,george ,sand ,illustration ,,spiridion ,,notice ,spiridion a t crit en grande partie1 et termin dans la ,chartreuse de ,valdemosa1 aux gmissements de la bise dans les clotres en ruines4 ,certes1 ce lieu romantique et mieux inspir un plus grand pote4 ,heureusement le plaisir d'crire ne se mesure pas au mrite de l'uvre1 mais l'motion de l'artiste2 sans des proccupations souvent douloureuses1 j'aurais t bien satisfaite de cette cellule de moine dans un site sublime1 o le hasard1 ou plutt la ncessit rsultant de l'absence de tout autre asile1 m'avait conduite et mise prcisment dans le milieu qui convenait au sujet de ce livre commenc ,nohant4 ,,george ,,sand4 ,nohant1 #be aot #ahee4 99 99 99 99 99 ,m4 ,,pierre ,,leroux4 ,ami et frre par les annes1 pre et matre par la vertu et la science1 agrez l'envoi d'un de mes contes1 non comme un travail digue de vous tre ddi1 mais comme un tmoignage d'amiti et de vnration4 ,,george ,,sand4 99 99 99 99 99 ,lorsque j'entrai comme novice au couvent des ,bndictins1 j'tais peine g de seize ans4 ,mon caractre doux et timide sembla inspirer d'abord la confiance et l'affection2 mais je ne tardai pas voir la bienveillance des frres se changer en froideur2 et le pre trsorier1 qui seul me conserva un peu d'intrt1 me prit plusieurs fois part pour me dire tout bas que1 si je ne faisais attention moi-mme1 je tomberais dans la disgrce du ,prieur4 ,je le pressais en vain de s'expliquer2 il mettait un doigt sur ses lvres1 et1 s'loignant d'un air mystrieux1 il ajoutait pour toute rponse3 ,vous savez bien1 mon cher fils1 ce que je veux dire4 ,je cherchais vainement mon crime4 ,il m'tait impossible1 aprs le plus scrupuleux examen1 de dcouvrir en moi des torts assez graves pour mriter une rprimande4 ,des semaines1 des mois s'coulrent1 et l'espce de rprobation tacite qui pesait sur moi ne s'adoucit point4 ,en vain je redoublais de ferveur et de zle2 en vain je veillais toutes mes paroles1 toutes mes penses2 en vain j'tais le plus assidu aux offices et le plus ardent au travail2 je voyais chaque jour la solitude largir un cercle autour de moi4 ,tous mes amis m'avaient quitt4 ,personne ne m'adressait plus la parole4 ,les novices les moins rguliers et les moins mritants semblaient s'arroger le droit de me mpriser4 ,quelques-uns mme1 lorsqu'ils passaient prs de moi1 serraient contre leur corps les plis de leur robe1 comme s'ils eussent craint de toucher un lpreux4 ,quoique je rcitasse mes leons sans faire une seule faute1 et que je fisse dans le chant de trs-grands progrs1 un profond silence rgnait dans les salles d'tude quand ma timide voix avait cess de rsonner sous la vote4 ,les docteurs et les matres n'avaient pas pour moi un seul regard d'encouragement1 tandis que des novices nonchalants ou incapables taient combls d'loges et de rcompenses4 ,lorsque je passais devant l'abb1 il dtournait la tte1 comme s'il et eu horreur de mon salut4 ,j'examinais tous les mouvements de mon cur1 et je m'interrogeais svrement pour savoir si l'orgueil bless n'avait pas une grande part dans ma souffrance4 ,je pouvais du moins me rendre ce tmoignage que je n'avais rien pargn pour combattre toute rvolte de la vanit1 et je sentais bien que mon cur tait rduit une tristesse profonde par l'isolement o on le refoulait1 par le manque d'affection1 et non par le manque d'amusements et de flatteries4 ,je rsolus de prendre pour appui le seul religieux qui ne pt fuir mes confidences1 mon confesseur4 ,j'allai me jeter ses pieds1 je lui exposai mes douleurs1 mes efforts pour mriter un sort moins rigoureux1 mes combats contre l'esprit de reproche et d'amertume qui commenait s'lever en moi4 ,mais quelle fut ma consternation lorsqu'il me rpondit d'un ton glacial3 ,tant que vous ne m'ouvrirez pas votre cur avec une entire sincrit et une parfaite soumission1 je ne pourrai rien faire pour vous4 -- pre ,hgsippe6 lui rpondis-je1 vous pouvez lire la vrit au fond de mes entrailles2 car je ne vous ai jamais rien cach4 ,alors il se leva et me dit avec un accent terrible3 ,misrable pcheur6 me basse et perverse6 vous savez bien que vous me cachez un secret formidable1 et que votre conscience est un abme d'iniquit4 ,mais vous ne tromperez pas l'il de ,dieu1 vous n'chapperez point sa justice4 ,allez1 retirez-vous de moi2 je ne veux plus entendre vos plaintes hypocrites4 ,jusqu' ce que la contrition ait touch votre cur1 et que vous ayez lav par une pnitence sincre les souillures de votre esprit1 je vous dfends d'approcher du tribunal de la pnitence4 -- mon pre6 mon pre6 m'criai-je1 ne me repoussez pas ainsi1 ne me rduisez pas au dsespoir1 ne me faites pas douter de la bont de ,dieu et de la sagesse de vos jugements4 ,je suis innocent devant le ,seigneur2 ayez piti de mes souffrances4444 --,reptile audacieux6 s'cria-t-il d'une voix tonnante1 glorifie-toi de ton parjure et invoque le nom du ,seigneur pour appuyer tes faux serments2 mais laisse-moi1 te-toi de devant mes yeux1 ton endurcissement me fait horreur6 ,en parlant ainsi1 il dgagea sa robe que je tenais dans mes mains suppliantes4 ,je m'y attachai avec une sorte d'garement2 alors il me repoussa de toute sa force1 et je tombai la face contre terre4 ,il s'loigna1 poussant violemment derrire lui la porte de la sacristie o cette scne se passait4 ,je demeurai dans les tnbres4 ,soit par la violence de ma chute1 soit par l'excs de mon chagrin1 une veine se rompit dans ma gorge1 et j'eus une hmorragie4 ,je ne pus me relever1 je me sentis dfaillir rapidement1 et bientt je fus tendu sans connaissance sur le pav baign de mon sang4 ,je ne sais combien de temps je passai ainsi4 ,quand je commenai revenir moi1 je sentis une fracheur agrable2 une brise harmonieuse semblait se jouer autour de moi1 schait la sueur de mon front et courait dans ma chevelure1 puis semblait s'loigner avec un son vague1 imperceptible1 murmurer je ne sais quelles notes faibles dans les coins de la salle1 et revenir sur moi comme pour me rendre des forces et m'engager me relever4 ,cependant je ne pouvais m'y dcider encore1 car j'prouvais un bien-tre inou1 et j'coutais dans une sorte d'aberration paisible les bruits de ce souffle d't qui se glissait furtivement par la fente d'une persienne4 ,alors il me sembla entendre une voix qui partait du fond de la sacristie1 et qui parlait si bas que je ne distinguais pas les paroles4 ,je restai immobile et prtai toute mon attention4 ,la voix paraissait faire une de ces prires entrecoupes que nous appelons oraisons jaculatoires4 ,enfin je saisis distinctement ces mots3 ,esprit de vrit1 relve les victimes de l'ignorance et de l'imposture4 ,pre ,hgsippe6 dis-je d'un ton faible1 est-ce vous qui revenez vers moi8 ,mais personne ne me rpondit4 ,je me soulevai sur mes mains et sur mes genoux1 j'coutai encore1 je n'entendis plus rien4 ,je me relevai tout a fait1 je regardai autour de moi2 j'tais tomb si prs de la porte unique de cette petite salle1 que personne aprs le dpart de mon confesseur n'et pu rentrer sans marcher sur mon corps2 d'ailleurs1 cette porte ne s'ouvrait qu'en dedans par un loquet de forme ancienne4 ,j'y touchai1 et je m'assurai qu'il tait ferm4 ,je fus pris de terreur1 et je restai quelques instants sans oser faire un pas4 ,adoss contre la porte1 je cherchais percer de mon regard l'obscurit dans laquelle les angles de la salle taient plongs4 ,une lueur blafarde1 tombant d'une lucarne volet de plein chne1 tremblait vers le milieu de cette pice4 ,un faible vent1 tourmentant le volet1 agrandissait et diminuait tour tour la fente qui laissait pntrer cette rare lumire4 ,les objets qui se trouvaient dans cette rgion demi claire1 le prie-,dieu surmont d'une tte de mort1 quelques livres pars sur le plancher1 une aube suspendue la muraille1 semblaient se mouvoir avec l'ombre du feuillage que l'air agitait derrire la croise4 ,quand je crus voir que j'tais seul1 j'eus honte de ma timidit3 je fis un signe de croix1 et je m'apprtai aller ouvrir tout fait le volet2 mais un profond soupir qui partait du prie-,dieu me retint clou ma place4 ,cependant je voyais assez distinctement ce prie-,dieu pour tre bien sur qu'il n'y avait personne4 ,une ide que j'aurais d concevoir plus tt vint me rassurer3 quelqu'un pouvait tre appuy dehors contre la fentre1 et faire sa prire sans songer moi4 ,mais qui donc pouvait tre assez hardi pour mettre des vux et prononcer des paroles comme celles que j'avais entendues8 ,la curiosit1 seule passion et seule distraction permise dans le clotre1 s'empara de moi4 ,je m'avanai vers la fentre2 mais peine eus-je fait un pas1 qu'une ombre noire1 se dtachant1 ce qu'il me parut1 du prie-,dieu1 traversa la salle en se dirigeant vers la fentre1 et passa devant moi comme un clair4 ,ce mouvement fut si rapide que je n'eus pas le temps d'viter ce que je prenais pour un corps1 et ma frayeur fut si grande que je faillis m'vanouir une seconde fois4 ,mais je ne sentis rien1 et1 comme si j'eusse t travers par cette ombre1 je la vis disparatre ma gauche4 ,je m'lanai vers la fentre1 je poussai le volet avec prcipitation2 je jetai les yeux dans la sacristie1 j'y tais absolument seul2 je les promenai sur tout le jardin1 il tait dsert1 et le vent du midi courait sur les fleurs4 ,je pris courage3 j'explorai tous les coins de la salle1 je regardai derrire le prie-,dieu1 qui tait fort grand2 je secouai tous les vtements sacerdotaux suspendus aux murailles2 je trouvai toutes choses dans leur tat naturel1 et rien ne put m'expliquer ce qui s'tait pass4 ,la vue de tout le sang que j'avais perdu me porta croire que mon cerveau1 affaibli par cette hmorragie1 avait t en proie une hallucination4 ,je me retirai dans ma cellule1 et j'y demeurai enferm jusqu'au lendemain4 ,je passai ce jour et cette nuit dans les larmes4 ,l'inanition1 la perte de sang1 les vaines terreurs de la sacristie1 avaient bris tout mon tre4 ,nul ne vint me secourir ou me consoler2 nul ne s'enquit de ce que j'tais devenu4 ,je vis de ma fentre la troupe des novices se rpandre dans le jardin4 ,les grands chiens qui gardaient la maison vinrent gaiement leur rencontre1 et reurent d'eux mille caresses4 ,mon cur sa serra et se brisa la vue de ces animaux1 mieux traits cent fois1 et cent fois plus heureux que moi4 ,j'avais trop de foi en ma vocation pour concevoir aucune ide de rvolte ou de fuite4 ,j'acceptai en somme ces humiliations1 ces injustices et ce dlaissement1 comme une preuve envoye par le ciel et comme une occasion de mriter4 ,je priai1 je m'humiliai1 je frappai ma poitrine1 je recommandai ma cause la justice de ,dieu1 la protection de tous les saints1 et vers le matin je finis par goter un doux repos4 ,je fus veill en sursaut par un rve4 ,le pre ,alexis m'tait apparu1 et1 me secouant rudement1 il m'avait rpt peu prs les paroles qu'un tre mystrieux m'avait dites de la sacristie3 ,relve-toi1 victime de l'ignorance et de l'imposture4 ,quel rapport le pre ,alexis pouvait-il avoir avec cette rminiscence8 ,je n'en trouvai aucun1 sinon que la vision de la sacristie m'avait beaucoup occup au moment o je m'tais endormi1 et qu' ce moment mme j'avais vu de mon grabat le pre ,alexis rentrer du jardin dans le couvent1 vers le coucher de la lune1 une heure environ avant le jour4 ,cette matinale promenade du pre ,alexis ne m'avait pourtant pas frapp comme un fait extraordinaire4 ,le pre ,alexis tait le plus savant de nos moines3 il tait grand astronome1 et il avait la garde des instruments de physique et de gomtrie1 dont l'observatoire du couvent tait assez bien fourni4 ,il passait une partie des nuits faire ses expriences et contempler les astres2 il allait et vouait toute heure1 sans tre astreint celles des offices1 et il tait dispens de descendre l'glise pour matines et laudes4 ,mais mon rve le ramenant ma pense1 je me mis songer que c'tait un homme bizarre1 toujours proccup1 souvent inintelligible dans ses paroles1 errant sans cesse dans le couvent comme une me en peine2 qu'en un mot ce pouvait bien tre lui qui1 la veille1 appuy contre la fentre de la sacristie1 avait murmur une formule d'invocation1 et fait passer son ombre sur le mur1 par hasard1 sans se douter de mes terreurs4 ,je rsolus de le lui demander1 et eu rflchissant la manire dont il accueillerait mes questions1 je m'enhardis saisir ce prtexte pour faire connaissance avec lui4 ,je me rappelai que ce sombre vieillard tait le seul dont je n'eusse reu aucune insulte muette ou verbale1 qu'il ne s'tait jamais dtourn de moi avec horreur1 et qu'il paraissait absolument tranger toutes les rsolutions qui se prenaient dans la communaut4 ,il est vrai qu'il ne m'avait jamais dit une parole amie1 que son regard n'avait jamais rencontr le mien1 et qu'il ne paraissait pas seulement se souvenir de mon nom2 mais il n'accordait pas plus d'attention aux autres novices4 ,il vivait dans un monde part1 absorb dans ses spculations scientifiques4 ,on ne savait s'il tait pieux ou indiffrent la religion2 il ne parlait jamais que du monde extrieur et visible1 et ne paraissait pas se soucier beaucoup de l'autre4 ,personne n'en disait de mal1 personne n'en disait de bien2 et quand les novices se permettaient quelque remarque ou quelque question sur lui1 les moines leur imposaient silence d'un ton svre4 ,peut-tre1 pensai-je1 si j'allais lui confier mes tourments1 il me donnerait un bon conseil2 peut-tre lui qui passe sa vie tout seul1 si tristement1 serait touch de voir pour la premire fois un novice venir lui et lui demander son assistance4 ,les malheureux se cherchent et se comprennent4 ,peut-tre est-il malheureux1 lui aussi2 peut-tre sympathisera-t-il avec mes douleurs4 ,je me levai1 et1 avant de l'aller trouver1 je passai au rfectoire4 ,un frre convers coupait du pain2 je lui en demandai1 et il m'en jeta un morceau comme il et fait un animal importun4 ,j'eusse mieux aim des injures que cette muette et brutale piti4 ,on me trouvait indigne d'entendre le son de la voix humaine1 et on me jetait ma nourriture par terre1 comme si1 dans mon abjection1 j'eusse t rduit ramper avec les btes4 ,quand j'eus mang ce pain amer et tremp de mes pleurs1 je me rendis la cellule du pre ,alexis4 ,elle tait situe1 loin de toutes les autres1 dans la partie la plus leve du btiment1 ct du cabinet de physique4 ,on y arrivait par un troit balcon1 suspendu l'extrieur du dme4 ,je frappai1 on ne me rpondit pas2 j'entrai4 ,je trouvai le pre ,alexis endormi sur son fauteuil1 un livre la main4 ,sa figure1 sombre et pensive jusque dans le sommeil1 faillit m'ter ma rsolution4 ,c'tait un vieillard de taille moyenne1 robuste1 large des paules1 vot par l'tude plus que par les annes4 ,son crne chauve tait encore garni par derrire de cheveux noirs crpus4 ,ses traits nergiques ne manquaient cependant pas de finesse4 ,il y avait sur cette face fltrie un mlange inexprimable de dcrpitude et de force virile4 ,je passai derrire son fauteuil sans faire aucun bruit1 dans la crainte de le mal disposer en l'veillant brusquement2 mais1 malgr mes prcautions extrmes1 il s'aperut de ma prsence2 et1 sans soulever sa tte appesantie1 sans ouvrir ses yeux caves1 sans tmoigner ni humeur ni surprise1 il me dit3 ,je t'entends4 --,pre ,alexis444 lui dis-je d'une voix timide4 --,pourquoi m'appelles-tu pre8 reprit-il sans changer de ton ni d'attitude2 tu n'as pas coutume de m'appeler ainsi4 ,je ne suis pas ton pre1 mais bien plutt ton fils1 quoique je sois fltri par l'ge1 tandis que toi1 tu restes ternellement jeune1 ternellement beau6 ,ce discours trange troublait toutes mes ides4 ,je gardai le silence4 ,le moine reprit3 ,eh bien6 parle1 je t'coute4 ,tu sais bien que je t'aime comme l'enfant de mes entrailles1 comme le pre qui m'a engendr1 comme le soleil qui m'claire1 comme l'air que je respire1 et plus que tout cela encore4 -- pre ,alexis1 lui dis-je1 tonn et attendri d'entendre des paroles si douces sortir de cette bouche rigide1 ce n'est pas moi1 misrable enfant1 que s'adressent des sentiments si tendres4 ,je ne suis pas digne d'une telle affection1 et je n'ai le bonheur de l'inspirer personne2 mais1 puisque je vous surprends au milieu d'un heureux songe1 puisque le souvenir d'un ami gaie votre cur1 bon pre ,alexis1 que votre rveil me soit favorable1 que votre regard tombe sur moi sans colre1 et que votre main ne repousse pas ma tte humilie1 couverte des cendres de la douleur et de l'expiation4 ,en parlant ainsi1 je pliai les genoux devant lui1 et j'attendis qu'il jett les yeux sur moi4 ,mais peine m'eut-il vu qu'il se leva comme saisi de fureur et d'pouvante en mme temps4 ,l'clair de la colre brillait dans ses yeux1 une sueur froide ruisselait sur ses tempes dvastes4 ,qui tes-vous8 s'cria-t-il4 ,que me voulez-vous8 ,que venez-vous faire ici8 ,je ne vous connais pas6 ,j'essayai vainement de le rassurer par mon humble posture1 par mes regards suppliants4 --,vous tes un novice1 me dit-il1 je n'ai point affaire avec les novices4 ,je ne suis pas un directeur de consciences1 ni un dispensateur de grces et de faveurs4 ,pourquoi venez-vous m'espionner pendant mon sommeil8 ,vous ne surprendrez pas le secret de mes penses4 ,retournez vers ceux qui vous envoient1 dites-leur que je n'ai pas longtemps vivre1 et que je demande qu'on me laisse tranquille4 ,sortez1 sortez2 j'ai travailler4 ,pourquoi violez-vous la consigne qui dfend d'approcher de mon laboratoire8 ,vous exposez votre vie et la mienne3 allez-vous en6 ,j'obis tristement1 et je me retirais pas lents1 dcourag1 bris de douleur1 le long de la galerie extrieure par laquelle j'tais venu4 ,il m'avait suivi jusqu'en dehors1 comme pour s'assurer que je m'loignais4 ,lorsque j'eus atteint l'escalier1 je me retournai1 et je le vis debout1 l'il toujours enflamm de colre1 les lvres contractes par la mfiance4 ,d'un geste imprieux il m'ordonna de m'loigner4 ,j'essayai d'obir3 je n'avais plus la force de marcher1 je n'avais plus celle de vivre4 ,je perdis l'quilibre1 je roulai quelques marches1 je faillis tre entran dans ma chute par-dessus la rampe1 et du haut de la tour me briser sur le pav4 ,le pre ,alexis s'lana vers moi avec la force et l'agilit d'un chat4 ,il me saisit1 et me soutenant dans ses bras3 ,qu'avez-vous donc8 me dit-il d'un ton brusque1 mais plein de sollicitude4 tes-vous malade1 tes-vous dsespr1 tes-vous fou8 ,je balbutiai quelques paroles1 et1 cachant ma tte dans sa poitrine1 je fondis en larmes4 ,il m'emporta alors comme si j'eusse t un enfant au berceau1 et1 entrant dans sa cellule1 il me dposa sur son fauteuil1 frotta mes tempes d'une liqueur spiritueuse et en humecta mes narines et mes lvres froides4 ,puis1 voyant que je reprenais mes esprits1 il m'interrogea avec douceur4 ,alors je lui ouvris mon me tout entire3 je lui racontai les angoisses auxquelles on m'abandonnait1 jusqu' me refuser le secours de la confession4 ,je protestai de mon innocence1 de mes bonnes intentions1 de ma patience1 et je me plaignis amrement de n'avoir pas un seul ami pour me consoler et me fortifier dans cette preuve au-dessus de mes forces4 ,il m'couta d'abord avec un reste de crainte et de mfiance2 puis son front austre s'claircit peu peu2 et1 comme j'achevais le rcit de mes peines1 je vis de grosses larmes ruisseler sur ses joues creuses4 --,pauvre enfant1 me dit-il1 voil bien ce qu'ils m'ont fait souffrir1 victime de l'ignorance et de l'imposture6 ces paroles1 je crus reconnatre la voix que j'avais entendue dans la sacristie2 et1 cessant de m'en inquiter1 je ne songeai point lui demander l'explication de cette aventure2 seulement je fus frapp du sens de cette exclamation2 et1 voyant qu'il demeurait comme plong en lui-mme1 je le suppliai de me faire entendre encore sa voix amie1 si douce mon oreille1 si chre mon cur au milieu de ma dtresse4 ,jeune homme1 me dit-il1 avez-vous compris ce que vous faisiez quand vous tes entr dans un clotre8 ,vous tes-vous bien dit que c'tait enfermer votre jeunesse dans la nuit du tombeau et vous rsoudre vivre dans les bras de la mort8 -- mon pre1 lui dis-je1 je l'ai compris1 je l'ai rsolu1 je l'ai voulu1 et je le veux encore2 mais c'tait la vie du sicle1 la vie du monde1 la vie de la chair que je consentais mourir4 --,ah6 tu as cru1 enfant1 qu'on te laisserait celle de l'me6 tu t'es livr des moines1 et tu as pu le croire6 --,j'ai voulu donner la vie mon me1 j'ai voulu lever et purifier mon esprit1 afin de vivre de ,dieu1 dans l'esprit de ,dieu2 mais voil que1 au lieu de m'accueillir et de m'aider1 on m'arrache violemment du sein de mon pre1 et on me livre aux tnbres du doute et du dsespoir444 --,gustans gustavi paululum mellis1 et ecce morior6 dit le moine d'un air sombre en s'asseyant sur son grabat2 et1 croisant ses bras maigres sur sa poitrine1 il tomba dans la mditation4 ,puis se levant et marchant dans sa cellule avec activit3 ,comment vous nomme-t-on8 me dit-il4 --,frre ,angel1 pour servir ,dieu et vous honorer1 rpondis-je4 ,mais il n'couta pas ma rponse1 et aprs un instant de silence3 ,vous vous tes tromp1 me dit-il2 si vous voulez tre moine1 si vous voulez habiter le clotre1 il faut changer toutes vos ides2 autrement vous mourrez6 --,dois-je donc mourir en effet pour avoir mang le miel de la grce1 pour avoir cru1 pour avoir espr1 pour avoir dit3 ,seigneur1 aimez-moi6 --,oui1 pour cela tu mourras6 rpondit-il d'une voix forte en promenant autour de lui des regards farouches2 puis il retomba encore dans sa rverie1 et ne fit plus attention moi4 ,je commenais me trouver mal l'aise auprs de lui2 ses paroles entrecoupes1 son aspect rude et chagrin1 ses clairs de sensibilit suivis aussitt d'une profonde indiffrence1 tout en lui avait un caractre d'alination4 ,tout d'un coup il renouvela sa question1 et me dit d'un ton presque imprieux3 --,votre nom8 --,angel1 rpondis-je avec douceur4 --,angel6 s'cria-t-il en me regardant d'un air inspir4 ,il m'a t dit3 ,vers la fin de tes jours un ange te sera envoy1 et tu le reconnatras la flche qui lui traversera le cur4 ,il viendra te trouver1 et il te dira3 ,retire-moi cette flche qui me donne la mort444 ,et si tu lui retires cette flche1 aussitt celle qui te traverse tombera1 ta plaie sera ferme1 et tu vivras4 --,mon pre1 lui dis-je1 je ne connais point ce texte1 je ne l'ai rencontr nulle part4 --,c'est que tu connais peu de choses1 me rpondit-il en posant amicalement sa main sur ma tte2 c'est que tu n'as point encore rencontr la main qui doit gurir ta blessure2 moi je comprends la parole de l',esprit1 et je te connais4 ,tu es celui qui devait venir vers moi2 je te reconnais cette heure1 et ta chevelure est blonde comme la chevelure de celui qui t'envoie4 ,mon fils1 sois bni1 et que le pouvoir de l',esprit s'accomplisse en toi444 ,tu es mon fils bien-aim1 et c'est en toi que je mettrai toute mon affection4 ,il me pressa sur son sein1 et levant les yeux au ciel1 il me parut sublime4 ,son visage prit une expression que je n'avais vue que dans ces ttes de saints et d'aptres1 chefs-d'uvre de peinture qui ornaient l'glise du couvent4 ,ce que j'avais pris pour de l'garement eut mes yeux le caractre de l'inspiration4 ,je crus voir un archange1 et1 pliant les deux genoux1 je me prosternai devant lui4 ,il m'imposa les mains1 en disant3 ,cesse de souffrir6 que la flche acre de la douleur cesse de dchirer ton sein2 que le dard empoisonn de l'injustice et de la perscution cesse de percer ta poitrine2 que le sang de ton cur cesse d'arroser des marbres insensible4 ,sois consol1 sois guri1 sois fort1 sois bni4 ,lve-toi6 ,je me relevai et sentis mon me inonde d'une telle consolation1 mon esprit raffermi par une esprance si vive1 que je m'criai3 ,oui1 un miracle s'est accompli en moi1 et je reconnais maintenant que vous tes un saint devant le ,seigneur4 --,ne parle pas ainsi1 mon enfant1 d'un homme faible et malheureux1 me dit-il avec tristesse2 je suis un tre ignorant et born1 dont l',esprit a eu piti quelquefois4 ,qu'il soit lou cette heure1 puisque j'ai eu la puissance de te gurir4 ,va en paix2 sois prudent1 ne me parle en prsence de personne1 et ne viens me voir qu'en secret4 --,ne me renvoyez pas encore1 mon pre1 lui dis-je2 car qui sait quand je pourrai revenir8 ,il y a des peines si svres contre ceux qui approchent de votre laboratoire1 que je serai peut-tre bien longtemps avant de pouvoir goter de nouveau la douceur de votre entretien4 --,il faut que je te quitte et que je consulte1 rpondit le pre ,alexis4 ,il est possible qu'on te perscute pour la tendresse que tu vas m'accorder2 mais l',esprit te donnera la force de vaincre tous les obstacles1 car il m'a prdit ta venue1 et ce qui doit s'accomplir est dit4 ,il se rassit sur son fauteuil1 et tomba dans un profond sommeil4 ,je contemplai longtemps sa tte1 empreinte d'une srnit et d'une beaut surnaturelle1 bien diffrente en ce moment de ce qu'elle m'tait apparue d'abord2 puis1 baisant avec amour le bord de sa robe grise1 je me retirai sans bruit4 ,quand je ne fus plus sous le charme de sa prsence1 ce qui s'tait pass entre lui et moi me fit l'effet d'un songe4 ,moi1 si croyant1 si orthodoxe dans mes tudes et dans mes intentions2 moi1 que le seul mot d'hrsie faisait frmir de crainte et d'horreur1 par quelles paroles avais-je donc t fascin1 et par quelle formule avais-je laiss unir clandestinement ma destine cette destine inconnue8 ,alexis m'avait souffl l'esprit de rvolte contre mes suprieurs1 contre ces hommes que je devais croire et que j'avais toujours crus infaillibles4 ,il m'avait parl d'eux avec un profond mpris1 avec une haine concentre1 et je m'tais laiss surprendre par les figures et l'obscurit de son langage4 ,maintenant ma mmoire me retraait tout ce qui et d me faire douter de sa foi1 et je me souvenais avec terreur de lui avoir entendu citer et invoquer chaque instant l',esprit1 sans qu'il y joignt jamais l'pithte consacre par laquelle nous dsignons la troisime personne de la ,trinit divine4 ,c'tait peut-tre au nom du malin esprit qu'il m'avait impos les mains4 ,peut-tre avais-je fait alliance avec les esprits de tnbres en recevant les caresses et les consolations de ce moine suspect4 ,je fus troubl1 agit2 je ne pus fermer l'il de la nuit4 ,comme la veille1 je fus oubli et abandonn4 ,de mme que la nuit prcdente1 je m'endormis au jour et me rveillai tard4 ,j'eus honte alors d'avoir manqu depuis tant d'heures mes exercices de pit3 je me rendis l'glise1 et je priai ardemment l',esprit saint de m'clairer et de me prserver des embches du tentateur4 ,je me sentis si triste et si peu fortifi au sortir de l'glise1 que je me crus dans une voie de perdition1 et je rsolus d'aller me confesser4 ,j'crivis un mot au pre ,hgsippe pour le supplier de m'entendre2 mais il me fit faire verbalement1 par un des convers les plus grossiers1 une rponse mprisante et un refus positif4 ,en mme temps ce convers m'intima1 de la part du ,prieur1 l'ordre de sortir de l'glise et de n'y jamais mettre les pieds avant la fin des offices du soir4 ,encore1 si un religieux prolongeait sa prire dans le chur1 ou y rentrait pour s'y livrer quelque acte de dvotion particulire1 je devais l'instant mme purger la maison de ,dieu de mon souffle impur1 et cder ma place un serviteur de ,dieu4 ,cet arrt inique me blessa tellement que j'entrai dans une colre insense4 ,je sortis de l'glise en frappant du poing sur les murs comme un furieux4 ,le convers me chassait dehors en me traitant de blasphmateur et de sacrilge4 ,au moment o je franchissais la porte au fond du chur qui donnait sur le jardin1 le chagrin et l'indignation faillirent me faire perdre encore une fois l'usage de mes sens4 ,je chancelai2 un nuage passa devant mes yeux2 mais la fiert vainquit le mal1 et je m'lanai vers le jardin1 en me jetant un peu de ct pour faire place une personne que je vis tout coup sur le seuil face face avec moi4 ,c'tait un jeune homme d'une beaut surprenante1 et portant un costume tranger4 ,bien qu'il ft couvert d'une robe noire1 semblable celle des suprieurs de notre ordre1 il avait en dessous une jaquette demi-courte en drap fin1 attache par une ceinture de cuir boucle d'argent1 la manire des anciens tudiants allemands4 ,comme eux1 il portait1 au lieu des sandales de nos moines1 des bottines collantes1 et sur son col de chemise1 rabattu et blanc comme la neige1 tombait grandes ondes dores la plus belle chevelure blonde que j'aie vue de ma vie4 ,il tait grand1 et son attitude lgante semblait rvler l'habitude du commandement4 ,frapp de respect et rempli d'incertitude1 je le saluai demi4 ,il ne me rendit point mon salut2 mais il me sourit d'un air si bienveillant1 et en mme temps ses beaux yeux1 d'un bleu svre1 s'adoucirent pour me regarder avec une compassion si tendre1 que jamais ses traits ne sont sortis de ma mmoire4 ,je m'arrtai1 esprant qu'il me parlerait1 et me persuadant1 d'aprs la majest de son aspect1 qu'il avait le pouvoir de me protger2 mais le convers qui marchait derrire moi1 et qui ne semblait faire aucune attention lui1 le fora brutalement de se retirer contre le mur1 et me poussa presque jusqu' me faire tomber4 ,ne voulant point engager une lutte avilissante avec cet homme grossier1 je me htai de sortir2 mais1 aprs avoir fait trois pas dans le jardin1 je me retournai1 et je vis l'inconnu qui restait debout la mme place et me suivait des yeux avec une affectueuse sollicitude4 ,le soleil donnait en plein sur lui et faisait rayonner sa chevelure4 ,il soupira1 et1 levant ses beaux yeux1 vers le ciel1 comme pour appeler sur moi le secours de la justice ternelle et la prendre tmoin de mon infortune1 il se tourna lentement vers le sanctuaire1 entra dans le chur et se perdit dans l'ombre2 car la brillante clart du jour faisait paratre tnbreux l'intrieur de l'glise4 ,j'avais envie de retourner sur mes pas malgr le convers1 de suivre ce noble tranger et de lui dire mes peines2 mais quel tait-il pour les accueillir et les faire cesser8 ,d'ailleurs1 s'il attirait vers lui la sympathie de mon me1 il m'inspirait aussi une sorte de crainte2 car il y avait dans sa physionomie autant d'austrit que de douceur4 ,je montai vers le pre ,alexis1 et lui racontai les nouvelles cruauts exerces envers moi4 ,pourquoi avez-vous dout1 homme de peu de foi8 me dit-il d'un air triste4 ,vous vous nommez ,ange1 et1 au lieu de reconnatre l'esprit de vie qui tressaille en vous1 vous avez voulu aller vous jeter aux pieds d'un homme ignorant1 demander la vie un cadavre6 ,ce directeur ignare vous repousse et vous humilie4 ,vous tes puni par o vous avez pch1 et votre souffrance n'a rien de noble1 votre martyre rien d'utile pour vous-mme1 parce que vous sacrifiez les forces de votre entendement des ides fausses ou troites4 ,au reste1 j'avais prvu ce qui vous arrive2 vous me craignez2 vous ne savez pas si je suis le serviteur des anges ou l'esclave des dmons4 ,vous avez pass la nuit dernire commenter toutes mes paroles1 et vous avez rsolu ce matin de me vendre mes ennemis pour une absolution4 --,oh6 ne le croyez pas1 m'criai-je2 je me serais confess de tout ce qui m'tait personnel sans prononcer votre nom1 sans redire une seule de vos paroles4 ,hlas6 serez-vous donc1 vous aussi1 injuste envers moi8 ,serai-je repouss de partout8 ,la maison de ,dieu m'est ferme1 votre cur me le sera-t-il de mme6 ,le pre ,hgsippe m'accuse d'impit2 et vous1 mon pre1 vous m'accusez d'tre lche6 --,c'est que vous l'avez t1 rpondit ,alexis4 ,la puissance des moines vous intimide1 leur haine vous pouvante4 ,vous enviez leurs suffrages et leurs cajoleries aux ineptes disciples qu'ils choient tendrement4 ,vous ne savez pas vivre seul1 souffrir seul1 aimer seul4 --,eh bien6 mon pre1 il est vrai1 je ne sais pas me passer d'affection2 j'ai cette faiblesse1 cette lchet1 si vous voulez4 ,je suis peut-tre un caractre faible1 mais je sens en moi une me tendre1 et j'ai besoin d'un ami4 ,dieu est si grand que je me sens terrifi en sa prsence4 ,mon esprit est si timide qu'il ne trouve pas en lui-mme la force d'embrasser ce ,dieu tout-puissant1 et d'arracher de sa main terrible les dons de la grce4 ,j'ai besoin d'intermdiaire entre le ciel et moi4 ,il me faut des appuis1 des conseils1 des mdiateurs4 ,il faut qu'on m'aime1 qu'on travaille pour moi et avec moi mon salut4 ,il faut qu'on prie avec moi1 qu'on me dise d'esprer et qu'on me promette les rcompenses ternelles4 ,autrement je doute1 non de la bont de ,dieu1 mais de celle de mes intentions4 ,j'ai peur du ,seigneur1 parce que j'ai peur de moi-mme4 ,je m'attidis1 je me dcourage1 je me sens mourir1 mon cerveau se trouble1 et je ne distingue plus la voix du ciel de celle de l'enfer4 ,je cherche un appui2 ft-ce un matre impitoyable qui me chtit sans cesse1 je le prfrerais un pre indulgent qui m'oublie4 --,pauvre ange gar sur la terre6 dit le pre ,alexis avec attendrissement2 tincelle d'amour tombe de l'aurole du matre1 et condamne couver sous la cendre de cette misrable vie6 ,je reconnais tes tourments la nature divine qui m'anima dans ma jeunesse1 avant qu'on et paissi sur mes yeux les tnbres de l'endurcissement1 avant qu'on et glac sous le cilice les battements de ce cur brlant1 avant qu'on et rendu mes communications avec l',esprit pnibles1 rares1 douloureuses et jamais incompltes4 ,ils feront de toi ce qu'ils ont fait de moi4 ,ils rempliront ton esprit de doutes poignants1 de purils remords et d'imbciles terreurs4 ,ils te rendront malade1 vieux avant l'ge1 infirme d'esprit2 et quand tu auras secou tous les liens de l'ignorance et de l'imposture1 quand tu te sentiras assez clair pour dchirer tous les voiles de la superstition1 tu n'en auras plus la force4 ,ta fibre sera relche1 ta vue trouble1 ta main dbile1 ton cerveau paresseux ou fatigu4 ,tu voudras lever les yeux vers les astres1 et ta tte pesante retombera stupidement sur ta poitrine2 tu voudras lire1 et des fantmes danseront devant tes yeux2 tu voudras te rappeler1 et mille lueurs incertaines se joueront dans ta mmoire puise2 tu voudras mditer1 et tu t'endormiras sur ta chaise4 ,et pendant ton sommeil1 si l',esprit te parle1 ce sera en des termes si obscurs que tu ne pourras les expliquera ton rveil4 ,ah6 victime6 victime6 je te plains1 et ne puis te sauver4 ,en parlant ainsi1 il frissonnait comme un homme pris de fivre3 son haleine brlante semblait rarfier l'air de sa cellule1 et on et dit1 la langueur de son tre1 qu'il lui restait peine quelques instants vivre4 ,bon pre ,alexis1 lui dis-je1 votre tendresse pour moi est-elle donc dj fatigue8 ,j'ai t faible et craintif1 il est vrai2 mais vous me sembliez si fort1 si vivant1 que je comptais retrouver en vous assez de chaleur pour me pardonner ma faute1 pour l'effacer et pour me fortifier de nouveau4 ,mon me retombe dans la mort avec la vtre3 ne pouvez-vous1 comme hier1 faire un miracle qui nous ranime tous les deux8 --,l'esprit n'est point avec moi aujourd'hui1 dit-il4 ,je suis triste1 je doute de tout1 et mme de toi4 ,reviens demain1 je serai peut-tre illumin4 --,et que deviendrai-je jusque l8 --,l',esprit est fort1 l',esprit est bon2 peut-tre t'assistera-t-il directement4 ,en attendant1 je veux te donner un conseil pour adoucir l'amertume de ta situation4 ,je sais pourquoi les moines ont adopt envers toi ce systme d'inflexible mchancet4 ,ils agissent ainsi avec tous ceux dont ils craignent l'esprit de justice et la droiture naturelle4 ,ils ont pressenti en toi un homme de cur1 sensible l'outrage1 compatissant la souffrance1 ennemi des froces et lches passions4 ,ils se sont dit que dans un tel homme ils ne trouveraient pas un complice1 mais un juge2 et ils veulent faire de toi ce qu'ils font de tous ceux dont la vertu les effraie et dont la candeur les gne4 ,ils veulent t'abrutir1 effacer en toi par la perscution toute notion du juste et de l'injuste1 mousser par d'inutiles souffrances toute gnreuse nergie4 ,ils veulent1 par de mystrieux et vils complots1 par des nigmes sans mot et des chtiments sans objet1 t'habituer vivre brutalement dans l'amour et l'estime de toi seul1 te passer de sympathie1 perdre toute confiance1 mpriser toute amiti4 ,ils veulent te faire dsesprer de la bont du matre1 te dgoter de la prire1 te forcer mentir ou trahir tes frres dans la confession1 te rendre envieux1 sournois1 calomniateur1 dlateur4 ,ils veulent te rendre pervers1 stupide et infme4 ,ils veulent t'enseigner que le premier des biens c'est l'intemprance et l'oisivet1 que pour s'y livrer en paix il faut tout avilir1 tout sacrifier1 dpouiller tout souvenir de grandeur1 tuer tout noble instinct4 ,ils veulent t'enseigner la haine hypocrite1 la vengeance patiente1 la couardise et la frocit4 ,ils veulent que ton me meure pour avoir t nourrie de miel1 pour avoir aim la douceur et l'innocence4 ,ils veulent1 en un mot1 faire de toi un moine4 ,voil ce qu'ils veulent1 mon fils3 voil ce qu'ils ont entrepris1 voil ce qu'ils poursuivent d'un commun accord1 les uns par calcul1 les autres par instinct1 les meilleurs par faiblesse1 par obissance et par crainte4 --,qu'entends-je8 m'criai-je1 et dans quel monde d'iniquit faites-vous entrer mon me tremblante6 ,pre ,alexis6 pre ,alexis6 dans quel abme serais-je tomb1 s'il en tait ainsi6 ciel6 ne vous trompez-vous point8 ,n'tes-vous point aveugl par le souvenir de quelque injure personnelle8 ,ce monastre n'est-il habit que par des moines prvaricateurs8 ,dois-je chercher parmi des mes plus sincres la foi et la charit qu'un impur dmon semble avoir chasses de ces murs maudits8 --,tu chercherais en vain un couvent moins souill et des moines meilleurs2 tous sont ainsi4 ,la foi est perdue sur la terre1 et le vice est impuni4 ,accepte le travail et la douleur2 car vivre1 c'est travailler et souffrir4 --,je le veux1 je le veux6 mais je veux semer pour recueillir4 ,je veux travailler dans la foi et dans l'esprance2 je veux souffrir selon la charit4 ,je fuirai cet abominable rceptacle de crimes2 je dchirerai cette robe blanche1 emblme menteur d'une vie de puret4 ,je retournerai la vie du monde1 ou je me retirerai dans une thbade pour pleurer sur les fautes du genre humain et me prserver de la contagion444 --,c'est bien1 me dit le pre ,alexis en prenant dans ses mains mes mains que je tordais avec dsespoir1 j'aime ce mouvement d'indignation et cet clair du courage4 ,j'ai connu ces angoisses1 j'ai form ces rsolutions4 ,ainsi j'ai voulu fuir1 ainsi j'ai dsir de vivre parmi les hommes du sicle1 ou de m'enfermer dans des cavernes inaccessibles2 mais coute les conseils que l',esprit m'a donns aux temps de mon preuve1 et grave-les dans ta mmoire3 ,ne dis pas3 ,je vivrai parmi les hommes1 et je serai le meilleur d'entre eux2 car toute chair est faible1 et ton esprit s'teindra comme le leur dans la vie de la chair4 ,ne dis pas non plus3 je me retirerai dans la solitude et j'y vivrai de l'esprit2 car l'esprit de l'homme est enclin l'orgueil1 et l'orgueil corrompt l'esprit4 ,vis avec les hommes qui sont autour de toi4 ,garde-toi de leur malice4 ,cherche ta solitude au milieu d'eux4 ,dtourne les yeux de leur iniquit1 regarde en toi-mme1 et garde-toi de les har autant que de les imiter4 ,fais-leur du bien dans le temps prsent en ne leur fermant ni ton cur ni ta main4 ,fais-leur du bien dans leur postrit en ouvrant ton esprit la lumire de l',esprit4 ,la vie du sicle dbilite1 la vie du dsert irrite4 ,quand un instrument est expos aux intempries des saisons1 les cordes se dtendent2 quand il est enferm sans air dans un tui1 les cordes se rompent4 ,si tu coutes le sens des paroles humaines1 tu oublieras l',esprit1 et tu ne pourras plus le comprendre4 ,mais si tu ne laisses venir toi les sons de la voix humaine1 tu oublieras les hommes1 et tu ne pourras plus les enseigner4 ,en rcitant ces versets d'une ,bible inconnue le pre ,alexis tenait ouvert le livre que j'avais vu dj entre ses mains1 et il tournait les pages pour les consulter1 comme s'il et aid sa mmoire d'un texte crit2 mais les pages de ce livre taient blanches1 et ne paraissaient pas avoir jamais port l'empreinte d'aucun caractre4 ,ce fait bizarre rveilla mes inquitudes1 et je commenai l'observer avec curiosit4 ,rien dans son aspect n'annonait en ce moment l'garement1 ou seulement l'exaltation4 ,il referma doucement son livre1 et me parlant avec calme3 ,garde-toi donc1 me dit-il en commentant son texte1 de retourner au monde2 car tu es un faible enfant1 et si le vent des passions venait souffler sur toi1 il teindrait le flambeau de ton intelligence4 ,la concupiscence et la vanit ne te trouveraient peut-tre pas assez fort pour rsister leur aiguillon4 ,quant moi1 j'ai fui le monde1 parce que j'tais fort1 et que les passions eussent chang ma force en fureur4 ,j'aurais surmont la prsomption et terrass la luxure2 j'aurais succomb sous les tentations de l'ambition et de la haine2 j'aurais t dur1 intolrant1 vindicatif1 orgueilleux1 c'est--dire goste4 ,nous sommes faits l'un et l'autre pour le clotre4 ,quand un homme a entendu l'esprit l'appeler1 ne ft-ce qu'une fois et faiblement1 il doit tout quitter pour le suivre1 et rester l o il l'a conduit1 quelque mal qu'il s'y trouve4 ,retourner en arrire n'est plus en son pouvoir1 et quiconque a mpris une seule fois la chair pour l'esprit1 ne peut plus revenir aux plaisirs de la chair2 car la chair rvolte se venge et veut chasser l'esprit son tour4 ,alors le cur de l'homme est le thtre d'une lutte terrible o la chair et l'esprit se dvorent l'un l'autre2 l'homme succombe et meurt sans avoir vcu4 ,la vie de l'esprit est une vie sublime2 mais elle est difficile et douloureuse4 ,ce n'est pas une vaine prcaution que de mettre entre la contagion du sicle et le rgne de la chair1 des murailles1 des remparts de pierre et des grilles d'airain4 ,ce n'est pas trop pour enchaner la convoitise des choses vaines que de descendre vivant dans un cercueil scell4 ,mais il est bon de voir autour de soi d'autres hommes vous au culte de l'esprit1 ne ft-ce qu'en apparence4 ,ce fut l'uvre d'une grande sagesse que d'instituer les communauts religieuses4 ,o est le temps o les hommes s'y chrissaient comme des frres et y travaillaient de concert1 en s'aidant charitablement les uns les autres1 implorer1 poursuivre l'esprit1 vaincre les grossiers conseils de la matire8 ,toute lumire1 tout progrs1 toute grandeur1 sont sortis du clotre2 mais toute lumire1 tout progrs1 toute grandeur doivent y prir1 si quelques-uns d'entre nous ne persvrent dans la lutte effroyable que l'ignorance et l'imposture livrent dsormais la vrit4 ,soutenons ce combat avec acharnement2 poursuivons notre entreprise1 eussions-nous contre nous toute l'arme de l'enfer4 ,si on coupe nos deux bras1 saisissons le navire avec les dents2 car l'esprit est avec nous4 ,c'est ici qu'il habite2 malheur ceux qui profanent son sanctuaire6 ,restons fidles son culte1 et1 si nous sommes d'inutiles martyrs1 ne soyons pas du moins de lches dserteurs4 --,vous avez1 raison1 mon pre1 rpondis-je1 frapp des paroles qu'il disait4 ,votre enseignement est celui de la sagesse4 ,je veux tre votre disciple et ne me conduire que d'aprs vos dcisions4 ,dites-moi ce que je dois faire pour conserver ma force et poursuivre courageusement l'uvre de mon salut au milieu des perscutions qu'on me suscite4 --,les subir toutes avec indiffrence1 rpondit-il2 ce sera une tche facile1 si tu considres le peu que vaut l'estime des moines1 et la faiblesse de leurs moyens contre nous4 ,il pourra se faire qu' la vue d'une victime innocente comme toi1 et comme toi maltraite1 tu sentes souvent l'indignation brler tes entrailles2 mais ton rle en ce qui t'est personnel1 c'est de sourire1 et c'est aussi toute la vengeance que tu dois tirer de leurs vains efforts4 ,en outre1 ton insouciance fera tomber leur animosit4 ,ce qu'ils veulent1 c'est de te rendre insensible force de douleur2 sois-le force de courage ou de raison4 ,ils sont grossiers2 ils s'y mprendront4 ,sche tes larmes1 prends un visage sans expression1 feins un bon sommeil et un grand apptit1 ne demande plus la confession1 ne parais plus l'glise1 ou feins d'y tre morne et froid4 ,quand ils te verront ainsi1 ils n'auront plus peur de toi2 et1 cessant de jouer une sale comdie1 ils seront indulgents ton gard1 comme l'est un matre paresseux envers un lev inepte4 ,fais ce que je te dis1 et avant trois jours je t'annonce que le ,prieur te mandera devant lui pour faire sa paix avec toi4 ,avant de quitter le pre ,alexis1 je lui parlai du personnage que j'avais rencontr au sortir de l'glise1 et lui demandai qui il pouvait tre4 ,d'abord il m'couta avec proccupation1 hochant la tte1 comme pour dire qu'il ne connaissait et ne se souciait de connatre aucun dignitaire de l'ordre2 mais1 mesure que je lui dtaillais les traits et l'habillement de l'inconnu1 son il s'animait1 et bientt il m'accabla de questions prcipites4 ,le soin minutieux que je mis y rpondre acheva de graver dans ma mmoire le souvenir de celui que je crois voir encore et que je ne verrai plus4 ,enfin le pre ,alexis1 saisissant mes mains avec une grande expression de tendresse et de joie1 s'cria plusieurs reprises3 ,est-il possible8 est-il possible8 as-tu vu cela8 ,il est donc revenu8 ,il est donc avec nous8 il t'a connu8 il t'a appel8 ,il tera la flche de ton cur6 ,c'est donc bien toi1 mon enfant1 toi qui l'as vu6 --,quel est il donc1 mon pre1 cet ami inconnu vers lequel mon cur s'est lanc tout d'abord8 ,faites-le moi connatre1 menez-moi vers lui1 dites-lui de m'aimer comme je vous aime et comme vous semblez m'aimer aussi4 ,avec quelle reconnaissance n'embrasserais-je pas celui dont la vue remplit votre me d'une telle joie6 --,il n'est pas en mon pouvoir d'aller vers lui1 rpondit ,alexis4 ,c'est lui qui vient vers moi1 et il faut l'attendre4 ,sans doute1 je le verrai aujourd'hui1 et je te dirai ce que je dois te dire2 jusque-l ne me fais pas de questions2 car il m'est dfendu de parler de lui1 et ne dis personne ce que tu viens de me dire4 ,j'objectai que l'tranger ne m'avait pas sembl agir d'une manire mystrieuse1 et que le frre convers avait du le voir4 ,le pre secoua la tte en souriant4 ,les hommes de chair ne le connaissent point1 dit-il4 ,aiguillonn par la curiosit1 je montai le soir mme la cellule du pre ,alexis2 mais il refusa de m'ouvrir la porte4 ,laisse-moi seul1 me dit-il2 je suis triste1 je ne pourrais te consoler4 --,et votre ami8 lui dis-je timidement4 --,tais-toi1 rpondit-il d'un ton absolu2 il n'est pas venu2 il est parti sans me voir2 il reviendra peut-tre4 ,ne t'en inquite pas4 ,il n'aime pas qu'on parle de lui4 ,va dormir1 et demain conduis-toi comme je te l'ai prescrit4 ,au moment o je sortais1 il me rappela pour me dire3 ,angel1 a-t-il fait du soleil aujourd'hui8 --,oui1 mon pre1 un beau soleil1 une brillante matine4 --,et quand tu as rencontr cette figure1 le soleil brillait8 --,oui1 mon pre4 --,bon1 bon1 reprit-il2 demain4 ,je suivis le conseil du pre ,alexis1 et je restai au lit tout le lendemain4 ,le soir je descendis au rfectoire l'heure o le chapitre tait assembl1 et1 me jetant sur un plat de viandes fumantes1 je le dvorai avidement2 puis1 mettant mes coudes sur la table1 au lieu de faire attention la ,vie des saints qu'on lisait haute voix1 et que j'avais coutume d'couter avec recueillement1 je feignis de tomber dans une somnolence brutale4 ,alors les autres novices1 qui avaient dtourn les yeux avec horreur lorsqu'ils m'avaient vu dolent et contrit1 se prirent rire de mon abrutissement1 et j'entendis les suprieurs encourager cette paisse gaiet par la leur4 ,je continuai cette feinte pendant trois jours1 et1 comme le pre ,alexis me l'avait prdit1 je fus mand le soir du troisime jour dans la chambre du ,prieur4 ,je parus devant lui dans une attitude craintive et sans dignit2 j'affectai des manires gauches1 un air lourd1 une me appesantie4 ,je faisais ces choses1 non pour me rconcilier avec ces hommes que je commenais mpriser1 mais pour voir si le pre ,alexis les avait bien jugs4 ,je pus me convaincre de la justesse de ses paroles en entendant le ,prieur m'annoncer que la vrit tait enfin connue1 que j'avais t injustement accus d'une faute qu'un novice venait de confesser4 ,le ,prieur devait1 disait-il1 la contrition du coupable et l'esprit de charit1 de me taire son nom et la nature de sa faute2 mais il m'exhortait reprendre ma place l'glise et mes tudes au noviciat1 sans conserver ni chagrin ni rancune contre personne4 ,il ajouta en me regardant avec attention3 ,vous avez pourtant droit1 mon cher fils1 une rparation clatante ou un ddommagement agrable pour le tort que vous avez souffert4 ,choisissez1 ou de recevoir en prsence de toute la communaut les excuses de ceux des novices qui1 par leurs officieux rapports1 nous ont induits en erreur1 ou bien d'tre dispens pendant un mois des offices de la nuit4 ,jaloux de poursuivre mon exprience1 je choisis la dernire offre1 et je vis aussitt le ,prieur devenir tout fait bienveillant et familier avec moi4 ,il m'embrassa1 et le pre trsorier tant entr en cet instant3 ,tout est arrang1 lui dit-il2 cet enfant ne demande1 pour ddommagement du chagrin involontaire que nous lui avons fait1 autre chose qu'un peu de repos pendant un mois2 car sa sant a souffert dans cette preuve4 ,au reste1 il accepte humblement les excuses tacites de ses accusateurs2 et il prend son parti sur tout ceci avec une grande douceur et une aimable insouciance4 -- la bonne heure6 dit le trsorier avec un gros rire et en me frappant la joue avec familiarit2 c'est ainsi que nous les aimons2 c'est de ce bon et paisible caractre qu'il nous les faut4 ,illustration ,le pre me donna un autre conseil1 ce fut de demander la permission de m'adonner aux sciences1 et de devenir son lve et le prparateur de ses expriences physiques et chimiques4 ,on te verra avec plaisir accepter cet emploi1 me dit-il2 parce que la chose qu'on craint le plus ici1 c'est la ferveur et l'asctisme4 ,tout ce qui peut dtourner l'intelligence de son vritable but et l'appliquer aux choses matrielles est encourag par le ,prieur4 ,il m'a propos cent fois de m'adjoindre un disciple1 et1 craignant de trouver un espion et un tratre dans les sujets qu'on me prsentait1 j'ai toujours refus sous divers prtextes4 ,on a voulu une fois me contraindre en ce point2 j'ai dclar que je ne m'occuperais plus de science et que j'abandonnerais l'observatoire si on ne me laissait vivre seul et ma guise4 ,on a cd1 parce que1 d'une part1 il n'y avait personne pour me remplacer1 et que les moines mettent une vanit immense paratre savants et promener les voyageurs dans leurs cabinets et bibliothques2 parce que1 de l'autre1 on sait que je ne manque pas d'nergie1 et qu'on a mieux aim se dbarrasser de cette nergie au profit des spculations scientifiques1 qui ne font point de jaloux ici1 que d'engager une lutte dans laquelle mon me n'et jamais pli4 ,va donc2 dis que tu as obtenu de moi l'autorisation de faire ta demande4 ,si on hsite1 marque de l'humeur1 prends un air sombre2 pendant quelques jours reste sans cesse prostern dans l'glise1 jene1 soupire1 montre-toi farouche1 exalt dans la dvotion1 et1 de peur que tu ne deviennes un saint1 on cherchera faire de toi un savant4 ,je trouvai le ,prieur encore mieux dispos accueillir ma demande que le pre ,alexis ne me l'avait fait esprer4 ,il y eut mme dans le regard pntrant qu'il attacha sur moi1 en recevant mes remerciements1 quelque chose d'cre et de satirique1 quivalent l'action d'un homme qui se frotte les mains4 ,il avait dans l'me une pense que ni le pre ,alexis ni moi n'avions pressentie4 ,je fus aussitt dispens d'une grande partie de mes exercices religieux1 afin de pouvoir consacrer ce temps l'tude1 et on plaa mme mon lit dans une petite cellule voisine de celle d',alexis1 afin que je pusse me livrer avec lui1 la nuit1 la contemplation des astres4 ,illustration ,c'est partir de ce moment que je