by the ,bibliothque nationale de ,france 7,bn,f_/,gallica7 ,,anatole ,,france ,,les ,,opinions ,,de ,m4 ,j,r,,me ,,coignard ,,recueillies ,,par ,,jacques ,,tournebroche ,l',,abb ,j,r,,me ,,coignard ,a ,octave ,mirbeau4 ,je n'ai pas besoin de retracer ici la vie de ,m4 l'abb ,jrme ,coignard1 professeur d'loquence au collge de ,beauvais1 bibliothcaire de ,m4 de ,sez1 ,sagiensis episcopi bibliothecarius solertissimus1 comme le porte son pitaphe1 plus tard secrtaire au charnier ,saint-,innocent1 puis enfin conservateur de cette ,astaracienne1 la reine des bibliothques1 dont la perte est jamais dplorable4 ,il prit assassin1 sur la route de ,lyon1 par un juif cabbaliste du nom de ,mosade 7,juda manu nefandissima71 laissant plusieurs ouvrages interrompus et le souvenir de beaux entretiens familiers4 ,toutes les circonstances de son existence singulire et de sa fin tragique ont t rapportes par son disciple1 ,jacques ,mntrier1 surnomm ,tournebroche parce qu'il tait fils d'un rtisseur de la rue ,saint-,jacques4 ,ce ,tournebroche professait pour celui qu'il avait l'habitude de nommer son bon matre une admiration vive et tendre4 ,c'est1 disait-il1 le plus gentil esprit qui ait jamais fleuri sur la terre4 ,il rdigea avec modestie et fidlit les mmoires de ,m4 l'abb ,coignard1 qui revit dans cet ouvrage comme ,socrate dans les ,mmorables de ,xnophon4 ,attentif1 exact et bienveillant1 il fit un portrait plein de vie et tout empreint d'une amoureuse fidlit4 ,c'est un ouvrage qui fait songer ces portraits d'rasme1 peints par ,holbein1 qu'on voit au ,louvre1 au muse de ,ble et ,hampton-,court1 et dont on ne se lasse point de goter la finesse4 ,bref1 il nous laissa un chef-d'oeuvre4 ,on sera surpris1 sans doute1 qu'il n'ait pas pris soin de le faire imprimer4 ,pourtant il pouvait l'diter lui-mme1 tant devenu libraire1 rue ,saint-,jacques1 l',image ,sainte-,catherine1 o il succda ,m4 ,blaizot4 ,peut-tre1 vivant dans les livres1 craignit-il d'ajouter seulement quelques feuillets cet amas horrible de papier noirci qui moisit obscurment chez les bouquinistes4 ,nous partageons ses dgots en passant sur les quais devant la bote deux sous o le soleil et la pluie dvorent lentement des pages crites pour l'immortalit4 ,comme ces ttes de mort assez touchantes1 que ,bossuet envoyait l'abb de la ,trappe pour le divertissement d'un solitaire1 ce sont l des sujets de rflexions propres faire concevoir un homme de lettres la vanit d'crire4 ,j'ose dire que1 pour ma part1 entre le ,pont-,royal et le ,pont-,neuf1 j'ai prouv cette vanit tout entire4 ,je serais tent de croire que l'lve de ,m4 l'abb ,coignard ne fit point imprimer son ouvrage parce que1 form par un si bon matre1 il jugeait sainement de la gloire littraire1 et l'estimait sa valeur1 c'est--dire autant comme rien4 ,il la savait incertaine1 capricieuse1 sujette toutes les vicissitudes et dpendant de circonstances en elles-mmes petites et misrables4 ,voyant ses contemporains ignorants1 injurieux et mdiocres1 il n'y trouvait point de raison d'esprer que leur postrit devnt tout coup savante1 quitable et sre4 ,il augurait seulement que l'avenir1 tranger nos querelles1 nous accorderait son indiffrence dfaut de justice4 ,nous sommes presque assurs que1 grands et petits1 elle nous runira dans l'oubli et rpandra sur nous tous l'galit paisible du silence4 ,mais1 si cette esprance nous trompait par grand hasard1 si la race future gardait quelque mmoire de notre nom ou de nos crits1 nous pouvons prvoir qu'elle ne goterait notre pense que par ce travail ingnieux de faux sens et de contresens qui seul perptue les ouvrages du gnie travers les ges4 ,la longue dure des chefs-d'oeuvre est assure au prix d'aventures intellectuelles tout fait pitoyables1 dans lesquelles le coq--l'ne des cuistres prte la main aux calembours ingnus des mes artistes4 ,je ne crains pas de dire qu' l'heure qu'il est1 nous n'entendons pas un seul vers de l',iliade ou de la ,divine ,comdie dans le sens qui y tait attach primitivement4 ,vivre c'est se transformer1 et la vie posthume de nos penses crites n'est pas affranchie de cette loi3 elles ne continueront d'exister qu' la condition de devenir de plus en plus diffrentes de ce qu'elles taient en sortant de notre me4 ,ce qu'on admirera de nous dans l'avenir nous deviendra tout fait tranger4 ,il est probable que ,jacques ,tournebroche1 dont on connat la simplicit1 ne se posait pas toutes ces questions au sujet du petit livre sorti de sa main4 ,ce serait lui faire injure que de penser qu'il avait de lui-mme une opinion exagre4 ,je crois le connatre4 ,j'ai mdit son livre4 ,tout ce qu'il dit et tout ce qu'il fait trahit l'exquise modestie de son me4 ,si pourtant il n'tait pas sans savoir qu'il avait du talent1 il savait aussi que c'est ce qui se pardonne le moins2 on passe aisment aux gens en vue la bassesse de l'me et la perfidie du coeur2 on souffre volontiers qu'ils soient lches ou mchants1 et leur fortune mme ne leur fait pas trop d'envieux si l'on voit qu'elle est immrite4 ,les mdiocres sont tout de suite soulevs et ports par les mdiocrits environnantes qui s'honorent en eux4 ,la gloire d'un homme ordinaire n'offense personne4 ,elle est plutt une secrte flatterie au vulgaire2 mais il y a dans le talent une insolence qui s'expie par les haines sourdes et les calomnies profondes4 ,si ,jacques ,tournebroche renona sciemment au pnible honneur d'irriter par un loquent crit la foule des sots et des mchants1 on ne peut qu'admirer son bon sens et le tenir pour le digne lve d'un matre qui connaissait les hommes4 ,quoi qu'il en soit1 le manuscrit de ,jacques ,tournebroche1 rest indit1 fut perdu pendant plus d'un sicle4 ,j'ai eu l'extraordinaire bonheur de le retrouver chez un brocanteur du boulevard ,montparnasse qui tale derrire les carreaux salis de son choppe des croix du ,lis1 des mdailles de ,sainte-,hlne et des dcorations de ,juillet1 sans se douter qu'il donne ainsi aux gnrations une mlancolique leon d'apaisement4 ,ce manuscrit t publi par mes soins en #ahic1 sous ce titre3 ,la ,rtisserie de la ,reine ,pdauque 7#a vol4 in-#ah ,jsus74 ,j'y renvoie le lecteur1 qui y trouvera plus de nouveauts qu'on n'en cherche d'ordinaire dans un vieux livre4 ,mais ce n'est pas de cet ouvrage qu'il s'agit ici4 ,jacques ,tournebroche ne se contenta pas de faire connatre les actions et les maximes de son matre dans un rcit suivi4 ,il prit soin encore de recueillir plusieurs discours et entretiens de ,m4 l'abb ,coignard qui n'avaient point trouv place dans les mmoires 7c'est le vrai nom qu'il convient de donner la ,rtisserie de la ,reine ,pdauque71 et il en forma un petit cahier qui m'est tomb entre les mains avec ses autres papiers4 ,c'est ce cahier que je fais imprimer aujourd'hui sous ce titre3 les ,opinions de ,m4 ,jrme ,coignard4 ,le bon et gracieux accueil fait par le public au prcdent ouvrage de ,jacques ,tournebroche m'encourage donner tout de suite ces dialogues dans lesquels l'ancien bibliothcaire de ,m4 de ,sez se retrouve avec son indulgente sagesse et cette sorte de scepticisme gnreux o tendent ses considrations sur l'homme1 si mles de mpris et de bienveillance4 ,je ne saurais prendre la responsabilit des ides exprimes par ce philosophe sur divers sujets de politique et de morale2 mes devoirs d'diteur m'engagent seulement prsenter la pense de mon auteur sous le jour le plus favorable4 ,sa libre intelligence foulait aux pieds les croyances vulgaires et ne se rangeait point sans examen la commune opinion1 hors en ce qui touche la foi catholique1 dans laquelle il fut inbranlable4 ,pour tout le reste1 il ne craignait point de tenir tte son sicle4 ,or1 cela seul le rend digne d'estime4 ,nous devons de la reconnaissance aux esprits qui ont combattu les prjugs4 ,mais il est plus ais de les louer que de les imiter4 ,les prjugs se dfont et se reforment sans cesse1 avec l'ternelle mobilit des nues4 ,il est dans leur nature d'tre augustes avant de paratre odieux1 et les hommes sont rares qui n'ont point la superstition de leur temps et qui regardent en face ce que le vulgaire n'ose voir4 ,m4 l'abb ,coignard fut un homme libre dans une condition humble1 et c'est assez1 je crois1 pour qu'on le mette bien au-dessus d'un ,bossuet1 et de tous ces grands personnages qui brillent leur rang dans la pompe traditionnelle des coutumes et des croyances4 ,mais s'il faut estimer que ,m4 l'abb ,coignard vcut libre1 affranchi des communes erreurs et que les spectres de nos passions et de nos craintes n'eurent point d'empire sur lui1 on doit reconnatre encore que cet esprit excellent eut des vues originales sur la nature et sur la socit1 et que1 pour tonner et ravir les hommes par une vaste et belle construction mentale1 il lui manqua seulement l'adresse ou la volont de jeter profusion les sophismes comme un ciment dans l'intervalle des vrits4 ,c'est de cette manire seulement qu'on difie les grands systmes de philosophie qui ne tiennent que par le mortier de la sophistique4 ,l'esprit de systme lui fit dfaut1 ou 7si l'on veut7 l'art des ordonnances symtriques4 ,sans quoi il paratrait ce qu'il tait en effet1 c'est--dire le plus sage des moralistes1 une sorte de mlange merveilleux d'picure et de saint ,franois d',assise4 ,ce sont l1 mon sens1 les deux meilleurs amis que l'humanit souffrante ait encore rencontrs dans sa marche dsoriente4 picure affranchit les mes des vaines terreurs et les instruisit proportionner l'ide de bonheur leur misrable nature et leurs faibles forces4 ,le bon saint ,franois1 plus tendre et plus sensuel1 les conduisit la flicit par le rve intrieur1 et voulut qu' son exemple les mes se rpandissent en joie dans les abmes d'une solitude enchante4 ,ils furent bons tous deux1 l'un de dtruire les illusions dcevantes1 l'autre de crer les illusions dont on ne s'veille pas4 ,mais il ne faut rien exagrer4 ,m4 l'abb ,coignard n'gala certes ni par l'action ni mme par la pense le plus audacieux des sages et le plus ardent des saints4 ,les vrits qu'il dcouvrait1 il ne savait pas s'y jeter comme dans un gouffre4 ,il garda en ses explorations les plus hardies l'attitude d'un promeneur paisible4 ,il ne s'exceptait pas assez du mpris universel que lui inspiraient les hommes4 ,il lui manqua cette illusion prcieuse qui soutenait ,bacon et ,descartes1 de croire en eux-mmes aprs n'avoir cru en personne4 ,il douta de la vrit qu'il portait en lui1 et il rpandit sans solennit les trsors de son intelligence4 ,cette confiance lui fit dfaut1 commune pourtant tous les faiseurs de penses1 de se tenir soi-mme pour suprieur aux plus grands gnies4 ,c'est une faute qui ne se pardonne pas1 car la gloire ne se donne qu' ceux qui la sollicitent4 ,chez ,m4 l'abb ,coignard1 c'tait de plus une faiblesse et une inconsquence4 ,puisqu'il poussait ses dernires limites l'audace philosophique1 il n'et pas d se faire scrupule de se proclamer le premier des hommes4 ,mais son coeur restait simple et son me candide1 et cette insuffisance d'un esprit qui ne sut pas se tendre au-dessus de l'univers lui fit un tort irrparable4 ,dirai-je pourtant que je l'aime mieux ainsi8 ,je ne crains pas d'affirmer que1 philosophe et chrtien1 ,m4 l'abb ,coignard unit dans un mlange incomparable l'picurisme qui nous garde de la douleur et la simplicit sainte qui nous mne la joie4 ,il est remarquable que non seulement il accepta l'ide de ,dieu telle qu'elle lui tait fournie par la foi catholique1 mais encore qu'il tenta de la soutenir sur des arguments d'ordre rationnel4 ,il n'imita jamais cette habilet pratique des distes de profession qui font leur usage un ,dieu moral1 philanthrope et pudique1 avec lequel ils gotent la satisfaction d'une parfaite entente4 ,les rapports troits qu'ils tablissent avec lui donnent leurs crits beaucoup d'autorit et leur personne une grande considration dans le public4 ,et ce ,dieu gouvernemental1 modr1 grave1 exempt de tout fanatisme et qui a du monde1 les recommande dans les assembles1 dans les salons et dans les acadmies4 ,m4 l'abb ,coignard ne se reprsentait point un ternel si profitable4 ,mais1 considrant qu'il est impossible de concevoir l'univers autrement que sous les catgories de l'intelligence et qu'il faut tenir le cosmos pour intelligible1 mme en vue d'en dmontrer l'absurdit1 il en rapportait la cause une intelligence qu'il nommait ,dieu1 laissant ce terme son vague infini1 et s'en rapportant pour le surplus la thologie qui1 comme on sait1 traite avec une minutieuse exactitude de l'inconnaissable4 ,cette rserve1 qui marque les limites de son intelligence1 fut heureuse si1 comme je le crois1 elle lui ta la tentation de mordre quelque apptissant systme de philosophie et le garda de donner du museau dans une de ces souricires o les esprits affranchis ont hte de se faire prendre4 ,a l'aise dans la grande et vieille ratire1 il trouva plus d'une issue pour dcouvrir le monde et observer la nature4 ,je ne partage pas ses croyances religieuses et j'estime qu'elles le dcevaient1 comme elles ont du1 pour leur bonheur ou leur malheur1 tant de sicles d'hommes4 ,mais il semble que les vieilles erreurs soient moins fcheuses que les nouvelles1 et que1 puisque nous devons nous tromper1 le meilleur est de s'en tenir aux illusions mousses4 ,il est certain du moins que ,m4 l'abb ,coignard1 en admettant les principes chrtiens et catholiques1 ne s'interdit pas d'en tirer des conclusions trs originales4 ,sur les racines de l'orthodoxie1 son me luxuriante fleurit singulirement en picurisme et en humilit4 ,je l'ai dj dit3 il s'effora toujours de chasser ces fantmes de la nuit1 ces vaines terreurs1 ou1 comme il les appelait1 ces diableries gothiques1 qui font de la vie pieuse d'un simple bourgeois une espce de sabbat mesquin et journalier4 ,des thologiens l'ont1 de nos jours1 accus de porter l'esprance l'excs1 et jusqu'au drglement4 ,je retrouve ce reproche sous la plume d'un minent philosophe#a4 ,je ne sais si vraiment ,m4 ,coignard se reposait avec une confiance exagre sur la bont divine4 ,mais il est certain qu'il concevait la grce dans un sens large et naturel1 et que le monde1 ses yeux1 ressemblait moins aux dserts de la ,thbade qu'aux jardins d'picure4 ,il s'y promenait avec cette audacieuse ingnuit qui est le trait essentiel de son caractre et le principe de sa doctrine4 ,jamais esprit ne se montra tout ensemble si hardi et si pacifique et ne trempa ses ddains de plus de douceur4 ,sa morale unit la libert des philosophes cyniques la candeur des premiers moines de la sainte ,portioncule4 ,il mprisa les hommes avec tendresse4 ,il tenta de leur enseigner que1 n'ayant d'un peu grand que leur capacit pour la douleur1 ils ne peuvent rien mettre en eux d'utile ni de beau que la piti2 qu'habiles seulement dsirer et souffrir1 ils doivent se faire des vertus indulgentes et voluptueuses4 ,il en vint considrer l'orgueil comme la source des plus grands maux et comme le seul vice contre nature4 ,il semble bien1 en effet1 que les hommes se rendent malheureux par le sentiment exagr qu'ils ont d'eux et de leurs semblables1 et que1 s'ils se faisaient une ide plus humble et plus vraie de la nature humaine1 ils seraient plus doux autrui et plus doux eux-mmes4 ,c'est donc sa bienveillance qui le poussait humilier ses semblables dans leurs sentiments1 leur savoir1 leur philosophie et leurs institutions4 ,il avait coeur de leur montrer que leur imbcile nature n'a rien imagin ni construit qui vaille la peine d'tre attaqu ni dfendu bien vivement1 et que1 s'ils connaissaient la rudesse fragile de leurs plus grands ouvrages1 tels que les lois et les empires1 ils s'y battraient seulement en jouant1 et pour le plaisir1 comme les enfants qui lvent des chteaux de sable au bord de la mer4 ,aussi ne faut-il ni s'tonner ni se scandaliser de ce qu'il abaisst toutes ces ides par lesquelles l'homme rige sa gloire et ses honneurs aux dpens de son repos4 ,la majest des lois n'imposait pas son me clairvoyante et il dplorait que des malheureux fussent soumis tant d'obligations dont on ne peut1 le plus souvent1 dcouvrir l'origine et le sens4 ,tous les principes lui semblaient galement contestables4 ,il en tait venu croire que les citoyens ne condamnent un si grand nombre de leurs semblables l'infamie que pour goter par contraste les joies de la considration4 ,cette vue lui faisait prfrer la mauvaise compagnie la bonne1 sur l'exemple de ,celui qui vcut parmi les publicains et les prostitues4 ,il y garda la puret du coeur1 le don de la sympathie et les trsors de la misricorde4 ,je ne parlerai pas ici de ses actions1 qui sont contes dans la ,rtisserie de la reine ,pdauque4 ,je n'ai pas savoir si1 comme on l'a dit de madame de ,mouchy1 il valait mieux que sa vie4 ,nos actions ne sont pas tout fait ntres1 elles dpendent moins de nous que de la fortune4 ,elles nous sont donnes de toutes mains2 nous ne les mritons pas toujours4 ,notre insaisissable pense est tout ce que nous possdons en propre4 ,de l cette vanit des jugements du monde4 ,toutefois1 je constate avec plaisir que tous les gens d'esprit1 sans exception1 ont trouv ,m4 l'abb ,coignard aimable et plaisant4 ,aussi faudrait-il tre un pharisien pour ne pas voir en lui une belle crature de ,dieu4 ,cela dit1 j'ai hte d'en revenir ses doctrines qui1 seules1 importent ici4 ,ce qu'il avait le moins1 c'tait le sens de la vnration4 ,la nature le lui avait refus1 et il ne fit rien pour l'acqurir4 ,il et craint1 en exaltant les uns1 d'abaisser les autres1 et sa charit universelle s'tendait galement sur les humbles et sur les superbes4 ,elle se portait vers les victimes avec plus de sollicitude1 mais les bourreaux eux-mmes lui semblaient trop misrables pour valoir quelque haine4 ,il ne leur souhaitait pas de mal1 et les plaignait seulement d'tre mchants4 ,il ne croyait pas que les reprsailles1 ou lgales ou spontanes1 fissent autre chose qu'ajouter le mal au mal4 ,il ne se complaisait ni dans l'-propos piquant des vengeances prives ni dans la majestueuse cruaut des lois1 et1 s'il lui arrivait de sourire quand on rossait les sergents1 c'tait l'effet d'un pur mouvement de la chair et du sang1 et par naturelle bonhomie4 ,c'est qu'il s'tait form du mal une ide simple et sensible4 ,il la rapportait uniquement aux organes de l'homme et ses sentiments naturels1 sans la compliquer de tous les prjugs qui prennent dans les codes une consistance artificielle4 ,j'ai dit qu'il n'avait pas form de systme1 tant peu enclin rsoudre les difficults par les sophismes4 ,il est visible qu'une premire difficult l'arrta net dans ses mditations sur les moyens d'tablir le bonheur ou seulement la paix sur la terre4 ,il tait persuad que l'homme est naturellement un trs mchant animal1 et que les socits ne sont abominables que parce qu'il met son gnie les former4 ,il n'attendait par consquent aucun bien d'un retour la nature4 ,je doute qu'il et chang de sentiment s'il avait assez vcu pour lire l'mile4 ,quand il mourut1 ,jean-,jacques n'avait pas encore remu le monde par l'loquence de la sensibilit la plus vraie unie la logique la plus fausse4 ,ce n'tait alors qu'un petit vagabond1 qui1 malheureusement pour lui1 trouvait d'autres abbs que ,m4 ,jrme ,coignard1 sur les bancs des promenades dsertes de ,lyon4 ,on peut regretter que ,m4 ,coignard1 qui connut toute espce de personnes1 n'ait pas rencontr d'aventure le jeune ami de madame de ,warens2 mais cela n'et fait qu'une scne amusante1 un tableau romantique3 ,jean-,jacques aurait peu got la sagesse dsabuse de notre philosophe4 ,rien ne ressemble moins la philosophie de ,rousseau que celle de ,m4 l'abb ,coignard4 ,cette dernire est empreinte d'une bienveillante ironie4 ,elle est indulgente et facile4 ,fonde sur l'infirmit humaine1 elle est solide par la base4 ,a l'autre1 manque le doute heureux et le sourire lger4 ,comme elle s'assied sur le fondement imaginaire de la bont originelle de nos semblables1 elle se trouve dans une posture gnante1 dont elle ne sent pas elle-mme tout le comique4 ,c'est la doctrine des hommes qui n'ont jamais ri4 ,son embarras se trahit par de la mauvaise humeur4 ,elle est mal gracieuse4 ,ce ne serait rien encore2 mais elle ramne l'homme au singe et se fche hors de propos quand elle voit que le singe n'est pas vertueux4 ,en quoi elle est absurde et cruelle4 ,on le vit bien quand des hommes d'tat voulurent appliquer le ,contrat social la meilleure des rpubliques4 ,robespierre vnrait la mmoire de ,rousseau4 ,il et tenu ,m4 l'abb ,coignard pour un mchant homme4 ,je n'en ferais pas la remarque1 si ,robespierre tait un monstre4 ,mais c'tait au contraire un homme d'une haute intelligence et de moeurs intgres4 ,par malheur1 il tait optimiste et croyait la vertu4 ,avec les meilleures intentions1 les hommes d'tat de ce temprament font tout le mal possible4 ,si l'on se mle de conduire les hommes1 il ne faut pas perdre de vue qu'ils sont de mauvais singes4 ,a cette condition seulement on est un politique humain et bienveillant4 ,la folie de la ,rvolution fut de vouloir instituer la vertu sur la terre4 ,quand on veut rendre les hommes bons et sages1 libres1 modrs1 gnreux1 on est amen fatalement vouloir les tuer tous4 ,robespierre croyait la vertu3 il fit la ,terreur4 ,marat croyait la justice3 il demandait deux cent mille ttes4 ,m4 l'abb ,coignard est peut-tre1 de tous les esprits du ,x,v,i,i,ie sicle1 celui dont les principes sont le plus opposs aux principes de la ,rvolution4 ,il n'aurait pas sign une ligne de la ,dclaration des droits de l'homme1 cause de l'excessive et inique sparation qui y est tablie entre l'homme et le gorille4 ,j'ai reu la semaine dernire la visite d'un compagnon anarchiste qui m'honore de son amiti et que j'aime parce que1 n'ayant pas encore eu de part au gouvernement de son pays1 il a gard beaucoup d'innocence4 ,il ne veut tout faire sauter que parce qu'il croit les hommes naturellement bons et vertueux4 ,il pense que1 dlivrs de leurs biens1 affranchis des lois1 ils dpouilleront leur gosme et leur mchancet4 ,il a t conduit la frocit la plus sauvage par l'optimisme le plus tendre4 ,tout son malheur et tout son crime est d'avoir port dans l'tat de cuisinier o il fut condamn une me lysenne1 faite pour l'ge d'or4 ,c'est un ,jean-,jacques trs simple et trs honnte qui ne s'est point laiss troubler par la vue d'une madame d',houdetot1 ni adoucir par la gnrosit polie d'un marchal de ,luxembourg4 ,sa puret le laisse sa logique et le rend terrible4 ,il raisonne mieux qu'un ministre1 mais il part d'un principe absurde4 ,il ne croit pas au pch originel1 et pourtant c'est l un dogme d'une vrit si solide et stable qu'on a pu btir dessus tout ce qu'on a voulu4 ,que n'tiez-vous avec lui dans mon cabinet1 monsieur l'abb ,coignard1 pour lui faire sentir la fausset de sa doctrine8 ,vous n'eussiez pas parl ce gnreux utopiste des bienfaits de la civilisation et des intrts de l'tat4 ,vous saviez que ce sont l des plaisanteries qu'il est indcent de faire aux malheureux2 vous saviez que l'ordre public n'est que la violence organise et que chacun est juge de l'intrt qu'il y doit porter4 ,mais vous lui eussiez fait un tableau vritable et terrible de cet ordre de nature qu'il veut rtablir2 vous lui eussiez montr dans l'idylle qu'il rve une infinit de tragdies domestiques et sanglantes et dans sa bienheureuse anarchie le commencement d'une tyrannie pouvantable4 ,cela m'amne prciser l'attitude que ,m4 l'abb ,coignard prenait1 au ,petit-,bacchus1 en face des gouvernements et des peuples4 ,il ne respectait ni les assises de la socit ni l'arche de l'empire4 ,il tenait pour sujette au doute et objet de disputes la vertu mme de la sainte ,ampoule qui tait de son temps le principe de l'tat1 comme aujourd'hui le suffrage universel4 ,cette libert1 qui et alors scandalis tous les ,franais1 ne nous choque plus4 ,mais ce serait mal comprendre notre philosophe que d'excuser la vivacit de ses critiques sur les abus de l'ancien rgime4 ,m4 l'abb ,coignard ne faisait pas grande diffrence des gouvernements qu'on nomme absolus ceux qu'on nomme gouvernements libres1 et nous pouvons supposer que1 s'il avait vcu de nos jours1 il aurait gard une forte dose de ce gnreux mcontentement dont son coeur tait plein4 ,comme il remontait aux principes1 il et dcouvert sans doute la vanit des ntres4 ,j'en juge par un de ses propos qui nous a t conserv4 ,dans une dmocratie1 disait ,m4 l'abb ,coignard1 le peuple est soumis sa volont1 ce qui est un dur esclavage4 ,en fait1 il est aussi tranger et contraire sa propre volont qu'il pouvait l'tre celle du ,prince4 ,car la volont commune ne se retrouve que peu ou point dans chaque personne1 qui pourtant en subit la contrainte tout entire4 ,et l'universel suffrage n'est qu'un attrape-nigaud1 comme la colombe qui apporta le ,saint ,chrme dans son bec4 ,le gouvernement populaire1 ainsi que le monarchique1 repose sur des fictions et vit d'expdients4 ,il importe seulement que les fictions soient acceptes et les expdients heureux4 ,cette maxime suffit nous faire croire qu'il et gard de nos jours cette riante et fire libert dont il embellit son me au temps des rois4 ,pourtant il n'et jamais t rvolutionnaire4 ,il avait trop peu d'illusions pour cela1 et il ne pensait pas que les gouvernements dussent tre dtruits autrement que par ces forces aveugles et sourdes1 lentes et irrsistibles1 qui emportent tout4 ,il croyait qu'un mme peuple ne peut tre gouvern que d'une seule faon dans le mme temps pour cette raison que1 les nations tant des corps1 leurs fonctions dpendent de la structure des membres1 et de l'tat des organes1 c'est--dire de la terre et du peuple et non des gouvernements qui sont ajusts la nation comme des habits au corps d'un homme4 ,le malheur1 ajoutait-il1 est qu'il en va des peuples comme d',arlequin et de ,gilles la foire4 ,leur habit est d'ordinaire ou trop lche ou trop serr1 incommode1 ridicule1 miteux1 couvert de taches1 et tout grouillant de vermine4 ,on y peut remdier en le secouant avec prudence1 et en y portant et l l'aiguille et au besoin les ciseaux trs dlicatement1 pour n'avoir pas faire les frais d'un autre aussi mauvais1 mais sans s'obstiner non plus garder l'ancien aprs que le corps a chang de forme avec l'ge4 ,on voit par l que ,m4 l'abb ,coignard conciliait l'ordre et le progrs et qu'il n'tait pas1 en somme1 un mauvais citoyen4 ,il n'excitait personne la rvolte et souhaitait que les institutions fussent uses et limes par un frottement continu plutt que renverses et brises grands coups4 ,il faisait observer sans cesse ses disciples que les plus pres lois se polissaient merveilleusement par l'usage1 et que la clmence du temps est plus sre que celle des hommes4 ,quant voir refaire d'une fois le corps informe des lois1 il ne l'esprait ni ne le souhaitait1 comptant peu sur les bienfaits d'une lgislation soudaine4 ,parfois ,jacques ,tournebroche lui demandait s'il ne craignait pas que sa philosophie critique1 s'exerant sur des institutions ncessaires1 et que lui-mme estimait telles1 n'et pour effet inopportun d'branler ce qu'il faut conserver4 --,pourquoi1 lui disait son disciple fidle1 pourquoi donc1 le meilleur des matres1 rduire en poussire les fondements du droit1 de la justice1 des lois1 et gnralement de toutes les magistratures civiles et militaires1 puisque vous reconnaissez qu'il faut un droit1 une justice1 une arme1 des magistrats et des sergents8 --,mon fils1 rpondait ,m4 l'abb ,coignard1 j'ai toujours observ que les maux des hommes leur viennent de leurs prjugs1 comme les araignes et les scorpions sortent de l'ombre des caveaux et de l'humidit des courtils4 ,il est bon de promener la tte-de-loup et le balai un peu l'aveuglette dans tous les coins obscurs4 ,il est bon mme de donner et l quelque petit coup de pioche dans les murs de la cave et du jardin2 cela fait peur la vermine et prpare les ruines ncessaires4 --,j'y consens volontiers1 rpondait le doux ,tournebroche1 mais quand vous aurez dtruit tous les principes1 mon matre1 que subsistera-t-il8 ,a quoi le matre rpondait3 --,aprs la destruction de tous les faux principes1 la socit subsistera1 parce qu'elle est fonde sur la ncessit1 dont les lois1 plus vieilles que ,saturne1 rgneront encore quand ,promthe aura dtrn ,jupiter4 ,depuis le temps o l'abb ,coignard parlait ainsi1 ,promthe a plusieurs fois dtrn ,jupiter1 et les prophties du sage se sont vrifies si littralement qu'on doute aujourd'hui1 tant le nouvel ordre ressemble l'ancien1 si l'empire n'est point rest l'antique ,jupiter4 ,plusieurs mme nient l'avnement du ,titan4 ,on ne voit plus1 disent-ils1 sur sa poitrine la blessure par o l'aigle de l'injustice lui arrachait le coeur et qui devait saigner ternellement4 ,il ne sait rien des douleurs et des rvoltes de l'exil4 ,ce n'est pas le dieu ouvrier qui nous tait promis et que nous attendions1 c'est le gras ,jupiter de l'ancien et risible ,olympe4 ,quand donc paratra-t-il1 le robuste ami des hommes1 l'allumeur du feu1 le ,titan encore clou sur son rocher8 ,un bruit effrayant venu de la montagne annonce qu'il soulve de dessus le roc inique ses paules dchires et nous sentons sur nous les flammes de son souffle lointain4 tranger aux affaires1 ,m4 ,coignard inclinait aux spculations pures et se rpandait volontiers en ides gnrales4 ,cette disposition de son esprit1 qui pouvait lui nuire auprs de ses contemporains1 donne ses rflexions1 aprs un sicle et demi1 quelque prix et une certaine utilit4 ,nous y pouvons apprendre mieux connatre nos propres moeurs et dmler le mal qui s'y trouve4 ,les injustices1 les sottises et les cruauts ne frappent pas quand elles sont communes4 ,nous voyons celles de nos anctres et nous ne voyons pas les ntres4 ,or1 comme il n'est pas une seule poque1 dans le pass1 o l'homme ne nous paraisse absurde1 inique1 froce1 il serait miraculeux que notre sicle et1 par spcial privilge1 dpouill toute btise1 toute malice et toute frocit4 ,les opinions de ,m4 l'abb ,coignard nous aideraient faire notre examen de conscience1 si nous n'tions semblables ces idoles dont les yeux ne voient point et les oreilles n'entendent point4 ,avec un peu de bonne foi et de dsintressement1 nous reconnatrions bien vite que nos codes sont encore un nid d'injustices1 que nous gardons dans nos moeurs l'hrditaire duret de l'avarice et de l'orgueil1 que nous estimons la seule richesse et n'honorons point le travail2 notre ordre de choses nous apparatrait ce qu'il est en effet1 un ordre prcaire et misrable1 que condamne la justice des choses dfaut de celle des hommes et dont la ruine est commence2 nos riches nous sembleraient aussi stupides que ces hannetons qui continuent de manger la feuille de l'arbre1 pendant que le petit scarabe1 introduit dans leur corps1 leur dvore les entrailles2 nous ne nous laisserions plus endormir par les fausses et plates dclamations de nos gens d'tat2 nous prendrions en piti nos conomistes qui se disputent entre eux sur le prix des meubles dans la maison qui brle4 ,les propos de l'abb ,coignard nous font paratre