportons un personnage imaginaire4 ,alors mme que l'auteur parle en son nom personnel1 il n'est par rapport nous qu'une me trangre laquelle nous ne pouvons nous identifier qu' demi4 ,de l le caractre idal de ces pages de pure rverie1 et l'exquise dlicatesse des impressions qu'elles nous donnent2 en nous qui les lisons1 elles sont la reprsentation imaginaire d'un tat purement imaginatif3 le rve d'un rve4 #b4 -- ,,valeur ,,po,,tique ,,de ,,la ,,pens,e4 ,mais avant d'aller plus loin il importe de nous assurer que notre thse jusqu'ici ne donne pas prise la critique4 ,que l'imagination joue en posie un rle prpondrant1 le fait ne saurait tre mis en doute4 ,on trouvera sans peine des pomes de grande valeur littraire qui ne sont que des rves2 au lieu qu'il serait impossible de citer un seul pome fait uniquement d'ides pures et de conceptions abstraites3 s'il en tait de tels1 ils n'auraient de la posie que la forme verbale2 ils ne seraient que de la prose rythme4 ,on conoit fort bien une posie qui ne mette en jeu que l'imagination1 on n'en conoit pas qui exerce l'intelligence seule3 et cela suffit prouver que l'image est en posie la chose essentielle1 l'ide tant tout au plus de luxe4 ,avec une intelligence moyenne et une imagination vive1 on peut tre pote2 avec l'intelligence la plus lucide et la plus forte1 si l'on est dpourvu d'imagination1 on devra renoncer crire un vers4 ,nous pouvons aussi poser en fait1 sans crainte d'tre contredits1 que la posie attirera plutt elle les ,imaginatifs que les intellectuels1 et qu'en nous mettant son cole nous tendrons plutt devenir des rveurs que des penseurs4 ,mais nous sommes alls plus loin1 nous avons dit qu'en posie l'ide n'est rien1 que l'image est tout4 ,non seulement la posie s'adresse l'imagination de prfrence1 mais elle est toute dans l'effet qu'elle produit sur l'imagination4 ,elle est pure rverie4 ,cette thse semblera peut-tre trop exclusive4 ,de quel droit1 nous dira-t-on1 restreignez-vous ce point la fonction du pote8 ,quoi donc8 ,n'admettez-vous pas qu'il ait des ides1 et les mette dans son oeuvre8 ,quand il vous en apporte1 les accueillerez-vous avec dfiance1 comme un lment tranger la vritable posie8 ,et rserverez-vous votre admiration pour le pote incomplet1 dsquilibr1 en qui l'imagination s'est dmesurment dveloppe aux dpens de l'intelligence8 ,en fait il est des potes1 de trs grands potes qui n'ont pas ddaign de penser1 et qui nous donnent rflchir#bc4 ,il y a de fortes penses dans ,lucrce2 il y en a de profondes dans ,goethe2 d'ingnieuses et subtiles dans ,sully-,prudhomme4 ,l'historien de la philosophie ne saurait ngliger la philosophie des potes4 ,ainsi votre dfinition1 que vous avez voulu faire aussi large que possible1 est en ralit bien troite1 au point de choquer les vritables amis de la posie4 ,je suis all au devant des objections4 ,maintenant il faut tirer ces ides au clair4 ,qu'on ne se mprenne pas sur ce que je veux affirmer4 ,jamais je n'ai song dire que la pense pure ne jouait et n'avait jouer aucun rle dans l'art des vers4 ,sur la part qu'il convient de lui attribuer1 je n'ai pas me prononcer ici4 ,nous ne nous faisons pas tous de la fonction du pote le mme idal1 et par consquent des divergences se produiront toujours quand il faudra dcider si telle oeuvre donne est ou n'est pas de bonne et vraie posie4 ,les uns demanderont au pote de la pense1 les autres des images1 les autres du sentiment1 les autres de la musique4 ,entre ceux qui admirent ,victor ,hugo1 ceux qui s'enchantent de ,lamartine ou qui se dlectent dans ,mallarm1 il ne sera pas facile de s'entendre4 ,il est clair que chacun1 jugeant des effets que doit produire la posie d'aprs les impressions qu'il reoit de son pote favori1 les dcrira diffremment4 ,il est des vers1 tels ceux de la posie philosophique au ,x,v,i,i,ie sicle1 qui n'voquent que l'ide des choses et ne s'adressent qu' l'entendement4 la fin du ,x,i,xe sicle1 en ,france1 la posie se charge d'images1 de reprsentations concrtes2 certaine cole affectera mme d'en liminer la pense1 et se complaira dans des sries d'images juxtaposes sans aucun lien logique4 ,nous nous trouvons donc en prsence d'un certain nombre d'oeuvres de caractre trs diffrent1 o l'lment pense et l'lment image sont doss en toutes proportions4 ,chacune a ses admirateurs1 qui la tiennent pour le type exemplaire de la posie4 ,choisirons-nous entre elles1 en dcidant que celle-ci reprsente la posie plutt que celle-l8 ,un tel choix serait arbitraire4 ,de ce qu'un idal est le ntre1 il ne s'ensuit pas qu'il soit le vrai4 ,quand on voit les gots se partager ce point1 quand on constate de telles divergences entre esprits galement sincres1 galement pris du beau1 on comprend que l'on aurait mauvaise grce prtendre imposer son opinion personnelle3 la conciliation s'impose4 ,faute de pouvoir choisir entre les diverses conceptions de la posie1 le psychologue les tiendra pour quivalentes4 ,il les tudiera toutes avec un gal intrt3 aucune ne devra tre exclue de ses analyses4 ,nous n'avons donc entrer dans aucune querelle d'cole4 ,nous faisons ici de l'esthtique exprimentale1 non de l'esthtique rationnelle4 ,nous cherchons d'o vient en fait1 dans une couvre potique quelconque1 l'impression de posie4 ,nos prfrences esthtiques n'ont que faire dans cette enqute1 et ne doivent influer en rien sur le rsultat4 ,ce que j'ai voulu dire1 c'est que la pense pure n'a rien de potique1 et par consquent qu'elle ne doit pas entrer dans notre dfinition de la posie4 ,quand nous disons que la posie ne s'adresse pas l'intelligence mais seulement l'imagination1 on comprendra que ce qu'il y a de vraiment potique dans un pome1 ce ne sont pas les ides1 mais les images3 et je crois que personne ne fera difficult de l'admettre4 ,on ne nous objectera plus que certains pomes valent aussi par la pense1 et ne nous font pas seulement rver1 mais encore rflchir4 ,je suis le premier le reconnatre4 ,je sais de trs beaux vers qui ne disent rien l'imagination2 ils valent par la beaut mme de l'ide3 mais personne ne songerait dire qu'ils sont vraiment potiques2 aussi devra-t-on tre d'accord avec moi1 quand je dirai que cela n'est pas de la posie4 ,que le pote soit en mme temps un penseur1 rien de mieux3 nous ne tenons nullement1 en matire d'art1 la division du travail et la sparation des genres4 ,nous n'exigeons pas que le pote soit uniquement pote1 et le soit toujours1 sans rpit ni dfaillance1 jet continu4 ,etant plus vari1 il fatiguera moins4 ,etant plus complet1 il produira une impression esthtique plus puissante4 ,tout ce qu'il mettra d'ides dans son oeuvre nous la fera davantage admirer2 ses vers en seront d'autant plus beaux3 mais ils n'en seront pas plus potiques4 ,toutes les observations que nous venons de faire sur la posie des potes1 nous les aurions pu faire aussi bien sur la posie des prosateurs4 ,car elle est essentiellement de mme nature4 ,peut-tre mme nous serait-il plus facile1 sur des exemples emprunts aux prosateurs1 de faire accepter notre dfinition de la posie4 ,on est accoutum en effet1 quand il s'agit des vers1 ne pas considrer part l'lment spcialement potique2 ides abstraites1 images1 tout cela ple-mle contribue nous donner une impression d'ensemble2 on est donc port croire que tout le contenu des vers est de la posie4 ,de l les confusions que nous signalions tout l'heure1 et la rsistance qu'on nous opposait4 ,considrant en bloc la manire de penser des potes1 on n'a plus pour la caractriser d'autre ressource que de l'opposer la manire de penser des prosateurs2 mais les diffrences ne sont pas trs nettes2 on voit bien d'une faon gnrale que la posie agit davantage sur l'imagination2 mais qu'elle consiste exclusivement dans l'effet produit sur l'imagination1 cela parat paradoxal et inadmissible4 ,quand au contraire on parle de la posie des prosateurs1 il n'y a pas de mprise possible4 ,chacun comprend qu'il la doit chercher spcialement dans les passages qui produisent son plus haut degr l'impression potique1 par opposition ceux qui ne la produisent aucun degr4 ,on conoit plus facilement que cette posie doit consister dans une faon de penser particulire1 dans un lment psychique spcial qu'il est possible de dgager1 au moins par abstraction4 ,nous maintiendrons donc en toute rigueur notre thorie1 affirmant que la posie est faite d'imagination1 et non de pense4 ,les ides peuvent tre trs belles1 elles ne sont jamais potiques4 ,tout au plus peuvent-elles servir comme d'introduction la posie1 quand elles sont de nature frapper l'imagination et dterminer un courant de reprsentations concrtes2 souvent une rflexion s'achve en rverie1 et finit ainsi par prendre le caractre potique4 ,l'ide gnrale est si l'on veut de la posie latente2 elle enferme l'tat virtuel1 condenses en une brve formule1 une multitude d'images que nous pourrions dvelopper si nous en avions le loisir4 ,mais c'est prcisment parce qu'elle les tient l'tat virtuel qu'elle est une pure ide gnrale3 dveloppez son contenu1 ce n'est plus elle que vous concevez4 ,la pense rflchie est une concentration2 la posie est une expansion4 ,les deux mouvements sont inverses4 ,ils peuvent alterner1 ils peuvent mme s'appeler l'un l'autre2 mais ils s'excluent ncessairement4 ,toujours la posie commence au moment o l'on cesse de penser et de rflchir pour ne plus faire que rver4 ,je sais que pratiquement il est assez difficile1 dans une oeuvre donne1 de distinguer l'ide de l'image1 la conception abstraite de la reprsentation concrte4 ,dans presque toute oeuvre littraire1 l'intelligence et l'imagination travaillent en synergie#bd4 ,il est trs rare que l'ide se prsente l'tat pur2 dans l'expression de la pense la plus abstraite1 on trouverait encore les mtaphores inhrentes au langage1 qui prouvent une intervention de l'imagination2 et d'autre part1 dans l'interprtation de la phrase la plus image1 l'intelligence joue toujours un rle4 ,il y a d'ailleurs des degrs l'infini dans l'abstraction2 on ne saurait dire exactement o elle commence et o elle finit4 ,il est pourtant un moyen empirique d'oprer cette distinction4 ,en fait l'ide est plus engage dans les mots que l'image2 elle est peu prs insparable dans notre esprit de son expression verbale4 ,essayez de concevoir isolment le sens d'un mol abstrait1 votre intelligence s'y refuse4 ,lisez une page de philosophie abstraite et demandez-vous1 sans articuler en vous-mme aucune phrase1 ce que cela veut dire1 c'est le vide mental1 vous tes impuissants rien concevoir4 ,pour une raison ou pour une autre1 peut-tre parce qu'elle n'est elle-mme qu'une abstraction1 peut-tre parce qu'elle est pure virtualit1 l'ide des choses abstraites ne peut tre ralise dans la conscience en un acte distinct2 elle n'est conue qu'en fonction des mots qui l'expriment4 ,il n'en est pas de mme des images4 ,nous n'avons que faire du langage pour nous les reprsenter4 ,ce sont des tats de conscience rels1 concrets1 isolables1 indpendants de toute expression verbale1 au point que le difficile n'est pas de les dgager de la parole intrieure1 mais plutt de trouver des mots pour les rendre4 ,nous ne parlons pas nos rveries4 ,les images passent2 et silencieux1 charms1 nous les suivons du regard4 ,nous avons donc ici un signe qui nous permet d'isoler par analyse dans une oeuvre littraire l'lment purement potique4 ,seules sont potiques les penses qui pourraient tre aussi bien conues sans le secours d'aucune expression verbale4 ,laissez tomber tout ce qui doit tre dit pour tre pens2 conservez ce qu'il est plus facile de se reprsenter que d'exprimer3 ce qui restera sera prcisment l'lment potique4 ,nous disions tout l'heure que la posie n'est pas dans les livres2 nous comprenons maintenant quel point elle est indpendante des mots eux-mmes1 et des artifices du style1 et de toute forme verbale4 ,peut-tre ,schiller avait-il raison de dire qu'au point de vue de l'art le fond n'est rien1 que la forme est tout4 ,au point de vue potique c'est tout le contraire3 le fond est tout1 la forme verbale n'est rien4 ,la pense potique n'est pas contenue dans le vers comme dans un vase dont elle prendrait la forme plus ou moins lgante2 elle est simplement suggre par le vers2 les mots que le pote assemble avec tant de soin ne sont que des signes conventionnels qu'il fera passer devant nos yeux pour dterminer en nous1 par rflexe psychique1 certaines reprsentations4 ,certes on peut exiger que le pote soit pass matre dans l'art de manier les mots2 on comprend mme qu'il ait1 plus encore que le prosateur1 le souci de l'expression verbale1 les penses qu'il veut nous suggrer tant de celles qui trouvent le plus difficilement une expression adquate4 ,mais nous ne devons pas oublier que la faon dont l'image potique nous est suggre est chose aprs tout secondaire2 les effets de style sont un moyen d'expression1 ils ne doivent pas tre un but4 ,aussi nous garderons-nous de leur attribuer trop d'importance2 nous nous rappellerons qu'en posie surtout les mots ne doivent pas attirer l'attention2 ils sont laits pour tre oublis2 seule importe la qualit potique des reprsentations qu'ils nous auront suggres1 aprs leur passage dans l'esprit4 #c4 -- ,,valeur ,,po,,tique ,,du ,,sentiment4 ,il nous reste dterminer quel est dans la posie littraire le rle du sentiment4 ,sur ce point les avis sont trs partags4 ,toute une cole littraire se refuserait attribuer une relle valeur potique au sentiment4 ,elle concevrait plutt la posie comme un art de pure reprsentation1 tout objectif1 dont les sentiments personnels du pote devraient tre autant que possible exclus4 ,c'est une vieille ide d',aristote4 ,le pote est par dfinition un imitateur4 ,en composant sa fable1 il doit se mettre les choses sous les yeux le plus exactement qu'il peut1 et les dcrire en termes tels1 que nous nous imaginions assister la ralit mme4 ,personnellement il ne doit prendre la parole que le plus rarement qu'il peut2 car ce n'est point quand il parle en son nom qu'il est imitateur4 ,nous retrouvons ces mmes ides dans ,goethe4 ,la mission du pote est la reprsentation4 ,cette reprsentation est parfaite quand elle rivalise avec la ralit1 c'est--dire quand ses peintures sont animes par le gnie de manire faire croire la prsence des objets4 ,la posie1 son plus haut degr d'lvation1 est tout extrieure4 ,lorsqu'elle se retire au dedans de l'me1 elle est en voie de dclin4 ,le pote se mettrait donc au dessus et en dehors de son oeuvre2 il animerait ses personnages d'une vie intense et passionne sans se dpartir lui-mme de son olympienne srnit4 ,pour conserver toute sa libert de cration1 pour que les produits de son gnie puissent se dvelopper avec un calme artistique1 dans la paix et l'harmonie1 il s'affranchira de toute proccupation pratique1 il contemplera le monde d'un oeil calme et libre4 ,je cherche ce qu'il peut y avoir de juste dans cette thorie4 ,en l'examinant1 j'y vois l'exagration de quelques ides justes1 et finalement une mprise4 ,je lui donnerais raison si elle se contentait d'affirmer qu'il ne faut pas abuser de la posie subjective et du sentiment personnel4 ,il est certain que trop de potes restent enferms dans leur ,moi1 s'analysant avec complaisance1 piant leurs moindres sensations pour nous les dcrire1 ramenant avec une regrettable insistance la conversation sur leurs peines de coeur et leurs dceptions en amour4 ,ces confidences intimes sont de la posie2 elles ne peuvent tre toute la posie4 ,la description d'un ,moi est dcidment un sujet trop mince4 ,le pote1 reclus en lui-mme1 n'a plus aucune occasion de se renouveler1 de se dvelopper2 il tourne dans un cercle d'ides et de sentiments de plus en plus troit4 ,en mme temps qu'il se retire de nous1 il nous loigne de lui4 ,quelle sympathie relle peut nous porter vers cet homme qui n'a pas une pense pour nous8 ,il restera donc enferm dans son splendide isolement1 et perdra presque toute action sur les mes4 -- ,que le pote commence donc par vivre sa vie personnelle2 que jeune il chante son amour1 ses dsirs et ses mlancolies4 ,mais cette posie de la vingtime anne ne saurait lui suffire4 ,qu'ensuite il sorte de lui-mme4 ,qu'il s'aperoive que les hommes existent1 qu'il y a d'autres intrts que les siens1 d'autres souffrances que les siennes4 ,qu'il nous parle de nous-mmes2 qu'il s'intresse tous les problmes pour lesquels se passionne l'humanit2 ou qu'il se fasse crateur1 qu'il compose une oeuvre pique ou romanesque2 qu'il donne ces tres de fiction qu'il met en scne une telle intensit de vie1 qu' jamais ils resteront dans la mmoire des hommes1 plus vivants qu'aucun tre rel4 ,l'heure de la posie objective est venue4 ,on a raison d'y voir un largissement et une forme suprieure de la posie3 jusqu'ici nous sommes pleinement d'accord4 ,mais de ce que le pote s'affranchit des gosmes du sentiment personnel1 on conclut son impassibilit4 ,c'est ici que commence la mprise1 et que nous devrons nous sparer4 ,ce qu'on ne voit pas1 c'est que si le pote se dtache ainsi de lui-mme1 ce n'est pas par indiffrence1 c'est par dsintressement et gnrosit de coeur4 ,ce passage la posie objective ne marque pas une restriction1 mais au contraire une extension1 un suprme panouissement de la sensibilit4 ,comme le