contractai avec le pre ,alexis une troite amiti4 ,chaque jour elle s'accrut par la dcouverte des inpuisables trsors de son me4 ,il n'a jamais exist sur la terre un cur plus tendre1 une sollicitude plus paternelle1 une patience plus anglique4 ,il mit m'instruire un zle et une persvrance au-dessus de toute gratitude4 ,aussi avec quelle anxit je voyais sa sant se dtriorer du plus ou plus6 ,avec quel amour je le soignais jour et nuit1 cherchant lire ses moindres dsirs dans ses regards teints6 ,ma prsence semblait avoir rendu la vie son cur longtemps vide d'affection humaine1 et1 selon son expression1 affam de tendresse2 l'mulation son intelligence fatigue de solitude et lasse de se tourmenter sans cesse en face d'elle-mme4 ,mais en mme temps que son esprit reprenait de la vigueur et de l'activit1 son corps s'affaiblissait de jour en jour4 ,il ne dormait presque plus1 son estomac ne digrant plus que des liquides1 et ses membres taient tour tour frapps de paralysie durant des jours entiers4 ,il sentait arriver sa fin avec srnit1 sans terreur et sans impatience4 ,quant moi1 je le voyais dprir avec dsespoir1 car il m'avait ouvert un monde inconnu2 mon cur avide d'amour nageait l'aise dans cette vie de sentiment1 de confiance et d'effusion qu'il venait de me rvler4 ,toutes les penses qui m'taient venues d'abord sur le drangement possible de son cerveau s'taient vanouies4 ,il me sembla dsormais que son exaltation mystrieuse tait l'lan du gnie2 son langage obscur me devenait de plus en plus intelligible1 et quand je ne le comprenais pas bien1 j'en attribuais la faute mon ignorance1 et je vivais dans l'espoir d'arriver le pntrer parfaitement4 ,cependant cette flicit n'tait pas sans nuages4 ,il y avait comme un ver rongeur au fond de ma conscience timore4 ,le pre ,alexis ne me semblait pas croire en ,dieu selon les lois de l'glise chrtienne4 ,il y a plus1 il me semblait parfois qu'il ne servait pas le mme ,dieu que moi4 ,nous n'tions jamais en dissidence ouverte sur aucun point1 parce qu'il vitait soigneusement tout rapport entre les sujets de nos tudes scientifiques et les enseignement du dogme4 ,mais il semblait que nous nous fissions mutuellement cette concession1 lui1 de ne pas l'attaquer1 moi1 de ne pas le dfendre4 ,quand par hasard je lui soumettais un cas de conscience ou une difficult thologique1 il refusait de s'expliquer en disant3 ,ceci n'est pas de mon ressort2 vous avez des docteurs verss dans ces matires1 allez les consulter2 moi1 en fait de culte1 je ne m'embarrasse pas dans le labyrinthe de la scolastique1 je sers mon matre comme je l'entends1 et ne demande point un directeur ce que je dois admettre ou rejeter3 ma conscience est en paix avec elle-mme1 et je suis trop vieux pour aller me remettre sur les bancs4 ,son thme favori tait de parler sur la chair et sur l'esprit2 mais1 quoiqu'il ne se dclart jamais en dissidence avec la foi1 il traitait ces matires bien plus en philosophe mtaphysicien qu'en serviteur zl de l'glise catholique et romaine4 ,j'avais encore remarqu une chose qui me donnait bien penser4 ,il avait souvent l'air proccup de mon instruction scientifique1 et alors il me faisait entreprendre des expriences chimiques dont j'apercevais moi-mme1 grce aux enseignements qu'il m'avait dj donns1 l'insignifiance et la grossiret2 puis bientt il m'interrompait au milieu de mes manipulations pour me faire chercher dans des livres inconnus des claircissements qu'il disait prcieux4 ,je lisais voix haute1 en commenant la page qu'il m'indiquait1 pendant des heures entires4 ,lui1 pendant ce temps1 se promenait de long en large1 levant les yeux au ciel avec enthousiasme1 passant lentement la main sur son front dpouill1 et s'criant de temps en temps3 ,bon6 bon6 ,pour moi1 j'avais bientt reconnu que ce n'taient pas l des articles de science sche et prcise1 mais bien des pages pleines d'une philosophie audacieuse et d'une morale inconnue4 ,je continuais quelque temps par respect pour lui1 esprant toujours qu'il m'arrterait2 mais voyant qui'il me laissait aller1 je me mettais craindre pour ma foi1 et1 posant le livre tout d'un coup1 je lui disais3 ,mais1 mon pre1 ne sont-ce pas des hrsies que nous lisons l1 et croyez-vous qu'il n'y ait rien dans ces pages1 trop belles peut-tre1 qui soit contraire notre sainte religion8 ,en entendant ces paroles1 il s'arrtait brusquement dans sa marche d'un air dcourag1 me prenait le livre des mains1 et le jetait sur une table en me disant3 ,je ne sais pas6 je ne sais pas1 mon enfant2 je suis une crature malade et borne2 je ne puis juger ces choses2 je les lis1 mais sans dire qu'elles sont bonnes ni mauvaises4 ,je ne sais pas6 je ne sais pas6 ,travaillons6 ,et nous nous remettions tous deux en silence l'ouvrage1 sans oser1 moi approfondir mes penses1 lui me communiquer les siennes4 ,ce qui me fchait le plus1 c'tait de l'entendre citer et invoquer sans cesse les rvlations d'un ,esprit tout-puissant qu'il ne dsignait jamais clairement4 ,il donnait ce nom d',esprit l'extension la plus vague4 ,tantt il semblait s'en servir pour qualifier ,dieu crateur et inspirateur de toutes choses1 et tantt il rduisait les proportions de cette essence universelle jusqu' personnifier une sorte de gnie familier avec lequel il aurait eu1 comme ,socrate1 des communications-cabalistiques4 ,dans ces instants-l1 j'tais saisi d'une telle frayeur que je n'osais dormir2 je me recommandais mon ange gardien1 et je murmurais des formules d'exorcisme chaque fois que mes yeux appesantis voyaient passer les visions des rves4 ,mon esprit devenait alors si faible que j'tais tent d'aller encore me confesser au pre ,hgsippe2 si je ne le faisais pas c'est que ma tendresse pour ,alexis restant inaltrable1 je craignais de le perdre par mes aveux1 quelque rserve et quelque prudence que je pusse y mettre4 ,cependant les deux choses qui m'avaient le plus inquit n'avaient plus lieu4 ,lorsque mon matre s'endormait1 un livre la main1 la tte penche dans l'attitude d'un homme qui lit1 son rveil il ne se persuadait plus avoir lu1 et il ne me rapportait plus les sentences imaginaires qu'il prtendait avoir trouves dans ce livre4 ,en outre1 je ne voyais plus paratre le cahier sur les pages immacules duquel il lisait couramment1 affectant de se reprendre et de tourner les feuillets comme il et fait d'un vritable livre4 ,je pouvais attribuer ces pratiques bizarres un affaiblissement passager de ses facults mentales1 phase douloureuse de la maladie1 dont il tait sorti et dont il n'avait plus conscience4 ,aussi me gardais-je bien de lui en parler1 dans la crainte de l'affliger4 ,si son tat physique empirait1 du moins son cerveau paraissait trs-bien rtabli2 il pensait et ne rvait plus4 ,comme il ne prenait aucun soin de sa sant1 il ne voulait s'astreindre aucun rgime4 ,je n'avais plus gure d'esprance de le voir se rtablir4 ,il repoussait toutes mes instances1 disant que l'arrt du destin tait invitable1 et parlant avec une rsignation toute chrtienne de la fatalit1 qu'il semblait concevoir la manire des musulmans4 ,enfin1 un jour1 m'tant jet ses pieds1 et l'ayant suppli avec larmes de consulter un clbre mdecin qui se trouvait alors dans le pays1 je le vis cder mes vux avec une complaisance mlancolique4 ,tu le veux1 me dit-il2 mais quoi bon8 que peut un homme sur un autre homme8 relever quelque peu les forces de la matire et y retenir le souffle animal quelques jours de plus6 ,l'esprit n'obit jamais qu'au souffle de l',esprit2 et l',esprit qui rgne sur moi ne cdera pas la parole d'un mdecin1 d'un homme de chair et d'os6 ,quand l'heure marque sonnera1 il faudra restituer l'tincelle de mon me au foyer qui me l'a dpartie4 ,que feras-tu d'un homme en enfance1 d'un vieillard idiot1 d'un corps sans me8 ,il consentit nanmoins recevoir la visite du mdecin4 ,celui-ci s'tonna1 en le voyant1 de trouver un homme encore si jeune 7le pre ,alexis n'avait pas plus de soixante ans7 et d'une constitution si robuste dans un tel tat d'puisement4 ,il jugea que les travaux de l'intelligence avaient ruin ce corps trop nglig1 et je me souviens qu'il lui dit ces paroles proverbiales qui frapprent mon oreille pour la premire fois3 ,mon pre1 la lame a us le fourreau4 --,qu'est-ce qu'une misrable gaine de plus ou de moins8 rpondit mon matre en souriant2 la lame n'est-elle pas indestructible8 --,oui1 rpondit le docteur2 mais elle peut se rouiller quand la gaine use ne la protge plus4 --,qu'import qu'une lame brche se rouille8 reprit le pre ,alexis2 elle est dj hors de service4 ,il faut que le mtal soit remis dans la fournaise pour tre travaill et employ de nouveau4 ,le docteur voyant que j'tais le seul qui portt un sincre intrt au pre ,alexis1 me prit part et m'interrogea avec dtail sur son genre de vie4 ,quand il sut de moi l'excs du travail auquel s'abandonnait mon matre1 et l'excitation qu'il entretenait dans son cerveau1 il dit comme se parlant lui-mme3 ,il est vident que le four a trop chauff2 il y a peu de ressources2 la flamme sublime a tout dvor2 il faudra essayer de l'teindre un peu4 ,il crivit une ordonnance1 et m'engagea la faire excuter fidlement1 aprs quoi il demanda son malade la permission de l'embrasser1 le peu d'instants qu'il avait passs prs de lui ayant gagn son cur4 ,cette marque de sympathie pour mon matre me toucha et m'attrista profondment2 ce baiser ressemblait un ternel adieu4 ,le docteur devait repasser dans le pays la fin de la saison o nous venions d'entrer4 ,les remdes qu'il avait prescrits eurent d'abord un effet merveilleux4 ,mon bon matre retrouva l'aisance et l'activit de ses membres2 son estomac devint plus robuste1 et il eut plusieurs nuits d'un excellent sommeil4 ,mais je n'eus pas longtemps lieu de me rjouir2 car1 mesure que son corps se fortifiait1 son esprit tombait dans la mlancolie4 ,la mlancolie fut suivie de tristesse1 la tristesse d'engourdissement1 l'engourdissement de dsordre4 ,puis toutes ces phases se rptrent alternativement dans la mme journe1 et toutes ses facults perdirent leur quilibre4 ,je vis reparatre ces somnolences durant lesquelles son cerveau travaillait pniblement sur des chimres4 ,je vis reparatre aussi le maudit livre blanc qui m'avait tant dplu2 et non-seulement il y lisait1 mais il y traait chaque jour des caractres imaginaires avec une plume qu'il ne songeait point imbiber d'encre4 ,un profond ennui et une inquitude secrte semblaient miner les ressorts dtendus de son me4 ,pourtant il continuait me tmoigner la mme bont1 la mme tendresse2 il essaya1 malgr moi1 de continuer mes leons2 mais il s'assoupissait au bout d'un instant1 et1 s'veillant en sursaut1 il me saisissait le bras en me disant3 ,tu l'as pourtant vu1 n'est-ce pas8 ,tu l'as bien vu8 ,ne l'as-tu donc vu qu'une fois8 -- mon bon matre6 lui disais-je1 que ne puis-je ramener prs de vous cet ami qui vous est si cher6 sa prsence adoucirait votre mal et ranimerait votre me4 ,mais alors il s'veillait tout fait1 et me disait3 ,tais-toi1 imprudent1 tais-toi2 de quoi parles-tu l1 malheureux8 ,tu veux donc qu'il ne revienne plus1 et que je meure sans l'avoir revu8 ,je n'osais ajouter un mot2 toute curiosit tait morte en moi4 ,il n'y avait plus de place que pour la douleur1 et le sentiment d'une vague pouvante tait le seul qui vint parfois s'y mler4 ,une nuit1 qu'accabl de fatigue je m'tais endormi plus tt et plus profondment que de coutume1 je fis un songe1 je rvai que je revoyais le bel inconnu dont l'absence affligeait tant mon matre4 ,il s'approchait de mon lit1 et se penchant vers moi1 il me parlait l'oreille3 ,ne dites pas que je suis l1 me disait-il2 car ce vieillard obstin s'acharnerait me voir1 et je ne veux le visiter qu' l'heure de sa mort4 ,je le suppliai d'aller vers mon matre1 lui disant qu'il soupirait aprs sa venue1 et que les douleurs de son me taient dignes de piti4 ,je m'veillais alors et me mettais sur mon sant2 car j'avais l'esprit frapp de ce rve1 et j'avais besoin d'ouvrir les yeux et d'tendre les bras pour me convaincre que c'tait un fantme cr par le sommeil4 ,par trois fois ce jeune homme m'apparut dans toute sa douceur et dans toute sa beaut4 ,sa voix rsonnait mon oreille comme les sons loigns d'une lyre1 et sa prsence rpandait un parfum comme celui des lis au lever de l'aurore4 ,par trois fois je le suppliai d'aller visiter mon matre1 et par trois fois je m'veillai et me convainquis que c'tait un songe2 mais la troisime1 j'entendis de la cellule voisine le pre ,alexis qui m'appelait avec vhmence4 ,je courus lui1 et1 la lueur d'une veilleuse qui brlait sur la table1 je le vis assis sur son lit1 les yeux brillants1 la barbe hrisse1 et comme hors de lui-mme4 ,vous l'avez vu6 me dit-il d'une voix forte et rude1 qui n'avait rien de son timbre ordinaire4 ,vous l'avez vu1 et vous ne m'avez pas averti6 il vous a parl1 et vous ne m'avez pas appel6 il vous a quitt1 et vous ne l'avez pas envoy vers moi6 ,malheureux6 serpent rchauff dans mon sein6 vous m'avez enlev mon ami1 et mon hte est devenu le vtre2 vipre6 vous m'avez trahi1 vous m'avez dpouill1 vous me donnez la mort6 ,il se jeta en arrire sur son chevet1 et resta priv de sentiment pendant plusieurs minutes4 ,je crus qu'il venait d'expirer2 je frottai ses tempes glaces avec l'essence qu'il avait coutume d'employer lorsqu'il tait menac de dfaillance4 ,je rchauffai ses pieds avec ma robe1 et ses mains avec mon haleine4 ,je ne percevais plus le bruit de la sienne1 et ses doigts taient raidis par un froid mortel4 ,je commenais me dsesprer1 lorsqu'il revint lui1 et1 se soulevant doucement1 il appuya sa tte sur mon paule3 ,angel1 que fais-tu prs de moi cette heure8 me dit-il avec1 une douceur ineffable4 ,suis-je donc plus malade que de coutume6 ,mon pauvre enfant1 je suis cause de tes soucis et de tes fatigues4 ,je ne voulus pas lui dire ce qui s'tait pass1 et encore moins lui demander compte de l'incroyable concidence de sa vision avec la mienne2 j'eusse craint de rveiller son dlire4 ,il semblait n'en avoir pas gard le moindre souvenir1 et il exigea que je retournasse mon lit4 ,j'obis1 mais je restai attentif tous ses mouvements2 il me sembla qu'il dormait1 et que sa respiration tait gne2 son oppression augmentait et diminuait comme le bruit lointain de la mer4 ,enfin il me parut soulag1 et je succombai au sommeil2 mais1 au bout de peu d'instants1 je fus rveill de nouveau par le son d'une voix puissante qui ne ressemblait point la sienne4 ,non1 tu ne m'as jamais connu1 jamais compris1 disait cette voix svre2 je suis venu vers toi cent fois et tu n'as pas os m'appartenir une seule2 mais que peut-on attendre d'un moine1 sinon l'incertitude1 la couardise et le sophisme8 --,mais je t'ai aim6 rpondit la voix plaintive et affaiblie du pre ,alexis4 ,tu le sais1 je t'ai implor1 je t'ai poursuivi2 j'ai employ toutes les puissances de mon tre pntrer le sens de tes paraboles1 je t'ai invoqu genoux2 j'ai dlaiss le culte des ,hbreux2 j'ai laiss le dieu des ,juifs et des gentils se tordre douloureusement sur son gibet sanglant1 sans lui accorder une larme1 sans lui adresser une prire4 --,et qui te l'avait command ainsi8 reprit la voix4 ,moine ignorant1 philosophe sans entrailles6 martyr sans enthousiasme et sans foi6 t'ai-je jamais prescrit de mpriser le ,nazaren8 --,non1 tu n'as jamais daign te prononcer sur aucune chose1 et tu n'as pas voulu faire voir la lumire celui qui pour toi aurait pass par toutes les idoltries4 ,tu le sais6 tu le sais6 si tu l'avais voulu1 j'aurais dchir le froc et ceint le glaive4 ,j'aurais fait retentir ma parole et prch ton vangile aux quatre coins de la terre2 j'y aurais port le fer et la flamme2 j'aurais boulevers la face des nations et impos ton culte aux humains du sud au septentrion1 du couchant l'aurore4 ,j'avais la volont1 j'avais la puissance2 tu n'avais qu' dire3 ,marche6 mettre le flambeau dans ma main et marcher devant moi comme une toile2 j'aurais en ton nom1 enchan les mers et transport les montagnes4 ,que ne l'as-tu voulu6 tu aurais des autels1 et j'aurais vcu6 tu serais un dieu1 et je serais ton prophte4 --,oui1 oui1 dit la voix inconnue1 tu avais l'orgueil et l'ambition en partage2 et1 si je t'avais encourag1 tu aurais consenti tre dieu toi-mme4 -- matre6 ne me mprise pas1 ne me tourne pas en drision6 ,j'avais ces instincts et je les ai refouls4 ,tu as blm mes vux tmraires1 mon audace insense1 et je t'ai sacrifi tous mes rves4 ,tu m'as dit que la violence ne gouvernait pas les sicles1 et que l',esprit n'habitait pas dans la vapeur du sang et dans le tumulte des armes4 ,tu m'as dit qu'il fallait le chercher dans l'ombre1 dans la solitude1 dans le silence et le recueillement4 ,tu m'as dit qu'on le trouvait dans l'tude1 dans le renoncement1 dans une vie humble et cache1 dans les veilles1 dans la mditation1 dans l'incessante inspiration de l'me4 ,tu m'as dit de le chercher dans les entrailles de la terre1 dans la poussire des livres1 dans les vers du spulcre2 et je l'ai cherch o tu m'avais dit1 et pourtant je ne l'ai pas trouv1 et je vais mourir dans l'horreur du doute et dans l'pouvante du nant6444 --,tais-toi1 lche blasphmateur6 reprit la voix tonnante2 c'est ta soif de gloire qui cause tes regrets1 c'est ton orgueil qui te pousse au dsespoir4 ,vermisseau superbe1 qui ne peux te soumettre descendre dans la tombe sans avoir pntr le secret de la toute-puissance6 ,mais qu'importe l'inexorable pass1 l'innumrable avenir des tres1 qu'un moine de plus ou de moins ait vcu dans l'imposture et soit mort dans l'ignorance8 ,l'intelligence universelle prira-t-elle parce qu'un bndictin a ergot contre elle8 ,la puissance infinie sera-t-elle dtrne parce qu'un moine astronome n'a pu la mesurer avec son compas et ses lunettes8 ,un rire impitoyable fit retentir la cellule du pre ,alexis1 et la voix de mon matre y rpondit par un lamentable sanglot4 ,j'avais cout ce dialogue avec une affreuse angoisse4 ,debout prs de la porte entrouverte1 les pieds nus sur le carreau1 retenant mon haleine1 j'avais essay de voir l'hte inconnu de cette veille sinistre2 mais la lampe s'tait teinte1 et mes yeux1 troubls par la peur1 ne pouvaient percer les tnbres4 ,la douleur de mon matre ranima mon courage2 j'entrai dans sa cellule1 je rallumai la lampe avec du phosphore1 et je m'approchai de son lit4 ,il n'y avait personne autre que lui et moi dans la chambre2 aucun bruit1 aucun dsordre ne trahissait le dpart prcipit de son interlocuteur4 ,je surmontai mon effroi pour m'occuper de mon matre1 dont le dsespoir me dchirait4 ,assis sur son traversin1 le corps pli en deux comme si une main formidable eut bris ses reins1 il cachait sa face dans ses genoux convulsifs1 ses dents claquaient dans sa bouche1 et des torrents de larmes ruisselaient sur sa barbe grise4 ,je me jetai genoux prs de lui1 je mlai mes pleurs aux siens1 je lui prodiguai de filiales caresses4 ,il s'abandonna quelques instants cette effusion sympathique1 et s'cria plusieurs fois en se jetant dans mon sein3 ,mourir6 mourir dsespr6 mourir sans avoir vcu1 et ne pas savoir si l'on meurt pour revivre8 --,mon pre1 mon matre bien-aim1 lui dis-je1 je ne sais quelles dsolantes visions troublent votre sommeil et le mien4 ,je ne sais quel fantme est entr ici cette nuit pour nous tenter et nous menacer2 mais que ce soit un ministre du ,dieu vivant qui vient nous inspirer une terreur salutaire1 ou que ce soit un esprit de tnbres qui vient pour nous damner en nous faisant dsesprer de la bont de ,dieu1 faites cesser ces choses surnaturelles en rentrant dans le giron de la sainte glise4 ,exorcisez les dmons qui vous assigent1 ou rendez-vous favorables les anges qui vous visitent en recevant les sacrements1 et en me permettant de vous dire les prires de notre sainte liturgie444 --,laisse-moi1 laisse-moi1 mon cher ,angel1 dit-il en me repoussant avec douceur1 ne fatigue pas mon cerveau par des discours purils4 ,laisse-moi seul1 ne trouble plus ton sommeil et le mien par de vaines frayeurs4 ,tout ceci est un rve1 et je me sens tout fait bien maintenant2 les larmes m'ont soulag1 les larmes sont une pluie bienfaisante aprs l'orage4 ,que rien de ce que je puis dire dans mon sommeil ne t'tonne4 ,aux approches de la mort1 l'me1 dans ses efforts pour briser les liens de la matire1 tombe dans d'tranges dtresses2 mais l',esprit la relve et l'assiste1 dit-on1 au moment solennel4 ,dans la matine1 je reus ordre de me rendre auprs du ,prieur4 ,je descendis sa chambre2 on me dit qu'il tait occup et que j'eusse l'attendre dans la salle du chapitre1 qui y tait contigu4 ,j'entrai dans cette salle et j'en fis le tour2 c'tait la seconde fois1 je crois1 que j'y pntrais1 et je n'avais jamais eu le loisir d'en contempler l'architecture1 qui tait grande et svre4 ,au reste1 je n'y pouvais faire en cet instant mme qu'une mdiocre attention2 j'tais accabl des motions de la nuit1 troubl et pouvant dans ma conscience1 afflig1 par-dessus tout1 des douleurs physiques et morales de mon cher matre4 ,en outre1 l'entretien auquel m'appelait le ,prieur ne laissait pas de m'inquiter2 car j'avais singulirement nglig mes devoirs religieux depuis que j'tais le disciple d',alexis1 et je m'en faisais de srieux reproches4 ,cependant1 tout en promenant mes regards mlancoliques autour de moi pour me distraire de ces tristesses et me fortifier contre ces apprhensions1 je fus frapp de la belle ordonnance de cette antique salle1 cintre avec une force et une hardiesse inconnues de nos modernes architectes4 ,des pendentifs accols la muraille donnaient naissance aux rinceaux de pierre qui s'entrecroisaient en arceaux la vote1 et au-dessous de chacun de ces pendentifs tait suspendu le portrait d'un dignitaire ou d'un personnage illustre de l'ordre4 ,c'taient tous de beaux tableaux1 richement encadrs1 et cette longue galerie de graves personnages vtus de noir avait quelque chose d'imposant et de funraire4 ,on tait aux derniers beaux jours de l'automne4 ,le soleil1 entrant par les hautes croises1 projetait de grands rayons d'or ple sur les traits austres de ces morts respectables1 et donnait un reste d'clat aux dorures massives des cadres noircis par le temps4 ,un silence profond rgnait dans les cours et dans les jardins2 les votes me renvoyaient l'cho de mes pas4 ,tout d'un coup il me sembla entendre d'autres pas derrire les miens1 et ces pas avaient quelque chose de si ferme et de si solennel que je crus que c'tait le ,prieur4 ,je me retournai pour le saluer2 mais je ne vis personne et je pensai m'tre tromp4 ,je recommenai marcher1 et j'entendis ces pas une seconde fois1 et une troisime1 quoique je fusse absolument seul dans la salle4 ,alors les terreurs qui m'avaient dj assailli recommencrent1 je songeai m'enfuir2 mais forc d'attendre le ,prieur1 j'essayai de surmonter ma faiblesse et d'attribuer ces rveries l'accablement de mon corps et de mon esprit4 ,pour y chapper1 je m'assis sur un banc1 vis--vis du tableau qui occupait le milieu parmi tous les autres4 ,il reprsentait notre patron1 le grand saint ,benot4 ,j'esprais que la contemplation de cette belle peinture chasserait les visions dont j'tais obsd1 lorsqu'il me sembla reconnatre1 dans la tte ple et douloureusement extatique du saint1 les traits de l'inconnu que j'avais rencontr un matin au seuil de l'glise4 ,je me levai1 je me rassis1 je m'approchai1 je me reculai1 et plus je regardai1 plus je me convainquis que c'taient les mmes traits et la mme expression2 seulement la chevelure du saint tait rejete en dsordre derrire sa tte1 son front tait un peu dgarni1 et ses traits annonaient un ge plus mr4 ,le costume ne consistait qu'en une robe noire qui laissait voir ses pieds nus4 ,la dcouverte de cette ressemblance me causa un transport de joie4 ,j'eus un instant l'orgueil de croire que notre saint patron m'tait apparu1 et que son esprit veillait sur moi4 ,en mme temps je songeai avec bonheur que le pre ,alexis tait dans la bonne voie1 et qu'il tait un saint lui-mme1 puisque le bienheureux tait en commerce avec lui1 et venait l'assister tantt de salutaires reproches1 et tantt1 sans doute1 de tendres encouragements4 ,je m'avanai pour m'agenouiller devant cette image sacre2 mais il me sembla encore qu'on me suivait pas pas1 et je me retournai encore sans voir personne4 ,en ce moment mes yeux se portrent sur le tableau qui faisait face celui de saint ,benot2 et quelle fut ma surprise en retrouvant les mmes traits avec une expression douce et grave1 et la belle chevelure ondoyante que j'avais cru voir en ralit6 ,ce personnage tait bien plus identique que l'autre avec ma vision4 ,il tait debout et dans l'attitude o il m'tait apparu4 ,il portait exactement le mme costume1 le mme manteau1 la mme ceinture1 les mmes bottines4 ,ses grands yeux bleus1 un peu enfoncs sous l'arcade rgulire de ses sourcils1 s'abaissaient doucement avec une expression mditative et pntrante4 ,la peinture tait si belle qu'elle me sembla tre sortie du mme pinceau que le saint ,benot1 et le personnage tait si beau lui-mme que toutes mes mfiances cet gard firent place une joie extrme de le revoir1 ne ft-ce qu'en effigie4 ,il tait reprsent un livre la main1 et beaucoup de livres taient pars ses pieds4 ,il paraissait fouler ceux-l avec indiffrence et mpris1 tandis qu'il levait l'autre dans la main1 et semblait dire ce qui tait crit en effet sur la couverture de ce livre3 ,hic est veritas6 ,comme je le contemplais avec ravissement1 me disant que ce ne pouvait tre qu'un homme vnrable1 puisque son image dcorait cette salle1 la porte du fond s'ouvrit1 et le pre trsorier1 qui tait un bonhomme assez volontiers bavard1 vint causer avec moi en attendant l'arrive du ,prieur4 ,vous me paraissez charm de la vue de ces tableaux1 me dit-il4 ,notre saint ,benot est un superbe morceau1 ce qu'on assure4 ,quelques auteurs l'ont pris pour un ,van ,dyck2 mais ,van ,dyck tait mort quand cette toile a t peinte4 ,c'est l'ouvrage d'un de ses lves1 qui continuait admirablement sa manire4 ,il n'y a pas se tromper sur les dates2 car lorsque ,pierre ,hbronius vint ici1 vers l'an #afij1 ,van ,dyck n'tait plus2 et1 comme vous avez d le remarquer1 c'est la tte de ,pierre ,hbronius1 alors g d'un peu plus de trente ans1 qui a servi de modle au peintre de saint ,benot4 --,et qui donc tait ce ,pierre ,hbronius8 demandai-je4 --,eh6 mais1 reprit le moine en me montrant le portrait de mon ami inconnu1 c'est celui que l'on connat ici sous le nom de l'abb ,spiridion1 le vnrable fondateur de notre communaut4 ,c'tait1 comme vous voyez1 un des plus beaux hommes de son temps1 et le peintre ne pouvait pas trouver une plus belle tte de saint4 --,et il est mort8 m'criai-je1 sans songer ce que je disais4 --,vers l'an #afih1 rpondit le trsorier1 il y a prs d'un sicle4 ,vous voyez que le peintre l'a reprsent tenant en main un livre et en foulant plusieurs autres sous les pieds4 ,celui qu'il tient est1 dit-on1 le quatrime crit de ,bossuet contre les protestants1 les autres sont les livres excrables de ,luther et de ses adeptes4 ,cette action faisait allusion la conversion rcente de ,pierre ,hbronius1 et marquait son passage la vraie foi1 qu'il a servie avec clat depuis en embrassant la vie religieuse et en consacrant ses biens l'dification de cette sainte maison4 --,j'ai ou dire en effet1 repris-je1 que ce fondateur fut un homme de grand mrite1 qu'il vcut et mourut en odeur de saintet4 ,le trsorier secoua la tte en souriant4 ,il est facile de bien vivre1 dit-il2 plus facile que de bien mourir6 ,il n'est pas bon de tant cultiver la science dans le clotre4 ,l'esprit s'exalte1 l'orgueil s'empare souvent des meilleures ttes1 et l'ennui fait aussi qu'on se lasse de croire toujours aux mmes vrits4 ,on veut en dcouvrir de nouvelles2 on s'gare4 ,le dmon fait son profit de cela et vous suscite parfois1 sous les formes d'une belle philosophie et sous les apparences d'une cleste inspiration1 de monstrueuses erreurs1 bien malaises abjurer quand l'heure de rendre compte vous surprend4 ,j'ai ou dire tout bas1 par des gens bien informs1 que l'abb ,spiridion1 sur la fin de sa carrire1 quoique menant une vie austre et sainte1 ayant lu beaucoup de mauvais livres1 sous prtexte de les rfuter loisir1 s'tait laiss infecter peu peu1 et son insu1 par le poison de l'erreur4 ,il conserva toujours l'extrieur d'un bon religieux2 mais il parait que secrtement il tait tomb dans des hrsies plus monstrueuses encore que celles de sa jeunesse4 ,les livres abominables du juif ,spinosa et les infernales doctrines des philosophes de cette cole l'avaient rendu panthiste1 c'est--dire athe4 ,mon cher fils1 oh6 que l'amour de la science1 et qui n'est qu'une vaine curiosit1 ne vous entrane jamais de telles chutes6 ,on prtend que1 dans ses dernires annes1 ,hbronius avait crit des abominations sans nombre4 ,heureusement il se repentit son lit de mort1 et les brla de sa propre main1 afin que le poison n'infectt pas1 par la suite1 les esprits simples qui les liraient4 ,il est mort en paix avec le ,seigneur1 en apparence2 mais ceux qui n'avaient vu que sa vie extrieure1 et qui le regardaient comme un saint1 furent tonns de ce qu'il ne ft point de miracles pour eux sur son tombeau4 ,les esprits droits qui avaient appris le mieux juger1 s'abstinrent toujours de dire leurs craintes sur son sort dans l'autre vie4 ,quelques-uns pensrent mme qu'il avait t jusqu' se livrer des pratiques de sorcellerie1 et que le diable paru auprs de lui lorsqu'il expira4 ,mais ce sont des choses dont il est impossible de s'assurer pleinement1 et dont il est imprudent1 dangereux peut-tre1 de parler4 ,paix soit donc sa mmoire6 ,son portrait est rest ici pour marquer que ,dieu peut bien lui avoir tout pardonn en considration de ses grandes aumnes et de la fondation de ce monastre4 ,nous fmes interrompus par l'arrive du ,prieur4 ,le trsorier s'inclina jusque terre1 les bras croiss sur la poitrine1 et nous laissa ensemble4 ,alors le ,prieur1 me toisant de la tte aux pieds et me parlant avec scheresse1 me demanda compte des longues veilles du pre ,alexis et du bruit de voix qu'on entendait partir chaque nuit de sa cellule4 ,j'essayai d'expliquer ces faits par l'tat de maladie de mon matre2 mais le ,prieur me dit qu'une personne digne de foi1 en allant avant le jour remonter l'horloge de l'glise1 avait entendu dans nos cellules un grand bruit de voix1 des menaces1 des cris et des imprcations4 ,j'espre1 ajouta le ,prieur1 que vous me rpondrez avec sincrit et simplicit2 car il y a grce pour toutes les fautes quand le coupable se confesse et se repent2 mais1 si vous n'claircissez pas mes doutes d'une manire satisfaisante1 les plus rudes chtiments vous y contraindront4 --,mon rvrend pre1 rpondis-je1 je ne sais quels soupons peuvent peser sur moi en de telles circonstances4 ,il est vrai que le pre ,alexis a parl voix haute toute la nuit et avec assez de vhmence2 car il avait le dlire4 ,quant moi1 j'ai pleur1 tant sa souffrance me faisait de peine2 et1 dans les instants o il revenait lui-mme1 il murmurait ,dieu de ferventes prires4 ,j'unissais ma voix la sienne et mon cur au sien4 --,cette explication ne manque pas d'habilet1 reprit le ,prieur d'un ton mprisant2 mais comment expliquerez-vous la grande lueur qui tout d'un coup a clair vos cellules et le dme entier1 et la flamme qui est sortie par le fate et qui s'est rpandue dans les airs1 accompagne d'une horrible odeur de soufre8 --,je ne comprendrais pas1 mon rvrend pre1 rpondis-je1 qu'il y et plus de mal me servir de phosphore et de soufre pour allumer une lampe qu'il n'y en a1 selon moi1 veiller un malade pendant la nuit et prier auprs de son lit4 ,il est possible que je me sois servi imprudemment de cette composition1 et que1 dans mon empressement1 j'aie laiss ouvert le flacon1 dont l'odeur dsagrable a pu se rpandre dans la maison2 mais j'ose affirmer que cette odeur n'a rien de dangereux1 et qu'en aucun cas le phosphore ne pourrait causer un incendie4 ,je supplie donc ,votre ,rvrence de me pardonner si j'ai manqu de prudence1 et de n'en imputer la faute qu' moi seul4 ,le ,prieur fixa longtemps sur moi un regard inquisiteur1 comme s'il et voulu voir jusqu'o irait mon impudence2 puis1 levant les yeux au ciel dans un transport d'indignation1 il sortit sans me dire une seule parole4 ,rest seul et frapp d'pouvante1 non cause de moi1 mais cause de l'orage que je voyais s'amasser sur la tte d',alexis1 je regardai involontairement le portrait d',hbronius1 et je joignis les mains1 emport par un mouvement irrsistible de confiance et d'espoir4 ,le soleil frappait en cet instant le visage du fondateur1 et il me sembla voir sa tte se dtacher du fond1 puis sa main et tout son corps quitter le cadre et se pencher en avant4 ,le mouvement fit ondoyer lgrement la chevelure1 les yeux s'animrent et attachrent sur moi un regard vivant4 ,alors je fus pris d'une palpitation si violente que mon sang bourdonna dans mes oreilles1 ma vue se troubla2 et1 sentant dfaillir mon courage1 je m'loignai prcipitamment4 ,je me retirai fort triste et fort inquiet4 ,soit que la haine et la calomnie eussent envenim des faits qui restaient pour moi l'tat de problme1 soit que je fusse1 ainsi que le pre ,alexis1 en butte aux attaques du malin esprit1 et qu'il se ft pass aux yeux d'un tmoin vridique quelque chose de plus que ce que j'avais aperu1 je prvoyais que mon infortun matre allait tre accabl de perscutions1 et que ses derniers instants1 dj si douloureux1 seraient abreuvs d'amertume4 ,j'eusse voulu lui cacher ce qui venait de se passer entre le ,prieur et moi2 mais le seul moyen de dtourner les chtiments qu'on lui prparait sans doute1 c'tait de l'engager se rconcilier avec l'esprit de l'glise4 ,il couta mon rcit et mes supplications avec indiffrence1 et quand j'eus fini de parler3 ,sois en paix1 me dit-il2 l',esprit est avec nous1 et rien ne nous arrivera de la part des hommes de chair4 ,l',esprit est rude1 il est svre1 il est irrit2 mais il est pour nous4 ,et quand mme nous serions livrs aux chtiments1 quand mme on plongerait ton corps dlicat et mon vieux corps agonisant dans les humides tnbres d'un cachot1 l',esprit monterait vers nous des entrailles de la terre1 comme il descend sur nous cette heure des rayons d'or du soleil4 ,ne crains pas1 mon fils2 l o est l',esprit1 l aussi sont la lumire1 la chaleur et la vie4 ,je voulus lui parler encore2 il me fit signe avec douceur de ne pas le troubler2 et1 s'asseyant dans son fauteuil1 il tomba dans une contemplation intrieure durant laquelle son front chauve et ses yeux abaisss vers la terre offrirent l'image de la plus auguste srnit4 ,il y avait en lui1 coup sur1 une vertu inconnue qui subjuguait toutes mes rpugnances et dominait toutes mes craintes4 ,je l'aimais plus qu'un fils n'a jamais aim son pre4 ,ses maux taient les miens1 et1 s'il et t damn1 malgr mon sincre dsir de plaire ,dieu1 j'eusse voulu partager cette damnation4 ,jusque-l j'avais t rong de scrupules2 mais dsormais le sentiment de son danger donnait tant de force ma tendresse que je ne connaissais plus l'incertitude4 ,mon choix tait fait entre la voix de ma conscience et le cri de son angoisse2 ma sollicitude prenait un caractre tout humain1 je l'avoue4 ,s'il ne peut tre sauv dans l'autre vie1 me disais-je1 qu'il achve du moins paisiblement celle-ci2 et1 si je dois tre jamais chti de ce vu1 la volont de ,dieu soit faite6444 ,le soir1 comme il s'assoupissait doucement et que j'achevais ma prire ct de son lit1 la porte s'ouvrit brusquement1 et une figure pouvantable vint se placer en face de moi4 ,je demeurai terrifi au point de ne pouvoir articuler un son ni faire un mouvement4 ,mes cheveux se dressaient sur ma tte et mes yeux restaient attachs sur cette horrible apparition comme ceux de l'oiseau fascin par un serpent4 ,mon matre ne s'veillait point1 et l'odieuse chose tait immobile au pied de son lit4 ,je fermai les yeux pour ne plus la voir et pour chercher ma raison et ma force au fond de moi-mme4 ,je rouvris les yeux1 elle tait toujours l4 ,alors je fis un grand effort pour crier2 et1 un rlement sourd sortant de ma poitrine1 mon matre s'veilla4 ,il vit cela devant lui1 et1 au lieu de tmoigner de l'horreur ou de l'effroi1 il dit seulement du ton d'un homme un peu tonn3 ,ah6 ah6 --,me voici1 car tu m'as appel1 dit le fantme4 --,mon matre haussa les paules1 et se tournant vers moi3 --,tu as peur8 me dit-il2 tu prends cela pour un esprit1 pour le diable1 n'est-ce pas8 ,non1 non2 les esprits ne revtent pas cette forme1 et1 s'il en tait d'aussi sottement laids1 ils n'auraient pas le pouvoir de se montrer aux hommes4 ,la raison humaine est sous la garde de l'esprit de sagesse4 ,ceci n'est point une vision1 ajouta-t-il en se levant et en s'approchant du fantme2 ceci est un homme de chair et d'os4 ,allons1 tez ce masque1 dit-il en saisissant le spectre la gorge1 et ne pensez pas que cette crapuleuse mascarade puisse m'pouvanter4 ,alors1 secouant ce fantme avec une main de fer1 il le fit tomber sur les genoux2 et1 ,alexis lui arrachant son masque1 je reconnus le frre convers qui m'avait chass de l'glise1 et qui avait nom ,dominique4 ,prends la lampe6 me dit ,alexis d'une voix forte et l'il tincelant d'une joie ironique4 ,marche devant moi2 il faut que j'aie raison de cette abomination4 ,allons1 dpche-toi6 obis6 as-tu moins de force et de courage qu'un livre6 ,j'tais encore si boulevers que ma main tremblait et ne pouvait soutenir la lampe4 ,ouvre la porte1 me dit mon matre d'un ton imprieux4 ,j'obis2 mais1 en le voyant traner1 comme un haillon sur le pav1 le misrable ,dominique1 je fus saisi d'horreur2 car le pre ,alexis avait1 dans l'indignation1 des instants de violence effrne1 et je crus qu'il allait prcipiter le prtendu dmon par-dessus la rampe du dme4 ,grce6 grce6 mon pre1 lui dis-je en me mettant devant lui4 ,ne souillez pas vos mains de sang4 ,le pre ,alexis haussa les paules et dit3 ,tu es insens6 ,puisque tu ne veux pas marcher devant1 suis-moi6 ,et1 tranant toujours le convers1 qui tait pourtant un homme robuste1 mais qui semblait terrass par une force surhumaine1 il descendit rapidement l'escalier4 ,alors je repris courage et le suivis4 ,au bruit que nous faisions1 plusieurs personnes1 qui attendaient sans doute au bas de l'escalier le rsultat des aveux que le faux dmon prtendait arracher mon matre1 se montrrent2 mais1 en voyant une scne si diffrente de ce qu'elles attendaient1 elles s'envelopprent dans leurs capuchons et s'enfuirent dans les tnbres4 ,nous emes le temps de remarquer leurs robes que c'taient des frres convers et des novices4 ,aucun des pres ne s'tait compromis dans cette farce sacrilge1 dirige cependant1 comme nous le smes depuis1 par des ordres suprieurs4 ,alexis marchait toujours grands pas1 tranant son prisonnier4 ,de temps en temps celui-ci faisait des efforts pour se dgager de sa main formidable2 mais le pre1 s'arrtant1 lui imprimait un mouvement de strangulation1 et le faisait rouler sur les degrs4 ,les ongles d',alexis taient imprgns de sang1 et les yeux du ,dominique sortaient de leurs orbites4 ,je les suivais toujours1 et ainsi nous arrivmes au bas du grand escalier qui donnait sur le clotre4 ,l tait suspendue la grosse cloche que l'on ne sonnait qu' l'agonie des religieux1 et que l'on appelait l'articulo mortis4 ,tenant toujours d'une main son dmon terrass1 ,alexis se mit sonner de l'autre avec une telle vigueur que tout le monastre en fut branl4 ,bientt nous entendmes ouvrir prcipitamment les portes des cellules1 et tous les escaliers se remplirent de bruit4 ,les moines1 les novices1 les serviteurs1 toute la maison accourait1 et bientt le clotre fut plein de monde4 ,toutes ces figures effares et en dsordre1 claires seulement par la lueur tremblante de ma lampe1 offraient l'aspect des habitants de la valle de ,josaphat s'veillant du sommeil de la mort au son de la trompette du jugement4 ,le pre sonnait toujours1 et en vain on l'accablait de questions1 en vain on voulait arracher de ses mains le malheureux ,dominique3 il tait anim d'une force surnaturelle2 il faisait face cette foule1 et la dominant du bruit de son tocsin et de sa voix de tonnerre3 ,il me manque quelqu'un1 disait-il2 quand il sera ici1 je parlerai1 je me soumettrai1 mais je ne cesserai de sonner qu'il ne soit descendu comme les autres4 ,enfin le ,prieur parut le dernier1 et le pre ,alexis cessa d'agiter la cloche4 ,il tait si fort et si beau en cet instant1 debout1 les yeux tincelants1 l'air victorieux1 et tenant sous ses pieds cette figure de monstre1 qu'on l'et pris pour l'archange ,michel terrassant le dmon4 ,tout le monde le regardait immobile2 pas un souffle ne s'entendait sous la profonde vote du clotre4 ,alors le vieillard1 levant la voix au milieu de ce silence funbre1 dit en s'adressant au ,prieur3 ,mon pre1 voyez ce qui se passe6 ,pendant que j'agonise sur mon lit1 des hommes de cette sainte maison1 et qui s'appellent mes frres1 viennent assiger mon dernier soupir d'une lche curiosit et d'une supercherie infme4 ,ils envoient dans ma cellule celui-ci1 ce ,dominique6 7,et en disant cela il levait assez haut la tte du convers pour que toute l'assemble ft bien mme de le reconnatre47 ,ils l'envoient1 affubl d'un dguisement hideux1 se placer mon chevet et crier mon oreille d'une voix furieuse pour me rveiller en sursaut de mon sommeil1 de mon dernier sommeil peut-tre6 ,qu'espraient-ils8 m'pouvanter1 glacer par une apparition terrifiante mon esprit qu'ils supposaient abattu1 et arracher mon dlire de honteuses paroles et d'horribles secrets8 ,quelle est cette nouvelle et incroyable perscution1 mon pre1 et depuis quand n'est-il plus permis au pcheur de passer dans le silence et dans ta paix son heure suprme8 ,s'ils eussent eu affaire un faible d'esprit1 et qu'ils m'eussent tu par cette vision infernale sans me laisser le temps de me reconnatre et d'invoquer le ,seigneur1 sur qui1 dites-moi1 aurait d tomber le poids de ma damnation8 vous tous1 hommes de bonne volont qui vous trouvez ici1 ce n'est pas pour moi que je parle1 pour moi qui vais mourir2 c'est pour vous qui survivez1 c'est pour que vous puissiez boire tranquillement le calice de votre mort1 que je vous dis de demander tous avec moi justice notre pre spirituel qui est devant nous1 et au besoin l'autre qui est au-dessus de nous4 ,justice donc1 mon pre6 j'attends3 faites justice6 ,et les hommes de bonne volont qui taient l crirent tous ensemble3 ,justice6 justice6 et les chos mus du clotre rptrent3 ,justice6 ,le ,prieur assistait cette scne avec un visage impassible4 ,seulement il me sembla plus ple qu' l'ordinaire4 ,il resta quelques instants sans rpondre1 le sourcil lgrement contract4 ,enfin il leva la voix1 et dit3 ,mon fils ,alexis1 pardonne cet homme4 --,oui1 je lui pardonne condition que vous le punirez1 mon pre1 rpondit ,alexis4 --,mon fils ,alexis1 reprit le ,prieur1 sont-ce l les sentiments d'un homme qui se dit prt paratre devant le tribunal de ,dieu8 ,je vous prie de pardonner cet homme1 et de retirer votre main de dessus lui4 ,alexis hsita un instant2 mais il sentit que1 s'il ne rprimait sa colre1 ses ennemis allaient triompher4 ,il fit deux pas en avant1 et1 poussant sa proie aux pieds du ,prieur sans la lcher3 ,mon rvrend1 dit-il en s'inclinant1 je pardonne1 parce que je le dois et parce que vous le voulez2 mais comme ce n'est pas moi1 comme c'est le ciel qui a t offens1 comme c'est votre vertu1 votre sagesse et votre autorit qui ont t outrages1 j'amne le coupable vos genoux1 et1 m'y prosternant avec lui1 je supplie ,votre ,rvrence de lui faire grce1 et de prier pour que la justice ternelle lui pardonne aussi4 ,les ennemis de mon matre avaient espr que1 par son emportement et sa rsistance1 il allait gter sa cause2 mais cet acte de soumission djoua tous leurs mauvais desseins1 et ceux qui taient pour lui donnrent sa conduite de telles marques d'approbation que le ,prieur fut forc de prendre son parti1 du moins en apparence4 ,mon fils ,alexis1 lui dit-il en le relevant et en l'embrassant1 je suis touch de votre humilit et de votre misricorde2 mais je ne puis pardonner cet homme comme vous lui pardonnez4 ,votre devoir tait d'intercder pour lui1 le mien est de le chtier svrement1 et il sera fait ainsi que le veulent la justice cleste et les statuts de notre ordre4 cet arrt svre1 un frmissement d'effroi passa de proche en proche2 car les peines contre le sacrilge taient les plus svres de toutes1 et aucun religieux n'en connaissait l'tendue avant de les avoir subies4 ,il tait dfendu1 en outre1 de les rvler1 sous peine de les subir une seconde fois4 ,les condamns ne sortaient du cachot que dans un tat pouvantable de souffrance1 et plusieurs avaient succomb peu de temps aprs avoir reu leur grce4 ,sans doute1 mon matre ne fut pas dupe de la svrit du ,prieur1 car je vis un sourire trange errer sur ses lvres3 nanmoins sa fiert tait satisfaite1 et alors seulement il lcha sa proie4 ,sa main tait tellement crispe et roidie au collet de son ennemi qu'il fut forc d'employer son autre main pour l'en dtacher4 ,dominique tomba vanoui aux pieds du ,prieur1 qui fit un signe1 et aussitt quatre autres convers l'emportrent aux yeux de l'assemble consterne4 ,il ne reparut jamais dans le couvent4 ,il fut dfendu de jamais prononcer ni son nom ni aucune parole qui et rapport son trange faute2 l'office des morts fut rcit pour lui sans qu'il nous fut permis de demander ce qu'il tait devenu2 mais par la suite je l'ai revu dehors1 gras1 dispos et allgre1 et riant d'un air sournois quand on lui rappelait cette aventure4 ,mon matre s'appuya sur moi1 chancela1 plit1 et perdant tout coup la force miraculeuse qui l'avait soutenu jusque-l1 il se trana grand'peine son lit2 je lui lis avaler quelques gouttes d'un cordial1 et il me dit3 ,angel1 je crois bien que je l'aurais tu si le ,prieur l'et protg4 ,il s'endormit sans ajouter une parole4 ,le lendemain le pre ,alexis s'veilla assez tard3 il tait calme1 mais trs-faible2 il eut besoin de s'appuyer sur moi pour gagner son fauteuil1 et il y tomba plutt qu'il ne s'assit1 en poussant un soupir4 ,je ne concevais pas que ce corps si dbile et t1 la veille1 capable de si puissants efforts4 ,mon pre1 lui dis-je en le regardant avec inquitude1 est-ce que vous vous trouvez plus mal1 et souffrez-vous davantage8 --,non1 me rpondit-il1 non1 je suis bien4 --,mais vous paraissez profondment absorb4 --,je rflchis6 --,vous rflchissez tout ce qui s'est pass1 mon pre4 ,je le conois2 il y a lieu mditer4 ,mais vous devriez1 ce me semble1 tre plus serein1 car il y a aussi lieu se rjouir4 ,nous avons fini par voir clair au fond de cet abme1 et nous savons maintenant que vous n'tes pas rellement assig par les mauvais esprits4 ,alexis se mit sourire d'un air doucement ironique1 en secouant la tte3 ,tu crois donc encore aux mauvais esprits1 mon pauvre ,angel8 me dit-il4 ,erreur6 erreur6 ,crois-tu aussi1 comme les physiciens d'autrefois1 que la nature a horreur du vide8 ,il n'y a pas plus de mauvais esprits que de vide4 ,que serait donc l'homme1 cette crature intelligente1 ce fils de l'esprit1 si les mauvaises passions1 les vils instincts de la chair1 pouvaient venir1 sous une forme hideuse ou grotesque1 assaillir sa veille1 ou fatiguer son sommeil8 ,non3 tous ces dmons1 toutes ces crations infernales1 dont parlent tous les jours les ignorants ou les imposteurs1 sont de vains fantmes crs par l'imagination des uns pour pouvanter celle des autres4 ,l'homme fort sent sa propre dignit1 rit en lui-mme des pitoyables inventions avec lesquelles on veut tenter son courage1 et1 sr de leur impuissance1 il s'endort sans inquitude et s'veille sans crainte4 --,pourtant1 lui rpondis-je tonn1 il s'est pass ici mme des choses qui doivent me faire penser le contraire4 ,l'autre nuit1 vous savez2 je vous ai entendu vous entretenir avec une autre voix plus forte que la vtre qui semblait vous gourmander durement4 ,vous lui rpondiez avec l'accent de la crainte et de la douleur2 et1 comme j'tais effray de cela1 je suis venu dans votre chambre pour vous secourir1 et je vous ai trouv seul1 accabl et pleurant amrement4 ,qu'tait-ce donc8 --,c'tait lui4 --,lui6 qui1 lui8 --,tu le sais bien1 puisqu'il tait avec toi1 puisqu'il t'avait appel par trois fois1 comme l'esprit du ,seigneur appela durant la nuit le jeune ,samuel endormi dans le temple4 --,comment le savez-vous1 mon pre8 ,alexis ne sembla pas entendre ma question4 ,il resta quelque temps absorb1 la tte baisse sur la poitrine2 puis il reprit la parole sans changer de position ni faire aucun mouvement3 ,dis-moi1 ,angel1 quand l'as-tu vu8 c'tait en plein jour8 --,oui1 mon pre1 l'heure de midi4 ,vous m'avez dj fait cette question4 --,et le soleil brillait8 --,il rayonnait sur sa face4 --,ne l'as-tu vu que cette seule fois8 ,j'hsitais rpondre2 je craignais d'tre dupe d'une illusion et de donner par mes propres aberrations de la consistance celles d',alexis4 ,tu l'as vu une autre fois6 s'cria-t-il avec impatience1 et tu ne me l'as pas dit6 --,mon bon matre1 quelle importance voulez-vous donner des apparitions qui ne sont peut-tre que l'effet d'une ressemblance fortuite ou mme de simples jeux de la lumire8 --,angel1 que voulez-vous dire8 ,ce que vous voulez me cacher m'est rvl par vos rticences mmes4 ,parlez1 il le faut1 il y va du repos de mes derniers jours6 ,vaincu par sa persistance1 je lui racontai1 pour le satisfaire1 la frayeur que j'avais eue dans la sacristie un jour que1 me croyant seul et sortant d'un profond vanouissement1 j'avais entendu murmurer des paroles et vu passer une ombre sans pouvoir m'expliquer ensuite ces choses d'une manire naturelle4 ,illustration ,et quelles taient ces paroles8 dit ,alexis4 --,un appel ,dieu en faveur des victimes de l'ignorance et de l'imposture4 --,comment appelait-il celui qu'il invoquait8 ,disait-il3 ,esprit6 ou bien disait-il3 ,jhovah6 --,il disait3 ,esprit de sagesse6 --,et comment tait faite cette ombre8 --,je ne le sais point4 ,elle sortit de l'obscurit1 et se perdit dans le rayon qui tombait de la fentre1 avant que j'eusse eu le temps ou le courage de l'examiner4 ,mais1 coutez1 mon bon matre1 j'ai toujours pens que c'tait vous qui1 appuy contre la fentre1 et vous parlant vous-mme444 ,alexis fit un geste d'incrdulit4 ,pourriez-vous avoir gard le souvenir du contraire1 sans cesse errant1 cette poque1 dans les jardins1 et fortement proccup comme vous l'tes toujours8 --,mais tu l'as vu d'autres fois encore8 interrompit ,alexis avec une sorte de violence4 ,tu ne veux pas me dire tout1 tu veux que je meure sans lguer mon secret un ami6 ,rponds cette question1 du moins4 ,quand tu te promenais seul dans les beaux jours1 le long des alles cartes du jardin1 et qu'en proie de douloureuses penses1 tu invoquais une providence amie des hommes1 n'as-tu pas entendu derrire tes pas d'autres pas qui faisaient crier le sable8 ,je tressaillis1 et lui dis que ce bruit de pas m'avait poursuivi dans la salle du chapitre la veille mme4 ,et alors rien ne t'est apparu8 ,j'avouai l'effet prodigieux du soleil sur le portrait du fondateur4 ,il serra ses mains l'une dans l'autre avec transport1 en rptant plusieurs reprises3 ,c'est lui1 c'est lui6444 ,il t'a choisi1 il t'a envoy1 il veut que je te parle4 ,eh bien6 je vais te parler4 ,recueille tes penses1 et qu'une vaine curiosit n'agite point ton me4 ,reois la confidence que je vais te faire1 comme les fleurs au matin reoivent avec calme la dlicieuse rose du ciel4 ,as-tu jamais entendu parler de ,samuel ,hbronius8 --,oui1 mon pre1 s'il est en effet le mme que l'abb ,spiridion4 ,et je lui rapportai ce que le trsorier m'avait racont4 ,illustration ,le pre ,alexis haussa les paules avec une expression de mpris1 et me parla en ces termes3 ,il est d'autres hritages que ceux de