un ddain prophtique de ces grands principes de la ,rvolution et de ces droits de la dmocratie sur lesquels nous avons tabli pendant cent ans1 avec toutes les violences et toutes les usurpations1 une suite incohrente de gouvernements insurrectionnels1 condamnant sans ironie les insurrections4 ,si nous commencions sourire un peu de ces sottises1 qui parurent augustes et furent parfois sanglantes2 si nous nous apercevions que les prjugs modernes ont comme les anciens des effets ou ridicules ou odieux2 si nous nous jugions les uns les autres avec un scepticisme charitable1 les querelles seraient moins vives dans le plus beau pays du monde et ,m4 l'abb ,coignard aurait travaill pour sa part au bien universel4 ,,anatole ,,france ,,les ,,opinions ,,de ,m4 ,j,r,,me ,,coignard ,i ,,les ,,ministres ,d',,tat ,cette aprs-dne1 ,m4 l'abb ,jrme ,coignard fit visite1 comme il avait accoutum1 ,m4 ,blaizot1 libraire rue ,saint-,jacques1 l',image ,sainte-,catherine4 ,avisant sur les tablettes les oeuvres de ,jean ,racine1 il se mit feuilleter ngligemment un des tomes de cet ouvrage4 --,ce pote1 nous dit-il1 n'tait pas sans gnie1 et s'il avait hauss son esprit crire ses tragdies en vers latins1 il serait digne de louange1 surtout l'endroit de son ,athalie1 o il a montr qu'il entendait assez bien la politique4 ,corneille n'est1 en regard de lui1 qu'un vain dclamateur4 ,cette tragdie de l'avnement de ,joas dcouvre quelques-uns des ressorts dont le jeu lve et renverse les empires4 ,et il faut croire que monsieur ,racine avait l'esprit de finesse dont nous devons faire plus de cas que de toutes les sublimits de la posie et de l'loquence1 qui ne sont en ralit que des artifices de rhteurs1 propres l'amusement des badauds4 ,tirer l'homme au sublime est le propre d'un esprit faible1 qui se mprend sur la vritable nature de la race d',adam1 laquelle est tout entire misrable et digne de piti4 ,je me retiens de dire que l'homme est un animal ridicule1 par cette seule considration que ,jsus-,christ l'a rachet de son prcieux sang4 ,la noblesse de l'homme rside uniquement dans ce mystre inconcevable1 et les humains1 petits ou grands1 ne sont1 par eux-mmes1 que des btes froces et dgotantes4 ,m4 ,roman entra dans la boutique au moment o mon bon matre prononait ces dernires paroles4 --,hol6 monsieur l'abb1 s'cria cet habile homme4 ,vous oubliez que ces btes dgotantes et froces sont soumises1 tout au moins en ,europe1 une police admirable1 et que des tats comme le royaume de ,france ou la rpublique de ,hollande sont bien loigns de cette barbarie et de cette rudesse qui vous offensent4 ,mon bon matre repoussa dans le rayon le tome de ,racine et rpondit ,m4 ,roman1 avec sa grce coutumire3 --,je vous accorde1 monsieur1 que les actions des hommes d'tat prennent quelque ordre et quelque clart dans les crits des philosophes qui en traitent1 et j'admire dans votre ouvrage sur la ,monarchie la suite et l'enchanement des ides4 ,mais souffrez1 monsieur1 que je fasse honneur vous seul des beaux raisonnements que vous prtez aux grands politiques des temps anciens et des jours prsents4 ,ils n'avaient pas l'esprit que vous leur donnez1 et ces illustres1 qui semblent avoir men le monde1 taient eux-mmes le jouet de la nature et de la fortune4 ,ils ne s'levaient pas au-dessus de l'imbcillit humaine1 et ce n'tait enfin que d'clatants misrables4 ,en entendant impatiemment ce discours1 ,m4 ,roman avait saisi un vieil atlas4 ,il se mit l'agiter avec un fracas qui se mla au bruit de sa voix4 --,quel aveuglement6 dit-il4 ,quoi1 mconnatre l'action des grands ministres1 des grands citoyens6 ,ignorez-vous ce point l'histoire qu'il ne vous apparaisse pas qu'un ,csar1 un ,richelieu1 un ,cromwell1 ptrit les peuples comme un potier l'argile8 ,ne voyez-vous point qu'un tat marche comme une montre aux mains de l'horloger8 --,je ne le vois point1 reprit mon bon matre1 et depuis cinquante ans que j'existe1 j'ai observ que ce pays avait plusieurs fois chang de gouvernement1 sans que la condition des personnes y et chang1 sinon par un insensible progrs qui ne dpend point des volonts humaines4 ,d'o je conclus qu'il est peu prs indiffrent d'tre gouvern d'une manire ou d'une autre1 et que les ministres ne sont considrables que par leur habit et leur carrosse4 --,pouvez-vous parler ainsi1 rpliqua ,m4 ,roman1 au lendemain de la mort d'un ministre d'tat qui eut tant de part aux affaires1 et qui1 aprs une longue disgrce1 expire dans le moment qu'il ressaisissait le pouvoir avec les honneurs8 ,par le bruit qui poursuit son cercueil vous pouvez juger de l'effet de ses actes4 ,cet effet dure aprs lui4 --,monsieur1 rpondit mon bon matre1 ce ministre fut honnte homme1 laborieux1 appliqu1 et l'on peut dire de lui1 comme de monsieur ,vauban1 qu'il eut trop de politesse pour en affecter les dehors1 car il ne prit jamais soin de plaire personne4 ,je le louerai surtout de s'tre amlior dans les affaires1 au rebours de tant d'autres qui s'y gtent4 ,il avait l'me forte et un vif sentiment de la grandeur de son pays4 ,il est louable encore d'avoir port tranquillement sur ses larges paules les haines des colporteurs et des petits marquis4 ,ses ennemis mmes lui accordent une secrte estime4 ,mais qu'a-t-il fait1 monsieur1 de considrable1 et par quoi vous apparat-il autre chose que le jouet des vents qui soufflaient autour de lui8 ,les jsuites qu'il a chasss sont revenus2 la petite guerre de religion qu'il avait allume afin de divertir le peuple s'est teinte1 ne laissant aprs la fte que la carcasse puante d'un mchant feu d'artifice4 ,il eut1 je vous l'accorde1 le gnie du divertissement ou plutt des diversions4 ,son parti1 qui n'tait que celui de l'occasion et des expdients1 n'avait pas attendu sa mort pour changer de nom et de chef sans changer de doctrine4 ,sa cabale resta fidle son matre et elle-mme en continuant d'obir aux circonstances4 ,est-ce donc l une oeuvre dont la grandeur tonne8 --,c'en est une admirable en effet1 rpondit ,m4 ,roman4 ,et ce ministre et-il seulement tir l'art du gouvernement des nuages de la mtaphysique pour le ramener la ralit des choses1 que je l'en chargerais de louanges4 ,son parti1 dites-vous1 fut celui de l'occasion et des expdients4 ,mais que faut-il pour exceller dans les affaires humaines que saisir l'occasion favorable et recourir aux expdients utiles8 ,c'est ce qu'il fit1 ou du moins ce qu'il et fait1 si la mobilit pusillanime de ses amis et l'audace perfide de ses adversaires lui avaient laiss quelque repos4 ,mais il s'usa dans le vain ouvrage d'apaiser ceux-ci et de raffermir les premiers4 ,le temps et les hommes1 instruments ncessaires1 lui firent dfaut pour tablir son bienfaisant despotisme4 ,il forma du moins des desseins admirables pour la politique intrieure4 ,vous ne devez pas oublier que1 l'extrieur1 il dota sa patrie de vastes et fertiles territoires4 ,et nous lui devons en cela d'autant plus de reconnaissance1 qu'il fit ces heureuses conqutes seul et malgr le parlement dont il dpendait4 --,monsieur1 rpondit mon bon matre1 il montra de l'nergie et de l'habilet dans les affaires des colonies1 mais non beaucoup plus1 peut-tre1 qu'un bourgeois n'en dploie pour acheter une terre4 ,et ce qui me gte toutes ces affaires maritimes1 c'est la conduite que les ,europens ont coutume de tenir avec les peuples de l',afrique et de l',amrique4 ,les blancs1 quand ils sont aux prises avec des hommes jaunes ou noirs1 se voient forcs de les exterminer4 ,l'on ne vient bout des sauvages que par une sauvagerie perfectionne4 ,c'est cette extrmit qu'aboutissent toutes les entreprises coloniales4 ,je ne nie pas que les ,espagnols1 les ,hollandais et les ,anglais n'y aient trouv quelque avantage2 mais d'ordinaire on se lance au hasard et tout fait l'aventure dans ces grandes et cruelles expditions4 ,qu'est-ce que la sagesse et la volont d'un homme dans des entreprises qui intressent le commerce1 l'agriculture1 la navigation1 et qui1 par consquent1 dpendent d'une immense quantit d'tres minuscules8 ,la part d'un ministre en de telles affaires est bien petite1 et si elle nous parat notable1 c'est parce que notre esprit1 tourn la mythologie1 veut donner un nom et une figure toutes les forces secrtes de la nature4 ,qu'a-t-il invent1 votre ministre1 en fait de colonies1 qui ne ft dj connu des ,phniciens1 au temps de ,cadmus8 ,a ces mots1 ,m4 ,roman laissa tomber son atlas1 que le libraire alla ramasser doucement4 --,monsieur l'abb1 dit-il1 je dcouvre regret que vous tes sophiste4 ,car il faut l'tre pour offusquer avec ,cadmus et les ,phniciens les entreprises coloniales du ministre dfunt4 ,vous n'avez pu nier que ces entreprises fussent son ouvrage1 et vous avez pitoyablement introduit ce ,cadmus pour nous embrouiller4 --,monsieur1 dit l'abb1 laissons l ,cadmus puisqu'il vous fche4 ,je veux dire seulement qu'un ministre a peu de part ses propres entreprises et qu'il n'en mrite ni la gloire1 ni la honte2 je veux dire que1 si1 dans la comdie pitoyable de la vie1 les princes ont l'air de commander comme les peuples d'obir1 ce n'est qu'un jeu1 une vaine apparence1 et que rellement ils sont les uns et les autres conduits par une force invisible4 ,,ii ,,saint ,,abraham ,en cette nuit d't1 tandis que les moucherons dansaient autour de la lanterne du ,petit-,bacchus1 ,m4 l'abb ,coignard prenait le frais sous le porche de ,saint-,benot-le-,btourn4 ,il y mditait1 sa coutume1 lorsque ,catherine vint s'asseoir ct de lui sur le banc de pierre4 ,mon bon matre tait enclin louer ,dieu dans ses oeuvres4 ,il prit plaisir contempler cette belle fille1 et comme il avait l'esprit riant et orn1 il lui tint des propos agrables4 ,il la loua d'avoir de l'esprit non seulement sur la langue1 mais encore la gorge et dans le reste de sa personne1 et de sourire avec ses lvres et ses joues1 moins encore qu'avec toutes les fossettes et tous les jolis plis de sa chair1 en sorte qu'on souffrait impatiemment les voiles qui empchaient qu'on ne la vt sourire tout entire4 --,puisque enfin1 disait-il1 il faut pcher sur cette terre1 et que nul ne peut1 sans superbe1 se croire infaillible1 c'est avec vous1 mademoiselle1 que je voudrais que la grce divine me ft dfaut de prfrence1 si toutefois tel pouvait tre votre bon plaisir4 ,j'y rencontrerais deux avantages prcieux1 savoir3 premirement1 de pcher avec une joie rare et des dlices singulires2 secondement1 de trouver ensuite une excuse dans la puissance de vos charmes1 car il est sans doute crit au livre du ,jugement que vos attraits sont irrsistibles4 ,cela doit tre considr4 ,l'on voit des imprudents qui forniquent avec des femmes laides et mal faites4 ,ces malheureux1 en travaillant de la sorte1 risquent fort de perdre leur me2 car ils pchent pour pcher1 et leur faute laborieuse est pleine de malice4 ,tandis qu'une si belle peau que la vtre1 ,catherine1 est une excuse aux yeux de l'ternel4 ,vos charmes allgent merveilleusement la faute1 qui devient pardonnable1 tant involontaire4 ,pour tout vous dire1 mademoiselle1 je sens que1 prs de vous1 la grce divine m'abandonne et fuit tire-d'aile4 ,au moment que je vous parle1 ce n'est plus qu'un petit point blanc au-dessus de ces toits o1 dans les gouttires1 les chats font l'amour avec des cris furieux et des plaintes d'enfant1 pendant que la lune s'assied effrontment sur un tuyau de chemine4 ,tout ce que je vois de votre personne1 ,catherine1 m'est sensible2 et ce que je n'en vois pas m'est plus sensible encore4 ,en entendant ces mots1 elle baissa le regard sur ses genoux1 puis le coula tout luisant sur ,m4 l'abb ,coignard4 ,et d'une voix trs douce3 --,puisque vous me voulez du bien monsieur ,jrme1 dit-elle1 promettez-moi de m'accorder la grce que je vais vous demander1 et dont je vous serai reconnaissante4 ,mon bon matre promit4 ,qui n'en et fait autant sa place8 ,catherine lui dit alors avec vivacit3 --,vous savez1 monsieur ,jrme1 que l'abb ,la ,perruque1 vicaire ,saint-,benot1 accuse frre ,ange de lui avoir vol son ne1 et qu'il en a fait une plainte l'official4 ,or1 rien n'est plus faux4 ,ce bon frre avait emprunt l'ne pour porter des reliques dans les villages4 ,l'ne s'est perdu en chemin4 ,les reliques ont t retrouves4 ,c'est l'essentiel1 comme dit frre ,ange4 ,mais l'abb ,la ,perruque rclame son ne et ne veut rien entendre4 ,il fera mettre le petit frre dans les prisons de l'archevque4 ,vous seul pouvez flchir sa colre et l'amener retirer sa plainte4 --,mais1 mademoiselle1 dit l'abb ,coignard1 je n'en ai ni le pouvoir ni l'envie4 --,oh6 reprit ,catherine1 en se glissant prs de lui et en le regardant avec une tendresse apprte1 l'envie1 je serais bien malheureuse si je ne parvenais pas vous la donner4 ,quant au pouvoir1 vous l'avez1 monsieur ,jrme1 vous l'avez4 ,et rien ne vous sera plus facile que de sauver le petit frre4 ,il vous suffira de donner monsieur ,la ,perruque huit sermons pour le carme et quatre pour l'avent4 ,vous faites si bien les sermons que ce doit tre pour vous un plaisir d'en faire4 ,composez ces douze sermons1 monsieur ,jrme1 composez-les tout de suite4 ,j'irai les chercher moi-mme dans votre choppe de ,saint-,innocent4 ,monsieur ,la ,perruque1 qui se fait une grande ide de votre savoir et de votre mrite1 estime qu'une douzaine de vos sermons vaut un ne4 ,ds qu'il aura la douzaine1 il retirera sa plainte4 ,il l'a dit4 ,qu'est-ce que douze sermons1 monsieur ,jrme8 ,et je vous promets d'crire amen au bas du dernier4 ,j'ai votre promesse1 ajouta-t-elle en lui passant les bras autour du cou4 --,pour cela1 dit rudement ,m4 ,coignard en dnouant les jolies mains agrafes son paule1 je refuse net4 ,les promesses qu'on fait une jolie fille n'engagent que la peau1 et ce n'est point pcher que de s'en ddire4 ,ne comptez pas sur moi1 la belle1 pour tirer votre galant barbu des mains de l'official4 ,si je faisais un ou deux ou douze sermons1 ce serait contre les mauvais moines qui sont la honte de l'glise et comme une vermine attache la robe de saint ,pierre4 ,ce frre ,ange est un fripon2 il fait toucher aux bonnes femmes1 en guise de reliques1 quelque os de mouton ou de cochon1 qu'il a lui-mme rong avec une avidit dgotante4 ,il a port1 je gage1 sur l'ne de monsieur ,la ,perruque une plume de l'ange ,gabriel1 un rayon de l'toile des mages et1 dans une petite fiole1 un peu du son des cloches qui sonnaient dans le clocher du temple de ,salomon4 ,il est ignare1 il est menteur et vous l'aimez4 ,ce sont l trois raisons pour qu'il me dplaise4 ,je vous laisse juger1 mademoiselle1 laquelle des trois est la plus forte4 ,ce peut bien tre la moins honnte1 car enfin j'tais port vers vous tout l'heure avec une violence qui n'est point de mon ge ni de mon tat4 ,mais ne vous y trompez pas3 je ressens trs vivement les outrages que votre greluchon encapuchonn fait l'glise de ,notre-,seigneur ,jsus-,christ1 dont je suis un membre trs indigne4 ,et l'exemple de ce capucin m'inspire un tel dgot que je suis possd d'une envie soudaine de mditer quelque bel endroit de saint ,jean ,chrysostome1 au lieu de frotter mes genoux aux vtres1 mademoiselle1 comme je fais depuis un quart d'heure4 ,car le dsir du pcheur est prissable et la gloire de ,dieu dure ternellement4 ,je ne me suis jamais fait une ide exagre du pch de la chair4 ,c'est une justice qu'on peut me rendre4 ,je ne m'effarouche pas1 l'exemple de monsieur ,nicodme1 pour une si petite affaire que de prendre du plaisir avec une jolie fille4 ,mais ce que je ne puis souffrir1 c'est la bassesse de l'me1 c'est l'hypocrisie1 c'est le mensonge et cette crasse ignorance1 qui font de votre frre ,ange un capucin accompli4 ,vous prenez dans son commerce1 mademoiselle1 une habitude de crapule qui vous ravale bien au-dessous de votre condition1 laquelle est celle de fille galante4 ,j'en sais les hontes et les misres2 mais c'est un tat bien suprieur celui de capucin4 ,ce coquin vous dshonore1 comme il dshonore jusqu'aux ruisseaux de la rue ,saint-,jacques1 en y trempant les pieds4 ,songez1 mademoiselle1 toutes les vertus dont vous pourriez encore vous orner1 dans votre incertain mtier1 et dont une seule peut-tre vous ouvrirait un jour le paradis1 si vous n'tiez soumise et assujettie cette bte immonde4 ,tout en vous laissant prendre et l ce qu'il faut bien finalement qu'on vous laisse quand on s'en va1 vous pourriez1 ,catherine1 fleurir en foi1 en esprance et en charit1 aimer les pauvres et visiter les malades2 vous pourriez tre aumnire et compatissante1 et vous dlecter chastement la vue du ciel1 des eaux1 des bois et des champs2 vous pourriez1 le matin1 ouvrant votre fentre1 louer ,dieu en coutant chanter les oiseaux2 vous pourriez1 aux jours de plerinage1 gravir la montagne de ,saint-,valrien et l1 sous le calvaire1 pleurer doucement votre innocence perdue2 vous pourriez faire en sorte que ,celui qui seul lit dans les coeurs dise3 ,catherine est ma crature1 et je la reconnais aux restes d'une belle lumire qui n'est point teinte en elle4 ,catherine l'interrompit4 --,mais1 l'abb1 fit-elle schement1 c'est un sermon que vous me dgoisez l4 --,ne m'en avez-vous point demand une douzaine8 rpondit-il4 ,elle commenait se fcher3 --,prenez garde1 l'abb4 ,il dpend de vous que nous soyons amis ou ennemis4 ,voulez-vous faire les douze sermons8 ,rflchissez avant de rpondre4 --,mademoiselle1 dit ,m4 l'abb ,coignard1 j'ai fait des actions blmables dans ma vie1 mais ce n'tait pas aprs y avoir rflchi4 --,vous ne voulez pas8 ,c'est bien sr8 ,une fois444 deux fois444 ,vous refusez8444 ,l'abb1 je me vengerai4 ,elle bouda quelque temps1 muette et rechigne sur le banc4 ,puis tout coup1 elle se mit crier3 --,finissez6 monsieur l'abb ,coignard4 ,a votre ge1 avec cet habit respectable1 me lutiner ainsi1 fi6 monsieur l'abb1 fi6 ,quelle honte1 monsieur l'abb6 ,comme elle glapissait le plus aigrement1 l'abb vit mademoiselle ,lecoeur1 mercire aux ,trois-,pucelles1 qui passait sous le porche4 ,elle allait1 cette heure tardive1 se confesser au troisime vicaire de ,saint-,benot1 et dtournait la tte en signe de grand dgot4 ,il avoua en lui-mme que la vengeance de ,catherine tait prompte et sre1 car la vertu de mademoiselle ,lecoeur1 fortifie par l'ge1 tait devenue si vigoureuse qu'elle s'attaquait toutes les impurets de la paroisse et transperait sept fois le jour1 de la pointe de sa langue1 les pcheurs charnels de la rue ,saint-,jacques4 ,mais ,catherine elle-mme ne savait pas combien sa vengeance tait complte4 ,elle avait vu venir sur la place mademoiselle ,lecoeur4 ,elle n'avait pas vu mon pre qui suivait de prs4 ,il venait avec moi chercher sous le porche l'abb pour l'emmener au ,petit-,bacchus4 ,mon pre avait du got pour ,catherine4 ,rien ne le fchait comme de la voir serre de prs par les galants4 ,il n'avait pas d'illusions sur sa conduite2 mais1 comme il disait1 savoir et voir sont deux choses diffrentes4 ,or1 les cris de ,catherine lui taient parvenus trs clairs aux oreilles4 ,il tait vif et incapable de se contraindre4 ,j'eus grand'peur que sa colre n'clatt en propos grossiers et en menaces brutales4 ,je le voyais dj tirant sa lardoire1 qu'il portait aux cordons de son tablier1 comme une arme honorable1 car il mettait sa gloire dans l'art de rtisseur4 ,mes craintes n'taient qu' demi fondes4 ,une circonstance o ,catherine montrait de la vertu tait pour le surprendre1 non pour lui dplaire1 et le contentement l'emporta dans son me sur la colre4 ,il aborda mon bon matre assez civilement et lui dit avec une gravit moqueuse3 --,monsieur ,coignard1 tous les prtres qui recherchent la socit des femmes galantes y laissent leur vertu et leur bon renom4 ,et c'est justice1 alors mme qu'aucun plaisir n'a pay leur dshonneur4 ,catherine quitta la place avec un bel air de pudeur offense et mon bon matre rpondit mon pre avec une loquence douce et riante3 --,cette maxime1 matre ,lonard1 est excellente2 encore ne doit-on pas l'appliquer sans discernement et la coller en toute occasion comme l'tiquette six blancs que le coutelier boiteux met tous ses couteaux4 ,je ne rechercherai pas en quoi j'en ai pu tantt mriter l'application4 ,ne suffit-il pas que j'avoue l'avoir mrite8 ,il est indcent de s'entretenir de soi-mme1 et ce serait faire trop de violence ma pudeur que de m'obliger discourir de ce qui m'est particulier4 ,j'aime mieux vous opposer1 matre ,lonard1 l'exemple du vnrable ,robert d',arbrissel1 qui1 frquentant les filles de joie1 y acquit de grands mrites4 ,on peut citer aussi saint ,abraham1 anachorte de ,syrie1 qui ne craignit point de pntrer dans une maison mal fame4 --,qui est ce saint ,abraham8 demanda mon pre1 dont toutes les ides taient en droute4 --,asseyons-nous devant votre porte1 dit mon bon matre2 apportez un pot de vin2 et je vous conterai l'histoire de ce grand saint1 telle qu'elle nous a t enseigne par saint ,ephrem lui-mme4 ,mon pre fit signe qu'il le voulait bien4 ,nous prmes place tous trois sous l'auvent1 et mon bon matre parla comme il suit3 --,saint ,abraham1 dj vieux1 vivait seul au dsert1 dans une petite cabane1 lorsque son frre mourut1 laissant une fille d'une grande beaut1 nomme ,marie4 ,assur que la vie qu'il menait serait excellente pour sa nice1 ,abraham fit btir pour elle une cellule proche de la sienne1 d'o il l'instruisait par une petite fentre qu'il avait perce4 ,il avait soin qu'elle jent1 veillt et chantt des psaumes4 ,mais un moine1 qu'on croit tre un faux moine1 s'tant approch de ,marie pendant que le saint homme ,abraham mditait sur les critures1 induisit en pch la jeune fille qui se dit ensuite3 --,il vaut bien mieux1 puisque je suis morte ,dieu1 que j'aille dans un pays o je ne sois connue de personne4 ,et quittant sa cellule1 elle s'en alla dans une ville voisine nomme ,edesse1 o il y avait des jardins dlicieux et de fraches fontaines1 et qui est encore aujourd'hui la plus agrable des villes de ,syrie4 ,cependant le saint homme ,abraham restait plong dans une mditation profonde4 ,sa nice tait dj partie depuis plusieurs jours quand1 ouvrant sa petite fentre1 il demanda3 --,marie1 pourquoi ne chantes-tu plus les psaumes que tu chantais si bien8 ,et ne recevant pas de rponse1 il souponna la vrit et s'cria3 --,un loup cruel a enlev ma brebis6 ,il demeura dans l'affliction pendant deux ans2 aprs quoi1 il apprit que sa nice menait une mauvaise vie4 ,agissant avec prudence1 il pria un de ses amis d'aller la ville pour reconnatre exactement ce qu'il en tait4 ,le rapport de cet ami fut qu'en effet ,marie menait une mauvaise vie4 ,a cette nouvelle1 le saint homme pria son ami de lui prter un habit de cavalier et de lui amener un cheval2 et1 ayant mis sur sa tte1 afin de n'tre point reconnu1 un grand chapeau qui lui couvrait le visage1 il se rendit dans l'htellerie o on lui avait dit que sa nice tait loge4 ,il jetait les yeux de tous cts pour voir s'il ne l'apercevrait point2 mais1 comme elle ne paraissait pas1 il dit l'htelier en feignant de sourire3 --,mon matre1 on dit que vous avez ici une jolie fille4 ,ne pourrais-je pas la voir8 ,l'htelier1 qui tait obligeant1 la fit appeler1 et ,marie se prsenta dans un costume qui1 selon la propre expression de saint ,ephrem1 suffisait rvler sa conduite4 ,le saint homme en fut pntr de douleur4 ,il affecta pourtant la gaiet et commanda un bon repas4 ,marie tait1 ce jour-l1 d'une humeur sombre4 ,a donner le plaisir1 on ne le gote pas toujours2 et la vue de ce vieillard1 qu'elle ne reconnaissait pas1 car il n'avait point tir son chapeau1 ne la tournait nullement la joie4 ,l'htelier lui faisait honte d'une si mchante attitude1 et si contraire aux devoirs de sa profession2 mais elle dit en soupirant3 --,plt ,dieu que je fusse morte il y a trois ans6 ,le saint homme ,abraham prit soin de prendre le langage d'un galant cavalier comme il en avait pris l'habit3 --,ma fille1 dit-il1 je viens ici non pour pleurer tes pchs1 mais pour partager ton amour4 ,mais quand l'htelier l'eut laiss seul avec ,marie1 il cessa de feindre et1 levant son chapeau1 il dit en pleurant3 --,ma fille ,marie1 ne me reconnaissez-vous pas8 ,ne suis-je pas ,abraham qui vous ai tenu lieu de pre8 ,il lui prit la main et l'exhorta toute la nuit au repentir et la pnitence4 ,surtout il eut soin de ne point la dsesprer4 ,il lui rptait sans cesse3 ,ma fille1 il n'y a que ,dieu d'impeccable6 ,marie avait l'me naturellement douce4 ,elle consentit retourner auprs de lui4 ,quand le jour se leva1 ils partirent4 ,elle voulait emporter ses robes et ses bijoux4 ,mais le saint homme lui fit entendre qu'il tait plus convenable de les laisser4 ,il la fit monter sur son cheval et la ramena aux cellules o ils reprirent tous deux leur vie passe4 ,seulement le saint homme prit soin1 cette fois1 que la chambre de ,marie ne communiqut point avec le dehors et qu'on n'en pt sortir sans passer par la chambre qu'il habitait lui-mme1 moyennant quoi1 avec la grce de ,dieu1 il garda sa brebis4 ,telle est l'histoire de saint ,abraham1 dit mon bon matre en prenant sa tasse de vin4 --,elle est parfaitement belle1 dit mon pre1 et le malheur de cette pauvre ,marie m'a tir les larmes des yeux4 ,,iii ,,les ,,ministres ,d',,tat 7,,suite ,,et ,,fin7 ,ce jour-l1 nous fmes bien surpris1 mon bon matre et moi1 de rencontrer chez ,m4 ,blaizot1 l',image ,sainte-,catherine1 un petit homme maigre et jaune qui n'tait pas autre que le clbre libelliste1 ,jean ,hibou4 ,nous avions tout lieu de croire qu'il tait la ,bastille1 o il avait accoutum de vivre4 ,et1 si nous n'hsitmes pas le reconnatre1 c'est qu'il gardait encore sur le visage l'ombre et l'humidit des cachots4 ,il feuilletait d'une main frmissante1 sous l'oeil inquiet du libraire1 les crits politiques nouvellement venus de ,hollande4 ,m4 l'abb ,jrme ,coignard lui tira son chapeau avec une grce naturelle1 qui et t plus sensible si le chapeau de mon bon matre n'avait pas t dfonc1 la veille au soir1 dans une rixe sans consquence1 sous la treille du ,petit-,bacchus4 ,m4 l'abb ,coignard ayant tmoign qu'il avait joie revoir un si habile homme3 --,ce ne sera pas pour longtemps1 rpondit ,m4 ,jean ,hibou4 ,je quitte ce pays o je ne puis vivre4 ,je ne saurais respirer plus longtemps l'air corrompu de cette ville4 ,dans un mois1 je serai tabli en ,hollande4 ,il est cruel de subir ,fleury aprs ,dubois1 et j'ai trop de vertu pour tre ,franais4 ,nous sommes gouverns1 sur de mauvais principes1 par des imbciles et des coquins4 ,c'est ce que je ne puis souffrir4 --,il est vrai1 dit mon bon matre1 que les affaires publiques sont mal conduites et qu'il y a beaucoup de voleurs en place4 ,les sots et les mchants se partagent la puissance et si j'cris jamais sur les affaires du temps j'en ferai un petit livre la faon de l',apokolokyntose de ,snque le ,philosophe ou de notre ,satire ,mnippe1 qui est assez savoureuse4 ,cette faon lgre et plaisante convient mieux la matire que la roideur morose d'un ,tacite ou que la gravit patiente d'un de ,thou4 ,je ferais de ce libelle des manuscrits qu'on passerait sous le manteau1 et l'on y verrait un mpris philosophique des hommes4 ,les gens en place1 pour la plupart1 en seraient fort irrits2 mais quelques-uns1 je crois1 goteraient un secret plaisir s'y voir couverts d'infamie4 ,j'en juge par ce que j'ous dire une dame de bonne naissance que je connus ,sez1 du temps que j'y tais bibliothcaire de monsieur l'vque4 ,elle tait sur le retour et toute frmissante encore de ses dbauches effrnes4 ,car il faut vous dire qu'elle avait t pendant vingt ans la meilleure haquene de la province de ,normandie4 ,et comme je l'interrogeais sur le plaisir qu'elle avait le plus vivement ressenti dans sa vie3 --,c'est1 me rpondit-elle1 celui de me sentir dshonore4 ,je reconnus cette rponse qu'elle avait de la dlicatesse4 ,j'en veux supposer autant tel ou tel de nos ministres1 et si jamais j'cris contre ceux-l1 ce sera pour les flatter curieusement dans leur vice et dans leur infamie4 ,mais pourquoi diffrer l'excution d'un si beau dessein8 ,je veux demander tout de suite monsieur ,blaizot un cahier de papier pour crire le premier chapitre de la nouvelle ,mnippe4 ,il tendait dj le bras vers ,m4 ,blaizot tonn4 ,m4 ,jean ,hibou l'arrta vivement4 --,gardez1 monsieur l'abb1 lui dit-il1 ce beau projet pour la ,hollande et venez avec moi ,amsterdam1 o je vous trouverai un emploi chez quelque limonadier ou baigneur4 ,l1 vous serez libre2 vous pourrez crire la nuit votre ,mnippe au bout d'une table1 tandis qu' l'autre bout je composerai mes libelles4 ,ils seront virulents1 et qui sait si par nos efforts nous n'amnerons point un changement dans les affaires du royaume8 ,les libellistes ont plus de part qu'on ne croit la chute des empires2 ils prparent les catastrophes que les peuples mutins consomment4 ,quel triomphe1 ajouta-t-il d'une voix qui sifflait entre ses dents noires1 ronges par l'cre humeur de sa bouche1 quelle joie si je parvenais dtruire un de ces ministres qui m'ont lchement enferm la ,bastille6 ,ne voulez-vous pas1 monsieur l'abb1 vous associer un si bel ouvrage8 --,point du tout1 rpondit mon bon matre4 ,je serais bien fch de rien changer la forme de l'tat1 et si je pensais que mon ,apokolokyntose ou ,mnippe pt avoir un pareil effet1 je ne l'crirais jamais4 --,quoi6 s'cria le libelliste du1 ne me disiez-vous pas ici1 tout l'heure1 que ce gouvernement tait mauvais8 --,sans doute1 dit l'abb4 ,mais j'imite la sagesse de cette vieil le de ,syracuse qui1 au temps o ,denys tait le plus excrable son peuple1 allait tous les jours dans le temple prier les dieux pour la vie du tyran4 ,instruit d'une pit si singulire1 ,denys voulut en connatre les raisons4 ,il fit venir la bonne femme et l'interrogea3 --,je ne suis pas jeune1 rpondit-elle1 j'ai vcu sous beaucoup de tyrans1 et j'ai toujours observ qu' un mauvais succdait un pire4 ,tu es le plus dtestable que j'aie encore vu4 ,d'o je conclus que ton successeur sera1 s'il est possible1 plus mchant que toi1 et je prie les dieux de nous le donner le plus tard possible4 ,cette vieille tait fort sense1 et j'estime comme elle1 monsieur ,jean ,hibou1 que les moutons font sagement de se laisser tondre par leur vieux berger1 de peur qu'il n'en vienne un plus jeune qui les tonde de plus prs4 ,la bile de ,m4 ,jean ,hibou1 mise en mouvement par ce discours1 se rpandit en paroles amres3 --,quels lches propos6 quelles indignes maximes6 ,oh6 monsieur l'abb1 que vous tes peu amateur du bien public et que vous mritez mal la couronne de chne promise par les potes aux vaillants citoyens6 ,il vous fallait natre chez les ,tartares1 chez les ,turcs1 esclave d'un ,gengiskan ou d'un ,bajazet1 plutt qu'en ,europe o l'on enseigne les principes du droit public et de la philosophie4 ,quoi6 vous subissez un mauvais gouvernement sans l'envie mme d'en changer6 ,de tels sentiments1 dans une rpublique de ma faon1 seraient punis1 pour le moins1 de l'exil et de la relgation4 ,oui1 monsieur l'abb1 dans la constitution que je mdite et qui sera rgle d'aprs les maximes de l'antiquit1 j'ajouterai un article pour