disait ,guyau1 dans son mouvant adieu la posie personnelle3 ,quand on s'oublie assez soi-mme ,on tait sa joie et ses douleurs2 ,les yeux tournes vers ceux qu'on aime ,on n'a d'autres maux que les leurs4 ,l'art est trop vain1 et solitaire2 ,rver est doux1 agir meilleur2 ,en ce monde j'ai mieux faire ,que d'couter battre mon coeur4 ,que l'amour aux autres me lie6444 ,dans le coeur d'autrui je me perds2 --,rires ou larmes de ma vie1 ,valiez-vous seulement un vers#be6 ,ce n'est pas d'un oeil calme et libre que le pote contemple le monde2 c'est avec un intrt passionn1 avec une large sympathie4 ,sa fonction n'est pas de nous reprsenter les choses telles qu'elles sont1 ou telles qu'elles nous apparaissent vues du dehors3 un miroir y suffirait4 ,il faut qu'il nous prsente une oeuvre vivante et passionne1 qui frappe l'imagination en touchant le coeur2 il n'y russira pas1 s'il est lui-mme rebelle l'motion et incapable d'aimer4 ,l'impassibilit sied au savant1 peut-tre au philosophe4 ,elle conviendrait mal au pote4 ,j'admets encore que la posie ne requiert pas des motions d'une intensit extrme4 ,trop poignantes1 elles nous saisiraient avec tant de force que nous ne pourrions plus en faire un objet de contemplation1 et que toute impression de beaut disparatrait4 ,nous sortirions de la posie1 pour rentier dans la vie relle4 ,le seul fait de composer un pome suppose un certain calme1 une possession de soi1 un souci d'art1 incompatible avec les crises de la passion4 ,la sensibilit indispensable au pote est une sensibilit d'artiste1 qui dans ses motions les plus sincres garde le besoin de l'harmonie et le sens de la beaut4 ,certains sentiments sont trop intenses pour se traduire en vers4 ,l'extrme douleur s'exprimera par un cri1 par une plainte1 par des paroles amres1 par un mouvement de rvolte1 non par de la posie4 ,c'est quatre ans aprs la mort de sa fille1 que ,victor ,hugo pouvait crire les vers sublimes o s'est exhale sa douleur de pre4 ,maintenant que du deuil qui m'a fait l'me obscure ,je sors ple et vainqueur1 ,et que je sens la paix de l'immense nature ,qui m'entre dans le coeur444 ,contemplations3 ,villequier4 ,il fallait que sa douleur se fut apaise1 qu'elle ft devenue rsigne1 contemplative et comme stagnante pour comporter une expression potique4 ,tout cela est vrai2 mais tout ce que l'on en peut conclure1 c'est que le sentiment potique ne doit pas avoir une violence telle1 qu'il exclue la libre rverie ou qu'il enlve au pote tout son sang-froid4 ,de l jusqu' l'impassibilit1 il y a loin4 ,il est bien rare en somme que nos sentiments atteignent ce degr d'intensit1 o ils cesseraient d'tre potiques4 ,le pote pourra mme sans inconvnient dpasser un peu la mesure1 aller au-del de la posie1 oublier qu'il fait oeuvre d'art1 et mettre tout son coeur dans ses vers4 ,ces sentiments1 qui ne sont plus potiques pour lui1 le seront encore pour nous1 qui ne les prouvons en effet que par sympathie1 et par consquent un degr assez attnu pour pouvoir en faire1 si intenses1 si violents1 si dchirants qu'ils soient1 un objet de contemplation4 ,nous n'avons donc aucune raison pour regarder le sentiment avec dfiance1 comme un lment perturbateur1 que le pote doit autant que possible liminer de son oeuvre4 ,l'excs de sensibilit est un dfaut rare1 et qui d'ailleurs1 au point de vue potique1 n'aurait pas de grands inconvnients4 ,nous craindrions beaucoup plus la froideur1 le dfaut d'motion4 ,quand le sentiment dcrot1 l'effet potique est moindre4 ,un pote qui russirait s'interdire toute motion n'aurait fait que renoncer son moyen d'action le plus efficace4 ,a la rigueur il pourrait suppler ce dfaut par d'autres qualits potiques4 ,s'il joignait une certaine scheresse de coeur une intelligence souveraine1 une extraordinaire puissance d'imagination1 il pourrait encore crire de trs beaux vers1 magnifiques d'images1 superbes de pense2 mais il y manquerait toujours quelque chose1 cette puissance d'motion sans laquelle il n'y a pas de complte posie4 ,nous aussi nous contemplerons son oeuvre d'un oeil calme2 elle nous restera trangre1 ne nous touchant pas le coeur4 ,ou bien il faudra que le pote russisse nous mouvoir sans tre mu lui-mme1 et cela est possible force d'art4 ,on peut composer froid des vers passionns4 ,on peut jouer magistralement du coeur humain sans se laisser prendre soi-mme ce jeu4 ,mais cette sorte de ruse est-elle bien digne du pote8 ,peut-elle russir tout fait8 ,il sera bien difficile de donner aux motions feintes l'intonation de l'motion vraie4 ,on les mettra trop en dehors1 la faon romantique1 et elles se trahiront par leur emphase2 ou bien on affectera de les refouler en soi-mme1 de les comprimer par un puissant effort de volont1 et ici encore on mettra de l'exagration4 ,il est malais de jouer parfaitement la comdie2 le plus habile simulateur finit toujours par laisser percer l'artifice4 ,le plus sr moyen d'avoir l'air mu1 c'est encore d'prouver une motion relle4 -- ,mais s'il n'est pas dans mon temprament d'en prouver8 -- ,alors n'crivez pas de vers2 ou faites de la posie pittoresque1 descriptive1 didactique1 philosophique4 ,le champ de la posie est large2 il n'y manque pas de dbouchs1 mme pour les esprits secs et les impassibles4 ,seules les rgions suprieures leur sont interdites4 ,je doute que l'on puisse citer un seul pote1 vraiment pote1 qui ait t dpourvu de sensibilit1 un seul vers vraiment potique d'o l'motion soit absente4 ,je n'en trouve pas pour mon compte4 ,je ne crois mme pas que la chose soit possible#bf4 ,il y aurait vraiment contradiction4 ,je vois seulement quelques potes1 quelques crivains qui ont affect l'impassibilit1 d'ordinaire avec une exagration voulue1 comme s'ils craignaient qu'on ne s'y trompt4 ,quant ce ton d'ironie que prennent parfois les potes les plus impressionnables pour parler de leurs motions1 il ne faut mme pas y voir une affectation de froideur2 ce n'est qu'un effort pour refouler un sentiment excessif auquel ils craindraient de s'abandonner3 ainsi l'on sourit quand on sent venir les larmes1 pour ragir contre son motion2 et c'est prcisment quand on lutte contre elle qu'on en sent mieux la force4 ,il nous parat impossible en dfinitive d'exclure le sentiment de la dfinition del posie4 ,nous nous garderons aussi de l'excs contraire1 de celui qui consisterait ne voir dans la posie que l'exaltation du sentiment4 ,l'attention des thoriciens et des critiques s'est en gnral porte trop exclusivement sur les effets pathtiques de la posie4 ,ils verront dans l'aptitude tre vivement mu la qualit essentielle du pote1 et dans la transmission de ces motions la fin suprme de son art4 ,la valeur d'une oeuvre se mesurera l'effet qu'elle produit sur le sentiment4 ,ce sont l des ides courantes4 ,ce prjug est tellement enracin1 que les rserves que je vais tre oblig de faire sembleront plusieurs choquantes2 elles feront l'effet d'une hrsie4 ,il le faut reconnatre pourtant4 ,le sentiment n'est pas et ne peut pas tre en posie la chose essentielle4 ,avant d'exprimer des motions1 il faut que la posie existe4 ,la musique en exprime galement2 et la peinture2 et la sculpture4 ,bien plus1 ces diffrents arts pourront exprimer des sentiments de mme nature4 ,ils diffrent pourtant les uns des autres4 ,les dfinir principalement par la proprit qu'ils ont d'agir sur le sentiment1 leur assigner cette fonction comme leur fin suprme1 ce serait ngliger justement ce qui les diffrencie les uns des autres1 ce qui caractrise chacun d'eux et constitue leur essence propre4 ,la vertu pathtique est une proprit commune toute oeuvre d'art2 une qualit que la posie1 elle aussi1 doit possder1 sous peine d'tre infrieure aux autres arts3 ce n'est pas sa qualit essentielle et distinctive4 ,l'motion qui nous reste de la lecture d'un pome est chose aussi prcieuse que l'on voudra4 ,la regarder comme la fin mme pour laquelle a travaill le pote2 ne voir1 dans les vers qu'il nous prsente1 qu'un moyen d'exprimer cette motion1 ce serait un contresens esthtique4 ,appliquez cette conception l'art4 ,quand vous regardez une oeuvre sculpturale d'une expression pntrante1 par exemple le ,monument aux morts de ,bartholdi1 estimerez-vous que la tristesse qui s'en dgage est le vritable objet de cette reprsentation1 et la seule chose que nous en devions retenir8 ,evidemment non4 ,tant de marbre1 d'tudes successives1 d'efforts de composition1 pour nous suggrer seulement cette pense1 qu'il est triste de mourir1 ce serait un labeur presque drisoire4 ,quelques mots pathtiques1 quelques accords musicaux suffiraient pour nous communiquer moins de frais une motion aussi intense4 ,dgager de l'ensemble des suggestions produites1 par une sorte d'abstraction1 la tristesse que l'oeuvre exprime1 et n'y plus voir que cela1 comme si c'tait la chose principale et essentielle1 c'est intervertir absolument les valeurs4 ,ce que l'artiste nous apporte1 ce n'est pas de la douleur1 c'est une magnifique et douloureuse vision4 ,il en est de mme pour la posie4 ,ce n'est qu'exceptionnellement qu'elle exprime des sentiments purs2 elle nous suggre des images toutes pntres de sentiment et qui doivent cette expression un surcrot de valeur esthtique1 mais qui ont une valeur en elles-mmes1 abstraction faite de ce sentiment4 ,l'motion1 directement exprime1 n'a en soi aucune valeur potique4 ,j'aime6 ,je souffre6 ,ces motions1 exprimes avec force1 ou bien analyses dans leurs nuances1 peuvent tre trs intressantes en elles-mmes1 exciter une vive sympathie3 je ne vois l rien qui ressemble de la posie4 ,le sentiment1 mme le plus profond1 le plus tendre1 le plus dlicat1 n'est potique que par son retentissement dans l'imagination2 et c'est prcisment la fonction du pote1 de dvelopper ces images conscutives ou dterminantes de l'motion4 ,c'est en cela qu'il fait oeuvre de posie4 ,on ne peut dire qu'une oeuvre d'art sera potique par le seul fait qu'elle sera trs pathtique4 ,il est des romans et des drames o l'motion est porte son maximum d'intensit1 et qui pourtant ne nous donnent aucune impression de posie4 ,cela pourtant devrait tre impossible si la fin suprme de la posie tait d'exalter le sentiment4 ,on ne peut mme admettre que toute motion augmente la valeur potique de l'objet qui nous la donne4 ,le sentiment n'a donc pas en lui-mme et par essence une vertu de posie4 ,il sera potique dans certaines conditions qu'il s'agit de dterminer4 ,mais ds maintenant nous pouvons regarder la discussion de principe comme close4 ,le sentiment1 disaient les uns1 n'est rien en posie4 ,il est tout1 disaient les autres4 ,nous avons reconnu que les deux thses taient exagres4 ,la vrit est entre ces deux extrmes4 ,nous regardons comme tabli ce moyen terme1 que la posie1 pour atteindre son optimum d'effet1 doit de quelque manire toucher le coeur2 et c'est cette formule que nous nous en tiendrons4 ,cela pos1 nous pouvons avancer dans notre enqute1 en cherchant de quelle nature sont ces motions qui concourent de faon indniable l'effet potique4 ,nous avons dj montr quel devait tre leur degr d'intensit4 ,ce que nous cherchons ici1 c'est quelle doit tre leur nature4 ,la posie trouvera de prfrence son aliment dans les sentiments contemplatifs1 qui ne nous portent pas l'action1 et qui supposent plutt un certain dtachement de tout intrt pratique2 car ce sont ceux-l qui sont le plus favorables la rverie4 ,l'inquitude1 l'angoisse1 la peur n'ont rien de potique2 ce sont des sentiments qui donnent trop rflchir3 ils tiennent l'esprit cruellement veill1 ils donnent envie de se dbattre contre l'avenir4 ,dans sa ,jeune captive1 ,andr ,chnier1 avec un tact exquis de pote1 s'en est tenu au ton de la mlancolie2 ces belles stances n'expriment que le regret anticip de la vie3 la moindre allusion au supplice1 un simple frisson en gterait le charme4 ,bien des potes1 en strophes dsespres1 ont chant la mort2 ils pouvaient la chanter parce qu'elle est fatale1 et qu'il n'y a rien faire contre elle2 la tombe est d'avance ouverte2 tous y viendront2 un un les vivants sont engloutis2 c'est une chose laquelle on assiste1 un lugubre objet de contemplation1 qui n'inspire pas la terreur1 mais plutt la piti1 une large piti qui s'tend sur l'humanit entire4 ,la crainte d'un danger terrible1 mais vitable1 et surtout d'un danger personnel1 produirait un effet beaucoup plus dramatique1 mais beaucoup moins potique4 ,il est toute une catgorie de sentiments qui sont provoqus par de simples reprsentations4 ,ce sont ceux qui se rapportent quelque chose de pass1 ou de futur1 ou de lointain1 ou de fictif4 ,ils sont moins vifs mais plus potiques que ceux qui impliquent la prsence effective de l'objet4 ,cela se conoit sans peine1 la nette conscience de la ralit tant incompatible avec la condition essentielle de la posie1 qui est l'tat de rverie4 ,les regrets1 les espoirs1 les nostalgies sont au contraire trs potiques comme tant des sentiments rveurs qui se rapportent un objet tout idal4 ,la plus exquise posie sentimentale est celle des sentiments imaginaires2 j'entends par l ceux qui non seulement se rapportent un objet idal1 mais qui sont eux-mmes imagins4 ,quand par exemple on me montre un personnage de roman engag dans quelque situation pathtique1 en mme temps que je me reprsente les objets dont il est mu1 je me figure ses motions2 elles deviennent pour moi un objet de contemplation2 et cette reprsentation du sentiment est plus potique que le sentiment mme4 ,elle lui donne l'idalit des pures images1 le charme de l'irrel4 ,on dira peut-tre1 pour expliquer ce singulier tat d'me1 que ces prtendus sentiments imaginaires sont tout simplement des motions trs relles1 que j'prouve par sympathie en me reprsentant la situation du personnage1 et que j'objective en les lui attribuant2 ce compte1 l'effet de la lecture serait d'exciter en moi des sentiments vrais1 joie1 tristesse1 crainte1 amour1 que j'utiliserais en les faisant entrer dans les phrases o l'crivain dcrit l'tal d'me de son hros4 ,mais cette analyse me semble trs dfectueuse4 ,je ne me pas la possibilit de ce contre-coup sympathique des sentiments exprims2 il est trs vrai que parfois1 me mettant en imagination la place du personnage romanesque1 je finis par me laisser entraner2 je me fais1 des sentiments dcrits1 une motion personnelle1 qui m'treint rellement le coeur2 comme le spectateur trop impressionnable quand vient une scne attendrissante1 j'accorde de vraies larmes de simples reprsentations4 ,mais ce n'est pas par l que je dbute4 ,avant de sympathiser avec une motion1 il faut bien que nous ayons commenc par nous la reprsenter4 ,le plus souvent mme1 nous en restons l4 ,nous n'allons pas jusqu' prendre notre compte tout ce pathtique2 il reste pour nous un spectacle2 ou si ce spectacle nous meut1 notre motion personnelle diffrera de celle que l'on nous reprsente1 en sorte qu'il sera impossible de les confondre2 ainsi un pome douloureux m'inspirera de la piti1 une scne pathtique de l'admiration4 ,on ne le peut nier3 il y a des sentiments imaginaires1 ou des images de sentiments1 qui psychiquement diffrent d'un sentiment rel autant que la simple reprsentation d'un objet diffre de sa relle vision4 ,la diffrence n'est pas seulement dans le degr d'intensit4 ,se reprsenter la souffrance par exemple1 ce n'est pas rellement souffrir1 mme un degr attnu et d'une manire superficielle3 c'est tout autre chose4 ,se rappeler une joie qu'on a eue1 ce n'est pas se rjouir2 quelquefois mme c'est s'attrister4 -- ,cette facult de reprsentation concrte du sentiment comporte bien entendu des degrs divers2 elle doit tre1 comme les facults de vision ou d'audition mentale1 trs ingalement rpartie4 ,on doit la supposer particulirement dveloppe chez les romanciers1 chez les potes1 et chez toute personne qui se complait dans la lecture des pomes et des romans1 car c'est dans de telles oeuvres que l'imagination sentimentale trouve le plus d'occasion de s'exercer4 ,j'indiquerais encore1 parmi les caractres qui contribuent rendre un sentiment plus potique1 le fait qu'il sait comme on dit sympathique1 c'est--dire qu'il soit de ceux que nous comprenons1 que nous admettons1 et dans lesquels nous entrons volontiers4 ,quand par exemple1 lisant une oeuvre d'imagination1 nous y trouvons exprims des sentiments qui sont en concordance avec les ntres1 l'expression la plus discrte de ces sentiments est immdiatement saisie2 nous la comprenons demi-mot2 elle trouve dans notre propre coeur un cho qui la prolonge et achve de la dvelopper4 ,si par excellence l'motion exprime est de celles qui sont universellement sympathiques1 c'est--dire que tout homme est dispos partager1 l'expression pathtique de l'oeuvre s'amplifie encore du sentiment de cet unisson moral4 ,toute parole exprimant des sentiments gostes ou antipathiques a des intonations sches3 elle semble tomber1 isole1 dans un silence froid4 ,toute parole exprimant un sentiment gnreux nous semble plus vibrante4 ,les grands potes sont ceux qui nous donnent ces grandes motions collectives4 ,leurs sentiments les plus personnels sont toujours largement humains2 ils enveloppent et engendrent d'autres sentiments l'infini4 ,de l cette magnifique sonorit que prend leur voix1 comme si toujours un