la famille1 o l'on se lgue1 selon la chair1 les richesses matrielles4 ,d'autres parents plus nobles amnent souvent des hritages plus saints4 ,quand un homme a pass sa vie chercher la vrit par tous les moyens et de tout son pouvoir1 et qu' force de soins et d'tude il est arriv quelques dcouvertes dans le vaste monde de l'esprit1 jaloux de ne pas laisser s'enfouir dans la terre le trsor qu'il a trouv1 et rentrer dans la nuit le rayon de lumire qu'il a entrevu1 ds qu'il sent approcher son terme1 il se hte de choisir parmi des hommes plus jeunes une intelligence sympathique la sienne1 dont il puisse faire1 avant de mourir1 le dpositaire de ses penses et de sa science1 afin que l'uvre sacre1 ininterrompue malgr la mort du premier ouvrier1 marche1 s'agrandisse1 et1 perptue de race en race par des successions pareilles1 parvienne la fin des temps son entier accomplissement4 ,et crois bien1 mon fils1 qu'il est besoin1 pour entreprendre et continuer de pareils travaux1 pour faire accepter de pareils legs1 d'une intelligence gnreuse et d'un fort dvoment1 quand on sait d'avance qu'on ne connatra pas le mot de la grande nigme l'intelligence de laquelle on a pourtant consacr sa vie4 ,pardonne-moi cet orgueil1 mon enfant2 ce sera peut-tre la seule rcompense que je retirerai de toute cette vie de labeur2 peut-tre sera-ce le seul pi que je rcolterai dans le rude sillon que j'ai labour la sueur de mon front4 ,je suis l'hritier spirituel du pre ,fulgence1 comme tu seras le mien1 ,angel4 ,le pre ,fulgence tait un moine de ce couvent2 il avait1 dans sa jeunesse1 connu le fondateur1 notre vnr matre ,hbronius1 ou1 comme on l'appelle ici1 l'abb ,spiridion4 ,il tait alors pour lui ce que tu es pour moi1 mon fils2 il tait jeune et bon1 inexpriment et timide comme toi2 son matre l'aimait comme je t'aime1 et il lui apprit1 avec une partie de ses secrets1 l'histoire de sa vie4 ,c'est donc de l'hritier mme du matre que je tiens les choses que je vais te redire4 ,pierre ,hbronius ne s'appelait pas ainsi d'abord4 ,son vrai nom tait ,samuel4 ,il tait juif1 et n dans un petit village des environs d',inspruck4 ,sa famille1 matresse d'une assez grande fortune1 le laissa1 dans sa premire jeunesse1 compltement libre de suivre ses inclinations4 ,ds l'enfance il en montra de srieuses4 ,il aimait vivre dans la solitude1 et passait ses journes et quelquefois ses nuits parcourir les pres montagnes et les troites valles de son pays4 ,souvent il allait s'asseoir sur le bord des torrents ou sur les rives des lacs1 et il y restait longtemps couter la voix des ondes1 cherchant dmler le sens que la nature cachait dans ces bruits4 mesure qu'il avana en ge1 son intelligence devint plus curieuse et plus grave4 ,il fallut donc songer lui donner une instruction solide4 ,ses parents l'envoyrent tudier aux universits d',allemagne4 ,il y avait peine un sicle que ,luther tait mort1 et son souvenir et sa parole vivaient encore dans l'enthousiasme de ses disciples4 ,la nouvelle loi affermissait les conqutes qu'elle avait faites1 et semblait s'panouir dans son triomphe4 ,c'tait1 parmi les rforms1 la mme ardeur qu'aux premiers jours1 seulement plus claire et plus mesure4 ,le proslytisme y rgnait encore dans toute sa ferveur1 et faisait chaque jour de nouveaux adeptes4 ,en entendant prcher une morale et expliquer des dogmes que le luthranisme avait pris dans le catholicisme1 ,samuel fut pntr d'admiration4 ,comme c'tait un esprit sincre et hardi1 il compara tout de suite les doctrines qu'on lui exposait prsentement avec celles dans lesquelles on l'avait lev2 et1 clair par cette comparaison1 il reconnut tout d'abord l'infriorit du judasme4 ,il se dit qu'une religion faite pour un seul peuple l'exclusion de tous les autres1 qui ne donnait l'intelligence ni satisfaction dans le prsent1 ni certitude dans l'avenir1 mconnaissait les nobles besoins d'amour qui sont dans le cur de l'homme1 et n'offrait pour rgle de conduite qu'une justice barbare2 il se dit que cette religion ne pouvait tre celle des belles mes et des grands esprits1 et que celui-l n'tait pas le ,dieu de vrit qui ne dictait qu'au bruit du tonnerre ses changeantes volonts1 et n'appelait l'excution de ses troites penses que les esclaves d'une terreur grossire4 ,toujours consquent avec lui-mme1 ,samuel1 qui avait dit selon sa pense1 fit ensuite selon son dire1 et1 un an aprs son arrive en ,allemagne1 il abjura solennellement le judasme pour entrer dans le sein de l'glise rforme4 ,comme il ne savait pas faire les choses moiti1 il voulut1 autant qu'il tait en lui1 dpouiller le vieil homme et se faire une vie toute nouvelle2 c'est alors qu'il changea son nom de ,samuel pour celui de ,pierre4 ,quelque temps se passa pendant lequel il s'affermit et s'instruisit davantage dans sa nouvelle religion4 ,bientt il en arriva au point de chercher pour elle des objections rfuter et des adversaires combattre4 ,comme il tait audacieux et entreprenant1 il s'adressa d'abord aux plus rudes4 ,bossuet fut le premier auteur catholique qu'il se mit lire4 ,ce fut avec une sorte de ddain qu'il le commena3 croyant que dans la foi qu'il venait d'embrasser rsidait la vrit pure1 il mprisait toutes les attaques que l'on pouvait tenter contre elle1 et riait un peu d'avance des arguments irrsistibles de l',aigle de ,meaux4 ,mais son ironique mfiance fit bientt place l'tonnement1 et ensuite l'admiration4 ,quand il vit avec quelle logique puissante et quelle posie grandiose le prlat franais dfendait l'glise de ,rome1 il se dit que la cause plaide par un pareil avocat en devenait au moins respectable2 et1 par une transition naturelle1 il arriva penser que les grands esprits ne pouvaient se dvouer qu' de grandes choses4 ,alors il tudia le catholicisme avec la mme ardeur et la mme impartialit qu'il avait fait pour le luthranisme1 se plaant vis--vis de lui1 non pas comme font d'ordinaire les sectaires1 au point de vue de la controverse et du dnigrement1 mais celui de la recherche et de la comparaison4 ,il alla en ,france s'clairer auprs des docteurs de la religion-mre1 comme il avait fait en ,allemagne pour la rforme4 ,il vit le grand ,arnauld et le second ,grgoire de ,nazianze1 ,fnelon1 et ce mme ,bossuet4 ,guid par ces matres1 dont la vertu lui faisait aimer l'intelligence1 il pntra rapidement au fond des mystres de la morale et du dogme catholiques4 ,il y retrouva tout ce qui faisait pour lui la grandeur et la beaut du protestantisme1 le dogme de l'unit et de l'ternit de ,dieu que les deux religions avaient emprunt au judasme1 et ceux qui semblent en dcouler naturellement et que pourtant celui-ci n'avait pas reconnus1 l'immortalit de l'me1 le libre arbitre dans cette vie1 et dans l'autre la rcompense pour les bons et la punition pour les mchants4 ,il y retrouva1 plus pure peut-tre et plus leve encore1 cette morale sublime qui prche aux hommes l'galit entre eux1 la fraternit1 l'amour1 la charit1 le dvoment autrui1 le renoncement soi-mme4 ,le catholicisme lui paraissait avoir en outre l'avantage d'une formule plus vaste et d'une unit vigoureuse qui manquait au luthranisme4 ,celui-ci avait1 il est vrai1 en retour1 conquis la libert d'examen1 qui est aussi un besoin de la nature humaine1 et proclam l'autorit de la raison individuelle2 mais il avait1 par cela mme1 renonc au principe de l'infaillibilit1 qui est la base ncessaire et la condition vitale de toute religion rvle1 puisqu'on ne peut faire vivre une chose qu'en vertu des lois qui ont prsid sa naissance1 et qu'on ne peut1 par consquent1 confirmer et continuer une rvlation que par une autre4 ,or1 l'infaillibilit n'est autre chose que la rvlation continue par ,dieu mme ou le ,verbe dans la personne de ses vicaires4 ,le luthranisme1 qui prtendait partager l'origine du catholicisme et s'appuyer la mme rvlation1 avait1 en brisant la chane traditionnelle qui rattachait le christianisme tout entier cette mme rvlation1 sap de ses propres mains les fondements de son difice4 ,en livrant la libre discussion la continuation de la religion rvle1 il avait par l mme livr aussi son commencement1 et attent ainsi lui-mme l'inviolabilit de cette origine qu'il partageait avec la secte rivale4 ,comme l'esprit d',hbronius se trouvait en ce moment plus port vers la foi que vers la critique1 et qu'il avait bien moins besoin de discussion que de conviction1 il se trouva naturellement port prfrer la certitude et l'autorit du catholicisme la libert et l'incertitude du protestantisme4 ,ce sentiment se fortifiait encore l'aspect du caractre sacr d'antiquit que le temps avait imprim au front de la religion-mre4 ,puis la pompe et l'clat dont s'entourait le culte romain semblaient cet esprit potique l'expression harmonieuse et ncessaire d'une religion rvle par le ,dieu de la gloire et de la toute-puissance4 ,enfin1 aprs de mres rflexions1 il se reconnut sincrement et entirement convaincu1 et reut de nouveau le baptme de mains de ,bossuet4 ,il ajouta sur les fonts le nom de ,spiridion celui de ,pierre1 en mmoire de ce qu'il avait t deux fois clair par l'esprit4 ,rsolu ds lors consacrer sa vie tout entire l'adoration du nouveau ,dieu qui l'avait appel lui et l'approfondissement de sa doctrine1 il passa en ,italie1 et y fit btir1 l'aide de la grande fortune que lui avait laisse un de ses oncles1 catholique comme lui1 le couvent o nous sommes4 ,fidle l'esprit de la loi qui avait cr les communauts religieuses1 il y rassembla autour de lui les moines les mieux fams par leur intelligence et leur vertu1 pour se livrer avec eux la recherche de toutes les vrits1 et travailler l'agrandissement et la corroboration de la foi par la science4 ,son entreprise parut d'abord russir4 ,stimuls par son exemple1 ses compagnons se livrrent pendant quelques annes avec ardeur l'tude1 la prire et la mditation4 ,ils s'taient placs sous la protection de saint ,benot1 et avaient adopt les rgles de son ordre4 ,quand le moment fut venu pour eux de se donner un chef spirituel1 ils portrent unanimement sur ,hbronius leur choix1 qui fut ratifi par le pape4 ,le nouveau ,prieur1 un instant heureux de la confiance des frres qu'il s'tait choisis1 se remit ses travaux avec plus d'ardeur et d'esprance que jamais4 ,mais son illusion ne fut pas de longue dure4 ,il ne fut pas longtemps reconnatre qu'il s'tait cruellement tromp sur le compte des hommes qu'il avait appels partager son entreprise4 ,comme il les avait pris parmi les plus pauvres religieux de l',italie1 il n'eut pas de peine en obtenir du zle et du soin pendant les premires annes4 ,accoutums qu'ils taient une vie dure et active1 ils avaient facilement adopt le genre d'existence qu'il leur avait donn1 et s'taient conforms volontiers ses dsirs4 ,mais1 mesure qu'ils s'habiturent l'opulence1 ils devinrent moins laborieux1 et se laissrent peu peu aller aux dfauts et aux vices dont ils avaient vu autrefois l'exemple chez leurs confrres plus riches1 et dont peut-tre ils avaient conserv en eux-mmes le germe4 ,la frugalit fit place l'intemprance1 l'activit la paresse1 la chant l'gosme2 le jour n'eut plus de prires1 la nuit plus de veilles2 la mdisance et la gourmandise trnrent dans le couvent comme deux reines impures2 l'ignorance et la grossiret y pntrrent leur suite1 et firent du temple destin aux vertus austres et aux nobles travaux un rceptacle de honteux plaisirs et de lches oisivets4 ,hbronius1 endormi dans sa confiance et perdu dans ses profondes spculations1 ne s'apercevait pas du ravage que faisaient autour de lui les misrables instincts de la matire4 ,quand il ouvrit les yeux1 il tait dj trop tard3 n'ayant pas vu la transition par laquelle toutes ces mes vulgaires taient alles du bien au mal2 trop loign d'elles par la grandeur de sa nature pour pouvoir comprendre leurs faiblesses1 il se prit pour elles d'un immense ddain2 et1 au lieu de se baisser vers les pcheurs avec indulgence et de chercher les ramener leur vertu premire1 il s'en dtourna avec dgot1 et dressa vers le ciel sa tte dsormais solitaire4 ,mais1 comme l'aigle bless qui monte au soleil avec le venin d'un reptile dans l'aile1 il ne put1 dans la hauteur de son isolement1 se dbarrasser des rvoltantes images qui avaient surpris ses yeux4 ,l'ide de la corruption et de la bassesse vint se mler toutes ses mditations thologiques1 et s'attacher1 comme une lpre honteuse1 l'ide de la religion4 ,il ne put bientt plus sparer1 malgr sa puissance d'abstraction1 le catholicisme des catholiques4 ,cela l'amena1 sans qu'il s'en apert1 le considrer sous ses cts les plus faibles1 comme il l'avait jadis considr sous les plus forts1 et en rechercher1 malgr lui1 les possibilits mauvaises4 ,avec le gnie investigateur et la puissante facult d'analyse dont il tait dou1 il ne fut pas longtemps les trouver2 mais1 comme ces magiciens tmraires qui voquaient des spectres et tremblaient leur apparition1 il s'pouvanta lui-mme de ses dcouvertes4 ,il n'avait plus cette fougue de la premire jeunesse qui le poussait toujours en avant2 et il se disait que1 cette troisime religion une fois dtruite1 il n'en aurait plus aucune sous laquelle il pt s'abriter4 ,il s'effora donc de raffermir sa foi1 qui commenait chanceler1 et pour cela il se mit relire les plus beaux crits des dfenseurs contemporains de l'glise4 ,il revint naturellement ,bossuet2 mais il tait dj un autre point de vue1 et ce qui lui avait autrefois paru concluant et sans rplique lui semblait maintenant controversable ou niable en bien des points4 ,les arguments du docteur catholique lui rappelrent les objections des protestants2 et la libert d'examen1 qu'il avait autrefois ddaigne1 rentra victorieusement dans son intelligence4 ,oblig de lutter individuellement contre la doctrine infaillible1 il cessa de nier l'autorit de la raison individuelle4 ,bientt1 mme1 il en fit un usage plus audacieux que tous ceux qui l'avaient proclame4 ,il avait hsit au dbut2 mais1 une fois son lan pris1 il ne s'arrta plus4 ,il remonta de consquence en consquence jusqu' la rvlation elle-mme1 l'attaqua avec la mme logique que le reste1 et fora de redescendre sur la terre cette religion qui voulait cacher sa tte dans les cieux4 ,lorsqu'il eut livr la foi cette bataille dcisive1 il continua presque forcment sa marche et poursuivit sa victoire2 victoire funeste1 qui lui cota bien des larmes et bien des insomnies4 ,aprs avoir dpouill de sa divinit le pre du christianisme1 il ne craignit pas de demander compte lui et ses successeurs de l'uvre humaine qu'ils avaient accomplie4 ,le compte fut svre4 ,hbronius alla au fond de toutes les choses4 ,il trouva beaucoup de mal ml beaucoup de bien1 et de grandes erreurs de grandes vrits4 ,le grand champ catholique avait port autant d'ivraie1 peut-tre1 que de pur froment4 ,dans la nature d'esprit d',hbronius1 l'ide d'un ,dieu pur esprit1 tirant de lui-mme un monde matriel et pouvant le faire rentrer en lui par un anantissement pareil sa cration1 lui semblait tre le produit d'une imagination malade1 presse d'enfanter une thologie quelconque2 et voici ce qu'il se disait souvent3--,organis comme il l'est1 l'homme1 qui ne doit pourtant juger et croire que d'aprs ses perceptions1 peut-il concevoir qu'on fasse de rien quelque chose1 et de quelque chose rien8 ,et sur cette base1 quel difice se trouve bti8 ,que vient faire l'homme sur ce monde matriel que le pur esprit a tir de lui-mme8 ,il a t tir et form de la matire1 puis plac dessus par le ,dieu qui connat l'avenir1 pour tre soumis des preuves que ce ,dieu dispose son gr et dont il sait d'avance l'issue1 pour lutter1 en un mot1 contre un danger auquel il doit ncessairement succomber1 et expier ensuite une faute qu'il n'a pu s'empcher de commettre4 ,cette pense des hommes appels1 sans leur consentement1 une vie de prils et d'angoisses1 suivie pour la plupart de souffrances ternelles et invitables1 arrachait l'me droite d',hbronius des cris de douleur et d'indignation4--,oui1 s'criait-il1 oui1 chrtiens1 vous tes bien les descendants de ces ,juifs implacables qui1 dans les villes conquises1 massacraient jusqu'aux enfants des femmes et aux petits des brebis2 et votre ,dieu est le fils agrandi de ce ,jhovah froce qui ne parlait jamais ses adorateurs que de colre et de vengeance6 ,il renona donc sans retour au christianisme2 mais1 comme il n'avait plus de religion nouvelle embrasser la place1 et que1 devenu plus prudent et plus calme1 il ne voulait pas se faire inutilement accuser encore d'inconstance et d'apostasie1 il garda toutes les pratiques extrieures de ce culte qu'il avait intrieurement abjur4 ,mais ce n'tait pas assez d'avoir quitt l'erreur2 il aurait encore fallu trouver la vrit4 ,hbronius avait beau tourner les yeux autour de lui1 il ne voyait rien qui y ressemblt4 ,alors commena pour lui une suite de souffrances inconnues et terribles4 ,plac face face avec le doute1 cet esprit sincre et religieux s'pouvanta de son isolement1 et se prit suer l'eau et le sang1 comme le ,christ sur la montagne1 la vue de son calice4 ,et comme il n'avait d'autre but et d'autre dsir que la vrit1 que rien hors elle ne l'intressait ici-bas1 il vivait absorb dans ses douloureuses contemplations2 ses regards erraient sans cesse dans le vague qui l'entourait comme un ocan sans bornes1 et il voyait l'horizon reculer sans cesse devant lui mesure qu'il voulait le saisir4 ,perdu dans cette immense incertitude1 il se sentait pris peu peu de vertige1 et se mettait tourbillonner sur lui-mme4 ,puis1 fatigu de ses vaines recherches et de ses tentatives sans esprance1 il retombait affaiss1 morne et dsorganis1 ne vivant plus que par la sourde douleur qu'il ressentait sans la comprendre4 ,pourtant il conservait encore assez de force pour ne rien laisser voir au dehors de sa misre intrieure4 ,on souponnait bien1 la pleur de son front1 sa lente et mlancolique dmarche1 quelques larmes furtives qui glissaient de temps en temps sur ses joues amaigries1 que son me tait fortement travaille1 mais on ne savait par quoi4 ,le manteau de sa tristesse cachait tous les yeux le secret de sa blessure4 ,comme il n'avait confi personne la cause de son mal1 personne n'aurait pu dire s'il venait d'une incrdulit dsespre ou d'une foi trop vive que rien sur la terre ne pouvait assouvir4 ,le doute1 cet gard1 n'tait mme gure possible4 ,l'abb ,spiridion accomplissait avec une si irrprochable exactitude toutes les pratiques extrieures du culte et tous ses devoirs visibles de parfait catholique1 qu'il ne laissait ni prise ses ennemis ni prtexte une sensation plausible4 ,tous les moines1 dont sa rigide vertu contenait les vices et dont ses austres labeurs condamnaient la lche paresse1 blesss la fois dans leur gosme et dans leur vanit1 nourrissaient contre lui une haine implacable1 et cherchaient avidement les moyens de le perdre2 mais1 ne trouvant pas dans sa conduite l'ombre d'une faute1 ils taient forcs de ronger leur frein en silence1 et se contentaient de le voir souffrir par lui-mme4 ,hbronius connaissait le fond de leur pense1 et1 tout en mprisant leur impuissance1 s'indignait de leur mchancet4 ,aussi1 quand1 par instants1 il sortait de ses proccupations intrieures pour jeter un regard sur la vie relle1 il leur faisait rudement porter le poids de leur malice4 ,autant il tait doux avec les bons1 autant il tait dur avec les mauvais4 ,si toutes les faiblesses le trouvaient compatissant1 et toutes les souffrances sympathique1 tous les vices le trouvaient svre1 et toutes les impostures impitoyable4 ,il semblait mme trouver quelque adoucissement ses maux dans cet exercice complet de la justice4 ,sa grande me s'exaltait encore l'ide de faire le bien4 ,il n'avait plus de rgle certaine ni de loi absolue2 mais une sorte de raison instinctive1 que rien ne pouvait anantir ni dtourner1 le guidait dans toutes ses actions et le conduisait au juste4 ,ce fut probablement par ce ct qu'il se rattacha la vie2 en sentant fermenter ces gnreux sentiments1 il se dit que l'tincelle sacre n'avait pas cess de brler en lui1 mais seulement de briller2 et que ,dieu veillait encore dans son cur1 bien que cach son intelligence par des voiles impntrables4 ,que ce ft cette ide ou une autre qui le ranimt1 toujours est-il qu'on vit peu peu son front s'claircir1 et ses yeux1 ternis par les larmes1 reprendre leur ancien clat4 ,il se remit avec plus d'ardeur que jamais aux travaux qu'il avait abandonns1 et commena mener une vie plus retire encore qu'auparavant4 ,ses ennemis se rjouirent d'abord1 esprant que c'tait la maladie qui le retenait dans la solitude2 mais leur erreur ne fut pas de longue dure4 ,l'abb1 au lieu de s'affaiblir1 reprenait chaque jour de nouvelles forces1 et semblait se retremper dans les fatigues toujours plus grandes qu'il s'imposait4 quelque heure de la nuit que l'on regardt sa fentre1 on tait sr d'y voir de la lumire2 et les curieux qui s'approchaient de sa porte pour tcher de connatre l'emploi qu'il faisait de son temps1 entendaient presque toujours dans sa cellule le bruit de feuillets qui se tournaient rapidement1 ou le cri d'une plume sur le papier1 souvent des pas mesurs et tranquilles1 comme ceux d'un homme qui mdite4 ,quelquefois mme des paroles inintelligibles arrivaient aux oreilles des espions1 et des cris confus pleins de colre ou d'enthousiasme les clouaient d'tonnement leur place ou les faisaient fuir d'pouvante4 ,les moines1 qui n'avaient rien compris l'abattement de l'abb1 ne comprirent rien son exaltation4 ,ils se mirent chercher la cause de son bien-tre1 le but de ses travaux1 et leurs sottes cervelles n'imaginrent rien de mieux que la magie4 ,la magie6 comme si les grands hommes pouvaient rapetisser leur intelligence immortelle au mtier de sorcire1 et consacrer toute leur vie souffler dans des fourneaux pour faire apparatre aux enfants effrays des diables queue de chien avec des pieds de bouc6 ,mais la matire ignorante ne comprend rien la marche de l'esprit1 et les hiboux ne connaissent pas les chemins par o les aigles vont au soleil4 ,cependant la monacaille n'osa pas dire tout haut son opinion1 et la calomnie erra honteusement dans l'ombre autour du matre1 sans oser l'attaquer en face4 ,il trouva1 dans la terreur qu'inspiraient ses imbciles ennemis des machinations imaginaires1 une scurit qu'il n'aurait pas trouve dans la vnration due son gnie et sa vertu4 ,du mystre profond qui l'entourait1 ils s'attendaient voir sortir quelque terrible prodige1 comme d'un sombre nuage des feux dvorants4 ,c'est ainsi qu'il fut donn ,hbronius d'arriver tranquille son heure dernire4 ,quand il la vit approcher1 il fit venir ,fulgence1 pour qui il nourrissait une paternelle affection4 ,il lui dit qu'il l'avait distingu de tous ses autres compagnons1 cause de la sincrit de son cur et de son ardent amour du beau et du vrai1 qu'il l'avait depuis longtemps choisi pour tre son hritier spirituel1 et que l'instant tait venu de lui rvler sa pense4 ,alors il lui raconta l'histoire intime de sa vie4 ,arriv la dernire priode1 il s'arrta un instant1 comme pour mditer1 avant de prononcer les paroles suprmes et dfinitives2 puis il reprit de la sorte3 --,mon cher enfant1 je t'ai initi toutes les luttes1 tous les doutes1 toutes les croyances de ma vie4 ,je t'ai dit tout ce que j'avais trouv de bon et de mauvais1 de vrai et de faux dans toutes les religions que j'ai traverses4 ,je t'en laisse le juge1 et remets ta conscience le soin de dcider4 ,si tu penses que j'aie tort1 et que le catholicisme1 o tu as vcu depuis ton enfance1 satisfasse la fois ton esprit et ton cur1 ne te laisse pas entraner par mon exemple1 et garde ta croyance4 ,on doit rester l o l'on est bien4 ,pour aller d'une foi une autre il faut traverser des abmes1 et je sais trop combien la route est pnible pour t'y pousser malgr toi4 ,la sagesse mesure aux plantes le terrain et le vent3 la rose elle donne la plaine et la brise1 au cdre la montagne et l'ouragan4 ,il est des esprits hardis et curieux qui veulent et cherchent avant tout la vrit2 il en est d'autres1 plus timides et plus modestes1 qui ne demandent que du repos4 ,si tu me ressemblais1 si le premier besoin de ta nature tait de savoir1 je t'ouvrirais sans hsiter ma pense tout entire4 ,je te ferais boire la coupe de vrit que j'ai remplie de mes larmes1 au risque de t'enivrer4 ,mais il n'en est pas ainsi1 hlas6 ,tu es fait pour aimer bien plus que pour savoir1 et ton cur est plus fort que ton esprit4 ,tu es attach au catholicisme1 je le crois du moins1 par des liens de sentiment que tu ne pourrais briser sans douleur2 et1 si tu le faisais1 cette vrit1 pour laquelle tu aurais immol toutes tes sympathies1 ne te paierait pas de tes sacrifices4 ,au lieu de t'exalter1 elle t'accablerait peut-tre4 ,c'est une nourriture trop forte pour les poitrines dlicates1 et qui touffe quand elle ne vivifie pas4 ,je ne veux donc pas te rvler cette doctrine qui fait le triomphe de ma vie et la consolation de mon heure dernire1 parce qu'elle ferait peut-tre ton deuil et ton dsespoir4 ,que sait-on des mes8 ,pourtant1 cause mme de ton amour1 il est possible que le culte du beau te mne au besoin du vrai1 et l'heure peut sonner o ton esprit sincre aura soif et faim de l'absolu4 ,je ne veux pas alors que tu cries en vain vers le ciel1 et que tu rpandes sur une ignorance incurable des larmes inexauces4 ,je laisse aprs moi une essence de moi1 la meilleure partie de mon intelligence1 quelques pages1 fruit de toute ma vie de mditations et de travaux4 ,de toutes les uvres qu'ont enfantes mes longues veilles1 c'est la seule que je n'aie pas livre aux flammes1 parce que c'tait la seule complte4 ,l je suis tout entier2 l est la vrit4 ,or le sage a dit de ne pas enfouir les trsors au fond des puits4 ,il faut donc que cet crit chappe la brutale stupidit de ces moines4 ,mais comme il ne doit passer qu'en des mains dignes de le toucher et ne s'ouvrir qu' des yeux capables de le comprendre1 j'y veux mettre une condition qui sera en mme temps une preuve4 ,je veux l'emporter dans la tombe1 afin que celui de vous qui voudra un jour le lire ait assez de courage pour braver de vaines terreurs en l'arrachant la poussire du spulcre4 ,ainsi1 coute ma dernire volont3 ,ds que j'aurai ferm les yeux1 place cet crit sur ma poitrine4 ,je l'ai enferm moi-mme dans un tui de parchemin1 dont la prparation particulire pourrait le garantir de la corruption durant plusieurs sicles4 ,ne laisse personne toucher mon cadavre2 c'est l un triste soin qu'on ne se dispute gure et qu'on te laissera volontiers4 ,roule toi-mme le linceul autour de mes membres extnus1 et veille sur ma dpouille d'un il jaloux1 jusqu' ce que je sois descendu dans le sein de la terre avec mon trsor2 car le temps n'est pas venu o tu pourrais toi-mme en profiter4 ,tu n'en adopterais l'esprit que sur la foi de ma parole1 et cette foi ne suffirait pas l'preuve d'une lutte chaque jour renouvele contre toi par le catholicisme4 ,comme chaque gnration de l'humanit1 chaque homme a ses besoins intellectuels1 dont la limite marque celle de ses investigations et de ses conqutes4 ,pour lire avec fruit ces lignes que je confie au silence de la tombe1 il faudra que ton esprit soit arriv1 comme le mien1 la ncessit d'une transformation complte4 ,alors seulement tu dpouilleras sans crainte et sans regret le vieux vtement1 et tu revtiras le nouveau avec la certitude d'une bonne conscience4 ,quand ce jour luira pour toi1 brise sans inquitude la pierre et le mtal1 ouvre mon cercueil et plonge dans mes entrailles dessches une main ferme et pieuse4 ,ah6 quand viendra cette heure1 il me semble que mon cur teint tressaillera comme l'herbe glace au retour d'un soleil de printemps1 et que du sein de ses transformations infinies mon esprit entrera en commerce immdiat avec le tien3 car l',esprit vit jamais1 il est l'ternel producteur et l'ternel aliment de l'esprit2 il nourrit ce qu'il engendre1 et1 comme chaque destruction alimente une production nouvelle dans l'ordre matriel1 de mme chaque souffle intellectuel entretient1 par une invisible communion1 le souffle veill par lui dans un sanctuaire nouveau de l'intelligence4 ,ce discours n'veilla pas dans le sein de ,fulgence une ardeur plus grande que son matre ne l'avait pressenti2 ,spiridion l'avait bien jug en lui disant que l'heure de la connaissance n'tait pas sonne pour lui4 ,sans doute1 des esprits plus hardis et des cerveaux plus vastes que celui de ,fulgence eussent pu tre institus dpositaires du secret de l'abb2 cette poque il s'en trouvait encore dans le clotre4 ,mais1 sans doute aussi1 ces caractres ne lui offraient point une garantie suffisante de sincrit et de dsintressement2 il devait craindre que son trsor ne devint un moyen de puissance temporelle ou de gloire mondaine dans les mains des ambitieux1 peut-tre une source d'impit1 une cause d'athisme1 sous l'interprtation d'une me aride et d'une intelligence prive d'amour4 ,il savait que ,fulgence tait1 comme dit l'criture1 un or trs-pur1 et que si1 le courage lui manquant1 il venait ne point profiter du legs sacr1 du moins il n'en ferait jamais un usage funeste4 ,quand il vit avec quelle humble rsignation ce disciple bien-aim avait cout ses confidences1 il s'applaudit de l'avoir laiss son libre arbitre1 et lui fit jurer seulement qu'il en mourrait point sans avoir fait passer le legs en des mains dignes de le possder1 ,fulgence le jura4 --,mais1 mon matre6 s'cria-t-il1 quoi connatrai-je ces mains pures8 et si nul ne m'inspire assez de confiance pour que je lui transmette votre hritage1 du sein de la tombe votre voix ne montera-t-elle pas vers moi pour tancer mon aveuglement ou ma timidit8 ,pourrai-je1 quand la lumire sera teinte1 me diriger seul dans les tnbres8 --,aucune lumire ne s'teint1 rpondit l'abb1 et les tnbres de l'entendement sont1 pour un esprit gnreux et sincre1 des voiles faciles dchirer4 ,rien ne se perd2 la forme elle-mme ne meurt pas2 et1 ma figure restant grave dans le plus intime sanctuaire de ta mmoire1 qui pourra dire que ma figure a disparu de ce monde et que les vers ont dtruit mon image8 ,la mort rompra-t-elle les liens de notre amiti1 et ce qui est conserv dans le cur d'un ami a-t-il cess d'tre6 ,l'me a-t-elle besoin des yeux du corps pour contempler ce qu'elle aime1 et n'est-elle pas un miroir d'o rien ne s'efface8 ,va1 la mer cessera de reflter l'azur des cieux avant que l'image d'un tre aim retombe dans le nant2 et l'artiste qui fixe une ressemblance sur la toile ou sur le marbre ne donne-t-il pas1 lui aussi1 une sorte d'immortalit la matire8 ,tels taient les derniers entretiens de ,spiridion avec son ami4 ,mais ici commence pour ce dernier une srie de faits personnels sur lesquels j'appelle toute ton attention2 les voici tels qu'ils m'ont t transmis maintes fois par lui avec la plus scrupuleuse exactitude4 ,fulgence ne pouvait s'habituer l'ide de voir mourir son ami et son matre4 ,en vain les mdecins lui disaient qui l'abb avait peu de jours vivre1 sa maladie ayant dpasse dj le terme o cessent les esprances et o s'arrtent les ressources de l'art2 il ne concevait pas que cet homme1 encore si vigoureux d'esprit et de caractre1 ft la veille de sa destruction4 ,jamais il ne l'avait vu plus clair et plus loquent dans ses paroles1 plus subtil dans ses aperus et plus large dans ses vues4 ,au seuil d'une autre vie1 il avait encore de l'nergie et de l'activit pour s'occuper des dtails de la vie qu'il allait quitter4 ,plein de sollicitude pour ses frres1 il donnait chacun l'instruction qui lui convenait3 aux mauvais1 la prdication ardente2 aux bons1 l'encouragement paternel4 ,il tait plus inquiet et plus touch de la douleur de ,fulgence que de ses propres souffrances physiques1 et sa tendresse pour ce jeune homme lui faisait oublier ce qu'a de solennel et de terrible le pas qu'il allait franchir4 ,ici le pre ,alexis s'interrompit en voyant mes yeux se remplir de larmes1 et ma tte se pencha sur sa main glace1 la pense d'un rapprochement si intime entre la situation qu'il me dcrivait et celle o nous nous trouvions l'un et l'autre4 ,il me comprit1 serra ma main avec force et continua4 ,spiridion1 voyant que cette me tendre et passionne dans ses attachements allait se briser avec le fil de sa vie1 essayait de lui adoucir l'horreur dont le catholicisme environne l'ide de la mort2 il lui peignait sous des couleurs sereines et consolantes ce passage d'une existence phmre une existence sans fin4 --,je ne vous plains pas de mourir1 lui rpondait ,fulgence2 je me plains parce que vous me quittez4 ,je ne suis pas inquiet de votre avenir1 je sais que vous allez passer de mes bras dans ceux d'un ,dieu qui vous aime2 mais moi je vais gmir sur une terre aride et traner une existence dlaisse parmi des tres qui ne vous remplaceront jamais pour moi6 -- mon enfant6 ne parle pas ainsi1 rpondit l'abb2 il y a une providence pour les hommes bons1 pour les curs aimants4 ,si elle te retire un ami dont la mission auprs de toi est remplie1 elle donnera en rcompense ta vieillesse un ami fidle1 un fils dvou1 un disciple confiant1 qui entourera tes derniers jours des consolations que tu me procures aujourd'hui4 --,nul ne pourra m'aimer comme je vous aime1 reprenait ,fulgence1 car jamais je ne serai digne d'un amour semblable celui que vous m'inspirez2 et quand mme cela devrait arriver1 je suis si jeune encore6 ,imaginez ce que j'aurai souffrir1 priv de guide et d'appui1 durant les annes de ma vie o vos conseils et votre protection m'eussent t le plus ncessaires6 --,ecoute1 lui dit un jour l'abb1 je veux te dire une pense qui a travers plusieurs fois mon esprit sans s'y arrter4 ,nul n'est plus ennemi que moi1 tu le sais1 des grossires jongleries dont les moines se servent pour terrifier leurs adeptes2 je ne suis pas davantage partisan des extases que d'ignorants visionnaires ou de vils imposteurs ont fait servir leur fortune ou la satisfaction de leur misrable vanit2 mais je crois aux apparitions et aux songes qui ont jet quelquefois une salutaire terreur ou apport une vivifiante esprance des esprits sincres et pieusement enthousiastes4 ,les miracles ne me paraissent pas inadmissibles la raison la plus froide et la plus claire4 ,parmi les choses surnaturelles qui1 loin de causer de la rpugnance mon esprit1 lui sont un doux rve et une vague croyance1 j'accepterais comme possibles les communications directes de nos sens avec ce qui reste en nous et autour de nous des morts que nous avons chris4 ,sans croire que les cadavres puissent briser la pierre du spulcre et reprendre pour quelques instants les fonctions de la vie1 je m'imagine quelquefois que les lments de notre tre ne se divisent pas subitement1 et qu'avant leur diffusion un reflet de nous-mmes se projette autour de nous1 comme le spectre solaire frappe encore nos regards de tout son clat plusieurs minutes aprs que l'astre s'est abaiss derrire notre horizon4 ,s'il faut t'avouer tout ce qui se passe en moi cet gard1 je te confesserai qu'il tait une tradition dans ma famille que je n'ai jamais eu la force de rejeter comme une fable4 ,on disait que la vie tait dans le sang de mes anctres un tel degr d'intensit que leur me prouvait1 au moment de quitter le corps1 l'effort d'une crise trange1 inconnue4 ,ils voyaient alors leur propre image se dtacher d'eux1 et leur apparatre quelquefois double et triple4 ,ma mre assurait qu' l'heure suprme o mon pre rendit l'esprit1 il prtendait voir de chaque ct de son lit un spectre tout semblable lui1 revtu de l'habit qu'il portait les jours de fte pour aller la synagogue dont il tait rabbin4 ,il et t si facile la raison hautaine de repousser cette lgende que je ne m'en suis jamais donn la peine4 ,elle plaisait mon imagination1 et j'eusse t afflig de la condamner au nant des erreurs juges4 ,ces discours te causent quelque surprise1 je le vois4 ,tu m'as vu repousser si durement les tentatives de nos visionnaires et railler d'une manire si impitoyable leurs hallucinations1 que tu penses peut-tre qu'en cet instant mon cerveau s'affaiblit4 ,je sens1 au contraire1 que les voiles se dgagent1 et il me semble que jamais je n'ai pntr avec plus de lucidit dans les perceptions inconnues d'un nouvel ordre d'ides4 l'heure d'abdiquer l'exercice de la raison superbe1 l'homme sincre1 sentant qu'il n'a plus besoin de se dfendre des terreurs de la mort1 jette son bouclier et contemple d'un il calme le champ de bataille qu'il abandonne4 ,alors il peut voir que1 de mme que l'ignorance et l'imposture1 la raison et la science ont leurs prjugs1 leurs aveuglements1 leurs ngations tmraires1 leurs troites obstinations4 ,que dis-je8 il voit que la raison et la science humaines ne sont que des aperus provisoires1 des horizons nouvellement dcouverts1 au del desquels s'ouvrent des horizons infinis1 inconnus encore1 et qu'il juge insaisissables1 parce que la courte dure de sa vie et la faible mesure de ses forces ne lui permettent pas de pousser plus loin son voyage4 ,il voit1 vrai dire1 que la raison et la science ne sont que la supriorit d'un sicle relativement un autre1 et il se dit en tremblant que les erreurs qui le font sourire en son temps ont t le dernier mot de la sagesse humaine pour ses devanciers4 ,il peut se dire que ses descendants riront galement de sa science1 et que les travaux de toute sa vie1 aprs avoir port leurs fruits pendant une saison1 seront ncessairement rejets comme le vieux tronc d'un arbre qu'on recpe4 ,qu'il s'humilie donc alors1 et qu'il contemple avec un calme philosophique cette suite de gnrations qui l'ont prcd et cette suite de gnrations qui le suivront2 et qu'il sourie en voyant le point intermdiaire o il a vgt1 atome obscur1 imperceptible anneau de la chane infinie6 ,qu'il dise3 ,j'ai t plus loin que mes anctres1 j'ai grossi ou pur le trsor qu'ils avaient conquis4 ,mais qu'il ne dise pas3 ,ce que je n'ai pas fait est impossible faire1 ce que je n'ai pas compris est un mystre incomprhensible1 et jamais l'homme ne surmontera les obstacles qui m'ont arrt4 ,car cela serait un blasphme1 et ce serait pour de tels arrts qu'il faudrait rallumer les bchers o l'inquisition jette les crits des novateurs4 ,ce jour-l1 ,spiridion mit sa tte dans ses mains1 et ne s'expliqua pas davantage4 ,le lendemain1 il reprit un entretien qui semblait lui plaire et le distraire de ses souffrances4 --,fulgence6 dit-il1 que peut signifier ce mot1 pass8 et quelle action veut marquer ce verbe1 n'tre plus8 ,ne sont-ce pas l des ides cres par l'erreur de nos sens et l'impuissance de notre raison8 ,ce qui a t peut-il cesser d'tre1 et ce qui est peut-il n'avoir pas t de tout temps8 --,est-ce dire1 matre1 lui rpliqua le simple ,fulgence1 que vous ne mourrez point1 ou que je vous verrai encore aprs que vous ne serez plus8 --,je ne serai plus et je serai encore1 rpondit le matre4 ,si tu ne cesses pas de m'aimer1 tu me verras1 tu me sentiras1 tu m'entendras partout4 ,ma forme sera devant tes yeux1 parce qu'elle restera grave dans ton esprit2 ma voix vibrera ton oreille1 parce qu'elle restera dans la mmoire de ton cur3 mon esprit se rvlera encore ton esprit1 parce que ton me me comprend et me possde4 ,et peut-tre1 ajouta-t-il avec une sorte d'enthousiasme et comme frapp d'une ide nouvelle1 peut-tre te dirai-je1 aprs ma mort1 ce que mon ignorance et la tienne nous ont empchs de dcouvrir ensemble et de nous communiquer l'un l'autre4 ,peut-tre la pense fcondera-t-elle la mienne2 peut-tre la semence laisse par moi dans ton me fructifiera-t-elle1 chauffe par ton souffle4 ,prie1 prie6 et ne pleure pas4 ,rappelle-toi que le jeune prophte ,elise demanda pour toute grce au ,seigneur qu'il mit sur lui une double part de l'esprit du prophte ,elie1 son matre4 ,nous sommes tous prophtes aujourd'hui1 mon enfant4 ,nous cherchons tous la parole de vie et l'esprit de vrit4 ,le dernier jour1 l'abb reut les sacrements avec tout le calme et toute la dignit d'un homme qui accomplit un acte extrieur et qui l'accepte comme un symbole respectable4 ,il reut tous les adieux de ses frres1 leur donna sa dernire bndiction1 et1 se tournant vers ,fulgence1 il lui dit tout bas au moment o celui-ci1 le voyant si fort et si tranquille1 esprait presque qu'une crise favorable s'oprait et que son ami allait lui tre rendu3 ,fais-les sortir1 ,fulgence2 je veux tre seul avec toi4 ,hte-toi1 je vais mourir4 ,fulgence1 constern1 obit2 et quand il fut seul avec l'abb1 il lui demanda1 en tremblant et on pleurant1 d'o lui venait1 dans un moment o il semblait si calme1 la pense que sa vie allait finir si vite4 ,je me sens extraordinairement bien1 en effet1 rpondit ,spiridion1 et1 si je m'en rapportais au bien-tre que j'prouve dans mon corps et dans mon me1 je croirais volontiers que je ne fus jamais plus fort et mieux portant4 ,mais il est certain que je vais mourir2 car j'ai vu tout l'heure mon spectre qui me montrait le sablier1 et qui me faisait signe de renvoyer tous ces tmoins inutiles ou malveillants4 ,dis-moi o en est le sable4 -- mon matre6 plus d' moiti coul dans le rceptacle4 --,c'est bien1 mon enfant444 ,donne-moi l'crit444 place-le sur ma poitrine1 et mets tout de suite le linceul autour de mes reins4 ,fulgence obit1 le front baign d'une sueur froide4 ,l'abb lui prit les mains1 et lui dit encore3 ,je ne m'en vais pas444 ,tous les lments de mon tre retournent ,dieu1 et une partie de moi passe en toi4 ,puis il ferma les yeux et se recueillit4 ,au bout d'une demi-heure1 il les ouvrit1 et dit3 ,cet instant est ineffable2 je ne fus jamais plus heureux444 ,fulgence1 reste-t-il du sable8 ,fulgence tourna ses yeux humides vers le sablier4 ,il ne restait plus que quelques grains dans le rcipient4 ,emport par un mouvement de douleur inexprimable1 il serra convulsivement les deux mains de son matre1 qui taient enlaces aux siennes1 et qu'il sentait se refroidir rapidement4 ,l'abb lui rendit son treinte avec force1 et sourit en lui disant3 ,voici l'heure6 ,en cet instant1 ,fulgence sentit une main pleine de chaleur se poser sur sa tte4 ,il se retourna brusquement1 et vit debout derrire lui un homme en tout semblable l'abb1 qui le regardait d'un air grave et paternel4 ,il reporta ses regards sur le mourant2 ses mains s'taient tendues1 ses yeux taient ferms4 ,il avait cess de vivre de la vie des hommes4 ,fulgence n'osa se retourner4 ,partag entre la terreur et le dsespoir1 il colla son visage au bord du lit1 et perdit connaissance pendant quelques instants4 ,mais bientt1 se rappelant le devoir qu'il avait remplir1 il reprit courage1 et acheva d'ensevelir son matre bien-aim dans le linceul4 ,il arrangea le manuscrit avec le plus grand soin1 mit le crucifix dessus1 suivant l'usage1 et croisa les bras du cadavre sur la poitrine4 peine y furent-ils placs1 qu'ils se roidirent comme l'acier1 et il sembla ,fulgence que nul pouvoir humain n'et pu arracher le livre ce corps priv de vie4 ,il ne le quitta pas une seule minute1 et le porta lui-mme1 avec trois autres novices1 dans l'glise4 ,l1 il se prosterna auprs de son catafalque1 et y resta sans prendre aucun aliment ni goter aucun sommeil1 jusqu' ce qu'il et de ses mains soud le cercueil et qu'il et vu de ses yeux sceller la pierre du caveau4 ,quand ce fui fait1 il se prosterna sur cette dalle1 et l'arrosa de larmes amres4 ,alors il entendit une voix qui lui dit l'oreille3 ,t'ai-je donc quitt8 ,il n'osa pas regarder auprs de lui4 ,il ferma les yeux pour ne rien voir4 ,mais la voix qu'il avait entendue tait bien celle de son ami4 ,les chants funbres rsonnaient encore sous la vote du temple1 et le cortge des moines dfilait lentement4 ,l1 poursuivit ,alexis aprs s'tre un peu repos1 cessent pour moi les intimes rvlations de ,fulgence4 ,lorsqu'il me raconta ces choses1 il crut devoir ne me rien cacher de la vie et de la mort de son matre2 mais1 soit scrupule de chrtien1 soit une sorte de confusion et de repentir envers la mmoire de ,spiridion1 il ne voulut point me raconter ce qui s'tait pass depuis entre lui et l'ombre assidue le visiter4 ,j'ai la certitude intime qu'il eut de nombreuses apparitions dans les premiers temps2 mais la crainte qu'elles lui causaient et les efforts qu'il faisait pour s'y soustraire les rendirent de plus en plus rares et confuses4 ,fulgence tait un caractre flottant1 une conscience timore4 ,quand il eut perdu son matre1 le charme de sa prsence continuelle n'agissant plus sur lui1 il fut effray de tout ce qu'il avait entendu1 et peut-tre de ce qu'il avait fait en inhumant le livre4 ,personne mieux que lui ne savait combien l'accusation de magie tait indigne de la haute sagesse et de la puissante raison de l'abb4 ,nanmoins1 force d'entendre dire1 aprs la mort de celui-ci1 qu'il s'tait adonn cet art dtestable et qu'il avait eu commerce avec les dmons1 ,fulgence1 pouvant des choses surnaturelles qu'il avait vues1 et de celles qui1 sans doute1 se passaient encore en lui1 chercha dans l'observance scrupuleuse de ses devoirs de chrtien un refuge contre la lumire qui blouissait sa faible vue4 ,ce qu'il faut admirer dans cet homme gnreux et droit1 c'est qu'il trouva dans son cur la force qui manquait son esprit1 et qu'il ne trahit jamais1 mme au sein des investigations menaantes ou perfides du confessionnal1 aucun des secrets de son matre4 ,l'existence du manuscrit demeura ignore1 et1 l'heure de sa mort1 il excuta fidlement la volont suprme de ,spiridion en me confiant ce que je viens de te confier4 ,spiridion avait rig en statut particulier de notre abbaye1 que tout religieux atteint d'une maladie grave1 serait en droit de rclamer1 outre les soins de l'infirmier ordinaire1 ceux d'un novice ou d'un religieux son choix4 ,l'abb avait institu ce rglement peu de jours avant sa mort1 en reconnaissance des consolations dont ,fulgence entourait son agonie1 afin que ce mme ,fulgence et les autres religieux eussent1 dans leur dernire preuve1 ces secours et ces consolations de l'amiti1 que rien ne peut remplacer4 ,fulgence tant donc tomb en paralysie1 je fus mand auprs de lui4 ,le choix qu'il faisait de moi en cette occurrence eut lieu de me surprendre2 car je le connaissais peine1 et il n'avait jamais sembl me distinguer1 tandis qu'il tait sans cesse entour de fervents disciples et d'amis empresss4 ,objet des perscutions et des mfiances de l'ordre durant les annes qui suivirent la mort de l'abb1 il avait fini par faire sa paix force de douceur et de bont4 ,de guerre lasse1 on avait cess de lui demander compte des crits hrtiques qu'on souponnait tre sortis de la plume d',hbronius1 et on se persuadait qu'il les avait brls4 ,les conjectures sur le grand uvre taient passes de mode depuis que l'esprit du ,,xviiisupe_/sup sicle s'tait infiltr dans nos murs4 ,nous avions au moins dix bons pres philosophes qui lisaient ,voltaire et ,rousseau en cachette1 et qui poussaient l'esprit fort jusqu' rompre le jene et soupirer aprs le mariage4 ,il n'y avait plus que le portier du couvent1 vieillard de quatre-vingts ans1 contemporain du pre ,fulgence1 qui mlt les superstitions du pass l'orgueil du prsent4 ,il parlait du vieux temps avec admiration1 de l'abb ,spiridion avec un sourire mystrieux1 et de ,fulgence lui-mme avec une sorte de mpris1 comme d'un ignorant et d'un paresseux qui et pu faire part de son secret et enrichir le couvent1 mais qui avait peur du diable et faisait niaisement son salut4 ,cependant il y avait encore de mon temps plusieurs jeunes cerveaux que la vie et la mort d',hbronius tourmentaient comme un problme4 ,j'tais de ce nombre2 mais je dois dire que1 si le sort de cette grande me dans l'autre vie m'inspirait quelque inquitude1 je ne partageais aucune des imbciles terreurs de ceux qui n'osaient prier pour elle1 de peur de la voir apparatre4 ,une superstition1 qui durera tant qu'il y aura des couvents1 condamnait son spectre errer sur la terre jusqu' ce que les portes du purgatoire tombassent tout fait devant son repentir ou devant les supplications des hommes4 ,mais1 comme1 selon les moines1 il est de la nature des spectres de s'acharner aprs les vivants qui veulent bien s'occuper d'eux1 pour en obtenir toujours plus de messes et de prires1 chacun se gardait bien de prononcer son nom dans les commmorations particulires4 ,pour moi1 j'avais souvent rflchi aux choses tranges qu'on racontait au noviciat sur les anciennes apparitions de l'abb ,spiridion4 ,aucun novice de mon temps ne pouvait affirmer avoir vu ou entendu l',esprit2 mais certaines traditions s'taient perptues dans cette cole avec les commentaires de l'ignorance et de la peur1 lments ordinaires de l'ducation monacale4 ,les anciens1 qui se piquaient d'tre clairs1 riaient de ces traditions1 sans avouer qu'ils les avaient accrdites eux-mmes dans leur jeunesse4 ,pour moi1 je les coutais avec avidit1 mon imagination se plaisant la posie de ces rcits merveilleux1 et ma raison ne cherchant point les commenter4 ,j'aimais surtout une certaine histoire que je veux te rapporter4 ,pendant les dernires annes de l'abb ,spiridion1 il avait pris l'habitude de marcher grands pas dans la longue salle du chapitre depuis midi jusqu' une heure4 ,c'tait l toute la rcration qu'il se permettait1 et encore la consacrait-il aux penses les plus graves et les plus sombres2 car1 si on venait l'interrompre au milieu de sa promenade1 il se livrait de violents accs de colre4 ,aussi les novices qui avaient quelque grce lui demander se tenaient-ils dans la galerie du clotre contigu celle du chapitre1 et l ils attendaient1 tout tremblants1 que le coup d'une heure sonnt2 l'abb1 scrupuleusement rgulier dans la distribution de sa journe1 n'accordait jamais une minute de plus ni de moins sa promenade4 ,quelques jours aprs sa mort1 l'abb ,dodatus1 son successeur1 tant entr un peu aprs midi dans la salle du chapitre1 en sortit1 au bout de quelques instants1 ple comme la mort1 et tomba vanoui dans les bras de plusieurs frres qui se trouvaient dans la galerie4 ,jamais il ne voulut dire la cause de sa terreur ni raconter ce qu'il avait vu dans la salle4 ,aucun religieux n'osa plus y pntrer cette heure-l1 et la peur s'empara de tous les novices au point qu'on passait la nuit en prires dans les dortoirs1 et que plusieurs de ces jeunes gens tombrent malades4 ,cependant la curiosit tant plus forte encore que la frayeur1 il y en eut quelques-uns d'assez hardis pour se tenir dans la galerie l'heure fatale4 ,cette galerie est1 tu le sais1 plus basse de quelques pieds que le sol de la salle du chapitre1 ,les cinq grandes fentres en ogive de la salle donnent donc sur la galerie1 et cette poque elles taient1 comme aujourd'hui1 garnies de grands rideaux de serge rouge constamment baisss sur cette face du btiment4 ,quels furent la surprise et l'effroi de ces novices lorsqu'ils virent passer sur les rideaux la grande ombre de l'abb ,spiridion1 bien reconnaissable la silhouette de sa belle chevelure6 ,en mme temps qu'on voyait passer et repasser cette ombre1 on entendait le bruit gal et rapide de ses pas4 ,tout le couvent voulut tre tmoin de ce prodige1 et les esprits forts1 car ds ce temps-l il y en avait quelques-uns1 prtendaient que c'tait ,fulgence ou quelque autre des anciens favoris de l'abb qui se promenait de la sorte4 ,mais l'tonnement des incrdules fut grand lorsqu'ils purent s'assurer que toute la communaut1 sans en excepter un seul religieux1 novice ou serviteur1 tait rassemble sur la galerie1 tandis que l'ombre marchait toujours et que le plancher de la salle craquait sous ses pieds comme l'ordinaire4 ,illustration ,cela dura plus d'un an4 force de messes et de prires1 on satisfit1 dit-on1 cette me en peine1 et le premier anniversaire de la mort d',hbronius vit cesser le prodige4 ,cependant une autre anne s'coula encore sans que personne ost entrer dans la salle l'heure maudite4 ,comme on donne chaque