la punition des mauvais citoyens tels que vous4 ,et j'dicterai des chtiments contre quiconque1 pouvant amliorer l'tat1 ne le ferait pas4 --,eh6 eh6 dit l'abb en riant1 vous ne me donnez pas de la sorte l'envie d'habiter votre ,salente4 ,ce que vous m'en faites connatre me porte croire que l'on y sera fort contraint4 ,m4 ,jean ,hibou rpondit sentencieusement3 --,on n'y sera contraint qu' la vertu4 --,ah6 dit l'abb1 que la vieille de ,syracuse avait raison et qu'il faut craindre d'avoir monsieur ,jean ,hibou aprs ,dubois et ,fleury6 ,vous me promettez1 monsieur1 le gouvernement des violents et des hypocrites1 et c'est pour hter l'effet de vos promesses que vous m'engagez me faire limonadier ou baigneur sur un canal d',amsterdam4 ,grand merci6 ,je reste rue ,saint-,jacques o l'on boit du vin frais en frondant les ministres4 ,croyez-vous me sduire par le mirage de ce gouvernement des honntes gens1 qui entoure les liberts de telles dfenses1 qu'on n'en peut plus jouir8 --,monsieur l'abb1 dit ,jean ,hibou qui s'chauffait1 est-ce de la bonne foi1 que d'attaquer une police de l'tat que j'ai conue la ,bastille et que vous ne connaissez pas8 --,monsieur1 reprit mon bon matre1 je me dfie des gouvernements que l'on conoit dans la cabale et la mutinerie4 ,l'opposition est une trs mauvaise cole de gouvernement1 et les politiques aviss1 qui se poussent par ce moyen aux affaires1 ont grand soin de gouverner par des maximes tout fait opposes celles qu'ils professaient auparavant4 ,cela s'est vu en ,chine et ailleurs4 ,les mmes ncessits auxquelles taient soumis leurs prdcesseurs les conduisent4 ,et ils n'apportent de nouveau que leur inexprience4 ,c'est une des raisons1 monsieur1 qui me fait augurer qu'un gouvernement nouveau sera plus importun que celui qu'il remplacera sans tre beaucoup diffrent4 ,ne l'avons-nous pas dj prouv8 --,ainsi1 dit ,m4 ,jean ,hibou1 vous tes pour les abus8 --,vous l'avez dit1 rpondit mon bon matre4 ,les gouvernements sont comme les vins qui se dpouillent et s'adoucissent avec le temps4 ,les plus durs perdent la longue un peu de leur rudesse4 ,je crains un empire dans sa premire verdeur4 ,je crains l'pre nouveaut d'une rpublique4 ,et1 puisqu'il faut tre mal gouvern1 je prfre des princes et des ministres chez qui les premires ardeurs sont tombes4 ,m4 ,jean ,hibou rencogna son chapeau sur son nez et nous dit adieu d'une voix irrite4 ,quand il fut parti1 ,m4 ,blaizot leva les yeux de dessus ses registres et1 assurant ses bsicles1 il dit mon bon matre3 --,je suis libraire l',image ,sainte-,catherine depuis bientt quarante ans et ce m'est une joie toujours nouvelle d'entendre les propos des savants qui frquentent dans ma boutique4 ,mais je n'aime pas beaucoup les discours sur les affaires publiques4 ,on s'y chauffe1 on s'y querelle vainement4 --,c'est aussi1 dit mon bon matre1 qu'en cette matire il n'y a gure de principes solides4 --,il y en a du moins un1 que personne ne s'avisera de contester1 rpondit ,m4 ,blaizot1 libraire1 c'est qu'il faudrait tre mauvais chrtien et mauvais ,franais pour nier la vertu de la sainte ,ampoule de ,reims1 par l'onction de laquelle nos rois sont institus vicaires de ,jsus-,christ pour le royaume de ,france4 ,c'est le fondement de la monarchie qui ne sera jamais branl4 ,,iv ,,affaire ,,du ,,mississipi ,on sait qu'en l'anne #agbb1 le ,parlement de ,paris jugea l'affaire du ,mississipi dans laquelle furent impliqus1 avec les directeurs de la ,compagnie1 un ministre d'tat1 secrtaire du roi1 et plusieurs sous-intendants de provinces4 ,la ,compagnie tait accuse d'avoir corrompu les officiers du royaume et du roi1 qui l'avaient en ralit dpouille avec l'avidit ordinaire aux gens en place dans les gouvernements faibles4 ,et il est certain qu' cette poque tous les ressorts du gouvernement taient dtendus ou fausss4 ,a l'une des audiences de ce procs mmorable1 la dame de la ,morangre1 femme d'un des directeurs de la ,compagnie du ,mississipi1 fut entendue en la grand'chambre par messieurs du ,parlement4 ,elle dposa qu'un sieur ,lescot1 secrtaire de ,m4 le lieutenant-criminel1 l'ayant mande secrtement au ,chtelet1 lui fit sentir qu'il ne dpendait que d'elle de sauver son mari1 qui tait bel homme et de bonne mine4 ,il lui avait parl peu prs en ces termes3 ,madame1 ce qui fche les vrais amis du roi en cette affaire1 c'est que les jansnistes n'y sont point impliqus4 ,ces jansnistes sont des ennemis de la couronne autant que de la religion4 ,donnez-nous1 madame1 les moyens de perdre l'un d'eux1 et nous reconnatrons ce service d'tat en vous rendant votre mari avec tous ses biens4 ,quand madame de la ,morangre eut rapport ce discours1 qui n'tait pas fait pour le public1 ,m4 le prsident du ,parlement fut bien oblig d'appeler en la grand'chambre le sieur ,lescot1 qui d'abord essaya de nier4 ,mais madame de la ,morangre avait de beaux yeux limpides1 dont il ne put soutenir le regard4 ,il se troubla et fut confondu4 ,c'tait un grand vilain homme roux1 comme ,judas ,iscariote4 ,cette affaire1 connue par les gazettes1 fit l'entretien de ,paris4 ,on en parla dans les salons1 dans les promenades1 chez le barbier et chez le limonadier4 ,et partout madame de la ,morangre inspirait autant de sympathie que le ,lescot donnait de dgot4 ,la curiosit publique tait vive encore quand j'accompagnai ,m4 l'abb ,jrme ,coignard1 mon bon matre1 chez ,m4 ,blaizot qui1 comme vous savez1 est libraire1 rue ,saint-,jacques1 l',image ,sainte-,catherine4 ,nous trouvmes dans la boutique le secrtaire particulier d'un ministre d'tat1 ,m4 ,gentil1 qui se cachait le visage dans un livre nouvellement venu de ,hollande1 et le clbre ,m4 ,roman1 qui a trait de la raison d'tat en divers ouvrages estims4 ,le vieux ,m4 ,blaizot1 derrire son comptoir1 lisait la gazette4 ,m4 ,jrme ,coignard se coula jusqu' lui pour attraper par-dessus ses paules les nouvelles dont il tait friand4 ,ce savant homme et d'un si beau gnie1 ne possdait aucune part des biens de ce monde et quand il avait bu une chopine au ,petit-,bacchus1 il ne lui restait pas un sou dans sa poche pour acheter les feuilles publiques4 ,ayant lu sur le dos de ,m4 ,blaizot la dposition de la dame de la ,morangre1 il s'cria que cela tait bien1 et qu'il lui plaisait de voir l'iniquit crouler du haut de sa tour sous la faible main d'une femme1 comme il en est des exemples merveilleux rapports dans l'criture4 --,cette dame1 ajouta-t-il1 bien qu'allie des publicains que je n'aime point1 est semblable ces femmes fortes1 si vantes au livre des ,rois4 ,elle plat par un rare mlange de droiture et de finesse et j'applaudis sa piquante victoire4 ,m4 ,roman l'interrompit3 --,prenez garde1 monsieur l'abb1 dit-il en tendant le bras1 prenez garde que vous considrez cette affaire sous un aspect individuel et particulier1 sans vous inquiter1 comme vous devriez le faire1 des intrts publics qui y sont lis4 ,il faut voir en tout la raison d'tat et il est clair que cette raison souveraine exigeait que madame de la ,morangre ne parlt pas ou que ses paroles ne trouvassent pas de crance4 ,m4 ,gentil leva le nez de dessus son livre4 --,on a beaucoup exagr1 dit-il1 l'importance de cet incident4 --,ah6 monsieur le secrtaire1 reprit ,m4 ,roman1 nous ne croirons pas qu'un incident qui vous fera perdre votre place soit sans importance4 ,car vous en prirez1 monsieur1 vous et votre matre4 ,pour ma part1 j'en suis aux regrets4 ,mais ce qui me consolerait de la chute des ministres que le coup atteint1 c'est l'impuissance o ils furent de le prvenir4 ,m4 ,gentil fit entendre par un petit clignement d'oeil1 qu'il entrait1 sur ce point1 dans les vues de ,m4 ,roman4 ,celui-ci poursuivit3 --,l'tat est comme le corps humain4 ,toutes les fonctions qu'il accomplit ne sont pas nobles4 ,aussi en est-il qu'il faut cacher1 je dis des plus ncessaires4 --,ah6 monsieur1 dit l'abb1 tait-il donc ncessaire que le ,lescot agt de la sorte avec la pauvre femme d'un prisonnier8 ,c'tait une infamie6 --,oh6 dit ,m4 ,roman1 ce fut une infamie quand on le sut4 ,avant1 ce n'tait rien4 ,si vous voulez jouir de ce bienfait d'tre gouverns1 qui seul met les hommes au-dessus des animaux1 il faut laisser aux gouvernants les moyens d'exercer le pouvoir4 ,et le premier de ces moyens est le secret4 ,c'est pourquoi le gouvernement populaire1 qui est le moins secret de tous1 en est aussi le plus faible4 ,croyez-vous donc1 monsieur l'abb1 qu'on puisse conduire les hommes par la vertu8 ,ce serait une grande rverie4 --,je ne le crois pas1 rpondit mon bon matre4 ,j'ai observ1 dans les fortunes diverses de ma vie1 que les hommes taient de mchantes btes1 qu'on ne parvient contenir que par force et par ruse4 ,mais encore y faut-il mettre quelque mesure1 et ne point trop offenser le peu de bons sentiments qui est ml dans leur me aux mauvais instincts4 ,car enfin1 monsieur1 l'homme1 tout lche1 bte et cruel qu'il est1 fut form l'image de ,dieu1 et il lui reste quelques traits de sa premire figure4 ,un gouvernement qui1 sortant de la mdiocre et commune honntet1 scandalise les peuples1 doit tre dpos4 --,parlez plus bas1 monsieur l'abb1 dit le secrtaire4 --,le souverain n'a jamais tort1 dit ,m4 ,roman1 et vos maximes1 monsieur l'abb1 sont d'un sditieux4 ,vous mriteriez1 vous et vos pareils1 de n'tre plus gouverns du tout4 --,oh6 dit mon bon matre1 si le gouvernement1 comme vous nous le donnez entendre1 consiste dans la fourbe1 la violence1 et les exactions de toutes sortes1 il n'y a pas beaucoup craindre que cette menace soit suivie d'effet2 et nous trouverons longtemps encore des ministres d'tat et des gouverneurs de provinces pour faire nos affaires4 ,seulement je voudrais bien qu'il en vnt d'autres la place de ceux-ci4 ,les nouveaux ne pourraient tre plus mauvais que les anciens1 et qui sait si mme ils ne seraient pas un peu meilleurs8 --,prenez garde1 dit ,m4 ,roman1 prenez garde6 ,ce qu'il y a d'admirable dans l'tat1 c'est la suite et la continuit et1 s'il ne se trouve pas au monde un tat parfait1 c'est1 mon sens1 qu'au temps de ,no1 le dluge jeta du trouble dans la transmission des couronnes4 ,c'est un dsordre dont nous ne sommes pas encore bien remis aujourd'hui4 --,monsieur1 reprit mon bon matre1 vous tes plaisant avec vos thories4 ,l'histoire du monde est pleine de rvolutions2 on n'y voit que des guerres civiles1 tumultes1 sditions causs par la mchancet des princes1 et je ne sais ce qu'il faut admirer le plus cette heure de l'impudence des gouvernants ou de la patience des peuples4 ,le secrtaire se plaignit alors que ,m4 l'abb ,coignard mconnt les bienfaits de la royaut et ,m4 ,blaizot nous reprsenta qu'il n'tait pas sant de disputer des affaires publiques dans l'choppe d'un libraire4 ,quand nous fmes dehors1 je tirai mon bon matre par la manche4 --,monsieur l'abb1 lui dis-je1 avez-vous donc oubli la vieille de ,syracuse1 que vous voulez maintenant changer le tyran8 --,tournebroche1 mon fils1 me rpondit-il1 j'en conviens de bonne grce1 je suis tomb dans la contradiction4 ,mais cette ambigut que vous relevez justement dans mes discours n'est pas aussi maligne que celle nomme antinomie par les philosophes4 ,charron1 dans son livre de la ,sagesse1 affirme qu'il existe des antinomies qu'on ne peut rsoudre4 ,pour ma part1 peine suis-je plong dans la mditation de la nature1 que je vois apparatre mon esprit une demi-douzaine de ces diablesses qui se prennent de bec devant moi et font mine de s'entr'arracher les yeux2 et l'on sait bien tout de suite qu'on ne viendra jamais bout de rconcilier entre elles ces obstines mgres4 ,je perds tout espoir de les mettre d'accord1 et c'est leur faute si je n'ai pas fait beaucoup avancer la mtaphysique4 ,mais dans le cas prsent1 la contradiction1 ,tournebroche1 mon fils1 n'est qu'apparente4 ,ma raison est toujours avec la vieille de ,syracuse4 ,je pense aujourd'hui ce que je pensais hier4 ,seulement je viens de me laisser emporter par le coeur et de cder la passion1 comme le vulgaire4 ,v ,,les ,,oeufs ,,de ,p,,ques ,mon pre tait rtisseur dans la rue ,saint-,jacques1 vis--vis de ,saint-,benot-le-,btourn4 ,je ne vous dirai pas qu'il aimt le carme2 ce sentiment n'et point t naturel chez un rtisseur4 ,mais il en observait les jenes et abstinences en bon chrtien qu'il tait4 ,faute d'argent pour acheter des dispenses l'archevch1 il soupait de merluche aux jours maigres1 avec sa femme1 son fils1 son chien et ses htes ordinaires1 dont le plus assidu tait mon bon matre1 ,m4 l'abb ,jrme ,coignard4 ,ma sainte mre n'et point souffert que ,miraut1 notre gardien1 ronget un os le vendredi saint4 ,ce jour-l1 elle ne mlait ni chair ni graisse la pte du pauvre animal4 ,en vain1 ,m4 l'abb ,coignard lui reprsentait-il que c'tait l mal faire et qu'en bonne justice ,miraut1 qui n'avait point de part aux sacrs mystres de la rdemption1 n'en devait point souffrir dans sa pitance4 --,ma bonne femme1 disait ce grand homme1 il est convenable que nous mangions de la merluche comme membres de l'glise2 mais il y a quelque superstition1 impit1 tmrit1 voire sacrilge1 associer1 comme vous le faites1 un chien des macrations infiniment prcieuses par l'intrt que ,dieu lui-mme y prend1 et qui seraient sans cela mprisables et ridicules4 ,c'est un abus que votre simplicit rend innocent1 mais qui serait criminel chez un docteur ou seulement chez un chrtien d'un esprit judicieux4 ,une telle pratique1 ma bonne dame1 va droit la plus pouvantable des hrsies4 ,elle ne tend pas moins qu' soutenir que ,jsus-,christ est mort pour les chiens comme pour les fils d',adam4 ,et rien n'est plus contraire aux critures4 --,il se peut1 rpondait ma mre4 ,mais1 si ,miraut faisait gras le vendredi saint1 je m'imaginerais qu'il est juif et je le prendrais en horreur4 ,est-ce l faire un pch1 monsieur l'abb8 ,et mon bon matre reprenait avec douceur1 en buvant un coup de vin3 --,ah6 chre crature1 sans dcider ici si vous pchez ou si vous ne pchez pas1 je vous dis en vrit que vous n'avez point de malice et que je croirais votre salut ternel plutt qu' celui de cinq ou six vques et cardinaux de ma connaissance1 qui pourtant ont crit de beaux traits de droit canon4 ,miraut avalait en reniflant sa pte et mon pre s'en allait avec ,m4 l'abb ,coignard faire un tour au ,petit-,bacchus4 ,c'est ainsi qu' la rtisserie de la ,reine ,pdauque1 nous passions le saint temps du carme4 ,mais ds le matin de ,pques1 quand les cloches de ,saint-,benot-le-,btourn annonaient la joie de la ,rsurrection1 mon pre embrochait poulets1 canards et pigeons par douzaines1 et ,miraut1 au coin de la chemine flambante1 respirait la bonne odeur de la graisse en remuant la queue avec une allgresse pensive et grave4 ,vieux1 fatigu1 presque aveugle1 il gotait encore les joies de cette vie dont il acceptait les maux avec une rsignation qui les lui rendait moins cruels4 ,c'tait un sage1 et je ne suis pas surpris que ma mre associt ses oeuvres pies une crature si raisonnable4 ,aprs avoir entendu la grand'messe1 nous dnions dans la boutique bien odorante4 ,mon pre apportait ce repas une joie religieuse4 ,il avait communment pour convives quelques clercs de procureur et mon bon matre1 ,m4 l'abb ,coignard4 ,a ,pques de l'an de grce #agbe1 il m'en souvient1 mon bon matre nous amena ,m4 ,nicolas ,cerise qu'il avait tir d'une soupente de la rue des ,maons o ce savant homme crivait tout le jour et toute la nuit1 pour les diteurs de ,hollande1 des nouvelles de la rpublique des lettres4 ,sur la table une montagne d'oeufs rouges s'levait dans un panier de fil de fer4 ,et1 quand l'abb ,coignard eut dit le ,benedicite1 ces oeufs fournirent la matire de l'entretien4 --,on lit dans lius ,lampridus1 dit ,m4 ,nicolas ,cerise1 qu'une poule appartenant au pre d',alexandre ,svre pondit un oeuf rouge le jour de la naissance de cet enfant destin l'empire4 --,ce ,lampride1 qui n'avait pas beaucoup d'esprit1 rpondit mon bon matre1 devait laisser ce conte aux bonnes femmes qui le rpandaient4 ,vous avez trop de jugement1 monsieur1 pour faire sortir de cette fable absurde la coutume chrtienne de servir des oeufs rouges le jour de ,pques4 --,je ne crois pas1 en effet1 rpliqua ,m4 ,nicolas ,cerise1 que cet usage vienne de l'oeuf d',alexandre ,svre4 ,la seule conclusion que je veuille tirer du fait rapport par ,lampridus1 c'est qu'un oeuf rouge prsageait chez les paens le pouvoir suprme4 ,au reste1 ajouta-t-il1 il fallait que cet oeuf et t rougi de quelque manire1 car les poules ne pondent pas d'oeufs rouges4 --,pardonnez-moi1 dit ma mre qui1 debout1 prs de la chemine1 garnissait les plats1 j'ai vu1 dans mon enfance1 une poule noire qui donnait des oeufs tirant sur le brun2 c'est pourquoi je croirais volontiers qu'il y a des poules dont les oeufs sont rouges ou d'une couleur approchant le rouge1 telle1 par exemple1 que la couleur de la brique4 --,cela est bien possible1 dit mon bon matre1 et la nature est beaucoup plus diverse et varie dans ses productions que nous ne le croyons communment4 ,il y a1 dans la gnration des animaux des bizarreries de toute sorte1 et l'on voit dans les cabinets d'histoire naturelle des monstres plus tranges qu'un oeuf rouge4 --,c'est ainsi1 reprit ,m4 ,nicolas ,cerise1 qu'on garde dans le cabinet du roi un veau cinq pattes et un enfant deux ttes4 --,j'ai vu mieux encore ,auneau1 prs ,chartres1 dit ma mre en posant sur la table une douzaine d'aunes de saucisses aux choux dont la fume agrable montait aux solives du plancher4 ,j'ai vu1 messieurs1 un enfant nouveau-n avec des pattes d'oie et une tte de serpent4 ,la sage-femme qui le reut en eut tant d'horreur qu'elle le jeta au feu4 --,prenez garde1 s'cria ,m l'abb ,jrme ,coignard1 prenez garde que l'homme nat de la femme pour servir ,dieu et qu'il est inconcevable qu'on le puisse servir avec une tte de serpent1 et qu'en consquence il n'y a pas d'enfants de cette sorte1 et que votre sage-femme rvait ou qu'elle s'est moque de vous4 --,monsieur l'abb1 dit ,m4 ,nicolas ,cerise avec un petit sourire1 vous avez vu comme moi1 dans le cabinet du roi1 un ftus quatre jambes et deux sexes conserv dans un bocal rempli d'esprit-de-vin et1 dans un autre bocal1 un enfant sans tte avec un oeil au-dessus du nombril4 ,ces monstres pouvaient-ils mieux servir ,dieu que l'enfant tte de serpent dont parle notre htesse8 ,et que dire de ceux qui ont deux ttes1 en sorte qu'on ne sait s'ils ont aussi deux mes8 ,avouez1 monsieur l'abb1 que la nature1 en s'amusant ces jeux cruels1 embarrasse quelque peu les thologiens4 ,mon bon matre ouvrait dj la bouche pour rpondre1 et sans doute il et dtruit tout fait l'objection de ,m4 ,nicolas ,cerise1 mais ma mre1 que rien n'arrtait quand elle avait envie de parler1 le devana en disant trs haut que l'enfant d',auneau n'tait pas une crature humaine et que c'tait le diable qui l'avait fait une boulangre4 --,et la preuve1 ajouta-t-elle1 c'est que personne ne songea le baptiser et qu'on l'enterra dans une serviette au fond du courtil4 ,si 'avait t une crature humaine1 on l'aurait mise en terre sainte4 ,quand le diable fait un enfant une femme1 il le fait en forme d'animal4 --,ma bonne femme1 lui rpondit ,m4 l'abb ,coignard1 il est merveilleux qu'une villageoise en sache sur le diable plus long qu'un docteur en thologie et j'admire que vous vous en rapportiez la matrone d',auneau sur le point de savoir si tel fruit d'une femme appartient ou non l'humanit rachete par le sang de ,dieu4 ,croyez-m'en3 ces diableries ne sont que de sales imaginations dont vous devez nettoyer votre esprit4 ,on ne lit point dans les ,pres que le diable fasse des enfants aux filles4 ,toutes ces histoires de fornications sataniques sont des rveries dgotantes1 et c'est une honte que des jsuites et des dominicains en aient fait des traits4 --,vous parlez bien1 l'abb1 dit ,m4 ,nicolas ,cerise1 en piquant une saucisse dans le plat4 ,mais vous ne rpondez point ce que je disais1 que les enfants qui naissent sans tte ne sont pas bien appropris aux fins de l'homme1 qui sont1 dit l'glise1 de connatre1 de servir et d'aimer ,dieu1 et qu'en cela1 comme dans la quantit des germes qui se perdent1 la nature n'est pas1 vrai dire1 suffisamment thologique et chrtienne4 ,j'ajouterai qu'elle n'est gure religieuse dans aucun de ses actes et qu'elle semble ignorer son ,dieu4 ,voil ce qui m'effraye1 l'abb4 --,oh6 s'cria mon pre1 en agitant au bout de sa fourchette un pilon de la volaille qu'il dcoupait1 oh6 que voil des discours tnbreux1 maussades et mal appropris la fte que nous clbrons aujourd'hui4 ,aussi bien est-ce la faute de ma femme1 qui nous sert un enfant tte de serpent1 comme si ce plat tait agrable d'honntes convives4 ,faut-il que de mes beaux oeufs rouges soient sorties tant d'histoires diaboliques6 --,ah6 notre hte1 dit ,m4 l'abb ,coignard1 il est vrai que de l'oeuf sortent toutes choses4 ,sur cette ide les paens ont imagin des fables trs philosophiques4 ,mais que d'oeufs aussi chrtiens sous leur pourpre antique1 que ceux que nous venons de manger1 s'chappe une telle vole d'impits sauvages1 c'est ce dont je demeure confondu4 ,m4 ,nicolas ,cerise regarda mon bon matre d'un oeil clignotant et lui dit avec un rire mince3 --,monsieur l'abb ,coignard1 ces oeufs1 dont les coquilles teintes de betterave jonchent le plancher sous nos pieds1 ne sont point1 dans leur essence1 aussi chrtiens et catholiques qu'il vous plat de le croire4 ,les oeufs de ,pques sont1 au contraire1 d'origine paenne et rappellent1 au moment de l'quinoxe de printemps1 l'closion mystrieuse de la vie4 ,c'est un vieux symbole qui s'est conserv dans la religion chrtienne4 --,on peut soutenir tout aussi raisonnablement1 dit mon bon matre1 que c'est un symbole de la rsurrection du ,christ4 ,pour moi1 qui n'ai nul got charger la religion de subtilits symboliques1 je croirais volontiers que la joie de manger des oeufs1 dont on a t priv durant le carme1 est la seule cause qui les fait paratre en ce jour sur les tables avec honneur et vtus de la pourpre royale4 ,mais il n'importe1 et ce ne sont l que des bagatelles dont s'amusent les esprits rudits et les bibliothcaires4 ,ce qu'il y a de considrable dans vos propos1 monsieur ,nicolas ,cerise1 c'est que vous opposez la nature la religion et que vous les voulez faire ennemies l'une de l'autre4 ,impit1 monsieur ,nicolas ,cerise1 si horrible que ce bonhomme de rtisseur lui-mme en a frmi sans la comprendre6 ,mais je n'en suis point troubl1 et de tels arguments ne peuvent sduire une minute un esprit qui sait se diriger4 ,en effet1 vous avez procd1 monsieur ,nicolas ,cerise1 par cette voie rationnelle et scientifique1 qui n'est qu'une troite1 courte et sale impasse1 au fond de laquelle on se casse le nez inglorieusement4 ,vous avez raisonn la manire d'un apothicaire mditatif1 qui croit connatre la nature parce qu'il en flaire quelques apparences4 ,et vous avez jug que la gnration naturelle1 qui produit des monstres1 n'est pas dans le secret de ,dieu qui cre des hommes pour clbrer sa gloire3 ,pulcher hymnus ,dei homo immortalis4 ,vous tiez bien gnreux de ne point parler aussi des nouveau-ns qui meurent sitt le jour1 des fous1 des imbciles et de toutes personnes qui ne vous semblent point1 selon l'expression de ,lactance1 un bel hymne de ,dieu1 pulcher hymnus ,dei4 ,mais qu'en savez-vous et qu'en savons-nous1 monsieur ,nicolas ,cerise8 ,vous me prenez pour un de vos lecteurs d',amsterdam ou de la ,haye1 de vouloir me faire entendre que l'inintelligible nature est une objection notre trs sainte foi chrtienne4 ,la nature1 monsieur1 n'est nos yeux qu'une suite d'images incohrentes auxquelles il nous est impossible de trouver une signification1 et je vous accorde que1 selon elle1 et en la suivant la piste1 je ne puis discerner dans l'enfant qui nat ni le chrtien1 ni l'homme1 ni seulement l'individu1 et que la chair est un hiroglyphe parfaitement indchiffrable4 ,mais cela n'est rien et nous ne voyons que l'envers de la tapisserie4 ,ne nous y attachons pas1 et sachons que1 de ce ct1 nous ne pouvons rien connatre4 ,tournons-nous tout entiers vers l'intelligible qui est l'me humaine unie ,dieu4 ,vous tes plaisant1 monsieur ,nicolas ,cerise1 avec la nature et la gnration4 ,vous me faites l'effet d'un bourgeois qui croirait avoir surpris les secrets du roi1 parce qu'il a vu les peintures qui dcorent la salle du conseil4 ,de mme que les secrets sont dans les discours du souverain et des ministres1 la destine de l'homme est dans la pense1 qui procde la fois de la crature et du crateur4 ,le reste n'est qu'amusement et niaiseries propres divertir les badauds1 dont on voit beaucoup dans les ,acadmies4 ,ne me parlez pas de la nature1 si ce n'est de ce qu'on en voit au ,petit-,bacchus1 dans la personne de ,catherine la dentellire1 qui est ronde et bien forme4 ,et vous1 mon hte1 ajouta ,m4 l'abb ,coignard1 donnez-moi boire1 car j'ai la ppie par la faute de monsieur ,nicolas ,cerise1 qui croit que la nature est athe4 ,et1 par tous les diables1 elle l'est et le doit tre en quelque manire1 monsieur ,nicolas ,cerise2 et si toutefois elle narre la gloire de ,dieu1 c'est sans connaissance1 car il n'est point de connaissance si ce n'est dans l'esprit de l'homme1 qui seul procde du fini et de l'infini4 ,a boire6 ,mon pre versa un rouge-bord mon bon matre1 ,m4 l'abb ,coignard1 et ,m4 ,nicolas ,cerise1 et il les obligea trinquer1 ce qu'ils firent de bon coeur1 car ils taient honntes gens4 ,,vi ,,le ,,nouveau ,,minist,,re ,m4 ,shippen1 qui exerait ,greenwich l'tat de serrurier1 dnait chaque jour1 durant son passage ,paris1 la rtisserie de la ,reine ,pdauque1 en compagnie de son hte et de ,m4 l'abb ,jrme ,coignard1 mon bon matre4 ,ce jour-l1 au dessert1 ayant1 selon sa coutume1 demand une bouteille de vin1 allum sa pipe et tir de sa poche la ,gazette de ,londres1 il se mit fumer1 boire et lire avec tranquillit4 ,puis1 repliant sa gazette et posant sa pipe sur le bord de la table3 --,messieurs1 dit-il1 le ministre est renvers4 --,oh6 dit mon bon matre1 ce n'est pas une affaire de consquence4 --,pardonnez-moi1 rpondit ,m4 ,shippen1 c'est une affaire de consquence1 car le prcdent ministre tant tory1 le nouveau sera whig1 et d'ailleurs tout ce qui se fait en ,angleterre est considrable4 --,monsieur1 rpondit mon bon matre1 nous avons vu en ,france des changements plus grands que celui-l4 ,nous avons vu les quatre charges de secrtaire d'tat remplaces par six ou sept conseils de dix membres chacun et messieurs les secrtaires d'tat coups en dix morceaux1 puis rtablis dans leur forme premire4 ,a chacun de ces changements les uns juraient que tout tait perdu1 les autres que tout tait sauv4 ,et l'on en fit des chansons4 ,pour ma part je prends peu d'intrt ce qui se fait dans le cabinet du prince1 observant que le train de la vie n'en est pas chang1 qu'aprs les rformes les hommes sont1 comme devant1 gostes1 avares1 lches et cruels1 tour tour stupides et furieux1 et qu'il s'y trouve toujours un nombre peu prs gal de nouveau-ns1 de maris1 de cocus et de pendus1 en quoi se manifeste le bel ordre de la socit4 ,cet ordre est stable1 monsieur1 et rien ne saurait le troubler1 car il est fond sur la misre et l'imbcillit humaine1 et ce sont l des assises qui ne manqueront jamais4 ,tout l'difice en acquiert une solidit qui dfie l'effort des plus mauvais princes et de cette foule ignare de magistrats1 dont ils sont assists4 ,mon pre1 qui1 la lardoire la main1 coutait ce discours1 y fit avec une fermet dfrente cet amendement1 qu'il peut se trouver de bons ministres et qu'il se rappelait notamment l'un d'eux1 rcemment dcd1 comme l'auteur d'une ordonnance trs sage protgeant les rtisseurs contre l'ambition dvorante des bouchers et des ptissiers4 --,il se peut1 monsieur ,tournebroche1 reprit mon bon matre1 et c'est une affaire examiner avec les ptissiers4 ,mais ce qu'il importe de considrer1 c'est que les empires subsistent1 non par la sagesse de quelques secrtaires d'tat1 mais par le besoin de plusieurs millions d'hommes qui1 pour vivre1 travaillent toutes sortes d'arts bas et ignobles1 tels que l'industrie1 le commerce1 l'agriculture1 la guerre et la navigation4 ,ces misres prives forment ce qu'on appelle la grandeur des peuples1 et le prince ni les ministres n'y ont point de part4 --,vous vous trompez1 monsieur1 dit l',anglais1 les ministres y ont une part en faisant des lois dont une seule peut enrichir ou ruiner la nation4 --,oh6 pour cela1 rpondit l'abb1 c'est une chance courir4 ,comme les affaires d'un tat sont d'une tendue que l'esprit d'un homme n'embrasse point1 il faut pardonner aux ministres d'y travailler aveuglment1 ne garder aucun ressentiment du mal ou du bien qu'ils ont fait1 et concevoir qu'ils agissaient comme ,colin-,maillard4 ,au reste1 ce mal et ce bien nous sembleraient petits les estimer sans superstition1 et je doute1 monsieur1 qu'une loi ou ordonnance puisse avoir l'effet que vous dites4 ,j'en juge par les filles de joie1 qui sont elles seules1 en une anne1 l'objet de plus d'dits qu'il ne s'en rend dans un sicle pour tous les autres corps du royaume et qui n'en exercent pas moins leur ngoce avec une exactitude qui tient des forces naturelles4 ,elles se rient des candides noirceurs qu'un magistrat du nom de ,nicodme mdite leur endroit1 et se moquent du maire de ,baiselance#b1 qui a form pour leur ruine1 avec plusieurs fiscaux et procureurs1 une ligue impuissante4 ,je puis vous dire que ,catherine la dentellire ignore jusqu'au nom de ce ,baiselance et qu'elle l'ignorera jusqu' sa fin1 qui sera chrtienne1 du moins je l'espre4 ,et j'en induis que toutes les lois1 dont un ministre gonfle son portefeuille1 sont de vaines paperasses qui ne peuvent ni nous faire vivre1 ni nous empcher de vivre4 --,monsieur ,coignard1 dit le serrurier de ,greenwich1 on voit bien par la bassesse de votre langage1 que vous tes faonn la servitude4 ,vous parleriez autrement des ministres et des lois si vous aviez le bonheur de jouir1 comme moi1 d'un gouvernement libre4 --,monsieur ,shippen1 dit l'abb1 la libert vraie est celle d'une me affranchie des vanits de ce monde4 ,quant aux liberts publiques1 je m'en moque comme d'une guigne4 ,ce sont l des illusions dont on amuse la vanit des ignorants4 --,vous me confirmez1 dit ,m4 ,shippen1 dans cette ide que les ,franais sont des singes4 --,permettez6 s'cria mon pre en agitant sa lardoire1 il se trouve aussi parmi eux des lions4 --,il n'y manque donc que des citoyens1 reprit ,m4 ,shippen4 ,tout le monde1 dans le jardin des ,tuileries1 y dispute des affaires publiques1 sans qu'il sorte jamais de ces querelles une ide raisonnable4 ,votre peuple n'est qu'une mnagerie turbulente4 --,monsieur1 dit mon bon matre1 il est vrai que les socits humaines1 quand elles atteignent un degr de politesse1 deviennent des manires de mnageries1 et que le progrs des moeurs est de vivre en cage1 au lieu d'errer misrablement dans les bois4 ,et cet tat est commun tous les pays d',europe4 --,monsieur1 dit le serrurier de ,greenwich1 l',angleterre n'est pas