choeur invisible chantait avec eux4 ,nous voici amens ainsi poser le caractre vraiment distinctif des sentiments potiques1 le caractre de beaut4 ,il faut que nous puissions trouver en eux quelque chose de charmant1 de dlicat1 de touchant1 de noble1 d'lev1 en un mot que nous puissions leur appliquer quelque qualificatif d'ordre esthtique4 ,ds que dans les sentiments qu'exprime une oeuvre littraire1 nous pouvons souponner quelque chose de mesquin ou de bas1 toute impression de posie s'vanouit4 ,ce caractre de beaut prime tous les autres2 il les rsume et les implique4 ,le degr d'intensit des sentiments1 leur caractre goste ou dsintress1 le rle plus ou moins actif qu'y joue l'imagination1 cela est secondaire2 cela n'a d'importance qu'autant que nous y pouvons voir une condition de beaut4 ,au point de vue de la posie1 seule la qualit esthtique des sentiments importe4 ,,chapitre ,,vi ,,la ,,composition ,,po,,tique #a4 -- ,m,,thode ,d',,inspiration4 ,nous avons considr l'oeuvre potique du dehors1 cherchant nous rendre compte de l'effet qu'elle produit au cours de la lecture sur notre imagination4 ,essayons de l'tudier du dedans1 au cours de son laboration1 dans l'esprit du pote qui la compose4 ,on dit bien quelquefois que la vritable oeuvre d'art doit tre conue d'ensemble1 par synthse immdiate1 non par laboration progressive1 et que cette composition instantane1 si tonnante1 si mystrieuse1 si miraculeuse qu'elle soit1 est justement la caractristique de l'invention esthtique4 ,je ne discuterai pas la possibilit de ce miracle2 je demanderais seulement qu'on voult bien citer un seul exemple authentique d'une oeuvre de quelque importance obtenue ainsi4 ,l'inspiration apportera bien au pote un vers tout fait1 une strophe peut-tre1 conue tout d'un coup dans son ensemble1 mais non un pome pique4 ,nous admettons ces intuitions d'ensemble2 nous croyons qu'elles sont en effet ncessaires la composition de l'oeuvre d'art2 nous aurons occasion de les signaler2 mais nous montrerons justement qu'elles exigent un effort de rflexion intense1 et que ce qu'elles nous font apercevoir1 ce n'est pas l'oeuvre toute faite1 toute labore1 dans sa forme d'art dfinitive1 mais l'oeuvre encore abstraite et en voie de formation4 ,cela n'a donc aucun rapport avec ces prtendues illuminations de l'esprit1 qui brusquement1 comme un clair dans la nuit1 lui feraient apparatre des images merveilleuses4 ,pour composer une oeuvre potique1 deux mthodes sont possibles3 on peut faire plutt appel l'inspiration ou se servir plutt de la rflexion4 ,chaque pote1 selon son temprament1 et aussi selon la nature de l'oeuvre composer1 emploiera de prfrence l'une ou l'autre mthode4 ,parlons d'abord de la mthode d'inspiration4 ,nous considrerons l'oeuvre potique aux diverses phases de sa gense depuis l'apparition de l'ide premire jusqu'au dernier travail de la mise en forme4 ,la premire priode est de cration toute spontane4 ,d'o le pote tirera-t-il son ide initiale1 qui est le sujet mme de son oeuvre8 ,il ne peut la chercher1 n'en ayant encore aucune notion4 ,quelques crivains affirment pourtant avoir obtenu l'ide initiale d'une oeuvre littraire par voie de dduction1 en commenant par dterminer les conditions gnrales auxquelles l'oeuvre devait rpondre4 ,leur premire attitude mentale serait donc celle du gomtre qui s'applique rsoudre un problme1 c'est--dire l'effort de rflexion#bg4 ,c'est bien possible4 ,il y a des types intellectuels trs divers4 ,la rflexion peut intervenir dans l'laboration d'une oeuvre d'art en toutes proportions1 et un moment quelconque4 ,mais en gnral l'ide premire n'est pas obtenue par rflexion4 ,elle apparat spontanment dans la libre rverie4 ,tout ce que peut faire l'crivain1 pour en faciliter l'apparition1 c'est de se mettre dans les conditions les plus favorables la formation spontane des images4 ,l'imagination ne peut rien tirer du nant4 ,dans ses productions les plus originales on trouverait des rminiscences d'oeuvres trangres1 un apport de l'exprience1 des rappels de la ralit4 ,l'invention potique a besoin d'aliments4 ,pour tre crateur1 il faut que l'esprit soit nourri d'observations1 de faits intressants et suggestifs1 de visions1 de rminiscences de la nature et de la vie1 tout cela bien assimil1 matire plastique qui s'organisera en formes nouvelles4 ,ces images latentes que le pote porte en lui se dcomposent1 se recomposent1 se soudent l'une l'autre dans un travail mystrieux dont la psychologie ignore encore les lois1 mais o le hasard joue certainement un rle4 ,en nous s'laborent incessamment des images confuses1 incohrentes1 que nous ne daignons pas remarquer et qui1 a peine formes1 se dsagrgent1 n'tant pas viables4 ,mais qu'au milieu de ces conceptions fantasques apparaisse une ide utilisable1 nous la tirons part1 l'examinons un instant1 et avant de la laisser aller1 la marquons d'un effort d'attention pour la retrouver au besoin4 ,ainsi l'esprit du pote est hant d'ides conues par hasard1 de projets d'oeuvres auxquels il n'a pas donn suite1 d'images qu'il a laisses l'tat d'bauches4 ,exerc comme il l'est1 par entranement professionnel1 surveiller en lui-mme l'apparition des ides et retenir par un effort de mmoire spcial celles qui lui semblent comporter un dveloppement artistique1 il en a toujours en lui-mme une rserve dans laquelle il n'a qu' puiser4 ,le plus souvent1 il a plutt l'embarras de choisir entre les ides diverses qui le sollicitent4 ,dis-moi1 quel songe d'or nos chants vont-ils bercer8 ,d'o vont venir les pleurs que nous allons verser1 ,chanterons-nous l'espoir1 la tristesse ou la joie8444 ,ainsi la ,muse de la ,nuit de mai fait passer dans l'esprit du pote une srie d'images qu'elle dveloppe un instant pour le tenter1 symbole potique de ces suggestions spontanes de l'inspiration4 ,trs souvent les meilleures ides sont trouves par distraction1 pendant que l'on travaille en dvelopper d'autres1 comme si par une sorte d'irradiation nerveuse l'excs d'activit d'un des lobes du cerveau se propageait aux lobes voisins et les mettait en activit leur tour4 ,ou bien c'est au cours d'une promenade1 pendant que l'on croit ne penser rien2 les ides viennent1 justement parce que l'esprit se laisse aller la libre rverie4 ,le fait est mme si frquent que l'on pourrait voir dans la marche un des procds les plus usits pour stimuler la facult d'invention#bh4 ,le sujet est enfin choisi4 ,une ide s'est impose l'esprit et veut tre ralise1 dveloppe4 ,alors on se met srieusement l'oeuvre et la priode de composition commence4 ,voici quel sera1 dans la mthode d'inspiration1 le procd de dveloppement3 on attendra les ides1 et quand elles seront venues on fera un tri entre celles qui se prsenteront1 pour conserver celles qui sont le plus utilisables4 ,tant que l'on sentira que l'imagination s'oriente dans le sens voulu1 on se gardera d'intervenir4 ,si elle tend s'carter du sujet1 ou si les conceptions qu'elle apporte manquent quelque exigence artistique1 on l'arrtera net1 on la remettra sur la voie pour de nouveau la laisser aller4 ,quand on aura tir du sujet tous les dveloppements qu'il comporte1 autrement dit quand l'ide initiale n'en suggrera plus d'autres1 on s'arrtera4 ,comme on le voit1 je n'admets pas que mme dans ce genre de composition on reste tout fait passif4 ,je suppose que l'on ne rve pas seulement1 mais que vraiment on compose4 ,la volont1 l'intelligence1 le got critique interviennent donc de quelque manire1 autant qu'il le faut pour stimuler et utiliser au mieux le travail spontan de l'imagination4 ,il reste cependant que ce travail est tout spontan1 aussi spontan que peut l'tre la germination d'une graine ou l'closion d'une fleur4 ,la formation mme des images reste absolument inconsciente4 ,tout le positif de la composition1 tout ce qui est rellement trouv a t obtenu par ce procd4 ,on invente par une libre improvisation dont aprs coup seulement on contrle les rsultats4 ,l'imagination propose1 l'intelligence et le got disposent4 ,c'est bien ainsi1 je crois1 que l'on se reprsente communment la composition potique1 ce qui tend prouver que cette mthode est en fait trs usite4 ,elle a bien des avantages4 ,nous avons vu combien le laisser aller de la rverie est favorable la dissolution et recomposition spontane des images4 ,en s'abandonnant son inspiration1 le pote trouvera des combinaisons d'ides originales1 que la rflexion ne lui fournirait pas#bi4 ,la mthode d'inspiration est particulirement fconde4 ,les potes qui l'ont employe de prfrence ont eu une production plus abondante et plus riche4 ,leurs oeuvres ont un dveloppement plus large4 ,leur phrase mme1 considre part1 se fait remarquer par son ampleur41 l'ide principale se prsentant toujours accompagne de tout un cortge d'ides accessoires4 ,autant la phrase de l'crivain rflchi est nette1 courte et ramasse1 autant celle de l'crivain inspir est complexe4 ,pour moi quand je verrais dans les clestes plaines ,les astres s'cartant de leurs roules certaines1 ,dans les champs de l'ther l'un par l'autre heurts1 ,parcourir au hasard les cieux pouvants2 ,quand j'entendrais gmir et se briser la terre2 ,quand je verrais son globe errant et solitaire1 ,flottant loin des soleils1 pleurant l'homme dtruit1 ,se perdre dans les champs de l'ternelle nuit2 ,et quand1 dernier tmoin de ces scnes funbres1 ,entour du chaos1 de la mort1 des tnbres1 ,seul je serais debout1 seul malgr mon effroi1 tre infaillible et bon1 j'esprerais en toi1 ,et1 certain du retour de l'ternelle aurore1 ,sur les mondes dtruits je t'attendrais encore6 ,lamartine 7,l'immortalit74 ,quand on trouve1 chez un pote1 de ces suites de vers qui se droulent en une magnifique priode1 on peut tre certain qu'elles n'ont pas t crites lentement1 laborieusement1 mais sans effort1 la vole1 dans un superbe lan d'inspiration4 ,on constatera aussi que presque toujours ce sont des priodes mues1 trs pathtiques1 qui procdent par consquent d'un sentiment intense qui de lui-mme a suscit les images4 ,l'inspiration1 ne demandant aucun effort intellectuel1 n'apporte aucune fatigue4 ,accueillir les images qui se prsentent d'elles-mmes1 ce n'est pas un travail1 c'est une joie4 ,sentir en soi les ides affluer1 c'est un ravissement4 ,le labeur de la composition rflchie est plus pnible que tout effort musculaire ou tout travail manuel2 il semble que l'on s'arrache de force les ides de la tte2 chez certains crivains1 c'est une vritable agonie#cj4 ,l'crivain qui ne prmdite pas d'effets1 qui ne s'astreint pas un travail de combinaison intellectuelle1 mais se livre son imagination1 compose dans l'allgresse4 crit-il des vers8 ,dans une sorte d'extase1 il coute ses voix2 comme ,lamartine1 il se recueille pour percevoir ce chant intrieur1 cette harmonie profonde qui d'elle-mme se dveloppe en lui4 ,compose-t-il un roman8 ,comme ,alexandre ,dumas il sourira en voyant ses hros se lancer si tmrairement dans de folles aventures1 et contre toute vraisemblance en sortir leur gloire4 ,comme ,george ,sand1 il se contera lui-mme de belles aventures1 et pendant que sa plume court sur le papier1 il se perdra dans ces visions romanesques4 ,dramaturge1 il assistera avec curiosit aux volutions de ses personnages1 comme s'il tait lui-mme au spectacle4 ,l'aisance avec laquelle un pome est compos n'est pas chose indiffrente au point de vue artistique4 ,elle ajoute l'attrait de l'oeuvre4 ,elle lui donne de la grce4 ,le lecteur en jouit par sympathie4 ,parlant de ,virgile et de ,racine1 ,lamennais remarque que les lignes de leur style ondulent avec la mme puret1 la mme finesse1 la mme grce exquise1 que celles des plus belles statues grecques#ca4 ,telle est bien l'impression que donne cette allure souple et naturelle de la pense qui se laisse aller l'inspiration4 ,l'effet produire sur l'esprit du lecteur tant de l'amener l'tat de contemplation rveuse1 on conoit qu'il sera plus facile d'obtenir ce rsultat quand le pome lui-mme aura ce caractre de libre rverie3 alors il nous suffira d'en suivre le mouvement1 d'en prendre l'unisson4 ,en le lisant1 nous n'y sentirons aucune contrainte1 aucun effort4 ,etant oeuvre de pure posie1 il nous donnera une impression plus purement potique4 ,constatons encore que l'oeuvre d'inspiration aura cette qualit minente1 la sincrit4 ,nous serons plus disposs entrer dans l'tat d'me du pote1 si nous sentons qu'il parle sans prparation1 sans artifice1 sous l'influence directe des sentiments qu'il exprime1 dans la vision relle des images qu'il nous dcrit4 -- ,la posie lyrique en particulier n'est possible que comme expression d'une effervescence intrieure1 d'un sentiment exalt qui dborde en images4 ,elle ne saurait tre prmdite1 compose froid4 ,soient par exemple ces belles stances lyriques4 ,l'abme1 o les soleils sont les gaux des mouches1 ,nous tient2 nous n'entendons que des sanglots farouches ,ou des rires moqueurs2 ,vers la cible d'en haut qui dans l'azur s'lve1 ,nous lanons nos projets1 nos voeux1 l'espoir1 le rve1 ,ces flches de nos coeurs4 ,nous montons l'assaut du temps comme une arme4 ,sur nos groupes confus que voile la fume ,des jours vanouis1 ,l'norme ternit luit1 splendide et stagnante2 ,le cadran1 bouclier de l'heure rayonnante1 ,nous terrasse blouis6 ,v4 ,,hugo4 ,contemplations4 ,pleurs dans la nuit4 ,la pice a plus de #fjj vers4 ,d'un bout l'autre c'est ainsi2 une suite ininterrompue de visions1 voques avec une fcondit d'invention inoue1 chaque vers faisant surgir brusquement une image2 entre ces images1 aucun lien2 elles se succdent d'un mouvement indpendant1 parfois glissant l'une sur l'autre1 se fondant l'une dans l'autre de telle faon que l'une commence se projeter sur le fond mental quand l'autre ne s'en est pas encore efface1 peine relies entre elles par ces rapports mystrieux d'association qui semblent tout naturels au rveur et qui chappent la pense lucide2 dans la suite des strophes1 aucune trace de plan4 ,evidemment le pote n'a rien prmdit4 ,ce qui achve de le prouver c'est que la pice n'aboutit aucune conclusion2 aprs quelques strophes de mise en train1 elle atteint rapidement son maximum d'effet1 et finit par puisement4 ,comment le pote a-t-il procd8 ,on peut se le reprsenter assez aisment4 ,il a senti s'abattre sur lui des ides sombres1 et il a commenc crire2 les premires images qui se sont prsentes lui en ont appel d'autres leur suite1 plus lamentables encore4 ,le rythme mme de ses vers1 le balancement monotone de la strophe ont fait sur lui l'impression d'un glas funbre4 ,il s'est ainsi enfonc dans une mditation de plus en plus lugubre4 ,la rflexion n'avait pas intervenir4 ,c'est l'imagination1 stimule par une motion intense1 qui a tout fait4 ,de l l'incohrence1 l'illogisme1 le caractre presque dlirant des images2 de l leur puissance d'expression et leur incomparable lyrisme4 ,il est encore une occasion o la mthode d'inspiration s'impose3 c'est dans le dveloppement de l'action dramatique4 ,soit un personnage de tragdie ou de roman qui se trouve engag dans une situation dtermine4 ,il s'agit de trouver ce qu'il doit penser1 ce qu'il doit sentir1 comment il doit s'exprimer4 ,cela n'est pas arbitraire4 ,les personnages dramatiques1 si l'auteur disposait arbitrairement de leur vie intime1 ne seraient plus des tres vivants1 mais de simples marionnettes dont il tirerait les fils4 ,mais d'autre part1 il est impossible de dduire1 du caractre que l'on a prt au personnage1 le dtail des penses qu'il concevrait1 des sentiments qu'il prouverait et qu'il exprimerait dans cette circonstance4 ,nous ne pouvons le savoir de science certaine1 quelle que puisse tre notre exprience de la vie et notre connaissance du coeur humain#cb4 ,telle est donc la situation paradoxale faite au pote2 dans le dveloppement de l'action dramatique1 il faut qu'il se conforme des lois qu'il ignore4 ,ce problme1 qui pour l'intelligence lucide serait insoluble1 ne sera pour l'imagination qu'un jeu4 ,le romancier1 le dramaturge s'efforcera d'entrer dans ses personnages1 de s'identifiera eux2 il se pntrera de leurs sentiments2 et puis il s'abandonnera au mouvement spontan des ides et des motions que la situation lui suggrera#cc4 ,l'oeuvre qu'il aura ainsi compose sera forcment vivante1 puisqu'elle aura t rellement vcue4 ,la suite des sentiments qu'il prtera ses personnages ne pourra manquer d'tre conforme aux lois de la psychologie1 puisqu'il aura fait jouer ces lois en lui-mme4 ,le seul inconvnient possible de cette mthode1 c'est que le dramaturge1 en se mettant dans ses personnages1 risque de les faire trop semblables lui-mme4 ,beaumarchais leur prtera son esprit1 ,dumas sa verve caustique1 ,hugo sa grandiloquence1 ,musset son humour fantasque#cd4 ,il est bien rare que le romancier femme ne donne pas ses hrones quelque chose de sa mentalit propre et mme de ses traits physiques4 ,mais mme dans ce cas on peut dire que si le pote est en dfaut1 ce n'est pas pour avoir appliqu la mthode imaginative1 c'est pour n'avoir pas fait un suffisant effort d'imagination4 ,il ne s'est pas assez identifi ses personnages pour se dtacher de lui-mme4 ,ce dtachement de soi n'est vraiment accompli que lorsque1 dans l'esprit du dramaturge1 les tres qu'il a crs commencent s'objectiver1 vivre