chose un nom de convention dans les couvents1 on avait nomm cette heure le ,miserere1 parce que1 pendant l'anne qu'avait dur la promenade du revenant1 plusieurs novices1 dsigns tour de rle par les suprieurs1 avaient t tenus d'aller rciter le ,miserere dans la galerie4 ,quand cette apparition eut cess et qu'on se fut familiaris de nouveau avec les lieux hants par l'esprit1 on disait qu' l'heure de midi1 au moment o le soleil passait sur la figure du portrait d',hbronius1 on voyait ses yeux s'animer et paratre en tout semblables des yeux humains4 ,cette lgende ne m'avait jamais trouv railleur et superbe4 ,je prenais un singulier plaisir l'entendre raconter2 et longtemps avant l'poque o je connus intimement ,fulgence1 je m'tais intress ce savant abb1 dont l'me agite n'avait peut-tre pu encore entrer dans le repos cleste1 faute d'avoir trouv des amis assez courageux ou des chrtiens assez fervents pour demander et obtenir sa grce4 ,dans toute la navet de ma foi1 je m'tais pos comme l'avocat de ,spiridion auprs du tribunal de ,dieu1 et tous les soirs1 avant de m'endormir1 je rcitais avec onction un ,de profondis pour lui4 ,bien qu'il ft mort une quarantaine d'annes avant ma naissance1 soit que j'aimasse la grandeur de ce caractre dont on rapportait mille traits remarquables1 soit qu'il y et en moi quelque chose comme une prdestination devenir son hritier1 je me sentais mu d'une vive sympathie et d'une sorte de tendresse pieuse en songeant lui4 ,j'avais horreur de l'hrsie1 et je le plaignais si vivement d'avoir donn dans cette erreur que je ne pouvais souffrir qu'on parlt devant moi de ses dernires annes4 ,illustration ,nanmoins la prudence me dfendait d'avouer cette sympathie4 ,l'inquisition exerce sans cesse par les suprieurs et incrimin la puret de mes sentiments4 ,le choix que ,fulgence fit de moi pour son ami et son consolateur eut lieu de me surprendre autant qu'il surprit les autres4 ,quelques-uns en furent blesss1 mais personne ne songea m'en faire un crime2 car je ne l'avais pas cherch1 et on n'en conut point de mfiance4 ,j'tais alors aussi fervent catholique qu'il est possible de l'tre1 et mme ma dvotion avait un caractre d'orthodoxie farouche qui m'assurait1 sinon la bienveillance1 du moins la considration des suprieurs4 ,il y avait dj quatre ans que j'avais fait profession1 et cette ferveur de novice1 qui est devenue un terme proverbial1 ne s'tait pas encore dmentie4 ,j'aimais la religion catholique avec une sorte de transport2 elle me semblait une arche sainte l'abri de laquelle je pourrais dormir toute ma vie en sret contre les flots et les orages de mes passions2 car je sentais fermenter en moi une force capable de briser comme le verre tous les raisonnements de la sagesse2 et les ides que renferme ce mot1 mystre1 taient les seuls qui pussent m'enchaner1 parce qu'elles seules pouvaient gouverner ou du moins endormir mon imagination4 ,je me plaisais exalter la puissance de cette rvlation divine qui coupe court toutes les controverses et promet1 en revanche de la soumission de l'esprit1 les ternelles joies de l'me4 ,combien je la trouvais prfrable ces philosophies profanes qui cherchent vainement le bonheur dans un monde phmre1 et qui ne peuvent1 aprs avoir lch la bride aux instincts de la matire1 reprendre le moindre empire durable sur eux par le raisonnement6 ,j'tais charg de presque toutes les instructions scolastiques1 et je professais la thologie en aptre exalt1 faisant servir tout l'esprit de discussion et d'examen qui taient en moi dmontrer l'excellence d'une foi qui proscrivait l'un et l'autre4 ,je semblais donc l'homme le moins propre recevoir les confidences de l'ami d',hbronius4 ,mais un seul acte de ma vie avait rvl nagure au vieux ,fulgence quel fonds on pouvait faire sur la fermet de mon caractre4 ,un novice m'avait confi une faute que je l'avais engag confesser4 ,il ne l'avait pas fait1 et la faute ayant t dcouverte ainsi que la confidence que j'avais reue1 on taxait presque mon silence de complicit4 ,on voulait pour m'absoudre que je fisse de plus amples rvlations1 et que je compltasse1 par la dlation1 l'accusation porte contre ce jeune homme4 ,j'aimai mieux me laisser charger que de le charger lui-mme4 ,il confessa toute la vrit1 et je fus disculp4 ,mais on me fit un grand crime de ma rsistance1 et le ,prieur m'adressa des reproches publics dans les termes les plus blessants pour l'orgueil irritable qui couvait dans mon sein4 ,il m'imposa une rude pnitence2 puis1 voyant la surprise et la consternation que cet arrt svre rpandait sur le visage des novices tremblants autour de moi1 il ajouta3 --,nous avons regret punir avec la rigueur de la justice un homme aussi rgulier dans ses murs et aussi attach ses devoirs que vous l'avez t jusqu' ce jour4 ,nous aimerions pardonner cette faute1 la premire de votre vie religieuse qui nous ait offert de la gravit4 ,nous le ferions avec joie1 si vous montriez assez de confiance en nous pour vous humilier devant notre paternelle autorit1 et si1 tout en reconnaissant vos torts1 vous preniez l'engagement solennel de ne jamais retomber dans une telle rsistance1 en faveur des profanes maximes d'une mondaine loyaut4 --,mon pre1 rpondis-je1 j'ai sans doute commis une grande faute1 puisque vous condamnez ma conduite2 mais ,dieu rprouve les vux tmraires1 et quand nous faisons un ferme propos de ne plus l'offenser1 ce n'est point par des serments1 mais par d'humbles vux et d'ardentes prires que nous obtenons son assistance future4 ,nous ne saurions tromper sa clairvoyance1 et il se rirait de notre faiblesse et de notre prsomption4 ,je ne puis donc m'engager ce que vous me demandez4 ,ce langage n'tait pas celui de l'glise1 et1 mon insu1 un instant d'indignation venait de tracer en moi une ligne de dmarcation entre l'autorit de la foi et l'application de cette autorit entre les mains des hommes4 ,le ,prieur n'tait pas de force s'engager dans une discussion avec moi4 ,il prit un air d'hypocrite compassion1 et me dit d'un ton afflig qui dguisait mal son dpit3 --,je serai forc de confirmer ma sentence1 puisque vous ne vous sentez pas la force de me rassurer l'avenir sur une seconde faute de ce genre4 --,mon pre1 rpondis-je1 je ferai double pnitence pour celle-ci4 ,je la lis en effet2 je prolongeai tellement mes macrations qu'on fut forc de les faire cesser4 ,sans m'en douter1 ou du moins sans l'avoir prvu1 j'allumai de profonds ressentiments1 et j'excitai de vives alarmes dans l'esprit des suprieurs par l'orgueil d'une expiation qui dsormais me dclarait invulnrable aux atteintes des chtiments extrieurs4 ,fulgence fut vivement frapp du caractre inattendu que cette conduite1 de ma part1 rvlait aux autres et moi-mme4 ,il lui chappa de dire que1 du temps de l'abb ,spiridion1 de telle choses ne ne seraient point passes4 ,ces paroles me frapprent mon tour1 et je lui en demandai l'explication un jour que je me trouvai seul avec lui4 --,ces paroles signifient deux choses1 me rpondit-il3 d'abord1 que jamais l'abb ,spiridion n'et cherch arracher de la bouche d'un ami le secret d'un ami2 ensuite1 que1 si quelqu'un l'et os tenter1 il et puni la tentative et rcompens la rsistance4 ,je fus fort surpris de cet instant d'abandon1 le seul peut-tre auquel ,fulgence se ft livr depuis bien des annes4 ,trs peu de temps aprs il tomba en paralysie1 et me fit venir prs de lui4 ,il me parut d'abord trs gn avec moi1 et j'attendais vainement qu'il m'expliqut par quel hasard il m'avait choisi4 ,mais1 voyant qu'il ne le faisait pas1 je sentis ce qu'il y aurait eu d'indlicat le lui demander1 et je m'efforai de lui montrer que j'tais reconnaissant et honor de la prfrence qu'il m'accordait4 ,il me sut gr de lui pargner toute explication1 et nos relations s'tablirent sur un pied de tendre intimit et de dvoment filial4 ,cependant la confiance eut peine venir1 quoique nous parlassions beaucoup ensemble et avec une apparence d'abandon4 ,le bon vieillard semblait avoir besoin de raconter ses jeunes annes1 et de faire partager un autre l'enthousiasme qu'il avait pour son bien-aim matre ,spiridion4 ,je l'coutais avec plaisir1 loign que j'tais de concevoir aucune inquitude pour ma foi2 et bientt je pris tant d'intrt ce sujet que1 lorsqu'il s'en cartait1 je l'y ramenais de moi-mme4 ,j'aurais bien1 cause des travaux inconnus qui avaient rempli les dernires annes de l'abb1 gard contre lui une sorte de mfiance1 si les dtails de sa vie m'eussent t transmis par un catholique moins rgulier que ,fulgence2 mais de celui-ci rien ne m'tait suspect1 et1 mesure que par lui je me mis connatre ,spiridion1 je me laissai aller la sympathie trange et toute-puissante que m'inspirait le caractre de l'homme sans m'alarmer des opinions finales du thologien4 ,cette sincrit vigoureuse et cette justice rigide qu'il avait apportes dans tous les actes de sa vie faisaient vibrer en moi des cordes jusque l muettes4 ,enfin j'arrivai chrir ce mort illustre comme un ami vivant4 ,fulgence parlait de lui et des choses coules depuis soixante ans comme s'ils eussent t d'hier2 le charme et la vrit de ses tableaux taient tels pour moi que je finissais par croire la prsence du matre ou son retour prochain au milieu de nous4 ,je restais parfois longtemps sous l'empire de cette illusion2 et quand elle s'vanouissait1 quand je revenais au sentiment de la ralit1 je me sentais saisi d'une vritable tristesse1 et je m'affligeais de mon erreur perdue avec une navet qui faisait sourire et pleurer la fois le bon ,fulgence4 ,malgr la rsignation patiente avec laquelle ce digne religieux supportait son infirmit toujours croissante1 malgr l'enjouement et l'expansion que ma prsence lui apportait1 il tait facile de voir qu'un chagrin lent et profond l'avait rong toute sa vie2 et plus ses jours dclinaient vers la tombe1 plus ce chagrin mystrieux semblait lui peser4 ,enfin1 sa mort tant proche1 il m'ouvrit tout fait son me et me dit qu'il m'avait jug seul capable de recevoir un secret de cette importance1 cause de la fermet de mes principes et de celle de mon caractre4 ,l'une devait m'empcher1 selon lui1 de m'garer dans les abmes de l'hrsie1 l'autre me prserverait de jamais trahir le secret du livre4 ,il dsirait que je ne prisse point connaissance de ce livre2 mais il ajoutait1 selon l'esprit du matre1 que1 si je venais perdre la foi et tomber dans l'athisme1 le livre1 quoique entach peut-tre d'hrsie1 devait certainement me ramener la croyance de la ,divinit et des points fondamentaux de la vraie religion4 ,sous ce rapport1 c'tait un trsor qu'il ne fallait pas laisser jamais enfoui2 et ,fulgence me fit jurer1 au cas o je n'aurais jamais besoin d'y recourir1 de ne point emporter se secret dans la tombe et de le confier quelque ami prouv avant de mourir4 ,il y eut beaucoup d'embarras et de contradictions dans les aveux du bon religieux4 ,il semblait qu'il y et en lui deux consciences1 l'une tourmente par les devoirs et les engagements de l'amiti1 l'autre par les terreurs de l'enfer4 ,son trouble excita en moi une tendre compassion1 et je ne songeai pas porter de svres jugements sur sa conduite1 en un moment si solennel et si douloureux4 ,d'autre part1 je commenais me trouver moi-mme dans la mme situation que lui4 ,catholique et hrtique la fois1 d'une main j'invoquais l'autorit de l'glise romaine1 de l'autre je plongeais dans la tombe de ,spiridion pour y chercher ou du moins pour y protger l'esprit de rvolte et d'examen4 ,je compris bien les souffrances du moribond ,fulgence1 et je lui cachai celles qui s'emparaient de moi4 ,il s'tait soutenu vigoureux d'esprit tant que l'urgence de ses aveux avait t aux prises avec les scrupules de sa dvotion4 peine eut-il mis fin ses agitations qu'il commena baisser3 sa mmoire s'affaiblit1 et bientt il sembla avoir compltement oubli jusqu'au nom de son ami4 ,durant les heures de la fivre1 il tait livr aux plus minutieuses pratiques de dvotion1 et je n'tais occup qu' lui rciter des prires et lui lire des psaumes4 ,il s'endormait un rosaire entre les doigts1 et s'veillait en murmurant3 ,miserere nobis4 ,on et dit qu'il voulait expier force de purilits la coteuse nergie qu'il avait dploye en excutant la volont dernire de son ami4 ,ce spectacle m'affligea4-- quoi sert toute une vie de soumission et d'aveuglement1 pensai-je1 s'il faut quatre-vingts ans mourir dans l'pouvante8 ,comment mourront les athes et les dbauchs si les saints descendent dans la tombe ples de terreur et manquant de confiance eu la justice de ,dieu8 ,une nuit ,fulgence1 en proie un redoublement de fivre1 fut agit de rves pnibles4 ,il me pria de m'asseoir prs de son lit et de rester veill afin de rveiller lui-mme s'il venait s'endormir4 chaque instant il croyait voir un spectre approcher de lui2 mais il avouait ensuite qu'il ne le voyait point1 et que la peur seule de le voir l'aidait passer devant ses yeux des images flottantes et des formes confuses4 ,il faisait un beau clair de lune1 et cette circonstance l'effrayait particulirement4 ,c'est alors que1 dvor d'une curiosit goste1 je lui arrachai l'aveu des apparitions qu'il avait eues4 ,mais cet aveu fut trs incomplet2 sa tte s'garait chaque instant4 ,tout ce que je pus savoir1 c'est que le spectre avait cess de le visiter pendant plus de cinquante ans4 ,c'tait environ un an avant cette maladie1 sous laquelle il succombait1 que l'apparition tait revenue4 l'heure de la nuit o la lune entrait dans son plein1 il s'veillait et voyait l'abb assis prs de lui4 ,celui-ci ne lui parlait point1 mais il le regardait d'un air triste et svre1 comme pour lui reprocher son oubli et lui rappeler ses promesses4 ,fulgence en avait conclu que son heure tait proche2 et1 cherchant autour de lui qui il pourrait transmettre le secret1 il avait remarqu que j'tais le seul homme sur lequel il put compter4 ,il n'avait voulu me faire aucune ouverture pralable1 afin ne point attirer sur nos relations l'attention des suprieurs et de ne point m'exposer par la suite des perscutions4 ,la nuit se passa sans que le spectre appart ,fulgence4 ,quand il vit le matin blanchir l'horizon1 il secoua tristement la tte en disant3 --,c'est fini1 il ne viendra plus4 ,il ne venait que pour me tourmenter lorsqu'il tait mcontent de moi1 et maintenant que j'ai fait sa volont il m'abandonne6 matre1 matre1 j'ai pourtant expos pour vous mon salut ternel1 et peut-tre suis-je damn jamais pour vous avoir aim plus que moi-mme6 ,ce dernier lan d'une affection plus forte que la peur m'attendrit profondment4 ,quel tait donc cet homme qui soixante ans aprs sa mort inspirait une telle pouvante1 de tels dvouements et de si tendres regrets8 ,fulgence s'endormit et se rveilla vers midi4 --,c'en est fait1 me dit-il1 je sens la vie qui de minute en minute se retire de moi4 ,mon cher frre1 je voudrais recevoir les derniers sacrements4 ,allez vite assembler nos frres et demander qu'on vienne m'administrer4 ,hlas6 ajouta-t-il d'un air proccup1 je mourrai donc sans savoir si son me a fait sa paix avec la mienne6 ,j'ai dormi profondment2 je n'ai point entendu sa voix pendant mon sommeil4 ,ah6 il aimait son livre mieux que moi6 ,je le savais bien6 je le lui disais quand il tait parmi nous3--,matre1 toute votre affection rside dans votre intelligence1 et votre cur n'a rien pour nous4 ,c'est l'histoire des hommes forts et des hommes faibles4 ,quand l'esprit des forts est content de nous1 ils condescendent nous rechercher2 mais nous autres1 que nous approuvions ou non les spculations de leur esprit1 notre cur leur reste indissolublement attach4 --,pere ,fulgence1 ne dites pas cela1 m'criai-je en le serrant dans mes bras par un lan involontaire et sans songer me faire l'application d'un reproche qui ne s'adressait pas moi4 ,ce serait la premire1 la seule hrsie de votre vie4 ,les hommes vraiment forts aiment passionnment1 et c'est parce que vous tes un de ces hommes que vous avez tant aim4 ,prenez courage cette heure suprme4 ,si vous avez pch contre la science de l'glise en restant fidle l'amiti1 ,dieu vous absoudra1 parce qu'il prfre l'amour l'intelligence4 --,ah6 tu parles comme parlait mon matre1 s'cria ,fulgence4 ,voici la premire parole selon mon cur que j'aie entendue depuis soixante ans4 ,sois bni1 mon fils4 ,je te rpterai la bndiction de ,spiridion3 ,veuille le ,tout-,puissant donner tes vieux jours un ami fidle et tendre comme tu l'as t pour moi6 ,il reut les sacrements avec une grande ferveur4 ,toute la communaut assistait son agonie4 ,ceux des religieux que ne pouvait contenir sa cellule taient agenouills sur deux rangs dans la galerie1 depuis sa porte jusqu'au grand escalier qu'on apercevait au fond4 ,tout coup ,fulgence1 qui semblait expirer dans une muette batitude1 se ranima1 et1 m'attirant vers lui1 me dit l'oreille3--,il vient1 il monte l'escalier2 va au devant de lui4 ,ne comprenant rien cet ordre1 mais obissant avec cet aveuglement que les moribonds ont droit d'exiger1 je sortis doucement1 et1 sans troubler le recueillement des religieux1 je franchis le seuil et portai mes regards sur cette vaste profondeur de l'escalier vot1 o nageait en cet instant la vapeur embrase du soleil4 ,les novices1 placs toujours derrire les profs1 taient genoux de chaque ct des rampes4 ,je vis alors un homme qui montait les degrs et qui s'approchait vivement4 ,sa dmarche tait lgre et majestueuse la fois1 comme l'est celle d'un homme actif et revtu d'autorit4 sa haute taille pleine d'lgance1 sa chevelure blonde et rayonnante1 son costume du temps pass1 je le reconnus sur-le-champ4 ,il tait en tout conforme la description que ,fulgence m'en avait faite tant de fois4 ,il traversa les deux ranges de moines1 qui rcitaient voix basse les litanies des ,saints1 sans que personne s'apert de sa prsence1 quoiqu'elle ft visible pour moi comme la lumire du jour1 et que le bruit de ses pas rapides et cadences frappt mon oreille4 ,il entra dans la cellule4 ,au moment o il passa prs de moi1 je tombai sur mes genoux4 ,sans s'arrter1 il tourna la tte vers moi et me regarda fixement4 ,je continuai le suivre des yeux4 ,il s'approcha du lit1 prit la main de ,fulgence1 et s'assit auprs de lui4 ,fulgence ne bougea pas4 ,sa main resta immobile et pendante dans celle du matre2 sa bouche tait entr'ouverte1 ses yeux fixes et sans regard4 ,pendant tout le temps que durrent les litanies1 l'apparition demeura immobile1 toujours penche sur le corps de ,fulgence4 ,au moment o elles furent acheves1 celui-ci se dressa sur son sant1 et1 serrant convulsivement la main qui tenait la sienne1 il cria d'une voix forte3 ,sancte ,spiridion1 ora pro nobis1 et retomba mort4 ,le fantme disparut en mme temps4 ,je regardai autour de moi pour voir l'effet qu'avait produit cette scne sur les autres assistants3 au calme qui rgnait sur tous les visages1 je reconnus que l'esprit n'avait t visible que pour moi seul4 ,vingt-quatre heures aprs on descendit le corps de ,fulgence au sein de la terre4 ,je fus un des quatre religieux dsigns pour le porter au fond du caveau destin son dernier sommeil4 ,ce caveau est situ au transept de notre glise4 ,tu as vu souvent la pierre longue et troite qui en marque le centre et qui porte cette trange inscription3 ,hic est veritas4 --,cette inscription1 dis-je en interrompant le pre ,alexis1 a souvent distrait mes regards et occup ma pense pendant la prire4 ,malgr moi1 je cherchais pntrer le sens d'une devise qui me paraissait oppose l'esprit du christianisme4 ,comment1 me disais-je1 la vrit pourrait-elle tre enfouie dans un spulcre8 ,quels enseignements les vivants peuvent-ils demander la poussire des cadavres8 ,n'est-ce pas vers le ciel que nos regards doivent se tourner ds que l'tincelle de la vie a quitt notre chair mortelle1 et que l'me a bris ses liens8 --,maintenant1 rpondit ,alexis1 tu peux comprendre le sens mystrieux de cette pitaphe4 ,spiridion1 dans son enthousiasme pour ,bossuet1 l'avait fait inscrire1 ainsi que tu l'as vu1 au dos du livre que le peintre de son portrait lui plaa dans la main4 ,plus tard1 lorsqu'il eut dans son inaltrable bonne foi1 chang une dernire fois d'opinion1 voulant1 en face des variations de son esprit1 tmoigner de la constance de son cur1 il rsolut de garder sa devise1 et1 sa mort1 il exigea qu'elle ft grave sur sa tombe4 ,noble jalousie d'un vaillant esprit que rien ne peut sparer de sa conqute et qui demande dormir dans sa tombe avec la vrit qu'il a gagne1 comme le guerrier avec le trophe de sa victoire6 ,les moines ne comprirent pas que cette protestation du mourant ne se rapportait plus la doctrine de ,bossuet2 quelques-uns mditrent avec mfiance sur la porte de ces trois mots2 nul n'osa cependant y porter une main profane1 tant tait grand le respect ml de crainte que l'abb inspirait jusque dans son tombeau4 ,le jour des obsques de ,fulgence1 cette dalle fut leve1 et nous descendmes l'escalier du caveau2 car une place avait t conserve pour l'ami de ,spiridion ct de celle mme o il reposait4 ,telle avait t la dernire volont du matre4 ,le cercueil de chne que nous portions tait fort lourd2 l'escalier roide et glissant2 les frres qui m'aidaient1 des adolescents dbiles1 troubls peut-tre par la lugubre solennit qu'ils accomplissaient4 ,la torche tremblait dans la main du moine qui marchait en avant4 ,le pied manqua un des porteurs2 il roula en laissant chapper un cri1 auquel les cris de ses compagnons rpondirent4 ,la torche tomba des mains du guide1 et1 demi teinte1 ne rpandit plus sur les objets qu'une lumire incertaine1 de plus en plus sinistre4 ,l'horreur de cet instant fut extrme pour des jeunes gens timides1 levs dans les superstitions d'une foi grossire1 et prvenus contre la mmoire de l'abb par les imputations absurdes qui circulaient encore contre lui dans le clotre4 ,ils croyaient sans doute que le spectre de ,spiridion allait se dresser devant eux1 ou que l'esprit malin1 rveill par ces saintes ablutions1 allait s'exhaler en flammes livides de la fosse tnbreuse4 ,quant moi1 plus robuste de corps ou plus ferme d'esprit1 je ressentais une vive motion1 mais nulle terreur ne s'y mlait1 et c'tait avec une sorte de vnration joyeuse que j'approchais des reliques d'un grand homme4 ,lorsque mon compagnon tomba1 je retins moi seul la dpouille respectable de mon matre2 mais les deux autres qui marchaient derrire nous s'tant laiss choir aussi1 je fus entran par la secousse imprime au fardeau1 et j'allai tomber avec le cercueil de ,fulgence sur le cercueil de ,spiridion4 ,je me relevai aussitt2 mais en appuyant ma main sur le sarcophage de plomb qui contenait les restes de l'abb1 je fus surpris de sentir1 au lieu du froid mtallique1 une chaleur qui semblait tenir de la vie4 ,peut tre tait-ce le sang d'une lgre blessure que je venais de me faire la tte1 et dont le sarcophage avait reu quelques gouttes4 ,dans le premier moment1 je ne m'aperus point de cette blessure1 et1 transport d'une sympathie trange1 inconcevable1 j'embrassai ce spulcre avec le mme transport que si j'eusse senti tressaillir contre mon sein palpitant les ossements desschs de mon pre4 ,je me relevai la hte en voyant qu'un autre moine1 survenant au milieu de cette scne de terreur1 avait ramass la torche4 ,je ne me rappelle pas sans une sorte de honte les penses qui m'absorbrent la nuit qui suivit les obsques de ,fulgence1 tandis que je mditais agenouill sur sa pierre tumulaire4 ,le souvenir de ,spiridion m'tait sans cesse prsent3 bloui par le prestige de son audace intellectuelle et de cette puissance merveilleuse dont l'influence lui avait survcu si longtemps1 je me sentis tout coup possd d'un ardent dsir de marcher sur ses traces4 ,la jeunesse est orgueilleuse et tmraire1 et les enfants croient qu'ils n'ont qu' ouvrir les mains pour saisir les sceptres qu'ont ports les morts4 ,je me voyais dj abb au couvent1 comme ,spiridion1 matre de son livre1 blouissant le monde entier par ma science et ma sagesse4 ,je ne savais pas quelle tait sa doctrine mais1 quelle qu'elle ft1 je l'acceptais d'avance1 comme mane de la plus forte tte de son sicle4 ,enthousiasm par ses ides1 je me relevai instinctivement pour aller m'emparer du livre1 et dj je cherchais les moyens de soulever la pierre2 mais1 au moment d'y porter les mains je me sentis arrter tout d'un coup par la pense d'un sacrilge1 et tous mes scrupules religieux1 un instant carts1 revinrent m'assaillir en mme temps4 ,je sorti de l'glise la fois charm1 tourment1 pouvant4 ,l'orgueil humain et la soumission chrtienne taient aux prises en moi1 je ne savais encore lequel triompherait mais il me sembla que le sentiment qui avait1 en une heure1 pris autant de force que l'autre en dix ans1 aurait bien de la peine succomber4 ,cette lutte intrieure dura plusieurs jours4 ,enfin mon intelligence vint au secours de l'orgueil et dcida la victoire4 ,la foi s'enfuit devant la raison1 comme l'obissance fuyait devant l'ambition4 ,ce ne fut point tout d'un coup cependant1 et de parti dlibr1 que j'abjurai la foi catholique4 ,lorsque j'acordai mon esprit le droit d'examiner sa croyance1 tais encore tellement attach cette croyance affaiblie que je me flattais de la retremper au creuset de l'tude et de la mditation4 ,si elle devait s'crouler au premier choc de l'intelligence1 me disais-je1 elle serait un bien pauvre et bien fragile difice4 ,la loi qui prescrit d'abaiser l'entendement devant les mystres a d tre promulgue pour les cerveaux faibles4 ,ces mystres divins ne peuvent tre que de sublimes figures dont le sens trop vaste pouvanterait et briserait les cerveaux troits4 ,mais ,dieu aurait-il donn l'intelligence sublime de l'homme1 mane de lui-mme1 les tnbres pour domaine et la peur pour guide8 ,non1 ce serait outrager ,dieu1 et la lettre a d tre aux prophtes aussi claire que l'esprit4 ,pourquoi l'me qui se sent dtache de la terre et ardente voler vers les hautes rgions de la pense ne chercherait-elle pas marcher sur les traces des prophtes8 ,plus on pntrera dans les mystres1 plus on y trouvera de force et de lumire pour rpondre aux arguments de l'athisme4 ,celui-l est un enfant qui se craint lui-mme quand sa volont est droite et son but sublime4 ,qui sait1 me disais-je encore1 si le livre de ,spiridion n'est pas un monument lev la gloire du catholicisme8 ,fulgence a manqu de courage2 peut-tre1 s'il et os s'emparer de la science de son matre1 eut-il vu cesser toutes ses alarmes4 ,peut-tre1 aprs bien des hsitations et bien des recherches1 ,hbronius1 clair d'une lumire nouvelle et ranim par une force imprvue1 a-t-il proclam dans son dernier crit le triomphe de ces mmes ides que depuis dix ans il passait l'alambic4 ,je me rappelais alors la fable du laboureur qui confie ses fils l'existence d'un trsor enfoui dans son champ1 afin de les engager travailler cette terre dont la fcondit doit faire leur richesse4 ,la pense de ,spiridion a t celle-ci1 me disais-je3 ,ne croyez pas sur la foi les uns des autres1 et ne suivez pas comme des animaux privs de raison1 le sentier battu par ceux qui marchent devant vous4 ,ouvrez vous-mmes votre voie vers le ciel2 tout chemin conduit la vrit celui qu'une intention pure anime et que l'orgueil n'aveugle pas4 ,la foi n'a d'efficacit vritable qu'autant qu'elle est librement consentie1 et de fermet relle qu'autant qu'elle satisfait tous les besoins et occupe les puissances de l'me4 ,je rsolus donc de me livrer des tudes srieuses et approfondies sur la nature de ,dieu et sur celle de l'homme1 et de ne recourir au livre d',hbronius qu' la dernire extrmit1 c'est--dire au cas o1 mes forces se trouvant au-dessous d'une tche si rude1 je sentirais en moi le doute se changer en dsespoir1 et mes facults puises ne plus suffire fournir le reste de ma carrire4 ,cette rsolution conciliait tout1 et ma curiosit qui s'veillait aux mystres de la science1 et ma conscience qui restait encore attache ceux de la foi4 ,avant d'en venir cette conclusion1 j'avais t fort agit1 j'avais beaucoup souffert4 ,dans le mouvement de joie enthousiaste qu'elle me causa1 je me laissai entraner une manifestation toute catholique de ma philosophie nouvelle4 ,je voulus faire un vu3 je pris avec moi-mme l'engagement de ne point recourir au livre d',hbronius avant l'ge de trente ans1 fusse-je assailli jusque-l par les doutes les plus poignants1 ou clair en apparence par les certitudes les plus vives4 ,c'tait cet ge que l'abb ,spiridion avait t dans toute la ferveur de son catholicisme1 et qu'aprs avoir abjur dj deux croyances1 il s'tait vou la troisime par une indissoluble conscration4 ,j'avais vingt-quatre ans1 et je pensais que six annes suffiraient mes tudes4 ,dans ces dispositions1 je m'agenouillai de nouveau sur la pierre qu'on appelait dans le couvent le ,hic est2 l1 dans le silence et le recueillement1 je prononai voix basse un serment terrible1 vouant mon me l'ternelle damnation et ma vie l'abandon irrvocable de la ,providence1 si je portais les mains sur le livre d',hbronius avant l'hiver de #agff4 ,je ne voulus point faire ce serment dans l'ombre de la nuit1 me menant du trouble que la solennit funbre de certaines heures rpand dans l'esprit de l'homme2 ce fut en plein midi1 par un jour brlant et la clart du soleil que je voulus m'engager4 ,la chaleur tant accablante1 le ,prieur avait1 comme il arrive quelquefois dans cette saison1 accord la communaut une heure de sieste midi4 ,j'tais donc parfaitement seul dans l'glise2 un profond silence rgnait partout2 on n'entendait mme pas le bruit accoutum des jardiniers au dehors1 et les oiseaux1 plongs dans une sorte de recueillement extatique1 avaient cess leurs chants4 ,mon me se dilatait dans son orgueilleux enthousiasme2 les ides les plus riantes et les plus potiques se pressaient dans mon cerveau en mme temps qu'une confiance audacieuse gonflait ma poitrine4 ,tous les objets sur lesquels errait ma vue semblaient se parer d'une beaut inconnue4 ,les lames d'or du tabernacle tincelaient comme si une lumire cleste tait descendue sur le ,saint des saints4 ,les vitraux coloris1 embrass par le soleil1 se refltant sur le pav1 formaient entre chaque colonne une large mosaque de diamants et de pierres prcieuses4 ,les anges de marbre semblaient1 amollis par la chaleur1 incliner leurs fronts1 et1 comme de beaux oiseaux1 vouloir cacher sous leurs ailes leurs ttes charmantes1 fatigues du poids des corniches4 ,les battements gaux et mystrieux de l'horloge ressemblaient aux fortes vibrations d'une poitrine embrase d'amour1 et la flamme blanche et mate de la lampe qui brle incessamment devant l'autel1 luttant avec l'clat du jour1 tait pour moi l'emblme d'une intelligence enchane sur la terre qui aspire sans cesse se fondre dans l'ternel foyer de l'intelligence divine4 ,ce fut dans cet instant de batitude intellectuelle et physique que je prononai demi-voix la formule de mon vu4 ,mais peine avais-je commenc que j'entendis la porte place au fond du chur s'ouvrir doucement1 et des pas que je reconnus1 car nuls pas humains ne purent jamais se comparer ceux-l1 retentirent dans le silence du lieu saint avec une indicible harmonie4 ,ils approchaient de moi1 et ne s'arrtrent qu' la place o j'tais agenouill4 ,saisi de respect et transport de joie1 j'levai la voix1 et j'achevai distinctement la formule que je n'avais pas interrompue4 ,quand lle fut finie1 je me retournai croyant trouver debout derrire moi celui que j'avais dj vu au lit de mort de ,fulgence2 mais je ne vis personne4 ,l'esprit s'tait manifest un seul de mes sens4 ,je n'tais pas encore digne apparemment de le revoir4 ,il reprit sa marche invisible1 et1 passant devant moi1 il se perdit peu peu dans l'loignement4 ,quand il me parut avoir atteint la grille du chur1 tout rentra dans le silence4 ,je me reprochai alors de ne lui avoir point adress la parole4 ,peut-tre m'et-il rpondu1 peut-tre tait-il mcontent de mon silence1 et n'et-il attendu qu'un lan plus vif de mon cur vers lui pour se manifester davantage4 ,cependant je n'osai marcher sur ses traces ni invoquer son retour2 car il se mlait une grande crainte l'attrait irrsistible que j'prouvais pour lui4 ,ce n'tait pas cette terreur purile que les hommes faibles ressentent l'aspect d'une perturbation quelconque des faits ordinairement accessibles leurs perceptions bornes4 ,ces perturbations rares et exceptionnelles1 qu'on appelle tort faits prodigieux et surnaturels1 tout inexplicables qu'elles taient pour mon ignorance1 ne me causaient aucun effroi4 ,mais le respect que m'inspirait1 aprs sa mort1 cet homme suprieur1 je l'eusse prouv presque au mme degr si je l'eusse vu durant sa vie4 ,je ne pensais pas qu'il ft investi par aucune puissance invisible du droit de me nuire ou de m'effrayer2 je savais qu' l'tat de pur esprit il devait lire en moi et comprendre ce qui s'y passait avec plus de force et de pntration encore qu'il ne l'et fait lorsque son me tait emprisonne dans la matire4 ,au contraire de ces caractres timides qui eussent trembl de le voir1 je ne craignais qu'une chose1 c'tait de ne jamais lui sembler digne de le voir une seconde fois4 ,lorsque j'eus perdu l'esprance de le contempler ce jour-l1 je demeurai triste et humili4 ,j'tais arriv me persuader qu'il n'tait point mort hrtique1 et que son me ne subissait pas les tourments du purgatoire1 mais qu'au contraire elle jouissait dans les cieux d'une ternelle batitude4 ,ses apparitions taient une grce1 une bndiction d'en haut1 un miracle qui s'tait accompli en faveur de ,fulgence et de moi2 c'tait pour moi un doux et glorieux souvenir2 mais je n'osais demander plus qu'il ne m'tait accord4 ,ds ce jour1 je m'adonnai au travail avec ardeur1 et1 en moins de deux annes j'avais dvor tous les volumes de notre bibliothque qui traitaient des sciences1 de l'histoire et de la philosophie4 ,mais quand j'eus franchi ce premier pas1 je m'aperus que je n'avais rien fait que de tourner dans le cercle restreint o le catholicisme avait enferm ma vie passe4 ,je me sentais fatigu1 et je voyais bien que je n'avais pas travaill2 mon esprit tait attidi et affaiss sous le poids de ces controverses incroyablement subtiles et patientes du moyen ge1 que j'avais abordes courageusement4 ,ma confiance dans l'infaillibilit de l'glise n'avait pas eu le moindre combat soutenir1 puisque tous ces crits tendaient proclamer et dfendre les oracles de ,rome2 mais prcisment cette lutte sans adversaire et cette victoire sans pril me laissaient froid et mcontent4 ,ma foi avait perdu cette vigueur aventureuse1 ce charme de sublime posie qu'elle avait eus auparavant4 ,les grands clairs de gnie qui traversaient ce fatras d'crits scolastiques ne compensaient pas l'inutilit verbeuse de la plupart d'entre eux4 ,d'ailleurs1 ces rfutations vhmentes de doctrines qu'il tait dfendu d'examiner ne pouvaient satisfaire un esprit qui s'tait impos la tche de connatre et de comprendre par lui-mme4 ,je rsolus de lire les crits des hrtiques4 ,la bibliothque du couvent n'tait pas comme aujourd'hui rassemble dans plusieurs pices runies sous la mme clef4 ,la collection des auteurs hrtiques1 impies et profanes1 que ,spiridion avait tant de fois interroge1 tait reste enfouie dans une pice inaccessible aux jeunes religieux1 et trs-loigne de la bibliothque sacre4 ,ce cabinet rserv tait situ au bout de la grande salle du chapitre1 celle mme o jadis l'abb ,spiridion1 avant et aprs sa mort1 s'tait promen si solennellement certaines heures4 ,cette prcieuse collection tait reste pour les uns un objet d'horreur et d'effroi1 pour la plupart un objet d'indiffrence et de mpris4 ,un statut du fondateur en interdisait la destruction2 l'ignorance et la superstition en gardaient l'entre4 ,je fus le premier peut-tre1 depuis le temps d',hbronius1 qui osa secouer la poussire de ces livres vnrables4 ,je ne pris pas une telle rsolution sans une secrte pouvante2 mais il faut dire aussi qu'il s'y mlait une curiosit ardente et pleine de joie4 ,l'motion solennelle que j'prouvais en entrant dans ce sanctuaire avait donc plus de charme que d'angoisse1 et je franchis le seuil tellement absorb par mes sensations intimes que je ne songeai mme pas demander la permission aux suprieurs4 ,cette permission ne s'obtenait pas aisment1 comme tu peux le croire1 ,angel2 peut-tre mme ne s'obtenait-elle pas du tout2 car j'ignore si jamais aucun de nous avait eu le courage de la demander ou l'art de se la faire octroyer4 ,pour moi1 je n'y pensai seulement pas4 ,la lutte qui s'tait livre au dedans de moi1 lorsque ma soif de science s'tait trouve aux prises avec les rsistances de ma foi1 avait une bien autre importance que tous les combats o j'eusse pu m'engager avec des hommes4 ,dans cette circonstance comme dans tout le cours de ma vie1 j'ai senti que j'tais dou d'une singulire insouciance pour les choses extrieures1 et que le seul tre qui pt m'effrayer1 c'tait moi-mme4 ,j'aurais pu pntrer la nuit dans cet asile l'aide de quelque fausse clef1 prendre les livres que je voulais tudier1 les emporter et les cacher dans ma cellule4 ,cette prudence et cette dissimulation taient contraires mes instincts4 ,j'entrai en plein jour1 l'heure de midi1 dans la salle du chapitre2 je la parcourus dans sa longueur d'un pas assur1 et sans regarder derrire moi si quelqu'un me suivait4 ,j'allai droit la porte444 porte fatale sur laquelle le destin avait crit pour moi les paroles de ,dante3 p classpoem,per me si va nell' eterno dolore4 ,je la poussai avec une telle rsolution et tant de vigueur qu'elle obit1 bien qu'elle ft ferme par une forte serrure4 ,j'entrai2 mais aussitt je m'arrtai plein de surprise3 il y avait quelqu'un dans la bibliothque1 quelqu'un qui ne se drangea pas1 qui ne sembla pas s'apercevoir du fracas de mon entre1 et qui ne leva pas seulement les yeux sur moi2 quelqu'un que j'avais dj vu une fois1 et que je ne pouvais jamais confondre avec aucun autre4 ,il tait assis dans l'embrasure d'une longue croise gothique1 et le soleil enveloppait d'un chaud rayon sa lumineuse chevelure blonde2 il semblait lire attentivement4 ,je le contemplai1 immobile1 pendant environ une demi-minute1 puis je fis un mouvement pour m'lancer ses pieds2 mais je me trouvai genoux devant un fauteuil vide3 la vision s'tait vanouie dans le rayon solaire4 ,je restai si troubl que je ne pus songer1 ce jour-l1 ouvrir aucun livre4 ,j'attendis quelques instants1 quoique je ne me flattasse point de revoir l',esprit2 mais je n'en tais pas moins enthousiasm et fortifi par cette rapide manifestation de sa prsence4 ,je demeurai1 pensant que1 s'il tait mcontent de mon audace1 j'en serais inform par quelque prodige nouveau2 mais il ne se passa rien d'extraordinaire1 et tout me parut si calme autour de moi que je doutai un instant de la ralit de l'apparition1 et faillis penser que mon imagination seule avait enfant cette figure4 ,le lendemain1 je revins la bibliothque sans m'inquiter de ce qui avait d se passer lorsque les gardiens avaient trouv la porte ouverte et la serrure brise4 ,tout tait dsert et silencieux dans la salle2 la porte tait ferme au loquet seulement1 comme je l'avais laisse1 et il ne paraissait pas qu'on se ft encore aperu de l'effraction4 ,j'entrai donc sans rsistance1 je refermai la porte sur moi1 et je commenai parcourir de l'il les titres des livres qui s'offraient en foule mes regards4 ,je m'emparai d'abord des crits d',abeilard1 et j'en lus quelques pages4 ,mais bientt la cloche qui nous appelait aux offices sonna1 et1 malgr la rpugnance que j'prouvais agir comme en cachette1 je me dcidai emporter sous ma robe cet ouvrage prcieux2 car la salle du chapitre n'tait accessible pour moi qu'une heure dans tout le cours de la journe1 et mon ardeur n'tait pas de nature se contenter de si peu4 ,je commenai rflchir la possibilit matrielle d'tudier sans tre interrompu1 et je rsolus d'agir avec prudence4 ,peut-tre la chose et t facile si j'eusse pu m'humilier jusqu' implorer la bienveillance des suprieurs4 ,c'est quoi mon orgueil ne put jamais se plier2 il et fallu mentir et dire que1 muni d'une foi inbranlable1 je me sentais appel rfuter victorieusement l'hrsie4 ,cela n'tait plus vrai4 ,j'prouvais le besoin de m'instruire pour moi-mme1 et1 la science catholique puise pour moi1 j'tais pouss vers des tudes plus compltes1 par l'amour de la science1 et non plus par l'ardeur de la prdication4 ,je dvorai les crits d',abeilard1 et ce qui nous reste des opinions d',arnauld de ,brescia1 de ,pierre ,valdo1 et des autres hrtiques clbres des douzime et treizime sicles4 ,la libert d'examen et l'autorit de la conscience1 proclames jusqu' un certain point par ces hommes illustres1 rpondaient tellement alors au besoin de mon me1 que je fus entran au del de ce que j'avais prvu4 ,mon esprit entra ds lors dans une nouvelle phase1 et1 malgr ce que j'ai souffert dans les diverses transformations que j'ai subies1 malgr l'agonie douloureuse o j'achve mes jours1 je dirai que ce fut le premier degr de mon progrs4 ,oui1 ,angel1 quelque rude supplice que l'me ait subir en cherchant la vrit1 le devoir est de la chercher sans cesse1 et mieux vaut perdre la vue vouloir contempler le soleil que de rester les yeux volontairement ferms sur les splendeurs de la lumire4 ,aprs avoir t un thologien catholique assez instruit1 je devins donc un hrtique passionn1 et d'autant plus irrconciliable avec l'glise romaine qu' l'exemple d',abeilard et de mes autres matres1 j'avais l'intime et sincre conviction de mon orthodoxie4 ,je soutenais dans le secret de mes penses que j'avais le droit1 et mme que c'tait un devoir pour moi1 de ne rien adopter pour article de foi que je n'en eusse senti l'utilit et compris le principe4 ,la manire dont ces philosophes envisageaient l'inspiration divine de ,platon et la saintet des grands philosophes paens1 prcurseurs du ,christ1 me semblait seule rpondre l'ide que le chrtien doit avoir de la bont1 de l'quit et de la grandeur de ,dieu4 ,je blmais srieusement les hommes d'glise contemporains d',abeilard1 et pensais que1 lors du concile de ,sens1 l'esprit de ,dieu avait t avec lui et non avec eux4 ,si je ne dtruisais pas encore dans ma pense tout l'difice du catholicisme1 c'est que1 par une transaction de mon esprit qui m'tait tout fait propre1 j'admettais qu'en des jours mauvais l'glise avait pu se tromper1 et que1 si les successeurs de ces prlats gars ne rvisaient pas leurs jugements1 c'tait par un motif de discipline et de prudence purement humaines et politiques4 ,je me disais qu' la place du pape je reconnatrais peut-tre l'impossibilit de rhabiliter publiquement ,abeilard et son cole1 mais qu' coup sr je ne proscrirais plus la lecture de leurs crits1 et je cacherais ma sympathie pour eux sous le voile de la tolrance4 ,je raisonnais1 certes1 dplorablement2 car je sapais toute l'autorit de l'glise1 sans songer sortir de l'glise4 ,j'attirais sur ma tte les ruines d'un difice qu'on ne peut attaquer que du dehors4 ,ces contradictions tranges ne sont pas rares chez les esprits sincres et logiques tout autre gard4 ,une malveillance d'habitude pour le corps de l'glise protestante1 un attachement d'habitude et d'instinct pour l'glise romaine1 leur font dsirer de conserver le berceau1 tandis que l'irrsistible puissance de la vrit et le besoin d'une juste indpendance ont transform entirement et grandi le corps auquel cette couche troite ne peut plus convenir4 ,au milieu de ces contradictions1 je n'apercevais pas le point principal4 ,je ne voyais pas que je n'tais plus catholique4 ,en accordant aux hrsiarques des principes d'orthodoxie pure1 je reportais vers eux toute ma ferveur2 et mon enthousiasme pour leur grandeur1 ma compassion pour leurs infortunes1 me conduisirent les galer aux ,pres de l'glise et m'en occuper mme davantage2 car les ,pres avaient accapar toute ma vie prcdente1 et j'avais besoin de me faire d'autres amis4 ,dire que je passai ,wiclef1 ,jean ,huss1 et puis ,luther1 et de l au scepticisme1 c'est faire l'histoire de l'esprit humain durant les sicles qui m'avaient prcd1 et que ma vie intellectuelle1 par un enchanement de ncessits logiques1 rsuma assez fidlement4 ,mais1 aprs le protestantisme1 je ne pouvais plus retourner au point de dpart4 ,ma foi dans la rvlation s'branla1 ma religion prit une forme toute philosophique2 je me retournai vers les philosophies anciennes2 je voulus comprendre et ,pythagore et ,zoroastre1 ,confucius1 picure1 ,platon1 pictte1 en un mot tous ceux qui s'taient tourments grandement de l'origine et de la destine humaine avant la venue de ,jsus-,christ4 ,dans un cerveau livr des tudes calmes et suivies1 dans une me qui ne reoit de la socit vivante aucune impulsion1 et qui1 dans une suite de jours semblables1 puise goutte goutte sa vie cleste une source toujours pleine et limpide1 les transformations intellectuelles s'oprent insensiblement et sans qu'il soit possible de marquer la limite exacte de chacune de ses phases4 ,de mme que1 d'un petit enfant que tu tais1 mon cher ,angel1 tu es devenu par une gradation incessante1 mais inapprciable ton attention journalire1 un adolescent1 et puis un jeune homme2 de mme je devins de catholique rformiste1 et de rformiste philosophe4 ,jusque-l tout avait bien t2 et1 tant que ces tudes furent pour moi purement historiques1 j'prouvai les plus vives et les plus intimes jouissances4 ,c'tait un bonheur indicible pour moi que de pntrer1 dgag des rserves et des restrictions catholiques1 dans les sublimes existences de tant de grands hommes jusque-l mconnus1 et dans les clarts splendides de tant de chefs-d'uvre jusqu'alors incompris4 ,mais plus j'avanais dans cette connaissance1 plus je sentais la ncessit l'opter pour un systme2 car je croyais voir l'impossibilit d'tablir un lien entre toutes ces croyances et toutes ces doctrines diverses4 ,je ne pouvais plus croire la rvlation depuis que tant de philosophes et de sages s'taient levs autour de moi et m'avaient donn de si grands enseignements sans se targuer d'aucun commerce exclusif avec la ,divinit4 ,saint ,paul ne me paraissait pas plus inspir que ,platon1 et ,socrate ne me semblait pas moins digne de racheter les fautes du genre humain que ,jsus de ,nazareth4 ,l',inde ne se montrait certes pas moins claire dans l'ide de la ,divinit que la ,jude4 ,jupiter1 le suivre dans la pense que les grands esprits du paganisme avaient eue pour lui1 ne me semblait pas un dieu infrieur ,jhovah4 ,en un mot1 tout en conservant lu plus haute vnration et le plus pur enthousiasme pour le ,crucifi1 je ne voyais gure de raisons pour qu'il ft le fis de ,dieu plus que ,pythagore1 et pour que les disciples de celui-ci ne fussent pas les aptres de la foi aussi bien que les disciples de ,jsus4 ,bref1 en lisant les rformistes1 j'avais cess d'tre catholique2 en lisant les philosophes1 je cessai d'tre chrtien4 ,je gardai pour toute religion une croyance pleine de dsir et d'espoir en la ,divinit1 le sentiment inbranlable du juste et de l'injuste1 un grand respect pour toutes les religions et pour toutes les philosophies1 l'amour du bien et le besoin du vrai4 ,peut-tre aurais-je pu en rester l et vivre assez paisible avec ces grands instincts et beaucoup d'humilit2 mais voil peut-tre ce qui est impossible un catholique1 voil o l'histoire de l'individu diffre essentiellement de l'histoire des gnrations4 ,le travail des sicles modifie la nature de l'esprit humain3 il arrive avec le temps la transformer4 ,les pres se dpouillent lentement de leurs erreurs1 et cependant ils transmettent leurs enfants des notions beaucoup plus nettes que celles qu'ils ont eues1 parce qu'eux-mmes restent jusqu' la fin de leurs jours empchs par l'habitude et lis au pass par les besoins d'esprit que le pass leur a crs2 tandis que leurs enfants1 naissant avec d'autres besoins1 se font vite d'autres habitudes1 qui1 vers le dclin de leur vie1 n'empcheront pas des lueurs nouvelles de se glisser en eux1 mais ne seront nettement saisies que par une troisime gnration4 ,ainsi un mme homme ne renferme pas en lui-mme des degrs semblables le pass1 le prsent et l'avenir des gnrations4 ,si son prsent s'est form du pass avec quelque labeur et quelque sagesse1 l'avenir peut tre en lui comme un germe2 mais quels que soient son gnie et sa vertu1 il n'en gotera point le fruit4 ,ainsi1 dans leur connaissance toujours incomplte et confuse de la vrit ternelle1 les hommes ont pu passer travers les sicles du christianisme de saint ,paul celui de saint ,augustin et de celui de saint ,bernard celui de ,bossuet1 sans cesser d'tre ou du moins sans cesser de se croire chrtiens4 ,ces rvolutions se sont accomplies avec le temps qui leur tait ncessaire2 mais le cerveau d'un seul individu n'et pu les subir et les accomplir de lui-mme sans se briser ou sans se jeter hors de la ligne o la succession des temps et le concours des travaux et des volonts ont su les maintenir4 ,quelle situation terrible tait donc la mienne6 ,au dix-huitime sicle j'avais t lev dans le catholicisme du moyen ge2 vingt-cinq ans j'tais presque aussi ignorant de l'antiquit qu'un moine mendiant du onzime sicle4 ,c'est du sein de ces tnbres que j'avais voulu tout coup embrasser d'un coup d'il et l'avenir et le pass4 ,je dis l'avenir2 car1 tant rest par mon ignorance en arrire de six cents ans1 tout ce qui tait dj dans le pass pour les autres hommes se prsentait moi revtu des clarts blouissantes de l'inconnu4 ,j'tais dans la position d'un aveugle qui1 recouvrant tout coup la vue un jour1 vers midi1 voudrait se faire avant le soir et le lendemain une ide du lever et du coucher du soleil4 ,certes ces spectacles seraient encore pour lui dans l'avenir1 bien que le soleil se ft lev et couch dj bien des fois devant1 ses yeux inertes4 ,ainsi le catholique1 ds qu'il ouvre les yeux de son esprit la lumire de la vrit1 est bloui et se cache le visage dans les mains1 ou sort de la voie et tombe dans les abmes4 ,le catholique ne se rattache rien dans l'histoire du genre humain et ne sait rien rattacher au christianisme4 ,il s'imagine tre le commencement et la fin de la race humaine4 ,c'est pour lui seul que la terre a t cre2 c'est pour lui que d'innombrables gnrations ont pass sur la face du globe comme des ombres vaines1 et sont retombes dans l'ternelle nuit afin que leur damnation lui servit d'exemple et d'enseignement2 c'est pour lui que ,dieu est descendu sur la terre sous une forme humaine4 ,c'est pour la gloire et le salut du catholique que les abmes de l'enfer se remplissent incessamment de victimes1 afin que le juge suprme voie et compare1 et que le catholique1 lev dans les splendeurs du ,trs-,haut1 jouisse et triomphe dans le ciel du pleur ternel de ceux qu'il n'a pu soumettre et diriger sur la terre3 aussi le catholique croit-il n'avoir ni pre ni frres dans l'histoire de la race humaine4 ,il s'isole et se tient dans une haine et dans un mpris superbe de tout ce qui n'est pas avec lui4 ,hors ceux de la ligne juive1 il n'a le respect filial et de sainte gratitude pour aucun des grands hommes qui l'ont prcd4 ,les sicles o il n'a pas vcu ne comptent pas2 ceux qui ont lutt contre lui sont maudits2 ceux qui l'extermineront verront aussi la fin du monde1 et l'univers se dissoudra le jour apocalyptique o l'glise romaine tombera en ruines sous les coups de ses ennemis4 ,quand un catholique a perdu son aveugle respect pour l'glise catholique1 o pourrait-il donc se rfugier8 ,dans le christianisme1 tant qu'il ajoutera foi la rvlation2 mais1 si la rvlation vient lui manquer1 il n'a plus qu' flotter dans l'ocan des sicles1 comme un esquif sans gouvernail et sans boussole2 car il ne s'est point habitu regarder le monde comme sa patrie et tous les hommes comme ses semblables4 ,il a toujours habit une le escarpe1 et ne s'est jamais ml aux hommes du dehors4 ,il a considr le monde comme une conqute