une mnagerie1 car elle a un ,parlement1 dont ses ministres dpendent4 --,monsieur1 dit l'abb1 il se pourra faire qu'un jour la ,france ait aussi des ministres soumis un ,parlement4 ,mieux encore4 ,le temps apporte beaucoup de changements aux constitutions des empires1 et l'on peut imaginer que la ,france adopte1 dans un sicle ou deux1 le gouvernement populaire4 ,mais1 monsieur1 les secrtaires d'tat1 qui sont peu de chose aujourd'hui1 ne seront plus rien alors4 ,car au lieu de dpendre du monarque1 dont ils tiennent la puissance et la dure1 ils seront soumis l'opinion du peuple et participeront de son instabilit4 ,il est remarquer que les ministres n'exercent le pouvoir avec quelque force que dans les monarchies absolues1 comme il se voit par les exemples de ,joseph1 fils de ,jacob1 ministre de ,pharaon1 et d',aman1 ministre d',assurus1 qui eurent une grande part au gouvernement1 le premier en gypte et le second chez les ,persans4 ,il fallut l'occasion d'une royaut forte et d'un roi faible pour armer en ,france le bras d'un ,richelieu4 ,dans l'tat populaire les ministres deviendront si dbiles que leur mchancet mme et leur sottise ne causeront plus de mal4 ,ils ne recevront des tats gnraux qu'une autorit incertaine et prcaire2 ne pouvant se permettre de longs espoir ni de vastes penses1 ils useront en expdients misrables leur phmre existence4 ,ils jauniront dans le triste effort de lire sur les cinq cents visages d'une assemble des ordres pour agir4 ,cherchant en vain leur propre pense dans la pense d'une foule d'hommes ignorants et diviss1 ils languiront en une impuissance inquite4 ,ils se dshabitueront de rien prparer ni de rien prvoir1 et ne s'tudieront plus qu' l'intrigue et au mensonge4 ,ils tomberont de si bas que leur chute ne leur fera point de mal1 et leurs noms1 charbonns sur les murs par les petits grimauds d'cole1 feront rire les bourgeois4 ,a ce discours1 ,m4 ,shippen haussa les paules4 --,c'est possible1 dit-il2 et je vois assez bien les ,franais dans cet tat4 --,oh6 dit mon bon matre1 en cet tat le monde ira son train4 ,il faudra manger4 ,c'est la grande ncessit qui engendre toutes les autres4 ,m4 ,shippen dit en secouant sa pipe3 --,en attendant1 on nous promet un ministre qui favorisera les agriculteurs1 mais qui ruinera le commerce si on le laisse faire4 ,c'est moi d'y prendre garde1 puisque je suis serrurier ,greenwich4 ,j'assemblerai les serruriers et je les haranguerai4 ,il mit sa pipe dans sa poche et sortit sans nous donner le bonsoir4 ,,vii ,,le ,,nouveau ,,minist,,re 7,,suite ,,et ,,fin7 ,aprs le souper1 comme la soire tait belle1 ,m4 l'abb ,jrme ,coignard fit quelques pas dans la rue ,saint-,jacques o s'allumaient les lanternes1 et j'eus l'honneur de l'accompagner4 ,il s'arrta sous le porche de ,saint-,benot-le-,btourn1 et1 me montrant de sa belle main grasse1 faite pour les dmonstrations scolastiques aussi bien que pour les caresses dlicates1 l'un des bancs de pierre rangs des deux cts sous des statues trs gothiques accompagnes de barbouillages obscnes3 --,tournebroche1 mon fils1 me dit-il1 si vous m'en croyez1 nous prendrons le frais un moment sur ces vieilles pierres luisantes1 o tant de gueux sont venus1 avant nous1 reposer leurs misres4 ,il se peut que deux ou trois de ces innombrables malheureux y aient chang entre eux des propos excellents4 ,nous risquerons d'y attraper des puces4 ,mais tant1 mon fils1 dans l'ge des amours1 vous croirez que ce sont celles de ,jeannette la vielleuse ou de ,catherine la dentellire1 qui ont coutume d'y amener leurs galants la brune1 et leur piqre vous sera douce4 ,c'est une illusion permise votre jeunesse4 ,pour moi1 qui ai pass l'ge des charmantes erreurs1 je me dirai qu'il ne faut pas trop accorder aux dlicatesses de la chair et que le philosophe ne doit pas s'inquiter des puces1 qui sont1 comme le reste de l'univers1 un grand mystre de ,dieu4 ,ce disant1 il s'assit en prenant soin de ne point dranger un petit ,savoyard et sa marmotte qui dormaient leur sommeil innocent sur le vieux banc de pierre4 ,je pris place son ct4 ,l'entretien qui avait rempli le dner de midi me revenant l'esprit3 --,monsieur l'abb1 demandai-je ce bon matre1 vous parliez tantt des ministres4 ,ceux du roi n'imposaient votre esprit ni par leur habit et leur carrosse1 ni par leur gnie1 et vous les jugiez avec la libert d'une me que rien n'tonne4 ,puis1 considrant le sort de ces officiers dans l'tat populaire 7s'il venait jamais s'tablir71 vous nous les reprsentiez misrables l'excs1 et moins dignes de louanges que de piti4 ,seriez-vous contraire aux gouvernements libres1 renouvels des rpubliques de l'antiquit8 --,mon fils1 rpondit mon bon matre1 je suis de moi-mme enclin aimer le gouvernement populaire4 ,l'humilit de ma condition m'y porte1 et les ,saintes critures1 dont j'ai fait quelque tude1 m'affermissent dans cette prfrence1 car le ,seigneur a dit dans ,ramatha3 ,les anciens d',isral veulent un roi afin que je ne rgne point sur eux4 ,or1 voici quel sera le droit du roi qui vous gouvernera3 ,il prendra vos enfants pour conduire ses chariots1 et il les fera courir devant son char4 ,il fera de vos filles ses parfumeuses1 ses cuisinires et ses boulangres4 ,filias quoque vestras faciet sibi unguentarias et fecarias et panificas4 ,cela est dit expressment au livre des ,rois1 o l'on voit encore que le monarque apporte ses sujets deux prsents funestes1 la guerre et la dme4 ,et s'il est vrai que les monarchies sont d'institution divine1 il est galement vrai qu'elles prsentent tous les caractres de l'imbcillit et de la mchancet humaines4 ,il est croyable que le ,ciel les a donnes aux peuples pour leur chtiment3 ,et tribuit eis petitionem eorum4 ,souvent dans sa colre il reoit nos victimes2 ,ses prsents sont souvent la peine de nos crimes4 ,je pourrais1 mon fils1 vous rapporter plusieurs beaux endroits des auteurs anciens o la haine de la tyrannie est rendue avec une admirable vigueur4 ,enfin1 je crois avoir toujours montr quelque force d'me en mprisant les grandeurs de chair et j'ai1 tout autant que le jansniste ,blaise ,pascal1 le dgot des trognes pe4 ,toutes ces raisons parlent dans mon coeur et dans mon esprit pour le gouvernement populaire4 ,j'en ai fait le sujet de mditations que je mettrai quelque jour par crit dans un ouvrage de ce genre dont on dit qu'il faut casser l'os pour trouver la moelle2 je veux vous faire entendre que je composerai un nouvel loge de la folie1 qui semblera frivole la frivolit1 mais o les sages reconnatront la sagesse prudemment cache sous la marotte et le bonnet vert4 ,bref1 je serai un autre rasme2 j'instruirai1 son exemple1 les peuples par un docte et judicieux badinage4 ,et vous trouverez1 mon fils1 dans un chapitre de ce trait1 tous les claircissements au sujet qui vous intresse2 vous y connatrez la condition des ministres placs dans la dpendance des tats ou assembles populaires4 --,ah6 monsieur l'abb1 m'criai-je1 combien j'ai hte de lire ce livre6 ,quand pensez-vous qu'il sera crit8 --,je ne sais1 rpondit mon bon matre4 ,et1 vrai dire1 je crois que je ne l'crirai jamais4 ,les desseins que forment les hommes sont souvent traverss4 ,nous ne disposons pas de la moindre parcelle de l'avenir1 et cette incertitude1 commune toute la race d',adam1 est chez moi porte l'extrme par un long enchanement d'infortunes4 ,c'est pourquoi1 mon fils1 je dsespre de pouvoir jamais composer cette factie respectable4 ,sans vous faire sur ce banc un trait politique1 je vous dirai du moins comment j'eus l'ide d'introduire dans mon livre imaginaire un chapitre o paratraient la faiblesse et la malice des serviteurs que prendra le bonhomme ,dmos1 quand il sera le matre1 s'il le devient jamais1 ce dont je ne dcide point3 car je ne me mle pas de prophtiser1 laissant ce soin aux pucelles1 qui vaticinent l'exemple des sibylles telles que la ,cumane1 la ,persique et la ,tiburtine1 quarum insigne virginitas est et virginitatis prmium divinatio4 ,venons-en donc notre sujet4 ,il y a de cela vingt ans environ1 j'habitais la plaisante ville de ,sez1 o j'tais bibliothcaire de monsieur l'vque4 ,des comdiens errants1 qui passaient d'aventure1 jourent1 dans une grange1 une tragdie assez bonne4 ,j'y allai et vis paratre un empereur romain dont la perruque tait orne de plus de lauriers qu'un jambon de la foire ,saint-,laurent4 ,il s'assit dans un fauteuil de chanoine2 ses deux ministres1 en habit de cour1 avec leurs grands cordons1 prirent place ses cts sur des tabourets2 et tous trois formrent le ,conseil d'tat sur les quinquets qui puaient excessivement4 ,dans la suite des dlibrations1 l'un des conseillers traa un portrait satirique des consuls aux derniers temps de la ,rpublique4 ,il les montrait impatients d'user et d'abuser de leur puissance passagre1 ennemis du bien public1 jaloux de leurs successeurs1 en qui ils taient seulement assurs de trouver les complices de leurs rapines et de leurs concussions4 ,voici comme il parlait3 ,ces petits souverains qu'on fait pour une anne1 ,voyant d'un temps si court leur puissance borne1 ,des plus heureux desseins font avorter le fruit1 ,de peur de le laisser celui qui les suit4 ,comme ils ont peu de part aux biens dont ils ordonnent1 ,dans le champ du public largement ils moissonnent1 ,assurs que chacun leur pardonne aisment1 ,esprant son tour un pareil traitement4 ,or1 mon fils1 ces vers qui1 par l'exactitude sentencieuse1 rappellent les quatrains de ,pibrac1 sont plus excellents1 pour le sens1 que le reste de la tragdie1 qui sent un peu trop les frivolits pompeuses de la ,fronde des princes et qui est toute gte par les galanteries hroques d'une manire de duchesse de ,longueville1 qui y parat sous le nom d'milie4 ,j'ai pris soin de les retenir afin de les mditer4 ,car on trouve de belles maximes1 mme dans les ouvrages de thtre4 ,ce que le pote dit en ces huit vers des consuls de la ,rpublique romaine s'applique galement aux ministres des dmocraties1 dont le pouvoir est prcaire4 ,ils sont faibles1 mon fils1 parce qu'ils dpendent d'une assemble populaire incapable galement des vues grandes et profondes d'un politique et de l'imbcillit innocente d'un roi fainant4 ,les ministres ne sont grands que s'ils secondent1 comme ,sully1 un prince intelligent ou s'ils tiennent1 comme ,richelieu1 la place du monarque4 ,et qui ne sent que le ,dmos n'aura ni la prudence obstine d'un ,henri ,,iv1 ni l'inertie favorable d'un ,louis ,,xiii8 ,a supposer qu'il sache ce qu'il veut1 il ne saura ni comment sa volont doit tre faite ni seulement si elle est faisable4 ,commandant mal1 il sera mal obi et se croira toujours trahi4 ,les dputs qu'il enverra ses tats gnraux entretiendront par d'ingnieux mensonges ses illusions jusqu'au moment de tomber sous ses soupons injustes ou lgitimes4 ,ces tats procderont de la mdiocrit confuse des foules dont ils seront issus4 ,ils rouleront d'obscures et multiples penses4 ,ils donneront pour tche aux chefs du gouvernement d'excuter des volonts vagues dont ils n'auront pas eux-mmes conscience1 et leurs ministres1 moins heureux que l',oedipe de la ,fable1 seront dvors tour tour par le ,sphinx aux cent ttes1 pour n'avoir pas devin l'nigme dont le ,sphinx lui-mme ignorait le mot4 ,leur plus grande misre sera de se rsigner l'impuissance1 et de parler au lieu d'agir4 ,ils deviendront des rhteurs1 et de trs mauvais rhteurs1 car le talent1 apportant avec lui quelque clart1 les perdrait4 ,ils devront s'tudier parler pour ne rien dire1 et les moins sots d'entre eux seront condamns mentir plus que les autres4 ,en sorte que les plus intelligents deviendront les plus mprisables4 ,et s'il s'en trouve encore d'assez habiles pour conclure des traits1 rgler les finances et pourvoir aux affaires1 leurs connaissances ne leur serviront de rien1 car le temps leur manquera1 et le temps est l'toffe des grandes entreprises4 ,cette condition humiliante dcouragera les bons et donnera de l'ambition aux mauvais4 ,de toutes parts1 les incapacits ambitieuses s'lveront du fond des bourgades aux premiers emplois de l'tat1 et comme la probit n'est pas naturelle l'homme1 et qu'elle doit y tre cultive par de longs soins et par des artifices continus1 on verra des nues de concussionnaires s'abattre sur le trsor public4 ,le mal sera beaucoup accru par l'clat du scandale1 puisqu'il est difficile de rien cacher dans le gouvernement populaire1 et1 par la faute de plusieurs1 tous deviendront suspects4 ,je n'en conclus point1 mon fils1 que les peuples seront alors plus malheureux qu'ils ne sont aujourd'hui4 ,je vous ai fait assez entendre dans nos prcdents entretiens que je ne crois pas que le sort de la nation dpende du prince et de ses ministres1 et que c'est accorder trop de vertu aux lois que d'en faire des sources de la prosprit ou de la misre publiques4 ,nanmoins la multitude des lois est funeste1 et je crains encore que les tats gnraux n'abusent de leur facult lgislatrice4 ,c'est le pch mignon de ,colin et de ,jeannot de faire des ordonnances en gardant leurs moutons et de dire3 ,si j'tais roi6444 ,quand ,jeannot sera roi1 il promulguera plus d'dits en un an que n'en colligea dans tout son rgne l'empereur ,justinien4 ,c'est par cet endroit encore que le rgne de ,jeannot me semble redoutable4 ,mais celui des rois et des empereurs fut gnralement si mauvais qu'on n'en peut craindre un pire1 et ,jeannot ne fera pas beaucoup plus de sottises1 sans doute1 ni de mchancets que tous ces princes ceints de la double ou triple couronne qui depuis le dluge couvrent le monde de sang et de ruines4 ,son incapacit mme et sa turbulence auront cela d'excellent1 qu'elles rendront impossibles ces savantes correspondances d'tat tat1 qu'on nomme diplomatiques et qui n'aboutissent qu' allumer artistement des guerres inutiles et dsastreuses4 ,les ministres du bonhomme ,dmos1 sans cesse talonns1 bousculs1 humilis1 bourrs1 culbuts et plus assaillis de pommes cuites et d'oeufs durs que le pire arlequin du thtre de la foire1 n'auront point de loisirs pour prparer poliment dans la paix et le secret du cabinet1 sur le tapis vert1 des carnages1 en considration de ce qu'on appelle l'quilibre europen et qui n'est que la fortune des diplomates4 ,il n'y aura plus de politique trangre et ce sera un grand bonheur pour la malheureuse humanit4 ,a ces mots1 mon bon matre se leva et reprit de la sorte3 --,il est temps de rentrer1 mon fils1 car cette heure le serein me pntre par le dfaut de mes habits1 qui sont percs en divers endroits4 ,aussi bien1 demeurer plus longtemps sous ce porche1 nous risquerions d'effaroucher les galants de ,catherine et de ,jeannette qui attendent ici l'heure du berger4 ,,viii ,,messieurs ,,les ,,chevins ,ce soir-l1 nous allmes1 mon matre et moi1 sous la tonnelle du ,petit-,bacchus1 o nous trouvmes ,catherine la dentellire1 le coutelier boiteux et le pre qui m'engendra4 ,ils taient assis tous trois la mme table devant un pot de vin dont ils avaient pris assez pour tre plaisants et sociables4 ,on venait d'lire dans les formes deux chevins sur quatre1 et mon pre en discourait selon son tat et son gnie4 --,le malheur1 disait-il1 est que les chevins sont gens de robe et non point rtisseurs1 et qu'ils tiennent leur magistrature du roi et non des marchands1 notamment de la corporation des rtisseurs parisiens dont je suis porte-bannire4 ,s'ils taient de mon choix1 ils aboliraient la dme et la gabelle et nous serions tous heureux4 moins que le monde ne marche reculons comme les crevisses1 un jour viendra o les chevins seront lus par les marchands4 --,n'en doutez point1 dit ,m4 l'abb ,coignard1 les chevins seront lus un jour par les patrons et par les apprentis4 --,prenez garde ce que vous dites l1 monsieur l'abb1 rpliqua mon pre1 inquiet et fronant les sourcils4 ,quand les apprentis se mleront de nommer les chevins1 tout sera perdu4 ,du temps que j'tais apprenti1 je ne songeais qu' mettre mal le bien et la femme de mon patron4 ,mais depuis que j'ai une boutique et une femme1 j'entends les intrts publics1 qui sont lis aux miens4 ,lesturgeon1 notre hte1 apporta un pot de vin4 ,c'tait un petit homme roux1 agile et rude4 --,vous parlez des nouveaux chevins1 dit-il1 les poings sur les hanches4 ,je souhaite seulement qu'ils en sachent autant que les anciens1 qui pourtant n'taient pas bien connaisseurs de l'intrt public4 ,mais ils commenaient d'apprendre leur tat4 ,vous savez1 matre ,lonard 7il parlait mon pre71 que l'cole o les enfants de la rue ,saint-,jacques vont apprendre leur ,croix-de-,dieu est btie de bois et qu'il suffirait d'un fusil et d'un copeau pour la faire flamber comme un feu de la ,saint-,jean4 ,j'en avisai messieurs de l',htel de ,ville4 ,ma lettre ne pchait pas par le style1 car je l'avais fait crire1 pour six blancs1 un secrtaire qui tient choppe sous le ,val-de-,grce4 ,j'y reprsentais messieurs les chevins que tous les petits gars du quartier taient en danger quotidien de griller comme des andouilles1 ce qui tait considrer1 eu gard la sensibilit des mres4 ,monsieur l'chevin qui s'occupe des coles me rpondit poliment1 au bout de trois mois1 que le danger que couraient les petits gars de la rue ,saint-,jacques veillait toute sa sollicitude1 et qu'il tait jaloux de le conjurer2 qu'en consquence1 il envoyait aux coliers ci-dessus dsigns une pompe incendie4 ,le roi1 ajoutait-il1 ayant1 dans sa bont1 construit une fontaine en commmoration de ses victoires deux cents pas de l'cole1 l'eau ne saurait manquer1 et les enfants apprendront en peu de jours manier la pompe que la ,ville consent leur octroyer4 ,en lisant cette lettre1 je sautai au plafond4 ,et1 retournant au ,val-de-,grce1 je dictai au secrtaire une rponse qui tait tourne comme ceci3 ,monseigneur l'dile1 ,monseigneur1 il y a dans la maison d'cole de la rue ,saint-,jacques deux cents marmots dont le plus ancien est g de sept ans4 ,voil de beaux pompiers1 ,monseigneur1 pour faire jouer votre pompe6 ,reprenez-la et faites btir une maison d'cole en pierre et moellon4 ,cette lettre1 comme la premire1 me cota six blancs1 avec le cachet4 ,mais je ne perdis point mon argent1 car je reus1 aprs vingt mois1 une rponse par laquelle monsieur l'chevin m'assurait que les marmots de la rue ,saint-,jacques taient dignes de la sollicitude de l'chevinage parisien1 qui aviserait leur sret4 ,j'en suis l4 ,si mon chevin quitte la place1 il me faudra tout recommencer et payer encore douze blancs au secrtaire du ,val-de-,grce4 ,c'est pourquoi1 matre ,lonard1 bien que persuad qu'il se trouve la maison de ville des figures qui seraient mieux places la foire1 pour y faire ,jocrisse1 je n'ai gures envie d'y voir entrer de nouveaux visages et je tiens garder l'chevin la pompe4 --,moi1 dit ,catherine1 c'est au lieutenant-criminel que j'en veux4 ,il laisse ,jeannette la vielleuse rder chaque jour1 entre chien et loup1 sous le porche de ,saint-,benot-le-,btourn4 ,c'est une honte4 ,elle va par les rues en marmotte et trane des jupes salies dans tous les ruisseaux4 ,on devrait rserver les lieux publics aux filles assez bien nippes pour s'y montrer avec honneur4 --,oh6 dit le coutelier boiteux1 j'estime que le trottoir est tout le monde et j'irai quelque jour1 l'exemple de ,lesturgeon1 notre hte1 chez le secrtaire du ,val-de-,grce pour qu'il rdige en mon nom une belle supplique en faveur des pauvres colporteurs4 ,je ne puis pousser ma voiture aux bons endroits sans tre tout de suite inquit par les sergents1 et ds qu'un laquais ou deux servantes s'arrtent mon talage1 survient un grand coquin noir qui m'ordonne au nom de la loi d'aller vendre ma pacotille ailleurs4 ,tantt je suis sur le terrain lou par les gens du march1 tantt je me trouve proche monsieur ,leborgne1 coutelier jur4 ,une autre fois je dois cder la chausse au carrosse d'un vque ou d'un prince4 ,et me voil endossant le harnais et tirant la bricole1 heureux si1 profitant de mon embarras1 le laquais et les chambrires ne m'ont pas emport1 sans payer1 un tui1 des ciseaux ou quelque bel eustache de ,chtellerault4 ,je suis las de souffrir la tyrannie2 je suis las d'prouver l'injustice des gens de justice4 ,je sens un grand besoin de rvolte4 --,je connais ce signe1 dit mon bon matre1 que vous tes un coutelier magnanime4 --,je ne suis point magnanime1 monsieur l'abb1 reprit modestement le boiteux1 je suis vindicatif1 et le ressentiment m'a pouss vendre en secret des chansons contre le roi1 ses matresses1 et ses ministres4 ,j'en garde un bel assortiment dans la bche de ma voiture4 ,ne me trahissez pas4 ,celle des douze mirlitons est admirable4 --,je ne vous trahirai pas1 rpondit mon pre2 pour moi une bonne chanson vaut un verre de vin et mme davantage4 ,je ne dis rien non plus des couteaux1 et je suis aise1 bonhomme1 que vous vendiez les vtres2 car il faut que tout le monde vive4 ,mais convenez qu'on ne peut souffrir que les vendeurs ambulants fassent concurrence aux marchands qui ont pris boutique loyer et payent la taxe4 ,rien n'est plus contraire l'ordre et la bonne police4 ,l'audace de ces trane-misre est inoue4 ,jusqu'o irait-elle si on ne la rprimait8 ,l'an pass1 un paysan de ,montrouge ne venait-il pas arrter devant la rtisserie de la ,reine ,pdauque sa charrette pleine de pigeons qu'il vendait tout cuits deux sous moins cher que je ne vends les miens4 ,et le rustre criait d'une voix briser les vitres de ma boutique3 ,a cinq sous les beaux pigeons6 ,je le menaai vingt fois de ma lardoire4 ,mais il me rpondait stupidement que la rue est tout le monde4 ,j'en portai plainte monsieur le lieutenant-criminel1 qui me fit justice en me dbarrassant du vilain4 ,je ne sais ce qu'il est devenu2 mais je lui garde rancune du mal qu'il m'a fait2 car voir mes pratiques ordinaires lui acheter ses pigeons par couples1 voire par demi-douzaines1 je pris une jaunisse dont je restai longtemps mlancolique4 ,je voudrais qu'on lui mt sur le corps1 avec de la glu1 autant de plumes qu'il en a tires aux volatiles qu'il vendait toutes cuites ma barbe1 et qu'ainsi emplum de la tte aux pieds1 il ft conduit par les rues1 au cul de sa charrette4 --,matre ,lonard1 dit le coutelier boiteux1 vous tes dur aux pauvres gens4 ,c'est ainsi qu'on pousse bout les malheureux4 --,monsieur le coutelier1 je vous conseille1 dit en riant mon bon matre1 de faire faire ,saint-,innocent1 par quelque crivain gages1 une satire de matre ,lonard et de la vendre avec vos chansons sur les douze mirlitons du roi ,louis4 ,il conviendrait de blasonner un peu notre ami qui1 dans un tat quasi servile1 aspire non point la libert1 mais la tyrannie4 ,je conclus de tous vos discours1 messieurs1 que la police des villes est d'un art difficile1 qu'il y faut concilier des intrts opposs et souvent contraires1 que le bien public est form d'un grand nombre de maux particuliers1 et qu'enfin il est dj merveilleux que des gens enferms dans des murailles ne s'y entre-dvorent pas4 ,c'est un bonheur qu'il faut attribuer leur poltronnerie4 ,la paix publique est fonde uniquement sur le faible courage des citoyens qui se tiennent en respect les uns les autres par la peur qu'ils se font rciproquement4 ,et le prince1 en leur inspirant tous l'pouvante1 leur assure l'inestimable bienfait de la paix4 ,quant vos chevins1 dont le pouvoir est faible1 et qui ne sont pas capables de vous nuire ni de vous servir beaucoup1 et dont le mrite consiste surtout dans leur grande canne et leur perruque1 ne vous plaignez point trop de ce qu'ils soient choisis par le roi et placs1 peu s'en faut1 depuis le dernier rgne1 au rang d'officiers de la couronne4 ,amis du prince1 ils sont les ennemis de tous les citoyens indistinctement1 et cette inimiti est rendue supportable chacun par l'galit parfaite avec laquelle elle se rpand sur tous4 ,c'est une pluie dont nous ne recevons1 les uns et les autres1 que quelques gouttes4 ,un jour1 quand ils seront nomms par le peuple 7comme on dit qu'ils le furent aux premiers temps de la monarchie71 les chevins auront dans la cit mme des amis et des ennemis4 lus par les marchands payant loyer et dme1 ils maltraiteront les colporteurs4 lus par les colporteurs1 ils vexeront les marchands4 lus par les artisans1 ils seront contraires aux matres1 qui font travailler les artisans4 ,ce sera une cause incessante de disputes et de querelles4 ,ils formeront un conseil tumultueux1 o chacun agitera les intrts et les passions de ses lecteurs4 ,pourtant j'imagine qu'ils ne feront pas regretter nos chevins actuels1 qui ne dpendent que du prince4 ,leur vanit turbulente amusera les citoyens qui s'y contempleront comme dans un miroir grossissant4 ,ils useront mdiocrement d'une mdiocre puissance4 ,sortis de l'tat populaire1 ils seront aussi incapables de le dvelopper que de le contenir4 ,les riches s'pouvanteront de leur audace et les misrables accuseront leur timidit1 quand il et fallu seulement reconnatre leur bruyante impuissance4 ,au reste1 capables de tches communes et administrant le bien public avec cette insuffisance suffisante qu'on atteint toujours et qu'on ne dpasse jamais4 --,ouf6 dit mon pre1 vous avez bien parl1 monsieur l'abb4 ,maintenant1 buvez6 ,,ix ,,la ,,science ,ce jour-l nous poussmes1 mon bon matre et moi1 jusqu'au ,pont-,neuf1 dont les demi-lunes taient couvertes de ces trteaux sur lesquels les bouquinistes talent des romans mls des livres de pit4 ,on y trouve pour deux sols l',astre tout entire et le ,grand ,cyrus1 uss et graisss par des lecteurs de province1 avec l',onguent pour la brlure et divers ouvrages des jsuites4 ,mon bon matre avait coutume de lire en passant quelques pages de ces crits1 dont il ne faisait point emplette1 tant dmuni d'argent1 et gardant raisonnablement pour l'hte du ,petit-,bacchus les six blancs qu'il lui advenait1 par extraordinaire1 de tenir dans la poche de sa culotte4 ,au reste1 il n'tait point avide de possder les biens de ce monde1 et les meilleurs ouvrages ne lui faisaient point envie1 pourvu qu'il en pt connatre les bons endroits1 dont il dissertait ensuite avec une sagesse admirable4 ,les trteaux du ,pont-,neuf lui plaisaient en cela que les livres y taient parfums d'une odeur de friture1 par le voisinage des marchandes de beignets2 et ce grand homme y respirait en mme temps les chres odeurs de la cuisine et de la science4 ,chaussant ses lunettes1 il examina l'talage d'un brocanteur avec le contentement d'une me heureuse qui tout est gracieux parce que tout se reflte en elle avec grce4 --,tournebroche1 mon fils1 me dit-il1 il se trouve sur l'tal de ce bon homme des livres fabriqus alors que l'imprimerie tait encore1 autant dire1 dans les langes2 et ces livres se ressentent de la rudesse de nos aeux4 ,j'y rencontre une chronique barbare de ,monstrelet1 auteur qu'on a dit plus baveux qu'un pot de moutarde1 et deux ou trois vies de sainte ,marguerite1 que les commres mettaient jadis en compresse sur leur ventre dans les douleurs de l'enfantement4 ,il serait inconcevable que les hommes eussent t si sots que d'crire et de lire de pareilles inepties1 si notre sainte religion ne nous enseignait qu'ils naissent avec un germe d'imbcillit4 ,et1 comme les lumires de la foi ne m'ont jamais fait dfaut1 non point mme1 par bonheur1 dans les erreurs du lit et de la table1 je conois mieux leur stupidit passe que leur intelligence prsente1 qui1 pour tout dire1 me semble illusoire et dcevante1 telle qu'elle semblera aux gnrations futures1 car l'homme est1 par essence1 une sotte bte et les progrs de son esprit ne sont que les vains effets de son inquitude4 ,c'est pour cette raison1 mon fils1 que je me dfie de ce qu'ils nomment science et philosophie1 et qui n'est1 mon sentiment1 qu'un abus de reprsentations et d'images fallacieuses1 et1 dans un certain sens1 l'avantage du malin ,esprit sur les mes4 ,vous entendez bien que je suis trs loign de croire toutes les diableries dont s'effraie la crance populaire4 ,j'estime1 avec les ,pres1 que la tentation est en nous1 et que nous sommes nous-mmes nos dmons et nos malfices4 ,mais j'en veux monsieur ,descartes et tous les philosophes qui1 sur son exemple1 ont cherch dans la connaissance de la nature une rgle de vie et un principe de conduite4 ,car enfin1 ,tournebroche1 mon fils1 qu'est-ce que la connaissance de la nature1 sinon la fantaisie de nos sens8 ,et qu'est-ce qu'y ajoute1 je vous prie1 la science1 avec les savants depuis ,gassendi1 qui n'tait point un ne1 et ,descartes et ses disciples1 jusqu' ce joli sot de monsieur de ,fontenelle8 ,des bsicles1 mon fils1 des bsicles comme celles qui chaussent mon nez4 ,tous les microscopes et lunettes d'approche dont on fait vanit qu'est-ce1 en ralit1 que des bsicles plus nettes que les miennes que j'achetai l'an pass l'opticien de la foire ,saint-,laurent et dont le verre de l'oeil gauche1 qui est celui dont je vois le mieux1 s'est malheureusement fendu cet hiver d'un tabouret que me jeta la tte le coutelier boiteux1 qui croyait que j'embrassais ,catherine la dentellire1 car c'est un homme grossier et tout fait offusqu par les impressions du dsir charnel8 ,oui1 ,tournebroche1 mon fils1 que sont ces instruments dont les savants et les curieux emplissent leurs galeries et leurs cabinets8 ,que sont les lunettes1 astrolabes1 boussoles1 sinon des moyens d'aider les sens dans leurs illusions et de multiplier l'ignorance fatale o nous sommes de la nature1 en multipliant nos rapports avec elle8 ,les plus doctes d'entre nous diffrent uniquement des ignorants par la facult qu'ils acquirent de s'amuser des erreurs multiples et compliques4 ,ils voient l'univers dans une topaze taille facettes au lieu de le voir1 comme madame votre mre par exemple1 avec l'oeil tout nu que le bon ,dieu lui a donn4 ,mais ils ne changent point d'oeil en s'armant de lunettes2 ils ne changent point de dimensions en usant d'appareils propres mesurer l'espace2 ils ne changent pas de poids en employant des balances trs sensibles2 ils dcouvrent des apparences nouvelles et sont par l le jouet de nouvelles illusions4 ,voil tout6 ,si je n'tais pas persuad1 mon fils1 des saintes vrits de notre religion1 il ne me resterait1 par cette persuasion o je suis que toute connaissance humaine n'est qu'un progrs dans la fantasmagorie1 qu' me jeter de ce parapet dans la ,seine1 qui vit d'autres noys1 depuis le temps qu'elle coule1 ou d'aller demander ,catherine cette espce d'oubli des maux de ce monde qu'on trouve dans ses bras et qu'il est indcent de chercher dans ma condition et surtout mon ge4 ,je ne saurais que croire1 au milieu des appareils dont les mensonges puissants grandiraient dmesurment les mensonges de ma vue1 et je serais un acadmicien tout fait misrable4 ,mon bon matre parlait de la sorte devant la premire demi-lune de gauche1 compter de la rue ,dauphine1 et il commenait d'effrayer le marchand qui le prenait pour un exorciste4 ,tout coup1 saisissant une vieille gomtrie orne d'assez mchantes figures de ,sbastien ,leclerc#c3 --,peut-tre1 reprit-il1 au lieu de me noyer dans l'amour ou dans l'eau1 si je