d'une vie indpendante1 au point que dsormais on ne leur fera plus faire ce qu'on veut3 ils se refuseraient accomplir des actions qui ne seraient pas dans leur caractre4 ,alors le pote n'a plus penser pour eux1 chercher ce qu'ils peuvent dire et faire4 ,il les laisse aller4 ,il n'a besoin d'intervenir que d'une manire intermittente1 pour les remettre dans leur rle s'ils s'en cartent4 ,pendant que j'cris1 dit ,f4 de ,curel1 je ne suis pas absorb du tout1 mes personnages parlent pour leur compte1 je ne suis l que pour juger les choses de style1 de scnario1 de convenances1 etc4 ,presque un rle de pion4 ,il m'arrive trs bien1 tout en crivant1 de me surprendre pensant des choses1 peu compliques videmment1 mais absolument trangres mon travail4 ,je suis l comme une ,providence qui gouverne ses cratures sans annihiler leur libert4 ,mes personnages vont1 viennent1 discutent comme ils l'entendent4 ,une fois le plan gnral d'une scne tabli1 non seulement le dveloppement n'exige plus grande rflexion1 mais il sera plus naturel1 plus vivant1 plus pathtique1 s'il est fait en dehors de toute rflexion1 par inspiration pure4 ,les scnes dialogues1 dans un roman1 sont de beaucoup les plus faciles crire1 et ne peuvent mme tre bien crites que de verve4 ,enfin l'inspiration est indispensable1 dans toute composition littraire1 quand on en arrive au dtail de l'excution4 ,si prmdite que soit une oeuvre1 elle ne peut l'tre que dans son ensemble2 les dtails se trouvent sur le moment2 il faut bien qu'ils soient improviss3 si l'on s'imposait ce programme1 de ne pas crire une ligne sans savoir d'avance trs exactement ce qu'on va dire1 on ne commencerait jamais4 ,il arrivera donc toujours un moment1 dans l'laboration de l'oeuvre potique1 o l'on devra laisser l'imagination fonctionner d'elle-mme1 conformment ses propres lois4 ,nous avons admis qu' la rigueur le sujet d'une oeuvre pouvait tre dduit de considrations abstraites2 mais il ne peut en tre ainsi de toute la suite du dveloppement2 autrement l'oeuvre entire garderait ce caractre sec et abstrait2 aucun moment elle ne serait artistique et vivante4 ,qu'une oeuvre composer se prsente d'abord comme un problme rsoudre1 soit4 ,la rflexion peut poser le problme1 ce n'est pas elle qui le rsoudra4 ,cela est vrai d'un problme gomtrique3 si prcises qu'en soient les donnes1 la solution n'en ressort jamais par pure dduction3 elle ne peut se trouver que par ttonnement intellectuel1 en choisissant parmi les ides qui se prsenteront au hasard1 dans cette mditation inconsciente qui est la rverie du penseur4 ,a plus forte raison cela sera-t-il vrai des problmes d'art1 qui sont autrement complexes1 et ne comportent pas une solution dtermine1 mais une infinit de solutions peu prs quivalentes4 ,pourquoi ,edgar ,poe1 se proposant d'crire un pome de l'effet potique le plus intense1 c'est--dire court1 original1 d'un caractre mlancolique1 avec refrains1 est-il justement tomb sur son pome du ,corbeau8 ,c'est videmment par une suite de hasards1 c'est--dire parce que ces images se sont prsentes spontanment lui au cours de sa mditation1 et lui ont paru rpondre assez bien aux donnes du problme4 ,peut-tre mme cette ide le hantait-elle dj1 depuis quelque temps1 et lui a-t-elle suggr elle-mme les raisons qu'il s'est donnes de la choisir4 ,si1 partant de son intention initiale d'crire un pome aussi esthtique que possible1 il tait vraiment arriv par dduction rigoureuse l'ide qu'il a mise en oeuvre1 il s'ensuivrait que le ,corbeau est le pome par excellence1 et que se proposant d'crire un beau pome on n'en saurait crire d'autre4 ,en ralit1 par la mme mthode qu'a employe ,e4 ,boutroux pour dmontrer la contingence des lois de la nature1 on pourrait prouver que la gense d'une oeuvre d'art n'est jamais dtermine par une ncessit logique2 chaque progrs qu'elle fait apparaissent en elle des lments nouveaux1 inattendus1 produits de la pense libre1 qui pour son auteur mme sont une surprise4 #b4 -- ,m,,thode ,,de ,r,,flexion4 ,nous avons fait l'inspiration sa part4 ,il nous reste chercher quel rle peut et doit jouer1 dans la gense de l'oeuvre potique1 la pense lucide et consciente4 ,certains thoriciens seraient disposs ne lui en accorder aucun4 ,le gnie doit crer comme l'imagination travaille1 obissant une loi1 poursuivant un but sans avoir conscience de l'un ni de l'autre4 ,une oeuvre d'art1 o nous constaterons l'action d'une rflexion consciente sur la disposition de l'ensemble1 nous paratra pauvre#ce4 ,ce serait donc prcisment par la portion qui chappe aux aperus conscients de l'intelligence que l'oeuvre d'art produirait son effet esthtique4 ,nous reconnatrons volontiers que dans une oeuvre d'art il ne doit pas subsister trace de l'effort intellectuel qu'elle a cot2 et cela est vrai surtout de l'oeuvre destine donner une impression de posie4 ,s'ensuit-il que l'effort soit inutile8 ,en dissuader le pote1 ce serait le priver d'un de ses plus puissants instruments de travail4 ,s'imaginer qu'une oeuvre potique de quelque importance1 un drame1 un pome pique1 a jamais t obtenu par laboration spontane et inconsciente1 sans calcul1 ni rflexion1 par une pure intuition du gnie1 c'est se placer en dehors de toute ralit4 ,c'est supposer qu'un difice peut se construire sans plan ni calcul1 sans fondations ni chafaudages1 la faon dont s'difiaient les palais d',aladin4 ,la production toute spontane d'une grande oeuvre potique ne serait pas plus merveilleuse4 ,je me demande mme comment cette trange hypothse a jamais pu tre soutenue2 car enfin on devrait se douter de la faon dont les crivains composent2 on les voit au travail2 on sait quel a t le labeur des grands romanciers et des grands potes4 ,laissons donc de ct cette thorie du gnie qui n'a avec la psychologie d'observation aucun rapport4 ,l'inspiration a un inconvnient1 c'est de n'tre pas nos ordres2 il faut l'attendre1 elle peut ne pas venir4 ,le compositeur qui ne compterait que sur elle risquerait fort de perdre bien des journes en flnerie intellectuelle2 son esprit se disperserait1 s'parpillerait1 irait d'un sujet l'autre sans en approfondir aucun4 ,la mthode d'inspiration a encore ce grave dfaut1 c'est d'abandonner au hasard la composition de l'oeuvre4 ,l'auteur ne sait d'avance o il va2 il s'engage dans des impasses2 d'ordinaire il commence bien1 parce que l'inspiration est encore frache et vive2 puis tout se gte4 7,les romans de ,george ,sand1 par exemple1 se ressentent trop du dfaut de composition2 de mme bien des pomes de ,lamartine74 ,au cours de la composition1 le dveloppement risque fort de dvier2 l'ide principale se perd sous les ides parasites4 ,l'imagination a vite fait d'entraner l'auteur loin de son sujet1 car elle est de sa nature distraite et aberrante4 ,l'excitation mme du travail mental dveloppe cette tendance des images la prolifration spontane4 ,sans doute l'crivain peut renoncer ces ides rencontres chemin faisant1 les liminer aprs coup2 il est rare pourtant qu'il le fasse3 ces ides de distraction sont d'ordinaire si intressantes qu'il en coterait trop de les sacrifier4 ,de l ces dveloppements ct1 ces hors-d'oeuvre1 ces digressions dont s'encombre l'oeuvre des conteurs ou des potes l'imagination trop fconde#cf4 ,on ne peut donc abandonner tout fait l'imagination elle-mme4 ,une oeuvre potique1 qui prtend produire une impression d'art1 doit tre compose4 ,si nous nous observons d'un peu prs1 au cours d'un travail qui semblerait au premier abord ne mettre en exercice que notre imagination1 nous n'aurons pas de peine saisir en nous-mmes tout un jeu subtil de penses1 qui enveloppent comme d'un rseau dli les images en voie de formation1 qui les relient les unes aux autres1 qui les attirent ou les cartent4 ,dans l'improvisation la plus rapide1 quand nous pourrions croire que les images apparaissent spontanment et au hasard1 nous pourrons nous rendre compte que leur formation est dirige1 surveille1 motive2 elle rpond un programme1 elle ralise des intentions1 elle est intelligente et prmdite en grande partie4 ,nous pouvons tenir pour certain que dans toute laboration littraire il en est de mme4 ,dans l'oeuvre qui semble emporte du mouvement le plus puissant1 on discernerait de mme des calculs secrets1 de petites ruses1 des artifices de composition destins mnager un effet1 produire un contraste1 tenir la curiosit en suspens4 ,le vritable artiste1 l'homme de gnie sait ce qu'il fait2 quand on parle de son inconscience1 il laisse dire1 puisque c'est un compliment que l'on entend lui faire2 mais que l'on fasse mine de critiquer un dtail quelconque de son oeuvre1 il sera prt en donner les raisons4 ,signalez-lui une faute1 il rpondra qu'il l'a faite exprs4 ,le dernier reproche qu'il accepte1 c'est celui d'inadvertance4 ,dans ce travail mental1 il y a des moments pnibles1 o l'effort intellectuel est port une telle intensit1 qu'il en devient presque douloureux4 ,c'est dans ces moments qu'il est le plus intressant de l'tudier4 ,voyons donc1 des diverses oprations intellectuelles que requiert l'invention consciente et rflchie1 quelles sont celles qui cotent le plus d'effort4 ,il faut d'abord s'obliger penser sur le sujet choisi4 ,c'est en partie un effort d'inhibition4 ,il s'agit1 chaque fois que l'imagination part sur de fausses pistes1 de couper court ces digressions1 de la remettre sur la voie4 ,c'est dj une tche pnible2 il nous en cote toujours de rsister aux ides qui nous sollicitent4 ,mais cela mme ne suffit pas4 ,il faut accomplir encore un effort positif1 concentrer les penses qui tendent s'parpiller1 enfermer l'intelligence dans un cycle de plus en plus troit2 pour cela1 se bien dfinir ce que l'on cherche1 se poser des questions prcises4 ,le danger est que1 plus les conditions de l'ide que l'on cherche sont dtermines1 moins il y a de chance pour que le mouvement spontan de la pense amne justement celle-l2 en mme temps1 on s'est interdit de penser autre chose4 ,alors l'intelligence se rebute1 on a la sensation douloureuse de l'effort vide2 on se creuse en vain la tte4 ,parfois cet tat se prolonge longtemps1 c'est une vritable angoisse1 jusqu' ce qu'enfin l'ide fconde se prsente d'elle-mme4 7,ainsi ,zola travaillant grand-peine composer son ,assommoir1 jusqu'au moment o l'ide lui est venue de faire rentrer ,lantier dans le mnage de ,gervaise74 ,l'important1 dans cette recherche des ides1 c'est de les saisir au seuil mme de la conscience1 quand elles y apparaissent encore indcises1 et de les tirer soi de force4 ,souvent on a cette impression1 que l'ide cherche est prte venir1 qu'elle commence se former1 qu'elle affleure presque dans la conscience4 ,on sent qu'il suffirait d'un lger surcrot d'effort pour la faire dcidment apparatre1 comme lorsqu'on cherche se rappeler un mot que l'on a comme on dit sur les lvres2 mais cet effort1 on n'a pas l'nergie de le faire1 et l'ide s'vanouit#cg4 ,les ides principales une fois trouves1 on peut songer tablir le plan de l'oeuvre future4 ,c'est une opration indispensable dans toute composition de quelque importance#ch4 ,pendant qu'on y travaille1 les ides s'claircissent1 se compltent2 une fois effectue1 elle donne une plus grande facilit de dveloppement2 elle permet de prparer des effets1 d'amener une conclusion4 ,il faut mme que cette opration soit bien ncessaire pour qu'un crivain et surtout un pote s'y rsigne2 car de tout le labeur littraire1 c'est la partie la plus ingrate1 la plus pnible de beaucoup et la moins potique4 ,il faut mettre en ordre1 disposer en srie linaire des ides qui se sont prsentes peu prs au hasard1 enchevtres l'une dans l'autre1 en dpendance mutuelle2 il faut essayer toutes les combinaisons possibles1 rpondre des exigences complexes et souvent inconciliables2 il faut faire un effort pour tenir simultanment prsentes l'esprit les images disposer1 ce que l'on ne peut faire que dans l'abstrait1 en les rduisant l'tat de simples schmes1 sous peine d'encombrer l'esprit qui ne saurait embrasser la fois plusieurs reprsentations concrtes4 ,souvent il est indispensable1 pour prparer une situation ou un effet1 de composer par rgression3 comme le disait ,pascal1 la dernire chose que l'on trouve en composant1 c'est celle qui doit tre mise la premire4 ,toutes ces oprations doivent s'excuter froid1 en pleine lucidit d'esprit1 autant que possible avec l'intellect seul3 car ce n'est qu'une sorte de gomtrie1 une ars combinatoria1 o tout se fait dans l'abstrait#ci4 ,l'imagination reprsentative n'a pas intervenir1 si ce n'est tout au plus pour visualiser ces combinaisons3 on se fera souvent du plan de l'oeuvre projete une sorte de figure schmatique1 dans laquelle on cherchera mettre1 comme dans un plan architectural1 une certaine symtrie4 ,mais ce n'est pas l le mode d'imagination que l'on mettra en oeuvre au cours de la composition4 ,on voit combien ces oprations mentales1 qui mettent surtout en jeu les facults logiques1 doivent coter un imaginatif2 et ce qu'il y a de plus irritant1 c'est que ce labeur est au moins en apparence strile2 de tant d'efforts1 de tant d'heures passes en ttonnements et en essais de combinaisons1 il ne reste rien que quelques sches formules1 et une grande fatigue4 ,le plan de l'oeuvre une fois arrt dans ses grandes lignes1 l'oeuvre de dveloppement commence3 ici encore la rflexion peut et doit intervenir pour forcer en quelque sorte l'inspiration4 ,il faut obliger l'imagination remplir ce programme2 il faut la faire travailler sur commande4 ,le difficile1 c'est de l'astreindre dvelopper les ides dans l'ordre qu'on s'est fix d'avance4 ,toutes les parties du plan1 que l'on a simultanment prsentes l'esprit1 sollicitent galement la pense2 elles tendent d'elles-mmes se dvelopper2 spontanment elles nous suggrent des images4 ,on serait toujours tent1 quand on crit1 de vouloir tout dire la fois2 et ce qu'il y a de plus gnant pour l'esprit1 c'est qu'il est surtout sollicit par les ides finales1 auxquelles il serait tent d'arriver tout de suite1 puisqu'elles sont le but4 ,il y aurait bien un moyen d'luder cette difficult2 ce serait d'crire son oeuvre rebours1 en dveloppant d'abord ces ides finales4 ,dans la composition d'un drame ou d'un roman1 par exemple1 on traiterait d'abord les scnes essentielles1 qui doivent tre le point culminant de l'oeuvre4 ,dans un pome lyrique on crirait en premier lieu la dernire strophe2 dans un distique1 le second vers4 ,ce procd est tentant2 mais exprience faite1 on y renoncera toujours2 il ne saurait donner que des rsultats dfectueux4 ,il ne serait praticable que si l'on avait d'avance dans la tte un plan de l'oeuvre assez dtaill1 assez dtermin1 pour tre sr de n'avoir lui faire subir1 au cours du dveloppement1 aucune modification essentielle2 alors en effet1 l'oeuvre serait vraiment compose d'avance1 il n'y aurait plus qu' l'crire1 et peu importerait par quel bout on commencerait4 ,mais il s'agit prcisment ici de trouver ces dtails2 nous devons supposer que l'on n'a arrt encore que le scnario du drame1 que le plan gnral du pome4 ,forcment1 au cours de l'excution1 les ides se transformeront un peu2 les dtails que l'on imaginera ne peuvent rpondre absolument aux simples intentions que l'on avait1 puisqu'elles les dpassent4 ,les situations1 en se prcisant1 se compliqueront2 le caractre des personnages1 qui se rduisait dans le scnario projet une dfinition verbale1 une brve formule1 achvera de se dterminer2 il prendra la complexit de la vie4 ,l'oeuvre s'enrichira donc1 au cours de la composition1 de dtails imprvus qui devront entrer dans la composition des scnes finales1 et contribuer la dterminer4 ,ces dernires scnes1 point culminant de l'oeuvre1 en sont en mme temps la synthse2 elles ne peuvent donc tre crites tout d'abord4 ,si l'on avait eu l'imprudence de les rdiger les premires1 quand le moment serait venu de les mettre leur place1 on s'apercevrait qu'elles ne sont plus dans le ton1 et il faudrait les recommencer4 ,on peut prparer d'avance et tenir en rserve1 pour l'intercaler au bon moment1 un mot effet1 un vers1 une phrase peut-tre1 mais non tout un dveloppement4 ,une oeuvre d'imagination ne peut crotre que par dveloppement progressif4 ,il faudra donc en revenir la mthode commune1 et commencer par le commencement4 ,on tiendra ses ides en suspens jusqu' ce que le moment soit venu de les dvelopper4 ,on s'appliquera ne pas engager trop tt ses rserves4 ,l'crivain qui ne peut penser qu' ce qu'il crit actuellement est incapable de composer une oeuvre4 ,le vritable compositeur est celui qui peut disposer d'avance dans sa tte1 en une perspective illimite1 toute une srie d'ides1 qu'il dveloppera l'une aprs l'autre2 ainsi il s'avance avec certitude2 toute son activit mentale1 oriente dans une mme direction1 est rgie par une loi de finalit2 il tend vers un but qu'il a constamment prsent l'esprit1 dans un perptuel effort de prmditation4 ,dans toutes les oprations intellectuelles que nous venons de signaler1 et qui constituent la composition rflchie1 l'allure mentale est toujours la mme4 ,l'esprit va de l'abstrait au concret1 et c'est justement en cela que consiste son labeur4 ,dans des analyses d'une tonnante pntration1 ,h4 ,bergson a montr comment s'opre cette volution psychique#dj4 ,de l'oeuvre prmdite1 que peut-on concevoir avant de l'avoir ralise8 ,une ide abstraite1 qui contient l'tat de pure virtualit les dveloppements futurs2 une brve formule2 tout au plus une image brouille1 confuse1 informe1 qui demande tre prcise1 complte3 quelque chose comme ces griffonnages qu'un dessinateur trace sur le papier quand il cherche tablir sa composition1 simples figures schmatiques dont on pourrait dire avec ,h4 ,bergson qu'elles contiennent moins l'image elle-mme que l'indication des oprations faire pour la reconstituer4 ,tout le travail de la composition rflchie consistera dans l'effort de l'ide pour se dvelopper en images de plus en plus concrtes et dtermines4 ,telle est la fonction des mtaphores1 dont le pote fait constamment usage et dont il tire ses plus magnifiques effets de posie4 ,on a grand tort de les regarder parfois comme de simples formes verbales1 ne correspondant pas une pense relle4 ,si elles ne servaient qu' rendre l'ide principale1 ou ce que l'on peut appeler le gros sens de la phrase1 sans lui rien ajouter1 leur usage serait peu recommandable2 mieux vaudrait cent fois l'expression directe4 ,mais quand j'exprime mtaphoriquement une ide1 je mets plus dans ma phrase que cette ide2 j'y mets aussi une image2 et cette image1 au moment o je l'exprime1 est prsente mon esprit2 elle fait partie de ma pense4 ,la phrase mtaphorique n'exprime donc pas en termes plus compliqus la mme chose que la phrase directe2 elle exprime une pense plus riche1 plus pleine1 harmonieux compos d'ides et d'images4 ,il est mme des crivains chez qui l'imagination est ce point dominante que leur pense s'enveloppe toujours de symboles4 ,ils pensent par images4 ,un crivain ainsi constitu ne pourra s'exprimer exactement qu'en mtaphores4 ,son style1 qui nous semblera figur outrance1 ne fera que rendre strictement l'allure normale de sa pense4 ,quand on dit que le temps vole1 on n'exprime pas par un terme figur cette ide1 qu'il passe2 on exprime par un terme trs prcis cette ide1 qu'il a des ailes4 ,on veut rellement susciter cette image1 et on emploie le mot technique qui la dsigne4 ,c'est cette image mme qui est symbolique2 le mot ne l'est pas#da4 ,si subtile que puisse paratre cette distinction1 il faut la faire1 pour pouvoir maintenir en toute rigueur ce principe1 qu'il n'y a pas et ne doit pas y avoir de posie verbale4 ,les mots ne doivent tre qu'un instrument de transmission1 la posie tant exclusivement dans les sentiments et les images suggrs4 ,la mtaphore se trouve donc en dfinitive justifie comme la seule forme de style qui puisse rendre intgralement la pense image1 dont elle est l'expression adquate4 ,si le pote fait des mtaphores1 s'il les accumule1 ce n'est pas pour le plaisir de jongler avec les mots ou de les poser ct du sens2 c'est pour faire passer ses ides de l'abstrait au concret2 c'est pour profiter de chaque occasion qu'il trouve pour faire surgir de nouvelles images4 ,il en est de mme des comparaisons potiques4 ,avant d'tre un procd de style1 une figure de luxe1 un ornement du discours1 la comparaison est une faon pratique de s'exprimer4 ,elle surgit d'elle-mme1 dans l'effort que l'on fait pour rendre une image nouvelle qu'aucun mot usuel ne peut suggrer directement2 on s'ingnie trouver des images plus familires1 plus facilement exprimables1 qui puissent donner une ide de celle-l4 ,cette sorte d'excitation et d'impatience qui fait affluer les comparaisons est porte son maximum quand il s'agit d'exprimer une souffrance physique intense ou une forte motion morale1 telle que l'admiration1 le dsespoir ou l'exaltation de l'amour4 ,alors on cherche ce que l'on peut imaginer de plus saisissant pour rendre ce que l'on prouve1 et ce sont des litanies d'images presque dlirantes et toujours hyperboliques4 ,car les comparaisons sont de leur nature exagres2 elles demandent le plus pour obtenir le moins2 il faut que de gr ou de force elles mettent l'imagination en mouvement4 ,le pote usera plus frquemment que personne de ce procd4 ,il s'en servira par besoin d'exhaler en les exprimant sous des formes multiples les sentiments qui l'oppressent4 ,il s'en servira aussi par jeu1 pour le plaisir d'largir ses reprsentations1 dfaire surgir par couples des images de la nature entire4 ,la comparaison potique se distingue de la comparaison utilitaire en ce qu'elle est de luxe1 pousse plus avant qu'il ne serait ncessaire1 prolonge au del de ce qui serait suffisant pour exprimer compltement l'ide4 ,parfois mme1 comme dans les comparaisons homriques1 le pote perd pied1 il ne s'inquite plus de conserver entre les deux termes de sa comparaison une symtrie quelconque1 il se laisse entraner par la nouvelle image et la dveloppe pour son compte4 ,la comparaison est devenue digression4 ,mais on le voit1 l'allure mentale est toujours la mme1 le but poursuivi est toujours le mme3 dvelopper les images1 les intensifier1 les transporter travers des plans de conscience diffrents1 de l'abstrait au concret4 ,o le pote prend-il les images qui dveloppent son ide8 ,le plus souvent c'est dans son ide mme4 ,nulle ide n'est absolument abstraite4 ,l'abstrait ne peut tre tir que du concret1 et il faut bien qu'il en garde quelque chose1 au moins un schme1 un symbole quelconque1 quelque chose qui puisse de quelque manire se reprsenter#db4 ,le langage courant est plein de mtaphores dgrades1 attnues1 dernier rsidu de ces images dont on s'tait servi comme de symbole1 dans la transition du concret l'abstrait4 ,ces mtaphores1 la prose les laisse dormir4 ,la posie en reprend conscience4 ,cherchant constamment les images1 elle les trouve l o elles existent l'tat latent4 ,elle les ramne au jour4 ,elle leur rend la force et la vie4 ,ainsi ce magnifique dveloppement d'images que nous admirons chez les potes est d'ordinaire issu d'une de ces petites mtaphores banales que le parler courant nous apporte constamment sans que nous y pensions4 ,songeons-y d'ailleurs4 ,si l'ide1 telle que nous la concevons avant de l'exprimer1 n'tait pas image dj1 aucune mtaphore1 aucune comparaison emprunte aux choses concrtes ne pourrait jamais l'exprimer4 ,mtaphore et comparaison supposent une analogie4 ,entre une ide pure et une image visuelle1 il n'y en aurait aucune l'expression mtaphorique de cette ide ne serait donc pas possible4 ,on ne pourrait que la dsigner d'un mot spcial4 ,si l'un des termes de la comparaison est concret1 il faut que l'autre le soit aussi de quelque manire4 ,l'opration mentale qui suggre au pote ses comparaisons et ses mtaphores revient donc d'ordinaire remplacer les images vagues et ples qui accompagnent la pense courante par des images plus intenses1 plus pittoresques1 ayant pourtant avec les premires une suffisante analogie4 ,la conception des ides abstraites1 ne mettant en oeuvre qu'une partie trop restreinte de notre activit intellectuelle1 nous fatigue vite4 ,quand nous nous sommes adonns quelque temps un tel travail1 nous avons la sensation de penser vide2 ce perptuel droulement de formules que nous ne pouvons raliser en une intuition actuelle1 nous devient presque intolrable4 ,il faut que l'imagination fonctionne1 elle aussi4 ,elle fait ce qu'elle peut pour intervenir4 ,elle s'ingnie illustrer notre pense1 traduire ce texte abstrait en images symboliques4 ,de l un courant de reprsentations1 parallle celui des ides pures1 et qui vient l'enrichir4 ,ce courant de pense image1 qui chez la plupart d'entre nous reste inconscient1 les potes le portent la surface2 ils le mettent en vidence4 ,tandis que l'homme positif met ses rves au service de sa rflexion1 le pote met sa rflexion au service de ses rves4 ,il s'exerce et s'entrane constamment raliser ses ides en images4 ,il arrive ainsi se crer une mentalit nouvelle1 correspondant sa fonction spciale et son idal d'art3 il se fait une me de pur imaginatif4 ,dans mainte priode potique1 nous pouvons saisir sur le fait ce passage de la conception abstraite la conception imaginative1 qui caractrise la composition rflchie4 ,la pense potique est surprise en voie d'volution4 ,la priode dbute par un terme abstrait1 se continue par une mtaphore et s'achve sur une image4 ,il peut arriver que le pote renverse cet ordre et nous prsente l'image la premire2 mais ce ne sera que par exception1 par artifice de style et pour obtenir un effet de surprise4 ,ce ne peut tre son procd usuel1 car ce n'est pas la marche normale de sa pense4 ,chez lui l'ide s'panouit en images plus facilement que les images ne se contractent en ide4 ,remarquons en outre que la marche de l'abstrait au concret tant progressive1 est esthtiquement suprieure4 ,si l'image nous est prsente la premire1 nous avons le regret de la voir se dcolorer1 perdre la nettet de ses contours1 se fondre en simples mtaphores1 et finalement faire place la pense abstraite3 c'est la posie qui finit en prose1 la source qui tarit et se perd dans les sables4 ,si l'on nous prsente au contraire en dernier lieu le terme qui doit le plus frapper l'imagination1 il y a progression2 nous prenons plaisir voir la pense s'enrichir1 l'imagination entrer en jeu1 s'exalter1 devenir dominante3 la priode potique1 d'abord calme et pose1 s'lve par lans1 et finit en pleine posie4 ,nous arrivons la dernire priode de la composition potique3 celle o l'on donne la pense sa forme verbale dfinitive4 ,cet enveloppement de la pense dans les mots est toujours une opration dlicate4 ,il s'agit d'exprimer son ide2 cela supposa qu'elle est vraiment donne1 et l'on croit en effet l'avoir prsente l'esprit1 puisqu'on cherche l'exprimer2 mais ds qu'on s'y applique1 on s'aperoit1 une rsistance inattendue1 que le travail n'est pas aussi avanc qu'on se le figurait4 ,l'ide n'est pas encore exprimable4 ,elle est encore trs incomplte1 ou bien elle est confuse1 enveloppe1 enchevtre4 ,elle ne prendra une forme arrte que lorsqu'elle se sera moule dans une phrase4 ,mais il faudrait en avoir arrt la forme pour lui trouver une phrase sa mesure4 ,on ne pourra donc la bien exprimer que lorsqu'on l'aura nettement conue1 et la nettement concevoir que lorsqu'on l'aura bien exprime4 ,c'est un cercle vicieux si jamais il en fut4 ,aussi l'auteur est-il souvent bien embarrass4 ,il ne sait par o commencer4 ,il ttonne4 ,il va de l'ide la phrase1 s'efforant tant bien que mal d'ajuster l'une l'autre4 ,il retouche4 ,il rature4 ,c'est parfois trs laborieux4 ,les manuscrits des potes1 ceux surtout qu'ils n'aiment pas montrer1 la feuille de travail1 le brouillon1 en feraient foi4 ,nous nous tonnerons moins maintenant de l'effort que requiert cette dernire priode de la composition4 ,on serait tent de sourire de l'crivain qui se donne tant de mal pour mettre sur pied quelques phrases4 ,s'il sait son mtier1 pourquoi cherche-t-il si longtemps ses mots8 ,il faut mieux comprendre sa situation4 ,en somme1 dans cette mise en oeuvre dfinitive1 il doit mener de front1 au moins par alternances rapides1 deux besognes distinctes3 travail de l'expression verbale proprement dite2 travail d'invention supplmentaire4 ,entre le moment o nous prenons la plume pour exprimer notre ide1 et celui o nous achevons d'crire notre phrase1 si court que soit l'intervalle1 si simple que soit la phrase1 nous avons accompli un travail intellectuel considrable2 notre pense s'est complte1 acheve2 l'ide s'est panouie en image2 vrai dire1 c'est dans cette opration ultime que s'effectue la majeure partie du travail total requis parla composition littraire4 ,a supposer mme que l'on sache bien d'avance ce que l'on veut dire1 il faut trouver des mots pour rendre son ide4 ,or le vocabulaire le plus riche est bien pauvre encore pour noter les nuances indfiniment variables de la pense4 ,quoi que l'on fasse1 quelque chose en sera toujours perdu4 ,les formes de phrase usites ne peuvent non plus nous suffire3 il est impossible que les tournures de phrase toutes faites dont nous disposons rendent exactement le mouvement actuel de notre pense4 ,il faudra donc nous ingnier1 essayer de combinaisons indites et1 par un effort d'invention verbale1 briser les clichs du langage courant pour trouver nos ides une forme satisfaisante2 et cet effort doit tre d'autant plus grand que la pense exprimer est plus originale4 ,mais cette tche devient particulirement ardue lorsqu'il s'agit de donner une expression verbale des images concrtes1 des impressions1 des sentiments1 ce qui est la matire propre du dveloppement potique4 ,nous avons remarqu que presque toujours les ides abstraites se prsentent nous avec leur enveloppe verbale4 ,le plus souvent1 sinon toujours1 elles apparaissent dans notre esprit avec quelque phrase qui les exprime1 au moins sommairement4 ,il ne nous reste plus qu' retoucher un peu cette formule pour la rendre parfaite4 ,quand nous concevons nettement une ide abstraite1 non seulement on peut dire que les mots pour l'exprimer arrivent aisment1 mais il est impossible qu'ils ne soient pas dj venus4 ,il n'en est pas de mme des images1 des sentiments4 ,je puis me reprsenter trs nettement un objet color sans trouver aucun terme qui explique sa forme ou sa couleur2 je puis prouver un sentiment passionn et tre incapable de le formuler en phrases4 ,quand donc l'crivain s'est donn la reprsentation intense des choses qu'il veut nous dcrire ou des sentiments qu'il veut exprimer1 tout reste faire pour leur donner une forme verbale2 on peut mme dire que jamais il n'y russira entirement4 ,quels mots exprimeront jamais avec une exactitude parfaite une vision mentale donne1 un tat d'me donn8 ,la tche est donc autrement ardue que lorsqu'il s'agissait seulement d'crire sous la dicte rapide de la parole intrieure4 ,voici encore une difficult particulire l'expression potique4 ,s'il ne s'agissait que de donner une ide des choses1 en y mettant le temps1 on y arriverait toujours4 ,on fournirait aux lecteurs toutes les indications ncessaires pour leur permettre de prendre de l'objet dcrit une connaissance exacte4 ,mais cela exigerait d'eux un labeur intellectuel1 incompatible avec l'effet potique4 ,il faudra donc faire surgir autant que possible l'image d'un mot4 ,chaque phrase devra apporter une reprsentation1 laquelle il sera presque impossible de faire des retouches4 ,c'est comme dans le travail de la fresque1 il faut peindre au premier coup4 ,seuls quelques crivains1 dous du gnie de l'expression verbale1 trouvent du premier coup le mot juste qui fait voir immdiatement les choses4 ,en gnral1 on pourrait poser cette loi1 que l'aisance du style est plutt en raison inverse de sa puissance d'vocation4 ,c'est dire que le pote ne sera presque jamais dispens de l'effort d'expression verbale4 ,ces difficults1 remarquons-le1 n'existent pas pour l'crivain d'inspiration1 qui accepte les phrases en mme temps que les ides1 comme elles lui viennent4 ,de l d'ordinaire la grce et l'aisance de son style4 ,la phrase de rflexion sera plus crite1 plus artificielle1 plus laborieuse4 ,mais voici la contre-partie4 ,si la rflexion donne d'abord des rsultats infrieurs l'inspiration1 par un effort de plus elle reprend la supriorit4 ,la phrase improvise1 irrflchie1 a parfois de vritables trouvailles d'expression1 mais aussi bien souvent des faiblesses1 des ngligences4 ,la parole suit le cours de la pense1 nonant les ides mesure qu'elles se produisent1 une une1 en srie linaire1 n'usant jamais que des constructions les plus directes et retombant presque toujours sur les mmes types de phrase4 ,quand on compose sa phrase loisir1 on n'accepte pas si aisment les premiers mots venus4 ,le vocabulaire gagne en richesse1 en puissance de suggestion4 ,la phrase devient plus varie de tournures1 et par consquent plus expressive4 ,elle se resserre en formules brves1 ou s'organise en priodes composes avec art4 ,on peut prmditer des effets1 tenir en rserve les mots de valeur jusqu'au moment o ils produiront l'impression la plus forte1 briser les expressions toutes faites1 contrarier les habitudes de la langue pour rveiller ses nergies4 ,les potes-stylistes ont t les plus ingnieux inventeurs de langage4 ,c'est d'eux que procdent tous les raffinements du style1 les effets de rythme1 d'harmonie imitative1 les inversions expressives1 le dveloppement de la mtaphore1 etc4 ,c'est grce eux que la prose mme1 inspire de leurs exemples1 profitant de leurs dcouvertes1 est devenue un art4 ,c'est mme chez eux que l'on retrouverait la suprme aisance de style4 ,quand force d'exercice on se sera rompu ces allures artificielles que l'criture d'art donne la pense1 l'esprit reprendra sa libert d'allures1 et le style acquerra une valeur esthtique que le langage improvis ne saurait atteindre4 ,ainsi1 par un incessant labeur1 se constituera peu peu cette oeuvre dont le lecteur1 qui reoit les images toutes faites et passe sans effort de l'une l'autre1 recevra une impression de pure posie4 ,sans doute cette mthode est trs pnible4 ,l'inspiration est certainement plus commode3 si elle suffisait toujours1 il est bien vident qu'on ne se fatiguerait jamais la tte rflchir4 ,mais encore une fois1 il est des cas o la rflexion est ncessaire4 ,au cours de la composition potique1 il est des oprations indispensables que seule elle peut effectuer4 ,la pratique