rserve ses missionnaires1 les hommes trangers sa foi comme des brutes qu' lui seul il tait rserv de civiliser4 quelle terre ira-t-il demander les secrets de l'origine cleste1 quel peuple les enseignements de la sagesse humaine8 ,il ira tter tous les rivages1 mais il ne comprendra point le sens des traces qu'il y trouvera4 ,la science des peuples est crite en caractres inintelligibles pour lui3 l'histoire de la cration est pour lui un mythe inintelligible4 ,hors de l'glise point de salut1 hors de la ,gense point de science4 ,il n'y a donc pas de milieu pour le catholique3 il faut qu'il reste catholique ou qu'il devienne incrdule4 ,il faut que sa religion soit la seule vraie1 ou que toutes les religions soient fausses4 ,c'est l que j'en tais venu2 c'est l qu'en tait venu le sicle o je vivais4 ,mais1 comme il y tait venu lentement par les voies du destin1 il se trouvait bien dans cette halte qu'il venait de faire3 le sicle tait incrdule1 mais il tait indiffrent4 ,dgot de la foi de ses pres1 il se rjouissait dans sa philosophique insouciance1 sans doute parce qu'il sentait en lui ce germe providentiel qui ne permet pas la semence de vie de prir sous les glaces des rudes hivers4 ,mais moi1 chrtien dmoralis1 moi1 catholique d'hier1 qui1 tout d'un coup1 avais voulu franchir la distance qui me sparait de mes contemporains1 j'tais comme ivre1 et la joie de mon triomphe tait bien prs du desespoir et de la folie4 ,illustration ,qui pourrait peindre les souffrances d'une me habitue l'exercice minutieusement ponctuel d'une doctrine aussi savamment conue1 aussi patiemment labore que l'est celle du catholicisme1 lorsque cette me se trouve flottante au milieu de doctrines contradictoires dont aucune ne peut hriter de sa foi aveugle et de son naf enthousiasme8 ,qui pourrait redire ce que j'ai dvor d'heures d'un accablant ennui1 lorsque1 genoux dans ma stalle de chne noir1 j'tais condamn entendre1 aprs le coucher du soleil1 la psalmodie lugubre de mes frres1 dont les paroles n'avaient plus de sens pour moi1 et la voix plus de sympathie8 ,ces heures1 jadis trop courtes pour ma ferveur1 se tranaient maintenant comme des sicles4 ,c'est en vain que j'essayais de rpondre machinalement aux offices et d'occuper ma pense de spculations d'un ordre plus lev2 l'activit de l'intelligence ne pouvait pas remplacer celle du cur4 ,la prire a cela de particulier1 qu'elle met en jeu les facults les plus sublimes de l'me et les fibres les plus humaines du sentiment4 ,la prire du chrtien1 entre toutes les autres1 fait vibrer toutes les cordes de l'tre intellectuel et moral4 ,dans aucune autre religion l'homme ne se sent aussi prs de son ,dieu2 dans aucune1 ,dieu n'a t fait si humain1 si paternel1 si abordable1 si patient et si tendre4 ,le livre asctique de l',imitation n'est qu'un adorable trait de l'amiti1 amiti trange1 ineffable1 sans exemple dans l'histoire des autres religions2 amiti intim1 expansive1 dlicate1 fraternelle1 entre le ,dieu ,jsus et le chrtien fervent4 ,quel sentiment appliqu aux objets terrestres peut jamais remplacer celui-l pour l'homme qui l'a connu8 quelle ducation de l'intelligence peut satisfaire en mme temps et au mme degr tous les besoins du cur8 ,la doctrine chrtienne apaise toutes les ardeurs inquites de l'esprit en disant son adepte3 ,tu n'as pas besoin d'tre grand2 aime1 et sois humble3 aime ,jsus1 parce qu'il est humble et doux4 ,et lorsque le cur trop plein d'amour est prs de se rpandre sur les cratures1 elle l'arrte en lui disant3 ,souviens-toi que tu es grand et que tu ne peux aimer que ,jsus1 parce qu'il est seul grand et parfait4 ,elle ne cherche point endurcir les entrailles de l'homme contre la douleur2 elle l'amollit pour le fortifier1 et lui fait trouver dans la souffrance une sorte de dlices4 ,l'picurisme le conduit au calme par la modration1 le christianisme le conduit la joie par les larmes2 la raison stoque subit la torture1 l'enthousiasme chrtien vole au martyre4 ,le grand uvre du christianisme est donc le dveloppement de la force intellectuelle par celui de la sensibilit morale1 et la prire est l'inpuisable aliment o ces deux puissances se combinent et se retrempent sans cesse4 ,illustration ,comme le corps1 l'me a ses besoins journaliers2 comme lui1 elle se fait certaines habitudes dans la manire de satisfaire ses besoins4 ,chrtien et moine1 je m'tais accoutum1 durant mes annes heureuses1 une expansion frquente de tout ce que mon cur renfermait d'amour et d'enthousiasme4 ,c'tait particulirement durant les offices du soir que j'aimais rpandre ainsi toute mon me aux pieds du ,sauveur4 ce moment d'indicible posie1 o le jour n'est plus1 et o la nuit n'est pas encore1 lorsque la lampe vacillante au fond du sanctuaire se rflchit seule sur les marbres luisants1 et que les premiers astres s'allument dans l'ther encore ple1 je me souviens que j'avais coutume d'interrompre mes oraisons1 afin de m'abandonner aux motions saintes et dlicieuses que cet instant m'apportait4 ,il y avait vis--vis de ma stalle une haute fentre dont l'architecture dlicate se dessinait sur le bleu transparent du ciel4 ,je voyais s'encadrer l1 chaque soir1 deux ou trois belles toiles1 qui semblaient me sourire et pntrer mon sein d'un rayon d'amour et d'espoir4 ,eh bien1 tout sentiment potique tait en moi tellement li au sentiment religieux1 et le sentiment religieux tait lui-mme tellement li la doctrine catholique1 qu'avec la soumission aveugle cette doctrine1 je perdis et la posie et la prire1 et les saintes extases et les ardentes aspirations4 ,j'tais devenu plus froid que les marbres que je foulais4 ,j'essayais en vain d'lever mon me vers le crateur de toutes choses4 ,je m'tais habitu le voir sous un certain aspect qu'il n'avait plus2 et depuis que j'avais largi1 par la raison1 le cercle de sa puissance et de sa perfection1 depuis que j'avais agrandi mes penses et donn mes aspirations un but plus vaste1 j'tais bloui de l'clat de ce ,dieu nouveau2 je me sentais rduit au nant par son immensit et par celle de l'univers4 ,l'ancienne forme1 accessible en quelque sorte aux sens par les images et les allgories mystiques1 s'effaait pour faire place un immense foyer de ,divinit o j'tais absorb comme un atome1 sans que mes penses eussent ni place ni valeur possible1 sans qu'aucune parcelle de cette ,divinit pt se faire assez menue pour se communiquer moi autrement que par le fait1 pour ainsi dire1 fatal1 de la vie universelle4 ,je n'osais donc plus essayer de communiquer avec ,dieu4 ,il me paraissait trop grand pour s'abaisser jusqu' m'couter1 et je craignais de faire un acte impie1 d'insulter sa majest cleste1 en l'invoquant comme un roi de la terre4 ,pourtant j'avais toujours le mme besoin de prier1 le mme besoin d'aimer1 et quelquefois j'essayais d'lever une voix humble et craintive vers ce ,dieu terrible4 ,mais tantt je retombais involontairement dans les formes et dans les ides catholiques1 et tantt il m'arrivait de formuler une prire assez trange1 et dont la navet me ferait sourire aujourd'hui1 si elle ne rappelait des souffrances profondes4 toi6 disais-je1 toi qui n'as pas de nom1 et qui rside dans l'inaccessible6 toi qui es trop grand pour m'couter1 trop loin pour m'entendre1 trop parfait pour m'aimer1 trop fort pour me plaindre6444 je t'invoque sans espoir d'tre exauc1 parce que je sais que je ne dois rien te demander1 et que je n'ai qu'une manire de mriter ici bas1 qui est de vivre et de mourir inaperu1 sans orgueil1 sans rvolte et sans colre1 de souffrir sans me plaindre1 d'attendre sans dsirer1 d'esprer sans prtendre rien444 ,alors je m'interrompais1 pouvant de la triste destine humaine qui se prsentait moi1 et que ma prire1 pur reflet de ma pense1 rsumait en des termes si dcourageants et si douloureux4 ,je me demandais quoi bon aimer un ,dieu insensible1 qui laisse l'homme le dsir cleste1 pour lui faire sentir toute l'horreur de sa captivit ou de son impuissance1 un ,dieu aveugle et sourd1 qui ne daigne pas mme commander la foudre1 et qui se tient tellement cach dans la pluie d'or de ses soleils et de ses mondes qu'aucun de ces soleils et aucun de ces mondes ne le connat ni ne l'entend4 ,oh6 j'aimais mieux l'oracle des ,juifs1 la voix qui parlait ,mose sur le ,sina2 j'aimais mieux l'esprit de ,dieu sous la forme d'une colombe sacre1 ou le fils de ,dieu devenu un homme semblable moi6 ,ces dieux terrestres m'taient accessibles4 ,tendres ou menaants1 ils m'coutaient et me rpondaient4 ,les colres et les vengeances du sombre ,jhovah m'effrayaient moins que l'impassible silence et la glaciale quit de mon nouveau matre4 ,c'est alors que je sentis profondment le vide et le vague de cette philosophie1 de mode cette poque-l1 qu'on appelait le thisme2 car1 il faut bien l'avouer1 j'avais dj cherch le rsum de mes tudes et de mes rflexions dans les crits des philosophes mes contemporains4 ,j'eusse du m'en abstenir sans doute1 car rien n'tait plus contraire la disposition d'esprit o j'tais alors4 ,mais comment l'euss-je prvu8 ,ne devais-je pas penser que les esprits les plus avancs de mon sicle sauraient mieux que moi la conclusion tirer de toute la science et de toute l'exprience du pass8 ,ce pass1 tout nouveau pour moi1 tait un aliment mal digr dont les mdecins seuls pouvaient connatre l'effet2 et les hommes studieux et nafs qui vivent dans l'ombre ont la simplicit de croire que les crits contemporains qu'un grand clat accompagne sont la lumire et l'hygine du sicle4 ,quelle ne fut pas ma surprise lorsque1 malgr toutes mes prventions en faveur de ces illustres crivains franais dont les fureurs du ,vatican nous apprenaient la gloire et les triomphes1 je tins dans mes mains avides une de ces ditions bas prix que la ,france semait jusque sur le terrain papal1 et qui pntraient dans le secret des clotres1 mme sans beaucoup de mystre6 ,je crus rver en voyant une critique si grossire1 un acharnement si aveugle1 tant d'ignorance ou de lgret3 je craignis d'avoir port dans cette lecture un reste de prvention en faveur du christianisme2 je voulus connatre tout ce qui s'crivait chaque jour4 ,je ne changeai pas d'avis sur le fond2 mais j'arrivai apprcier beaucoup l'importance et l'utilit sociale de cet esprit d'examen et de rvolte1 qui prparait la ruine de l'inquisition et la chute de tous les despotismes sanctifis4 ,peu peu j'arrivai me faire une manire d'tre1 de voir et de sentir1 qui1 sans tre celle de ,voltaire et de ,diderot1 tait celle de leur cole4 ,quel homme a jamais pu s'affranchir1 mme au fond des clotres1 mme au sein des thbades1 de l'esprit de son sicle8 ,j'avais d'autres habitudes1 d'autres sympathies1 d'autres besoins que les frivoles crivains de mon poque2 mais tous les vux et tous les dsirs que je conservais taient striles2 car je sentais l'imminence providentielle d'une grande rvolution philosophique1 sociale et religieuse2 et ni moi ni mon sicle n'tions assez forts pour ouvrir l'humanit le nouveau temple o elle pourrait s'abriter contre l'athisme1 contre le froid et la mort4 ,insensiblement je me refroidis mon tour jusqu' douter de moi-mme4 ,il y avait longtemps que je doutais de la bont et de la tendresse paternelle de ,dieu4 ,j'en vins douter de l'amour filial que je sentais pour lui4 ,je pensai que ce pouvait tre une habitude d'esprit que l'ducation m'avait donne1 et qui n'avait pas plus son principe dans la nature de mon tre que mille autres erreurs suggres chaque jour aux hommes par la coutume et le prjug4 ,je travaillai dtruire en moi l'esprit de charit avec autant de soin que j'en avais mis jadis dvelopper le feu divin dans mon cur4 ,alors je tombai dans un ennui profond1 et1 comme un ami qui ne peut vivre priv de l'objet de son affection1 je me sentis dprir et je tranai ma vie comme un fardeau4 ,au sein de ces anxits1 de ces fatigues1 six annes taient dj consumes4 ,six annes1 les plus belles et les plus viriles de ma vie1 taient tombes dans le gouffre du pass sans que j'eusse fait un pas vers le bonheur ou la vertu4 ,ma jeunesse s'tait coule comme un rve4 ,l'amour de l'tude semblait dominer toutes mes autres facults4 ,mon cur sommeillait2 et1 si je n'eusse senti quelquefois1 la vue des injustices commises contre mes frres et la pense de toutes celles qui se commettent sans cesse la face du ciel1 de brlantes colres et de profonds dchirements1 j'eusse pu croire que la tte seule vivait en moi et que mes entrailles taient insensibles4 vrai dire1 je n'eus point de jeunesse1 tant les enivrements contre lesquels j'ai vu les autres religieux lutter si pniblement passrent loin de moi4 ,chrtien1 j'avais mis tout mon amour dans la ,divinit2 philosophe1 je ne pus reporter mon amour sur les cratures1 ni mon attention sur les choses humaines4 ,tu te demandes peut-tre1 ,angel1 ce que le souvenir de ,fulgence et la pense de ,spiridion taient devenus parmi tant de proccupations nouvelles4 ,hlas6 j'tais bien honteux d'avoir pris la lettre les visions de ce vieillard et de m'tre laiss frapper l'imagination au point d'avoir eu moi-mme la vision de cet ,hbronius4 ,la philosophie moderne accablait d'un tel mpris les visionnaires que je ne savais o me rfugier contre le mortifiant souvenir de ma superstition4 ,tel est l'orgueil humain1 que mme lorsque la vie intrieure s'accomplit dans un profond mystre1 et sans que les erreurs et les changements de l'homme aient d'autre tmoin que sa conscience1 il rougit de ses faiblesses et voudrait pouvoir se tromper lui-mme4 ,je m'efforais d'oublier ce qui s'tait pass en moi cette poque de trouble o une rvolution avait t imminente dans tout mon tre1 et o la sve trop comprime de mon esprit avait fait irruption avec une sorte de dlire4 ,c'est ainsi que je m'expliquais l'influence de ,fulgence et d',hbronius sur mon abandon du christianisme4 ,je me persuadais 7et peut-tre ne me trompais-je pas7 que ce changement tait invitable2 qu'il tait pour ainsi dire fatal1 parce qu'il tait dans la nature de mon esprit de progresser en dpit de tout et propos de tout4 ,je me disais que soit une cause1 soit une autre1 soit la fable d',hbronius1 soit tout autre hasard1 je devais sortir du christianisme1 parce que j'avais t condamn1 en naissant1 chercher la vrit sans relche et peut-tre sans espoir4 ,bris de fatigue1 atteint d'un profond dcouragement1 je me demandais si le repos que j'avais perdu valait la peine d'tre reconquis4 ,ma foi nave tait dj si loin1 il me semblait que j'avais commenc si jeune douter que je ne me souvenais presque plus du bonheur que j'avais pu goter dans mon ignorance4 ,peut-tre mme n'avais-je jamais t heureux par elle4 ,il est des intelligences inquites auxquelles l'inaction est un supplice et le repos un opprobre4 ,je ne pouvais donc me dfendre d'un certain mpris de moi-mme en me contemplant dans le pass4 ,depuis que j'avais entrepris mon rude labeur je n'avais pas t plus heureux1 mais du moins je m'tais senti vivre2 et je n'avais pas rougi de voir la lumire1 car j'avais labour de toutes mes forces le champ de l'esprance4 ,si la moisson tait maigre1 si le sol tait aride1 ce n'tait pas la faute de mon courage1 et je pouvais tre une victime respectable de l'humaine impuissance4 ,je n'avais pourtant pas oubli l'existence du manuscrit prcieux peut-tre1 et1 coup sr1 fort curieux1 que renfermait le cercueil de l'abb ,spiridion4 ,je me promettais bien de le tirer de l et de me l'approprier2 mais il fallait1 pour oprer cette extraction en secret1 du temps1 des prcautions1 et sans doute un confident4 ,je ne me pressai donc pas d'y pourvoir1 car j'tais occup au del de mes forces et des heures dont j'avais disposer chaque jour4 ,le vu que j'avais fait de dterrer ce manuscrit le jour o j'aurais atteint l'ge de trente ans n'avait sans doute pu sortir de ma mmoire2 mais je rougissais tellement d'avoir pu faire un vu si puril que j'en cartais la pense1 bien rsolu ne l'accomplir en aucune faon1 et ne me regardant pas comme li par un serment qui n'avait plus pour moi ni sens ni valeur4 ,soit que j'vitasse de me retracer ce que j'appelais les misrables circonstances de ce vu1 soit qu'un redoublement de proccupations scientifiques m'et entirement absorb1 il est certain que l'poque fixe par moi pour l'accomplissement du vu arriva sans que j'y lisse la moindre attention2 et sans doute elle aurait pass inaperue sans un l'ait extraordinaire et qui faillit de nouveau transformer toutes mes ides4 ,je m'tais toujours procur des livres en pntrant1 l'insu de tous1 dans la bibliothque situe au bout de rpugnance m'emparer furtivement de ce fruit dfendu2 mais bientt l'amour de l'lude1 avait t plus fort que tous les scrupules de la franchise et du la licite4 ,j'tais descendu toutes les ruses ncessaires2 j'avais fabriqu moi-mme une fausse clef1 la serrure que j'avais brise avant t rpare sans qu'on st qui en imputer l'effraction4 ,je me glissais la nuit jusqu'au sanctuaire de la science1 et chaque semaine je renouvelais ma provision de livres1 sans veiller ni l'attention ni les soupons1 du moins ce qu'il me semblait4 ,j'avais soin de cacher mes richesses dans la paille de ma couche1 et je lisais toute la nuit4 ,je m'tais habitu dormir genoux dans l'glise2 et1 pendant les offices du matin1 prostern dans ma stalle1 envelopp de mon capuchon1 je rparais les fatigues de la veille par un sommeil lger et frquemment interrompu4 ,cependant1 comme ma sant s'affaiblissait visiblement par ce rgime1 je trouvai le moyen de lire l'glise mme durant les offices4 ,je me procurai une grande couverture de missel que j'adaptais mes livres profanes1 et1 tandis que je semblais absorb par le brviaire1 je me livrais avec scurit mes tudes favorites4 ,malgr toutes ces prcautions1 je fus souponn1 surveill1 et enfin dcouvert4 ,une nuit que j'avais pntr dans la bibliothque1 j'entendis marcher dans la grande salle du chapitre4 ,aussitt j'teignis ma lampe1 et je me tins immobile1 esprant qu'on n'tait point sur ma trace1 et que j'chapperais l'attention du surveillant qui faisait cette ronde inusite4 ,les pas se rapprochrent1 et j'entendis une main se poser sur ma clef que j'avais imprudemment laisse en dehors4 ,on retira cette clef aprs avoir ferm la porte sur moi double tour2 on replaa les grosses barres de fer que j'avais enleves2 et1 quand on m'eut t tout moyen d'vasion1 on s'loigna lentement4 ,je me trouvai seul dans les tnbres1 captif1 et la merci de mes ennemis4 ,la nuit me sembla insupportablement longue2 car l'inquitude1 la contrarit et le froid qui tait alors trs-vif m'empchrent de goter un instant de repos4 ,j'eus un grand dpit d'avoir teint ma lampe1 et de ne pouvoir du moins utiliser par la lecture cette nuit malencontreuse4 ,les craintes qu'un tel vnement devait m'inspirer n'taient pourtant pas trs-vives4 ,je me flattais de n'avoir pas t vu par celui qui m'avait enferm4 ,je me disais qu'il l'avait fait sans mauvaise intention1 et sans se douter qu'il y et quelqu'un dans la bibliothque2 que c'tait peut-tre le convers de semaine pour le service de la salle1 qui avait retir cette clef et ferm cette porte pour mettre les choses en ordre4 ,je me trouvai1 moi1 bien lche de ne pas lui avoir parl et de n'avoir pas fait1 pour sortir tout de suite1 une tentative qui1 le lendemain au jour1 aurait certes beaucoup plus d'inconvnients4 ,nanmoins je me promis de ne pas manquer l'occasion ds qu'il reviendrait1 le matin1 selon l'habitude1 pour ranger et nettoyer la salle4 ,dans cette attente je me tins veill1 et je supportai le froid avec le plus de philosophie qu'il me fut possible4 ,mais les heures s'coulrent1 le jour parut1 et le ple soleil de janvier monta sur l'horizon sans que le moindre bruit se fit entendre dans la chambre du chapitre4 ,la journe entire se passa sans m'apporter aucun moyen d'vasion4 ,j'usai mes forces vouloir enfoncer la porte4 ,on l'avait si bien assure contre une nouvelle effraction1 qu'il tait impossible de l'branler1 et la serrure rsista galement tous mes efforts4 ,une seconde nuit et une seconde journe se passrent sans apporter aucun changement cette trange position4 ,la porte du chapitre avait t sans doute condamne4 ,il ne vint absolument personne dans cette salle1 qui d'ordinaire tait assez frquente certaines heures1 et je ne pus me persuader plus longtemps que ma captivit ft un vnement fortuit4 ,outre que la salle ne pouvait avoir t ferme sans dessein1 on devait s'apercevoir de mon absence2 et1 si l'on tait inquiet de moi1 ce n'tait pas le moment de fermer les portes1 mais de les ouvrir toutes pour me chercher4 ,il tait donc certain qu'on voulait m'infliger une correction pour ma faute2 mais1 le troisime jour1 je commenai trouver la correction trop svre1 et craindre qu'elle ne ressemblt aux preuves des cachots de l'inquisition1 d'o l'on ne sortait que pour revoir une dernire fois le soleil et mourir d'puisement4 ,la faim et le froid m'avaient si rudement prouv que1 malgr mon stocisme et la persvrance que j'avais mise lire tant que le jour me l'avait permis1 je commenai perdre courage la troisime nuit et sentir que la force physique m'abandonnait4 ,alors je me rsignai mourir1 et ne plus combattre le froid par le mouvement4 ,mes jambes ne pouvaient plus me soutenir2 je fis une couche avec des livres2 car on avait eu la cruaut d'enlever le fauteuil de cuir qui d'ordinaire occupait l'embrasure de la croise4 ,je m'enveloppai la tte dans ma robe1 je m'tendis en serrant mon vtement autour de moi1 et je m'abandonnai l'engourdissement d'un sommeil fbrile que je regardais comme le dernier de ma vie4 ,je m'applaudis d'tre arriv l'extinction de mes forces physiques sans avoir perdu ma force morale et sans avoir cd au dsir de crier pour appeler du secours4 ,l'unique croise de cette pice donnait sur une cour ferme1 o les novices allaient rarement4 ,j'avais guett vainement depuis trois jours2 la porte de cette cour ne s'tait pas ouverte une seule fois4 ,sans doute1 elle avait t condamne comme celle du chapitre4 ,ne pouvant faire signe aucun tre compatissant ou dsintress1 il et fallu remplir l'air de mes cris pour arriver me faire entendre4 ,je savais trop bien que1 dans de semblables circonstances1 la compassion est lche et impuissante1 tandis que le dsir de la vengeance augmente en raison de l'abaissement de la victime4 ,je savais que mes gmissements causeraient quelques-uns une terreur stupide et rien de plus4 ,je savais que les autres se rjouiraient de mes angoisses4 ,je ne voulais pas donner ces bourreaux le triomphe de m'avoir arrach une seule plainte4 ,j'avais donc rsist aux tortures de la faim2 je commenais ne plus les sentir1 et d'ailleurs je n'aurais plus eu assez du force pour lever la voix4 ,je m'abandonnai mon sort en invoquant pictte et ,socrate1 et ,jsus lui-mme1 le philosophe immol par les princes des prtres et les docteurs de la loi4 ,depuis quelques heures je reposais dans un profond anantissement1 lorsque je fus veill par le bruit de l'horloge du chapitre qui sonnait minuit de l'autre ct de la cloison contre laquelle j'tais tendu4 ,alors j'entendis marcher doucement dans la salle1 et il me sembla qu'on approchait de la porte de ma prison4 ,ce bruit ne me causa ni joie ni surprise2 je n'avais plus conscience d'aucune chose4 ,cependant la nature des pas que j'entendais sur le plancher de la salle voisine1 leur lgret empresse1 jointe une nettet solennelle1 rveillrent en moi je ne sais quels vagues souvenirs4 ,il me sembla que je reconnaissais la personne qui marchait ainsi1 et que j'prouvais une joie d'instinct l'entendre venir vers moi2 mais il m'et t impossible de dire quelle tait cette personne et o je l'avais connue4 ,elle ouvrit la porte de la bibliothque et m'appela par mon nom d'une voix harmonieuse et douce qui me fit tressaillir4 ,il me sembla que je sentais la vie faire un effort en moi pour se ranimer2 mais j'essayai en vain de me soulever1 et je ne pus ni remuer ni parler4 --,alexis6 rpta la voix d'un ton d'autorit bienveillante1 ton corps et ton me sont-ils donc aussi endurcis l'un que l'autre8 ,d'o vient que tu as manqu ta parole8 ,voici la nuit1 voici l'heure que tu avais fixes444 ,il y a aujourd'hui trente ans que tu vins dans ce monde1 nu et pleurant comme tous les fils d've4 ,c'est aujourd'hui que tu devais te rgnrer1 en cherchant sous la cendre de ma dpouille terrestre une tincelle qui aurait pu rallumer en toi le feu du ciel4 ,faut-il donc que les morts quittent leur spulcre pour trouver les vivants plus froids et plus engourdis que des cadavres8 ,j'essayai encore de lui rpondre1 mais sans russir plus que la premire fois4 ,alors il reprit avec un soupir3 --,reviens donc la vie des sens1 puisque celle de l'esprit est expire en toi444 ,il s'approcha et me toucha1 mais je ne vis rien2 et lorsque1 aprs des efforts inous1 j'eus russi m'veiller de ma lthargie et me dresser sur mes genoux1 tout tait rentr dans le silence1 et rien n'annonait autour de moi la visite d'un tre humain4 ,cependant un vent plus froid qui soufflait sur moi semblait venir de la porte4 ,je me tranai jusque-l4 prodige6 elle tait ouverte4 ,j'eus un accs de joie insense4 ,je pleurai comme un enfant1 et j'embrassai la porte comme si j'eusse voulu baiser la trace des mains qui l'avaient ouverte4 ,je ne sais pourquoi la vie me semblait si douce recouvrer1 aprs avoir sembl si facile perdre4 ,je me tranai le long de la salle du chapitre en suivant les murs2 j'tais si faible que je tombais chaque pas4 ,ma tte s'garait1 et je ne pouvais plus me rendre raison de la position de la porte que je voulais gagner4 ,j'tais comme un homme ivre2 et plus j'avais hte de sortir de ce lieu fatal1 moins il m'tait possible d'en trouver l'issue4 ,j'errais dans les tnbres1 me crant moi-mme un labyrinthe inextricable dans un espace libre et rgulier4 ,je crois que je passai l presque une heure1 livr d'inexprimables angoisses4 ,je n'tais plus arm de philosophie comme lorsque j'tais sous les verrous4 ,je voyais la libert1 la vie1 qui revenaient moi1 et je n'avais pas la force de m'en emparer4 ,mon sang un instant ranim se refroidissait de nouveau4 ,une sorte de rage dlirante s'emparait de moi4 ,mille fantmes passaient devant mes yeux1 mes genoux se roidissaient sur le plancher4 puis de fatigue et de dsespoir1 je tombai au pied d'une des froides parois de la salle1 et de nouveau j'essayai de retrouver en moi la rsolution de mourir en paix4 ,mais mes ides taient confuses1 et la sagesse1 qui m'avait sembl nagure une armure impntrable1 n'tait en cet instant qu'un secours impuissant contre l'horreur de la mort4 ,tout coup je retrouvai le souvenir1 dj effac1 de la voix qui m'avait appel durant mon sommeil1 et1 me livrant cette protection mystrieuse avec la confiance d'un enfant1 je murmurai les derniers mots que ,fulgence avait prononcs en rendant l'me3 ,sancte ,spiridion1 ora pro me4 ,alors il se fit une lueur ple dans la salle1 comme serait celle d'un clair prolong4 ,cette lueur augmenta1 et1 au bout d'une minute environ1 s'teignit tout fait4 ,j'avais eu le temps de voir que cette lumire partait du portrait du fondateur1 dont les yeux s'taient allums comme deux lampes pour clairer la salle et pour me montrer que j'tais adoss depuis un quart d'heure contre la porte tant cherche4--,bni sois-tu1 esprit bienheureux6 m'criai-je4 ,et1 ranim soudain1 je m'lanai hors de la salle avec imptuosit4 ,un convers1 qui vaquait dans les salles basses des prparatifs extraordinaires pour le lendemain1 me vit accourir vers lui comme un spectre4 ,mes joues creuses1 mes yeux enflamms par la fivre1 mon air gar1 lui causrent une telle frayeur qu'il s'enfuit en laissant tomber une corbeille de riz qu'il portait1 et un flambeau que je me htai de ramasser avant qu'il ft teint4 ,quand j'eus apais ma faim1 je regagnai ma cellule1 et le lendemain1 aprs un sommeil rparateur1 je fus en tat de me rendre l'glise4 ,un bruit singulier dans le couvent et le branle de toutes les grosses cloches m'avaient annonc une crmonie importante4 ,j'avais jet les yeux sur le calendrier de ma cellule1 et je me demandais si j'avais perdu pendant mes jours d'inanition la notion de la marche du temps2 car je ne voyais aucune fte religieuse marque pour le jour o je croyais tre4 ,je me glissai dans le chur1 et je gagnai ma stalle sans tre remarqu4 ,il y avait sur tous les fronts une proccupation ou un recueillement extraordinaire4 ,l'glise tait pare comme aux grands jours fris4 ,on commena les offices4 ,je fus surpris de ne point voir le ,prieur sa place2 je me penchai pour demander mon voisin s'il tait malade4 ,celui-ci me regarda d'un air stupfait1 et1 comme s'il et pens avoir mal entendu ma question1 il sourit d'un air embarrass et ne me rpondit point4 ,je cherchai des yeux le pre ,donatien1 celui de tous les religieux que je savais m'tre le plus hostile1 et que j'accusais intrieurement du traitement odieux que je venais de subir4 ,je vis ses yeux ardents chercher pntrer sous mon capuchon2 mais je ne lui laissai point voir mon visage1 et je m'assurai que le sien tait boulevers par la surprise et la crainte2 car il ne s'attendait point trouver ma stalle occupe1 et il se demandait si c'tait moi ou mon spectre qu'il voyait l en face de lui4 ,je ne fus au courant de ce qui se passait qu' la fin de l'office1 lorsque l'officiant rcita une prire en commmoration du ,prieur1 dont l'me avait paru devant ,dieu1 le #aj janvier #agff1 minuit1 c'est--dire une heure avant mon incarcration dans la bibliothque4 ,je compris alors pourquoi ,donatien1 dont l'ambition guettait depuis longtemps la premire place parmi nous1 avait saisi l'occasion de cette mort subite pour m'loigner des dlibrations4 ,il savait que je ne l'estimais point1 et que1 malgr mon peu de got pour le pouvoir et mon dfaut absolu d'intrigue1 je ne manquais pas de partisans4 ,j'avais une rputation de science thologique qui m'attirait le respect naf de quelques-uns2 j'avais un esprit de justice et des habitudes d'impartialit qui offraient tous des garanties4 ,donatien me craignait3 sous-prieur depuis deux ans1 et tout-puissant sur ceux qui entouraient le ,prieur1 il avait envelopp ses derniers instants d'une sorte de mystre1 et1 avant de rpandre la nouvelle de sa mort1 il avait voulu me voir1 sans doute pour sonder mes dispositions1 pour me sduire ou pour m'effrayer4 ,ne me trouvant point dans ma cellule1 et connaissant fort bien mes habitudes1 comme je l'ai su depuis1 il s'tait gliss sur mes traces jusqu' la porte de la bibliothque qu'il avait referme sur moi comme par mgarde4 ,puis il avait condamn toutes les issues par lesquelles on pouvait approcher de moi1 et il avait sur-le-champ fait entrer tout le monastre en retraite1 afin de procder dignement l'lection du nouveau chef4 ,grce son influence1 il avait pu violer tous les usages et toutes les rgles de l'abbaye4 ,au lieu de faire embaumer et exposer le corps du dfunt pendant trois jours dans la chapelle1 il l'avait fait ensevelir prcipitamment1 sous prtexte qu'il tait mort d'un mal contagieux4 ,il avait brusqu toutes les crmonies1 abrg le temps ordinaire de la retraite2 et dj l'on procdait son lection1 lorsque1 par un fait surnaturel1 je fus rendu la libert4 ,quand l'office fut fini1 on chanta le ,veni ,creator2 puis on resta un quart d'heure prostern chacun dans sa stalle1 livr l'inspiration divine4 ,lorsque l'horloge sonna midi1 la communaut dfila lentement et monta la salle du chapitre pour procder au vote gnral4 ,je me tins dans le plus grand calme et dans la plus complte indiffrence tant que dura cette crmonie4 ,rien au monde ne me tentait moins que de contre-balancer les suffrages2 en euss-je eu le temps1 je n'aurais pas fait la plus simple dmarche pour contrarier l'ambition de ,donatien4 ,mais quand j'entendis son nom sortir cinquante fois de l'urne1 quand je vis1 au dernier tour de scrutin1 la joie du triomphe clater sur son visage1 je fus saisi d'un mouvement tout humain d'indignation et de haine4 ,peut-tre1 s'il et song tourner vers moi un regard humble ou seulement craintif1 mon mpris l'et-il absous2 mais il me sembla qu'il me bravait1 et j'eus la purilit de vouloir briser cet orgueil1 au niveau duquel je me ravalais en le combattant4 ,je laissai le secrtaire recompter lentement les votes4 ,il y en avait deux seulement pour moi4 ,ce n'tait donc pas une esprance personnelle qui pouvait me suggrer ce que je fis4 ,au moment o l'on proclama le nom de ,donatien1 et comme il se levait d'un air hypocritement mu pour recevoir les embrassades des anciens1 je me levai mon tour et j'levai la voix4 --,je dclare1 dis-je avec un calme apparent dont l'effet fut terrible1 que l'lection proclame est nulle1 parce que les statuts de l'ordre ont t viols4 ,une seule voix1 oublie ou dtourne1 suffit pour frapper de nullit les rsolutions de tout un chapitre4 ,j'invoque cet article de la charte de l'abb ,spiridion1 et dclare que moi1 ,alexis1 membre de l'ordre et serviteur de ,dieu1 je n'ai point dpos mon vote aujourd'hui dans l'urne1 parce que je n'ai point eu le loisir d'entrer en retraite comme les autres2 parce que j'ai t cart1 par hasard ou par malice1 des dlibrations communes1 et qu'il m'et t impossible1 ignorant jusqu' cet instant la mort de notre vnrable ,prieur1 de me dcider inopinment sur le choix de son successeur4 ,ayant prononc ces paroles qui furent un coup de foudre pour ,donatien1 je me rassis et refusai de rpondre aux mille questions que chacun venait m'adresser4 ,donatien1 un instant confondu de mon audace1 reprit bientt courage1 et dclara que mon vote tait non-seulement inutile mais non recevable1 parce qu'tant sous le poids d'une faute grave1 et subissant1 durant les dlibrations1 une correction dgradante1 d'aprs les statuts1 je n'tais point apte voter4 --,et qui donc a qualifi ou apprci ma faute8 demandai-je4 ,qui donc1 s'est permis de m'en infliger le chtiment8 ,le sous-prieur8 il n'en avait pas le droit4 ,il devait1 pour me juger indigne de prendre part l'lection1 faire examiner ma conduite par six des plus anciens du chapitre1 et je dclare qu'il ne l'a point fait4 --,et qu'en savez-vous8 me dit un des anciens qui tait le chaud partisan de mon antagoniste4 --,je dis1 m'criai-je1 que cela ne s'est point fait1 parce que j'avais le droit d'en tre inform1 parce que mon jugement devait tre signifi moi d'abord1 puis toute la communaut rassemble1 et enfin placard ici1 dans ma stalle1 et qu'il n'y est point et n'y a jamais t4 --,votre faute1 s'cria ,donatien1 tait d'une telle nature444 --,ma faute1 interrompis-je1 il vous plat de la qualifier de grave2 moi1 il me plat de qualifier la punition que vous m'avez inflige1 et je dis que c'est pour vous qu'elle est dgradante4 ,dites quelle fut ma faute6 ,je vous somme de le dire ici2 et moi je dirai quel traitement vous m'avez fait subir1 bien que vous n'eussiez pas le droit de le faire4 ,donatien voyant que j'tais outr1 et que l'on commenait m'couter avec curiosit1 se hta de terminer ce dbat en appelant son secours la prudence et la ruse4 ,il s'approcha de moi1 et1 du ton d'un homme pntr de componction1 il me supplia1 au nom du ,sauveur des hommes1 de cesser une discussion scandaleuse et contraire l'esprit de charit qui devait rgner entre des frres4 ,il ajouta que je me trompais en l'accusant de machinations si perfides1 que sans doute il y avait entre nous un malentendu qui s'claircirait dans une explication amicale4 --,quant vos droits1 ajouta-t-il1 il m'a sembl et il me semble encore1 mon frre1 que vous les avez perdus4 ,ce serait peut-tre pour la communaut une affaire examiner2 mais il suffit que vous m'accusiez d'avoir redout votre candidature pour que je veuille faire tomber au plus vite un soupon si pnible pour moi4 ,et pour cela1 je dclare que je dsire vous avoir sur-le-champ pour comptiteur4 ,je supplie la communaut d'carter de vous toute accusation1 et de permettre que vous dposiez votre vote dans l'urne aprs qu'on aura fait un nouveau tour de scrutin1 sans examiner si vos droits sont contestables4 ,non-seulement je l'en supplie1 mais au besoin je le lui commande2 car je suis1 en attendant le rsultat de votre candidature1 le chef de cette respectable assemble4 ,ce discours adroit fut accueilli avec acclamations2 mais je m'opposai ce qu'on recomment le vote sance tenante4 ,je dclarai que je voulais entrer en retraite1 et que1 comme les autres s'taient contents de trois jours1 bien que quarante furent prescrits1 je m'en contenterais aussi2 mais que1 sous aucun prtexte1 je ne croyais pouvoir me dispenser de cette prparation4 ,donatien s'tait engag trop avant pour reculer4 ,il feignit de subir ce contre-temps avec calme et humilit4 ,il supplia la communaut de n'apporter aucun empchement mes desseins4 ,il y avait bien quelques murmures contre mon obstination1 mais pas autant peut-tre que ,donatien l'avait espr4 ,la curiosit1 qui est l'lment vital des moines1 tait excite au plus haut point par ce qui restait de mystrieux entre ,donatien et moi4 ,ma disparition avait caus bien de l'tonnement plusieurs4 ,on voulait1 avant de se ranger sous la loi de ce nouveau chef si mielleux et si tendre en apparence1 avoir quelques notions de plus sur son vrai caractre4 ,je semblais l'homme le plus propre les fournir4 ,sa modration avec moi en public1 au milieu d'une crise si terrible pour son orgueil et son ambition1 paraissait sublime quelques-uns1 sense plusieurs autres1 trange et de mauvais augure un plus grand nombre4 ,trente voix1 qui ne s'entendaient pas sur le choix de leur candidat1 avaient combattu son lection4 ,il tait dj vident qu'elles allaient se reporter sur moi4 ,trois jours de nouvelles rflexions et de plus amples informations pouvaient dtacher bien des partisans4 ,chacun le sentit1 et la majorit1 qui avait t surprise et comme enivre par la prcipitation des meneurs1 se rjouit du retard que je venais apporter au dnoment4 ,une heure aprs la clture de cette sance orageuse1 ma cellule tait assige des meneurs de mon parti2 car j'avais dj un parti malgr moi1 et un parti trs-ardent4 ,donatien n'tait pas mdiocrement ha1 et je dois la vrit de dire que tout ce qu'il y avait de moins avili et de moins corrompu dans l'abbaye tait contre lui4 ,ma colre tait dj tombe1 et les offres qu'on me faisait n'veillaient en moi aucun dsir de puissance monacale4 ,j'avais de l'ambition1 mais une ambition vaste comme le monde1 l'ambition des choses sublimes4 ,j'aurais voulu lever un beau monument de science ou de philosophie1 trouver une vrit et la promulguer1 enfanter une de ces ides qui soulvent et remplissent tout un sicle1 gouverner enfin toute une gnration1 mais du fond de ma cellule1 et sans salir mes doigts la fange des affaires sociales2 rgner par l'intelligence sur les esprits1 par le cur sur les curs1 vivre en un mot comme ,platon ou ,spinosa4 ,il y avait loin de l la gloriole de commander cent moines abrutis4 ,la petitesse pompeuse d'un tel rle soulevait mon me de dgot2 mais je compris quel parti je pouvais tirer de ma position1 et j'accueillis mes partisans avec prudence4 ,avant le soir1 les trente voix qui avaient rsist ,donatien s'taient dj runies sur moi4 ,donatien en fut plus irrit qu'effray4 ,il vint me trouver dans ma cellule1 et il essaya de m'intimider en me disant que1 si je me retirais de la candidature1 il ne me reprocherait point mes hrsies1 lui bien connues2 que les choses pouvaient encore se passer honorablement pour moi et tranquillement pour lui1 si je me contentais de la petite victoire que j'avais obtenue en retardant son lection2 mais que1 si je me mettais sur les rangs pour le priorat1 il ferait connatre quelles taient mes occupations1 mes lectures1 et sans doute mes penses1 depuis plus de cinq ans4 ,il me menaa de dvoiler la fraude et la dsobissance o j'avais vcu tout ce temps-l1 drobant les livres dfendus et me nourrissant durant les saints offices1 dans le temple mme du ,seigneur1 des plus infmes doctrines4 ,le calme avec lequel j'affrontai ces menaces le dconcerta beaucoup4 ,il voulait sans doute me faire parler sur mes croyances2 peut tre avait-il plac des tmoins derrire la porte pour m'entendre apostasier dans un moment d'emportement4 ,j'tais sur mes gardes1 et je vis1 dans cette circonstance1 combien l'homme le plus simple a de supriorit sur le plus habile1 lorsque celui-ci est m par de mauvaises passions4 ,je n'tais certes pas rompu l'intrigue comme ce moine cauteleux et rus2 mais le mpris que j'avais pour l'enjeu me donnait tout l'avantage de la partie4 ,j'tais arm d'un sang-froid toute preuve1 et mes reparties calmes dmontaient de plus en plus mon adversaire4 ,il se retira fort troubl4 ,jusque-l il ne m'avait point connu1 disait-il d'un ton amrement enjou4 ,il m'avait cru plong dans les livres1 et ne se serait jamais dout que j'apportasse tant de prudence et de calcul dans les affaires temporelles4 ,il ajouta sournoisement qu'il faisait des vux pour que mon orthodoxie en matire de religion lui ft bien dmontre2 car1 dans ce cas1 je lui paraissais le plus propre de tous bien gouverner l'abbaye4 ,le lendemain1 mes trente partisans cabalrent si bien qu'ils dtachrent plus de quinze poltrons1 jets par la frayeur dans le parti de mon rival4 ,donatien tait l'homme le plus redout et le plus ha de la communaut2 mais il avait pour lui tous les anciens1 qu'il avait su accaparer1 et aux vices desquels son athisme secret offrait toutes les garanties dsirables4 ,il n'y a pas de plus grand flau pour une communaut religieuse qu'un chef sincrement dvot4 ,avec lui1 la rgle1 qui est ce que le moine hait et redoute le plus1 est toujours en vigueur1 et vient chaque instant troubler les douces habitudes de paresse et d'intemprance2 son zle ardent suscite chaque jour de nouvelles tracasseries1 en voulant ramener les pratiques austres1 la vie de labeur et de privations4 ,donatien savait1 avec le petit nombre des fanatiques1 se donner les apparences d'une foi vive2 avec le grand nombre des indiffrents1 il savait1 sans compromettre la dignit d'tiquette de la rgle1 et sans droger aux apparences de la ferveur1 donner chacun le prtexte le plus convenable la licence4 ,par ce moyen son autorit tait sans bornes pour le mal2 il exploitait les vices d'autrui au profit des siens propres4 ,cette manire de gouverner les hommes en profitant de leur corruption est infaillible2 et1 si j'tais le favori d'un roi1 je la lui conseillerais4 ,mais ce qui contre-balanait l'autorit naissante de ,donatien4 ,c'tait ce qu'on savait de son humeur vindicative4 ,ceux qui l'avaient offens un jour avaient s'en repentir longtemps1 et l'on craignait avec raison que le ,prieur n'oublit pas1 en recevant la crosse1 les vieilles querelles du simple frre4 ,c'est pourquoi les faibles s'taient jets dans son parti par frayeur1 le croyant tout-puissant et ne voulant pas qu'il les punt d'avoir cabal contre lui4 ,ds que ceux-l virent une puissance se former contre la sienne et offrir quelque garantie1 ils se rejetrent facilement de ce cot1 et le troisime jour j'avais une majorit incontestable4 ,je ne saurais t'exprimer1 ,angel1 combien j'eus souffrir secrtement de cette banale prfrence1 base sur des intrts d'gosme et revtue des formes menteuses de l'estime et de l'affection4 ,les sales caresses de ces poltrons me rpugnaient2 les protestations des autres intrigants1 qui se flattaient de rgner ma place tandis que je serais absorb dans mes spculations scientifiques1 ne me causaient pas moins de dgot et de mpris4 --,vous triompherez1 me disaient-ils d'un air lchement fier en sortant de ma cellule4 --,dieu m'en prserve6 rpondais-je lorsqu'ils taient sortis4 ,le jour de l'lection1 ,donatien vint me rveiller avant l'aube4 ,il n'avait pu fermer l'il de la nuit4 --,vous dormez comme un triomphateur1 me dit-il1 tes-vous donc si sur de l'emporter sur moi8 ,il affectait le calme2 mais sa voix tait tremblante1 et le trouble de toute sa contenance rvlait les angoisses de son me4 --,je dors avec une double scurit1 lui rpondis-je en souriant1 celle du triomphe et celle de la plus parfaite indiffrence pour ce mme triomphe4 --,frre ,alexis1 reprit-il1 vous jouez la comdie avec un art au-dessus de tout loge4 --,frre ,donatien1 lui dis-je1 vous ne vous trompez pas1 je joue la comdie2 car je brigue des suffrages dont je ne veux pas profiter4 ,combien voulez-vous me les payer8 --,quelles seraient vos conditions8 dit-il en feignant de soutenir une plaisanterie2 mais ses lvres taient ples d'motion et son il tincelant de curiosit4 --,ma libert1 rpondis-je1 rien que cela4 ,j'aime l'tude et je dteste le pouvoir3 assurez-moi le calme et l'indpendance la plus absolue au fond de ma cellule4 ,donnez-moi les clefs de toutes les bibliothque1 le soin de tous les instruments de physique et d'astronomie1 et la direction des fonds appliqus leur entretien par le fondateur2 donnez-moi la cellule de l'observatoire1 abandonne depuis la mort du dernier moine astronome1 enfin dispensez-moi des offices1 et ce prix vous pourrez me considrer comme mort4 ,je vivrai dans mon donjon1 et vous sur votre chaire abbatiale1 sans que nous ayons jamais rien de commun ensemble4 la premire affaire temporelle dont je me mlerai1 je vous autorise me remettre sous la rgle2 mais aussi la premire tracasserie temporelle que vous me susciterez1 je vous promets de vous montrer encore une fois que je ne suis pas sans influence4 ,tous les trois ans1 lorsqu'on renouvellera votre lection1 nous passerons march comme aujourd'hui1 si le march d'aujourd'hui vous convient4 ,promettez-vous8 ,voici la cloche qui nous appelle l'glise2 dpchez-vous4 ,il promit tout ce que je voulus2 mais il se retira sans confiance et sans espoir4 ,il ne pouvait croire qu'on renont la victoire quand on la tenait dans ses mains4 ,il serait impossible de peindre l'angoisse qui contractait son visage lorsque je fus proclam ,prieur la majorit de dix voix4 ,il avait l'air d'un homme foudroy au moment d'atteindre aux astres4 ,m'avoir tenu enferm trois jours et trois nuits1 s'tre flatt de me trouver mort de faim et de froid1 et tout coup me voir sortir comme de la tombe pour lui arracher des mains la victoire et m'asseoir sa place sur la chaire d'honneur6 ,chacun vint m'embrasser1 et je subis cette crmonie1 sans dtromper le vaincu jusqu' ce qu'il vint son tour me donner le baiser de paix4 ,quand il eut accompli cette dernire humiliation1 je le pris par la main2 et1 me dpouillant des insignes dont on m'avait dj revtu1 je lui mis au doigt l'anneau1 et la main la crosse abbatiale2 puis je le conduisis la chaire1 et1 m'agenouillant devant lui1 je le priai de me donner sa bndiction paternelle4 ,il y eut une stupfaction inconcevable dans le chapitre1 et d'abord je trouvait beaucoup d'opposition accepter cette substitution de personne2 mais les poltrons et les faibles emportrent de nouveau la majorit l o je voulais la constituer4 ,le scrutin de ce jour ne produisit rien2 mais celui du lendemain rendit1 par mes soins et par mon influence1 le priorat au trop heureux ,donatien4 ,il me fit l'honneur de douter de ma loyaut jusqu'au dernier moment1 me souponnant toujours de feindre un excs d'humilit afin de m'assurer un pouvoir sans bornes pour toute ma vie4 ,il y avait peu d'exemples qu'un ,prieur n'et pas t rlu tous les trois ans jusqu' sa mort2 mais le statut n'en restait pas moins en vigueur1 et l'existence d'un rival important pouvait troubler la vie du vainqueur4 ,donatien pensait donc que je voulais amener moi par un semblant de vertu et de dsintressement romanesque ceux qui lui taient le plus attachs1 afin de ne point avoir craindre une raction vers lui au bout de trois ans4 ,au reste1 c'est grce ce statut que la tranquillit de ma vie fut peu prs assure4 ,les perscutions dont j'avais t accabl jusque-l1 et dont j'ai passe le dtail sous silence dans ce rcit1 comme n'tant que les accessoires de souffrances plus relles et plus profondes1 cessrent partir de ce jour4 ,ce n'est que depuis peu que1 me voyant prt descendre dans la tombe1 ,donatien a cess de me craindre et encourag peut-tre les vieilles haines de ses cratures4 ,quand son lection eut t enfin proclame1 et qu'il se fut assur de ma bonne foi1 sa reconnaissance me parut si servile et si exagre que je me htai de m'y soustraire4 --,payez vos dettes1 lui dis-je l'oreille1 et ne me sachez aucun autre gr d'une action qui n'est point1 de ma part1 un sacrifice4 ,il se hta de me proclamer directeur de la bibliothque et du cabinet rserv aux tudes et aux collections scientifiques4 ,j'eus1 partir de cet instant1 la plus grande libert d'occupations et tous les moyens possibles de m'instruire4 ,au moment o je quittais la salle du chapitre pour aller1 plein d'impatience1 prendre possession de ma nouvelle tude1 je levai les yeux par hasard sur le portrait du fondateur1 et alors le souvenir des vnements surnaturels qui s'taient passs dans cette salle quelques jours auparavant me revint si distinct et si frappant que j'en fus effray4 ,jusque-l1 les proccupations qui avaient rempli toutes mes heures ne m'avaient pas laiss le loisir d'y songer1 ou plutt cette partie du cerveau qui conserve les impressions que nous appelons potiques et merveilleuses 7 dfaut d'expression juste pour peindre les fonctions du sens divin71 s'tait engourdie chez moi au point de ne rendre 'ma raison aucun compte des prodiges de mon vasion4 ,ces prodiges restaient comme envelopps dans les nuages d'un rve1 comme les vagues rminiscences des faits accomplis durant l'ivresse on durant la fivre4 ,en regardant le portrait d',hbronius1 je revis distinctement l'animation de ces yeux peints qui1 tout d'un coup1 taient devenus vivants et lumineux1 et ce souvenir se mla si trangement au prsent qu'il me sembla voir encore cette toile reprendre vie1 et ces yeux me regarder comme des yeux humains4 ,mais cette fois ce n'tait plus avec clat1 c'tait avec douleur1 avec reproche4 ,il me sembla voir des larmes humecter les paupires4 ,je me sentis dfaillir4 ,personne ne faisait attention moi2 mais un jeune enfant de douze ans1 neveu et lve en thologie de l'un des frres1 se tenait par hasard devant le portrait1 et1 par hasard aussi1 le regardait4 -- mon pre ,alexis1 me dit-il en saisissant ma robe avec effroi1 voyez donc6 le portrait pleure6 ,je faillis m'vanouir1 mais je fis un grand effort sur moi-mme1 et lui rpondis3 --,taisez-vous1 mon enfant1 et ne dites pas de pareilles choses1 aujourd'hui surtout2 vous feriez tomber votre oncle en disgrce4 ,l'enfant ne comprit pas ma rponse1 mais il en fut comme effray1 et ne parla personne1 que je sache1 de ce qu'il avait vu4 ,il avait ds lors une maladie dont il mourut l'anne suivante chez ses parents4 ,je n'ai pas bien su les dtails de sa mort2 mais il m'est revenu qu'il avait vu1 ses derniers instants1 une figure vers laquelle il voulait s'lancer en l'appelant pater ,spiridion4 ,cet enfant tait plein de foi1 de douceur et d'intelligence4 ,je ne l'ai connu que quelques instants sur la terre2 mais je crois que je le retrouverai dans une sphre plus sublime4 ,il tait de ceux qui ne peuvent pas rester ici-bas1 et qui ont dj1 ds cette vie1 une moiti de leur me dans un monde meilleur4 ,je fus occup pendant quelques jours prparer mon observatoire1 choisir les livres que je prfrais1 les ranger dans ma cellule1 tout ordonner dans mon nouvel empire4 ,pendant que le couvent tait en rumeur pour clbrer l'lection de son nouveau chef1 que les uns se livraient leurs rves d'ambition1 tandis que les autres se consolaient de leurs mcomptes en s'abandonnant l'intemprance1 je gotais une joie d'enfant m'isoler de cette tourbe insense1 et chercher1 dans l'oubli de tous1 mes paisibles plaisirs4 ,quand j'eus fini de ranger la bibliothque1 les collections d'histoire naturelle et les instruments de physique et d'astronomie1 ce que je fis avec tant de zle que je me couchais