n'tais chrtien et catholique1 prendrais-je le parti de me jeter dans la mathmatique1 o l'esprit trouve les aliments dont il est le plus avide1 savoir3 la suite et la continuit4 ,et j'avoue que ce petit livre1 tout commun qu'il est1 me donne quelque estime du gnie de l'homme4 ,a ces mots1 il ouvrit si largement le trait de ,sbastien ,leclerc1 l'endroit des triangles1 qu'il faillit le rompre net4 ,mais bientt il le rejeta avec dgot4 --,hlas6 murmura-t-il1 les nombres dpendent du temps1 les lignes1 de l'espace1 et ce sont l encore des illusions humaines4 ,en dehors de l'homme1 il n'y a ni mathmatique1 ni gomtrie1 et c'est en dfinitive une connaissance qui ne nous fait pas sortir de nous-mmes1 bien qu'elle affecte un air d'indpendance assez magnifique4 ,ayant dit1 il tourna le dos au bouquiniste soulag1 et respira largement4 --,ah6 ,tournebroche1 mon fils6 reprit-il4 ,tu me vois souffrant d'un mal que je me suis donn et brl par la tunique ardente dont j'ai pris soin moi-mme de me vtir et de me parer4 ,il parlait de la sorte par image1 tant vtu1 en ralit1 d'une mchante souquenille qui ne tenait plus que par deux ou trois boutons4 ,encore n'taient-ils pas engags dans les boutonnires correspondantes2 et c'tait1 comme il avait coutume de dire en riant1 quand on l'en avisait1 un ajustement adultre1 image des moeurs dans les cits4 ,il parlait avec chaleur3 --,je hais la science1 disait-il1 pour l'avoir trop aime1 la faon des voluptueux qui reprochent aux femmes de n'avoir pas gal le rve qu'ils se faisaient d'elles4 ,j'ai voulu tout connatre et je souffre aujourd'hui de ma coupable folie4 ,heureux1 ajouta-t-il1 oh6 bien heureux les bonnes gens assembls autour de ce vendeur d'orvitan6 ,et il montra de la main les laquais1 les chambrires et les forts du port ,saint-,nicolas1 formant un cercle autour d'un oprateur qui donnait la parade avec son valet4 --,vois1 ,tournebroche1 me dit-il1 ils rient de bon coeur quand le drle donne un coup de pied au cul de cet autre drle4 ,et c'est en effet un spectacle plaisant1 qui est tout gt pour moi par la rflexion1 car lorsqu'on recherche l'essence de ce pied et du reste1 on ne rit plus4 ,j'aurais d1 tant chrtien1 concevoir plus tt tout ce qu'il y a de malignit dans cette maxime d'un paen3 ,heureux qui put connatre les causes6 j'aurais d m'enfermer dans la sainte ignorance comme dans un verger clos1 et rester semblable aux petits enfants4 ,je me serais amus1 non point vrai dire1 des jeux grossiers de ce ,mondor 7le ,molire du ,pont-,neuf aurait peu d'attrait pour moi1 quand l'autre me semble dj trop scurrile#d72 mais je me serais amus des herbes de mon jardin1 et j'aurais lou ,dieu dans les fleurs et les fruits de mes pommiers4 ,une curiosit immodre m'a entran1 mon fils2 j'ai perdu1 dans la conversation des livres et des savants1 la paix du coeur1 la sainte simplicit1 et cette puret des humbles d'autant plus admirable qu'elle ne s'altre ni au cabaret ni dans les bouges1 comme il se voit par l'exemple du coutelier boiteux1 et1 si j'ose le dire1 par celui de votre rtisseur de pre1 qui garde beaucoup d'innocence1 encore qu'ivrogne et dbauch4 ,mais il n'en va pas de mme de celui qui a tudi dans les livres4 ,il lui en reste jamais une fire amertume et une tristesse superbe4 ,comme il parlait de la sorte1 la voix lui fut coupe par un roulement de tambours444 ,x ,l',,arm,e ,donc1 tant sur le ,pont-,neuf1 nous entendmes un roulement de tambours4 ,c'tait le ban d'un sergent recruteur1 qui1 le poing la hanche1 se carrait sur le terre-plein1 en avant d'une douzaine de soldats portant des pains et des saucisses enfils la baonnette de leurs fusils4 ,un cercle de gueux et de marmots le regardait bouche be4 ,il releva sa moustache et fit sa proclamation4 --,n'y tendons point l'oreille1 me dit mon bon matre4 ,ce serait perdre son temps4 ,ce sergent parle au nom du roi2 il ne saurait parler avec gnie4 ,s'il vous plat d'entendre un discours ingnieux sur le mme sujet1 vous entrerez dans quelqu'un de ces fours du quai de la ,ferraille o les racoleurs enrlent les laquais et les rustres4 ,ces racoleurs1 tant des fripons1 sont tenus d'tre loquents4 ,il me souvient d'avoir1 en ma jeunesse1 au temps du feu roi1 ou la plus merveilleuse harangue de la bouche d'un de ces marchands d'hommes1 qui tenait boutique dans la ,valle-de-,misre1 que vous voyez d'ici1 mon fils4 ,racolant des hommes pour les colonies3 ,jeunes gens qui m'entourez1 leur disait-il1 vous n'tes pas sans avoir entendu parler du pays de ,cocagne2 c'est dans l',inde qu'il faut aller pour trouver ce fortun pays2 c'est l que l'on a tout gogo4 ,souhaitez-vous de l'or1 des perles1 des diamants8 ,les chemins en sont pavs2 il n'y a qu' se baisser pour en prendre4 ,et encore1 ne vous baisserez-vous point4 ,les sauvages les ramasseront pour vous4 ,je ne vous parle pas du caf1 des limons1 des grenades1 des oranges1 des ananas et de mille fruits dlicieux qui viennent sans culture1 comme dans le paradis terrestre4 ,si je m'adressais des femmes ou des enfants1 je pourrais leur vanter toutes ces friandises1 mais je m'explique devant des hommes4 ,j'omets1 mon fils1 tout ce qu'il dit de la gloire2 mais croyez qu'il gala ,dmosthne en nergie et ,cicron en abondance4 ,l'effet de son discours fut d'envoyer cinq ou six malheureux mourir de la fivre jaune dans des marcages1 tant il est vrai que l'loquence est une arme dangereuse et que le gnie des arts exerce1 pour le mal comme pour le bien1 sa puissance irrsistible4 ,remerciez ,dieu1 ,tournebroche1 de ce que1 ne vous ayant donn de talents d'aucune sorte1 il ne vous expose pas devenir un jour le flau des peuples4 ,on reconnat les prfrs de ,dieu1 mon fils1 ce qu'ils n'ont point d'esprit1 et j'ai prouv que l'intelligence assez vive que le ,ciel a mise en moi n'tait qu'une cause incessante de dangers pour ma paix en ce monde et dans l'autre4 ,que serait-ce1 si le coeur et la pense d'un ,csar habitaient ma tte et ma poitrine8 ,mes dsirs ne connatraient point de sexe et je serais inaccessible la piti4 ,j'allumerais au dedans et au dehors des guerres inextinguibles4 ,encore ce grand ,csar avait-il l'me lgante et une sorte de douceur4 ,il mourut avec dcence sous le poignard de ses assassins vertueux4 ,jour des ,ides de mars1 jour jamais funeste o des brutes sentencieuses dtruisirent ce monstre charmant6 ,je suis digne de pleurer le divin ,jules au ct de ,vnus1 sa mre2 et si je l'appelle monstre1 c'est par tendresse1 car dans son me gale1 il ne se trouva rien d'excessif que la puissance4 ,il avait un naturel sentiment du rythme et de la mesure4 ,il se plut galement dans sa jeunesse aux grces de la dbauche et de la grammaire4 ,il tait orateur et sa beaut sans doute ornait la scheresse volontaire de ses discours4 ,il aima ,cloptre avec cette exactitude gomtrique qu'il porta dans tous ses desseins4 ,il mit dans ses crits et dans ses actions le gnie de la clart4 ,il fut ami de l'ordre et de la paix jusque dans la guerre1 sensible l'harmonie et si habile constructeur de lois1 que nous vivons encore1 tout barbares que nous sommes1 sous la majest de son empire1 qui a fait le monde tel qu'il est aujourd'hui4 ,vous voyez1 mon fils1 que je ne lui mnage pas la louange ni l'amour4 ,capitaine1 dictateur1 souverain pontife1 il a ptri l'univers dans ses belles mains4 ,pour moi1 j'ai t professeur d'loquence au collge de ,beauvais1 secrtaire d'une chanteuse de l',opra1 bibliothcaire de monsieur l'vque de ,sez1 crivain public au charnier des ,saints-,innocents et prcepteur du fils de votre pre la rtisserie de la ,reine ,pdauque2 j'ai fait un beau catalogue de manuscrits prcieux1 j'ai crit quelques libelles1 dont il vaut mieux ne pas parler1 et trac sur du papier chandelle des maximes ddaignes des libraires4 ,pourtant je ne changerais pas mon existence contre celle de ce grand ,csar4 ,il en coterait trop mon innocence4 ,et j'aime mieux tre un homme obscur1 pauvre et mpris1 comme je le suis en effet1 que de monter ce fate o l'on ouvre l'univers de nouvelles destines par des voies sanglantes4 ,ce sergent recruteur1 que vous entendez d'ici promettre ces gueux un sou par jour avec le pain et la viande1 m'inspire1 mon fils1 de profondes rflexions sur la guerre et l'arme4 ,j'ai fait tous les mtiers1 hors celui de soldat qui m'a toujours inspir du dgot et de l'effroi1 par les caractres de servitude1 de fausse gloire et de cruaut qui y sont attachs1 et qui se trouvent les plus contraires mon naturel pacifique1 mon amour sauvage de la libert et mon esprit1 qui1 jugeant sainement de la gloire1 estime au juste prix celle de la mousqueterie4 ,je ne parle point de mon penchant invincible la mditation qui et t trop excessivement contrari par l'exercice du sabre et du fusil4 ,ne voulant point tre ,csar1 vous concevrez que je ne veuille point tre non plus ,la ,tulipe ou ,brin-d',amour4 ,et je ne vous cache pas1 mon fils1 que le service militaire me parat la plus effroyable peste des nations polices4 ,ce sentiment est philosophique4 ,il n'y a donc aucune apparence qu'il soit jamais partag par un grand nombre de personnes4 ,et1 dans le fait1 les rois et les rpubliques trouveront toujours autant de soldats qu'ils en voudront mettre leurs parades et leurs guerres4 ,j'ai lu les traits de ,machiavel chez monsieur ,blaizot1 l',image ,sainte-,catherine1 o ils sont tous parfaitement relis en parchemin4 ,ils le mritent1 mon fils2 et1 pour ma part1 j'estime infiniment le secrtaire florentin qui le premier ta aux actions des politiques ce fondement de la justice1 sur lequel ils n'tablirent jamais que des sclratesses honores4 ,ce ,florentin1 qui voyait sa patrie la merci de ses dfenseurs mercenaires1 conut l'ide d'une arme nationale et patriote4 ,il a dit en quelque endroit de ses livres qu'il est juste que tous les citoyens concourent la sret de leur patrie et soient tous soldats4 ,je l'ai ou soutenir pareillement chez monsieur ,blaizot par monsieur ,roman qui est trs zl1 comme vous le savez1 pour les droits de l'tat4 ,il n'a souci que du gnral et de l'universel et ne sera content qu'au jour o tous les intrts privs seront sacrifis l'intrt public4 ,donc ,machiavel et monsieur ,roman veulent que nous soyons tous soldats1 tant tous citoyens4 ,je ne dirai pas comme eux que cela est juste4 ,et je ne dirai pas non plus que cela est injuste1 pour cette raison que le juste et l'injuste sont affaire de raisonnement et que c'est un sujet dont les sophistes seuls dcident4 --,quoi6 mon bon matre1 m'criai-je avec une douloureuse surprise1 vous prtendez que la justice dpend des raisons d'un sophiste1 et que nos actions sont justes ou injustes selon les arguments d'un habile homme4 ,cette maxime me choque plus que je ne saurais dire4 --,tournebroche1 mon fils1 rpondit ,m4 l'abb ,coignard1 considrez que je parle de la justice humaine1 qui est diffrente de la justice de ,dieu1 et qui y est gnralement oppose4 ,les hommes n'ont jamais soutenu l'ide du juste et de l'injuste que par l'loquence1 qui est sujette embrasser le pour et le contre4 ,vous voulez peut-tre1 mon fils1 asseoir la justice sur le sentiment2 mais prenez garde que sur cette assiette vous n'lverez qu'une masure humble et domestique1 la cabane du vieil vandre1 la chaumire o ,philmon vivait avec ,baucis4 ,mais le palais des lois1 la tour des institutions d'tat veulent d'autres fondements4 ,la nature ingnue n'en saurait supporter seule le poids inique2 et ces murs redoutables s'lvent sur le fondement des mensonges antiques1 par l'art subtil et froce des lgistes1 des magistrats et des princes4 ,c'est une niaiserie1 ,tournebroche1 mon fils1 que de rechercher si une loi est juste ou injuste1 et il en est du service militaire comme des autres institutions1 dont on ne peut dire si elles sont bonnes ou mauvaises en principe1 puisqu'il n'y a pas de principe hors ,dieu1 de qui tout sort4 ,il faut vous dfendre1 mon fils1 de cette sorte d'esclavage qui est celui des mots et auquel les hommes se soumettent avec le plus de docilit4 ,sachez donc que le mot de justice n'a aucun sens1 si ce n'est en thologie o il est terriblement expressif4 ,sachez que monsieur ,roman n'est qu'un sophiste quand il vous dmontre qu'on doit le service au prince4 ,pourtant je crois que si le prince ordonne jamais tous les citoyens de se faire soldats1 il sera obi1 je ne dis pas avec docilit1 mais avec allgresse4 ,j'ai observ que le mtier le plus naturel l'homme est celui de soldat2 c'est celui auquel il est port le plus facilement par ses instincts et par ses gots qui ne sont pas tous bons4 ,et1 hors quelques rares exceptions1 dont je suis1 l'homme peut tre dfini un animal mousquet4 ,donnez-lui un bel uniforme avec l'esprance d'aller se battre2 il sera content4 ,aussi faisons-nous de l'tat militaire l'tat le plus noble1 ce qui est vrai dans un sens1 car cet tat est le plus ancien1 et les premiers humains firent la guerre4 ,l'tat militaire a cela aussi d'appropri la nature humaine1 qu'on n'y pense jamais1 et il est clair que nous ne sommes pas faits pour penser4 ,la pense est une maladie particulire quelques individus et qui ne se propagerait pas sans amener promptement la fin de l'espce4 ,les soldats vivent en troupe1 et l'homme est un animal sociable4 ,ils portent des habits bleus et blancs1 bleus et rouges1 gris et bleus1 des rubans1 des plumets et des cocardes1 qui leur donnent sur les filles l'avantage du coq sur la poule4 ,ils vont en guerre et la maraude1 et l'homme est naturellement voleur1 libidineux1 destructeur et sensible la gloire4 ,c'est l'amour de la gloire qui dcide surtout nos ,franais prendre les armes4 ,et il est certain que1 dans l'opinion1 la gloire militaire est la seule clatante4 ,il suffit1 pour s'en assurer1 de lire les histoires4 ,la ,tulipe semblera excusable de n'tre pas plus philosophe que ,tite-,live4 ,,xi ,l',,arm,e 7,,suite7 ,mon bon matre poursuivit en ces termes3 --,il faut considrer1 mon fils1 que les hommes1 lis les uns aux autres1 dans la suite des temps1 par une chane dont ils ne voient que peu d'anneaux1 attachent l'ide de noblesse des coutumes dont l'origine fut humble et barbare4 ,leur ignorance sert leur vanit4 ,ils fondent leur gloire sur des misres antiques1 et la noblesse des armes sort tout entire de cette sauvagerie des premiers ges dont la ,bible et les potes ont conserv le souvenir4 ,et qu'est-ce en ralit que cette gentilhommerie militaire1 roidie avec tant d'orgueil au-dessus de nous1 sinon les restes dgnrs de ces malheureux chasseurs des bois que le pote ,lucrce a peints de telle manire qu'on doute si ce sont des hommes ou des btes8 ,il est admirable1 ,tournebroche1 mon fils1 que la guerre et la chasse1 dont la seule pense nous devrait accabler de honte et de remords en nous rappelant les misrables ncessits de notre nature et notre mchancet invtre1 puissent au contraire servir de matire la superbe des hommes1 que les peuples chrtiens continuent d'honorer le mtier de boucher et de bourreau quand il est ancien dans les familles1 et qu'enfin on mesure chez les peuples polis l'illustration des citoyens sur la quantit de meurtres et de carnages qu'ils portent pour ainsi dire dans leurs veines4 --,monsieur l'abb1 demandai-je mon bon matre1 ne croyez-vous pas que le mtier des armes est tenu pour noble cause des dangers qu'on y court et du courage qu'il y faut dployer8 --,mon fils1 rpondit mon bon matre1 si vraiment l'tat des hommes est noble en proportion du danger qu'on y court1 je ne craindrai pas d'affirmer que les paysans et les manouvriers sont les plus nobles hommes de l'tat1 car ils risquent tous les jours de mourir de fatigue et de faim4 ,les prils auxquels les soldats et les capitaines s'exposent sont moindres en nombre comme en dure2 ils ne sont que de peu d'heures pour toute une vie et consistent affronter les balles et les boulets qui tuent moins srement que la misre4 ,il faut que les hommes soient lgers et vains1 mon fils1 pour donner aux actions d'un soldat plus de gloire qu'aux travaux d'un laboureur et pour mettre les ruines de la guerre plus haut prix que les arts de la paix4 --,monsieur l'abb1 demandai-je encore1 n'estimez-vous pas que les soldats sont ncessaires la sret de l'tat1 et que nous devons les honorer en reconnaissance de leur utilit8 --,il est vrai1 mon fils1 que la guerre est une des ncessits de la nature humaine1 et qu'on ne peut s'imaginer des peuples qui ne se battent point1 c'est--dire qui ne soient ni homicides1 ni pillards1 ni incendiaires4 ,vous ne concevez pas non plus un prince qui ne serait pas quelque peu usurpateur4 ,on lui en ferait trop de reproche et on l'en mpriserait comme de ne point aimer la gloire4 ,la guerre est donc ncessaire l'homme2 elle lui est plus naturelle que la paix1 qui n'en est que l'intervalle4 ,aussi voit-on les princes jeter leurs armes les unes contre les autres sur le plus mauvais prtexte1 pour la raison la plus futile4 ,ils invoquent leur honneur qui est d'une excessive dlicatesse4 ,il suffit d'un souffle pour y faire une tache qu'on ne peut laver que dans le sang de dix1 vingt1 trente1 cent mille hommes1 selon la population de la principaut4 ,pour peu qu'on y songe1 on ne conoit pas bien comment l'honneur du prince peut tre lav par le sang de ces malheureux1 ou plutt on conoit que ce ne sont l que des mots vides de sens2 mais les hommes se font tuer volontiers pour des mots4 ,ce qui est encore plus admirable1 c'est qu'un prince tire beaucoup d'honneur du vol d'une province et que l'attentat qui serait puni de mort chez un hardi particulier devienne louable s'il est consomm avec la plus furieuse cruaut par un souverain l'aide de ses mercenaires4 ,mon bon matre ayant ainsi parl1 tira sa bote de sa poche et huma quelques grains de tabac qui y restaient4 --,monsieur l'abb1 lui demandai-je1 n'est-il point des guerres justes et faites pour une bonne cause8 --,tournebroche1 mon fils1 me rpondit-il1 les peuples polis ont beaucoup outr l'injustice de la guerre1 et ils l'ont rendue trs inique en mme temps que trs cruelle4 ,les premires guerres furent entreprises pour l'tablissement des tribus sur des terres fertiles4 ,c'est ainsi que les ,isralites conquirent le pays de ,chanaan4 ,la faim les poussait4 ,les progrs de la civilisation ont tendu la guerre la conqute de colonies et de comptoirs1 comme il se voit par l'exemple de l',espagne1 de la ,hollande1 de l',angleterre et de la ,france4 ,enfin on a vu des rois et des empereurs voler des provinces dont ils n'avaient pas besoin1 qu'ils ruinrent1 qu'ils dsolrent sans profit pour eux et sans autre avantage que d'y lever des pyramides et des arcs de triomphe4 ,et cet abus de la guerre est le plus odieux1 en sorte qu'il faut croire ou que les peuples deviennent de plus en plus mchants par le progrs des arts1 ou plutt que la guerre1 tant une ncessit de la nature humaine1 on la fait encore pour elle-mme quand on a perdu toute raison de la faire4 ,cette considration m'afflige profondment1 car je suis port par tat et par inclination l'amour de mes semblables4 ,et ce qui achve de m'attrister1 ,tournebroche1 mon fils1 c'est que je dcouvre que ma bote est vide1 et le tabac est l'endroit par lequel je sens le plus impatiemment ma pauvret4 ,autant pour dtourner sa pense de cette disgrce intime que pour m'instruire son cole1 je lui demandai si la guerre civile ne lui semblait pas la plus dtestable espce de guerre4 --,elle est1 me rpondit-il1 assez odieuse1 mais non point trs inepte1 car les citoyens1 lorsqu'ils en viennent aux mains entre eux1 ont plus de chances de savoir pourquoi ils se battent que dans le cas o ils vont en guerre contre des peuples trangers4 ,les sditions et querelles intestines naissent gnralement de l'extrme misre des peuples4 ,elles sont l'effet du dsespoir1 et la seule issue qui reste aux misrables1 lesquels y peuvent trouver une vie meilleure et parfois mme une part de souverainet4 ,mais il est remarquer1 mon fils1 que plus les rvolts sont malheureux et partant excusables1 moins ils ont de chances de gagner la partie4 ,affams et stupides1 arms de leur seule fureur1 ils sont incapables de grands desseins et de vues prudentes1 en sorte que le prince les rduit aisment4 ,il a plus de difficult vaincre la rbellion des grands qui est dtestable1 n'ayant pas l'excuse de la ncessit4 ,enfin1 mon fils1 tant civile qu'trangre1 la guerre est excrable et d'une malignit que je dteste4 ,,xii ,l',,arm,e 7,,suite ,,et ,,fin7 --,mon fils1 ajouta mon bon matre1 je vous ferai paratre tout ensemble1 dans l'tat de ces pauvres soldats qui vont servir le roi1 la honte de l'homme et sa gloire4 ,en effet la guerre nous ramne et nous tire notre brutalit naturelle2 elle est l'effet d'une frocit que nous avons en commun avec les animaux1 je ne dis pas seulement les lions et les coqs1 qui y portent une admirable fiert1 mais encore les oiselets1 tels que les geais et les msanges dont les moeurs sont trs querelleuses1 et mme les insectes1 gupes et fourmis1 qui se battent avec un acharnement dont les ,romains eux-mmes n'ont pas laiss d'exemple4 ,les causes principales de la guerre sont les mmes chez l'homme et chez l'animal1 qui luttent l'un et l'autre pour prendre ou conserver la proie ou pour dfendre le nid ou la tanire1 ou pour jouir d'une compagne4 ,il n'y a en cela aucune diffrence1 et l'enlvement des ,sabines rappelle parfaitement ces combats de cerfs1 qui1 dans la nuit1 ensanglantent nos forts4 ,nous avons russi seulement colorer ces raisons basses et naturelles par les ides d'honneur que nous y rpandons sans beaucoup d'exactitude4 ,si nous croyons aujourd'hui nous battre pour des motifs trs nobles1 cette noblesse est tout entire loge dans le vague de nos sentiments4 ,moins le but de la guerre est simple1 clair1 prcis1 plus la guerre elle-mme est odieuse et dtestable4 ,et1 s'il est vrai1 mon fils1 qu'on en soit venu s'entretuer pour l'honneur1 cela est un drglement excessif4 ,nous avons renchri sur la cruaut des btes froces1 qui ne se font point de mal sans raisons sensibles4 ,et il est vrai de dire que l'homme est plus mchant et plus dnatur dans ses guerres que les taureaux et que les fourmis dans les leurs4 ,ce n'est pas tout1 et je dteste moins les armes pour la mort qu'elles sment que pour l'ignorance et la stupidit qui leur font cortge4 ,il n'est pire ennemi des arts qu'un chef de mercenaires ou de partisans1 et d'ordinaire les capitaines ne sont pas mieux forms aux bonnes lettres que leurs soldats4 ,l'habitude d'imposer sa volont par la force rend un homme de guerre trs inhabile l'loquence1 qui a sa source dans le besoin de persuader4 ,aussi le militaire affecte-t-il le mpris de la parole et des belles connaissances4 ,il me souvient d'avoir connu ,sez1 du temps que j'tais bibliothcaire de monsieur l'vque1 un vieux capitaine blanchi sous le harnais et qui passait pour vaillant homme1 portant firement une large balafre qui lui traversait le visage4 ,c'tait un bon paillard qui avait tu beaucoup d'hommes et viol plusieurs nonnains1 sans y mettre de mchancet4 ,il entendait assez bien son art et tait fort exact sur la tenue de son rgiment1 qui dfilait mieux qu'aucun autre4 ,enfin1 un homme de coeur1 et brave compagnon quand il s'agissait de vider un pot1 comme je le vis bien l'auberge du ,cheval blanc o maintes fois je lui tins tte4 ,or1 il m'arriva1 une nuit1 de l'accompagner 7car nous tions bons amis7 tandis qu'il enseignait ses hommes la manire de s'orienter par l'aspect des toiles4 ,il leur rcita d'abord l'ordonnance de monsieur de ,louvois sur cette matire1 et comme il la rptait par coeur depuis trente ans1 il n'y faisait gure plus de fautes qu'au ,pater et l',ave4 ,il dit donc tout d'abord que les soldats commenceront par chercher dans le ciel l'toile polaire qui est fixe par rapport aux autres toiles1 lesquelles tournent autour d'elle en sens contraire des aiguilles d'une montre4 ,mais il n'entendait pas clairement ce qu'il disait4 ,car1 aprs avoir rcit deux ou trois fois sa phrase d'un ton suffisamment imprieux1 il se pencha mon oreille et me dit3 --,sacrebleu6 l'abb1 montrez-moi donc cette garce d'toile polaire4 ,si je sais la distinguer dans ce fouillis de lumignons dont le ciel est tout sem1 je veux que le grand diable me croque6 ,je lui enseignai incontinent la manire de la trouver et la lui montrai du doigt4 --,oh6 oh6 s'cria-t-il1 la pcore est perche bien haut6 ,de l'endroit o nous sommes on ne peut la regarder sans se tordre le col4 ,et1 tout aussitt1 il donna l'ordre ses officiers de faire reculer les soldats de cinquante pas1 pour qu'ils pussent voir plus facilement l'toile polaire4 ,ce que je vous conte l1 mon fils1 je l'ai entendu de mes oreilles2 et vous conviendrez que ce porteur d'pe avait une ide bien nave du systme du monde et notamment des parallaxes des toiles4 ,pourtant il portait les ordres du roi sur un bel habit brod et il tait plus honor dans l'tat qu'un savant prtre4 ,c'est cette rudesse que je ne puis souffrir dans l'arme4 ,mon bon matre1 ces mots1 s'tant arrt pour souffler1 je lui demandai s'il ne pensait pas1 en dpit de l'ignorance de ce capitaine1 qu'il faut beaucoup d'esprit pour gagner des batailles4 ,il me rpondit en ces termes3 --,tournebroche1 mon fils1 considrer la difficult qu'il y a rassembler et conduire des armes1 les connaissances qu'il faut dans l'attaque ou la dfense d'une place et l'habilet qu'exige un bon ordre de bataille1 on reconnatra aisment qu'un gnie presque surhumain1 tel que celui d'un ,csar1 est seul capable d'une telle entreprise1 et l'on s'tonnera qu'il se soit trouv des esprits propres renfermer presque toutes les parties d'un vritable homme de guerre4 ,un grand capitaine connat non seulement la figure des pays1 mais encore les moeurs1 les industries des peuples4 ,il retient dans sa pense une infinit de petites circonstances dont il forme ensuite des vues simples et vastes4 ,les plans qu'il a lentement mdits et tracs l'avance1 il peut les changer au milieu de l'action par inspiration soudaine1 et il est la fois trs prudent et trs audacieux2 sa pense tantt chemine avec la sourde lenteur de la taupe1 tantt s'lance du vol de l'aigle4 ,rien n'est plus vrai4 ,mais considrez1 mon fils1 que quand deux armes sont en prsence1 il faut que l'une d'elles soit vaincue1 d'o il suit que l'autre sera ncessairement victorieuse1 sans que le chef qui la commande ait toutes les parties d'un grand capitaine et sans mme qu'il en ait aucune4 ,il est1 je le veux1 des chefs habiles2 il en est aussi d'heureux1 dont la gloire n'est pas moindre4 ,comment1 dans ces rencontres tonnantes1 dmler ce qui est l'effet de l'art et ce qui vient de la fortune8 ,mais vous m'cartez de mon sujet4 ,tournebroche1 mon fils1 je voulais montrer que la guerre est aujourd'hui la honte de l'homme et qu'elle en fut autrefois l'honneur4 tablie sur les empires par ncessit1 elle fut la grande ducatrice du genre humain4 ,c'est par elle que les hommes se sont forms toutes les vertus qui lvent et soutiennent les cits4 ,c'est par elle qu'ils ont appris la patience1 la fermet1 le mpris du danger1 la gloire du sacrifice4 ,le jour o des ptres ont roul des quartiers de roc pour en former une enceinte derrire laquelle ils dfendirent leurs femmes et leurs boeufs1 la premire socit humaine fut fonde et le progrs des arts assur4 ,ce grand bien dont nous jouissons1 la patrie1 la ville1 la chose auguste que les ,romains adoraient par-dessus les dieux1 l',urbs1 est fille de la guerre4 ,la premire cit fut une enceinte fortifie et c'est dans ce berceau rude et sanglant que furent nourries les lois augustes et les belles industries1 les sciences et la sagesse4 ,et c'est pourquoi le vrai ,dieu voulut tre nomm le ,dieu des armes4 ,ce que je vous en dis1 ,tournebroche1 mon fils1 n'est pas pour que vous signiez votre engagement ce sergent recruteur et soyez pris de l'envie de devenir un hros raison de soixante coups de verge sur le dos par jour1 en moyenne4 ,aussi bien la guerre n'est-elle plus1 dans nos socits1 qu'un mal hrditaire1 un retour lascif la vie sauvage1 une purilit criminelle4 ,les princes de ce temps et notamment le feu roi porteront jamais l'illustre honte d'avoir fait de la guerre le jeu et l'amusement des cours4 ,il m'est douloureux de penser que nous ne verrons pas la fin de ces carnages concerts4 ,quant l'avenir1 l'insondable avenir1 souffrez1 mon fils1 que je le rve plus conforme l'esprit de douceur et d'quit qui est en moi4 ,l'avenir est un lieu commode pour y mettre des songes4 ,c'est l1 comme en ,utopie1 que le sage se plat btir4 ,je veux croire que les peuples se feront un jour de paisibles vertus4 ,c'est dans la grandeur croissante des armements que je me flatte de dcouvrir un lointain prsage de paix universelle4 ,les armes augmentent sans cesse en force et en nombre4 ,les peuples entiers y seront un jour engouffrs4 ,alors le monstre prira par son trop de nourriture4 ,il crvera d'obsit4 ,,xiii ,,les ,,acad,,mies ,nous apprmes ce jour-l1 que l'vque de ,sez venait d'tre lu membre de l',acadmie franaise4 ,il avait prononc1 vingt ans en 1 un pangyrique de saint ,maclou1 qui passait pour une bonne pice1 et je crois volontiers qu'il s'y trouvait des endroits excellents1 car ,m4 l'abb ,coignard1 mon bon matre1 y avait mis la main1 avant de quitter l'vch en compagnie de la chambrire de madame la ,baillive4 ,m4 de ,sez sortait de la meilleure noblesse normande4 ,sa pit1 sa cave et son curie taient justement vantes dans tout le royaume1 et son propre neveu tenait la feuille des bnfices4 ,son lection ne surprit personne4 ,elle fut approuve de tout le monde1 hors des bas-gris du caf ,procope1 qui ne sont jamais contents4 ,ce sont des frondeurs4 ,mon bon matre les blma doucement de leur humeur opposante4 --,de quoi se plaint monsieur ,duclos8 dit-il4 ,il est depuis hier l'gal de monsieur de ,sez1 qui a le plus beau clerg et la plus belle meute du royaume8 ,car les acadmiciens sont gaux en vertu des statuts#e4 ,il est vrai que c'est l'insolente galit des saturnales qui cesse1 la sance leve1 lorsque monsieur l'vque monte dans son carrosse1 laissant monsieur ,duclos crotter ses bas de laine dans le ruisseau4 ,mais si monsieur ,duclos ne veut point s'galer de la sorte monsieur l'vque de ,sez1 pourquoi fraye-t-il avec la gent jetonnire8 ,que ne se met-il dans un tonneau comme ,diogne ou1 comme moi1 dans une choppe de ,saint-,innocent8 ,c'est seulement dans un tonneau ou dans une choppe qu'on domine les grandeurs de ce monde4 ,c'est l seulement qu'on est vrai prince et seul seigneur4 ,heureux qui n'a pas mis son espoir en l',acadmie6 ,heureux qui vit exempt de craintes et de dsirs et qui connat le nant de toutes choses6 ,heureux qui sait qu'il est galement vain d'tre acadmicien et de ne pas l'tre6 ,celui-l mne sans trouble une vie obscure et cache4 ,la belle libert le suit partout4 ,il clbre dans l'ombre les silencieuses orgies de la sagesse1 et toutes les ,muses lui sourient comme leur initi4 ,ainsi parla mon bon matre1 et j'admirais le