mme indiquera l'crivain dans quels cas il doit y recourir4 ,au cours d'un long travail de composition1 il ira d'une mthode l'autre1 selon les besoins du moment4 ,ce changement se fait d'instinct4 ,on accueille l'ide qui se prsente1 si elle est de tout point satisfaisante2 si elle ne sufft pas1 on cherche1 on s'ingnie1 on raisonne1 on rflchit jusqu' ce qu'on ait trouv4 ,mais surtout il faut rsister ce prjug1 en vertu duquel on attribue aux productions spontanes de l'imagination une supriorit littraire4 ,un chef-d'oeuvre ne se cre pas sans travail4 ,rien ne peut s'accomplir sans lutte et sans douleur4 ,quel patient effort pour que s'ouvre une fleur6 ,m4 ,,bouchor1 ,les ,mystres d',eleusis4 ,le gnie1 c'est un grand effort4 ,il se produit d'ailleurs1 la suite d'efforts crbraux intenses1 un phnomne psychique remarquable3 c'est cette sorte d'excitation des facults inventives1 que finit par provoquer la rflexion mme4 ,l'inspiration1 dit ,e4 ,pailleron1 peut tre compare la mise en train des hauts fourneaux3 quand c'est rouge1 tout va bien#dc4 ,selon ,a4 ,daudet et quelques autres crivains1 ce phnomne se produirait soudainement1 comme une crise4 ,tout coup1 brusquement1 sans qu'on sache pourquoi ni comment1 la crise du travail commence4 ,c'est comme un surcrot de chaleur vitale qui monte au cerveau2 on est pris1 envahi par son sujet et on se met crire avec livre4 ,alors rien ne vous arrte2 l'encrier est vide1 le crayon est cass2 peu importe1 on va toujours4 ,on s'irrite contre la nuit qui tombe1 et l'on se crve les yeux dans le crpuscule en attendant la lampe qui ne vient pas4 ,on dispute le temps au sommeil et aux repas4 ,s'il faut partir1 aller la campagne1 faire un voyage1 on ne peut pas se dcider quitter le travail1 on crit encore debout1 sur un coin de sa malle#dd4 ,ainsi1 force de rflexion1 on arrive dterminer une sorte d'inspiration suprieure1 parfois pnible encore1 quelques crivains en parlent comme d'un tat d'obsession et de fivre1 mais productive1 fconde1 dans laquelle toutes les facults s'exaltent la fois4 ,,chapitre ,,vii ,,la ,,question ,,du ,,vers ,,et ,l',,avenir ,,de ,,la ,,po,,sie ,une dernire question nous reste rsoudre1 celle de savoir s'il est bon que la pense potique se donne une expression verbale particulire4 ,il est naturel qu'ayant exprimer des penses et des sentiments d'une nature spciale1 les potes se soient fait leurs procds d'expression spciaux4 ,jamais ils n'ont parl tout fait la mme langue que le vulgaire4 ,sans doute la diffrence entre la langue usuelle et la langue potique tend s'attnuer4 ,les temps sont passs o le vocabulaire de la posie se diffrenciait de celui de la prose au point de devenir un vritable idiome4 ,les potes ont galement renonc ce purisme1 ce souci d'lgance et de noblesse1 qui leur faisait carter comme indigne d'eux le mot prcis1 technique4 ,ils ddaignent la priphrase4 ,ils ne craignent pas d'appeler les choses par leur nom4 ,entre la prose et la posie il n'y a plus de cloisons tanches2 les deux vocabulaires tendent s'unifier4 ,cependant il y aura toujours1 par la force des choses1 des mots potiques1 c'est--dire particulirement suggestifs1 vocateurs de sentiments et d'images1 et des mots prosaques1 qui ne peuvent veiller que des ides positives ou vulgaires4 ,naturellement les premiers se rencontreront en plus forte proportion chez les potes1 tandis que les seconds y seront plus rares4 ,le pote a aussi une prdilection d'artiste pour les mots bien faits1 conformes au gnie de la langue2 pour les mots esthtiques1 dont la structure ou la sonorit est en secrte harmonie avec l'objet qu'ils dsignent#de4 ,entre la prose et la posie1 voici une nouvelle diffrence qui n'est pas dans les mots eux-mmes1 mais dans la faon de les poser4 ,la prose vise plutt l'exactitude4 ,etant donn qu'elle a pour but la transmission fidle et conomique de la pense1 elle a raison de le faire4 ,si nous avons pour exprimer notre ide un mot prcis1 technique1 spcial1 qui dit exactement ce que nous voulons dire1 pourquoi en employer un autre8 ,des crivains qu'on ne s'attendrait pas trouver si rigoristes1 ,fnelon par exemple1 ou ,renan1 ont t pris de scrupule quand ils ont pens aux pures lgances de style1 et ont estim qu'il vaudrait mieux y renoncer dcidment4 ,rivarol a donn de forts arguments en faveur du style direct1 utilitaire4 ,les principes mmes de l'esthtique rationnelle1 qui nous montrent la relle beaut dans l'exacte adaptation de chaque chose sa fin1 ne nous obligeront-ils pas adopter cet idal1 en apparence un peu austre1 de l'expression stricte et adquate8 ,exprimer sa pense1 toute sa pense1 rien que sa pense1 c'est bien la rgle laquelle le prosateur se sent astreint4 ,ce n'est pas du tout l'idal du pote4 ,il tient moins transmettre intgralement la pense qu'il a dans l'esprit qu' frapper l'imagination4 ,que la conception qu'il nous suggre soit un peu diffrente de la sienne propre1 peu lui importe1 pourvu qu'elle soit potiquement quivalente4 ,il aimera suggrer plus d'images qu'il n'en exprime formellement1 abandonnant en partie le lecteur sa libre fantaisie1 et par consquent laissant indcise et inexprime une partie de sa pense4 ,on a bien des fois remarqu que l'expression adquate de l'ide tait par essence prosaque4 ,une phrase nette1 claire comme eau de roche1 qui dit avec une nettet parfaite ce qu'elle veut dire1 et rien d'autre1 aura toujours peine nous donner une impression de posie4 ,je me rends compte que la parfaite prcision du style1 pour tre maintenue1 exige un effort1 une matrise de soi1 qui n'est pas compatible avec la rverie2 on ne doit donc pas la demander au pote2 il ne doit mme pas en donner l'impression4 ,de tout temps on l'a autoris ne pas trop resserrer ses expressions1 leur donner un certain jeu4 ,il ne faudrait pourtant pas abuser de ce droit4 ,l'usage trop constant de cette licence potique aurait l'inconvnient de faire perdre l'crivain tout souci de prcision dans l'expression de sa pense4 ,il en viendrait se complaire dans les transpositions de termes1 dans les -peu-prs4 ,la tentation est si forte6 ,le mot juste est parfois si difficile amener dans un vers6 ,l'usage mme de la mtaphore incite les potes faire porter faux leurs expressions2 et ce qui est le plus dangereux1 c'est qu'il couvre toutes les ngligences2 quand le pote a pris un mot pour l'autre1 il en est quitte pour dire que c'est une mtaphore4 ,les potes d'inspiration sont particulirement exposs ces divagations de la parole4 ,quelques contemporains les ont recherches systmatiquement4 ,us leur ont trouv un charme particulier4 ,us s'en sont fait un programme4 ,il faut aussi que tu n'ailles point ,choisir tes mots sans quelque mprise3 ,rien de plus cher que la chanson grise ,o l',indcis au ,prcis se joint4 ,,verlaine4 ,ce procd de style n'est pas tout fait absurde4 ,on en peut obtenir certains effets4 ,pour exprimer des ides trs vagues1 des sentiments trs nbuleux1 les mots les moins prcis ont un sens trop dtermin encore4 ,en posant franchement et de parti pris tous les mots faux1 on abaisse leur vertu suggestive l'extrme limite1 passe laquelle ils ne signifieraient plus rien du tout4 ,le lecteur perd l'habitude d'en interprter aucun la lettre2 la pense se trouve ainsi dlivre de l'obligation de prendre une forme dfinie2 l'ide reste flottante1 indcise et libre entre ces mots dont aucun n'a de prise sur elle4 ,il est en tout cas un tat d'me que cette faon d'crire exprimera parfaitement3 c'est celui du pote fatigu1 qui n'a mme plus la force de chercher ses mots4 ,les oeuvres composes suivant ce systme resteront comme un curieux exemple des effets littraires que l'on peut tirer du laisser aller verbal4 ,peut-tre est-il bon que l'exprience ait t faite4 ,mais c'est assez pour une fois1 il est souhaiter qu'on n'y revienne plus4 ,mais voici la diffrence essentielle1 fondamentale qui spare la posie de la prose4 ,la posie s'est donn une forme qui est bien elle1 qu'elle se rserve pour son usage particulier1 et dans laquelle elle s'enferme plus volontiers que dans toute autre4 ,c'est la forme du vers4 ,d'o vient le plaisir particulier que nous prouvons lire ou entendre des vers8 ,a cette question1 nous serions tents de rpondre immdiatement3 de leur contenu potique4 ,s'ils produisent un tel effet esthtique1 n'est-ce pas par la vertu qu'ils ont d'agir sur l'imagination1 par la splendeur des visions qu'ils nous suggrent1 par ce luxe de comparaisons et de mtaphores1 par la profondeur ou la noblesse des sentiments qu'ils expriment1 par leur posie en un mot8 ,rien de plus juste4 ,mais on n'a pas rpondu la question4 ,la posie en effet n'est pas chose essentielle au vers1 et qui explique son attrait particulier4 ,comme nous l'avons constat1 on trouve aussi de la posie dans la prose4 ,d'autre part1 le vers n'est pas ncessairement potique2 il en est d'excellents qui valent par de tout autres qualits que celle-l4 ,dans ce vers de ,racine qu'admirait tant ,flaubert1 ,la fille de ,minos et de ,pasipha6 o est la posie8 ,peut-tre la posie produit-elle plus d'effet dans les vers que dans la prose1 et s'y rencontre-t-elle plus frquemment1 pour des raisons qui restent expliquer4 ,mais ce n'est pas dans cette prdominance que peut consister l'attrait trs spcial des vers4 ,il le faut chercher dans quelque chose d'inhrent la versification2 et cette chose est vidente2 elle saute aux yeux par la seule disposition typographique des vers2 c'est le rythme4 ,la parole humaine a naturellement un certain rythme4 ,les phrases que nous prononons1 bien qu'elles ne soient assujetties aucune cadence prdtermine1 ont cependant une tendance prendre une longueur moyenne1 et se construire suivant un mme type1 ramenant intervalles peu prs gaux des intonations peu prs semblables4 ,toute motion tend accentuer encore cette priodicit4 ,dans l'motion extrme1 la parole devient absolument rythmique1 comme l'est une plainte1 un rire d'allgresse ou une adjuration passionne4 ,ds que l'on a song mettre de l'art dans la parole1 l'ide devait donc tout naturellement venir de rgulariser ce chant spontan de la voix1 et d'en fixer le rythme4 ,on a essay de bien des systmes de versification2 actuellement encore on trouverait chez les diffrents peuples une grande varit de formes potiques1 combines de manire plus ou moins ingnieuse2 mais le but poursuivi est toujours le mme3 donner la parole humaine un rythme dfini4 ,le plaisir essentiel que peut donner le vers est donc celui que peut donner le rythme4 ,l'oreille s'adapte cette cadence qui lui devient un besoin2 elle attend avec une sorte d'anxit le retour de l'impression sonore qu'elle se tient d'avance toute prte recevoir1 et c'est chaque fois qu'elle la retrouve un plaisir d'attente satisfaite4 ,l'intelligence jouit de l'aisance avec laquelle la phrase ainsi scande se peroit et se retient2 objectivement et d'une manire toute dsintresse1 elle admire la rgularit de ces formes sonores1 leurs qualits de facture1 l'ingniosit de leurs combinaisons4 ,que la phrase potique1 sans rien perdre de sa logique et de son expression1 puisse se prter ainsi aux exigences du vers1 qu'elle change de pied quand il le faut1 retombe avec tant de grce sur le rythme voulu1 c'est un jeu difficile1 un vritable tour de force dont les initis savent apprcier le mrite4 ,enfin et surtout1 dans le rythme potique1 nous jouissons de la rgularit1 de la mise en ordre1 de la cadence des penses elles-mmes4 ,ne parlons pas toujours des mots et des phrases4 ,qu'est-ce que cela quand nous lisons des vers8 ,le mot n'est qu'un signe2 l'essentiel est la pense1 l'image1 le sentiment exprim4 ,ce qu'il y a de merveilleux dans le vers1 c'est qu'en rythmant les phrases il rythme le sentiment et la pense4 ,le rcitant1 et par sympathie l'auditeur1 est entran1 port par ce mouvement sonore2 son tre entier en prend la cadence2 de chaque vers il reoit un lan2 et priodiquement1 suivant un plus large rythme1 chaque stance lui apporte un nouvel afflux d'motions et de penses4 ,c'est une houle puissante comme celle de l',ocan1 qui le soulve et le berce4 ,dans l'audition d'un pome1 ce ne sont donc pas seulement nos perceptions auditives1 c'est notre activit crbrale toute entire qui prend la forme priodique et s'ordonne suivant un rythme rgulier#df2 on a russi1 chose qui et pu sembler tout d'abord impossible1 donner une sorte de beaut plastique de simples tats de conscience4 ,le vers est donc esthtiquement plus riche que la prose2 il met en harmonie des lments plus nombreux4 ,il contient en somme plus de beaut4 ,nous nous expliquons son attrait et sa valeur esthtique4 ,montrons maintenant quelle est sa valeur potique4 ,si les potes l'ont choisi de prfrence pour exprimer la pense rveuse1 c'est sans doute qu'il se prte1 mieux que toute autre forme verbale1 l'expression de cette pense4 ,le bercement rythmique du vers est fait1 comme tout rythme1 pour engourdir la rflexion4 ,valse mlancolique et langoureux vertige1 il empche l'esprit de trop suivre ses ides4 ,le vers a encore cette particularit1 qu'il doit tre lu plus lentement que la prose1 puisqu'il oblige le lecteur articuler chaque syllabe2 il lui fait prendre des temps4 ,dans la stance lyrique1 le pote nous accorde intervalles gaux une pause1 un instant de silence et de recueillement1 qui nous permette de dvelopper loisir les images suggres1 de nous pntrer de notre motion4 ,le pote lui-mme1 pendant qu'il compose1 subit cet effet du vers4 ,on a accus le vers et notamment la rime d'amener entre les ides des associations bizarres et d'introduire le hasard comme facteur essentiel dans la composition potique4 ,le pote crit dans le bruissement des rimes1 qui l'tourdit4 ,de l des digressions inattendues1 des improprits d'expression1 des dviations de pense1 et pour dire le mot1 une certaine incohrence dans le dveloppement4 ,c'est l en effet un danger4 ,mais en revanche1 que de trouvailles faites au cours de la composition6 ,la forme du vers est en elle-mme suggestive de posie4 ,par cela mme qu'elle dconcerte la pense logique1 elle oblige l'esprit se donner une tout autre allure mentale1 plus spontane1 plus capricieuse1 et vraiment plus potique4 ,une question doit pourtant se poser ici1 qui remet tout en question4 ,si le vers est trs potique1 certains points de vue la prose n'est-elle pas plus potique encore8 ,de nos jours1 elle a fait de tels progrs1 elle s'est assouplie1 elle s'est enrichie1 elle a augment sa puissance d'expression un tel point1 que l'on peut se demander si ds maintenant elle ne pourrait pas remplacer avantageusement le vers4 ,peut-tre donne-t-elle une sensation d'art moins caractrise4 ,sa beaut propre1 perceptible aux seuls initis1 ne se remarque qu'aprs coup4 ,en revanche1 comme son rythme fluide et souple se prt toutes les volutions de la pense6 ,la prose est plus limpide encore1 plus transparente que le vers1 plus naturelle et plus spontane2 notre attention1 qui dans les vers est toujours quelque peu distraite par les artifices de la forme1 se porte ici tout entire sur les penses exprimes4 ,aussi la prose peut obtenir des effets d'motion que la lecture d'aucun pome ne nous procurera4 ,sa puissance d'expression pathtique est incomparable4 ,c'est elle1 et non le vers1 qui pourrait nous transmettre1 dans leur poignante sincrit1 les motions intimes du pote4 ,il nous semble1 dit ,guyau1 qu'un vrai pote devrait trembler la pense qu'un seul jour1 dans un seul de ses vers1 il ait pu changer ou dnaturer sa pense en vue de la sonorit2 quelle misrable chose que de se dire3 ,cette larme-l ou ce sanglot vient pour la rime riche6 ,la position du pote rimant ses douleurs ou ses joies est dj assez choquante par moment1 sans qu'on en exagre encore l'embarras en demandant la rime une lettre de plus qu'il n'en fallait jadis#dg4 ,le mieux serait encore1 semble-t-il1 de ne pas rimer du tout1 de renoncer toute forme artificielle1 et de donner sa pense l'expression qu'elle prend le plus naturellement4 ,oui1 s'il s'agissait d'arriver la parfaite justesse de l'ide1 la parfaite clart de l'expression2 oui1 s'il fallait obtenir le plus puissant effet pathtique1 la prose devrait tre prfre4 ,mais la posie n'est ni la vrit1 ni le pathtique extrme3 elle est la rverie esthtique4 ,or c'est le vers qui nous amne le mieux l'tat de rverie4 ,c'est lui1 par la beaut propre de sa forme1 et mme par ce qu'elle a d'artificiel1 qui maintient le mieux notre rverie1 et les sentiments mmes qui l'accompagnent1 l'tat esthtique4 ,elle en fait une pure reprsentation4 ,elle les transporte en dehors du monde rel2 et c'est dans ces conditions que nous en pouvons recevoir une pure impression de beaut4 ,j'adhrerais pleinement cette pense d',e4 ,poe3 ,je dsigne la beaut comme le domaine de la posie444 ,or1 l'objet-vrit1 ou satisfaction de l'intellect1 et l'objet-passion1 ou excitation du coeur1 sont beaucoup plus faciles atteindre par le moyen de la prose4 ,en somme1 la vrit rclame une prcision1 et la passion une familiarit 7les hommes vraiment passionns me comprendront71 absolument contraires cette beaut qui n'est autre chose1 je le rpte1 que l'excitation ou le dlicieux enlvement de l'me#dh4 ,reste le reproche qu'on a fait au vers1 de nuire la sincrit du sentiment4 ,nulle critique ne saurait tre plus grave1 si celle-l tait fonde4 ,ce serait-l1 pour l'art des vers1 une tare morale que nulle qualit esthtique ne saurait compenser4 ,mais l'on se fait une ide fausse de l'tat mental du pote1 si l'on s'imagine que parce qu'il s'applique rythmer ses vers1 il est incapable d'prouver en mme temps une motion sincre4 ,pour le vrai pote1 la posie n'est pas un jeu1 mais une chose srieuse2 il ne craint pas de lui confier ses sentiments les plus chers4 ,l'habitude mme de composer des vers fait disparatre cette sorte de gne que l'on a pu prouver au dbut1 et le sentiment de ce qu'il y a d'artificiel dans cette forme verbale4 ,il y a des vers absolument sincres2 nous ne nous y trompons pas1 et ce sont ceux-l qui nous vont au coeur4 -- ,mais le fait dmettre ses sentiments en vers n'en fait-il pas une sorte d'objet idal8 ,ne prendront-ils pas1 dans cette transcription d'art1 une apparence d'irralit8 -- ,sans doute4 ,mais c'est peut-tre pour cette raison mme que le pote ose confier au vers des penses si intimes1 des sentiments si personnels1 qu'il hsiterait exprimer dans la langue commune4 ,certaines choses peuvent se chanter qu'on ne dirait pas1 mme voix basse4 ,le vers reste donc la forme d'art la plus admirable dont le pote puisse revtir sa pense4 ,il serait trs intressant d'tudier1 au point de vue de l'effet potique1 les divers systmes de versification qui ont t successivement usits1 depuis l'antiquit jusqu' nos jours4 ,en ,france mme1 actuellement1 le pote dispose d'un grand nombre de combinaisons rythmiques1 qui chacune ont leur expression particulire4 ,je dirai seulement quelques mots de notre alexandrin classique1 qui reste jusqu' nouvel ordre le vers typique et normal de la posie franaise4 ,je voudrais rpondre une critique qu'on lui a adresse4 ,parce que sa mesure est trs rgulire1 on l'a accus de monotonie4 ,mais c'est cette rgularit mme qui permet d'obtenir des effets de rythme si varis et si puissants1 par les diverses faons dont cette cadence uniforme du vers se combine avec le rythme propre et indfiniment variable de la phrase4 ,tantt en effet la phrase tombe parfaitement en mesure avec le vers2 tantt elle est avec lui en diffrence de phase1 et ce sont des effets de contre-temps d'une singulire intensit d'expression4 ,soient ces lignes de prose3 ,le duel reprend2 la mort plane2 le sang ruisselle4 ,durandal heurte et suit ,closamont4 ,l'tincelle jaillit4 ,c'est une phrase qui a son rythme propre1 bref1 saccad1 assez expressif1 mais en somme de mdiocre valeur esthtique4 ,soient maintenant ces vers3 ,le duel reprend1 la mort plane1 le sang ruisselle4 ,durandal heurte et suit ,closamont4 ,l'tincelle ,jaillit444 ,c'est tout autre chose1 et c'est bien mieux4 ,ici en effet vous avez deux rythmes1 celui de la phrase et celui du vers1 tantt s'accordant1 tantt se contrariant comme deux forces indpendantes1 et toujours s'accentuant l'un l'autre1 par leurs oppositions aussi bien que par leurs rencontres4 ,quelle valeur incomparable prennent les mots par la faon dont ils tombent en mesure ou contre-temps1 en fin de vers ou en rejet6 ,tous ces effets de rythme disparaissent si l'on n'a pas constamment prsente l'esprit la cadence du vers1 surtout aux moments o elle ne concide pas avec la coupe de la phrase#di4 ,le rythme rgulier est la mesure normale4 ,il va de soi qu'on ne pourrait s'en contenter4 ,pour satisfaire notre besoin de varit et pour les ncessits de l'expression1 on pourra en dranger la cadence1 la ralentir1 la prcipiter1 et par instants mme1 pour porter l'motion son maximum1 la briser brusquement4 ,mais pas un instant on ne nous la fera oublier4 ,les accidents rythmiques1 les variations du mouvement sonore1 sa plus ou moins grande rapidit n'ont videmment d'expression que par rapport au mouvement normal1 comme exception une loi dont nous devons garder la notion4 ,et notre vers franais1 tel que l'ont forg nos grands potes1 est prcisment construit de manire nous la conserver toujours4 ,on a beaucoup travaill de nos jours le perfectionner encore4 ,on a constat que dans le vers classique1 et mme dans le vers romantique1 il y avait beaucoup trop de rgles arbitraires1 de prohibitions irrationnelles1 d'entraves toutes gratuites la libert de l'crivain4 ,pourquoi admettre certains effets de contre-temps et n'en pas admettre d'autres8 ,pourquoi l'interdiction absolue de l'hiatus8 ,pourquoi l'alternance obligatoire des rimes masculines et des rimes fminines8 ,tout cela est arbitraire4 ,nos potes contemporains se sont affranchis de ces vaines prohibitions4 ,la rime mme s'est dtendue2 dans certains cas on se contente de l'assonance4 ,on a eu cent fois raison de briser cet troit formalisme1 et de laisser au pote plus d'initiative4 ,serait-il possible d'imaginer des formes de vers1 toutes diffrentes de l'alexandrin rgulier1 et capables de produire des effets quivalents8 ,rien ne cote d'essayer1 et l'on ne s'en est pas fait faute#ej4 ,dans la fivre de rnovation qui a pris depuis vingt ou trente ans nos versificateurs1 que de formes nouvelles nous avons vues apparatre6 ,vers en assonances2 vers de neuf pieds1 de onze ou de treize2 vers non scands2 vers de longueur arbitrairement variable2 vers amorphes1 etc4 ,je ne vois pas jusqu'ici que de toutes ces tentatives soit sortie une forme de vers suprieure dans son principe l'alexandrin1 offrant une somme de qualits plus grande et capable de le supplanter comme type normal du vers franais3 de-ci de-l quelques trouvailles exquises1 des formes d'un charme subtil et dlicat1 applicables l'expression de certains tats d'me trs particuliers et surtout l'expression du vague dans l'me2 mais rien de solide1 de fort1 de dfinitif4 ,il faut chercher encore4 ,peut-tre n'a-t-on pas cherch du bon ct4 ,il me semble que la plupart des novateurs se sont surtout propos comme programme de ragir en posie contre la beaut gomtrique1 et de trouver des formes de vers plus souples que le vers classique1 de rythme moins rgulier1 moins artificiel1 mieux capable de s'adapter au rythme spontan de la phrase4 ,par une concidence singulire1 en mme temps que la posie tendait rapprocher son rythme de celui de la prose1 la prose1 sous prtexte d'criture artiste1 se faisait de plus en plus artificielle1 en sorte que ces deux formes d'expression de la pense humaine semblaient vouloir se rapprocher de plus en plus4 ,je crois que c'tait l une mprise4 ,l'idal ne me semble pas que la posie et la prose aillent se rapprochant1 mais au contraire qu'elles se diffrencient le plus possible4 ,il est facile d'imaginer entre les deux autant de formes intermdiaires que l'on voudra2 toutes seront admissibles la rigueur1 mais avec quelque chose d'quivoque et de btard2 aucune ne vaudra la prose simple ou la franche versification4 ,le vers amorphe notamment1 le vers qui ne serait astreint aucun rythme rgulier1 est un non-sens4 ,bouleversez comme vous l'entendrez toutes les rgles de la prosodie1 mais ne louchez pas au rythme4 ,nul n'a jamais russi et ne russira faire des vers sans rythme dfini1 par cette raison toute simple que ce ne seraient plus des vers4 ,loin de donner la prfrence aux formes potiques o le rythme est le moins accus1 j'accorderais la plus haute valeur celles qui l'accentuent le plus franchement1 aux formes trs artificielles1 qui pas un instant ne prennent l'allure de la prose4 ,ainsi notre grande strophe lyrique4 ,dans cette forme superbe qui lui est prpare d'avance1 comment le pote pourrait-il exprimer autre chose que ses plus nobles penses8 ,sur un tel rythme1 sur ces larges accords qui accompagnent sa voix1 basse oblige de son chant1 comment mettrait-ils de mesquins et grles motifs8 ,ce sont donc les formes de vers les plus fortement rythmes qui produiront la plus puissante motion esthtique4 ,ce sont elles qui mettent le mieux en vidence la beaut propre du vers1 l'effet qu'elles produisent tant tout fait spcial1 et tel que l'on ne saurait lui trouver dans la prose aucun quivalent4 ,ce sont donc les formes typiques auxquelles doit plutt tendre la posie4 ,le vers ne saurait donc tre trop bien rythm4 ,le vritable progrs1 ce serait de trouver d'autres rythmes1 et si possible des rythmes plus beaux4 ,quand on compare la musique et la posie au point de vue du rythme1 on est frapp de l'immense supriorit de la musique4 ,le musicien tire du rythme des effets surprenants4 ,quelle varit de cadences1 si ingnieusement combines1 si caractrises1 si expressives6 ,comme la rythmique des vers est pauvre et presque rudimentaire en comparaison6 ,cette pnurie relative me semble pouvoir tre attribue deux causes4 ,notre vers franais actuel est fond en principe sur la simple numration des syllabes4 ,des sons en nombre fixe occupant une dure variable1 tel est notre rythme potique4 -- ,on pourrait concevoir un systme tout diffrent3 des sons en nombre variable occupant une dure fixe4 ,c'est prcisment le principe du rythme musical4 ,et c'tait aussi le principe du vers grco-latin1 o deux syllabes brves pouvaient tenir la place d'une longue1 de telle sorte que le vers conservt sa cadence rgulire quel que ft le nombre total de syllabes mises4 -- ,je n'ai pas tablir pour quelles raisons le premier systme a prvalu dans la prosodie moderne1 et s'est dfinitivement impos en ,france1 au point de faire disparatre de notre vers toute combinaison rythmique fonde sur la quantit des syllabes4 ,nous savons quel parti ont tir de ce rythme les potes contemporains4 ,mais je crois bien qu'ils lui ont fait rendre tout ce que le principe comportait1 et que1 pour raliser un progrs nouveau1 il faudra chercher ailleurs4 ,en fait1 en optant pour le principe de la simple numration des syllabes1 on s'est engag dans une impasse4 ,l'avenir du vers est mon sens1 non pas dans des perfectionnements de dtail dsormais presque impossibles1 tout ayant t essay1 mais dans une rvolution du vers1 dans le retour au principe du rythme musical3 nombre variable de sons rparti sur une dure fixe4 ,ce principe serait autrement fcond4 ,le pote tiendrait compte de la dure relative des syllabes1 lment trs important qu'il ferait entrer dans ses combinaisons rythmiques4 ,il pourrait imposer au rcitant un dbit plus ou moins rapide1 obliger la voix appuyer sur certains mots et passer vite sur d'autres2 il aurait en un mot sa disposition tous les effets de rythme dont actuellement le musicien dispose4 ,il ne suffit pas1 bien entendu1 de poser le principe2 il faudrait trouver les voies et moyens2 mais si l'ingniosit de nos versificateurs s'exerait en ce sens1 je suis persuad que pour commencer1 ils auraient bien vite trouv des formes de vers au moins quivalentes aux formes actuelles4 ,comme notre oreille s'est faite la mesure arithmtique de nos vers1 elle se ferait cette cadence vraiment rythmique4 ,mais pour que ces progrs dans le rythme potique soient possibles1 il sera indispensable que la mesure des vers soit note de quelque manire4 ,actuellement les potes ddaignent de le faire4 ,nous indiquer comment nous devons scander leurs vers1 quel enfantillage6 ,l'oreille1 semble-t-il1 doit suffire4 ,oui1 elle suffit1 pour les rythmes trs simples1 trs connus1 trs uniformes1 qui ont t jusqu'ici usits4 ,mais dj elle a des perplexits devant les rythmes inattendus que nous soumettent parfois les potes contemporains4 ,on vient de lire une pice de vers crite en octosyllabes2 quand on est encore accord au rythme de ce vers1 brusquement on tombe sur une pice crite en vers de neuf1 de onze1 ou de treize pieds4 ,l'oreille est choque2 ces rythmes impairs la dconcertent3 nous avons peine en prendre la cadence4 ,un signe quelconque1 qui nous indiquerait comment ces vers doivent tre scands1 nous viterait cette impression fcheuse4 ,a plus forte raison sera-t-il ncessaire de multiplier les indications quand on en arrivera des rythmes absolument nouveaux4 ,l'absence de toute notation1 telle me semble tre la seconde cause qui a rduit la posie une telle pnurie de rythmes4 ,figurons-nous en quel tat d'enfance serait encore la musique1 si les musiciens eux aussi s'taient abstenus d'indiquer en quelle mesure un morceau doit tre jou1 quelle dure prcise il faut donner chaque note1 quand il faut prcipiter le mouvement1 quand il faut le ralentir6 ,c'est justement grce l'emploi d'une notation trs dtaille qu'ils ont pu varier indfiniment leur rythmique1 et la porter son degr de perfection actuel4 ,s'ils s'taient contents1 la manire des potes1 de nous donner la srie des notes qui composent un air1 s'en remettant l'oreille du soin d'en trouver la cadence1 il est probable que les rythmes musicaux en seraient encore au point o en sont les rythmes potiques4 ,autant que l'on peut entrevoir l'avenir1 je me reprsente la posie future comme tablie sur des rythmes aussi varis1 aussi expressifs par eux-mmes1 aussi soigneusement nots que ceux de la musique4 ,c'est avec la musique que l'art des vers avait autrefois les rapports les plus troits3 qu'il s'en rapproche de nouveau2 que la posie redevienne lyrique6 ,les potes contemporains obissent un sr instinct artistique1 quand ils rclament une versification plus musicale que la ntre4 ,que ne se font-ils musiciens vraiment8 ,la posie musicale qu'ils rvent n'est plus inventer2 ils l'ont souvent entendue sans la reconnatre2 cette posie suprme1 qui aurait la force de suggestion de la parole et l'expression pathtique de la musique pure1 c'est le chant6 ,je parle d'une posie de l'avenir4 ,ici se pose une question inquitante4 ,on s'est demand si l'avenir tait la posie4 ,quelques prophtes pessimistes nous menacent d'un retour la prose1 la prose utilitaire4 ,ne devenons-nous pas de jour en jour plus pratiques1 moins disposs accorder dans notre vie affaire une place l'art1 l'idal1 la posie8 -- ,on n'a pas le droit de parler ainsi4 ,aujourd'hui comme autrefois1 ce que nous voulons1 c'est le progrs4 ,notre attention est peut-tre spcialement attire en ce moment sur d'autres rformes1 plus urgentes encore que celle de la versification3 sur des transformations sociales accomplir1 sur des injustices rparer1 sur des souffrances1 des misres1 des ignorances et autres trs laides choses1 que nous aurions envie de voir disparatre4 ,en ce sens nous devenons pratiques1 songeant au principal avant de songer au superflu4 ,ce n'est pas le signe d'une moindre lvation de gots4 ,je suis persuad que l'art1 loin d'aller baissant de valeur1 ira toujours prenant dans la vie humaine une importance plus grande4 ,le seul fait que la posie soit d'art pur n'est pas ce qui peut nous inquiter sur son avenir4 ,d'autre part nous avons vu qu'ayant son domaine propre1 elle ne risquait pas d'tre vince par quelque forme d'art plus pure1 remplissant mieux qu'elle les mmes fonctions4 ,elle subsistera donc4 ,elle subsistera pour son charme1 pour sa noblesse1 pour sa difficult mme qui la rserve l'expression de nos sentiments les plus levs1 pour le rythme et l'harmonie qu'elle met dans toute notre me4 ,mais pour acqurir ainsi son plein droit la survivance1 il faut que loin de se rapprocher de la prose1 elle aille plutt s'en diffrenciant plus encore1 de peur de jamais faire double emploi avec elle4 ,,notes ,,au ,,bas ,,de ,,la ,,page #a ,il est certaines oprations intellectuelles que l'on n'effectuera jamais en rve1 parce qu'elles impliqueraient un effort d'abstraction incompatible avec l'activit crbrale dont nous disposons alors4 ,dans une enqute faite sur cette question3 ,avez-vous quelquefois rv mathmatiques8 on a reu #bg rponses1 toutes1 sauf une1 ngatives4 ,l',intermdiaire des mathmaticiens1 t4 ,,ix1 #aijb1 p4 #cci-cdj4 #b ,plus le sommeil est profond1 plus les rves concernent une partie antrieure de notre existence et sont loin de la ralit2 au contraire1 plus le sommeil est superficiel1 plus les sensations journalires apparaissent et plus les rves refltent les proccupations et les motions de la veille4 ,vaschide4 ,recherches exprimentales sur les rves4 ,comptes rendus de l',acadmie des sciences1 #ag juillet #ahii4 #c ,c'est ce sentiment particulier que ,m4 ,braunschvig doit avoir en vue dans la dfinition qu'il donne du sentiment potique3 ,le sentiment potique consiste dans l'impression que nous laissent des sries d'associations qui1 s'veillant dans notre esprit dlivr de toute inquitude pratique1 y demeurent pour ainsi dire ouvertes4 ,le sentiment du beau et le sentiment potique4 ,f4 ,alcan1 #aijd1 p4 #bjg4 #d ,la ,beaut rationnelle4 ,f4 ,alcan1 #aijd1 deuxime partie1 ch4 ,,ii4 ,,iii1 ,,iv4 #e ,c'est la qualit des images suggres qui importe1 non leur quantit4 ,si la posie ne consistait que dans le pouvoir d'voquer une srie indfinie de reprsentations quelconques1 rien ne serait plus potique que le mot et cetera4 #f ,voir notamment les ,rveries du promeneur solitaire 7au promenade7 et la ,lettre ,m4 de ,malesherbes1 #bf janvier #agfb4 ,pour tablir la balance du bonheur que peut nous apporter la rverie1 il faudrait montrer1 chez ,j4-,j4 ,rousseau mme1 la prostration qui suit ces lans de l'imagination4 ,la rverie1 ce degr1 est une sorte d'ivresse qui se paie4 ,elle dcolore la vie relle et en loigne4 ,elle n'augmente pas tant notre bonheur qu'elle ne le dplace1 en le reportant tout entier dans