chaque soir extnu de fatigue 7car toutes ces choses prcieuses avaient t ngliges et abandonnes au dsordre depuis bien des annes71 je rentrai un soir dans cette cellule avec un bien-tre incroyable4 ,j'estimais avoir remport une bien plus grande victoire que celle de ,donatien1 et avoir assur tout l'avenir de ma vie sur les seules bases qui lui convinssent4 ,je n'avais qu'une seule passion1 celle de l'tude3 j'allais pouvoir m'y livrer tout jamais1 sans distraction et sans contrainte4 ,combien je m'applaudissais d'avoir rsist au dsir de fuir1 qui m'avait tant de fois travers l'esprit durant les annes prcdentes6 ,j'avais tant souffert1 n'ayant plus aucune foi1 aucune sympathie catholique1 d'tre forc d'observer les minutieuses pratiques du catholicisme1 et d'y voir se consumer un temps prcieux6 ,je m'tais souvent mpris pour le faux point d'honneur qui me tenait esclave de mes vux4 ,vux insenss1 serments impies6 m'tais-je cri cent fois1 ce n'est point la crainte ou l'amour de ,dieu qui vous a reus1 ni qui m'empche de vous violer4 ,ce ,dieu n'existe plus1 il n'a jamais exist4 ,on ne doit point de fidlit un fantme1 et les engagements pris dans un songe n'ont ni force ni ralit4 ,c'est donc le respect humain qui fait votre puissance sur moi4 ,c'est parce que1 dans mes jours de jeunesse intolrante et de dvotion fougueuse1 j'ai fltri haute voix les religieux qui rompaient leur ban2 c'est parce que j'ai soutenu autrefois la thse absurde que le serment de l'homme est indlbile1 qu'aujourd'hui je crains1 en me rtractant1 d'tre mpris par ces hommes que je mprise6 ,je m'tais dit ces choses1 je m'tais fait ces reproches2 j'avais rsolu de partir1 de jeter mon froc de moine1 aux ronces du chemin1 d'aller chercher la libert de conscience et la libert d'tudes dans un pays clair1 chez une nation tolrante1 en ,france ou en ,allemagne2 mais je n'avais jamais trouv le courage de le faire4 ,mille raisons puriles ou orgueilleuses m'en avalent empch4 ,je me couchait en repassant dans mon esprit ces raisons que1 par une raction naturelle1 j'aimais trouver excellentes1 puisque dsormais l'tat de moine et le sjour du monastre taient pour moi la meilleure condition possible4 ,au nombre de ces raisons1 ma mmoire vint me retracer le dsir de possder le manuscrit de ,spiridion et l'importance que j'avais attache exhumer cet crit prcieux4 peine cette rflexion eut elle travers mon esprit1 qu'elle y voqua mille images fantastiques4 ,la fatigue et le besoin de sommeil commenaient troubler mes ides4 ,je me sentis dans une disposition trange et telle que depuis longtemps je n'en avais connu4 ,ma raison1 toujours superbe1 tait dans toute sa force1 et mprisait profondment les visions qui m'avaient assailli dans le catholicisme2 elle m'expliquait les prestiges de la nuit du #aj janvier par des causes toutes naturelles4 ,la faim1 la fivre1 l'agonie des forces morales1 et aussi le dsespoir secret et insurmontable de quitter la vie d'une manire si horrible1 avaient d produire sur mon cerveau un dsordre voisin de la folie4 ,alors j'avais cru entendre une voix de la tombe et des paroles en harmonie avec les souvenirs mouvants de ma prcdente existence de catholique4 ,les fantmes qui jadis s'taient produits dans mon imagination avaient d s'y reproduire par une loi physiologique la premire disposition fbrile1 et l'anantissement de mes forces physiques avait d1 en prsence de ces apparitions1 empcher les fonctions de la raison et neutraliser les puissances du jugement4 ,un vnement fortuit1 peut-tre le passage d'un serviteur dans la salle du chapitre1 ayant amen ma dlivrance au moment o j'tais en proie ce dlire1 je n'avais pu manquer d'attribuer mon salut ces causes surnaturelles2 et le reste de la vision s'expliquait assez par la lutte qui s'tait tablie en moi entre le dsir de ressaisir la vie et l'affaissement de tout mon tre4 ,il n'tait donc rien dans tout cela dont ma raison ne triompht par des mots2 mais les mots ne remplaceront jamais les ides2 et quoiqu'une moiti de mon esprit se tnt pour satisfaite de ces solutions1 l'autre moiti restait dans un grand trouble et repoussait le calme de l'orgueil et la sanction du sommeil4 ,illustration ,alors je fus pris d'un malaise inconcevable4 ,je sentis que ma raison ne pouvait pas me dfendre1 quelque puissante et ingnieuse qu'elle ft1 contre les vaines terreurs de la maladie4 ,je me souvins d'avoir t tellement domin par les apparences que j'avais pris mes hallucinations pour la ralit4 ,nagure encore1 tant plein de calme1 de force et de contentement1 j'avais cru voir des larmes sortir d'une toile peinte1 j'avais cru entendre la parole d'un enfant qui confirmait ce prodige4 ,il est vrai qu'il y avait une lgende sur ce portrait4 ,dans mon ge de crdulit1 j'avais entendu dire qu'il pleurait l'lection des mauvais ,prieurs2 et l'enfant1 nourri son tour de cette fable1 avait t fascin par la peur1 au point de voir ce que je m'tais imagin voir moi-mme4 ,que de miracles avaient t contempls et attests par des milliers de personnes abuses toutes spontanment et contagieusement par le mme lan d'enthousiasme fanatique6 ,il n'tait pas surprenant que deux personnes l'eussent t2 mais que je fusse l'une des deux1 et que je partageasse les rveries d'un enfant1 voil ce qui m'tonnait et m'humiliait trangement4 ,eh quoi6 pensai-je1 l'imposture du fanatisme chrtien laisse-t-elle donc dans l'esprit de ceux qui l'ont subie des traces si profondes1 qu'aprs des annes de dsabusement et de victoire1 je n'en sois pas encore affranchi8 ,suis-je condamn conserver toute ma vie cette infirmit8 ,n'est-il donc aucun moyen de recouvrer entirement la force morale qui chasse les fantmes et dissipe les ombres avec un mot8 ,pour avoir t catholique1 ne me sera-t-il jamais permis d'tre un homme1 et dois-je1 la moindre langueur d'estomac1 au moindre accs de fivre1 tre en butte aux terreurs de l'enfance8 ,hlas6 ceci est peut-tre un juste chtiment de la faiblesse avec laquelle l'homme flchit devant des erreurs grossires4 ,peut-tre la vrit1 pour se venger1 se refuse-t-elle clairer compltement les esprits qui l'ont renie longtemps2 peut-tre les misrables qui1 comme moi1 ont servi les idoles et ador le mensonge sont-ils marqus d'un sceau indlbile d'ignorance1 de folie et de lchet2 peut-tre qu' l'heure de la mort mon cerveau puis sera livr des pouvantails mprisables2 ,satan viendra peut-tre me tourmenter1 et peut-tre mourrai-je en invoquant ,jsus1 comme ont fait plusieurs malheureux philosophes1 en qui de semblables maladies d'esprit expliquent et rvlent la misre humaine aux prises avec la lumire cleste8 ,illustration ,livr ces penses douloureuses1 je m'endormis fort agit1 craignant d'tre encore la dupe de quelque songe1 et m'en effrayant d'autant plus que ma raison m'en dmontrait les causes et les consquences4 ,je fis alors un rve trange4 ,je m'imaginai tre revenu au temps de mon noviciat4 ,je me voyais vtu de la robe de laine blanche1 un lger duvet paraissait peine sur mon visage2 je me promenais avec mes jeunes compagnons1 et ,donatien1 parmi nous1 recueillait nos suffrages pour son lection4 ,je lui donnai ma voix comme les autres1 avec insouciance1 pour viter les perscutions4 ,alors il se retira1 en nous lanant un regard de triomphe mprisant1 et nous vmes approcher de nous un homme jeune et beau1 que nous reconnmes tous pour l'original du portrait de la grande salle4 ,mais1 ainsi qu'il arrive dans les rves1 notre surprise fut bientt oublie4 ,nous acceptmes comme une chose possible et certaine qu'il et vcu jusqu' cette heure1 et mme quelques-uns de nous disaient l'avoir toujours connu4 ,pour moi1 j'en avais un souvenir confus1 et1 soit habitude1 soit sympathie1 je m'approchai de lui avec affection4 ,mais il nous repoussa avec indignation4 ,malheureux enfants6 nous dit-il d'une voix pleine de charme et de mlodie jusque dans la colre1 est-il possible que vous veniez m'embrasser aprs la lchet que vous venez de commettre8 ,eh quoi6 tes-vous descendus ce point d'gosme et d'abrutissement que vous choisissez pour chef1 non le plus vertueux ni le plus capable1 mais celui de tous que vous savez le plus tolrant a l'gard du vice et le plus insensible l'endroit de la gnrosit8 ,est-ce ainsi que vous observez mes statuts8 ,est-ce l l'esprit que j'ai cherch laisser parmi vous8 ,est-ce ainsi que je vous retrouve1 aprs vous avoir quitts quelque temps8 ,alors il s'adressa moi en particulier1 et me montrant aux autres3 ,voici1 dit-il1 le plus coupable d'entre vous2 car celui-l est dj un homme par l'esprit1 et il connat le mal qu'il fait4 ,c'est lui dont l'exemple vous entrane1 parce que vous le savez rempli d'instruction et nourri de sagesse4 ,vous l'estimez tous1 mais il s'estime encore plus lui-mme4 ,mfiez-vous de lui1 c'est un orgueilleux1 et l'orgueil l'a rendu sourd la voix de sa conscience4 ,et comme j'tais triste et rempli de honte1 il me gourmanda fortement1 mais en prenant mes mains avec une effusion de courroux paternel2 et tout en me reprochant mon gosme1 tout en me disant que j'avais sacrifi le sentiment de la justice et l'amour de la vrit au vain plaisir de m'instruire dans les sciences1 il s'mut1 et je vis que des larmes inondaient son visage4 ,les miennes coulrent avec abondance1 car je sentis les aiguillons du repentir et tous les dchirements d'un cur bris4 ,il me serra alors contre son cur avec tendresse1 mais avec douleur1 et il me dit plusieurs reprises3 ,je pleure sur toi1 car c'est toi-mme que tu as fait le plus grand mal1 et ta vie tout entire est condamne expier cette faute4 ,avais-tu donc le droit de t'isoler au milieu de tes frres1 et de dire3 ,tout le mal qui se fera dsormais ici me sera indiffrent1 parce que je n'ai pas la mme croyance que ceux-ci1 parce qu'ils mritent d'tre traits comme des chiens1 et que je n'estime ici que moi1 mon repos1 mon plaisir1 mes livres1 ma libert8 ,alexis6 malheureux enfant6 tu seras un vieillard infortun2 car tu as perdu le sentiment du bien et la haine du mal2 parce que tu as souffert en silence le triomphe de l'iniquit2 parce que tu as prfr la satisfaction ton devoir1 et que tu as difi de tes mains le trne de ,baal dans ce coin de la socit humaine o tu t'tais retir pour cultiver le bien et servir le vrai ,dieu6 ,je m'agitai avec angoisse dans mon lit pour chapper ces reproches1 mais je ne pus russir m'veiller2 ils me poursuivaient avec une vraisemblance1 une suite et un -propos si extraordinaires2 ils m'arrachaient des larmes si amres1 et me couvraient d'une telle confusion1 que je ne saurais dire aujourd'hui si c'tait un rve ou une vision4 ,peu peu les personnages du rve reparurent4 ,donatien s'avana furieux vers ,spiridion1 dont la voix s'teignit et dont les traits s'effacrent4 ,donatien criait ses mchants courtisans3 ,dtruisez-le6 dtruisez-le6 ,que vient-il faire parmi les vivants8 ,rendez-le la tombe1 rendez-le au nant6 ,alors les moines apportrent du bois et des torches pour brler ,spiridion2 mais au lieu de celui qui m'avait accabl de ses reproches et arros de ses larmes1 je ne vis plus que le portrait du fondateur1 que les partisans de ,donatien arrachaient de son cadre et jetaient sur le bcher4 ,ds que le feu eut commenc consumer la toile1 il se fit une horrible mtamorphose4 ,spiridion reparut vivant1 se tordant au milieu des flammes et criant3 ,alexis1 ,alexis6 c'est toi qui me donnes la mort6 ,je m'lanai au milieu du bcher1 et ne trouvai que le portrait qui tombait en cendres4 ,plusieurs fois la figure vivante d',hbronius et la toile inanime qui la reprsentait se mtamorphosrent l'une dans l'autre mes yeux stupfaits3 tantt je voyais la belle chevelure du matre flamboyer dans l'incendie1 et ses yeux pleins de souffrance1 de colre et de douleur se tourner vers moi2 tantt je voyais brler seulement une effigie aux acclamations grossires et aux rires des moines4 ,enfin je m'veillai baign de sueur et bris de fatigue4 ,mon oreiller tait tremp de mes pleurs4 ,je me levai1 je courus ouvrir ma fentre4 ,le jour naissant dissipa mon sommeil et mes illusions2 mais je restai tout le jour accabl de tristesse1 et frapp de la force et de la justesse des reproches qui retentissaient encore dans mes oreilles4 ,depuis ce jour le remords me consuma4 ,je reconnaissais dans ce rve la voix de ma conscience qui me criait que dans toutes les religions1 dans toutes les philosophies1 c'tait un crime d'difier la puissance du fourbe et d'entrer en march avec le vice4 ,cette fois la raison confirmait cet arrt de la conscience2 elle me montrait dans le pass ,spiridion comme un homme juste1 svre1 incorruptible1 ennemi mortel du mensonge et de l'gosme2 elle me disait que l o nous sommes jets sur la terre1 quelque fausse que soit notre position1 quelque dgrads que soient les tres qui nous entourent1 notre devoir est de travailler combattre le mal et faire triompher le bien4 ,il y avait aussi un instinct de noblesse et de dignit humaine qui me disait qu'en pareil cas1 lors mme que nous ne pouvions faire aucun bien1 il tait beau de mourir la peine en rsistant au mal1 et lche de le tolrer pour vivre en paix4 ,enfin je tombai dans la tristesse4 ,ces tudes1 dont je m'tais promis tant de joie1 ne me causrent plus que du dgot4 ,mon me appesantie s'gara dans de vains sophismes1 et chercha inutilement repousser1 par de mauvaises raisons1 le mcontentement d'elle-mme4 ,je craignais tellement1 dans cette disposition maladive et chagrine1 de tomber en proie de nouvelles hallucinations1 que je luttai pendant plusieurs nuits contre le sommeil4 la suite de ces efforts1 j'entrai dans une excitation nerveuse pire que l'affaiblissement des facults4 ,les fantmes que je craignais de voir dans le sommeil apparurent plus effrayants devant mes yeux ouverts4 ,il me semblait voir sur tous les murs le nom de ,spiridion crit en lettres de feu4 ,indign de ma propre faiblesse1 je rsolus de mettre fin ces angoisses par un acte de courage4 ,je pris le parti de descendre dans le caveau du fondateur et d'en retirer le manuscrit4 ,il y avait trois nuits que je ne dormais pas4 ,la quatrime1 vers minuit1 je pris un ciseau1 une lampe1 un levier1 et je pntrai sans bruit dans l'glise1 dcid voir ce squelette et toucher ces ossements que mon imagination revtait1 depuis six annes1 d'une forme cleste1 et que ma raison allait restituer l'ternel nant en les contemplant avec calme4 ,j'arrivai la pierre du ,hic est1 la levai sans beaucoup de peine1 et je commenai descendre l'escalier2 je me souvenais qu'il avait douze marches4 ,mais je n'en avais pas descendu six que ma tte tait dj gare4 ,j'ignore ce qui se passait en moi3 si je ne l'avais prouv1 je ne pourrais jamais croire que le courage de la vanit puisse couvrir tant de faiblesse et de lche terreur4 ,le froid de la fivre me saisit2 la peur fit claquer mes dents2 je laissai tomber ma lampe2 je sentis que mes jambes pliaient sous moi4 ,un esprit sincre n'et pas cherch surmonter cette dtresse4 ,il se ft abstenu de poursuivre une preuve au-dessus de ses forces2 il et remis son entreprise un moment plus favorable2 il et attendu avec patience et simplicit le rassrnement de ses facults mentales4 ,mais je ne voulais pas avoir le dmenti vis--vis de moi-mme4 ,j'tais indign de ma faiblesse2 ma volont voulait briser et rduire mon imagination4 ,je continuai descendre dans les tnbres2 mais je perdis l'esprit1 et devins la proie des illusions et des fantmes4 ,il me sembla que je descendais toujours et que je m'enfonais dans les profondeurs de l'rbe4 ,enfin1 j'arrivai lentement un endroit uni1 et j'entendis une voix lugubre prononcer ces mots qu'elle semblait confier aux entrailles de la terre3 ,il ne remontera pas l'escalier4 ,aussitt1 j'entendis s'lever vers moi1 du fond d'abmes invisibles1 mille voix formidables qui chantaient sur un rhythme bizarre3 ,dtruisons-le6 ,qu'il soit dtruit6 ,que vient-il faire parmi les morts8 ,qu'il soit rendu la souffrance6 ,qu'il soit rendu la vie6 ,alors une faible lueur pera les tnbres1 et je vis que j'tais sur la dernire marche d'un escalier aussi vaste que le pied d'une montagne4 ,derrire moi1 il y avait des milliers de degrs de fer rouge2 devant moi1 rien que le vide1 l'abme de l'ther1 le bleu sombre de la nuit sous mes pieds comme au-dessus de ma tte4 ,je fus pris de vertige1 et1 quittant l'escalier1 ne songeant plus qu'il me ft possible de le remonter1 je m'lanai dans le vide en blasphmant4 ,mais peine eus-je prononc la formule de maldiction1 que le vide se remplit de formes et de couleurs confuses1 et peu peu je me vis de plain-pied avec une immense galerie o je m'avanai en tremblant4 ,l'obscurit rgnait encore autour de moi2 mais le fond de la vote s'clairait d'une lueur rouge et me montrait les formes tranges et affreuses de l'architecture4 ,tout ce monument semblait1 par sa force et sa pesanteur gigantesque1 avoir t taill dans une montagne de fer ou dans une caverne de laves noires4 ,je ne distinguais pas les objets les plus voisins2 mais ceux vers lesquels je m'avanais prenaient un aspect de plus en plus sinistre1 et ma terreur augmentait chaque pas4 ,les piliers normes qui soutenaient la vote1 et les rinceaux de la vote mme1 reprsentaient des hommes d'une grandeur surnaturelle1 tous livrs des tortures inoues3 les uns1 suspendus par les pieds et serrs par les replis de serpents monstrueux1 mordaient le pav1 et leurs dents s'enfonaient dans le marbre2 d'autres1 engags jusqu' la ceinture dans le sol1 taient tirs d'en haut1 ceux-ci par les bras la tte en haut1 ceux-l par les pieds la tte en bas1 vers les chapiteaux forms d'autres figures humaines penches sur elles et acharnes les torturer4 ,d'autres piliers encore reprsentaient un enlacement de figures occupes s'entre-dvorer1 et chacune d'elles n'tait plus qu'un tronon rouge jusqu'aux genoux ou jusqu'aux paules1 mais dont la tte furieuse conservait assez de vie pour mordre et dvorer ce qui tait auprs d'elle4 ,il y en avait qui1 corchs demi1 s'efforaient1 avec la partie suprieure de leur corps1 de dgager la peau de l'autre moiti accroche au chapiteau ou retenue au socle2 d'autres encore qui1 en se battant1 s'taient arrach des lanires de chair par lesquelles ils se tenaient suspendus l'un l'autre avec l'expression d'une haine et d'une souffrance indicibles4 ,le long de la frise1 ou plutt en guise de frise1 il y avait de chaque ct une range d'tres immondes1 revtus de la forme humaine1 mais d'une laideur effroyable1 occups dpecer des cadavres1 dvorer des membres humains1 tordre des viscres1 se repatre de lambeaux sanglants4 ,de la vote pendaient1 en guise de clefs et de rosaces1 des enfants mutils qui semblaient pousser des cris lamentables1 ou qui1 fuyant avec terreur les mangeurs de chair humaine1 s'lanaient la tte en bas1 et semblaient prs de se briser sur le pav4 ,plus j'avanais1 plus toutes ces statues1 claires par la lumire du fond1 prenaient l'aspect de la ralit2 elles taient excutes avec une vrit que jamais l'art des hommes n'et pu atteindre4 ,on et dit d'une scne d'horreur qu'un cataclysme inconnu aurait surprise au milieu de sa ralit vivante1 et aurait noircie et ptrifie comme l'argile dans le four4 ,l'expression du dsespoir1 de la rage ou de l'agonie tait si frappante sur tous ces visages contracts2 le jeu ou la tension des muscles1 l'exaspration de la lutte1 le frmissement de la chair dfaillante taient reproduits avec tant d'exactitude qu'il tait impossible d'en soutenir l'aspect sans dgot et sans terreur4 ,le silence et l'immobilit de cette reprsentation ajoutaient peut-tre encore son horrible effet sur moi4 ,je devins si faible que je m'arrtai et que je voulus retourner sur mes pas4 ,mais alors j'entendis au fond de ces tnbres que j'avais traverses1 des rumeurs confuses comme celles d'une foule qui marche4 ,bientt les voix devinrent plus distinctes et les clameurs plus bruyantes1 et les pas se pressrent tumultueusement en se rapprochant avec une vitesse incroyable3 c'tait un bruit de course irrgulire1 saccade1 mais dont chaque lan tait plus voisin1 plus imptueux1 plus menaant4 ,je m'imaginai que j'tais poursuivi par cette foule drgle1 et j'essayai de la devancer en me prcipitant sous la vote au milieu des sculptures lugubres4 ,mais il me sembla que ces figures commenaient s'agiter1 s'humecter de sueur et de sang1 et que leurs yeux d'mail roulaient dans leurs orbites4 ,tout coup je reconnus qu'elles me regardaient toutes et qu'elles taient toutes penches vers moi1 les unes avec l'expression d'un rire affreux1 les autres avec celle d'une aversion furieuse4 ,toutes avaient le bras lev sur moi et semblaient prtes m'craser sous les membres palpitants qu'elles s'arrachaient les unes aux autres4 ,il y en avait qui me menaaient avec leur propre tte dans les mains1 ou avec des cadavres d'enfants qu'elles avaient arrachs de la vote4 ,tandis que ma vue tait trouble par ces images abominables1 mon oreille tait remplie des bruits sinistres qui s'approchaient4 ,il y avait devant moi des objets affreux1 derrire moi des bruits plus affreux encore3 des rires1 des hurlements1 des menaces1 des sanglots1 des blasphmes1 et tout coup des silences1 durant lesquels il semblait que la foule1 porte par le vent1 francht des distances normes et gagnt sur moi du terrain au centuple4 ,enfin le bruit se rapprocha tellement que1 ne pouvant plus esprer d'chapper1 j'essayai de me cacher derrire les piliers de la galerie2 mais les figures de marbre s'animrent tout coup2 et1 agitant leurs bras1 qu'elles tendaient vers moi avec frnsie1 elles voulurent me saisir pour me dvorer4 ,je fus donc rejet par la peur au milieu de la galerie1 o leurs bras ne pouvaient m'atteindre1 et la foule vint1 et l'espace fut rempli de voix1 le pav inond de pas4 ,ce fut comme une tempte dans les bois1 comme une rafale sur les flots2 ce fut l'ruption de la lave4 ,il me sembla que l'air s'embrasait et que mes paules pliaient sous le poids de la houle4 ,je fus emport comme une feuille d'automne dans le tourbillon des spectres4 ,ils taient tous vtus de robes noires1 et leurs yeux ardents brillaient sous leurs sombres capuces comme ceux du tigre au fond de son antre4 ,il y en avait qui semblaient plongs dans un dsespoir sans bornes1 d'autres qui se livraient une joie insense ou froce1 d'autres dont le silence farouche me glaait et m'pouvantait plus encore4 mesure qu'ils avanaient1 les figures de bronze et de marbre s'agitaient et se tordaient avec tant d'efforts qu'elles finissaient par se dtacher de leur affreuse treinte1 par se dgager du pav qui enchanait leurs pieds1 par arracher leurs bras et leurs paules de la corniche2 et les mutils de la vote se dtachaient aussi1 et1 se tranant comme des couleuvres le long des murs1 ils russissaient gagner le sol4 ,et alors tous ces anthropophages gigantesques1 tous ces corchs1 tous ces mutils1 se joignaient la foule des spectres qui m'entranaient1 et1 reprenant les apparences d'une vie complte1 se mettaient courir et hurler comme les autres3 de sorte qu'autour de nous l'espace s'agrandissait1 et la foule se rpandait dans les tnbres comme un fleuve qui a rompu ses digues2 mais la lueur lointaine l'attirait et la guidait toujours4 ,tout coup cette clart blafarde devint plus vive1 et je vis que nous tions arrivs au but4 ,la foule se divisa1 se rpandit dans des galeries circulaires1 et j'aperus au-dessous de moi1 une distance incommensurable1 l'intrieur d'un monument tel que la main de l'homme n'et jamais pu le construire4 ,c'tait une glise gothique dans le got de celles que les catholiques rigeaient au onzime sicle1 dans ce temps o leur puissance morale1 arrive son apoge1 commenait dresser des chafauds et des bchers4 ,les piliers lancs1 les arcades aigus1 les animaux symboliques1 les ornements bizarres1 tous les caprices d'une architecture orgueilleuse et fantasque taient l dploys dans un espace et sur des dimensions telles qu'un million d'hommes et pu tre abrit sous la mme vote4 ,mais cette vote tait de plomb1 et les galeries suprieures o la foule se pressait taient si rapproches du fate que nul ne pouvait s'y tenir debout1 et que1 la tte courbe et les paules brises1 j'tais forc de regarder ce qui se passait tout au fond de l'glise1 sous mes pieds1 une profondeur qui me donnait des vertiges4 ,d'abord je ne discernai rien que les effets de l'architecture1 dont les parties basses flottaient dans le vague1 tandis que les parties moyennes s'clairaient de lueurs rouges entrecoupes d'ombres noires1 comme si un foyer d'incendie et clat de quelque point insaisissable ma vue4 ,peu peu cette clart sinistre s'tendit sur toutes les parties de l'difice1 et je distinguai un grand nombre de figures agenouilles dans la nef1 tandis qu'une procession de prtres revtus de riches habits sacerdotaux dfilait lentement au milieu1 et se dirigeait vers le chur en chantant d'une voix monotone3 ,dtruisons-le6 dtruisons-le6 que ce gui appartient la tombe soit rendu la tombe6 ,ce chant lugubre rveilla mes terreurs1 et je regardai autour de moi2 mais je vis que j'tais seul dans une des traves3 la foule avait envahi toutes les autres2 elle semblait ne pas s'occuper de moi4 ,alors j'essayai de m'chapper de ce lieu d'pouvante1 o un instinct secret m'annonait l'accomplissement de quelque affreux mystre4 ,je vis plusieurs portes derrire moi2 mais elles taient gardes par les horribles figures de bronze1 qui ricanaient et se parlaient entre elles en disant3 ,on va le dtruire1 et les lambeaux de sa chair nous appartiendront4 ,glac par ces paroles1 je me rapprochai de la balustrade en me courbant le long de la rampe de pierre pour qu'on ne pt pas me voir4 ,j'eus une telle horreur de ce qui allait s'accomplir que je fermai les yeux et me bouchai les oreilles4 ,la tte enveloppe de mon capuce et courbe sur mes genoux1 je vins bout de me figurer que tout cela tait un rve et que j'tais endormi sur le grabat de ma cellule4 ,je fis des efforts inous pour me rveiller et pour chapper au cauchemar1 et je crus m'veiller en effet2 mais en ouvrant les yeux je me retrouvai dans la trave1 environn distance des spectres qui m'y avaient conduit1 et je vis au fond de la nef la procession de prtres qui tait arrive au milieu du chur1 et qui formait un groupe press au centre duquel s'accomplissait une scne d'horreur que je n'oublierai jamais4 ,il y avait un homme couch dans un cercueil1 et cet homme tait vivant4 ,il ne se plaignait pas1 il ne faisait aucune rsistance2 mais des sanglots touffs s'chappaient de son sein1 et ses soupirs profonds1 accueillis par un morne silence1 se perdaient sous la vote qui les renvoyait la foule insensible4 ,auprs de lui plusieurs prtres arms de clous et de marteaux se tenaient prts l'ensevelir aussitt qu'on aurait russi lui arracher le cur4 ,mais c'tait en vain que1 les bras sanglants et enfoncs dans la poitrine entr'ouverte du martyr1 chacun venait son tour fouiller et tordre ses entrailles2 nul ne pouvait arracher ce cur invincible que des liens de diamant semblaient retenir victorieusement sa place4 ,de temps en temps les bourreaux laissaient chapper un cri de rage1 et des imprcations mles des hues leur rpondaient du haut des galeries4 ,pendant ces abominations1 la foule prosterne dans l'glise se tenait immobile dans l'attitude de la mditation et du recueillement4 ,alors un des bourreaux s'approcha tout sanglant de la balustrade qui spare le chur de la nef1 et dit ces hommes agenouills3 --,ames chrtiennes1 fidles fervents et purs1 mes frres bien-aims1 priez6 redoublez de supplications et de larmes1 afin que le miracle s'accomplisse et que vous puissiez manger la chair et boire le sang du ,christ1 votre divin ,sauveur4 ,et les fidles se mirent prier voix basse1 se frapper la poitrine et rpandre la cendre sur leurs fronts1 tandis que les bourreaux continuaient torturer leur proie1 et que la victime murmurait en pleurant ces mots souvent rpts3 mon ,dieu1 relve ces victimes de l'ignorance et de l'imposture6 ,il me semblait qu'un cho de la vote1 tel qu'une voix mystrieuse1 apportait ces plaintes mon oreille4 ,mais j'tais tellement glac par la peur que1 au lieu de lui rpondre et d'lever ma voix contre les bourreaux1 je n'tais occup qu' pier les mouvements de ceux qui m'environnaient1 dans la crainte qu'ils ne tournassent leur rage contre moi en voyant que je n'tais pas un des leurs4 ,puis j'essayais de me rveiller1 et pendant quelques secondes mon imagination me reportait des scnes riantes4 ,je me voyais assis dans ma cellule par une belle matine1 entour de mes livres favoris2 mais un nouveau soupir de la victime m'arrachait cette douce vision1 et de nouveau je me retrouvais en face d'une interminable agonie et d'infatigables bourreaux4 ,je regardais le patient1 et il me semblait qu'il se transformait chaque instant1 ce n'tait plus le ,christ1 c'tait ,abeilard1 et puis ,jean ,huss1 et puis ,luther444 ,je m'arrachais encore ce spectacle d'horreur1 et il me semblait que je revoyais la clart du jour et que je fuyais lger et rapide au milieu d'une riante campagne4 ,mais un rire froce1 parti d'auprs de moi1 me tirait en sursaut de cette douce illusion1 et j'apercevais ,spiridion dans le cercueil1 aux prises avec les infmes qui broyaient son cur dans sa poitrine sans pouvoir s'en emparer4 ,puis ce n'tait plus ,spiridion1 c'tait le vieux ,fulgence1 et il appelait vers moi en disant3 --,alexis1 mon fils ,alexis6 vas-tu donc me laisser prir8 ,il n'eut pas plus tt prononc mon nom que je vis sa place dans le cercueil ma propre figure1 le sein entr'ouvert1 le cur dchir par des ongles et des tenailles4 ,cependant j'tais toujours dans la trave1 cach derrire la balustrade1 et contemplant un autre moi-mme dans les angoisses de l'agonie4 ,alors je me sentis dfaillir1 mon sang se glaa dans mes veines1 une sueur froide ruissela de tous mes membres1 et j'prouvai dans ma propre chair toutes les tortures que je voyais subir mon spectre4 ,j'essayai de rassembler le peu de forces qui me restaient et d'invoquer mon tour ,spiridion et ,fulgence4 ,mes yeux se fermrent1 et ma bouche murmura des mots dont mon esprit n'avait plus conscience4 ,lorsque je rouvris les yeux1 je vis auprs de moi une belle figure agenouille1 dans une attitude calme4 ,la srnit rsidait sur son large front1 et ses yeux ne daignaient point s'abaisser sur mon supplice4 ,il avait le regard dirig vers la vote de plomb1 et je vis qu'au-dessus de sa tte la lumire du ciel pntrait par une large ouverture4 ,un vent frais agitait faiblement les boucles d'or de ses beaux cheveux4 ,il y avait dans ses traits une mlancolie ineffable mle d'espoir et de piti4 -- toi dont je sais le nom1 lui dis-je voix basse1 toi qui sembles invisible ces fantmes effroyables1 et qui daignes te manifester moi seul1 moi seul qui te connais et qui t'aime6 sauve-moi de ces terreurs1 soustrais-moi ce supplice6444 ,il se tourna vers moi1 et me regarda avec des yeux clairs et profonds1 qui semblaient la fois plaindre et mpriser ma faiblesse4 ,puis1 avec un sourire anglique1 il tendit la main1 et toute la vision rentra dans les tnbres4 ,alors je n'entendis plus que sa voix amie1 et c'est ainsi qu'elle me parla3 --,tout ce que tu as cru voir ici n'a d'existence que dans ton cerveau4 ,ton imagination a seule forg l'horrible rve contre lequel tu t'es dbattu4 ,que ceci t'enseigne l'humilit1 et souviens-toi de la faiblesse de ton esprit avant d'entreprendre ce que tu n'es pas encore capable d'excuter4 ,les dmons et les larves sont des crations du fanatisme et de la superstition4 quoi t'a servi toute ta philosophie1 si tu ne sais pas encore distinguer les pures rvlations que le ciel accorde1 des grossires visions voques par la peur8 ,remarque que tout ce que tu as cru voir s'est pass en toi-mme1 et que tes sens abuss n'ont fait autre chose que de donner une forme aux ides qui depuis longtemps te proccupent4 ,tu as vu dans cet difice compos de figures de bronze et de marbre1 tour tour dvorantes et dvores1 un symbole des mes que le catholicisme a endurcies et mutiles1 une image des combats que les gnrations se sont livrs au sein de l'glise profane1 en se dvorant les unes les autres1 en se rendant les unes aux autres le mal qu'elles avaient subi4 ,ce flot de spectres furieux qui t'a emport avec lui1 c'est l'incrdulit1 c'est le dsordre1 l'athisme1 la paresse1 la haine1 la cupidit1 l'envie1 toutes les passions mauvaises qui ont envahi l'glise quand l'glise a perdu la foi2 et ces martyrs dont les princes de l'glise disputaient les entrailles1 c'taient les ,christs1 c'taient les martyrs de la vrit nouvelle1 c'taient les saints de l'avenir tourments et dchirs jusqu'au fond du cur par les fourbes1 les envieux et les tratres4 ,toi-mme1 dans un instinct de noble ambition1 tu t'es vu couch dans ce cnotaphe ensanglant1 sous les yeux d'un clerg infme et d'un peuple imbcile4 ,mais tu tais double tes propres yeux2 et1 tandis que la moiti la plus belle de ton tre subissait la torture avec constance et refusait de se livrer aux pharisiens1 l'autre moiti1 qui est goste et lche1 se cachait dans l'ombre1 et1 pour chapper ses ennemis1 laissait la voix du vieux ,fulgence expirer sans chos4 ,c'est ainsi1 ,alexis6 que l'amour de la vrit a su prserver ton me des viles passions du vulgaire2 mais c'est ainsi1 moine6 que l'amour du bien-tre et le dsir de la libert t'ont rendu complice du triomphe des hypocrites avec lesquels tu es condamn vivre4 ,allons1 veille-toi1 et cherche dans la vertu la vrit que tu n'as pu trouver dans la science4 peine eut-il fini de parler1 que je m'veillai2 j'tais dans l'glise du couvent1 tendu sur la pierre du ,hic est1 ct du caveau entr'ouvert4 ,le jour tait lev1 les oiseaux chantaient gaiement en voltigeant autour des vitraux2 le soleil levant projetait obliquement un rayon d'or et de pourpre sur le fond du chur4 ,je vis distinctement celui qui m'avait parl entrer dans ce rayon1 et s'y effacer comme s'il se ft confondu avec la lumire cleste4 ,je me ttai avec effroi4 ,j'tais appesanti par un sommeil de mort1 et mes membres taient engourdis par le froid de la tombe4 ,la cloche sonnait matines2 je me htai de replacer la pierre sur le caveau1 et je pus sortir de l'glise avant que le petit nombre des fervents qui ne se dispensaient pas des offices du matin y et pntr4 ,le lendemain1 il ne me restait de cette nuit affreuse qu'une lassitude profonde et un souvenir pnible4 ,les diverses motions que j'avais prouves se confondaient dans l'accablement de mon cerveau4 ,la vision hideuse et la cleste apparition me paraissaient galement fbriles et imaginaires2 je rpudiais autant l'une que l'autre1 et n'attribuais dj plus la douce impression de la dernire qu'au rassrnement de mes facults et la fracheur du matin4 partir de ce moment1 je n'eus plus qu'une pense et qu'un but1 ce fut de refroidir mon imagination1 comme j'avais russi refroidir mon cur4 ,je pensai que1 comme j'avais dpouill le catholicisme pour ouvrir mon intelligence une voie plus large1 je devais dpouiller tout enthousiasme religieux pour retenir ma raison dans une voie plus droite et plus ferme4 ,la philosophie du sicle avait mal combattu en moi l'lment superstitieux2 je rsolus de me prendre aux racines de cette philosophie2 et1 rtrogradant d'un sicle1 je remontai aux causes des doctrines incompltes qui m'avaient sduit4 ,j'tudiai ,newton1 ,leibnitz1 ,keppler1 ,malebranche1 ,descartes surtout1 pre des gomtres1 qui avaient sap l'difice de la tradition et de la rvlation4 ,je me persuadai qu'en cherchant l'existence de ,dieu dans les problmes de la science et dans les raisonnements de la mtaphysique1 je saisirais enfin l'ide de ,dieu1 telle que je voulais la concevoir1 calme1 invincible1 infinie4 ,alors commena pour moi une nouvelle srie de travaux1 de fatigues et de souffrances4 ,je m'tais flatt d'tre plus robuste que les spculateurs auxquels j'allais demander la foi2 je savais bien qu'ils l'avaient perdue en voulant la dmontrer2 j'attribuais cette erreur funeste l'affaiblissement invitable des facults employes de trop fortes tudes4 ,je me promettais de mnager mieux mes forces1 d'viter les purilits o de consciencieuses recherches les avaient parfois gars1 de rejeter avec discernement tout ce qui tait entr de force dans leurs systmes2 en un mot1 de marcher pas de gant dans cette carrire o ils s'taient trans avec peine4 ,l comme partout1 l'orgueil me poussait ma perte2 elle fut bientt consomme4 ,loin d'tre plus ferme que mes matres1 je me laissai tomber plus bas sur le revers des sommets que je voulais atteindre et o je me targuais vainement de rester4 ,parvenu ces hauteurs de la science1 que l'intelligence escalade1 mais au pied desquelles le sentiment s'arrte1 je fus pris du vertige de l'athisme4 ,fier d'avoir mont si haut1 je ne voulus pas comprendre que j'avais peine atteint le premier degr de la science de ,dieu1 parce que je pouvais expliquer avec une certaine logique le mcanisme de l'univers1 et que pourtant je ne pouvais pntrer la pense qui avait prsid cette cration4 ,je me plus ne voir dans l'univers qu'une machine1 et supprimer la pense divine comme un lment inutile la formation et la dure des mondes4 ,je m'habituai rechercher partout l'vidence et mpriser le sentiment1 comme s'il n'tait pas une des principales conditions de la certitude4 ,je me fis donc une manire troite et grossire de voir1 d'analyser et de dfinir les choses2 et je devins le plus obstin1 le plus vain et le plus born des savants4 ,dix ans de ma vie s'coulrent dans ces travaux ignors1 dix ans qui tombrent dans l'abme sans faire crotre un brin d'herbe sur ses bords4 ,je me dbattis longtemps contre le froid de la raison4 mesure que je m'emparais de cette triste conqute1 j'en tais effray1 et je me demandais ce que je ferais de mon cur si jamais il venait se rveiller4 ,mais peu peu les plaisirs de la vanit satisfaite touffaient cette inquitude4 ,on ne se figure pas ce que l'homme1 vou en apparence aux occupations les plus graves1 y porte d'inconsquence et de lgret4 ,dans les sciences1 la difficult vaincue est si enivrante que les rsolutions consciencieuses1 les instincts du cur1 la morale de l'me1 sont sacrifis1 en un clin d'il1 aux triomphes frivoles de l'intelligence4 ,plus je courais ces triomphes1 plus celui que j'avais rv d'abord me paraissait chimrique4 ,j'arrivai enfin le croire inutile autant qu'impossible2 je rsolus donc de ne plus chercher des vrits mtaphysiques sur la voie desquelles mes tudes physiques me mettaient de moins en moins4 ,j'avais tudie les mystres de la nature1 la marche et le repos des corps clestes1 les lois invariables qui rgissent l'univers dans ses splendeurs infinies comme dans ses imperceptibles dtails2 partout j'avais senti la main de fer d'une puissance incommensurable1 profondment insensible aux nobles motions de l'homme1 gnreuse jusqu' la profusion1 ingnieuse jusqu' la minutie en tout ce qui tend ses satisfactions matrielles2 mais voue un silence inexorable en tout ce qui tient son tre moral1 ses immenses dsirs1 fallait-il dire ses immenses besoins8 ,cette avidit avec laquelle quelques hommes d'exception cherchent communiquer intimement avec la ,divinit1 n'tait-elle pas une maladie du cerveau1 que l'on pouvait classer ct du drglement de certaines croissances anormales dans le rgne vgtal1 et de certains instincts exagrs chez les animaux8 ,n'tait-ce pas l'orgueil1 cette autre maladie commune au grand nombre des humains1 qui parait de couleurs sublimes et rehaussait d'appellations pompeuses cette fivre de l'esprit1 tmoignage de faiblesse et de lassitude bien plus que de force et de sant8 ,non1 m'criai-je1 c'est impudence et folie1 et misre surtout1 que de vouloir escalader le ciel4 ,le ciel qui n'existe nulle part pour le moindre colier rompu au mcanisme de la sphre6 le ciel1 o le vulgaire croit voir1 au milieu d'un trne de nues form des grossires exhalaisons de la terre1 un ftiche taill sur le modle de l'homme1 assis sur les sphres ainsi qu'un ciron sur l',atlas6 le ciel1 l'ther infini parsem de soleils et de mondes infinis1 que l'homme s'imagine devoir traverser aprs sa mort comme les pigeons voyageurs passent d'un champ un autre1 et o de pitoyables rhteurs thologiques choisissent apparemment une constellation pour domaine et les rayons d'un astre pour vtement6 le ciel et l'homme1 c'est--dire l'infini et l'atome6 quel trange rapprochement d'ides6 quelle ridicule antithse6 ,quel est donc le premier cerveau humain qui est tomb dans une pareille dmence8 ,et aujourd'hui un pape1 qui s'intitule le roi des mes1 ouvre avec une clef les deux battants de l'ternit quiconque plie le genou devant sa discipline en disant3 ,admettez-moi6 ,c'est ainsi que je parlais1 et alors un rire amer s'emparait de moi2 et1 jetant par terre les sublimes crits des pres de l'glise et ceux des philosophes spiritualistes de toutes les nations et de tous les temps1 je les foulais aux pieds dans une sorte de rage1 en rptant ces mots favoris d',hbronius1 o je croyais trouver la solution de tous mes problmes3 ignorance1 imposture6 ,tu plis1 enfant1 dit ,alexis en s'interrompant2 ta main tremble dans la mienne1 et ton il effar semble interroger le mien avec anxit4 ,calme-toi1 et ne crains pas de tomber dans de pareilles angoisses3 j'espre que ce rcit t'en prservera pour jamais4 ,heureusement pour l'homme1 cette pense de ,dieu1 qu'il ignore et qu'il nie si souvent1 a prsid la cration de son tre avec autant de soin et d'amour qu' celle de l'univers4 ,elle l'a fait perfectible dans le bien1 corrigible dans le mal4 ,si1 dans la socit1 l'homme peut se considrer souvent comme perdu pour la socit1 dans la solitude l'homme n'est jamais perdu pour ,dieu2 car1 tant qu'il lui reste un souffle de vie1 ce souffle peut faire vibrer une corde inconnue au fond de son me2 et quiconque a aim la vrit a bien des cordes briser avant de prir4 ,souvent les sublimes facults dont il est dou sommeillent pour se retremper comme le germe des plantes au sein de la terre1 et1 au sortir d'un long repos1 elles clatent avec plus de puissance4 ,si j'estime tant la retraite et la solitude1 si je persiste croire qu'il faut garder les vux monastiques1 c'est que j'ai connu plus qu'un autre les dangers et les victoires de ce long tte--tte avec la conscience1 o ma vie s'est consume4 ,si j'avais vcu dans le monde1 j'eusse t perdu jamais4 ,le souffle des hommes et teint ce que le souffle de ,dieu a ranim4 ,l'appt d'une vaine gloire m'et enivr2 et1 mon amour pour la science trouvant toujours de nouvelles excitations dans le suffrage d'autrui1 j'eusse vcu dans l'ivresse d'une fausse joie et dans l'oubli du vrai bonheur4 ,mais ici1 n'tant compris de personne1 vivant de moi-mme1 et n'ayant pour stimulant que mon orgueil et ma curiosit1 je finis par apaiser ma soif et par me lasser de ma propre estime4 ,je sentis le besoin de faire partager mes plaisirs et mes peines quelqu'un1 dfaut de l'ami cleste que je m'tais alin2 et je le sentis sans m'en rendre compte1 sans vouloir me l'avouer moi-mme4 ,outre les habitudes superbes que l'orgueil de l'esprit avait donnes mon caractre1 je n'tais point entour d'tres avec lesquels je pusse sympathiser3 la grossiret ou la mchancet se dressait de toutes parts autour de moi pour repousser les lans de mon cur4 ,ce fut encore un bonheur pour moi4 ,je sentais que la socit d'hommes intelligents et allum en moi une fivre de discussion1 une soif de controverses2 qui m'eussent de plus en plus affermi dans mes ngations2 au lieu que dans mes longues veilles solitaires1 au plus fort de mon athisme1 je sentais encore parfois des aspirations violentes vers ce ,dieu que j'appelais la fiction de mes jeunes annes2 et1 quoique dans ces moments-l j'eusse du mpris pour moi-mme1 il est certain que je redevenais bon1 et que mon cur luttait avec courage contre sa propre destruction4 ,les grandes maladies ont des phases o le mal amne le bien1 et c'est aprs la crise la plus effrayante que la gurison se fait tout coup comme un miracle4 ,les temps qui prcdrent mon retour la foi furent ceux o je crus me sentir le plus robuste adepte de la raison pure4 ,j'avais russi touffer toute rvolte du cur1 et je triomphais dans mon mpris de toute croyance1 dans mon oubli de toute motion religieuse4 peine arriv cet apoge de ma force philosophique1 je fus pris de dsespoir4 ,un jour que j'avais travaill pendant plusieurs heures je ne sais quels dtails d'observation scientifique avec une lucidit extraordinaire1 je me sentis persuad1 plus que je ne l'avais encore t1 de la toute-puissance de la matire et de l'impossibilit d'un esprit crateur et vivifiant autre que ce que j'appelais1 en langage de naturaliste1 les proprits vitales de la matire4 ,alors j'prouvai tout coup dans mon tre physique la sensation d'un froid glacial1 et je me mis au lit avec la fivre4 ,je n'avais jamais pris aucun soin de ma sant4 ,je fis une maladie longue et douloureuse4 ,ma vie ne fut point en danger2 mais d'intolrables souffrances s'opposrent pendant longtemps toute occupation de mon cerveau4 ,un ennui profond s'empara de moi2 l'inaction1 l'isolement et la souffrance me jetrent dans une tristesse mortelle4 ,je ne voulais recevoir les soins de personne2 mais les instances faussement affectueuses du ,prieur et celles d'un certain convers infirmier1 nomm ,christophore1 me forcrent d'accepter une socit pendant la nuit4 ,j'avais d'insupportables insomnies1 et ce ,christophore1 sous prtexte de m'en allger l'ennui1 venait dormir chaque nuit d'un lourd et profond sommeil auprs de mon lit4 ,c'tait bien la plus excellente et la plus borne des cratures humaines4 ,sa stupidit avait trouv grce pour sa bont auprs des autres moines4 ,on le traitait comme une sorte d'animal domestique laborieux1 souvent ncessaires et toujours inoffensifs4 ,sa vie n'tait qu'une suite de bienfaits et de dvouements4 ,comme on en tirait parti1 on l'avait habitu compter sur l'efficacit de ses soins3 et cette confiance1 que j'tais loin de partager1 me le rendait importun l'excs4 ,cependant un sentiment de justice1 que l'athisme n'avait pu dtruire en moi1 me forait le supporter avec patience et le traiter avec douceur4 ,quelquefois1 dans les commencements1 je m'tais emport contre lui1 et je l'avais chass de ma cellule4 ,au lieu d'en tre offens1 il s'affligeait de me laisser seul en proie mon mal2 il nasillait une longue prire ma porte1 et au lever du jour je le trouvais assis sur l'escalier1 la tte dans ses mains1 dormant la vrit1 mais dormant au froid et sur la dure plutt que de se rsigner passer dans son lit les heures qu'il avait rsolu de mon consacrer4 ,sa patience et son abngation me vainquirent4 ,je supportai sa compagnie pour lui rendre service2 car1 mon grand regret1 nul autre que moi n'tait malade dans le couvent2 et1 lorsque ,christophore n'avait personne soigner1 il tait l'homme le plus malheureux du monde4 ,peu peu je m'habituai le voir1 lui et son petit chien1 qui s'tait tellement identifi pour lui qu'il avait tout son caractre1 toutes ses habitudes1 et que1 pour un peu1 il et prpar la tisane et tt le pouls aux malades4 ,ces deux tres remuaient et dormaient de compagnie4 ,quand le moine allait et venait sur la pointe du pied autour de la chambre1 le chien faisait autant de pas que lui2 et1 ds que le bonhomme s'assoupissait1 l'animal paisible en faisait autant4 ,si ,christophore faisait sa prire1 ,bacco s'asseyait gravement devant lui1 et se tenait ainsi fronant l'oreille et suivant de l'il les moindres mouvements de bras et de tte dont le moine accompagnait son oraison4 ,si ce dernier m'encourageait prendre patience par de niaises consolations et de banales promesses de gurison prochaine1 ,bacco se dressait sur ses jambes de derrire1 et1 posant ses petites pattes de devant sur mon lit avec beaucoup de discrtion et de propret1 me lchait la main d'un air affectueux4 ,je m'accoutumai tellement eux qu'ils me devinrent ncessaires autant l'un que l'autre4 ,au fond je crois que j'avais une secrte prfrence pour ,bacco2 car il avait beaucoup plus d'intelligence que son matre1 son sommeil tait plus lger1 et surtout il ne parlait pas4 ,mes souffrances devinrent si intolrables que toutes mes forces furent abattues4 ,au bout d'une anne de ce cruel supplice1 j'tais tellement vaincu que je ne dsirais plus la mort4 ,je craignais d'avoir souffrir encore plus pour quitter la vie1 et je me faisais d'une vie sans souffrance l'idal du bonheur4 ,mon ennui tait si grand que je ne pouvais plus me passer un instant de mon gardien4 ,je le forais manger en ma prsence1 et le spectacle de son robuste apptit tait un amusement pour moi4 ,tout ce qui m'avait choqu en lui me plaisait1 mme son pesant sommeil1 ses interminables prires et ses contes de bonne femme4 ,j'en tais venu au point de prendre plaisir tre tourment par lui1 et chaque soir je refusais ma potion afin de me divertir pendant un quart d'heure de ses importunits infatigables et de ses insinuations naves1 qu'il croyait ingnieuses1 pour m'amener ses fins4 ,c'taient l mes seules distractions1 et j'y trouvais une sorte de gaiet intrieure1 que le bonhomme semblait deviner1 quoique mes traits fltris et contracts ne puissent pas l'exprimer mme par un sourire4 ,lorsque je commenais gurir1 une maladie pidmique se dclara dans le couvent4 ,le mal tait subit1 terrible1 invitable4 ,on tait comme foudroy4 ,mon pauvre ,christophore en fut atteint un des premiers4 ,j'oubliai ma faiblesse et le danger2 je quittai ma cellule et passai trois jours et trois nuits au pied de son lit4 ,le quatrime jour il expira dans mes bras4 ,cette perte me fut si douloureuse que je faillis ne pas y survivre4 ,alors une crise trange s'opra en moi3 je fus promptement et compltement guri2 mon tre moral se rveilla comme la suite d'un long sommeil2 et1 pour la premire fois depuis bien des annes1 je compris par le cur les douleurs de l'humanit4 ,christophore tait le seul homme que j'eusse aim depuis la mort de ,fulgence4 ,une si prompte et si amre sparation me remit en mmoire mon premier ami1 ma jeunesse1 ma pit1 ma sensibilit1 tous mes bonheurs jamais perdus4 ,je rentrai dans ma solitude avec dsespoir4 ,bacco m'y suivit2 j'tais le dernier malade que son matre et soign3 il s'tait habitu vivre dans ma cellule1 et il semblait vouloir reporter son affection sur moi2 mais il ne put y russir1 le chagrin le consuma4 ,il ne dormait plus1 il flairait sans cesse le fauteuil o ,christophore avait coutume de dormir1 et que je plaais toutes les nuits auprs de mon chevet pour me reprsenter quelque chose de la prsence de mon pauvre ami4 ,bacco n'tait point ingrat mes caresses1 mais rien ne pouvait calmer son inquitude4 ,au moindre bruit1 il se dressait et regardait la porte avec un mlange d'espoir et de dcouragement4 ,alors j'prouvais le besoin de lui parler comme un tre sympathique4 ,il ne viendra plus1 lui disais-je1 c'est moi seul que tu dois aimer maintenant4 ,il me comprenait1 j'en suis certain1 car il venait moi et me lchait la main d'un air triste et rsign4 ,puis il se couchait et tchait de s'endormir2 mais c'tait un assoupissement douloureux1 entrecoup de faibles plaintes qui me dchiraient l'me4 ,quand il eut perdu tout espoir de retrouver celui qu'il attendait toujours1 il rsolut de se laisser mourir4 ,il refusa de manger1 et je le vis expirer sur le fauteuil de son matre1 en me regardant d'un air de reproche1 comme si j'tais la cause de ses fatigues et de sa mort4 ,quand je vis ses yeux teints et ses membres glacs1 je ne pus retenir des torrents de larmes2 je le pleurai encore plus amrement que je n'avais pleur ,christophore4 ,il me sembla que je perdais celui-ci une seconde fois4 ,cet vnement1 si puril en apparence1 acheva de me prcipiter du haut de mon orgueil dans un abme de douleurs4 quoi m'avait servi cet orgueil8 quoi m'avait servi