chaste enthousiasme qui enflait sa voix et brillait dans ses yeux4 ,mais l'inquitude de la jeunesse m'agitait4 ,je voulais prendre parti1 me jeter au combat1 me dclarer pour ou contre l',acadmie4 --,monsieur l'abb1 demandai-je1 l',acadmie n'a-t-elle pas le devoir d'appeler elle les meilleurs esprits du royaume plutt que l'oncle de l'vque de la feuille#f8 --,mon fils1 rpondit doucement mon bon matre1 si monsieur de ,sez se montre austre dans ses mandements1 magnifique et galant dans sa vie1 s'il est enfin le parangon des prlats et s'il a prononc ce pangyrique de saint ,maclou1 dont l'exorde1 relatif la gurison des crouelles par le roi de ,france1 a paru noble1 vouliez-vous que la compagnie l'cartt pour cette seule raison qu'il a un neveu aussi puissant qu'aimable8 ,c'et t montrer une vertu barbare et punir avec inhumanit monsieur de ,sez des grandeurs de sa famille4 ,la ,compagnie a voulu les oublier4 ,cela seul1 mon fils1 est assez magnanime4 ,j'osai rpliquer ce discours1 tant le feu de la jeunesse m'avait donn d'emportement4 --,monsieur l'abb1 dis-je1 souffrez que mon sentiment rsiste vos raisons4 ,tout le monde sait que monsieur de ,sez n'est considrable que par la facilit du caractre et qu'on admire seulement en lui l'art de glisser entre les partis4 ,on l'a vu se couler doucement entre les jsuites et les jansnistes et colorer sa ple prudence des roses de la charit chrtienne4 ,il croit avoir assez fait quand il n'a mcontent personne et met tout son devoir soutenir sa fortune4 ,ce n'est donc pas son grand coeur qui lui a valu les suffrages des illustres protgs du roi#g4 ,ce n'est pas non plus son bel esprit4 ,car hors ce pangyrique de saint ,maclou qu'il n'eut 7tout le monde le sait7 que la peine de lire1 ce paisible voque n'a fait entendre que les tristes mandements de ses vicaires4 ,il ne se recommandait que par l'amnit de son langage et par la politesse de son commerce4 ,sont-ce l des titres suffisants pour l'immortalit8 --,tournebroche1 rpondit obligeamment ,m4 l'abb ,coignard1 vous pensez avec cette simplicit que madame votre mre vous donna avec le jour1 et je vois que vous garderez longtemps votre candeur native4 ,je vous en fais mon compliment4 ,mais il ne faudrait pas que l'innocence vous rendt injuste3 il suffit qu'elle vous laisse ignorant4 ,l'immortalit qu'on vient de dcerner monsieur de ,sez ne veut ni un ,bossuet ni un ,belzunce2 elle n'est point grave dans le coeur des peuples tonns2 elle est inscrite sur un gros registre1 et vous entendez bien que ces lauriers de papier ne vont pas qu' des ttes hroques4 ,s'il se rencontre1 parmi les ,quarante1 des personnes de plus de politesse que de gnie1 quel mal y voyez-vous8 ,la mdiocrit triomphe l',acadmie4 ,o ne triomphe-t-elle pas8 ,la voyez-vous moins puissante dans les ,parlements et dans les ,conseils de la ,couronne1 o1 sans doute1 elle est moins sa place8 ,faut-il donc tre un homme rare pour travailler un dictionnaire qui veut rgler l'usage et qui ne peut que le suivre8 ,les acadmistes ou acadmiciens furent institus1 vous le savez1 pour fixer le bel usage en ce qui regarde le discours1 pour purger le langage de toute antique et populaire impuret et pour que ne repart plus un autre ,rabelais1 un autre ,montaigne1 tout puant la canaille1 la cuistrerie ou la province4 ,on assembla cet effet des gentilshommes qui savaient le bon usage et des crivains qui avaient intrt le connatre4 ,cela fit craindre que la compagnie ne rformt tyranniquement la langue franaise4 ,mais on vit bientt que ces craintes taient vaines et que les acadmistes obissaient l'usage1 bien loin de l'imposer4 ,malgr leur dfense1 on continua dire comme devant3 ,je ferme ma porte#h4 ,la compagnie se rsigna vite consigner dans un gros dictionnaire les progrs de l'usage4 ,c'est l'unique soin des ,immortels#i4 ,quand ils y ont vaqu1 ils trouvent tout loisir de se rcrer entre eux4 ,il leur faut pour cela des compagnons plaisants1 faciles1 gracieux1 des confrres aimables1 des hommes entendus et sachant le monde4 ,ce n'est pas toujours le cas des grands talents4 ,le gnie est parfois insociable4 ,un homme extraordinaire est rarement un homme de ressource4 ,l',acadmie a pu se passer de ,descartes et de ,pascal4 ,qui dit qu'elle se serait aussi bien passe de monsieur ,godeau ou de monsieur ,conrart1 ou de toute autre personne d'un esprit souple1 liant et avis8 --,hlas6 soupirai-je1 ce n'est donc point un snat d'hommes divins1 un concile d',immortels2 ce n'est donc pas l'auguste aropage de la posie et de l'loquence8 --,non point1 mon fils4 ,c'est une compagnie qui professe la politesse1 et qui s'est attir par l un grand renom chez les peuples trangers et particulirement parmi les ,moscovites4 ,vous n'avez pas l'ide1 mon fils1 de l'admiration que l',acadmie franaise inspire aux barons allemands1 aux colonels de l'arme russe et aux milords anglais4 ,ces ,europens n'estiment rien au-dessus de nos acadmiciens et de nos danseuses4 ,j'ai connu une princesse sarmate d'une grande beaut qui1 de passage ,paris1 recherchait impatiemment un acadmicien1 quel qu'il ft1 pour lui immoler aussitt sa pudeur4 --,s'il en est ainsi1 m'criai-je1 comment les acadmiciens risquent-ils de compromettre leur bonne renomme par ces mauvais choix qu'on blme si gnralement ici8 --,hol6 ,tournebroche1 mon fils1 rpliqua mon bon matre1 ne disons pas de mal des mauvais choix4 ,d'abord il faut1 dans toutes les choses humaines1 faire la part du hasard1 qui est1 tout prendre1 la part de ,dieu sur la terre et le seul endroit par o la ,providence divine se manifeste clairement en ce monde4 ,car vous entendez bien1 mon fils1 que ce qu'on appelle absurdits du sort et caprices de la fortune ne sont en ralit que les revanches que la sagesse divine prend1 en se jouant1 sur les conseils des faux sages4 ,il convient1 en second lieu1 d'accorder1 dans les assembles1 quelque satisfaction au caprice et la fantaisie4 ,une socit tout fait raisonnable serait tout fait insupportable2 elle languirait sous le froid empire de la justice4 ,elle ne se croirait ni puissante ni seulement libre1 si elle ne gotait pas de temps autre le plaisir dlicieux de braver le sens public et la raison4 ,c'est le pch mignon des puissances de ce monde1 de s'entter dans des caprices bizarres4 ,pourquoi l',acadmie n'aurait-elle pas des lunes dans la tte comme le grand ,turc et comme les jolies femmes8 ,bien des passions contraires s'unissent pour inspirer ces mauvais choix dont s'irritent les mes simples4 ,c'est un plaisir pour des honntes gens que de prendre un malheureux homme et d'en faire un acadmicien4 ,ainsi le ,dieu du psalmiste tire le pauvre de son fumier3 ,erigens de stercore pauperem1 ut collocet eum cum principibus1 cum principibus populi sui4 ,ce sont l des coups qui tonnent les peuples1 et ceux qui les frappent se doivent croire arms d'une puissance mystrieuse et terrible4 ,et quelle joie de tirer le pauvre d'esprit de son fumier1 lorsqu'en mme temps on laisse dans l'ombre quelque despote de l'intelligence4 ,c'est boire1 d'un seul trait1 un mlange rare et dlicieux de charit contente et d'envie satisfaite4 ,c'est jouir par tous les sens et contenter tout l'homme4 ,et vous voulez que des acadmistes rsistent la douceur d'un tel philtre6 ,il faut considrer encore qu'en se procurant cette volupt savante1 les acadmistes agissent au mieux de leurs intrts4 ,une compagnie forme exclusivement de grands hommes serait peu nombreuse et semblerait triste4 ,les grands hommes ne peuvent se souffrir les uns les autres1 et ils n'ont gure d'esprit4 ,il est bon de les mler aux petits4 ,cela les amuse4 ,les petits y gagnent par le voisinage1 les grands par la comparaison2 il y a bnfice pour les uns comme pour les autres4 ,admirons par quel jeu sr1 par quel mcanisme ingnieux1 l',acadmie franaise communique quelques-uns de ses membres l'importance qu'elle reoit des autres4 ,c'est une assemble de soleils et de plantes o tout brille d'un clat propre ou emprunt4 ,je dirai plus4 ,les mauvais choix sont ncessaires l'existence de cette assemble4 ,si elle ne faisait pas1 dans ses lections1 la part de la faiblesse et de l'erreur1 si elle ne se donnait pas quelquefois l'air de prendre au hasard1 elle se rendrait si hassable qu'elle ne pourrait plus vivre4 ,elle serait dans la ,rpublique des lettres comme un tribunal au milieu de condamns4 ,infaillible1 elle semblerait odieuse4 ,quel affront pour ceux qu'elle n'accueillerait pas1 si l'lu tait toujours le meilleur6 ,la fille de ,richelieu doit se montrer un peu lgre pour ne pas paratre trop insolente4 ,ce qui la sauve1 c'est qu'elle a des fantaisies4 ,son injustice fait son innocence1 et c'est parce que nous la savons capricieuse qu'elle peut nous repousser sans nous blesser4 ,il lui est parfois si avantageux de se tromper1 que je suis tent de croire1 en dpit des apparences1 qu'elle le fait exprs4 ,elle a des tours admirables pour mnager l'amour-propre des candidats qu'elle carte4 ,telle de ses lections dsarme l'envie4 ,c'est dans ses fautes apparentes qu'il faut admirer sa relle sagesse4 ,,xiv ,,les ,s,,ditieux ,ce jour-l1 ayant fait1 mon bon matre et moi1 notre visite accoutume l',image ,sainte-,catherine1 nous trouvmes1 dans la boutique1 le clbre ,m4 ,rockstrong1 mont au plus haut de l'chelle pour dnicher des bouquins dont il est curieux4 ,car on sait qu'il se plat1 dans sa vie agite1 rassembler des livres prcieux et de belles estampes4 ,condamn par le ,parlement d',angleterre la prison perptuelle pour avoir particip l'attentat de ,monmouth1 il habite la ,france1 d'o il envoie incessamment des articles aux gazettes de son pays#aj4 ,mon bon matre se laissa choir1 son habitude1 sur un escabeau1 puis levant les yeux sur l'chelle o ,m4 ,rockstrong se dmenait avec cette agilit d'cureuil qu'il a garde au dclin de l'ge3 --,dieu merci6 dit-il1 je vois1 monsieur le rebelle1 que vous vous portez bien et que vous tes toujours jeune4 ,m4 ,rockstrong tourna vers mon bon matre des yeux ardents qui clairaient un visage bilieux4 --,pourquoi1 demanda-t-il1 gros abb1 m'appelez-vous rebelle8 --,je vous appelle rebelle1 monsieur ,rockstrong1 parce que vous n'avez pas russi4 ,on est rebelle quand on est vaincu4 ,les victorieux ne sont jamais rebelles4 --,l'abb1 vous parlez avec un cynisme dgotant4 --,prenez garde1 monsieur ,rockstrong6 cette maxime n'est pas de moi1 elle est d'un trs grand homme3 je l'ai trouve dans les papiers de ,jules ,csar ,scaliger4 --,eh bien6 l'abb1 ce sont l de vilains papiers4 ,et cette parole est infme4 ,notre perte1 due l'indcision de notre chef1 et une mollesse qu'il paya de sa vie1 n'altre point la bont de notre cause4 ,et les honntes gens1 vaincus par les coquins1 demeurent honntes gens4 --,monsieur ,rockstrong1 il m'est pnible de vous entendre parler d'honntes gens et de coquins dans les affaires publiques4 ,ces termes simples pouvaient suffire dsigner le bon et le mauvais parti dans ces combats d'anges qui furent livrs au ,ciel1 avant la cration du monde1 et que votre compatriote ,jean ,milton a chants avec une excessive barbarie4 ,mais sur ce globe terraqu les camps ne sont jamais1 tant s'en faut1 si exactement diviss1 qu'on puisse discerner1 sans prjug ou complaisance1 l'arme des purs de l'arme des impurs1 ni seulement distinguer le ct du juste du ct de l'injuste4 ,en sorte qu'il faut bien que le succs demeure le seul juge de la bont d'une cause4 ,je vous fche1 monsieur ,rockstrong1 en disant qu'on est rebelle quand on est vaincu4 ,pourtant1 lorsqu'il vous arriva de monter au pouvoir1 vous n'endurtes point la rbellion4 --,l'abb1 vous ne savez ce que vous dites4 ,j'ai toujours eu hte de passer du ct des vaincus4 --,il est vrai1 monsieur ,rockstrong1 que vous tes un naturel et constant ennemi de l'tat4 ,vous tes endurci dans votre inimiti par la force de votre gnie1 qui se plat aux ruines et s'amuse dtruire4 --,l'abb1 m'en faites-vous un crime8 --,monsieur ,rockstrong1 si j'tais un homme d'tat et un ami du prince1 la faon de monsieur ,roman1 je vous tiendrais pour un illustre criminel4 ,mais je ne professe pas avec assez de ferveur la religion des politiques pour tre beaucoup pouvant de l'clat de vos forfaits1 et de vos attentats qui font plus de bruit que de mal4 --,l'abb1 vous tes immoral4 --,ne m'en blmez pas trop svrement1 monsieur ,rockstrong1 si c'est seulement ce prix qu'on peut tre indulgent4 --,je n'ai que faire1 mon gros abb1 d'une indulgence que vous partagez entre moi1 qui suis une victime1 et les sclrats du ,parlement qui m'ont condamn avec une rvoltante injustice4 --,vous tes plaisant1 monsieur ,rockstrong1 de parler de l'injustice des lords6 --,n'est-elle point criante8 --,il est vrai1 monsieur ,rockstrong1 que vous ftes condamn sur un rquisitoire ridicule du lord chancelier1 pour une collection de libelles dont aucun1 en particulier1 ne tombait sous le coup des lois de l',angleterre2 il est vrai que1 dans un pays o l'on peut tout crire1 vous ftes puni pour quelques crits pleins de sel2 il est vrai que vous ftes frapp dans des formes inusites et singulires dont la majestueuse hypocrisie cachait mal l'impossibilit de vous atteindre par des voies lgales2 il est vrai que les milords qui vous jugrent taient intresss votre perte1 puisque le succs de ,monmouth et le vtre les et infailliblement tirs bas de leurs fauteuils4 ,il est vrai que votre perte tait dcide d'avance dans les conseils de la ,couronne4 ,il est vrai que vous chapptes par la fuite une sorte de martyre mdiocre la vrit1 mais pnible4 ,car la prison perptuelle est une peine1 alors mme qu'on peut raisonnablement esprer d'en sortir bientt4 ,mais il n'y a l ni justice ni injustice4 ,vous ftes condamn pour raison d'tat1 ce qui est extrmement honorable4 ,et plus d'un parmi les lords qui vous condamnrent avait conspir avec vous vingt ans auparavant4 ,votre crime fut de faire peur aux gens en place1 et c'est un crime impardonnable4 ,les ministres et leurs amis invoquent le salut de l'tat quand ils sont menacs dans leur fortune et dans leurs emplois4 ,et ils se croient volontiers ncessaires la conservation de l'empire1 car ce sont pour la plupart des gens intresss et sans philosophie4 ,ce ne sont pas pour cela des mchants4 ,ils sont hommes1 et c'est assez pour expliquer leur pitoyable mdiocrit1 leur niaiserie et leur avarice4 ,mais qui donc leur opposiez-vous1 monsieur ,rockstrong8 ,d'autres hommes galement mdiocres et plus avides encore1 tant plus affams4 ,le peuple de ,londres les et subis comme il subit les autres4 ,il attendit votre victoire ou votre dfaite pour se prononcer4 ,en quoi il fit preuve d'une singulire sagesse4 ,le peuple est bien avis1 quand il estime qu'il n'a rien gagner ni perdre changer de matre4 ,ainsi parla l'abb ,coignard1 et ,m4 ,rockstrong1 le visage brl1 les yeux en feu1 la perruque flamboyante1 lui cria avec de grands gestes1 du haut de son chelle3 --,l'abb1 je conois les voleurs et toutes les espces de coquins de la ,chancellerie et du ,parlement4 ,mais je ne vous conois pas1 vous qui1 sans intrt apparent1 par malice pure1 soutenez des maximes qu'ils ne professent eux-mmes que pour leur profit4 ,il faut que vous soyez plus mchant qu'eux1 puisque vous l'tes avec dsintressement4 ,vous me passez1 l'abb6 --,c'est signe que je suis philosophe1 rpondit doucement mon bon matre4 ,il est dans la nature des vrais sages de fcher le reste des hommes4 ,anaxagore en fut un illustre exemple4 ,je ne parle pas de ,socrate1 qui n'tait qu'un sophiste4 ,mais nous voyons qu'en tout temps et dans tous les pays1 la pense des mes mditatives fut un sujet de scandale4 ,vous vous croyez1 monsieur ,rockstrong1 trs distinct de vos ennemis1 et aussi aimable qu'ils sont odieux4 ,souffrez que je vous dise que c'est l le pur effet de votre orgueil et de votre fier courage4 ,en fait1 vous avez en commun avec ceux qui vous ont condamn toutes les faiblesses et toutes les passions humaines4 ,si vous avez plus de probit que beaucoup d'entre eux et un esprit d'une vivacit incomparable1 vous tes inspir d'un gnie de haine et de discorde qui vous rend trs incommode dans un pays polic4 ,l'tat de gazetier1 dans lequel vous excellez1 a pouss jusqu' la dernire perfection la partialit merveilleuse de votre esprit1 et1 victime de l'injustice1 vous n'tes point un juste4 ,ce que je dis l me brouille du coup avec vous et avec vos ennemis1 et je suis bien sr de n'obtenir jamais du ministre de la feuille un gros bnfice4 ,mais je prise la libert de la pense plus haut qu'une abbaye ou qu'un gros prieur4 ,j'aurai fch tout le monde1 mais j'aurai content mon coeur1 et je mourrai tranquille4 --,l'abb1 rpliqua ,m4 ,rockstrong en riant demi1 je vous pardonne1 parce que je vous crois un peu fou4 ,vous ne faites pas de diffrence des coquins et des honntes gens et vous ne prfrez point un tat libre un gouvernement despotique et prvaricateur4 ,vous tes un lunatique d'une espce particulire4 --,monsieur ,rockstrong1 dit mon bon matre1 allons boire un pot de vin au ,petit-,bacchus et je vous y expliquerai1 en vidant mon gobelet1 pourquoi je suis tout fait indiffrent la forme du gouvernement et pour quelles causes je ne me soucie pas de changer de matre4 --,volontiers1 dit ,m4 ,rockstrong1 je suis curieux de boire avec un si mchant raisonneur que vous4 ,il sauta lestement en bas de son chelle et nous allmes tous trois au cabaret4 ,,xv ,,les ,,coups ,d',,tat ,m4 ,rockstrong1 qui tait homme d'esprit1 ne garda point rancune mon bon matre de sa sincrit4 ,quand l'hte du ,petit-,bacchus eut apport un pot de vin1 le libelliste leva sa tasse et porta la sant de ,m4 l'abb ,coignard qu'il nomma coquin1 ami des bandits1 suppt de la tyrannie et vieille canaille1 d'un air extrmement jovial4 ,mon bon matre lui rendit sa politesse de bonne grce en le flicitant de boire la sant d'un homme dont l'humeur naturelle n'avait jamais t altre par la philosophie4 --,pour moi1 ajouta-t-il1 je sens bien que mon esprit est tout gt par la rflexion4 ,et1 comme il n'est point dans la nature des hommes de penser avec quelque profondeur1 je confesse que mon penchant mditer est une manie bizarre et tout fait incommode4 ,elle me rend premirement malpropre toute entreprise2 car on n'agit jamais que sur des vues courtes et des penses troites4 ,vous seriez tonn vous-mme1 monsieur ,rockstrong1 si vous vous reprsentiez la pauvre simplicit des gnies qui ont remu le monde4 ,les conqurants et les hommes d'tat qui ont chang la face de la terre n'ont jamais fait rflexion sur l'essence des tres qu'ils maniaient rudement4 ,ils s'enfermaient tout entiers dans la petitesse de leurs grands plans1 et les plus sages n'envisageaient la fois que trs peu d'objets4 ,tel que vous me voyez1 monsieur ,rockstrong1 il me serait impossible de travailler la conqute des ,indes1 comme ,alexandre1 ni de fonder et de gouverner un empire1 ni1 plus gnralement1 de me jeter dans quelqu'une de ces vastes entreprises qui tentent la fiert d'une me imptueuse4 ,la rflexion m'y embarrasserait ds les premiers pas et je dcouvrirais chacun de mes mouvements des raisons pour m'arrter4 ,puis se tournant vers moi1 mon bon matre dit en soupirant3 --,c'est une grande infirmit que de penser4 ,dieu vous en garde1 ,tournebroche1 mon fils1 comme il en a gard ses plus grands saints et les mes que1 chrissant d'une dilection singulire1 il rserve la gloire ternelle4 ,les hommes qui pensent peu ou ne pensent point du tout font heureusement leurs affaires en ce monde et dans l'autre1 tandis que les mditatifs sont menacs incessamment de leur perte temporelle et spirituelle1 tant il est de malice dans la pense6 ,considrez1 en frmissant1 mon fils1 que le ,serpent de la ,gense est le plus antique des philosophes et leur prince ternel6 ,m4 l'abb ,coignard but un grand coup de vin et reprit voix basse3 --,aussi1 pour mon salut1 est-il du moins un sujet sur lequel je n'ai jamais exerc mon intelligence4 ,je n'ai point appliqu ma raison aux vrits de la foi4 ,malheureusement1 j'ai mdit les actions des hommes et les moeurs des cits2 c'est pourquoi je ne suis plus digne de gouverner une le1 comme ,sancho ,pana4 --,cela est fort heureux1 reprit ,m4 ,rockstrong en riant1 car votre le serait un repaire de bandits et de malandrins1 o les criminels jugeraient les innocents1 s'il s'en trouvait d'aventure4 --,je le crois1 monsieur ,rockstrong1 je le crois1 reprit mon bon matre4 ,il est probable que1 si je gouvernais une autre le de ,barataria1 les moeurs y seraient ce que vous dites4 ,vous avez peint l d'un trait tous les empires du monde4 ,je sens que le mien ne serait pas meilleur que les autres4 ,je n'ai point d'illusions sur les hommes1 et pour ne les point har1 je les mprise4 ,monsieur ,rockstrong1 je les mprise tendrement4 ,mais ils ne m'en savent point de gr4 ,ils veulent tre has4 ,on les fche quand on leur montre le plus doux1 le plus indulgent1 le plus charitable1 le plus gracieux1 le plus humain des sentiments qu'ils puissent inspirer3 le mpris4 ,pourtant le mpris mutuel1 c'est la paix sur la terre1 et si les hommes se mprisaient sincrement entre eux1 ils ne se feraient plus de mal et ils vivraient dans une aimable tranquillit4 ,tous les maux des socits polies viennent de ce que les citoyens s'y estiment excessivement et qu'ils lvent l'honneur comme un monstre sur les misres de la chair et de l'esprit4 ,ce sentiment les rend fiers et cruels1 et je dteste l'orgueil qui veut qu'on s'honore et qu'on honore autrui1 comme si quelqu'un dans la postrit d',adam pouvait tre trouv digne d'honneur6 ,un animal qui mange et qui boit 7,donnez-moi boire67 et qui fait l'amour1 est pitoyable1 intressant peut-tre1 et mme agrable parfois4 ,il n'est honorable que par l'effet du prjug le plus absurde et le plus froce4 ,ce prjug est la source de tous les maux dont nous souffrons4 ,c'est une dtestable espce d'idoltrie2 et pour assurer aux humains une existence un peu douce1 il faudrait commencer par les rappeler leur humilit naturelle4 ,ils seront heureux quand1 ramens au vritable sentiment de leur condition1 ils se mpriseront les uns les autres1 sans qu'aucun ne s'excepte soi-mme de ce mpris excellent4 ,m4 ,rockstrong haussa les paules4 --,mon gros abb1 dit-il1 vous tes un pourceau4 --,vous me flattez1 rpondit mon bon matre2 je ne suis qu'un homme1 et je sens en moi les germes de cette cre fiert que je dteste et de cette superbe qui porte la race humaine aux duels et aux guerres4 ,il y a des moments1 monsieur ,rockstrong1 o je me ferais couper la gorge pour mes opinions1 ce qui serait une grande folie4 ,car enfin1 qui me prouve que je raisonne mieux que vous1 qui raisonnez excessivement mal8 ,donnez-moi boire6 ,m4 ,rockstrong remplit gracieusement le gobelet de mon bon matre4 --,l'abb1 lui dit-il1 vous tes hors de sens1 mais je vous aime1 et je voudrais bien savoir ce que vous blmez de ma conduite publique et pourquoi vous vous rangez1 contre moi1 du parti des tyrans1 des faussaires1 des voleurs et des juges prvaricateurs4 --,monsieur ,rockstrong1 rpondit mon bon matre1 souffrez que tout d'abord je rpande1 avec une indiffrence clmente1 sur vous1 sur vos amis et sur vos ennemis1 ce sentiment si doux qui seul finit les querelles et donne l'apaisement4 ,souffrez que je n'honore pas assez les uns ni les autres pour les dsigner la vindicte des lois et pour appeler les supplices sur leur tte4 ,les hommes1 quoi qu'ils fassent1 sont toujours de grands innocents1 et je laisse au milord chancelier qui vous fit condamner les dclamations1 imites de ,cicron1 sur les crimes d'tat4 ,j'ai peu de got pour les ,catilinaires1 de quelque ct qu'elles viennent4 ,je suis attrist seulement de voir un homme tel que vous occup de changer la forme du gouvernement4 ,c'est l'emploi le plus frivole et le plus vain que l'on puisse faire de son esprit1 et combattre les gens en place n'est qu'une niaiserie1 quand ce n'est pas un moyen de vivre et de se pousser dans le monde4 ,donnez-moi boire6 ,songez1 monsieur ,rockstrong1 que ces brusques changements d'tat que vous mditez sont de simples changements d'hommes1 et que les hommes1 considrs en masse1 sont tous pareils1 galement mdiocres dans le mal comme dans le bien1 en sorte que remplacer deux ou trois cents ministres1 gouverneurs de provinces1 agents fiscaux et prsidents mortier par deux ou trois cents autres1 c'est faire autant que rien et mettre seulement ,philippe et ,barnab au lieu de ,paul et de ,xavier4 ,quant changer en mme temps la condition des personnes1 comme vous l'esprez1 voil qui est bien impossible1 car cette condition ne dpend pas des ministres1 qui ne sont rien1 mais de la terre et de ses fruits1 de l'industrie1 du ngoce1 des richesses amasses dans l'empire1 de l'art des citoyens dans le trafic et dans l'change1 toutes choses qui1 bonnes ou mauvaises1 ne relvent ni du prince ni des officiers de la couronne4 ,m4 ,rockstrong interrompit vivement mon bon matre4 --,qui ne voit1 mon gros abb1 s'cria-t-il1 que l'tat de l'industrie et du commerce dpend du gouvernement1 et qu'il n'y a de bonnes finances que dans un gouvernement libre8 --,la libert1 reprit ,m4 l'abb ,coignard1 n'est que l'effet de la richesse des citoyens1 qui s'affranchissent ds qu'ils sont assez puissants pour tre libres4 ,les peuples prennent toute la libert dont ils peuvent jouir1 ou1 pour mieux dire1 ils rclament imprieusement des institutions en reconnaissance et garantie des droits qu'ils ont acquis par leur industrie4 ,toute libert vient d'eux et de leurs propres mouvements4 ,leurs gestes les plus instinctifs largissent le moule de l'tat qui se forme sur eux#aa4 ,en sorte qu'on peut dire que1 si dtestable que soit la tyrannie1 il n'y a que des tyrannies ncessaires et que les gouvernements despotiques ne sont que l'troite enveloppe d'un corps imbcile et trop chtif4 ,et qui ne voit que les apparences du gouvernement sont comme la peau qui rvle la structure d'un animal sans en tre la cause8 ,vous vous en prenez la peau1 sans vous intresser aux viscres1 en quoi vous montrez1 monsieur ,rockstrong1 peu de philosophie naturelle4 --,ainsi vous ne faites point de diffrence d'un tat libre un gouvernement tyrannique1 et tout cela1 mon gros abb1 c'est pour vous le cuir de la bte4 ,et vous ne voyez point que les dpenses du prince et les dprdations des ministres peuvent1 en augmentant les tailles1 ruiner l'agriculture et fatiguer le ngoce4 --,monsieur ,rockstrong1 il n'y a jamais1 dans un mme ge1 pour un mme pays1 qu'un seul gouvernement possible1 comme une bte ne peut avoir la fois qu'un mme pelage4 ,d'o il rsulte qu'il faut laisser au temps qui est galant homme1 comme disait l'autre1 le soin de changer les empires et de refaire les lois4 ,il y travaille avec une lenteur infatigable et clmente4 --,et vous ne pensez pas1 mon gros abb1 qu'il faille aider le vieillard qui figure sur les horloges1 sa faux la main8 ,vous ne pensez pas qu'une rvolution comme celle des ,anglais ou celle des ,pays-,bas ait eu quelque effet pour l'tat des peuples8 ,non8 ,vous mritez1 vieux fou1 d'tre coiff du chapeau vert6 --,les rvolutions1 rpliqua mon bon matre1 se font pour conserver les biens acquis1 non pour en gagner de nouveaux4 ,c'est la folie des nations et c'est la vtre monsieur ,rockstrong1 de fonder sur la chute des princes de vastes esprances4 ,les peuples s'assurent de temps en temps1 par la rvolte1 la conservation de leurs franchises menaces4 ,ils n'acquirent jamais par cette voie des franchises nouvelles4 ,mais ils se payent de mots4 ,il est remarquable1 monsieur ,rockstrong1 que les hommes se font tuer facilement pour des mots qui n'ont point de sens4 ,ajax en avait dj fait la remarque3 ,je croyais dans ma jeunesse1 lui fait dire le pote1 que l'action tait plus puissante que la parole1 mais je vois aujourd'hui que la parole est la plus forte4 ,ainsi parlait ,ajax1 fils d',ole4 ,monsieur ,rockstrong1 j'ai grand'soif6 ,,xvi ,l',,histoire ,monsieur ,roman posa sur le comptoir une demi-douzaine de volumes4 --,je vous prie1 monsieur ,blaizot1 dit-il1 de me faire envoyer ces livres4 ,il s'y trouve la ,mre et le ,fils1 les ,mmoires de la ,cour de ,france et le ,testament de ,richelieu4 ,je vous serai reconnaissant d'y joindre ce que vous avez reu de nouveau en matire d'histoire et particulirement ce qui concerne la ,france depuis la mort d',henri ,,iv4 ,ce sont l des ouvrages dont je suis extrmement curieux4 --,vous avez raison1 monsieur1 dit mon bon matre4 ,les livres d'histoire sont remplis de bagatelles trs propres au divertissement d'un honnte homme1 et l'on est assur d'y trouver une infinit de contes agrables4 --,monsieur l'abb1 rpondit ,m4 ,roman1 ce que je recherche chez les historiens1 ce n'est point un divertissement frivole4 ,c'est un grave enseignement1 et je suis au dsespoir si j'y dcouvre des fictions mles la vrit4 ,j'tudie les actions humaines en vue de la conduite des peuples et je cherche dans les histoires des maximes de gouvernement4 --,je ne l'ignore pas1 monsieur1 dit mon bon matre4 ,votre trait de la ,monarchie est assez connu pour qu'on sache que vous avez conu une politique tire des histoires4 --,de la sorte1 dit ,m4 ,roman1 j'ai1 le premier1 trac aux princes et aux ministres des rgles dont ils ne peuvent s'carter sans danger4 --,aussi vous voit-on1 monsieur1 au frontispice de votre livre1 sous la figure de ,minerve1 prsentant un roi adolescent le miroir que vous tend la muse ,clio1 dploye au-dessus de votre tte1 dans un cabinet orn de bustes et de tableaux4 ,mais souffrez que je vous dise1 monsieur1 que cette muse est une menteuse et qu'elle vous tend un miroir trompeur4 ,il y a peu de vrits dans les histoires1 et les seuls faits sur lesquels on s'accorde sont ceux que nous tenons d'une source unique4 ,les historiens se contredisent les uns les autres chaque fois qu'ils se rencontrent4 ,bien plus6 ,nous voyons que ,flavius ,josphe1 qui a suivi les mmes vnements dans ses ,antiquits et dans sa ,guerre des ,juifs1 les rapporte diversement en chacun de ces ouvrages4 ,tite-,live n'est qu'un assembleur de fables2 et ,tacite1 votre oracle1 me fait tout l'effet d'un menteur austre qui se moque du monde avec un air de gravit4 ,j'estime assez ,thucydide1 ,polybe et ,guichardin4 ,quant notre ,mzeray1 il ne sait ce qu'il dit1 non plus que ,villaret et l'abb ,vly4 ,mais je fais le procs aux historiens et c'est l'histoire qu'il le faut faire4 ,qu'est-ce que l'histoire8 ,un recueil de contes moraux ou bien un mlange loquent de narrations et de harangues1 selon que l'historien est philosophe ou rhteur4 ,il s'y peut trouver de beaux morceaux d'loquence1 mais l'on n'y doit point chercher la vrit1 parce que la vrit consiste montrer les rapports ncessaires des choses et que l'historien ne saurait tablir ces rapports1 faute de pouvoir suivre la chane des effets et des causes4 ,considrez que chaque fois que la cause d'un fait historique est dans un fait qui n'est point historique1 l'histoire ne la voit point4 ,et comme les faits historiques sont lis