notre vie d'imagination4 #g ,c'est cette intervention des phosphnes dans la composition mentale que j'attribuerais en partie les visions lumineuses de l',apocalypse1 ou encore la description blouissante que donne ,dante de la ,ros mystique1 la fin de son pome4 ,goethe avait la facult de faire apparatre dans le champ rtinien1 par un effort de vision mentale1 des images colores 7sur les faits de ce genre1 v4 ,helmholtz1 ,optique physiologique1 #b;e partie1 #ag7 ,cette facult a d avoir une influence sur la gense des images dans ses contes merveilleux3 ainsi1 dans le ,nouveau ,paris1 ces trois pommes rouge1 jaune et verte1 transparentes comme des pierres prcieuses1 qui se changent en petites dames qui voltigent sur le bout de ses doigts2 ainsi encore1 dans les ,entretiens d'migrs allemands1 le beau serpent vert qui avale de l'or et devient lumineux et transparent1 ou qui se change en un pont d'meraude1 de chrysoprase et de chrysolithe4 ,voici une mtamorphose caractristique3 ,son beau corps1 la forme lance1 s'tait spar en mille et mille brillantes pierreries2 la vieille1 en voulant prendre sa corbeille1 l'avait heurt par mgarde1 et l'on ne voyait plus rien de la forme du serpent1 mais seulement un beau cercle de pierres tincelantes1 semes sur le gazon4 ,de telles images1 quel que puisse tre leur sens symbolique1 ont t videmment inspires de ces phosphnes que la circulation du sang sur la rtine fait spontanment apparatre4 #h ,histoire de ma vie1 #c;e partie1 ,,viii4 #i ,n'est-ce pas ainsi que ,renan a compos sa vie de ,jsus8 #aj ,a comparer1 pour l'inconsistance et l'vanouissement progressif de l'idal rv1 ces vers de la ,ctesse ,mathieu de ,noailles4 ,le visage de ceux qu'on n'aime pas encor ,apparat quelquefois aux fentres des rves ,et va s'illuminant sur de ples dcors ,dans un argentement de lune qui se lve4 ,ils ont des gestes lents1 doux et silencieux1 ,notre vie uniment vers leur attente afflue3 ,il semble que les corps s'unissent par les jeux ,et que les mes sont des pages qu'on a lues4 ,ce sont des frlements dont on ne peut gurir1 ,o l'on se sent le coeur trop las pour se dfendre1 ,o l'me est triste ainsi qu'an moment de mourir2 ,ce sont des unions lamentables et tendres444 ,et ceux-l resteront quand le rve aura fui ,mystrieusement les lus du mensonge1 ,ceux qui nous aurons1 dans le secret des nuits1 ,offert nos lvres d'ombre1 ouvert nos bras de songe4 ,le coeur innombrable4 ,on trouverait1 dans ce mme recueil potique1 de beaux exemples de la posie des objets familiers1 qui1 pour les mes prosaques1 restent vulgaires4 #aa ,a signaler dans ,chateaubriand cette pithte significative d'imaginaires1 applique aux lointains4 ,l'arbre dcrpit se rompt2 il tombe4 ,les forts mugissent2 mille voix s'lvent4 ,bientt les1 bruits s'affaiblissent2 ils meurent dans des lointains presque imaginaires3 le silence envahit de nouveau le dsert4 ,journal de voyage4 #ab ,contes du lundi1 ,le caravansrail4 #ac ,v4 ,helmholtz1 confrence sur l'optique et la peinture1 annexe aux ,principes scientifiques des ,beaux-,arts1 ,bibliothque scientifique internationale1 ,f4 ,alcan1 #e;e d41 #aijb4 #ad ,voir ce sujet les amusantes boutades de ,tolsto 7,qu'est-ce que l'art1 trad4 ,halprine-,kaminsky1 ,ollendorf #ahih1 p4 #baj et suivantes74 #ae ,penses1 titre ,,xx1 p4 #bfj4 ,cette remarque pourrait tre tendue toute reprsentation artistique4 ,non seulement la convention est permise dans l'art1 mais elle y est obligatoire si l'on tient produire un effet potique4 ,il faut que l'on garde cette impression1 que le tableau n'est qu'un tableau1 que la statue n'est qu'une statue1 et que tout cela est imaginaire4 #af ,v4 ,paul ,roy1 ,enseignement rationnel de la musique1 ,a4-,h4 ,simon4 ,paris #ahge1 pp4 #aba et #abb4 #ag ,berlioz1 ,grand trait d'instrumentation et d'orchestration modernes1 p4 #ach4 #ah ,f4-,a4 ,gevaert1 ,nouveau trait d'instrumentation1 ,lemerre #ahhe1 p4 #ic4 #ai ,ibid41 p4 #baj4 #bj ,wagner a observ sur lui-mme ce procd de composition4 ,au sujet du prlude instrumental qui accompagne l'apparition d',elsa sur le balcon1 au deuxime acte de ,lohengrin1 il crit son ami ,uhlig3 ,je me suis rendu compte en revoyant ce passage de la faon dont les thmes se forment en moi3 ils se rattachent toujours une apparition plastique et se conforment au caractre de celle-ci4 ,cit par ,maurice ,kufferath4 ,le ,thtre de ,r4 ,wagner4 ,lohengrin1 ,paris1 ,fischbacher1 #ahia1 p4 #acd4 #ba ,vie et opinions de ,m4 ,frdric-,thomas ,graindorge1 ch4 ,,xxiv4 #bb ,andr ,chevrillon1 ,dans l',inde4 ,hachette1 #ahia1 p4 #bej4 #bc ,on trouvera dans l',esthtique d',eugne ,vron un intressant plaidoyer en ce sens4 ,il loue la posie d'avoir1 seule de tous les arts1 le privilge d'exprimer directement des penses et de s'adresser sans intermdiaire l'intelligence4 ,l'effort pour exprimer directement une pense par la sculpture ou la peinture est presque fatalement condamn l'insuccs4 ,la fusion entre les deux lments ne se fait pas ou se fait mal1 et laisse l'impression d'une sorte de placage4 ,la posie se prte bien plus facilement au mlange de l'ide et du sentiment4 ,elle passe de l'un l'autre sans effort et souvent tire de cette union d'admirables effets4 ,quand le pote joint aux facults spciales de l'artiste la hauteur et la gnrosit de la pense1 il nous parat deux fois grand et l'oeuvre gagne cette impression un redoublement de puissance444 ,les ides1 en somme1 ont leur posie comme les sentiments1 et il n'y a pas de raison pour que l'art nglige cette source d'motions4 ,l',esthtique1 ,reinwald1 #ahgh1 p4 #fjf4 #bd ,il est remarquer que chez les philosophes la profondeur de la pense n'exclut nullement l'imagination4 ,il y aurait une tude spciale faire de la posie des philosophes4 ,quelques-uns ont eu une merveilleuse imagination2 il y a peu de choses plus potiques dans la littrature grecque que les mythes de ,platon4 ,guyau1 dans tous ses ouvrages1 a fait une large place la posie 7,voir par exemple1 dans l',irrligion de l'avenir1 l'allgorie de la fiance toujours due qui tous les matins revt sa robe blanche1 ou du voyageur puis de fivre qui suit des yeux l'onduleuse caravane de ses frres en marche vers les pays inconnus2 dans la ,morale1 sans obligation ni sanction1 la page vraiment sublime qui dans les flots en mouvement nous montre le symbole du roulis ternel qui berce les tres74 ,le style de ,h4 ,bergson est aussi trs richement imag4 #be ,vers d'un philosophe4 ,v4 ,alcan1 #ahif1 derniers vers4 #bf ,th4 ,ribot a bien montr que l'imagination inventive doit toujours tre stimule par quelque motion4 ,toutes les formes de l'imagination cratrice impliquent des lments affectifs4 ,toutes les dispositions affectives quelles qu'elles soient peuvent influer sur l'imagination cratrice4 ,essai sur l'imagination cratrice4 ,f4 ,alcan1 #aijj1 p4 #bg et #bh4 #bg ,voir par exemple l'analyse que donne ,e4 ,poe de la gense de son pome du ,corbeau1 ou les procds de composition de ,paul ,hervieu 7,a4 ,binet1 ,la cration littraire1 ,anne psychologique1 #aijc74 #bh ,voici ce sujet un certain nombre de tmoignages3 ,la marche a quelque chose qui anime et avive mes ides2 je ne puis presque penser quand je suis en place2 il faut que mon corps soit en branle pour y mettre mon esprit4 ,j4-,j4 ,rousseau1 ,confessions1 #are partie1 livre ,,ix4 ,g4 ,tarde trouve1 au cours d'une promenade1 sa thorie de l'imitation 7,cit par ,f4 ,paulhan1 ,psychologie de l'invention1 p4 #ai4 ,f4 ,alcan1 #aija74 ,la promenade facilite singulirement le travail d'assimilation des matriaux intellectuels et leur mise en oeuvre 4 4 4 ,j'avoue1 pour mon compte1 que toutes les ides neuves que j'ai eu le bonheur de dcouvrir me sont venues dans mes promenades4 ,j4 ,payot1 ,l'ducation de la volont4 ,alcan1 #ahid1 p4 #aed et #agf4 ,j'ai gard de mon enfance le besoin de marcher rapidement lorsque je cherche inventer quelque chose3 c'est une faon de squestrer mon esprit trs facile distraire4 ,f4 de ,curel 7cit par ,a4 ,binet et ,j4 ,passy1 tudes de psychologie sur les auteurs dramatiques4 ,anne psychologique1 #ahid1 p4 #ahg74 ,on pourrait multiplier l'infini ces citations4 #bi ,ce n'est pas tant par son jeu rgulier1 par un dveloppement normal que l'intelligence invente1 que par le profit qu'elle sait tirer de l'activit relativement libre et parfois capricieuse de ses lments444 ,l'ide directrice gnrale intervient pour choisir1 pour accepter ou rejeter les lments qui lui sont offerts1 mais ces lments ce n'est gnralement pas elle qui les voque4 ,ils sont en bien des cas le produit du jeu spontan1 quoique surveill1 des ides et des images1 de tous les petits systmes qui vivent dans l'esprit444 ,si les lments ne s'affranchissaient pas parfois quelque peu1 s ils ne se livraient pas leurs affinits propres en rompant les associations logiques habituelles1 si la coordination de l'esprit tait trop serre et trop raide1 trop uniformment persistante1 l'invention serait beaucoup plus rare et resterait trop simple4 ,f4 ,paulhan1 ,psychologie de l'invention1 ,f4 ,alcan #aija1 pp4 #d1 #dc1 #ef4 ,voir aussi dans le reste de l'ouvrage un grand nombre d'observations trs intressantes sur les procds intimes de l'invention littraire4 #cj ,on trouvera cits des exemples intressants de cette difficult de la composition dans ,le labeur de la prose1 de ,g4 ,abel4 ,paris1 ,stock1 #aijb4 ,voir notamment le fac-simil d'une preuve corrige de ,balzac4 #ca ,de l'art et du beau4 ,garnier1 #ahgb1 p4 #agj4 #cb ,voir le dveloppement de l'opinion contraire par ,paul ,janet1 ,la psychologie dans les tragdies de ,racine4 ,revue des ,deux ,mondes1 #ae septembre #ahge1 p4 #bfg4 #cc ,sur l'objectivation des personnages dramatiques1 voir ,f4 de ,curel 7,lettre cite par ,a4 ,binet1 ,anne psychologique1 #ahid1 p4 #acc47 ,ces observations1 faites sur lui-mme par ,f4 de ,curel1 tmoignent d'une remarquable facult d'introspection et sont de prcieux documents psychologiques4 ,a remarquer tout ce qui a trait l'utilisation de la rverie1 comme procd d'invention4 #cd ,ce n'est pas dire que les romanciers se mettent en scne dans leurs livres1 mais1 dans les personnages qu'ils nous prsentent et dans la faon dont ils nous les prsentent1 si minutieusement observs qu'ils soient d'ailleurs1 il y a toujours quelque chose de leur me4 ,ils sont pour ainsi dire marqus du sceau de la personnalit de leur pre spirituel4 ,l4 ,prat1 ,le caractre empirique et la personne1 ,f4 ,alcan1 #aijf1 p4 #aeb4 #ce ,h4 ,helmholtz1 ,thorie physiologique de la musique1 trad4 ,guroult1 ,masson1 #ahfh1 p4 #dgi4 #cf ,v4 par exemple les contes embots l'un dans l'autre du ,pantcha-,tantra et des ,mille et une ,nuits1 les rcits parasites qui se greffent sur le rcit principal dans le ,don ,quichotte1 les monumentales digressions de ,notre-,dame de ,paris et des ,misrables4 #cg ,la rflexion jouera un rle important1 qui n'a pas toujours t suffisamment tudi1 dans la gense des types romanesques ou dramatiques4 ,nous avons vu comment ils se dveloppent dans l'esprit du pote1 par la mthode d'inspiration4 ,mais d'o proviennent-ils8 ,il est assez rare qu'ils soient fournis directement par l'observation4 ,cela n'arrive gure que pour les personnages secondaires1 pisodiques1 que le pote fait intervenir dans son oeuvre comme de simples figurants1 pour faire nombre4 ,les personnages principaux sont presque toujours le produit d'une laboration artistique1 o la rflexion intervient4 ,ils sont invents pour tenir un emploi1 pour amener certaines situations1 pour remplir un cadre dtermin d'avance4 ,celui-ci devra tre l',hypocrite 7le ,tartuffe de ,molire1 le ,begears de ,beaumarchais1 le ,sampson ,brass de ,dickens74 ,celui-l sera le ,distrait1 ou le ,rveur4 ,parfois l'auteur se proposera de reprsenter un type ethnique 7l',amricain dans le ,roi de la mer de ,vogu1 le ,basque dans ,ramuntcho1 le ,slave dans l',aventure de ,ladislas ,bolscki7 ou un type social 7,balzac1 ,zola7 ou encore un type professionnel 7le clerg1 dans ,mon oncle ,clestin ou dans ,lucifer2 la magistrature1 dans ,la robe rouge1 etc474 ,dans toutes les oeuvres thse 7ainsi dans l',etape de ,bourget7 les caractres sont composs prcisment de manire justifier les thories de l'auteur4 tant donn un type comique1 le dramaturge aura soin dgrouper autour de lui les types accessoires qui en sont comme les varits 7v4 des exemples significatifs de cette thorie dans l',essai sur le rire de ,h4 ,bergson74 ,un procd trs usit est la cration des types par contraste4 ,don ,quichotte exige ,sancho pour lui faire pendant4 ,etant donn le caractre d',augustin de ,chanteprie1 dans le beau roman de la ,maison du ,pch de ,marcelle ,tinayre1 il fallait que ,fanny ,manol et son me tendre1 aimante et paenne4 ,la petite ,dorrit de ,dickens tant toute abngation1 il fallait que son pre ft tout gosme4 ,on peut remarquer que dans les comdies et les romans1 le mari et la femme ont toujours des caractres opposs4 ,tous ces exemples achvent de prouver que le personnage romanesque ou dramatique apparat tout d'abord au pote comme une formule abstraite1 comme une sorte d'tre schmatique1 produit de la rflexion1 qu'il compltera ensuite1 et auquel il infusera la vie4 #ch ,le but que l'on se propose1 en composant un plan1 n'est pas le mme1 selon qu'il s'agit d'une oeuvre didactique1 ou d'une oeuvre d'imagination4 ,si l'on compose un livre de science1 un livre d'histoire1 c'est fin de le rendre plus comprhensible et plus assimilable4 ,une oeuvre d'imagination est surtout compose pour l'effet4 ,il rsulte de cette diffrence dans la fin poursuivie des diffrences essentielles dans la forme du plan4 #ci ,v4 ,sardou1 en composant son scnario1 vite avec soin de cder sa verve4 ,jusque-l1 dit-il1 j'ai crit par raisonnement1 j'ai fait des mathmatiques et je me suis dfendu contre l'entranement de l'criture4 ,je craindrais de mettre dans l'bauche une certaine chaleur qui ne se trouverait plus dans l'excution4 ,anne psychologique1 #ahid1 p4 #fh4 #dj ,donnons1 en quelques citations morceles1 un aperu de sa thorie3 ,nous nous bornerons pour le moment donner la reprsentation simple1 dveloppable en images multiples1 un nom qui la fasse reconnatre3 nous dirons que c'est un schma dynamique4 ,nous entendons par l que cette reprsentation contient moins les images elles-mmes que l'indication des directions suivre et des oprations faire pour les reconstituer444 ,l'effort de rappel consiste convertir une reprsentation schmatique1 dont les clments s'entre pntrent1 en une reprsentation image dont les parties se juxtaposent444 ,l'effort intellectuel pour interprter1 comprendre1 faire attention1 est donc un mouvement du schma dynamique dans la direction de l'image qui le dveloppe444 ,le sentiment de l'effort d'intellection se produit toujours sur le trajet du schma l'image444 ,travailler intellectuellement consiste conduire une mme reprsentation travers des plans de conscience diffrents1 dans une direction qui va de l'abstrait au concret1 du schma l'image4 ,h4 ,bergson1 l'effort intellectuel4 ,revue philosophique1 #aijb1 t4 ,i1 pp4 #f1 #aa1 #ae1 #af1 #ag4 #da ,on pourrait mme avancer1 contre l'opinion courante1 que les potes emploient assez rarement le style figur2 plus en effet les penses exprimer sont concrtes1 moins il est ncessaire de les exprimer par symboles4 ,on peut en faire l'exprience4 ,on reconnatra que c'est dans les pages de la philosophie abstraite que pullulent les expressions mtaphoriques3 il est mme parfois amusant de les raliser en images4 ,d'o vient cependant qu'tant en ralit plus mtaphorique que les vers1 la prose semble l'tre moins8 ,c'est que chez le prosateur l'image ne sert qu' prsenter l'ide et s'efface devant elle4 ,la posie se sert moins souvent de figures1 mais donne aux images voques une intensit plus grande4 ,la prose est donc faite d'images en voie de disparition1 la posie d'images en voie de dveloppement4 #db ,il est probable que chacun de nous a sa manire de se reprsenter les ides abstraites1 qui lui appartient en propre et n'appartient qu' lui4 ,f4 ,paulhan1 ,revue philosophique1 ,,xxvii1 p4 #agf4 #dc ,cit par ,a4 ,binet1 ,anne psychologique1 #ahid1 p4 #ajj4 #dd ,ibid41 p4 #ib4 #de ,v4 ce sujet des remarques originales1 exposes en une terminologie un peu trange1 dans la ,phonologie esthtique de la langue franaise1 par ,j4-,b4 ,blondel1 ,guillaumin1 #ahig4 #df ,voir le remarquable chapitre qu'a consacr ,m4 ,guyau1 dans ses ,problmes de l'esthtique contemporaine1 cette question des effets psychologiques du vers 7livre ,,iii1 derniers chapitres7 ,paris1 ,alcan1 #ahhd4 #dg ,les problmes de l'esthtique contemporaine1 p4 #bdj4 #dh ,la gense d'un pome1 trad4 ,baudelaire4 #di ,voir ce sujet d'excellentes analyses de ,raoul de la ,grasserie1 ,des principes esthtiques de la versification franaise1 ,maisonneuve1 #aijj4 ,c'est un des traits les plus complets qui aient t publis sur ce sujet4 #ej ,en ralit1 le besoin d'une rvolution ne se fait pas encore sentir4 ,il est probable que nous garderons notre systme prosodique1 sous la rserve de quelques remaniements de dtail1 tant que ne surviendra pas dans la langue1 et surtout dans l'tat social1 une modification considrable1 qui exigera des moyens d'expression nouveaux4