mon intelligence8 ,la maladie avait frapp l'une d'impuissance2 l'humilit d'un homme charitable1 l'affection fidle d'un pauvre animal1 m'avaient plus secouru que l'autre4 ,maintenant que la mort m'enlevait les seuls objets de ma sympathie1 la raison dont j'avais fait mon ,dieu m'enseignait1 pour toute consolation1 qu'il ne restait plus rien d'eux1 et qu'ils devaient tre pour moi comme s'ils n'eussent jamais t4 ,je ne pouvais me faire cette ide de destruction absolue1 et pourtant ma science me dfendait d'en douter4 ,j'essayai de reprendre mes tudes1 esprant chasser l'ennui qui me dvorait2 cela ne servit qu' absorber quelques heures de ma journe4 ,ds que je rentrais dans ma cellule1 ds que je m'tendais sur mon lit pour dormir1 l'horreur de l'isolement se faisait sentir chaque jour davantage2 je devenais faible comme un enfant1 et je baignais mon chevet de mes larmes2 je regrettais ces souffrances physiques qui m'avaient sembl insupportables1 et qui maintenant m'eussent t douces si elles eussent pu ramener prs de moi ,christophore et ,bacco4 ,je sentis alors profondment que la plus humble amiti est un plus prcieux trsor que toutes les conqutes du gnie2 que la plus nave motion du cur est plus douce et plus ncessaire que toutes les satisfactions de la vanit4 ,je compris1 par le tmoignage de mes entrailles1 que l'homme est fait pour aimer1 et que la solitude1 sans la foi et l'amour divin1 est un tombeau1 moins le repos de la mort6 ,je ne pouvais esprer de retrouver la foi1 c'tait un beau rve vanoui qui me laissait plein de regrets2 ce que j'appelais ma raison et mes lumires l'avaient bannie sans retour de mon me4 ,ma vie ne pouvait plus tre qu'une veille aride1 une ralit desschante4 ,mille penses de dsespoir s'agitrent dans mon cerveau4 ,je songeai quitter le clotre1 me lancer dans le tourbillon du monde1 m'abandonner aux passions1 aux vices mme1 pour lcher d'chapper moi-mme par l'ivresse ou l'abrutissement4 ,ces dsirs s'effacrent promptement2 j'avais touff mes passions de trop bonne heure pour qu'il me ft possible de les faire revivre4 ,l'athisme mme n'avait fait qu'affermir1 par l'tude et la rflexion1 mes habitudes d'austrit4 ,d'ailleurs1 travers toutes mes transformations1 j'avais conserv un sentiment du beau1 un dsir de l'idal que ne rpudient point leur gr les intelligences tant soit peu leves4 ,je ne me berais plus du rve de la perfection divine2 mais1 voir seulement l'univers matriel1 ne contempler que la splendeur des toiles et la rgularit des lois qui rgissent la matire1 j'avais pris tant d'amour pour l'ordre1 la dure et la beaut extrieure des choses1 que je n'eusse jamais pu vaincre mon horreur pour tout ce qui et troubl ces ides de grandeur et d'harmonie4 ,j'essayai de me crer de nouvelles sympathies2 je n'en pus trouver dans le clotre4 ,je rencontrais partout la malice et la fausset2 et1 quand j'avais affaire aux simples d'esprit1 j'apercevais la lchet sous la douceur4 ,je tchai de nouer quelques relations avec le monde4 ,du temps de l'abb ,spiridion1 tout ce qu'il y avait d'hommes distingus dans le pays et de voyageurs instruits sur les chemins venaient visiter le couvent1 malgr sa position sauvage et la difficult des routes qui y conduisent4 ,mais1 depuis qu'il tait devenu un repaire de paresse1 d'ignorance et d'ivrognerie1 le hasard seul nous amenait1 comme aujourd'hui1 de rares intervalles1 quelques passants indiffrents ou quelques curieux dsuvrs4 ,je ne trouvai personne qui ouvrir mon cur1 et je restai seul1 livr un sombre abattement4 ,pendant des semaines et des mois1 je vcus ainsi sans plaisir et presque sans peine1 tant mon me tait brise et accable sous le poids de l'ennui4 ,l'tude avait perdu tout attrait pour moi2 elle me devint peu peu odieuse3 elle ne servait qu' me remettre sous les yeux ce sinistre problme de la destine de l'homme abandonn sur la terre tous les lments de souffrance et de destruction1 sans avenir1 sans promesse et sans rcompense4 ,je me demandais alors2 quoi bon vivre1 mais aussi quoi bon mourir2 nant pour nant1 je laissais le temps couler et mon front se dgarnir sans opposer de rsistance ce dprissement de l'me et du corps1 qui me conduisait lentement un repos plus triste encore4 ,l'automne arriva1 et la mlancolie du ciel adoucit un peu l'amertume de mes ides4 ,j'aimais marcher sur les feuilles sches et voir passer ces grandes troupes d'oiseaux voyageurs qui volent dans un ordre symtrique1 et dont le cri sauvage se perd dans les nues4 ,j'enviais le sort de ces cratures qui obissent des instincts toujours satisfaits1 et que la rflexion ne tourmente pas4 ,dans un sens1 je les trouvais bien plus complets que l'homme1 car ils ne dsirent que ce qu'ils peuvent possder2 et1 si le soin de leur conservation est un travail continuel1 du moins ils ne connaissent pas l'ennui1 qui est la pire des fatigues4 ,j'aimais aussi voir s'panouir les dernires fleurs de l'anne4 ,tout me semblait prfrable au sort de l'homme1 mme celui des plantes2 et1 pourtant ma sympathie sur ces existences phmres1 je n'avais d'autre plaisir que de cultiver un petit coin du jardin et de l'entourer de palissades pour empcher les pieds profanes de fouler mes gazons et les mains sacrilges de cueillir mes fleurs4 ,lorsqu'on en approchait1 je repoussais les curieux avec tant d'humeur qu'on me crut fou1 et que le ,prieur se rjouit de me voir tomber dans un tel abrutissement4 ,illustration ,les soires taient fraches1 mais douces2 il m'arrivait souvent1 aprs avoir cherch1 dans la fatigue de mon travail manuel1 l'espoir d'un peu de repos pour la nuit1 de me coucher sur un banc de gazon que j'avais lev moi-mme1 et de rester plong dans une vague rverie longtemps aprs le coucher du soleil4 ,je laissais flotter mes esprits1 comme les feuilles que le vent enlevait aux arbres2 je m'tudiais vgter2 j'eusse voulu dsapprendre l'exercice de la pense4 ,j'arrivais1 ainsi une sorte d'assoupissement qui n'tait ni la veille ni le sommeil1 ni la souffrance ni le bien-tre1 et ce ple plaisir tait encore le plus vif qui me restt4 ,peu peu cette langueur devint plus douce1 et le travail de ma volont pour y arriver devint plus facile4 ,ma batitude alors consistait surtout perdre la mmoire du pass et l'apprhension de l'avenir4 ,j'tais tout au prsent4 ,je comprenais la vie de la nature1 j'observais tous ses petits phnomnes1 je pntrais dans ses moindres secrets4 ,j'coutais ses capricieuses harmonies1 et le sentiment de toutes ces choses inapprciables aux esprits agits russissait me distraire de moi-mme4 ,je soulageais mon insu1 par cette douce admiration1 mon cur rempli d'un amour sans but et d'un enthousiasme sans aliment4 ,je contemplais la grce d'une branche mollement berce par le vent1 j'tais attendri par le chant faible et mlancolique d'un insecte4 ,les parfums de mes fleurs me portaient la reconnaissance2 leur beaut1 prserve de toute altration par mes soins1 m'inspirait un naf orgueil4 ,pour la premire fois1 depuis bien des annes1 je redevenais sensible la posie du clotre1 sanctuaire plac sur les lieux levs pour que l'homme y vive au-dessus des bruits du monde1 recueilli dans la contemplation du ciel4 ,tu connais cet angle que forme la terrasse du jardin du ct de la mer1 au bout du berceau de vigne que supportent des piliers quadrangulaires en marbre blanc4 ,l s'lvent quatre palmiers2 c'est moi qui les ai plants1 et c'est l que j'avais dispos mon parterre1 aujourd'hui effac et confondu dans le potager1 qui a pris la place du beau jardin cr par ,hbronius4 ,ce lieu tait encore1 l'poque dont je te parle1 un des plus pittoresques de la terre1 au dire des rares voyageurs qui le visitaient4 ,les riches fontaines de marbre1 qui ne sont plus consacres aujourd'hui qu' de vils usages1 y murmuraient alors pour les seules dlices des oreilles musicales4 ,l'eau pure de la source tombait dans des conques de marbre rouge qui la dversaient l'une dans l'autre1 et fuyait mystrieusement sous l'ombrage des cyprs et des figuiers4 ,les rameaux des citronniers et des caroubiers se pressaient et s'enlaaient troitement autour de ma retraite1 et l'isolaient selon mon got4 ,mais1 du ct du glacis perpendiculaire qui domine le rivage1 j'avais mnag une ouverture dans mes berceaux2 et je pouvais admirer loisir1 travers un cadre de fleurs et de verdure1 le spectacle sublime de la mer brisant sur les rochers et se teignant l'horizon des feux du couchant ou de ceux de l'aurore4 ,l1 perdu dans des rveries sans fin1 il me semblait saisir des harmonies inapprciables aux sens grossiers des autres hommes1 quelque chant plaintif1 exhal sur la rive maure1 et port sur les mers par les vents du sud1 ou le cantique de quelque derviche1 saint ignor1 perdu dans les pres solitudes de l',atlas1 et plus heureux dans sa misre cnobitique avec la foi que moi au sein de mon opulence monacale avec le doute4 ,illustration ,peu peu j'en vins dcouvrir un sens profond dans les moindres faits de la nature4 ,en m'abandonnant au charme de mes impressions avec la navet qu'amne le dcouragement1 je reculai insensiblement les bornes troites du certain jusqu' celles du possible2 et bientt le possible1 vu avec une certaine motion du cur1 ouvrit autour de moi des horizons plus vastes que ma raison n'et os les pressentir4 ,il me sembla trouver des motifs de mystrieuse prvoyance dans tout ce qui m'avait paru livr la fatalit aveugle4 ,je recouvrai le sens du bonheur que j'avais si dplorablement perdu4 ,je cherchai les jouissances relatives de tous les tres1 comme j'avais cherch leurs souffrances1 et je m'tonnai de les trouver si quitablement rparties4 ,chaque tre prit une forme et une voix nouvelle pour me rvler des facults inconnues la froide et superficielle observation que j'avais prise pour la science4 ,des mystres infinis se droulrent autour de moi1 contredisant toutes les sentences d'un savoir incomplet et d'un jugement prcipit4 ,en un mot1 la vie prit mes yeux un caractre sacr et un but immense1 que je n'avais entrevu ni dans les religions ni dans les sciences1 et que mon cur enseigna sur nouveaux frais mon intelligence gare4 ,un soir j'coutais avec recueillement le bruit de la mer calme brisant sur le sable2 je cherchais le sens de ces trois lames1 plus fortes que les autres1 qui reviennent toujours ensemble des intervalles rguliers1 comme un rhythme marqu dans l'harmonie ternelle2 j'entendis un pcheur qui chantait aux toiles1 tendu sur le dos dans sa barque4 ,sans doute1 j'avais entendu bien souvent le chant des pcheurs de la cte1 et celui-l peut-tre aussi souvent que les autres4 ,mes oreilles avaient toujours t fermes la musique1 comme mon cerveau la posie4 ,je n'avais vu dans les chants du peuple que l'expression des passions grossires1 et j'en avais dtourn mon attention avec mpris4 ,ce soir-l1 comme les autres soirs1 je fus d'abord bless d'entendre cette voix qui couvrait celle des flots1 et qui troublait mon audition4 ,mais1 au bout de quelques instants1 je remarquai que le chant du pcheur suivait instinctivement le rhythme de la mer1 et je pensai que c'tait l peut-tre un de ces grands et vrais artistes que la nature elle-mme prend soin d'instruire1 et qui1 pour la plupart1 meurent ignors comme ils ont vcu4 ,cette pense rpondant aux habitudes de suppositions dans lesquelles je me complaisais dsormais1 j'coutai sans impatience le chant demi sauvage de cet homme demi sauvage aussi1 qui clbrait d'une voix lente et mlancolique les mystres de la nuit et la douceur de la brise4 ,ses vers avaient peu de rime et peu de mesure2 ses paroles1 encore moins de sens et de posie2 mais le charme de sa voix1 l'habilet nave de son rhythme1 et l'tonnante beaut de sa mlodie1 triste1 large et monotone comme celle des vagues1 me frapprent si vivement1 que tout coup la musique me fut rvle4 ,la musique me sembla devoir tre la vritable langue potique de l'homme1 indpendante de toute parole et de toute posie crite1 soumise une logique particulire1 et pouvant exprimer des ides de l'ordre le plus lev1 des ides trop vastes mme pour tre bien rendues dans toute autre langue4 ,je rsolus d'tudier la musique1 afin de poursuivre cet aperu2 et je l'tudiai en effet avec quelque succs1 comme on a pu te le dire4 ,mais une chose me gna toujours1 c'est d'avoir trop fait usage de la logique applique un autre ordre de facults4 ,je ne pus jamais composer1 et c'tait l pourtant ce que j'eusse ambitionn par-dessus tout en musique4 ,quand je vis que je ne pouvais rendre ma pense dans cette langue trop sublime sans doute pour mon organisation1 je m'adonnai la posie1 et je fis des vers4 ,cela ne me russit pas beaucoup mieux2 mais j'avais un besoin de posie qui cherchait une issue avant de songer possder un aliment1 et ma posie tait faible1 parce que la posie veut tre alimente d'un sentiment profond dont je n'avais que le vague pressentiment4 ,mcontent de mes vers1 je fis de la prose laquelle je tchai de conserver une forme lyrique4 ,le seul sujet sur lequel je pusse m'exercer avec un peu de facilit1 c'tait ma tristesse et les maux que j'avais soufferts en cherchant la vrit4 ,je t'en rciterai un chantillon3 ma grandeur6 ma force6 vous avez pass comme une nue d'orage1 et vous tes tombes sur la terre pour ravager comme la foudre4 ,vous avez frapp de mort et de strilit tous les fruits et toutes les fleurs de mon champ4 ,vous en avez fait une arne dsole1 et je me suis assis tout seul au milieu de mes ruines4 ma grandeur6 ma force6 tiez-vous de bons o de mauvais anges8 ma fiert6 ma science6 vous vous tes leves comme les tourbillons brlants que le simoun rpand sur le dsert4 ,comme le gravier1 comme1 la poussire1 vous avez enseveli les palmiers1 vous avez troubl ou tari les fontaines4 ,et j'ai cherch l'onde o l'on se dsaltre1 et je ne l'ai plus trouve2 car l'insens qui veut frayer sa route vers les cimes orgueilleuses de l',horeb1 oublie l'humble sentier qui mne la source ombrage4 ma science6 ma fiert6 tiez-vous les envoyes du ,seigneur1 tiez-vous des esprits de tnbres8 ma vertu6 mon abstinence6 vous vous tes dresses comme des tours1 vous vous tes tendues comme des remparts de marbre1 comme des murailles d'airain4 ,vous m'avez abrit sous des votes glaces1 vous m'avez enseveli dans des caves funbres remplies d'angoisses et de terreurs2 et j'ai dormi sur une couche dure et froide1 o j'ai rv souvent qu'il y avait un ciel propice et des mondes fconds4 ,et quand j'ai cherch la lumire du soleil1 je ne l'ai plus trouve2 car j'avais perdu la vue dans les tnbres1 et mes pieds dbiles ne pouvaient plus me porter sur le bord de l'abme4 ma vertu6 mon abstinence6 tiez-vous les suppts de l'orgueil1 ou les conseils de la sagesse8 ma religion6 mon esprance6 vous m'avez port comme une barque incertaine et fragile sur des mers sans rivages1 au milieu des brumes dcevantes1 vagues illusions1 informes images d'une patrie inconnue4 ,et quand1 lass de lutter contre le vent et de gmir courb sous la tempte1 je vous ai demand o vous me conduisiez1 vous avez allum des phares sur des cueils pour me montrer ce qu'il fallait fuir1 et non ce qu'il fallait atteindre4 ma religion6 mon esprance6 tiez-vous le rve de la folie1 ou la voix mystrieuse du ,dieu vivant8 ,au milieu de ces occupations innocentes1 mon me avait repris du calme et mon corps de la vigueur2 je fus tir de mon repos par l'irruption d'un flau imprvu4 la contagion qu'avaient prouve le monastre et les environs succda la peste qui dsola le pays tout entier4 ,j'avais eu l'occasion de faire quelques observations sur la possibilit de se prserver des maladies pidmiques par un systme hyginique fort simple4 ,je fis part de mes ides quelques personnes2 et1 comme elles eurent se louer d'y avoir ajout foi1 on me fit la rputation d'avoir des remdes merveilleux contre la peste4 ,tout en niant la science qu'on m'attribuait1 je me prtai de grand cur communiquer mes humbles dcouvertes4 ,alors on vint me chercher de tous cts1 et bientt mon temps et mes forces purent peine suffire au nombre du consultations qu'on venait me demander2 il fallut mme que le ,prieur m'accordt la permission extraordinaire de sortir du monastre toute heure1 et d'aller visiter les malades4 ,mais1 mesure que la peste tendait ses ravages1 les sentiments de pit et d'humanit1 qui d'abord avaient port les moines se montrer accessibles et compatissants1 s'effacrent de leurs mes4 ,une peur goste et lche glaa tout esprit de charit4 ,dfense me fut faite de communiquer avec les pestifrs1 et les portes du monastre furent fermes ceux qui venaient implorer des secours4 ,je ne pus m'empcher d'en tmoigner mon indignation au ,prieur4 ,dans un autre temps1 il m'et envoy au cachot2 mais les esprits taient tellement abattus par la crainte de la mort1 qu'il m'couta avec calme4 ,alors il me proposa un terme moyen3 c'tait d'aller m'tablir deux lieues d'ici1 dans l'ermitage de ,saint-,hyacinthe1 et d'y demeurer avec l'ermite jusqu' ce que la fin de la contagion et l'absence de tout danger pour nos frres me permissent de rentrer dans le couvent4 ,il s'agissait de savoir si l'ermite consentirait me laisser vaquer aux devoirs de ma nouvelle charge de mdecin1 et partager avec moi sa natte et son pain noir4 ,je fus autoris l'aller voir pour sonder ses intentions1 et je m'y rendis l'instant mme4 ,je n'avais pas grand espoir de le trouver favorable3 cet homme1 qui venait une fois par mois demander l'aumne la porte du couvent1 m'avait toujours inspir de l'loignement4 ,quoique la pit des mes simples ne le laisst pas manquer du ncessaire1 il tait oblig par ses vux mendier de porte en porte des intervalles priodiques1 plutt pour faire acte d'abjection que pour assurer son existence4 ,j'avais un grand mpris pour cette pratique2 et cet ermite1 avec son grand crne conique1 ses yeux ples et enfoncs qui ne semblaient pas capables de supporter la lumire du soleil1 son dos vot1 son silence farouche1 sa barbe blanche1 jaunie toutes les intempries de l'air1 et sa grande main dcharne1 qu'il tirait de dessous son manteau plutt avec un geste de commandement qu'avec l'apparence de l'humilit1 tait devenu pour moi un type de fanatisme et d'orgueil hypocrite4 ,quand j'eus gravi la montagne1 je fus ravi de l'aspect de la mer4 ,vue ainsi en plongeant de haut sur ses abmes1 elle semblait une immense plaine d'azur fortement incline vers les rocs normes qui la surplombaient2 et ses flots rguliers1 dont le mouvement n'tait plus sensible1 prsentaient l'apparence de sillons gaux tracs par la charrue4 ,cette masse bleue1 qui se dressait comme une colline et qui semblait compacte et solide comme le saphir1 me saisit d'un tel vertige d'enthousiasme1 que je me retins aux oliviers de la montagne pour ne pas me prcipiter dans l'espace4 ,il me semblait qu'en face de ce magnifique lment le corps devait prendre les formes de l'esprit et parcourir l'immensit dans un vol sublime4 ,je pensai alors ,jsus marchant sur les flots1 et je me reprsentai cet homme divin1 grand comme les montagnes1 resplendissant comme le soleil4 ,allgorie de la mtaphysique1 ou rve d'une confiance exalte1 m'criai-je1 tu es plus grand et plus potique que toutes nos certitudes mesures au compas et tous nos raisonnements aligns au cordeau6444 ,comme je disais ces paroles1 une sorte de plainte psalmodie1 faible et lugubre prire qui semblait sortir des entrailles de la montagne1 me fora de me retourner4 ,je cherchai quelque temps des yeux et de l'oreille d'o pouvaient partir ces sons tranges2 et enfin1 tant mont sur une roche voisine1 je vis sous mes pieds1 quelque distance1 dans un cartement du rocher1 l'ermite1 nu jusqu' la ceinture1 occup creuser une fosse dans le sable4 ses pieds tait tendu un cadavre roul dans une natte et dont les pieds bleutres1 maculs par les traces de la peste1 sortaient de ce linceul rustique4 ,une odeur ftide s'exhalait de la fosse entr'ouverte1 peine referme la veille sur d'autres cadavres ensevelis la hte4 ,auprs du nouveau mort il y avait une petite croix de bois d'olivier grossirement taille1 ornement unique du mausole commun2 une jatte de grs avec un rameau d'hysope pour l'ablution lustrale1 et un petit bcher de genivre fumant pour purer l'air4 ,un soleil dvorant tombait d'aplomb sur la tte chauve et sur les maigres paules du solitaire4 ,la sueur collait sa poitrine les longues mches de sa barbe couleur d'ambre4 ,saisi de respect et de piti1 je m'lanai vers lui4 ,il ne tmoigna aucune surprise1 et1 jetant sa bche1 il me fit signe de prendre les pieds du cadavre1 en mme temps qu'il le prenait par les paules4 ,quand nous l'emes enseveli1 il replanta la croix1 fit l'immersion d'eau bnite2 et1 me priant de ranimer le bcher1 il s'agenouilla1 murmura une courte prire1 et s'loigna sans s'occuper de moi davantage4 ,quand nous emes gagn son ermitage1 il s'aperut seulement que je marchais prs de lui2 et1 me regardant alors avec quelque tonnement1 il me demanda si j'avais besoin de me reposer4 ,je lui expliquai en peu de mots le but de ma visite4 ,il ne me rpondit que par un serrement de main2 puis1 ouvrant la porte de l'ermitage1 il me montra1 dans une salle creuse au sein du roc1 quatre ou cinq malheureux pestifrs agonisants sur des nattes4 --,ce sont1 me dit-il1 des pcheurs de la cte et des contrebandiers que leurs parents1 saisis de terreur1 ont jets hors des huttes4 ,je ne puis rien faire pour eux que de combattre le dsespoir de leur agonie par des paroles de foi et de charit2 et puis je les ensevelis quand ils ont cess de souffrir4 ,n'entrez pas1 mon frre1 ajouta-t-il en voyant que je m'avanais sur le seuil2 ces gens-l sont sans ressources1 et ce lieu est infect2 conservez vos jours pour ceux que vous pouvez sauver encore4 --,et vous1 mon pre1 lui dis-je1 ne craignez-vous donc rien pour vous-mme8 --,rien1 rpondit-il en souriant2 j'ai un prservatif certain4 --,et quel est-il8 --,c'est1 dit-il d'un air inspir1 la tche que j'ai remplir qui me rend invulnrable4 ,quand je ne serai plus ncessaire1 je redeviendrai un homme comme les autres2 et quand je tomberai1 je dirai3 ,seigneur1 ta volont soit faite2 puisque tu me rappelles1 c'est que tu n'as plus rien me commander4 ,comme il disait cela1 ses yeux teints se ranimrent1 et semblrent renvoyer les rayons du soleil qu'ils avaient absorbs4 ,leur clat fut tel que j'en dtournai les miens et les reportai involontairement sur la mer qui tincelait nos pieds4 -- quoi songez-vous8 me dit-il4 --,je songe1 rpondis-je1 que ,jsus a march sur les eaux4 --,quoi d'tonnant8 reprit le digne homme1 qui ne me comprenait pas2 la seule chose tonnante1 c'est que saint ,pierre ait dout1 lui qui voyait le ,sauveur face face4 ,je revins tout de suite au monastre pour rendre compte l'abb de mon message4 ,j'aurais d m'pargner cette peine1 et me souvenir que les moines se soucient fort peu de la rgle1 surtout quand la peur les gouverne4 ,je trouvai toutes les portes closes2 et quand je prsentai ma tte au guichet1 on me le referma au visage en me criant que1 quel que ft le rsultat de ma dmarche je ne pouvais plus rentrer au couvent4 ,j'allai donc coucher l'ermitage4 ,j'y passai trois mois dans la socit de l'ermite4 ,c'tait vraiment un homme des anciens jours1 un saint digne des plus beaux temps du christianisme4 ,hors de l'exercice des bonnes uvres1 c'tait peut-tre un esprit vulgaire2 mais sa pit tait si grande qu'elle lui donnait le gnie au besoin4 ,c'tait surtout dans ses exhortations aux mourants que je le trouvais admirable4 ,il tait alors vraiment inspir2 l'loquence dbordait en lui comme un torrent des montagnes4 ,des larmes de componction inondaient son visage sillonn par la fatigue4 ,il connaissait vraiment le chemin des curs4 ,il combattait les angoisses et les terreurs de la mort1 comme ,george le guerrier cleste terrassait les dragons4 ,il avait une intelligence merveilleuse des diverses passions qui avaient pu remplir l'existence de ces moribonds1 et il avait un langage et des promesses appropris chacun d'eux4 ,je remarquais avec satisfaction qu'il tait possd du dsir sincre de leur donner un instant de soulagement moral leur pnible dpart de ce monde1 et non trop proccup des vaines formalits du dogme4 ,en cela1 il s'levait au-dessus de lui-mme2 car sa foi avait dans l'application personnelle toutes les minuties du catholicisme le plus troit et le plus rigide3 mais la bont est un don de ,dieu au-dessus des pouvoirs et des menaces de l'glise4 ,une larme de ses mourants lui paraissait plus importante que les crmonies de l'extrme-onction1 et un jour je l'entendis prononcer une grande parole pour un catholique4 ,il avait prsent le crucifix aux lvres d'un agonisant2 celui-ci dtourna la tte1 et1 prenant l'autre main de l'ermite1 il la lui baisa en rendant l'esprit4 --,eh bien6 dit l'ermite en lui fermant les yeux1 il te sera pardonn1 car tu as senti la reconnaissance2 et si tu as compris le dvoment d'un homme en ce monde1 tu sentiras la bont de ,dieu dans l'autre4 ,avec les chaleurs de l't cessa la contagion4 ,je passai encore quelque temps avec l'ermite avant que l'on ost me rappeler au couvent4 ,le repos nous tait bien ncessaire l'un et l'autre2 et je dois dire que ces derniers jours de l'anne1 pleins de calme1 de fracheur et de suavit dans un des sites les plus magnifiques qu'il soit possible d'imaginer1 loin de toute contrainte1 et dans la socit d'un homme vraiment respectable1 furent au nombre des rares beaux jours de ma vie4 ,cette existence rude et frugale me plaisait1 et puis je me sentais un autre homme qu'en arrivant l'ermitage2 un travail utile1 un dvoment sincre1 m'avaient retremp4 ,mon cur s'panouissait1 comme une fleur aux brises du printemps4 ,je comprenais l'amour fraternel sur un vaste plan2 le dvoment pour tous les hommes1 la charit1 l'abngation1 la vie de l'me en un mot4 ,je remarquais bien quelque purilit dans les ides de mon compagnon rendu au calme de sa vie habituelle4 ,lorsque l'enthousiasme ne le soutenait plus1 il redevenait capucin jusqu' un certain point2 mais je n'essayai pas de combattre ses scrupules1 et j'tais pntr de respect pour la foi pure au creuset d'une telle vertu4 ,lorsque l'ordre me vint de retourner au monastre1 j'tais un peu malade2 la peur de me voir rapporter un germe de contagion fit attendre trs-patiemment mon retour4 ,je reus immdiatement une licence pour rester dehors le temps ncessaire mon rtablissement2 temps qu'on ne limitait pas1 et dont je rsolus de faire le meilleur emploi possible4 ,jusque l une des principales ides qui m'avaient empch de rompre mon vu1 c'tait la crainte du scandale3 non que j'eusse aucun souci personnel de l'opinion d'un monde avec lequel je ne dsirais tablir aucun rapport1 ni que je conservasse aucun respect pour ces moines que je ne pouvais estimer2 mais une rigidit naturelle1 un instinct profond de la dignit du serment1 et1 plus que tout cela peut-tre1 un respect invincible pour la mmoire d',hbronius1 m'avaient retenu4 ,maintenant que le couvent me rejetait1 pour ainsi dire1 de son enceinte1 il me semblait que je pouvais l'abandonner sans faire un clat de mauvais exemple et sans violer mes rsolutions4 ,j'examinai la vie que j'avais mene dans le clotre et celle que j'y pouvais mener encore4 ,je me demandai si elle pouvait produire ce qu'elle n'avait pas encore produit1 quelque chose de grand ou d'utile4 ,cette vie de bndictin que ,spiridion avait pratique et rve sans doute pour ses successeurs1 tait devenue impossible4 ,les premiers compagnons de la savante retraite de ,spiridion durent lui faire rver les beaux jours du clotre et les grands travaux accomplis sous ces votes antiques1 sanctuaire de l'rudition et de la persvrance2 mais ,spiridion1 contemporain des derniers hommes remarquables que le clotre ait produits1 mourut pourtant dgot de son uvre1 ce qu'on assure1 et dsillusionn sur l'avenir de la vie monastique1 quant moi1 qui puis sans orgueil1 puisqu'il s'agit de pnibles travaux entrepris1 et non de glorieuses uvres accomplies1 dire que j'ai t le dernier des bndictins en ce sicle1 je voyais bien que mme mon rle de paisible rudit n'tait plus tenable4 ,pour des tudes calmes1 il faut un esprit calme2 et comment le mien et-il pu l'tre au sein de la tourmente qui grondait sur l'humanit8 ,je voyais les socits prtes se dissoudre1 les trnes trembler comme des roseaux que la vague va couvrir1 les peuples se rveiller d'un long sommeil et menacer tout ce qui les avait enchans1 le bon et le mauvais confondus dans la mme lassitude du joug1 dans la mme haine du pass4 ,je voyais le rideau du temple se fendre du haut en bas comme l'heure de la rsurrection du crucifi dont ces peuples taient l'image1 et les turpitudes du sanctuaire allaient tre mises nu devant l'il de la vengeance4 ,comment mon me et-elle pu tre indiffrente aux approches de ce vaste dchirement qui allait s'oprer8 ,comment mon oreille et-elle pu tre sourde au rugissement de la grande mer qui montait1 impatiente de briser ses digues et de submerger les empires8 la veille des catastrophes dont nous sentirons bientt l'effet1 les derniers moines peuvent bien achever la hte de vider leurs cuves1 et1 gorgs de vin et de nourriture1 s'tendre sur leur couche souille pour y attendre sans souci la mort au milieu des fumes de l'ivresse4 ,mais je ne suis pas de ceux-l2 je m'inquite de savoir comment et pourquoi j'ai vcu1 pourquoi et comment je dois mourir4 ,ayant mrement examin quel usage je pourrais faire de la libert que je m'arrogeais1 je ne vis1 hors des travaux de l'esprit1 rien qui me convnt en ce monde4 ,aux premiers temps de mon dtachement du catholicisme1 j'avais t travaill sans doute par de vastes ambitions2 j'avais fait des projets gigantesques2 j'avais mdit la rforme de l'glise sur un plan plus vaste que celui de ,luther2 j'avais rv le dveloppement du protestantisme4 ,c'est que1 comme ,luther1 j'tais chrtien2 et1 conu dans le sein de l'glise1 je ne pouvais imaginer une religion1 si mancipe qu'elle se ft1 qui ne ft d'abord engendre par l'glise4 ,mais1 en cessant de croire au ,christ1 en devenant philosophe comme mon sicle1 je ne voyais plus le moyen d'tre un novateur2 on avait tout os4 ,en fait de libert de principes1 j'avais t aussi loin que les autres1 et je voyais bien que1 pour lever un avis nouveau au milieu de tous ces destructeurs1 il et fallu avoir leur proposer un plan de rdification quelconque4 ,j'eusse pu faire quelque chose pour les sciences1 et je l'eusse d peut-tre2 mais1 outre que je n'avais nul souci de me faire un nom dans cette branche des connaissances humaines1 je ne me sentais vraiment de dsirs et d'nergie que pour les questions philosophiques4 ,je n'avais tudi les sciences que pour me guider dans le labyrinthe de la mtaphysique1 et pour arriver la connaissance de l'tre suprme4 ,ce but manqu1 je n'aimai plus ces tudes qui ne m'avaient passionn qu'indirectement2 et la perte de toute croyance me paraissait une chose si triste prouver qu'il m'et paru galement pnible de l'annoncer aux hommes4 ,qu'eut t1 d'ailleurs1 une voix de plus dans ce grand concert de maldictions qui s'levait contre l'glise expirante8 ,il y aurait eu de la lchet lancer la pierre contre ce moribond1 dj aux prises avec la rvolution franaise qui commenait clater1 et qui1 n'en doute pas1 ,angel1 aura dans nos contres un retentissement plus fort et plus prochain qu'on ne se plat ici le croire4 ,voil pourquoi je t'ai conseill souvent de ne pas dserter le poste o peut-tre d'honorables prils viendront bientt nous chercher4 ,quant moi1 si je ne suis plus moine par l'esprit1 je le suis et le serai toujours par la robe4 ,c'est une condition sociale1 je ne dirai pas comme une autre1 mais c'en est une2 et plus elle est dconsidre1 plus il importe de s'y comporter en homme4 ,si nous sommes appels vivre dans le monde1 sois sur que plus d'un regard d'ironie et de mpris viendra scruter la contenance de ces tristes oiseaux de nuit1 dont la race habite depuis quinze cents ans les tnbres et la poussire des vieux murs4 ,ceux qui se prsenteront alors au grand jour avec l'opprobre de la tonsure doivent lever la tte plus haut que les autres2 car la tonsure est ineffaable1 et les cheveux repoussent en vain sur le crne3 rien ne cache ce stigmate jadis vnr1 aujourd'hui abhorr des peuples4 ,sans doute1 ,angel1 nous porterons la peine des crimes que nous n'avons pas commis1 et des vices que nous n'avons pas connus4 ,que ceux qui auront mrit les supplices prennent donc la fuite2 que ceux qui auront mrit des soufflets se cachent donc le visage4 ,mais nous1 nous pouvons tendre la joue aux insultes et les mains la corde1 et porter en esprit et en vrit la croix du ,christ1 ce philosophe sublime que tu m'entends rarement nommer1 parce que son nom illustre1 prononc sans cesse autour de moi par tant de bouches impures1 ne peut sortir de mes lvres qu' propos des choses les plus srieuses de la vie et des sentiments les plus profonds de l'me4 ,que pouvais-je donc faire de ma libert8 rien qui me satisft4 ,si je n'eusse cout qu'une vaine avidit de bruit1 de changement et de spectacles1 je serais certainement parti pour longtemps1 pour toujours peut-tre4 ,j'eusse explor des contres lointaines1 travers les vastes mers1 et visit les nations sauvages du globe4 ,je vainquis plus d'une vive tentation de ce genre4 ,tantt j'avais envie de me joindre quelque savant missionnaire1 et d'aller chercher1 loin du bruit des nations nouvelles1 le calme du pass chez des peuples conservateurs religieux des lois et des croyances de l'antiquit4 ,la ,chine1 l',inde surtout1 m'offraient un vaste champ de recherches et d'observations4 ,mais j'prouvai presque aussitt une rpugnance insurmontable pour ce repos de la tombe auquel je ne risquais certainement pas d'chapper1 et que j'allais1 tout vivant1 me mettre sous les yeux4 ,je ne voulus point voir des peuples morts intellectuellement1 attachs comme des animaux stupides au joug faonn par l'intelligence de leurs aeux1 et marchant tout d'une pice comme des momies dans leur suaire d'hiroglyphes4 ,quelque violent1 quelque terrible1 quelque sanglant que pt tre le dnoment du drame qui se prparait autour de moi1 c'tait l'histoire1 c'tait le mouvement ternel des choses1 c'tait l'action fatale ou providentielle du destin1 c'tait la vie1 en un mot1 qui bouillonnait sous mes pieds comme la lave4 ,j'aimai mieux tre emport par elle comme un brin d'herbe que d'aller chercher les vestiges d'une vgtation ptrifie sur des cendres jamais refroidies4 ,en mme temps que mes ides prirent ce cours1 une autre tentation vint m'assaillir3 ce fut d'aller prcisment me jeter au milieu du mouvement des choses1 et de quitter cette terre o le rveil ne se faisait pas sentir encore1 pour voir l'orage clater4 ,oubliant alors que j'tais moine et que j'avais rsolu de rester moine1 je me sentais homme1 et un homme plein d'nergie et de passions2 je songeais alors ce que peut tre la vie d'action1 et1 lass de la rflexion1 je me sentais emport1 comme un jeune colier 7je devrais plutt dire comme un jeune animal71 par le besoin de remuer et de dpenser mes forces4 ,ma vanit me berait alors de menteuses promesses4 ,elle me disait que l un rle utile m'attendait peut-tre1 que les ides philosophiques avaient accompli leur tche1 que le moment d'appliquer ces ides tait venu1 qu'il s'agissait dsormais d'avoir de grands sentiments1 que les caractres allaient tre mis l'preuve1 et que les grands curs seraient aussi ncessaires qu'ils seraient rares4 ,je me trompais4 ,les grandes poques engendrent les grands hommes2 et1 rciproquement1 les grandes actions naissent les unes des autres4 ,la rvolution franaise1 tant calomnie tes oreilles par tous ces imbciles qu'elle pouvante et tous ces cafards qu'elle menace1 enfante tous les jours1 sans que tu l'en doutes1 ,angel1 des phalanges de hros1 dont les noms n'arrivent ici qu'accompagns de maldictions1 mais dont tu chercheras un jour avidement la trace dans l'histoire contemporaine4 ,quant moi1 je quitterai ce monde sans savoir clairement le mot de la grande nigme rvolutionnaire1 devant laquelle viennent se briser tant d'orgueils troits ou d'intelligences tmraires4 ,je ne suis pas n pour savoir4 ,j'aurai pass dans cette vie comme sur une ponte rapide conduisant des abmes o je serai lanc sans avoir le temps de regarder autour de moi1 et sans avoir servi autre chose qu' marquer par mes souffrances une heure d'attente au cadran de l'ternit4 ,pourtant1 comme je vois les hommes du prsent se faire de plus grands maux encore en vue de l'avenir que nous ne nous en sommes fait en vue du pass1 je me dis que tout ce mal doit amener de grands biens2 car aujourd'hui je crois qu'il y a une action providentielle1 et que l'humanit obit instinctivement et sympathiquement aux grands et profonds desseins de la pense divine4 ,j'tais aux prises avec ce nouvel lan d'ambition1 dernier clair d'une jeunesse de cur mal touffe1 et prolonge par cela mme au del des temps marqus pour la candeur et l'inexprience4 ,la rvolution amricaine m'avait tent vivement1 celle de ,france me tentait plus encore4 ,un navire faisant voile pour la ,france fut jet sur nos ctes par des vents contraires4 ,quelques passagers vinrent visiter l'ermitage et s'y reposer1 tandis que le navire se prparait reprendre sa route4 ,c'taient les personnes distingues2 du moins elles me parurent telles1 moi qui prouvais un si grand besoin d'entendre parler avec libert des vnements politiques et du mouvement philosophique qui les produisait4 ,ces hommes taient pleins de foi dans l'avenir1 pleins de confiance en eux-mmes4 ,ils ne s'entendaient pas beaucoup entre eux sur les moyens2 mais il tait ais de voir que tous les moyens leur sembleraient bons dans le danger4 ,cette manire d'envisager les questions les plus dlicates de l'quit sociale me plaisait et m'effrayait en mme temps2 tout ce qui tait courage et dvoment veillait des chos endormis dans mon sein4 ,pourtant les ides de violence et de destruction aveugle troublaient mes sentiments de justice et mes habitudes de patience4 ,parmi ces gens-l il y avait un jeune ,corse dont les traits austres et le regard profond ne sont jamais sortis de ma mmoire4 ,son attitude nglige1 jointe une grande rserve1 ses paroles nergiques et concises1 ses yeux clairs et pntrants1 son profil romain1 une certaine gaucherie gracieuse qui semblait une mfiance de lui-mme prte se changer en audace emporte au moindre dfi1 tout me frappa dans ce jeune homme2 et1 quoiqu'il affectt de mpriser toutes les choses prsentes et de n'estimer qu'un certain idal d'austrit spartiate1 je crus deviner qu'il brlait de s'lancer dans la vie1 je crus pressentir qu'il y ferait des choses clatantes4 ,j'ignore si je me suis tromp4 ,peut-tre n'a-t-il pu percer encore1 peut-tre son nom est-il un de ceux qui remplissent aujourd'hui le monde1 ou peut-tre encore est-il tomb sur un champ de bataille1 tranch comme un jeune pi avant le temps de la moisson4 ,s'il vit et s'il prospre1 fasse le ciel que sa puissante nergie ait servi le dveloppement de ses principes rigides1 et non celui des passions ambitieuses6 ,il remarqua peu le vieux ermite1 et1 quoique j'en fusse bien moins digne1 il concentra toute son attention sur moi1 durant le peu d'heures que nous passmes marcher de long en large sur la terrasse de rochers qui entoure l'ermitage4 ,sa dmarche tait saccade1 toujours rapide1 chaque instant brise brusquement1 comme le mouvement de la mer qu'il s'arrtait pour couter avec admiration2 car il avait le sentiment de la posie ml un degr extraordinaire celui de la ralit4 ,sa pense semblait embrasser le ciel et la terre2 mais elle tait sur la terre plus qu'au ciel1 et les choses divines ne lui semblaient que des institutions protectrices des grandes destines humaines4 ,son ,dieu tait la volont1 la puissance son idal1 la force son lment de vie4 ,je me rappelle assez distinctement l'lan d'enthousiasme qui le saisit lorsque j'essayai de connatre ses ides religieuses4 ,oh6 s'cria-t-il vivement1 je ne connais que ,jhovah1 parce que c'est le ,dieu de la force4 ,oh6 oui1 la force6 c'est l le devoir1 c'est l la rvlation du ,sina1 c'est l le secret des prophtes6 ,l'apptition de la force1 c'est le besoin de dveloppement que la ncessit inflige tous les tres4 ,chaque chose veut tre parce qu'elle doit tre4 ,ce qui n'a pas la force de vouloir est destin prir1 depuis l'homme sans cur jusqu'au brin d'herbe priv des sucs nourriciers4 mon pre6 toi qui tudies les secrets de la nature1 incline-toi devant la force6 ,vois dans tout quelle pret d'envahissement1 quelle opinitret de rsistance6 comme le lichen cherche dvorer la pierre6 comme le lierre treint les arbres1 et1 impuissant percer leur corce1 se roule l'entour comme un aspic en fureur6 ,vois le loup gratter la terre et l'ours creuser la neige avant de s'y coucher4 ,hlas6 comment les hommes ne se feraient-ils pas la guerre1 nation contre nation1 individu contre individu8 comment la socit ne serait-elle pas un conflit perptuel de volonts et de besoins contraires1 lorsque tout est travail dans la nature1 lorsque les lots de la mer se soulvent les uns contre les autres1 lorsque l'aigle dchire le livre et l'hirondelle le vermisseau1 lorsque la gele fend les blocs de marbre1 et que la neige rsiste au soleil8 ,lve la tte2 vois ces masses granitiques qui se dressent sur nous comme des gants1 et qui1 depuis des sicles1 soutiennent les assauts des vents dchans6 ,que veulent ces dieux de pierre qui lassent l'haleine d'ole8 pourquoi la rsistance d',atlas sous le fardeau de la matire8 pourquoi les terribles travaux du cyclope aux entrailles du gant1 et les laves qui jaillissent de sa bouche8 ,c'est que chaque chose veut avoir sa place et remplir l'espace autant que sa puissance d'extension le comporte2 c'est que1 pour dtacher une parcelle de ces granits1 il faut l'action d'une force extrieure formidable2 c'est que chaque tre et chaque chose porte en soi les lments de la production et de la destruction2 c'est que la cration entire offre le spectacle d'un grand combat1 o l'ordre et la dure ne reposent que sur la lutte incessante et universelle4 ,travaillons donc1 cratures mortelles1 travaillons notre propre existence6 homme6 travaille refaire ta socit1 si elle est mauvaise2 en cela tu imiteras le castor industrieux qui btit sa maison4 ,travaille la maintenir1 si elle est bonne2 en cela tu seras semblable au rcif qui se dfend contre les flots rongeurs4 ,si tu l'abandonnes1 si tu laisses la chimre du hasard le soin de ton avenir1 si tu subis l'oppression1 si tu ngliges l'uvre de la dlivrance1 tu mourras dans le dsert comme la race incrdule d',isral4 ,si tu t'endors dans la lchet1 si tu souffres les maux que l'habitude t'a rendus familiers1 afin d'viter ceux que tu crois loigns2 si tu endures la soif par mfiance de l'eau du rocher et de la verge du prophte1 tu mrites que le ciel t'abandonne et que la mer roule sur toi ses flots indiffrents4 ,oui1 oui1 le plus grand crime que l'homme puisse commettre1 la plus grande impit dont il puisse souiller sa vie1 c'est la paresse et l'indiffrence4 ,ceux qui ont appliqu la sainte parole de rsignation cette soumission couarde et nonchalante1 ceux qui ont fait un mrite aux hommes de subir l'insolence et le despotisme d'autres hommes2 ceux-l1 dis-je1 ont pch2 ce sont de faux prophtes1 et ils ont gar la race humaine dans des voies de maldictions6 ,c'est ainsi qu'il parlait tandis que la brise de mer soufflait dans ses longs cheveux noirs4 ,je n'essaie pas ici de te rendre la force et la concision de sa parole1 je ne saurais y atteindre2 le souvenir de ses ides m'est seul rest1 et sa figure a t longtemps devant mes yeux aprs son dpart4 ,je l'accompagnai sur la barque qui le reconduisait bord du navire4 ,il me serra la main avec force en me quittant1 et ses dernires paroles furent3 --,eh bien1 vous ne voulez pas nous suivre8 ,mon cur tressaillit en cet instant1 comme s'il et voulu s'chapper de ma poitrine2 je sentis pour ce jeune homme un lan de sympathie extraordinaire1 comme si son nergie avait en moi un reflet ignor4 ,mais1 en mme temps1 cette face inconnue de son tre qui chappait ma pntration me glaa de crainte1 et je laissai retomber sa main blanche et froide comme le marbre4 ,longtemps je le suivis des yeux1 du haut des rochers1 d'o je l'apercevais debout sur le tillac1 une longue-vue la main1 observant les rcifs de la cte3 dj il ne songeait plus moi4 ,quand la voile eut disparu l'horizon1 je regrettai de ne pas lui avoir demand son nom4 ,je n'y avais pas song4 ,quand je me retrouvai seul sur le rivage1 il me sembla que la dernire lueur de vie venait de s'teindre en moi et que je rentrais dans la nuit ternelle4 ,mon cur se serra troitement2 et1 quoique le soleil ft ardent sur ma tte1 je me trouvai tout coup comme environn de tnbres4 ,alors les paroles de mon rve me revinrent la mmoire1 et je les prononai tout haut dans une sorte de dsespoir3 ,que ce qui appartient la tombe soit rendu la tombe4 ,je passai le reste de cette journe dans une grande agitation4 ,tant que ces voyageurs m'avaient encourag les suivre1 je m'tais senti plus fort que leurs suggestions2 maintenant qu'il n'tait plus temps de me raviser1 je n'tais pas sr que mon refus ne ft pas bien plutt un trait de lchet qu'un acte de sagesse4 ,j'tais abattu1 incertain2 je jetais des regards sombres autour de moi2 ma robe noire me semblait une chape de plomb2 j'tais accabl de moi-mme4 ,je me tranai jusqu' mon lit de joncs1 et je m'endormis en formant le souhait de ne plus me rveiller4 ,je revis en rve l'abb ,spiridion1 pour la premire fois depuis douze ans4 ,il me sembla qu'il entrait dans la cellule1 qu'il passait auprs de l'ermite sans l'veiller1 et qu'il venait s'asseoir familirement prs de moi4 ,je ne le voyais pas distinctement1 et pourtant je le reconnaissais2 j'tais assur qu'il tait l1 qu'il me parlait1 et je lui retrouvais le mme son de voix qu'il avait eu dans mes rves prcdents1 malgr le temps qui s'tait coul depuis le dernier4 ,il me parla longuement1 vivement1 et je m'veillai fort mu2 mais il me fut impossible de me rappeler un mot de ce qu'il m'avait dit4 ,pourtant j'tais sous l'impression de ses remontrances1 et tout le jour je me trouvai languissant et rveur comme un enfant repris d'une faute dont il ne connat pas la gravit4 ,je me promenai poursuivi de l'ide de ,spiridion1 et ne songeant d'ailleurs plus la chasser2 elle ne me causait plus d'effroi1 quoiqu'elle se lit toujours dans ma pense une pense d'alination mentale2 il m'importait assez peu dsormais de perdre la raison1 pourvu que ma folie ft douce2 et1 comme je me sentais port la mlancolie1 je prfrais de beaucoup cet tat la lucidit du dsespoir4 ,la nuit suivante1 je reus la mme visite1 je fis le mme songe1 et le surlendemain aussi4 ,je commenai ne plus me demander si c'tait l une de ces ides fixes qui s'emparent des cerveaux troubls1 ou s'il y avait vritablement un commerce possible entre l'me des vivants et celle des morts4 ,j'avais1 sinon l'esprit1 du moins le cur assez tranquille2 car1 depuis un certain temps1 je m'appliquais srieusement la pratique du bien4 ,j'avais quitt le dsir de me rendre plus clair et plus habile1 pour celui de me rendre plus pur et plus juste4 ,je me laissais donc aller au destin4 ,mon dernier sacrifice1 quoiqu'il m'et bien cot1 tait consomm3 j'avais fait pour le mieux4 ,j'ignorais si cette ombre assidue me visiter tait mcontente de mon regret2 mais je n'avais plus peur d'elle1 je me sentais assez fort pour ne pas me soucier des morts1 moi qui avais pu rompre1 tout jamais1 avec les vivants4 ,le quatrime jour1 l'ordre formel me vint du haut clerg de retourner mon couvent4 ,l'vque de la province avait dj entendu parler de ma confrence avec des voyageurs dont le rapide passage avait chapp au contrle de sa police4 ,on craignait que je n'eusse quelques rapports secrets avec des moteurs d'insurrection1 ou des trangers imbus de mauvais principes2 on m'enjoignait de rentrer sur l'heure au monastre4 ,je cdai cette injonction avec la plus complte indiffrence4 ,le regret du bon ermite me toucha cependant1 quoique son respect pour les ordres suprieurs l'et empch d'lever aucune objection contre mon dpart1 ni de laisser voir aucun mcontentement4 ,au moment de me voir disparatre parmi les arbres1 il me rappela1 se jeta dans mes bras1 et s'en arracha tout en pleurs pour se prcipiter dans son oratoire4 ,alors je courus aprs lui mon tour1 et1 pour la premire fois depuis bien des annes1 m'agenouillant devant un homme et devant un prtre1 je lui demandai sa bndiction4 ,ce fut un ternel adieu2 il mourut l'hiver suivant1 dans sa quatre-vingt-dixime anne2 c'tait un homme trop obscur pour que l'on songet ,rome le canoniser4 ,pourtant jamais chrtien ne mrita mieux le patriciat cleste4 ,les paysans de la contre se partagrent sa robe de bure1 et en portent encore de petits morceaux comme des reliques4 ,les bandits des montagnes1 pour lesquels sa porte n'avait jamais t ferme1 payrent un magnifique service funbre l'glise de sa paroisse pour faire honneur sa mmoire4 ,je le quittai vers midi1 et prenant le plus long chemin pour retourner au couvent1 je suivis les grves de la mer jusqu' la plaine1 faisant pour la dernire fois de ma vie l'cole buissonnire avec des paules courbes par l'ge et un cur us par la tristesse4 ,la journe tait chaude1 car dj le printemps s'panouissait au flanc des rochers4 ,le chemin que je suivais n'tait pas trac2 la mer seule l'avait creus la base des montagnes4 ,mille asprits du roc semblaient encore disputer la rive l'action envahissante des flots4 ,au bout de deux heures de marche sur ces grves ardentes1 je m'assis1 puis de fatigue1 sur un bloc de granit noir au milieu de l'cume blanche des vagues4 ,c'tait un endroit sauvage1 et la mer le remplissait d'harmonies lugubres4 ,une vieille tour ruine1 asile des ptrels ci des golands1 semblait prte crouler sur ma tte4 ,ronges par l'air salin1 ses pierres avaient pris le grain et la couleur des rochers voisins1 et l'il ne pouvait plus distinguer en beaucoup d'endroits o finissait le travail de la nature et o commenait celui de l'homme4 ,je me comparai cette ruine abandonne que les orages emportaient pierre pierre1 et je me demandai si l'homme tait forc d'attendre ainsi sa destruction du temps et du hasard2 si1 aprs avoir accompli sa tche ou consomm son sacrifice1 il n'avait pas droit de hter le repos de la tombe2 et des penses de suicide s'agitrent dans mon cerveau4 ,alors je me levai1 et me mis marcher sur le bord du rocher1 si rapidement et si prs de l'abme1 que j'ignore comment je n'y tombai pas4 ,mais en cet instant j'entendis derrire moi comme le bruit d'un vtement qui froissait la mousse et les broussailles4 ,je me retournai sans voir personne et repris ma course4 ,mais par trois fois des pas se firent entendre derrire les miens1 et1 la troisime fois1 une main froide comme la glace se posa sur ma tte brlante4 ,je reconnus alors l',esprit1 et1 saisi de crainte1 je m'arrtai en disant3 --,manifeste ta volont1 et je suis toi4 ,mais que ce soit la volont paternelle d'un ami et non la fantaisie d'un spectre capricieux2 car je puis chapper tout et toi-mme par la mort4 ,je ne reus point de rponse1 et je cessai de sentir la main qui m'avait arrt2 mais1 en cherchant des yeux1 je vis devant moi1 quelque distance1 l'abb ,spiridion dans son ancien costume1 tel qu'il m'tait apparu au lit de mort de ,fulgence4 ,il marchait rapidement sur la mer1 en suivant la longue trane de feu que le soleil y projette1 quand il eut atteint l'horizon1 il se retourna1 et me parut tincelant comme un astre2 d'une main il me montrait le ciel1 de l'autre le chemin du monastre4 ,puis tout coup il disparut1 et je repris ma route1 transport de joie1 rempli d'enthousiasme4 ,que m'importait d'tre fou8 j'avais eu une vision