troitement aux faits qui ne sont pas historiques1 il en rsulte que les vnements ne s'enchanent point naturellement dans les histoires1 mais qu'ils y sont lis les uns aux autres par de purs artifices de rhtorique4 ,et remarquez encore que la distinction entre les faits qui entrent dans l'histoire et les faits qui n'y entrent point est tout fait arbitraire4 ,il en rsulte que1 loin d'tre une science1 l'histoire est condamne1 par un vice de nature1 au vague du mensonge4 ,il lui manquera toujours la suite et la continuit sans lesquelles il n'est point de connaissance vritable4 ,aussi bien voyez-vous qu'on ne peut tirer des annales d'un peuple aucun pronostic pour son avenir4 ,or1 le propre des sciences est d'tre prophtiques1 comme il se voit par les tables o les lunaisons1 les mares et les clipses se trouvent calcules l'avance1 tandis que les rvolutions et les guerres chappent au calcul4 ,m4 ,roman reprsenta qu'il ne demandait l'histoire que des vrits confuses1 il est vrai1 incertaines1 mlanges d'erreur1 mais infiniment prcieuses par leur objet1 qui est l'homme4 --,je sais1 ajouta-t-il1 combien les annales humaines sont mles de fables et tronques4 ,mais dfaut d'une suite rigoureuse de causes et d'effets1 j'y dcouvre une sorte de plan qu'on perd et qu'on retrouve1 comme les ruines de ces temples demi ensevelis dans le sable4 ,cela seul serait pour moi d'un prix inestimable4 ,et je me flatte encore que l'histoire1 l'avenir1 forme de matriaux abondants et traite avec mthode1 rivalisera d'exactitude avec les sciences naturelles4 --,pour cela1 dit mon bon matre1 n'y comptez point4 ,je croirais plutt que l'abondance croissante des mmoires1 correspondances et papiers d'archives rendra la tche difficile aux historiens futurs4 ,monsieur ,elward1 qui consacre sa vie tudier la rvolution d',angleterre1 assure que la vie d'un homme ne suffirait pas lire la moiti de ce qui fut crit pendant les troubles4 ,il me souvient d'un conte que monsieur l'abb ,blanchet me fit ce sujet1 et que je vais vous dire tel qu'il se retrouvera dans ma mmoire1 regrettant que monsieur l'abb ,blanchet ne soit pas ici pour le conter lui-mme1 car il a de l'esprit4 ,voici cet apologue3 ,quand le jeune prince ,zmire succda son pre sur le trne de ,perse1 il fit appeler tous les acadmiciens de son royaume1 et1 les ayant runis1 il leur dit3 --,le docteur ,zeb1 mon matre1 m'a enseign que les souverains s'exposeraient moins d'erreurs s'ils taient clairs par l'exemple du pass4 ,c'est pourquoi je veux tudier les annales des peuples4 ,je vous ordonne de composer une histoire universelle et de ne rien ngliger pour la rendre complte4 ,les savants promirent de satisfaire le dsir du prince1 et s'tant retirs1 ils se mirent aussitt l'oeuvre4 ,au bout de vingt ans1 ils se prsentrent devant le roi1 suivis d'une caravane compose de douze chameaux1 portant chacun cinq cents volumes4 ,le secrtaire de l'acadmie1 s'tant prostern sur les degrs du trne1 parla en ces termes3 --,sire1 les acadmiciens de votre royaume ont l'honneur de dposer vos pieds l'histoire universelle qu'ils ont compose l'intention de ,votre ,majest4 ,elle comprend six mille tomes et renferme tout ce qu'il nous a t possible de runir touchant les moeurs des peuples et les vicissitudes des empires4 ,nous y avons insr les anciennes chroniques qui ont t heureusement conserves et nous les avons illustres de notes abondantes sur la gographie1 la chronologie et la diplomatique4 ,les prolgomnes forment eux seuls la charge d'un chameau et les paralipomnes sont ports grand'peine par un autre chameau4 ,le roi rpondit3 --,messieurs1 je vous remercie de la peine que vous vous tes donne4 ,mais je suis fort occup des soins du gouvernement4 ,d'ailleurs j'ai vieilli pendant que vous travailliez4 ,je suis parvenu1 comme dit le pote persan1 au milieu du chemin de la vie1 et1 supposer que je meure plein de jours1 je ne puis raisonnablement esprer d'avoir le temps de lire une si longue histoire4 ,elle sera dpose dans les archives du royaume4 ,veuillez m'en faire un abrg mieux proportionn la brivet de l'existence humaine4 ,les acadmiciens de ,perse travaillrent vingt ans encore2 puis ils apportrent au roi quinze cents volumes sur trois chameaux4 --,sire1 dit le secrtaire perptuel d'une voix affaiblie1 voici notre nouvel ouvrage4 ,nous croyons n'avoir rien omis d'essentiel4 --,il se peut1 rpondit le roi1 mais je ne le lirai point4 ,je suis vieux2 les longues entreprises ne conviennent point mon ge2 abrgez encore et ne tardez pas4 ,ils tardrent si peu qu'au bout de dix ans ils revinrent suivis d'un jeune lphant porteur de cinq cents volumes4 --,je me flatte d'avoir t succinct1 dit le secrtaire perptuel4 --,vous ne l'avez pas encore t suffisamment1 rpondit le roi4 ,je suis au bout de ma vie4 ,abrgez1 abrgez1 si vous voulez que je sache1 avant de mourir1 l'histoire des hommes4 ,on revit le secrtaire perptuel devant le palais1 au bout de cinq ans4 ,marchant avec des bquilles1 il tenait par la bride un petit ne qui portait un gros livre sur son dos4 --,htez-vous1 lui dit un officier1 le roi se meurt4 ,en effet le roi tait sur son lit de mort4 ,il tourna vers l'acadmicien et son gros livre un regard presque teint1 et dit en soupirant3 --,je mourrai donc sans savoir l'histoire des hommes6 --,sire1 rpondit le savant1 presque aussi mourant que lui1 je vais vous la rsumer en trois mots3 ,ils naquirent1 ils souffrirent1 ils moururent4 ,c'est ainsi que le roi de ,perse apprit sur le tard l'histoire universelle4 ,,xvii ,,monsieur ,,nicod,,me ,cependant qu' l',image ,sainte-,catherine1 mon bon matre1 assis sur le plus haut degr de l'chelle1 lisait ,cassiodore avec dlices1 un vieillard entra dans la boutique1 l'air rogue et le regard svre4 ,il alla droit ,m4 ,blaizot qui allongeait la tte en souriant derrire son comptoir4 --,monsieur1 lui dit-il1 vous tes libraire jur et je dois vous tenir pour homme de bonnes moeurs4 ,pourtant l'on voit votre talage un tome des ,oeuvres de ,ronsard ouvert l'endroit du frontispice qui reprsente une femme nue4 ,et c'est un spectacle qui ne peut se regarder en face4 --,pardonnez-moi1 monsieur1 rpondit doucement ,m4 ,blaizot2 ce frontispice est de ,lonard ,gautier1 qui passait1 en son temps1 pour un graveur assez habile4 --,il m'importe peu1 reprit le vieillard1 que le graveur soit habile4 ,je considre seulement qu'il a reprsent des nudits4 ,cette figure n'est vtue que de ses cheveux1 et je suis douloureusement surpris1 monsieur1 de voir un homme d'ge1 et prudent1 comme vous paraissez1 l'exposer aux regards des jeunes hommes qui frquentent dans la rue ,saint-,jacques4 ,vous feriez bien de la brler1 l'exemple du pre ,garasse1 qui employa son bien acqurir1 pour les jeter au feu1 nombre de livres contraires aux bonnes moeurs et la ,compagnie de ,jsus4 ,tout au moins serait-il honnte vous de la cacher dans l'endroit le plus secret de votre boutique1 qui recle1 je le crains1 beaucoup de livres propres1 tant pour le texte que pour les figures1 exciter les mes la dbauche4 ,m4 ,blaizot rpondit en rougissant qu'un tel soupon tait injuste1 et le dsolait1 venant d'un honnte homme4 --,je dois1 reprit le vieillard1 vous dire qui je suis4 ,vous voyez devant vous monsieur ,nicodme1 prsident de la compagnie de la pudeur4 ,le but que je poursuis est de renchrir de dlicatesse1 l'endroit de la modestie1 sur les rglements de monsieur le lieutenant de police4 ,je m'emploie1 avec l'aide d'une douzaine de conseillers au ,parlement et de deux cents marguilliers des principales paroisses1 faire disparatre les nudits exposes dans les lieux publics1 tels que places1 boulevards1 rues1 ruelles1 quais1 impasses et jardins4 ,et non content d'tablir la modestie sur la voie publique1 je m'efforce de la faire rgner jusque dans les salons1 cabinets et chambres coucher1 d'o elle est trop souvent bannie4 ,sachez1 monsieur1 que la socit que j'ai fonde fait faire des trousseaux pour les jeunes maris1 o il se trouve des chemises amples et longues1 avec un petit pertuis qui permet aux jeunes poux de procder chastement l'excution du commandement de ,dieu relatif la croissance et la multiplication4 ,et1 pour mler1 si j'ose le dire1 les grces l'austrit1 ces ouvertures sont entoures de broderies agrables4 ,je me flatte d'avoir imagin de la sorte des vtements intimes extrmement propres faire de tous les nouveaux couples une autre ,sarah et un autre ,tobie1 et nettoyer le sacrement du mariage des impurets qui y sont malheureusement attaches4 ,mon bon matre1 qui1 le nez dans ,cassiodore1 coutait ce discours1 y rpondit1 le plus gravement du monde1 du haut de son chelle1 qu'il trouvait l'invention belle et louable1 mais qu'il en concevait une autre plus excellente encore3 --,je voudrais1 dit-il1 que les jeunes poux1 avant leur union1 fussent frotts du haut jusques en bas d'un cirage trs noir qui1 rendant leur cuir semblable celui des bottes1 attristt beaucoup les dlices et blandices criminelles de la chair1 et ft un pnible obstacle aux caresses1 baisers et mignardises que pratiquent trop communment1 entre deux draps1 les amoureux4 ,a ces mots1 ,m4 ,nicodme1 levant la tte1 vit mon bon matre sur son chelle et reconnut son air qu'il se moquait4 --,monsieur l'abb1 rpondit-il avec une indignation attriste1 je vous pardonnerais si vous versiez sur moi seul le ridicule4 ,mais vous raillez en mme temps que moi la modestie et les bonnes moeurs1 en quoi vous tes bien coupable4 ,en dpit des mauvais plaisants1 la socit que j'ai fonde a dj accompli de grands et utiles travaux4 ,raillez1 monsieur6 ,nous avons mis six cents feuilles de vigne ou de figuier aux statues des jardins du ,roi4 --,cela est admirable1 monsieur1 rpondit mon bon matre en ajustant ses bsicles2 et1 du train que vous allez1 toutes les statues seront bientt feuillues4 ,mais 7comme les objets n'ont de sens pour nous que par les ides qu'ils veillent71 en mettant des feuilles de vigne et de figuier aux statues1 vous transportez le caractre de l'obscnit ces feuilles1 en sorte qu'on ne pourra plus voir de vigne ni de figuier dans la campagne1 sans les concevoir tout remplis d'indcences2 et c'est un grand pch1 monsieur1 que de charger ainsi d'impudeur des arbustes innocents4 ,souffrez que je vous dise encore qu'il est dangereux de s'attacher1 comme vous le faites1 tout ce qui peut tre sujet de trouble et d'inquitude pour la chair1 sans songer que1 si telle figure est de sorte scandaliser les mes1 chacun de nous1 qui porte en soi la ralit de cette figure1 se scandalisera soi-mme1 moins d'tre eunuque1 ce qui est affreux penser4 --,monsieur1 reprit le vieillard ,nicodme1 un peu chauff1 je connais votre langage que vous tes un libertin et un dbauch4 --,monsieur1 dit mon bon matre1 je suis chrtien2 et quant vivre dans la dbauche1 je n'y puis penser1 ayant assez faire gagner le pain1 le vin et le tabac de chaque jour4 ,tel que vous me voyez1 monsieur1 je ne connais d'orgie que les silencieuses orgies de la mditation1 et le seul banquet o je m'asseye est le banquet des ,muses4 ,mais j'estime1 tant sage1 qu'il est mauvais de renchrir de pudeur sur les enseignements de la religion catholique1 qui laisse1 ce sujet1 beaucoup de libert et s'en rapporte volontiers aux usages des peuples et leurs prjugs4 ,je vous tiens1 monsieur1 pour entach de calvinisme et penchant l'hrsie des iconoclastes4 ,car1 enfin1 on ne sait si votre fureur n'ira pas jusqu' brler les images de ,dieu et des saints en haine de l'humanit qui parat en elles4 ,ces mots de pudeur1 de modestie et de dcence1 dont vous avez la bouche pleine1 n'ont1 en fait1 aucun sens prcis et stable4 ,c'est la coutume et le sentiment qui seuls les peuvent dfinir avec mesure et vrit4 ,je ne reconnais pour juges de ces dlicatesses que les potes1 les artistes et les belles femmes4 ,quelle trange ide que d'riger une troupe de procureurs en juges des grces et des volupts6 --,mais1 monsieur1 rpliqua le vieillard ,nicodme1 nous ne nous en prenons ni aux ,grces ni aux ,ris1 et encore moins aux images de ,dieu et des saints1 et vous nous cherchez une mauvaise querelle4 ,nous sommes d'honntes gens qui voulons carter des yeux de nos fils les spectacles dshonntes2 et l'on sait bien ce qui est honnte et ce qui ne l'est pas4 ,souhaitez-vous donc1 monsieur l'abb1 que nos jeunes enfants soient livrs1 dans nos rues1 toutes les tentations8 --,ah6 monsieur1 rpondit mon bon matre1 il faut tre tent6 ,c'est la condition de l'homme et du chrtien sur la terre4 ,et la tentation la plus redoutable vient du dedans et non du dehors4 ,vous ne prendriez pas tant de peine faire dcrocher des talages quelques crayons de femmes nues1 si vous aviez1 comme moi1 mdit les vies des ,pres du dsert4 ,vous y auriez vu que1 dans une solitude affreuse1 loin de toute figure taille ou peinte1 dchirs par le cilice1 macrs dans la pnitence1 puiss par le jene1 se roulant sur un lit d'pines1 les anachortes se sentaient percs jusqu'aux moelles des aiguillons du dsir charnel4 ,ils voyaient1 dans leur pauvre cellule1 des images plus voluptueuses mille fois que cette allgorie qui vous offusque la vitrine de monsieur ,blaizot4 ,le diable 7les libertins disent la ,nature7 est plus grand peintre de scnes lascives que ,jules ,romain lui-mme4 ,il passe tous les matres de l',italie et des ,flandres pour les attitudes1 le mouvement et le coloris4 ,hlas6 vous ne pouvez rien contre ses ardentes peintures4 ,celles qui vous scandalisent sont peu de chose en comparaison1 et vous feriez sagement de laisser monsieur le lieutenant de police le soin de veiller la pudeur publique1 au gr des citoyens4 ,vraiment1 votre candeur m'tonne2 vous avez peu l'ide de ce qu'est l'homme1 de ce que sont les socits1 et du bouillonnement de la chair dans une grande ville4 ,oh6 les innocents barbons qui1 dans toutes les impurets de ,babylone1 o les rideaux se soulvent de toutes parts pour laisser voir l'oeil et le bras des prostitues1 o les corps trop presss se frottent et s'chauffent les uns les autres sur les places publiques1 vont se plaindre et gmir de quelques mchantes images suspendues aux choppes des libraires1 et portent jusqu'au ,parlement du royaume leurs lamentations1 quand dans un bal une fille a montr des garons sa cuisse1 qui est prcisment pour eux l'objet le plus commun du monde4 ,ainsi parlait mon bon matre1 debout sur son chelle4 ,mais ,m4 ,nicodme se bouchait les oreilles pour ne pas l'entendre et criait au cynisme4 --,ciel6 soupirait-il1 quoi de plus dgotant qu'une femme nue1 et quelle honte de s'accommoder1 comme fait cet abb1 de l'immoralit1 qui est la fin d'un pays1 car les peuples ne subsistent que par la puret des moeurs6 --,il est vrai1 monsieur1 rpondit mon bon matre1 que les peuples ne sont forts que lorsqu'ils ont des moeurs2 mais cela s'entend de la communaut des maximes1 des sentiments et des passions1 et d'une sorte d'obissance gnreuse aux lois1 et non pas des bagatelles qui vous occupent4 ,prenez garde aussi que la pudeur1 quand elle n'est pas une grce1 n'est qu'une niaiserie1 et que la sombre candeur de vos effarouchements donne un spectacle ridicule1 monsieur ,nicodme1 et quelque peu indcent4 ,mais ,m4 ,nicodme avait dj quitt la place4 ,,xviii ,,la ,,justice ,monsieur l'abb ,coignard1 qui devait plutt tre nourri au prytane par la rpublique reconnaissante1 gagnait son pain en crivant des lettres pour les servantes dans une choppe du cimetire ,saint-,innocent4 ,il lui advint d'y servir de secrtaire une dame portugaise1 qui traversait la ,france avec son petit ngre4 ,elle donna un liard pour une lettre son mari et un cu de six livres pour une autre son amant4 ,c'tait le premier cu que mon bon matre touchait depuis la ,saint-,jean4 ,comme il tait magnifique et libral1 il me mena tout aussitt la ,pomme d'or1 sur le quai de ,grve1 proche la ,maison de ville1 o le vin est naturel et les saucisses excellentes4 ,aussi les gros marchands1 qui achtent les pommes sur le ,mail1 ont-ils coutume d'y aller1 vers midi1 en partie fine4 ,c'tait le printemps2 il tait doux de respirer le jour4 ,mon bon matre nous fit servir sur la berge1 et nous dnmes en coutant le frais clapotis de l'eau battue par l'aviron des bateliers4 ,un air riant et lger nous baignait dans ses ondes subtiles et nous tions heureux de vivre la clart du ciel4 ,tandis que nous mangions des goujons frits1 un bruit de chevaux et d'hommes1 s'levant notre ct1 nous fit tourner la tte4 ,devinant le sujet de notre curiosit1 un petit vieillard noir1 qui dnait la table prochaine1 nous dit avec un sourire obligeant3 --,ce n'est rien1 messieurs1 c'est une servante qu'on mne pendre pour avoir vol sa matresse des barbes de dentelles4 ,au moment qu'il parlait1 nous vmes en effet1 assise au cul d'une charrette1 entre des sergents cheval1 une assez belle fille1 l'air tonn et la poitrine tendue par l'cart des bras lis sur le dos4 ,elle passa tout aussitt1 et pourtant j'aurai toujours dans les yeux l'image de cette figure blanche et de ce regard qui dj ne voyait plus rien4 --,oui1 messieurs1 reprit le petit vieillard noir1 c'est la servante de madame la conseillre ,josse1 qui1 pour se faire brave chez ,ramponneau1 au ct de son amant1 droba sa matresse une coiffe de point d',alenon1 et s'enfuit aprs avoir fait ce larcin4 ,elle fut prise dans un logis du ,pont-au-,change1 et tout d'abord elle avoua son crime4 ,aussi ne fut-elle soumise la torture que pendant une heure ou deux4 ,ce que je vous dis1 messieurs1 je le sais1 tant huissier de la chambre du ,parlement o elle fut juge4 ,le petit vieillard noir entama une saucisse1 qu'il ne fallait pas laisser refroidir2 puis il reprit3 --,en ce moment1 elle doit tre l'chelle et dans cinq minutes1 peut-tre un peu plus1 peut-tre un peu moins1 la coquine aura rendu l'me4 ,il y a des pendus qui ne donnent point de peine au bourreau4 ,aussitt qu'ils ont la corde au cou1 ils meurent tranquillement4 ,mais il en est d'autres qui font1 c'est le cas de le dire1 une vie de pendu1 et qui se dmnent furieusement4 ,le plus endiabl de tous fut un prtre1 qu'on justicia l'an pass pour avoir imit la signature du roi sur des billets de loterie4 ,pendant plus de vingt minutes1 il dansa comme une carpe au bout de la corde4 ,h6 h6 ajouta le petit homme noir en ricanant1 monsieur l'abb tait modeste et n'enviait point l'honneur de devenir vque des champs4 ,je le vis quand on le tira de la charrette4 ,il pleurait et se dbattait tant1 que le bourreau lui dit3 ,monsieur l'abb1 ne faites pas l'enfant6 ,le plus trange est que1 conduit de compagnie avec un autre larron1 il avait t pris d'abord pour le confesseur1 par le bourreau que l'exempt eut toutes les peines du monde dtromper4 ,n'est-ce pas plaisant1 monsieur8 --,non1 monsieur1 rpondit mon bon matre1 en laissant tomber dans son assiette un petit poisson qu'il tenait depuis quelque temps suspendu ses lvres1 non cela n'est point plaisant2 et l'ide que cette belle fille rend l'me en ce moment me gte le plaisir de manger des goujons et de voir le beau ciel1 qui me riait tout l'heure4 --,ah6 monsieur l'abb1 dit le petit huissier1 si vous tes ce point dlicat1 vous n'auriez pu voir sans dfaillir ce que mon pre vit de ses yeux1 tant encore enfant1 dans la ville de ,dijon1 dont il tait natif4 ,avez-vous jamais entendu parler d',hlne ,gillet8 --,non point1 dit mon bon matre4 --,en ce cas1 je vais vous conter son histoire1 telle que mon pre me l'a maintes fois conte4 ,il but un coup de vin1 s'essuya les lvres avec un coin de la nappe1 et fit le rcit que je vais rapporter4 ,,xix ,r,,cit ,,de ,l',,huissier --,au mois d'octobre #afbd1 la fille du chtelain royal de ,bourg-en-,bresse1 ,hlne ,gillet1 ge de vingt-deux ans1 qui vivait dans la maison paternelle avec ses frres encore enfants1 laissa paratre des signes si visibles d'une grossesse1 que ce fut la fable de la ville et que les demoiselles de ,bourg cessrent de la frquenter4 ,on prit garde ensuite que ses flancs s'taient abaisss et l'on fit de telles gloses que le lieutenant-criminel ordonna qu'elle serait visite par des matrones4 ,celles-ci constatrent qu'elle avait t grosse et que sa dlivrance remontait moins de quinze jours4 ,sur leur rapport1 ,hlne ,gillet fut mise en prison et interroge par les juges du prsidial4 ,elle leur fit des aveux3 --,il y a quelques mois1 leur dit-elle1 un jeune homme1 d'un lieu voisin1 demeurant au logis de mon oncle1 venait chez mon pre pour apprendre lire et crire aux garons4 ,une fois seulement il me connut4 ,ce fut par le moyen d'une servante qui m'enferma dans une chambre avec lui4 ,l1 il me prit de force4 ,et1 comme on lui demanda pourquoi elle n'avait pas appel au secours1 elle rpondit que la surprise lui avait t la voix4 ,presse par les juges1 elle ajouta qu' la suite de cette violence elle devint grosse et fut dlivre avant terme4 ,loin d'avoir contribu cette dlivrance1 elle l'et ignore1 disait-elle1 sans une servante qui lui rvla la vraie nature de cet accident4 ,les magistrats1 mal satisfaits de ses rponses1 ne savaient toutefois comment y contredire1 quand un tmoignage inattendu vint fournir l'accusation des preuves certaines4 ,un soldat qui passait1 en se promenant1 le long du jardin de messire ,pierre ,gillet1 chtelain royal1 pre de l'accuse1 vit dans un foss1 au pied du mur1 un corbeau s'efforant de tirer un linge avec son bec4 ,il s'approcha pour reconnatre ce que c'tait et trouva le corps d'un petit enfant4 ,il en avertit aussitt la justice4 ,cet enfant tait envelopp dans une chemise marque au col des lettres ,h4 ,g4 ,on constata qu'il tait venu terme1 et ,hlne ,gillet1 convaincue d'infanticide1 fut condamne1 selon la coutume1 la peine de mort4 ,a raison de la charge honorable que tenait son pre1 elle fut admise jouir du privilge accord aux nobles et la sentence porta qu'elle aurait la tte tranche4 ,ayant fait appel au ,parlement de ,dijon1 elle fut conduite1 sous la garde de deux archers1 dans la capitale de la ,bourgogne et mise la ,conciergerie du ,palais4 ,sa mre1 qui l'avait accompagne1 se retira chez les dames ,bernardines4 ,l'affaire fut entendue par messieurs du ,parlement1 le lundi #ab mai1 dans la dernire audience avant les ftes de la ,pentecte4 ,sur le rapport du conseiller ,jacob1 les juges confirmrent la sentence du prsidial de ,bourg1 disposant que la condamne serait conduite au supplice la hart au col4 ,on remarqua dans le public que cette circonstance infamante avait t ajoute d'une faon trange et insolite un supplice noble1 et une telle svrit1 qui allait contre les formes1 fut blme4 ,mais l'arrt tait sans appel et devait tre excut tout de suite4 ,en effet1 le mme jour1 trois heures et demie de releve1 ,hlne ,gillet fut conduite l'chafaud1 au son des cloches1 dans un cortge prcd par des trompettes qui sonnaient avec un tel clat1 que toutes les bonnes gens de la ville les entendirent dans leurs maisons1 et1 tombant genoux1 prirent pour l'me de celle qui allait mourir4 ,monsieur le substitut du procureur du roi s'avanait cheval1 suivi de ses huissiers4 ,puis venait la condamne1 dans une charrette1 la corde au col1 comme le voulait l'arrt du ,parlement4 ,elle tait assiste de deux pres jsuites et de deux frres capucins1 qui lui montraient ,jsus expirant sur la croix4 ,prs d'elle se tenaient le bourreau avec son coutelas et la bourrelle avec une paire de ciseaux4 ,une compagnie d'archers entourait la charrette4 ,derrire se pressait une foule de curieux o se trouvaient des gens de petits mtiers1 boulangers1 bouchers et maons1 et d'o montait une grande rumeur4 ,le cortge s'arrta sur la place dite le ,morimont1 non1 comme il semble1 parce que c'est le lieu de mort des criminels1 mais en souvenir des abbs crosss et mitrs de ,morimont qui y eurent jadis leur htel4 ,l'chafaud de bois y tait dress sur des degrs de pierre attenant une chapelle basse o les religieux ont coutume de prier pour l'me des supplicis4 ,hlne ,gillet monta les degrs avec les quatre religieux1 le bourreau1 et sa femme1 la bourrelle4 ,celle-ci1 ayant retir la patiente la corde qui lui ceignait le cou1 lui coupa les cheveux avec ses ciseaux longs d'un demi-pied1 et lui banda les yeux2 les religieux rcitaient des prires4 ,cependant le bourreau commena de plir et de trembler4 ,il se nommait ,simon ,grandjean2 c'tait un homme d'apparence dbile1 et aussi craintif et doux que sa femme la bourrelle semblait froce4 ,il avait communi le matin dans la prison1 et pourtant il se sentait troubl1 sans courage pour faire mourir cette jeune fille4 ,il se pencha vers le peuple3 --,pardonnez-moi1 vous tous1 dit-il1 si je fais mal ce qu'il me faut faire4 ,j'ai une fivre qui me tient depuis trois mois4 ,puis1 chancelant1 se tordant les bras et levant les yeux au ciel1 il alla se mettre genoux devant ,hlne ,gillet1 et lui demanda pardon deux fois4 ,il pria les religieux de le bnir1 et1 quand la bourrelle eut arrang la patiente sur le billot1 il haussa son coutelas4 ,les jsuites et les capucins crirent3 ,jsus ,maria6 et un grand soupir sortit de la foule4 ,le coup1 qui devait trancher le col1 fit une large entaille l'paule gauche et la malheureuse tomba sur le ct droit4 ,simon ,grandjean1 se retournant vers la foule1 dit3 --,faites-moi mourir6 ,les hues montaient1 et quelques pierres furent lances sur l'chafaud pendant que la bourrelle replaait la victime sur le billot4 ,le mari reprit son coutelas4 ,frappant une seconde fois1 il entailla profondment le cou de la pauvre fille1 qui tomba sur le coutelas chapp des mains du bourreau4 ,cette fois1 la rumeur qui s'leva de la foule fut terrible1 et une telle grle de pierres tomba sur l'chafaud1 que ,simon ,grandjean1 les deux jsuites et les deux capucins sautrent en bas4 ,ils purent gagner la chapelle basse et s'y enfermer4 ,la bourrelle1 reste seule en haut avec la patiente1 chercha le coutelas4 ,ne le trouvant pas1 elle prit la corde avec laquelle ,hlne ,gillet avait t mene1 la lui noua au cou et1 lui mettant le pied sur la poitrine1 essaya de l'trangler4 ,hlne1 saisissant la corde deux mains1 se dfendit1 toute sanglante2 alors la femme ,grandjean la trana par la corde1 la tte en bas1 au pied de l'estrade et1 parvenue sur les degrs de pierre1 elle lui tailla la gorge avec ses ciseaux4 ,elle y travaillait quand les bouchers et les maons1 culbutant sergents et archers1 envahirent les abords de l'chafaud et de la chapelle2 une douzaine de bras robustes enlevrent ,hlne ,gillet et la portrent vanouie dans la boutique de matre ,jacquin1 chirurgien barbier4 ,la foule du peuple1 qui se ruait sur la porte de la chapelle1 aurait eu bientt fait de l'enfoncer4 ,mais les deux frres capucins et les deux pres jsuites l'ouvrirent1 pouvants4 ,et1 tenant leurs croix au bout de leurs bras levs1 ils se firent passage grand'peine1 au milieu de l'meute4 ,le bourreau et sa femme furent assomms coups de pierres et de marteaux et leurs corps trans par les rues4 ,cependant ,hlne ,gillet1 reprenant connaissance chez le chirurgien1 demanda boire4 ,puis1 tandis que matre ,jacquin la pansait1 elle dit3 --,n'aurai-je point d'autre mal que celui-l8 ,on trouva qu'elle avait reu deux coups d'pe1 six coups de ciseaux qui lui avaient travers les lvres et la gorge1 que ses reins avaient t profondment entams par le coutelas sur lequel la bourrelle l'avait trane en voulant l'trangler1 et qu'enfin tout son corps tait contus par des pierres que la foule avait lances sur l'chafaud4 ,elle gurit pourtant de toutes ses blessures4 ,laisse chez le chirurgien ,jacquin1 la garde d'un huissier1 elle rptait sans cesse3 --,est-ce que ce n'est pas fini8 ,est-ce qu'on me fera mourir8 ,le chirurgien et quelques mes charitables qui l'assistaient s'efforaient de la rassurer4 ,mais le roi seul pouvait lui faire grce de la vie4 ,l'avocat ,fvret rdigea une requte qui fut signe par plusieurs notables de ,dijon et porte ,sa ,majest4 ,on donnait la ,cour des rjouissances pour le mariage d',henriette-,marie de ,france avec le roi d',angleterre4 ,en faveur de ce mariage1 ,louis le ,juste octroya la grce demande4 ,il accorda un entier pardon la pauvre fille1 estimant1 disent les lettres de rmission1 qu'elle avait souffert des supplices qui galent1 voire mme surpassent la peine de sa condamnation4 ,hlne ,gillet1 rendue la vie1 se retira dans un couvent de la ,bresse o elle pratiqua jusqu' sa mort la plus exacte pit4 ,telle est1 ajouta le petit huissier1 l'histoire vritable d',hlne ,gillet1 que tout le monde sait ,dijon4 ,ne la trouvez-vous point divertissante1 monsieur l'abb8 ,,xx ,,la ,,justice 7,,suite7 --,hlas6 dit mon bon matre1 mon djeuner ne pourra point passer4 ,j'ai le coeur retourn tant par cette horrible scne que vous avez1 monsieur1 conte si froidement1 que par la vue de cette servante de madame la conseillre ,josse qu'on mne pendre1 quand on pouvait mieux en faire4 --,mais1 monsieur1 rpliqua l'huissier1 ne vous ai-je point dit que cette fille avait vol sa matresse et ne voulez-vous point qu'on pende les larrons8 --,il est vrai1 dit mon bon matre1 que c'est l'usage2 et comme la force de l'accoutumance est irrsistible1 je n'y prends point garde dans le cours ordinaire de ma vie4 ,de mme ,snque le philosophe1 qui pourtant tait enclin la douceur1 composait des traits pleins d'lgance pendant qu' ,rome1 prs de lui1 des esclaves taient mis en croix pour des fautes lgres1 comme il se voit par l'exemple de l'esclave ,mithridate qui mourut les mains cloues1 coupable seulement d'avoir blasphm la divinit de son matre1 l'infme ,trimalcion4 ,notre esprit est ainsi fait que rien ne le trouble ni ne le blesse de ce qui est ordinaire et coutumier4 ,et l'usage use1 si je puis dire1 notre indignation aussi bien que notre merveillement4 ,je m'veille chaque matin1 sans songer1 je l'avoue1 aux malheureux qui seront pendus ou rous pendant le jour4 ,mais quand l'ide du supplice m'est rendue plus sensible1 mon coeur se trouble1 et pour avoir vu cette belle fille conduite la mort1 ma gorge se serre au point que ce petit poisson n'y saurait entrer4 --,qu'est-ce qu'une belle fille8 dit l'huissier4 ,il n'est pas de rue ,paris o1 dans une nuit1 on n'en fasse la douzaine4 ,pourquoi celle-ci avait-elle vol sa matresse1 madame la conseillre ,josse8 --,je n'en sais rien1 monsieur1 rpondit gravement mon bon matre2 vous n'en savez rien1 et les juges qui l'ont condamne n'en savaient pas davantage1 car les raisons de nos actions sont obscures et les ressorts qui nous font agir demeurent profondment cachs4 ,je tiens l'homme pour libre de ses actes1 puisque ma religion l'enseigne2 mais1 hors la doctrine de l'glise1 qui est certaine1 il y a si peu de raison de croire la libert humaine1 que je frmis en songeant aux arrts de la justice qui punissent des actions dont le principe1 l'ordre et les causes nous chappent galement1 o la volont a souvent peu de part1 et qui sont parfois accomplies sans connaissance4 ,s'il faut enfin que nous soyons responsables de nos actes1 puisque l'conomie de notre sainte religion est fonde sur l'accord mystrieux de la libert humaine et de la grce divine1 c'est un abus que de dduire de cette obscure et dlicate libert toutes les gnes1 toutes les tortures et tous les supplices dont nos codes sont prodigues4 --,je vois avec peine1 monsieur1 dit le petit homme noir1 que vous tes du parti des fripons4 --,hlas6 monsieur1 dit mon bon matre1 ils sont une part de l'humanit souffrante et membres1 comme nous1 de ,jsus-,christ1 qui mourut entre deux larrons4 ,je crois apercevoir dans nos lois des cruauts1 qui paratront distinctement dans l'avenir1 et dont nos arrire-neveux s'indigneront4 --,je ne vous entends pas1 monsieur1 dit l'autre en buvant un petit coup de vin4 ,toutes les barbaries gothiques ont t retranches de nos lois et coutumes1 et la justice est aujourd'hui d'une politesse et d'une humanit excessives4 ,les peines sont exactement proportionnes aux crimes et vous voyez que les voleurs sont pendus1 les meurtriers rous1 les criminels de lse-majest tirs quatre chevaux1 les athes1 les sorciers et les sodomites brls1 les faux-monnayeurs bouillis1 en quoi la justice criminelle marque une extrme modration et toute la douceur possible4 --,monsieur1 de tout temps les juges se sont estims bienveillants1 quitables et doux4 ,aux ges gothiques de saint ,louis et mme de ,charlemagne1 ils admiraient leur propre bnignit1 qui nous semble rudesse aujourd'hui2 je devine que nos fils nous jugeront rudes leur tour1 et qu'ils trouveront encore quelque chose retrancher sur les tortures et sur les supplices dont nous usons4 --,monsieur1 vous ne parlez pas comme un magistrat4 ,la torture est ncessaire pour tirer les aveux qu'on n'obtiendrait point par la douceur4 ,quant aux peines1 elles sont rduites ce qui est ncessaire pour assurer la vie et les biens des citoyens4 --,vous convenez donc1 monsieur1 que la justice a pour objet1 non le juste1 mais l'utile1 et qu'elle s'inspire seulement des intrts et des prjugs des peuples4 ,rien n'est plus vrai1 et les fautes sont punies non point en proportion de la malignit qui y est attache1 mais en vue du dommage qu'elles causent ou qu'on croit qu'elles causent la socit4 ,c'est ainsi que les faux-monnayeurs sont mis dans une chaudire d'eau bouillante1 bien qu'il y ait en ralit peu de malice frapper des cus4 ,mais les financiers en particulier et le public y prouvent un dommage sensible4 ,c'est ce dommage dont ils se vengent avec une impitoyable cruaut4 ,les voleurs sont pendus1 moins pour la perversit qu'il y a prendre un pain ou des hardes1 laquelle est excessivement petite1 qu' cause de l'attachement naturel des hommes leur bien4 ,il convient de ramener la justice humaine son vritable principe qui est l'intrt matriel des citoyens et de la dgager de toute la haute philosophie dont elle s'enveloppe avec une pompeuse et vaine hypocrisie4 --,monsieur1 rpliqua le petit huissier1 je ne vous conois pas4 ,il me semble que la justice est d'autant plus quitable qu'elle est plus utile1 et que cette utilit mme1 qui vous fait la mpriser1 vous la devrait rendre auguste et sacre4 --,vous ne m'entendez point1 dit mon bon matre4 --,monsieur1 dit le petit huissier1 j'observe que vous ne buvez point4 ,votre vin est bon1 si j'en juge la couleur4 ,n'y pourrai-je goter8 ,il est vrai que mon bon matre1 pour la premire fois de sa vie1 laissait du vin au fond de la bouteille4 ,il le versa dans le verre du petit huissier4 --,a votre sant1 monsieur l'abb1 dit le petit huissier4 ,votre vin est bon1 mais vos raisonnements ne valent rien4 ,la justice1 je le rpte1 est d'autant plus quitable qu'elle est plus utile1 et cette utilit mme que vous dites tre dans son origine et dans son principe1 vous la devrait rendre auguste et sacre4 ,mais il vous faut convenir encore que l'essence mme de la justice est le juste1 ainsi que le mot l'indique4 --,monsieur1 dit mon bon matre1 quand nous aurons dit que la beaut est belle1 la vrit vraie et la justice juste1 nous n'aurons rien dit du tout4 ,votre ,ulpien1 qui s'exprimait avec prcision1 a proclam que la justice est la ferme et perptuelle volont d'attribuer chacun ce qui lui appartient1 et que les lois sont justes quand elles sanctionnent cette volont4 ,le malheur est que les hommes n'ont rien en propre et qu'ainsi l'quit des lois ne va qu' leur garantir le fruit de leurs rapines hrditaires ou nouvelles4 ,elles ressemblent ces conventions des enfants qui1 aprs qu'ils ont gagn des billes1 disent ceux qui veulent les leur reprendre3 ,ce n'est plus de jeu4 ,la sagacit des juges se borne discerner les usurpations qui ne sont pas de jeu d'avec celles dont on tait convenu en engageant la partie1 et cette distinction est la fois dlicate et purile4 ,elle est surtout arbitraire4 ,la grande fille qui1 dans ce moment mme1 pend au bout d'une corde de chanvre1 avait1 dites-vous1 vol madame la conseillre ,josse une coiffe de dentelle4 ,mais sur quoi tablissez-vous que cette coiffe appartenait madame la conseillre ,josse8 ,vous me direz qu'elle l'avait ou achete de ses deniers1 ou trouve dans son coffre de mariage1 ou reue de quelque galant1 tous bons moyens d'acqurir des dentelles4 ,mais de quelque faon qu'elle les et acquises1 je vois seulement qu'elle en jouissait comme d'un de ces biens de fortune qu'on trouve et qu'on perd d'aventure et sur lesquels on n'a point de droit naturel4 ,pourtant je consens que les barbes lui appartenaient1 conformment aux rgles de ce jeu de la proprit que jouent les hommes en socit comme les pauvres enfants la marelle4 ,elle tenait ces barbes et1 dans le fait1 elle n'y avait pas moins de droits qu'un autre4 ,je le veux bien4 ,la justice tait de les lui rendre1 sans les mettre si haut prix que de dtruire1 pour deux mchantes barbes de point d',alenon1 une crature humaine4 --,monsieur1 dit le petit huissier1 vous ne considrez qu'un ct de la justice4 ,il ne suffisait pas de faire droit madame la conseillre ,josse1 en lui rendant ses barbes4 ,il tait ncessaire de faire droit aussi la servante en la pendant par le col4 ,car la justice est de rendre chacun ce qui lui est d4 ,en quoi elle est auguste4 --,en ce cas1 dit mon bon matre1 la justice est plus mchante encore que je ne croyais4 ,cette pense qu'elle doit le chtiment au coupable est extrmement froce4 ,c'est une barbarie gothique4 --,monsieur1 dit le petit huissier1 vous connaissez mal la justice4 ,elle frappe sans colre1 et elle n'a pas de haine pour cette fille qu'elle envoie la potence4 --,a la bonne heure6 dit mon bon matre4 ,mais j'aimerais mieux que les juges fissent l'aveu qu'ils punissent les coupables par pure ncessit et seulement pour faire des exemples sensibles4 ,dans ce cas ils s'en tiendraient au ncessaire4 ,mais s'ils s'imaginent1 en punissant1 payer au coupable son d1 on voit jusqu'o cette dlicatesse peut les entraner1 et leur probit mme les rend inexorables1 car on ne saurait refuser aux gens ce qu'on sait leur devoir4 ,cette maxime1 monsieur1 me fait horreur4 ,elle a t tablie avec la dernire rigueur par un philosophe habile1 du nom de ,menardus1 qui prtend que ne pas punir un malfaiteur1 c'est lui faire tort et le priver mchamment du droit qu'il a d'expier sa faute4 ,il a soutenu que les magistrats d',athnes1 en faisant boire la cigu ,socrate1 avaient excellemment travaill la purification de l'me de ce sage4 ,ce sont l d'pouvantables rveries4 ,je souhaite que la justice criminelle ait moins de sublimit4 ,l'ide de pure vengeance qu'on attache plus communment la peine des malfaiteurs1 bien que basse et mauvaise en soi-mme1 est moins terrible dans ses consquences que cette furieuse vertu des philosophes tourmenteurs4 ,j'ai connu jadis ,sez un bourgeois d'humeur joviale et bon homme1 qui mettait tous les soirs ses petits enfants sur ses genoux et leur faisait des contes4 ,il menait une vie exemplaire1 s'approchait des sacrements et se piquait d'une exacte probit dans le commerce des grains qu'il exerait depuis soixante ans ou plus4 ,il lui arriva d'tre vol par sa servante de quelques doublons1 ducassons1 nobles la rose et autres belles pices d'or qu'il gardait curieusement dans un tui1 au fond d'un tiroir4 ,ds qu'il s'aperut de ce dommage1 il en fit aux juges une plainte sur laquelle la servante fut questionne1 juge1 condamne et supplicie4 ,le bonhomme1 qui savait son droit1 exigea qu'on lui remt la peau de sa voleuse1 dont il se fit faire une paire de chausses4 ,et il lui arrivait souvent de frapper sur sa cuisse en s'criant3 ,la coquine6 la coquine6 ,cette fille lui avait pris des pices d'or2 il lui prenait sa peau2 du moins se vengeait-il sans philosophie1 dans la candeur de sa frocit rustique4 ,il ne songeait point remplir un devoir auguste en tapotant joyeusement sa culotte humaine4 ,il vaudrait mieux convenir que1 si l'on pend un larron1 c'est par prudence et dans le but d'effrayer les autres par l'exemple1 et non pas du tout pour attribuer chacun1 comme dit l'autre1 ce qui lui appartient4 ,car1 en bonne philosophie1 rien n'appartient personne1 si ce n'est la vie elle-mme4 ,prtendre qu'on doit l'expiation aux criminels1 c'est tomber dans un mysticisme froce1 pis que la violence nue et que la simple colre4 ,quant punir les voleurs c'est un droit issu de la force et non de la philosophie4 ,la philosophie nous enseigne au contraire que tout ce que nous possdons est acquis par violence ou par ruse4 ,et vous voyez aussi que les juges approuvent qu'on nous dpouille de nos biens quand le ravisseur est puissant4 ,c'est ainsi qu'on permet au roi de nous prendre notre vaisselle d'argent pour faire la guerre1 comme il s'est vu sous ,louis le ,grand1 alors que les rquisitions furent si exactes qu'on enleva jusqu'aux crpines des lits1 pour en tirer l'or tissu dans la soie4 ,ce prince mit la main sur les biens des particuliers et sur les trsors des glises1 et1 voil vingt ans1 faisant mes dvotions ,notre-,dame-de-,liesse1 en ,picardie1 j'ous les dolances d'un vieux sacristain qui dplorait que le feu roi et enlev et fait fondre tout le trsor de l'glise1 et ravi mme le sein d'or maill dpos jadis en grande pompe par madame la princesse ,palatine1 aprs qu'elle eut t gurie miraculeusement d'un cancer4 ,la justice seconda le prince dans ses rquisitions et punit svrement ceux qui drobaient quelque pice aux commissaires du roi4 ,c'est donc qu'elle n'estimait pas que ces biens fussent si attachs aux personnes qu'on ne pt les en sparer4 --,monsieur1 dit le petit huissier1 les commissaires agissaient au nom du roi qui1 possdant tous les biens du royaume1 en peut disposer son gr pour la guerre ou pour les btiments1 ou de toute autre manire4 --,il est vrai1 dit mon bon matre1 et cela a t mis dans les rgles du jeu4 ,les juges y vont comme l',oie1 en regardant ce qui est crit sur le tableau4 ,les droits du prince1 soutenus par les ,suisses et par toutes sortes de soldats1 y sont crits4 ,et la pauvre pendue n'avait pas de gardes suisses pour faire mettre sur le tableau du jeu qu'elle avait droit de porter les dentelles de madame la conseillre ,josse4 ,cela est parfaitement exact4 --,monsieur1 dit le petit huissier1 vous ne comparez point1 je pense1 ,louis le ,grand1 qui prit la vaisselle de ses sujets pour payer des soldats1 et cette crature qui vola une coiffe pour s'en parer4 --,monsieur1 dit mon bon matre1 il est moins innocent de faire la guerre que d'aller ,ramponneau avec une coiffe de dentelle4 ,mais la justice assure chacun ce qui lui appartient1 selon les rgles de ce jeu des socits qui est le plus inique1 le plus absurde et le moins divertissant des jeux4 ,et le malheur est que tous les citoyens sont obligs d'tre de la partie4 --,cela est ncessaire1 dit le petit huissier4 --,aussi bien1 dit mon bon matre1 les lois sont-elles utiles4 ,mais elles ne sont point justes et ne sauraient l'tre1 car le juge assure aux citoyens la jouissance de ce qui leur appartient1 sans faire le discernement des vrais et des faux biens2 cette distinction n'est pas dans les rgles du jeu1 mais seulement dans le livre de la justice divine1 o personne ne peut lire4 ,connaissez-vous l'histoire de l'ange et de l'anachorte8 ,un ange descendit sur la terre avec un visage d'homme et en l'habit d'un plerin2 cheminant par l'gypte1 il frappa1 le soir1 la porte d'un bon anachorte qui1 le prenant pour un voyageur1 lui offrit souper et lui donna du vin dans une coupe d'or4 ,puis il le fit coucher dans son lit et s'tendit lui-mme terre1 sur quelques poignes de paille de mas4 ,pendant qu'il dormait1 son hte cleste se leva1 prit la coupe dans laquelle il avait bu1 la cacha sous son manteau et s'enfuit4 ,il agissait de la sorte1 non point pour faire tort au bon ermite1 mais au contraire dans l'intrt de l'hte qui l'avait reu charitablement4 ,car il savait que cette coupe aurait caus la perte de ce saint homme1 qui y avait mis son coeur1 tandis que ,dieu veut qu'on n'aime que lui et ne souffre pas qu'un religieux soit attach aux biens de ce monde4 ,cet ange1 qui participait de la sagesse divine1 distinguait les faux biens des biens vritables4 ,les juges ne font pas cette distinction4 ,qui sait si madame la conseillre ,josse ne perdra point son me avec les barbes de dentelle que sa servante lui avait prises et que les juges lui ont rendues8 --,en attendant1 dit le petit huissier en se frottant les mains1 il y a cette heure une coquine de moins sur la terre4 ,il secoua les miettes qui restaient sur son habit1 salua la compagnie et partit allgrement4 ,,xxi ,,la ,,justice 7,,suite7 ,mon bon matre1 se tournant vers moi1 reprit de la sorte3 --,je n'ai rapport l'histoire de l'ange et de l'ermite que pour montrer l'abme qui spare le temporel du spirituel4 ,or1 c'est seulement dans le temporel que la justice humaine s'exerce1 et c'est un lieu bas o les grands principes ne sont point de mise4 ,la plus cruelle offense qu'on ait pu faire ,notre-,seigneur ,jsus-,christ est de mettre son image dans les prtoires o les juges absolvent les pharisiens qui l'ont crucifi et condamnent la ,madeleine qu'il releva de ses mains divines4 ,que fait-il1 le ,juste1 parmi ces hommes qui ne pourraient pas se montrer justes1 mme s'ils le voulaient1 puisque leur triste devoir est de considrer les actions de leurs semblables non en elles-mmes et dans leur essence1 mais au seul point de vue de l'intrt social1 c'est--dire en raison de cet amas d'gosme1 d'avarice1 d'erreurs et d'abus qui forme les cits1 et dont ils sont les aveugles conservateurs8 ,en pesant la faute1 ils y ajoutent le poids de la peur ou de la colre qu'elle inspira au lche public4 ,et tout cela est crit dans leur livre1 en sorte que le texte antique et la lettre morte leur servent d'esprit1 de coeur et d'me vivante4 ,et toutes ces dispositions1 dont quelques-unes remontent aux ges infmes de ,byzance et de ,thodora1 s'accordent seulement sur ce point qu'il faut tout sauver1 vertus et vices1 d'un monde qui ne veut pas changer4 ,la faute aux yeux des lois est si peu de chose en soi1 et les circonstances extrieures en sont si considrables1 qu'un mme acte1 lgitime dans telle condition1 devient impardonnable dans telle autre1 comme il se voit par l'exemple d'un soufflet qui1 donn par un homme sur la joue d'un autre1 parat seulement chez un bourgeois l'effet d'une humeur irascible et devient1 pour un soldat1 un crime puni de mort4 ,cette barbarie1 qui subsiste encore1 fera de nous l'opprobre des sicles futurs4 ,nous n'y prenons pas garde2 mais on se demandera un jour quels sauvages nous tions pour punir du dernier supplice l'ardeur gnreuse du sang quand elle jaillit du coeur d'un jeune homme assujetti par les lois aux prils de la guerre et aux dgots de la caserne4 ,et il est clair que s'il y avait une justice1 nous n'aurions pas deux codes1 l'un militaire1 l'autre civil4 ,ces justices soldatesques1 dont on voit tous les jours les effets1 sont d'une cruaut atroce1 et les hommes1 s'ils se policent jamais1 ne voudront pas croire qu'il fut jadis1 en pleine paix1 des conseils de guerre vengeant par la mort d'un homme la majest des caporaux et des sergents4 ,ils ne voudront pas croire que des malheureux furent passs par les armes pour crime de dsertion devant l'ennemi1 dans une expdition o le gouvernement de la ,france ne reconnaissait pas de belligrants4 ,ce qu'il y a d'admirable1 c'est que de telles atrocits se commettent chez des peuples chrtiens qui honorent saint ,sbastien1 soldat rvolt1 et ces martyrs de la lgion thbaine dont la gloire est seulement d'avoir encouru jadis les rigueurs des conseils de guerre1 en refusant de combattre les ,bagaudes4 ,mais laissons cela1 ne parlons plus de ces justices de gens sabres1 qui priront un jour1 selon la prophtie du fils de ,dieu2 et revenons-en aux magistrats civils4 ,les juges ne sondent point les reins et ne lisent point dans les coeurs2 aussi leur plus juste justice est-elle rude et superficielle4 ,encore s'en faut-il de beaucoup qu'ils s'en tiennent cette grossire corce d'quit1 sur laquelle les codes sont crits4 ,ils sont hommes1 c'est--dire faibles et corruptibles1 doux aux forts et impitoyables aux petits4 ,ils consacrent par leurs sentences les plus cruelles iniquits sociales1 et il est malais de distinguer dans cette partialit ce qui vient de leur bassesse personnelle1 de ce qui leur est impos par le devoir de leur profession1 qui est1 en ralit1 de soutenir l'tat dans ce qu'il a de mauvais autant que dans ce qu'il a de bon1 de veiller la conservation des moeurs publiques1 ou excellentes ou dtestables1 et d'assurer1 avec les droits des citoyens1 les volonts tyranniques du prince1 sans parler des prjugs ridicules et cruels qui trouvent sous les fleurs de lis un asile inviolable4 ,le magistrat le plus austre peut tre amen1 par son intgrit mme1 rendre des arrts aussi rvoltants et peut-tre plus inhumains encore que ceux du magistrat prvaricateur1 et je ne sais1 pour ma part1 qui des deux je redouterais le plus1 ou du juge qui s'est fait une me avec des textes de loi1 ou de celui qui emploie un reste de sentiment torturer ces textes4 ,celui-ci me sacrifiera son intrt ou ses passions2 l'autre m'immolera froidement la chose crite4 ,encore faut-il observer que le magistrat est dfenseur1 par fonction1 non pas des prjugs nouveaux1 auxquels nous sommes tous plus ou moins soumis1 mais des prjugs anciens qui sont conservs dans les lois alors qu'ils s'effacent de nos mes et nos moeurs4 ,et il n'est pas d'esprit quelque peu mditatif et libre qui ne sente tout ce qu'il y a de gothique dans la loi1 tandis que le juge n'a pas le droit de le sentir4 ,mais je parle comme si les lois1 encore que barbares et grossires1 taient du moins claires et prcises4 ,et il s'en faut de beaucoup qu'il en soit ainsi4 ,le grimoire d'un sorcier semble facile comprendre en comparaison de plusieurs articles de nos codes et de nos coutumiers4 ,ces difficults d'interprtation ont beaucoup contribu faire tablir divers degrs de juridiction1 et l'on admet que1 ce que le bailli n'a pas entendu1 messieurs du ,parlement l'clairciront4 ,c'est beaucoup attendre de cinq hommes en robe rouge et en bonnet carr1 qui1 mme aprs avoir rcit le ,veni ,creator1 demeurent sujets l'erreur2 et il vaut mieux convenir que la plus haute juridiction juge sans appel pour cette seule raison qu'on avait puis les autres avant de recourir celle-l4 ,le prince est de cet avis2 car il y a des lits de justice au-dessus des ,parlements4 ,,xxii ,,la ,,justice 7,,suite ,,et ,,fin7 ,mon bon matre regarda tristement couler l'eau comme l'image de ce monde o tout passe et rien ne change4 ,il demeura quelque temps songeur et reprit d'une voix plus basse3 --,cela seul1 mon fils1 me cause un insurmontable embarras1 qu'il faille que ce soit les juges qui rendent la justice4 ,il est clair qu'ils ont intrt dclarer coupable celui qu'ils ont d'abord souponn4 ,l'esprit de corps1 si puissant chez eux1 les y porte2 aussi voit-on que dans toute leur procdure1 ils cartent la dfense comme une importune1 et ne lui donnent accs que lorsque l'accusation a revtu ses armes et compos son visage1 et qu'enfin1 force d'artifices1 elle a pris l'air d'une belle ,minerve4 ,par l'esprit mme de leur profession1 ils sont enclins voir un coupable dans tout accus1 et leur zle semble si effrayant certains peuples europens qu'ils les font assister1 dans les grandes causes1 par une dizaine de citoyens tirs au sort4 ,en quoi il apparat que le hasard1 dans son aveuglement1 garantit mieux la vie et la libert des accuss que ne le peut faire la conscience claire des juges4 ,il est vrai que ces magistrats bourgeois1 tirs la loterie1 sont tenus en dehors de l'affaire dont ils voient seulement les pompes extrieures4 ,il est vrai encore1 qu'ignorant les lois1 ils sont appels1 non les appliquer1 mais seulement dcider d'un seul mot s'il y a lieu de les appliquer4 ,on dit que ces sortes d'assises donnent parfois des rsultats absurdes1 mais que les peuples qui les ont tablies y sont attachs comme une espce de garantie trs prcieuse4 ,je le crois volontiers4 ,et je conois qu'on accepte des arrts rendus de la sorte1 qui peuvent tre ineptes ou cruels1 mais dont l'absurdit du moins et la barbarie ne sont1 pour ainsi dire1 imputables personne4 ,l'iniquit semble tolrable quand elle est assez incohrente pour paratre involontaire4 ,ce petit huissier de tantt1 qui a un si grand sentiment de la justice1 me souponnait d'tre du parti des voleurs et des assassins4 ,au rebours1 je rprouve ce point le vol et l'assassinat1 que je n'en puis souffrir mme la copie rgularise par les lois1 et il m'est pnible de voir que les juges n'ont rien trouv de mieux1 pour chtier les larrons et les homicides1 que de les imiter2 car1 de bonne foi1 ,tournebroche1 mon fils1 qu'est-ce que l'amende et la peine de mort1 sinon le vol et l'assassinat perptrs avec une auguste exactitude8 ,et ne voyez-vous point que notre justice ne tend1 dans toute sa superbe1 qu' cette honte de venger un mal par un mal1 une misre par une misre1 et de doubler1 pour l'quilibre et la symtrie1 les dlits et les crimes8 ,on peut dpenser dans cette tche une sorte de probit et de dsintressement4 ,on peut s'y montrer un l',hospital tout aussi bien qu'un ,jeffryes1 et je connais pour ma part un magistrat assez honnte homme4 ,mais j'ai voulu1 remontant aux principes1 montrer le caractre vritable d'une institution que l'orgueil des juges et l'pouvante des peuples ont revtue l'envi d'une majest emprunte2 j'ai voulu montrer l'humilit originelle de ces codes qu'on veut rendre augustes et qui ne sont en ralit qu'un amas bizarre d'expdients4 ,hlas6 les lois sont de l'homme2 c'est une obscure et misrable origine4 ,l'occasion les fit natre pour la plupart4 ,l'ignorance1 la superstition1 l'orgueil du prince1 l'intrt du lgislateur1 le caprice1 la fantaisie1 voil la source de ces grands corps de droit qui deviennent vnrables quand ils commencent n'tre plus intelligibles4 ,l'obscurit qui les enveloppe1 paissie par les commentateurs1 leur communique la majest des oracles antiques4 ,j'entends dire chaque instant et je lis tous les jours dans les gazettes1 que maintenant nous faisons des lois de circonstance et d'occasion4 ,cette vue appartient des myopes qui ne dcouvrent pas que c'est la suite d'un usage immmorial et que1 de tout temps1 les lois sont sorties de quelque hasard4 ,on se plaint aussi de l'obscurit et des contradictions o tombent sans cesse nos lgislateurs contemporains4 ,et l'on ne remarque pas que leurs prdcesseurs taient tout aussi pais et embrouills4 ,en fait1 ,tournebroche1 mon fils1 les lois sont bonnes ou mauvaises1 moins par elles-mmes que par la faon dont on les applique1 et telle disposition trs inique ne fait pas de mal si le juge ne la met point en vigueur4 ,les moeurs ont plus de force que les lois4 ,la politesse des habitudes1 la douceur des esprits sont les seuls remdes qu'on puisse raisonnablement apporter la barbarie lgale4 ,car de corriger les lois par les lois1 c'est prendre une voie lente et incertaine4 ,les sicles seuls dfont l'oeuvre des sicles4 ,il y a peu d'espoir qu'un jour un ,numa franais rencontre dans la fort de ,compigne ou sous les rochers de ,fontainebleau une autre nymphe grie qui lui dicte des lois sages4 ,il regarda longtemps vers les collines qui bleuissaient l'horizon4 ,son air tait grave et triste4 ,puis1 posant doucement la main sur mon paule1 il me parla avec un accent si profond que je me sentis pntr jusqu'au fond de l'me4 ,il me dit3 --,tournebroche1 mon fils1 vous me voyez tout coup incertain et embarrass1 balbutiant et stupide1 la seule ide de corriger ce que je trouve dtestable4 ,ne croyez point que ce soit timidit d'esprit3 rien n'tonne l'audace de ma pense4 ,mais prenez bien garde1 mon fils1 ce que je vais vous dire4 ,les vrits dcouvertes par l'intelligence demeurent striles4 ,le coeur est seul capable de fconder ses rves4 ,il verse la vie dans tout ce qu'il aime4 ,c'est par le sentiment que les semences du bien sont jetes sur le monde4 ,la raison n'a point tant de vertu4 ,et je vous confesse que j'ai dj t jusqu'ici trop raisonnable dans la critique des lois et des moeurs4 ,aussi cette critique va-t-elle tomber sans fruits et se scher comme un arbre brl par la gele d'avril4 ,il faut1 pour servir les hommes1 rejeter toute raison1 comme un bagage embarrassant1 et s'lever sur les ailes de l'enthousiasme4 ,si l'on raisonne1 on ne s'envolera jamais4 ,,notes #a3 ,m4 ,jean ,lacoste a crit dans la ,gazette de ,france du #bj mai #ahic3 ,m4 l'abb ,jrme ,coignard est un prtre plein de science1 d'humilit et de foi4 ,je ne dis pas que sa conduite ait toujours honor son petit collet et que sa robe n'ait pas reu maint accroc444 ,mais s'il succombe la tentation1 si le diable a en lui une proie facile1 jamais il ne perd confiance1 il espre par la grce de ,dieu ne plus rechuter et arriver aux gloires du ,paradis4 ,et de fait il nous donne le spectacle d'une mort fort difiante4 ,donc un grain de foi embellit la vie et l'humilit chrtienne sied aux faiblesses de l'humanit4 ,m4 l'abb ,coignard1 s'il n'est pas un saint1 mrite peut-tre le purgatoire4 ,mais il le mrite fort long et il a risqu l'enfer4 ,car ses actes d'humilit sincre ne se mlait presque pas de repentir4 ,il comptait trop sur la grce de ,dieu et ne faisait nul effort pour favoriser l'action de la grce4 ,c'est pourquoi il retombait dans son pch4 ,la foi ainsi lui servait de peu et il tait presque hrtique1 car le saint concile de ,trente1 dans les canons ,,vi et ,,ix de sa sixime session1 a dclar l'anathme tous ceux qui prtendent qu'il n'est pas au pouvoir de l'homme de rendre ses voies mauvaises et qui ont une telle confiance en la foi qu'ils s'imaginent qu'elle seule peut sauver sans aucun mouvement de la volont4 ,c'est pourquoi la misricorde divine s'tendant sur l'abb ,coignard est vraiment miraculeuse et en dehors des voies ordinaires4 #b3 ,m4 ,baiselance ou ,baisselance vient beaucoup aprs ,montaigne comme maire de ,bordeaux4 7,note de l'diteur47 #c3 ,la gomtrie dont parle ,jacques ,tournebroche est orne de figures de ,sbastien ,leclerc dont j'admire au contraire la prcise lgance et la fine exactitude4 ,mais il faut souffrir la contradiction4 7,note de l'diteur47 #d3 ,c'est un ecclsiastique qui parle4 7,note de l'diteur47 #e3 ,cf43 ,saint-vremont4 ,les ,acadmiciens4 ,,godeau4 ,bonjour1 cher ,colletet4 ,,colletet se jette genoux4 ,grand vque de ,grasse1 ,dites-moi1 s'il vous plat1 comme il faut que je fasse4 ,ne dois-je pas baiser votre sacr talon8 ,,godeau4 ,nous sommes tous gaux1 tant fils d',apollon4 ,levez-vous1 ,colletet4 ,,colletet4 ,votre magnificence ,me permet1 monseigneur1 une telle licence8 ,,godeau4 ,rien ne saurait changer le commerce entre nous3 ,je suis vque ailleurs1 ici ,godeau pour vous4 ,m4 l'abb ,coignard vivait sous l'ancien rgime4 ,en ce temps-l on disait que l',acadmie franaise avait le mrite d'tablir entre tous ses membres une galit qu'ils ne trouvaient pas devant la loi4 ,pourtant elle fut dtruite en #agic comme le dernier refuge de l'aristocratie4 #f3 ,il veut dire3 de l'vque qui le roi a donn la feuille des bnfices ecclsiastiques4 #g3 ,le roi tait protecteur de l',acadmie4 #h3 ,il est exact que l',acadmie condamna cette locution4 ,je dis que la coutume1 assez souvent trop forte1 ,fait dire improprement que l'on ,,ferme ,,la ,,porte4 ,l'usage tous les jours autorise des mots ,dont on se sert pourtant assez mal propos4 ,pour avoir moins de froid la fin de dcembre ,on va ,,pousser ,,la ,,porte et l'on ,,ferme ,,sa ,,chambre4 7,saint-vremont1 les ,acadmiciens47 #i3 ,l',acadmie1 en ce temps-l1 ne faisait point de distribution de prix4 #aj3 ,je n'ai pas trouv mention de ce ,m4 ,rockstrong dans les mmoires relatifs l'attentat de ,monmouth4 7,note de l'diteur47 #aa3 ,au temps de ,m4 l'abb ,coignard les ,franais se croyaient dj libres4 ,le sieur d',alqui crivait en #afgj3 ,trois choses rendent un homme heureux en ce monde1 savoir la douceur de l'entretien1 les mets dlicats et la libert entire et parfaite4 ,nous avons veu comme quoy nostre illustre royaume a parfaitement satisfait aux deux premiers2 ainsi qu'il ne reste maintenant qu' montrer que le troisime ne luy manque pas1 et que la libert n'y est pas moins que les deux advantages prcdans4 ,la chose vous paraistra d'abord vritable1 si vous considrez attentivement le nom de nostre ,estat1 le sujet de sa fondation1 et sa pratique ordinaire3 car on remarque d'abord que ce nom de ,france ne signifie autre chose que ,franchise et libert1 conformment au dessein des fondateurs de cette ,monarchie1 lesquels ayant une me noble et gnreuse et ne pouvant souffrir ny l'esclavage ny la moindre servitude se rsolurent de secouer le joug de toute sorte de captivit1 et d'estre aussi libres que les hommes le peuvent estre3 c'est pourquoy ils s'en vinrent dans les ,gaules qui estoient un ,pays dont les ,peuples n'estoient pas ny moins belliqueux ny moins jaloux de sa franchise qu'ils le pouvoient estre4 ,quand au second point1 nous savons qu'outre les inclinations et les desseins qu'ils ont en fondant cet ,estat1 d'estre toujours maistres d'eux-mesmes2 c'est qu'ils ont donn des loix leurs ,souverains1 qui 7limitant leur pouvoir7 les maintiennent dans leurs privilges3 de sorte que quand on les en veut priver ils deviennent furieux et courent aux armes avec tant de vitesse que rien ne peust les retenir quand il s'agit de ce point4 ,quant au troisiesme1 je dis que la ,france est si amoureuse de la libert1 qu'elle ne peut pas souffrir un ,esclave3 de sorte que les ,turcs et les ,mores1 bien moins encore les peuples ,chrtiens1 ne peuvent jamais porter des fers ny estre chargs de chaisnes1 estant dans son pays3 aussi arrive-t-il que quand il y a des esclaves en ,france1 ils ne sont pas si tost terre1 qu'ils s'crient pleins de joye3 ,vive la ,france avec son aymable ,libert4 7,les ,dlices de la ,france4441 par ,franois ,savinien d',alqui1 ,amsterdam1 #afgj1 in-#ab4--;,chapitre ,,xvi1 intitul ,la ,france est un pays de libert pour toute sorte de personnes1 pp4 #bde-bdf47