sublime4 --,pre ,alexis1 dis-je en interrompant le narrateur1 vous etes sans doute quelque peine reprendre les habitudes de la vie monastique8 --,sans doute1 rpondit-il1 la vie cnobitique tait plus conforme mes gots que celle du clotre2 pourtant j'y songeai peu4 ,une vaine recherche du bonheur ici-bas n'tait pas le but de mes travaux2 un puril besoin de bonheur et de bien-tre n'tait pas l'objet de mes dsirs2 je n'avais eu qu'un dsir dans ma vie1 c'tait d'arriver l'esprance1 sinon la foi religieuse4 ,pourvu qu'en dveloppant les puissances de mon me j'eusse pu parvenir en tirer le meilleur parti possible pour la vrit1 la sagesse ou la vertu1 je me serais regard comme heureux1 autant qu'il est donn l'homme de l'tre en ce monde2 mais hlas6 le doute cet gard vint encore m'assaillir1 aprs le dernier1 l'immense sacrifice que j'avais consomm4 ,j'tais1 il est vrai1 plus prs de la vertu que je ne l'avais t en sortant de ma retraite4 ,fatigu de cultiver le champ strile de la pure intelligence1 ou1 pour mieux dire1 comprenant mieux l'tendue de ce vaste domaine de l'me1 qu'une fausse philosophie avait voulu restreindre aux froides spculations de la mtaphysique1 je sentais la vanit de tout ce qui m'avait sduit1 et la ncessit d'une sagesse qui me rendit meilleur4 ,avec l'exercice du dvouement1 j'avais retrouv le sentiment de la charit2 avec l'amiti1 j'avais compris la tendresse du cur2 avec la posie et les arts1 je retrouvais l'instinct de la vie ternelle2 avec la cleste apparition du bon gnie ,spiridion1 je retrouvais la foi et l'enthousiasme2 mais il me restait quelque chose faire1 je le savais bien1 c'tait d'accomplir un devoir4 ,ce que j'avais fait pour soulager autour de moi quelques maux physiques n'tait qu'une obligation passagre dont je ne pouvais me faire un mrite1 et dont la ,providence m'avait rcompens au centuple en me donnant deux amis sublimes3 l'ermite sur la terre1 ,hbronius dans le ciel4 ,mais1 rentr dans le couvent1 j'avais sans doute une mission quelconque remplir1 et la grande difficult consistait savoir laquelle4 ,il me venait donc encore l'esprit de me mfier de ce qu'en d'autres temps j'eusse appel les visions d'un cerveau enclin au merveilleux1 et de me demander quoi un moine pouvait tre bon au fond de son monastre dans le sicle o nous vivons1 aprs que les travaux accomplis par les grands rudits monastiques des sicles passs ont port leurs fruits1 et lorsqu'il n'existe plus dans les couvents de trsors enfouis exhumer pour l'ducation du genre humain2 lorsque1 surtout1 la vie monastique a cess de prouver et de mriter pour une religion qui1 elle-mme1 ne prouve et ne mrite plus pour les gnrations contemporaines4 ,que faire donc pour le prsent quand on est li par le pass8 ,comment marcher et faire marcher les autres quand on est garrott un poteau8 ,ceci est une grande question1 ceci est la vritable grande question de ma vie4 ,c'est la rsoudre que j'ai consum mes dernires annes1 et il faut bien que je te l'avoue1 mon pauvre ,angel1 je ne l'ai point rsolue4 ,tout ce que j'ai pu faire1 c'est de me rsigner1 aprs avoir reconnu douloureusement que je ne pouvais plus rien4 mon enfant6 je n'ai rien fait jusqu'ici pour dtruire en toi la foi catholique4 ,je ne suis point partisan des ducations trop rapides4 ,lorsqu'il s'agit de ruiner des convictions acquises1 et qu'on n'a pu formuler l'inconnu d'une ide nouvelle1 il ne faut pas trop se hter de lancer une jeune tte dans les abmes du doute4 ,le doute est un mal ncessaire4 ,on peut dire qu'il est un grand bien1 et que1 subi avec douleur1 avec humilit1 avec l'impatience et le dsir d'arriver la foi1 il est un des plus grands mrites qu'une me sincre puisse offrir ,dieu4 ,oui1 certes1 si l'homme qui s'endort dans l'indiffrence de la vrit est vil1 si celui qui s'enorgueillit dans une ngation cynique est insens ou pervers1 l'homme qui pleure sur son ignorance est respectable1 et celui qui travaille ardemment en sortir est dj grand1 mme lorsqu'il n'a encore rien recueilli de son travail4 ,mais il faut une me forte ou une raison dj mre pour traverser cette mer tumultueuse du doute1 sans y tre englouti4 ,bien des jeunes esprits s'y sont risqus1 et1 privs de boussole1 s'y sont perdus jamais1 ou se sont laiss dvorer par les monstres de l'abme1 par les passions que n'enchanait plus aucun frein4 la veille de te quitter1 je te laisse aux mains de la ,providence4 ,elle prpare ta dlivrance matrielle et morale4 ,la lumire du sicle1 cette grande clart de dsabusement qui se projette si brillante sur le pass1 mais qui a si peu de rayons pour l'avenir1 viendra te chercher au fond de ces routes tnbreuses4 ,vois-la sans plir1 et pourtant garde-toi d'en tre trop enivr4 ,les hommes ne rebtissent pas du jour au lendemain ce qu'ils ont abattu dans une heure de lassitude ou d'indignation4 ,sois sur que la demeure qu'ils t'offriront ne sera point faite ta taille4 ,fais-toi donc toi-mme ta demeure1 afin d'tre l'abri au jour de l'orage4 ,je n'ai pas d'autre enseignement te donner que celui de ma vie4 ,j'aurais voulu te le donner un peu plus tard2 mais le temps presse1 les vnements s'accomplissent rapidement4 ,je vais mourir1 et1 si j'ai acquis1 au prix de trente annes de souffrances1 quelque notions pures1 je veux te les lguer3 fais-en l'usage que ta conscience t'enseignera4 ,je te l'ai dit1 et ne sois point tonn du calme avec lequel je te le rpte1 ma vie a t un long combat entre la foi et le dsespoir2 elle va s'achever dans la tristesse et la rsignation1 quant ce qui concerne cette vie elle-mme4 ,mais mon me est pleine d'esprance en l'avenir ternel4 ,si parfois encore tu me vois en proie de grands combats1 loin d'en tre scandalis1 sois-en difi4 ,vois combien le dsespoir est impossible la raison et la conscience humaine1 puisque ayant puis tous les sophismes de l'orgueil1 tous les arguments de l'incrdulit1 toutes les langueurs du dcouragement1 toutes les angoisses de la crainte1 l'espoir triomphe en moi aux approches de la mort4 ,l'espoir1 mon fils1 c'est la foi de ce sicle4 ,mais reprenons notre rcit4 ,j'tais rentr au couvent dans un tat d'exaltation4 peine eus-je franchi la grille1 qu'il me sembla sentir tomber sur mes paules le poids norme de ces votes glaces sous lesquelles je venais une seconde fois m'ensevelir4 ,quand la porte se referma derrire moi avec un bruit formidable1 mille chos lugubres1 rveills comme en sursaut1 m'accueillirent d'un concert funbre4 ,alors je fus pouvant1 et1 dans un mouvement d'effroi impossible dcrire1 je retournai sur mes pas et j'allai toucher cette porte fatale4 ,si elle et t entr'ouverte1 je pense que c'en tait fait1 et que je prenais la fuite pour jamais4 ,le portier me demanda si j'avais oubli quelque chose4 ,illustration --,oui1 lui rpondis-je avec garement1 j'ai oubli de vivre4 ,j'esprais que la vue de mon jardin me consolerait1 et1 au lieu d'aller tout de suite faire acte de prsence et de soumission chez le ,prieur1 je courus vers mon parterre4 ,je n'en trouvai plus la moindre trace3 le potager avait tout envahi2 mes berceaux avaient disparu1 mes belles plantes avaient t arraches2 les palmiers seuls avaient t respects3 ils penchaient leurs fronts altrs dans une attitude morne1 comme pour chercher sur le sol frachement remu les gazons et les fleurs qu'ils avaient coutume d'abriter4 ,je retournai m'a cellule2 elle tait dans le mme tat qu'au jour de mon dpart2 mais elle ne me rappelait que des souvenirs pnibles4 ,j'allai chez le ,prieur2 mes traits taient bouleverss3 au premier coup d'il qu'il jeta sur moi1 il s'en aperut et je lus sur son visage la joie d'un triomphe insultant4 ,alors le mpris me rendit toute mon nergie1 et1 bien que notre entretien roult en apparence sur des choses gnrales1 je lui fis sentir en peu de mots que je ne me mprenais pas sur la distance qui sparait un homme comme lui1 vou la rgle par de vulgaires intrts1 et un homme comme moi rendu l'esclavage par un acte hroque de la volont4 ,pendant quelques jours je fus en butte une lche et malveillante curiosit4 ,on ne pouvait croire que la peur seule de la discipline ecclsiastique ne m'et pas ramen au couvent1 et on se rjouissait l'ide de ma souffrance4 ,je ne leur donnai pas la satisfaction de surprendre un soupir dans ma poitrine ou un murmure sur mes lvres4 ,je me montrai impassible2 mais il m'en cota beaucoup4 ,l'clair d'enthousiasme que m'avait apport ma vision magnifique au bord de la mer1 se dissipa promptement1 car elle ne se renouvela pas1 comme je m'en tais flatt2 et1 de nouveau rendu la lutte des tristes ralits1 j'eus le loisir de me considrer encore une fois comme un tre raisonnable condamn subir une aberration passagre1 et s'en rendre compte froidement le reste de sa vie4 ,dans un autre sicle1 ces visions eussent pu faire de moi un saint2 mais dans celui-ci1 rduit les cacher comme une faiblesse ou une maladie1 je n'y voyais qu'un sujet de rflexions humiliantes sur la pauvret bizarre de l'esprit humain4 ,cependant1 force de songer ces choses1 j'arrivai me dire que la nature de l'me tant un profond mystre1 les facults de l'me taient elles-mmes profondment mystrieuses2 car1 de deux choses l'une3 ou mon esprit avait par moments la puissance de ranimer fictivement ce que la mort avait replong dans le pass1 ou ce que la mort a frapp avait la puissance de se ranimer pour se communiquer moi4 ,or1 qui pourrait nier cette double puissance dans le domaine des ides8 ,qui a jamais song s'en tonner8 ,tous les chefs-d'uvre de la science et de l'art qui nous meuvent jusqu' faire palpiter nos curs et couler nos larmes1 sont-ce des monuments qui couvrent des morts8 ,la trace d'une grande destine est-elle efface par la mort8 ,n'est-elle pas plus brillante encore au travers des sicles couls8 ,est-elle dans l'esprit et dans le cur des gnrations l'tat d'un simple souvenir8 ,non1 elle est vivante1 elle remplit jamais la postrit de sa chaleur et de sa lumire4 ,platon et le ,christ ne sont-ils pas toujours prsents et debout au milieu de nous8 ,ils pensent1 ils sentent par des millions d'mes2 ils parlent1 ils agissent par des millions de corps4 ,d'ailleurs1 qu'est-ce que le souvenir lui-mme8 ,n'est-ce pas une rsurrection sublime des hommes et des vnements qui ont mrit d'chapper la mort de l'oubli8 ,et cette rsurrection n'est-elle pas le fait de la puissance du pass qui vient trouver le prsent1 et de celle du prsent qui s'en va chercher le pass8 ,la philosophie matrialiste a pu prononcer que1 toute puissance tant brise jamais par la mort1 les morts n'avaient pas d'autre force parmi nous que celle qu'il nous plaisait de leur restituer par la sympathie ou l'esprit d'imitation4 ,mais des ides plus avances doivent restituer aux hommes illustres une immortalit plus complte1 et rendre solidaires l'une de l'autre cette puissance des morts et cette puissance des vivants qui forment un invincible lien travers les gnrations4 ,les philosophes ont t trop avides de nant1 lorsque1 nous fermant l'entre du ciel1 ils nous ont refus l'immortalit sur la terre4 ,illustration ,l1 pourtant1 elle existe d'une manire si frappante qu'on est tent de croire que les morts renaissent dans les vivants2 et1 pour mon compte1 je crois un engendrement perptuel des mes1 qui n'obit pas aux lois de la matire1 aux liens du sang1 mais des lois mystrieuses1 des liens invisibles4 ,quelquefois je me suis demand si je n'tais pas ,hbronius lui-mme1 modifi dans une existence nouvelle par les diffrences d'un sicle postrieur au sien4 ,mais1 comme cette pense tait trop orgueilleuse pour tre compltement vraie1 je me suis dit qu'il pouvait tre moi sans avoir cess d'tre lui1 de mme que1 dans l'ordre physique1 un homme1 en reproduisant la stature1 les traits et les penchants de ses anctres1 les fait revivre dans sa personne1 tout en ayant une existence propre lui-mme qui modifie l'existence transmise par eux4 ,et ceci me conduisit croire qu'il est pour nous deux immortalits1 toutes deux matrielles et immatrielles3 l'une1 qui est de ce monde et qui transmet nos ides et nos sentiments l'humanit par nos uvres et nos travaux2 l'autre qui s'enregistre dans un monde meilleur par nos mrites et nos souffrances1 et qui conserve une puissance providentielle sur les hommes et les choses de ce monde4 ,c'est ainsi que je pouvais admettre sans prsomption que ,spiridion vivait en moi par le sentiment du devoir et l'amour de la vrit qui avaient rempli sa vie1 et au-dessus de moi par une sorte de divinit qui tait la rcompense et le ddommagement de ses peines en cette vie4 ,abm dans ces penses1 j'oubliai insensiblement ce monde extrieur1 dont le bruit1 un instant mont jusqu' moi1 m'avait tant agit4 ,les instincts tumultueux qu'une heure d'entranement avait veills en moi s'apaisrent2 et je me dis que les uns taient appels amliorer la forme sociale par d'clatantes actions1 tandis que les autres taient rservs chercher1 dans le calme et la mditation1 la solution de ces grands problmes dont l'humanit tait indirectement tourmente2 car les hommes cherchaient1 le glaive la main1 se frayer une route sur laquelle la lumire d'un jour nouveau ne s'tait pas encore leve4 ,ils combattaient dans les tnbres1 s'assurant d'abord une libert ncessaire1 en vertu d'un droit sacr4 ,mais leur droit connu et appliqu1 il leur resterait connatre leur devoir2 et c'est de quoi ils ne pouvaient s'occuper durant cette nuit orageuse1 au sein de laquelle il leur arrivait souvent de frapper leurs frres au lieu de frapper leurs ennemis4 ,ce travail gigantesque de la rvolution franaise1 ce n'tait pas1 ce ne pouvait pas tre seulement une question de pain et d'abri pour les pauvres2 c'tait beaucoup plus haut1 et malgr tout ce qui s'est accompli1 malgr tout ce qui a avort en ,france cet gard1 c'est toujours1 dans mes prvisions1 beaucoup plus haut1 que visait et qu'a port1 en effet1 cette rvolution4 ,elle devait1 non-seulement donner au peuple un bien-tre lgitime1 elle devait1 elle doit1 quoi qu'il arrive1 n'en doute pas1 mon fils1 achever de donner la libert de conscience au genre humain tout entier4 ,mais quel usage fera-t-il de cette libert8 ,quelles notions aura-t-il acquises de son devoir1 en combattant comme un vaillant soldat durant des sicles1 en dormant sous la tente1 et en veillant sans cesse1 les armes la main1 contre les ennemis de son droit8 ,hlas6 chaque guerrier qui tombe sur le champ de bataille tourne ses yeux vers le ciel1 et se demande pourquoi il a combattu1 pourquoi il est un martyr1 si tout est fini pour lui cette heure amre de l'agonie4 ,sans nul doute1 il pressent une rcompense2 car1 si son unique devoir1 lui1 a t de conqurir son droit et celui de sa postrit1 il sent bien que tout devoir accompli mrite rcompense2 et il voit bien que sa rcompense n'a pas t de ce monde1 puisqu'il n'a pas joui de son droit4 ,et quand ce droit sera conquis entirement par les gnrations futures1 quand tous les devoirs des hommes entre eux seront tablis par l'intrt mutuel1 sera-ce donc assez pour le bonheur de l'homme8 ,cette me qui me tourmente1 cette soif de l'infini qui me dvore1 seront-elles satisfaites et apaises1 parce que mon corps sera l'abri du besoin1 et ma libert prserve d'envahissement8 ,quelque paisible1 quelque douce que vous supposiez la vie de ce monde1 suffira-t-elle aux dsirs de l'homme1 et la terre sera-t-elle assez vaste pour sa pense8 ,oh6 ce n'est pas moi qu'il faudrait rpondre oui4 ,je sais trop ce que c'est que la vie rduite des satisfactions gostes2 j'ai trop senti ce que c'est que l'avenir priv du sens de l'ternit6 ,moine1 vivant l'abri de tout danger et de tout besoin1 j'ai connu l'ennui1 ce fiel rpandu sur tous les aliments4 ,philosophe1 vivant l'empire de la froide raison sur tous les sentiments de l'me1 j'ai connu le dsespoir1 cet abme entr'ouvert devant toutes les issues de la pense4 ,oh6 qu'on ne me dise pas que l'homme sera heureux quand il n'aura plus ni souverains pour l'accabler de corves1 ni prtres pour le menacer de l'enfer4 ,sans doute1 il ne lui faut ni tyrans ni fanatiques1 mais il lui faut une religion2 car il a une me1 et il lui faut connatre un ,dieu4 ,voil pourquoi1 suivant avec attention le mouvement politique qui s'oprait en ,europe1 et voyant combien mes rves d'un jour avaient t chimriques1 combien il tait impossible de semer et de recueillir dans un si court espace1 combien les hommes d'action taient emports loin de leur but par la ncessit du moment1 et combien il fallait s'garer droite et gauche avant de faire un pas sur cette voie non fraye1 je me rconciliai avec mon sort1 et reconnus que je n'tais point un homme d'action4 ,quoique je sentisse en moi la passion du bien1 la persvrance et l'nergie1 ma vie avait t trop livre la rflexion2 j'avais embrass la vie tout entire de l'humanit d'un regard trop vaste pour faire1 la hache la main1 le mtier de pionnier dans une fort de ttes humaines4 ,je plaignais et je respectais ces travailleurs intrpides qui1 rsolus ensemencer la terre1 semblables aux premiers cultivateurs1 renversaient les montagnes1 brisaient les rochers1 et1 tout sanglants1 parmi les ronces et les prcipices1 frappaient sans faiblesse et sans piti sur le lion redoutable et sur la biche craintive4 ,il fallait disputer le sol des races dvorantes4 ,il fallait fonder une colonie humaine au sein d'un monde livr aux instincts aveugles de la matire4 ,tout tait permis1 parce que tout tait ncessaire4 ,pour tuer le vautour1 le chasseur des ,alpes est oblig de percer aussi l'agneau qu'il tient dans ses serres4 ,des malheurs privs dchirent l'me du spectateur2 pourtant le salut gnral rend ces malheurs invitables4 ,les excs et les abus de la victoire ne peuvent tre imputs ni la cause de la guerre1 ni la volont des capitaines4 ,lorsqu'un peintre retrace nos yeux de grands exploits1 il est forc de remplir les coins de son tableau de certains dtails affreux qui nous meuvent pniblement4 ,ici1 les palais et les temples croulent au milieu des flammes2 l1 les enfants et les femmes sont broys sous les pieds des chevaux1 ailleurs1 un brave expire sur les rochers teints de son sang4 ,cependant le triomphateur apparat au centre de la scne1 au milieu d'une phalange de hros3 le sang vers n'te rien leur gloire2 on sent que la main du ,dieu des armes s'est leve devant eux1 et l'clat qui brille sur leurs fronts annonce qu'ils ont accompli une mission sainte4 ,tels taient mes sentiments pour ces hommes au milieu desquels je n'avais pas voulu prendre place4 ,je les admirais2 mais je comprenais que je ne pouvais les imiter2 car ils taient d'une nature diffrente de la mienne4 ,ils pouvaient ce que je ne pouvais pas1 parce que1 moi1 je pensais comme ils ne pouvaient penser4 ,ils avaient la conviction hroque1 mais romanesque1 qu'ils touchaient au but1 et qu'encore un peu de sang vers les ferait arriver au rgne de la justice et de la vertu4 ,erreur que je ne pouvais partager1 parce que1 retir sur la montagne1 je voyais ce qu'ils ne pouvaient distinguer travers les vapeurs de la plaine et la fume du combat2 erreur sainte sans laquelle ils n'eussent pu imprimer au monde le grand mouvement qu'il devait subir pour sortir de ses liens6 ,il faut1 pour que la marche providentielle du genre humain s'accomplisse1 deux espces d'hommes dans chaque gnration3 les uns1 toute esprance1 toute confiance1 toute illusion1 qui travaillent pour produire un uvre incomplet2 et les autres1 toute prvoyance1 toute patience1 toute certitude1 qui travaillent pour que cet uvre incomplet soit accept1 estim et continu sans dcouragement1 lors mme qu'il semble avort4 ,les uns sont des matelots1 les autres sont des pilotes2 ceux-ci voient les cueils et les signalent1 ceux-l les vitent ou viennent s'y briser1 selon que le vent de la destine les pousse leur salut ou leur perte2 et1 quoi qu'il arrive des uns et des autres1 le navire marche1 et l'humanit ne peut ni prir1 ni s'arrter dans sa course ternelle4 ,j'tais donc trop vieux pour vivre dans le prsent1 et trop jeune pour vivre dans le pass4 ,je fis mon choix1 je retombai dans la vie d'tude et de mditation philosophique4 ,je recommenai tous mes travaux1 les regardant avec raison comme manqus4 ,je relus avec une patience austre tout ce que j'avais lu avec une avidit imptueuse4 ,j'osai mesurer de nouveau la terre et les cieux1 la crature et le ,crateur1 sonder les mystres de la vie et de la mort1 chercher la foi dans mes doutes1 relever tout ce que j'avais abattu1 et le reconstruire sur de nouvelles bases4 ,en un mot1 je cherchai revtir la ,divinit de son mystre sublime1 avec la mme persvrance que j'avais mise l'en dpouiller4 ,c'est l que je connus1 hlas6 combien il est plus difficile de btir que d'abattre4 ,il ne faut qu'un jour pour ruiner l'uvre de plusieurs sicles4 ,dans le doute et la ngation1 j'avais march pas de gant2 pour me refaire un peu de foi1 j'employai des annes1 et quelles annes6 ,de combien de fatigues1 d'incertitudes et de chagrins elles ont t remplies6 ,chaque jour a t marqu par des larmes1 chaque heure par des combats4 ,angel1 ,angel1 le plus malheureux des hommes est celui qui s'est impos une tche immense1 qui en a compris la grandeur et l'importance1 qui ne peut trouver hors de ce travail ni satisfaction ni repos1 et qui sens ses forces le trahir et sa puissance l'abandonner4 infortun entre tous les fils des hommes1 celui qui rve de possder la lumire refuse son intelligence6 dplorable entre toutes les gnrations des hommes1 celle qui s'agite et se dchire pour conqurir la science promise des sicles meilleurs6 ,plac sur un sol mouvant1 j'avais voulu btir un sanctuaire indestructible2 mais les lments me manquaient aussi bien que la base4 ,mon sicle avait des notions fausses1 des connaissance incompltes1 des jugements errons sur le pass aussi bien que sur le prsent4 ,je le savais1 quoique j'eusse en main les documents rputs les plus parfaits de mon poque sur l'histoire des hommes et sur celle de la cration2 je le savais1 parce que je sentais en moi une logique toute puissante laquelle tous ces documents1 sur lesquels j'eusse voulu l'appuyer1 venaient chaque instant donner un dmenti dsesprant4 ,oh6 si j'avais pu me transporter1 sur les ailes de ma pense1 la source de toutes les connaissances humaines1 explorer la terre sur toute sa surface et jusqu'au fond de ses entrailles1 interroger les monuments du pass1 chercher l'ge du monde dans les cendres dont son sein est le vaste spulcre1 et dans les ruines o des gnrations innombrables ont enseveli le souvenir de leur existence6 ,mais il fallait me contenter des observations et des conjectures de savants et de voyageurs dont je sentais l'incomptence1 la prsomption et la lgret4 ,il y avait des moments o1 chauff par ma conviction1 j'tais rsolu partir comme missionnaire1 afin d'aller fouiller tous ces dbris illustres qu'on n'avait pas compris1 ou dterrer tous ces trsors ignors qu'on n'avait pas souponns4 ,mais j'tais vieux2 ma sant1 un instant raffermie l'exercice et au grand air des montagnes1 s'tait de nouveau altre dans l'humidit du clotre et dans les veilles du travail4 ,et puis1 que de temps il m'et fallu pour soulever seulement un coin imperceptible de ce voile qui me cachait l'univers6 ,d'ailleurs1 je n'tais pas un homme de dtail1 et ces recherches persvrantes et minutieuses1 que j'admirais dans les hommes purement studieux1 n'taient pas mon fait4 ,je n'tais homme d'action ni dans la politique ni dans la science2 je me sentais appel des calculs plus larges et plus levs2 j'eusse voulu manier d'immenses matriaux1 btir1 avec le fruit de tous les travaux et de toutes les tudes1 un vaste portique pour servir d'entre la science des sicles futurs4 ,j'tais un homme de synthse plus qu'un homme d'analyse4 ,en tout j'tais avide de conclure1 consciencieux jusqu'au martyre1 ne pouvant rien accepter qui ne satisft la fois mon cur et ma raison1 mon sentiment et mon intelligence1 et condamn un ternel supplice2 car la soif de la vrit est inextinguible1 et quiconque ne peut se payer des jugements de l'orgueil1 de la passion ou de l'ignorance1 est appel souffrir sans relche4 ,oh6 m'criais-je souvent1 que ne suis-je un chartreux abruti par la peur de l'enfer1 et dress comme une bte de somme creuser un coin de terre pour faire pousser quelques lgumes1 en attendant qu'il l'engraisse de sa dpouille6 ,pourquoi toute mon affaire en ce monde n'est-elle pas de rciter des offices pour arriver au repos1 et de manier une bche pour me conserver en apptit ou pour chasser la rflexion importune1 et parvenir ds cette vie un tat de mort intellectuelle8 ,il m'arrivait quelquefois de jeter les yeux sur ceux de nos moines qui1 par exception1 se sont conservs sincrement dvots3 ,ambroise1 par exemple1 que nous avons vu mourir l'an pass en odeur de saintet1 comme ils disent1 et dont le corps tait dessch par les jenes et les macrations3 celui-l1 coup sur1 tait de bonne foi2 souvent il m'a fait envie4 ,une nuit ma lampe s'teignit2 je n'avais pas achev mon travail2 je cherchai de la lumire dans le clotre1 j'en aperus dans sa cellule2 la porte tait ouverte1 j'y pntrai sans bruit pour ne pas le dranger1 car je le supposais en prires1 je le trouvai endormi sur son grabat2 sa lampe tait pose sur une tablette tout auprs de son visage et donnant dans ses yeux4 ,il prenait cette prcaution toutes les nuits depuis quarante ans au moins1 pour ne pas s'endormir trop profondment et ne pas manquer d'une minute l'heure des offices4 ,la lumire1 tombant d'aplomb sur ses traits fltris1 y creusait des ombres profondes1 ravages d'une souffrance volontaire4 ,il n'tait pas couch1 mais appuy seulement sur son lit et tout vtu1 afin de ne pas perdre un instant des soins inutiles4 ,je regardai longtemps cette face troite et longue1 ces traits amincis par le jene de l'esprit encore plus que par celui du corps1 ces joues colles aux os de la face comme une couche de parchemin1 ce front mince et haut1 jaune et luisant comme de la cire4 ,ce n'tait vraiment pas un homme vivant1 mais un squelette sch avec la peau1 un cadavre qu'on avait oubli d'ensevelir1 et que les vers avaient dlaiss parce que sa chair ne leur offrait point de nourriture4 ,son sommeil ne ressemblait pas au repos de la vie1 mais l'insensibilit de la mort2 aucune respiration ne soulevait sa poitrine4 ,il me fit peur1 car ce n'tait ni un homme ni un cadavre2 c'tait la vie dans la mort1 quelque chose qui n'a pas de nom dans la langue humaine1 et pas de sens dans l'ordre divin4 ,c'est donc l un saint personnage8 pensai-je2 certes1 les anachortes de la ,thbade n'ont ni jen1 ni pri davantage2 et pourtant je ne vois ici qu'un objet d'pouvante1 rien qui attire le respect1 parce que tout ici repousse la sympathie4 ,quelle compassion ,dieu peut-il avoir pour cette agonie et pour cette mort anticipes sur ses dcrets8 ,quelle admiration puis-je concevoir1 moi homme1 pour cette vie strile et ce cur glac6 vieillard1 qui chaque soir allumes ta lampe comme un voyageur press de partir avant l'aurore1 qui donc as-tu clair durant la nuit1 qui donc as-tu guid durant le jour8 qui donc ton long et laborieux plerinage sur la terre a-t-il t secourable8 ,tu n'as rien donn de toi la terre1 ni la substance de la reproduction animale1 ni le fruit d'une intelligence productive1 ni le service grossier d'un bras robuste1 ni la sympathie d'un cur tendre4 ,tu crois que ,dieu a cr la terre pour te servir de cuve purificatoire1 et tu crois avoir assez fait pour elle en lui lguant tes os6 ,ah6 tu as raison de craindre et de trembler cette heure2 tu fais bien de te tenir toujours prt paratre devant le juge6 ,puisses-tu trouver ton heure dernire1 une formule qui t'ouvre la porte du ciel1 ou un instant de remords qui t'absolve du pire de tous les crimes1 celui de n'avoir rien aim hors de toi6 ,et1 ainsi disant1 je me retirai sans bruit1 sans mme vouloir allumer ma lampe celle de l'goste1 et1 depuis ce jour1 je prfrai ma misre celle des dvots4 ,en proie toute la fatigue et toute l'inquitude d'une me qui cherche sa voie1 il me fallut pourtant bien des jours d'puisement et d'angoisse pour accepter l'arrt qui me condamnait l'impuissance4 ,je ne puis me le dissimuler aujourd'hui1 mon mal tait l'orgueil4 ,oui1 je crois que de tout temps1 et aujourd'hui encore1 j'ai t et je suis un orgueilleux4 ,ce zle dvorant de la vrit1 c'est un louable sentiment2 mais on peut aussi le porter trop loin4 ,il nous faut faire usage de toutes nos forces pour dfricher le champ de l'avenir2 mais il faudrait aussi1 quand nos forces ne suffisent plus1 nous contenter humblement du peu que nous avons fait1 et nous asseoir avec la simplicit du laboureur au bord du sillon que nous avons trac4 ,c'est une leon que j'ai souvent reue de l'ami cleste qui me visite1 et je ne l'ai jamais su mettre profit4 ,il y a en moi une ambition de l'infini qui va jusqu'au dlire4 ,si j'avais t jet dans la vie du monde et que mon esprit n'et pas eu le loisir de viser plus haut1 j'aurais t avide de gloire et de conqutes2 j'aurais eu sous les yeux l'existence de ,charlemagne ou d',alexandre1 comme j'ai eu celle de ,pythagore et de ,socrate2 j'aurais convoit l'empire du monde2 j'aurais fait peut-tre beaucoup de mal4 ,grce ,dieu1 j'ai fini de vivre1 et tout mon crime est de n'avoir pu faire le bien4 ,j'avais rv1 en rentrant au couvent1 de refaire mes tudes avec fruit1 et d'crire un grand ouvrage sur les plus hautes questions de la religion et de la philosophie4 ,mais je n'avais pas assez considr mon ge et mes forces4 ,j'avais cinquante ans passs1 et j'avais souffert1 depuis vingt-cinq ans1 un sicle par anne4 ,voyant d'ailleurs combien j'tais dpourvu de matriaux qui m'inspirassent toute confiance1 je rsolus du moins de jeter les bases et de tracer le plan de mon uvre1 afin de lguer ce premier travail1 s'il tait possible1 quelque homme capable de le continuer ou de le faire continuer2 et cette ide me rappela vivement ma jeunesse1 le secret lgu par ,fulgence moi1 comme ce mme secret l'avait t par ,spiridion ,fulgence1 et je me persuadai que le temps tait venu d'exhumer le manuscrit4 ,ce n'tait plus une ambition vulgaire1 ce n'tait plus une froide curiosit qui m'y portaient2 ce n'tait pas non plus une obissance superstitieuse3 c'tait un dsir sincre de m'instruire1 et d'utiliser pour les autres hommes un document prcieux1 sans doute1 sur les questions importantes dont j'tais occup4 ,je regardais la publication immdiate ou future de ce manuscrit comme un devoir2 car1 de quelque faon que je vinsse considrer les rapports tranges que mon esprit avait eus avec l'esprit d',hbronius1 il me restait la conviction que1 durant sa vie1 cet homme avait t anim d'un grand esprit4 ,pour la troisime fois1 dans l'espace d'environ vingt-cinq ans1 j'entrepris donc1 au milieu de la nuit1 l'exhumation du manuscrit4 ,mais ici1 un fait bien simple vint s'opposer mon dessein2 et1 tout naturel que soit ce fait1 il me plongea dans un abme de rflexions4 ,je m'tais muni des mmes outils qui m'avaient servi la dernire fois4 ,cette dernire fois1 tu te la rappelles1 malgr la longueur de ce rcit2 tu te souviens que j'avais alors trente ans rvolus1 et que j'eus un accs de dlire et une pouvantable vision4 ,je me la rappelais bien aussi1 cette hallucination terrible2 mais je n'en craignais pas le retour4 ,il est des images que le cerveau ne peut plus se crer quand certaines ides et certains sentiments qui les voquaient n'habitent plus notre me4 ,j'tais dsormais jamais dgag des liens du catholicisme1 liens si troitement serrs et si courts qu'il faut toute une vie pour en sortir1 mais1 par cela mme1 impossibles renouer quand une fois on les a briss4 ,il faisait une nuit claire et frache2 j'tais en assez bonne sant3 j'avais prcisment choisi un tel concours de circonstances1 car je prvoyais que le travail matriel serait assez pnible4 ,mais quoi6 ,angel1 je ne pus pas mme branler la pierre du ,hic est4 ,j'y passai trois grandes heures1 l'attaquant dans tous les sens1 m'assurant bien qu'elle n'tait rive au pav que par son propre poids1 reconnaissant mme les marques que j'y avais faites autrefois avec mon ciseau1 lorsque je l'avais enleve lgrement et sans fatigue4 ,tout fut inutile2 elle rsista mes efforts4 ,baign de sueur1 puis de lassitude1 je fus forc de regagner mon lit et d'y rester accabl et bris pendant plusieurs jours4 ,ce premier chec ne me rebuta pas4 ,je me remis l'ouvrage la semaine suivante1 et j'chouai de mme4 ,un troisime essai1 entrepris un mois plus tard1 ne fut pas plus heureux1 et il me fallut ds lors y renoncer2 car le peu de forces physiques que j'avais conserves jusque-l m'abandonna sans retour partir de cette poque4 ,sans doute1 j'en dpensai le reste dans cette lutte inutile contre un tombeau4 ,la tombe fut muette1 les cadavres sourds1 la mort inexorable2 j'allai jeter dans un buisson du jardin mon ciseau et mon levier1 et revins1 tranquille et triste1 m'asseoir sur cette tombe qui ne voulait pas me rendre ses trsors4 ,l1 je restai jusqu'au lever du soleil1 perdu dans mes penses4 ,la fracheur du matin tant venue glacer sur mon corps la sueur dont j'tais inond1 je fus paralys2 je perdis non-seulement la puissance d'agir1 mais encore la volont2 je n'entendis pas les cloches qui sonnaient les offices1 je ne fis aucune attention aux religieux qui vinrent les rciter4 ,j'tais seul dans l'univers1 il n'y avait entre ,dieu et moi que ce tombeau qui ne voulait ni me recevoir ni me laisser partir3 image de mon existence tout entire1 symbole dont j'tais vivement frapp1 et dont la comparaison m'absorbait entirement6 ,quand on vint me relever1 comme je ne pouvais ni remuer ni parler1 on se persuada que mon cerveau tait paralys comme le reste4 ,on se trompa2 j'avais toute ma raison2 je ne la perdis pas un instant durant toute la maladie qui suivit cet accident4 ,il est inutile de te dire qu'on l'imputa au hasard1 et qu'on ne souponna jamais ce que j'avais tent4 ,une fivre ardente succda ce froid mortel3 je souffris beaucoup1 mais je ne dlirai point2 j'eus mme la force de cacher assez la gravit de mon mal pour qu'on ne me soignt pas plus que je ne voulais l'tre1 et pour qu'on me laisst seul4 ,aux heures o le soleil brillait dans ma cellule1 j'tais soulag2 des ides plus douces remplissaient mon esprit2 mais la nuit j'tais en proie une tristesse inexorable4 ,aux cerveaux actifs l'inaction est odieuse4 ,l'ennui1 la pire des souffrances qu'entranent les maladies1 m'accablait de tout son poids4 ,la vue de ma cellule m'tait insupportable4 ,ces murs qui me rappelaient tant d'agitations et de langueurs subies sans arriver la connaissance du vrai2 ce grabat o j'avais support si souvent et si longtemps la fivre et les maladies1 sans conqurir la sant pour prix de tant de luttes avec la mort2 ces livres que j'avais si vainement interrogs2 ces astrolabes et ces tlescopes1 qui ne savaient que chercher et mesurer la matire2 tout cela me jetait dans une fureur sombre4 quoi bon survivre soi-mme8 me disais-je1 et pourquoi avoir vcu quand on n'a rien fait8 ,insens1 qui voulais1 par un rayon de ton intelligence1 clairer l'humanit dans les sicles futurs1 et qui n'as pas seulement la force de soulever une pierre pour voir ce qui est crit dessous6 malheureux1 qui1 durant l'ardeur de ta jeunesse1 n'as su t'occuper qu' refroidir ton esprit et ton cur1 et dont l'esprit et le cur s'avisent de se ranimer quand l'heure de mourir est venue6 meurs donc1 puisque tu n'as plus ni tte1 ni bras2 car1 si ton cur a la tmrit de vivre encore et de brler pour l'idal1 ce feu divin ne servira plus qu' consumer tes entrailles1 et clairer ton impuissance et ta nullit4 ,et en parlant ainsi1 je m'agitais sur mon lit de douleur1 et des larmes de rage coulaient sur mes joues4 ,alors une voix pure s'leva dans le silence de la nuit et me parla ainsi3 --,crois-tu donc n'avoir rien expier1 toi qui oses te plaindre avec tant d'amertume8 ,qui accuses-tu de tes maux8 ,n'es-tu pas ton seul1 ton implacable ennemi8 qui imputeras-tu la faute de ton orgueil coupable1 de cette insatiable estime de toi-mme qui t'a aveugl quand tu pouvais approcher de l'idal par la science1 et qui t'a fait chercher ton idal en toi seul8 --,tu mens6 m'criai-je avec force1 sans songer mme me demander qui pouvait me parler de la sorte4 ,tu mens6 je me suis toujours ha2 j'ai toujours t ennuyeux1 accablant1 insupportable moi-mme4 ,j'ai cherch l'idal partout avec l'ardeur du cerf qui cherche la fontaine dans un jour brlant2 j'ai t consum de la soif de l'idal1 et si je ne l'ai pas trouv444 --,c'est la faute de l'idal1 n'est-ce pas6 interrompit la voix d'un ton de froide piti4 ,il faut que ,dieu comparaisse au tribunal de l'homme et lui rende compte du mystre dont il a os s'envelopper1 pendant que l'homme daignait se donner la peine de le chercher1 et vous n'appelez pas cela de l'orgueil1 vous autres6444 --,vous autres6 repris-je frapp d'tonnement1 et qui donc es-tu1 toi qui regardes en piti la race humaine1 et qui te crois1 sans doute1 exempt de ses misres8 --,je suis1 rpondit la voix1 celui que tu ne veux pas connatre1 car tu l'as toujours cherch o il n'est pas4 ces mots1 je me sentis baign de sueur de la tte aux pieds2 mon cur tressaillit rompre ma poitrine1 et1 me soulevant sur mon lit1 je lui dis3 --,es-tu donc celui qui dort sous la pierre8 --,tu m'as cherch sous la pierre1 rpondit-il1 et la pierre t'a rsist4 ,tu devrais savoir que le bras d'un homme est moins fort que le ciment et le marbre4 ,mais l'intelligence transporte les montagnes1 et l'amour peut ressusciter les morts4 -- mon matre6 m'criai-je avec transport1 je te reconnais4 ,ceci est ta voix1 ceci est ta parole4 ,bni sois-tu1 toi qui me visites l'heure de l'affliction4 ,mais o donc fallait-il te chercher1 et o te retrouverai-je sur la terre8 --,dans ton cur1 rpondit la voix4 ,fais-en une demeure o je puisse descendre4 ,purifie-le comme une maison qu'on orne et qu'on parfume pour recevoir un hte chri4 ,jusque l que puis-je faire pour toi8 ,la voix se tut1 et je parlai en vain3 elle ne me rpondit plus4 ,j'tais seul dans les tnbres4 ,je me sentis tellement mu que je fondis en larmes4 ,je repassai toute ma vie dans l'amertume de mon cur4 ,je vis qu'elle tait en effet un long combat et une longue erreur2 car j'avais toujours voulu choisir entre ma raison et mon sentiment1 et je n'avais pas eu la force de faire accepter l'un par l'autre4 ,voulant toujours m'appuyer sur des preuves palpables1 sur des bases jetes par l'homme1 et ne trouvant pas ces bases suffisantes1 je n'avais eu ni assez de courage ni assez de gnie pour me passer du tmoignage humain1 et pour le rectifier avec cette puissante certitude que le ciel donne aux grandes mes4 ,je n'avais pas os rejeter la mtaphysique et la gomtrie l o elles dtruisaient le tmoignage de ma conscience4 ,mon cur avait manqu de feu1 partant mon cerveau de puissance pour dire la science3--,c'est toi qui te trompes2 nous ne savons rien1 nous avons tout apprendre4 ,si le chemin que nous suivons ne nous conduit pas ,dieu1 c'est que nous nous sommes tromps de chemin2 retournons sur nos pas et cherchons ,dieu car nous errons loin de lui dans les tnbres2 et les hommes ont beau nous crier que notre habilet nous a faits dieux nous-mmes1 nous sentons le froid de la mort et nous sommes entrans dans le vide comme des astre2 qui s'teignent et qui dvient de l'ordre ternel4 partir de ce jour1 je m'abandonnai aux mouvements les plus chaleureux de mon me1 et un grand prodige s'opra en moi4 ,au lieu de me refroidir moralement avec la vieillesse1 je sentis mon cur1 vivifi et renouvel1 rajeunir mesure que mon corps penchait vers la destruction4 ,je sens la vie animale me quitter comme un vtement us2 mais mesure que je dpouille cette enveloppe terrestre1 ma conscience me donne l'intime certitude de mon immortalit4 ,l'ami cleste est revenu souvent2 mais n'attends pas que j'entre dans le dtail de ses apparitions4 ,ceci est toujours un mystre pour moi1 un mystre que je n'ai pas cherch pntrer1 et sur lequel il me serait impossible d'tendre le rseau d'une froide analyse3 je sais trop ce qu'on risque l'examen de certaines impressions2 l'esprit se glace les dissquer1 et l'impression s'efface4 ,quoique j'aie cru de mon devoir d'tablir mes dernires croyances religieuses le plus logiquement possible dans quelques crits dont je te fais le dpositaire1 je me suis permis de laisser tomber un voile de posie sur les heures d'enthousiasme et d'attendrissement qui1 dissipant autour de moi les tnbres du monde physique1 m'ont mis en rapport direct avec cet esprit suprieur4 ,il est des choses intimes qu'il vaut mieux taire que de livrer la rise des hommes4 ,dans l'histoire que j'ai crite simplement de ma vie obscure et douloureuse1 je n'ai pas fait mention de ,spiridion4 ,si ,socrate lui-mme a t accus de charlatanisme et d'imposture pour avoir rvl ses communications avec celui qu'il appelait son gnie familier1 combien plus un pauvre moine comme moi ne serait-il pas tax de fanatisme s'il avouait avoir t visit par un fantme6 ,je ne l'ai pas fait1 je ne le ferai pas4 ,et pourtant je m'en expliquerais navement avec le savant modeste et consciencieux qui1 sans ironie et sans prjug1 voudrait pntrer dans les merveilles d'un ordre de choses vieux comme le monde1 qui attend une explication nouvelle4 ,mais o trouver un tel savant aujourd'hui8 ,l'uvre de la science1 en ces temps-ci1 est de rejeter tout ce qui parat surnaturel1 parce que l'ignorance et l'imposture en ont trop longtemps abus4 ,de mme que les nommes politiques sont forcs de trancher avec le fer les questions sociales1 les hommes d'tude sont obligs1 pour ouvrir un nouveau champ l'analyse1 de jeter au feu ple-mle le grimoire des sorciers et les miracles de la foi4 ,un temps viendra o1 l'uvre ncessaire de la destruction tant accomplie1 on rechercha soigneusement1 dans les dbris du pass1 une vrit qui ne peut se perdre1 et qu'on saura dmler de l'erreur et du mensonge1 comme jadis ,crsus reconnut des signes certains que tous les oracles taient menteurs1 except a ,pythie de ,delphes1 qui lui avait rvl ses actions caches avec une puissance incomprhensible4 ,tu verras peut-tre l'aurore de cette science nouvelle1 sans laquelle l'humanit est inexplicable1 et son histoire dpourvue de sens4 ,tous les miracles1 tous les augures1 tous les prodiges de l'antiquit ne seront peut-tre pas1 aux yeux de tes contemporains1 des tours de sorciers ou des terreurs imbciles accrdites par les prtres4 ,dj la science n'a-t-elle pas donn une explication satisfaisante de beaucoup de phnomnes qui semblaient surnaturels nos aeux8 ,certains faits qui semblent impossibles et mensongers en ce sicle auront peut-tre une explication non moins naturelle et concluante quand la science aura largi ses horizons4 ,quant moi1 bien que le mot prodige n'ait pas de sens pour mon entendement1 puisqu'il peut s'appliquer aussi bien au lever du soleil chaque matin qu' la rapparition d'un mort1 je n'ai pas essay de porter le lumire sur ces questions difficiles3 le temps m'et manqu4 ,j'ai entendu parler de ,mesmer2 je ne sais si c'est un imposteur ou un prophte2 je me mfie de ce que j'ai entendu rapporter1 parce que les assertions sont trop hardies et les prtendues preuves trop compltes pour un ordre de dcouvertes aussi rcent4 ,je ne comprends pas encore ce qu'ils entendent par ce mot magntisme2 je t'engage examiner ceci en temps et lieu pour moi1 je n'ai pas eu le loisir de m'garer dans ces propositions hardies2 j'ai vit mme de me laisser sduire par elles4 ,j'avais un devoir plus clair et plus press accomplir1 celui d'crire1 sous l'impression de mes entretiens avec l',esprit1 les fragments briss de ma mditation ternelle4 ,ici ,alexis s'interrompit1 et posa sa main sur un livre que je connaissais bien pour le lui avoir souvent vu consulter1 mon grand tonnement1 bien qu'il ne me part form que de feuillets blancs4 ,comme je le regardais avec surprise1 il sourit3 ,je ne suis pas fou1 comme tu le penses1 reprit-il2 ce livre est cribl de caractres trs-lisibles pour quiconque connat la composition chimique dont je me suis servi pour crire4 ,cette prcaution m'a paru ncessaire pour chapper l'espionnage de la censure monastique4 ,je t'enseignerai un procd bien simple au moyen duquel tu feras reparatre les caractres tracs sur ces pages quand le temps sera venu4 ,tu cacheras ce manuscrit en attendant qu'il puisse servir quelque chose1 si toutefois il doit jamais servir quoi que ce soit2 cela1 je l'ignore4 ,tel qu'il est1 incomplet1 sans ordre et sans conclusion1 il ne mrite pas de voir le jour4 ,c'est peut-tre toi1 c'est peut-tre quelque autre qu'il appartient de le refaire4 ,il n'a qu'un mrite1 c'est d'tre le rcit fidle d'une vie d'angoisse1 et l'expos naf de mon tat prsent4 --,et cet tat1 m'est-il permis1 mon pre1 de vous demander de me le faire mieux connatre8 --,je le ferai en trois mots qui rsument pour moi la thologie1 rpondit-il en ouvrant son livre la premire page3 croire1 esprer1 aimer4 ,si l'glise catholique avait pu conformer tous les points de sa doctrine cette sublime dfinition des trois vertus thologales3 la foi1 l'esprance1 la charit1 elle serait la vrit sur la terre2 elle serait la sagesse1 la justice1 la perfection4 ,mais l'glise romaine s'est port le dernier coup2 elle a consomm son suicide le jour o elle a fait ,dieu implacable et la damnation ternelle4 ,ce jour-l tous les grands curs se sont dtachs d'elle2 et l'lment d'amour et de misricorde manquant sa philosophie1 la thologie chrtienne n'a plus t qu'un jeu d'esprit1 un sophisme o de grandes intelligences se sont dbattues en vain contre leur tmoignage intrieur1 un voile pour couvrir de vastes ambitions1 un masque pour cacher d'normes iniquits444 ,ici le pre ,alexis s'arrta de nouveau et me regarda attentivement pour voir quel effet produirait sur moi cet anathme dfinitif4 ,je le compris1 et1 saisissant ses mains dans les miennes1 je les pressai fortement en lui disant d'une voix ferme et avec un sourire qui devait lui rvler toute ma confiance3 ,ainsi1 pre1 nous ne sommes plus catholiques8 --,ni chrtiens1 rpondit-il d'une voix forte2 ni protestants1 ajouta-t-il en me serrant les mains2 ni philosophes comme ,voltaire1 ,helvtius et ,diderot2 nous ne sommes pas mme socialistes comme ,jean-,jacques et la ,convention franaise3 et cependant nous ne sommes ni paens ni athes6 --,que sommes-nous donc1 pre ,alexis8 lui dis-je2 car1 vous l'avez dit1 nous avons une me1 ,dieu existe1 et il nous faut une religion4 --,nous en avons une1 s'cria-t-il en se levant et en tendant vers le ciel ses bras maigres avec un mouvement d'enthousiasme4 ,nous avons la seule vraie1 la seule immense1 la seule digne de la ,divinit4 ,nous croyons en la ,divinit1 c'est dire que nous la connaissons et la voulons2 nous esprons en elle1 c'est dire que nous la dsirons et travaillons pour la possder2 nous l'aimons1 c'est dire que nous la sentons et la possdons virtuellement2 et ,dieu lui-mme est une trinit sublime dont notre vie mortelle est le reflet affaibli4 ,ce qui est foi chez l'homme est science chez ,dieu2 ce qui est esprance chez l'homme est puissance chez ,dieu2 ce qui est charit1 c'est--dire pit1 vertu1 effort1 chez l'homme1 est amour1 c'est--dire production1 conservation et progression ternelle chez ,dieu4 ,aussi ,dieu nous connat1 nous appelle1 et nous aime2 c'est lui qui nous rvle cette connaissance que nous avons de lui1 c'est lui qui nous commande le besoin que nous avons de lui1 c'est lui qui nous inspire cet amour dont nous brlons pour lui2 et une des grandes preuves de ,dieu et de ses attributs1 c'est l'homme et ses instincts4 ,l'homme conoit1 aspire et tente sans cesse1 dans sa sphre finie1 ce que ,dieu sait1 veut et peut dans sa sphre infinie4 ,si ,dieu pouvait cesser d'tre un foyer d'intelligence1 de puissance et d'amour1 l'homme retomberait au niveau de la brute2 et chaque fois qu'une intelligence humaine a ni la ,divinit intelligente1 elle s'est suicide4 --,mais1 mon pre1 interrompis-je1 ces grands athes du sicle dont on vante les lumires et l'loquence444 --,il n'y a pas d'athes1 reprit le pre ,alexis avec chaleur2 non1 il n'y en a pas6 ,il est des temps de recherche et de travail philosophique1 o les hommes1 dgots des erreurs du pass1 cherchent une nouvelle route vers la vrit4 ,alors ils errent sur des sentiers inconnus4 ,les uns1 dans leur lassitude1 s'asseyent et se livrent au dsespoir4 ,qu'est-ce que ce dsespoir1 sinon un cri d'amour vers cette ,divinit qui se voile leurs yeux fatigus8 ,d'autres s'avancent sur toutes les cimes avec une prcipitation ardente1 et1 dans leur prsomption nave1 s'crient qu'ils ont atteint le but et qu'on ne peut aller plus loin4 ,qu'est-ce que cette prsomption1 qu'est-ce que cet aveuglement1 sinon un dsir inquiet et une impatience immodre d'embrasser la ,divinit8 ,non1 ces athes1 dont on vante avec raison la grandeur intellectuelle1 sont des mes profondment religieuses1 qui se fatiguent ou qui se trompent dans leur essor vers le ciel4 ,si1 leur suite1 on voit se traner des mes basses et perverses1 qui invoquent le nant1 le hasard1 la nature brutale1 pour justifier leurs vices honteux et leurs grossiers penchants1 c'est encore l un hommage rendu la majest de ,dieu4 ,pour se dispenser de tendre vers l'idal1 et de soutenir par le travail et la vertu la dignit humaine1 la crature est force de nier l'idal4 ,mais1 si une voix intrieure ne troublait pas l'ignoble repos de sa dgradation1 elle ne se donnerait pas tant de peine pour rejeter l'existence d'un juge suprme4 ,quand les philosophes de ce sicle ont invoqu la ,providence1 la nature1 les lois de la cration1 ils n'ont pas cess d'invoquer le vrai ,dieu sous ces noms nouveaux4 ,en se rfugiant dans le sein d'une ,providence universelle et d'une nature inpuisablement gnreuse1 ils ont protest contre les anathmes que les sectes farouches se lanaient l'une l'autre1 contre les monstruosits de l'inquisition1 contre l'intolrance et le despotisme4 ,lorsque ,voltaire1 la vue d'une nuit toile1 proclamait le grand horloger cleste2 lorsque ,rousseau conduisait son lve au sommet d'une montagne pour lui rvler la premire notion du ,crateur au lever du soleil1 quoique ce fussent l des preuves incompltes et des vues troites1 en comparaison de ce que l'avenir rserve aux hommes de preuves clatantes et d'infaillibles certitudes1 c'taient du moins des cris de l'me levs vers ce ,dieu que toutes les gnrations humaines ont proclam sous des noms divers et ador sous diffrents symboles4 --,mais ces preuves clatantes1 mais cette certitude1 lui dis-je1 o les puiserons-nous1 si nous rejetons la rvlation1 et si le sens intrieur ne nous suffit pas8 --,nous ne rejetons pas la rvlation1 reprit-il vivement1 et le sens intrieur nous suffit jusqu' un certain point2 mais nous y joignons d'autres preuves encore3 quant au pass1 le tmoignage de l'humanit tout entire2 quant au prsent1 l'adhsion de toutes les consciences pures au culte de la ,divinit1 et la voix loquente de notre propre cur4 --,si je vous entends bien1 repris-je1 vous acceptez de la rvlation ce qu'elle a d'ternellement divin1 les grandes notions sur la ,divinit et l'immortalit1 les prceptes de vertu et le devoir qui en dcoulent4 --- ,l'homme1 rpondit-il1 arrache au ciel mme la connaissance de l'idal1 et la conqute des vrits sublimes qui y conduisent est un pacte1 un hymne entre l'intelligence humaine qui cherche1 aspire et demande1 et l'intelligence divine qui1 elle aussi1 cherche le cur de l'homme1 aspire s'y rpandre1 et consent y rgner4 ,nous reconnaissons donc des matres1 de quelque nom que l'on ait voulu les appeler4 ,hros1 demi-dieux1 philosophes1 saints ou prophtes1 nous pouvons nous incliner devant ces pres et ces docteurs de l'humanit4 ,nous pouvons adorer chez l'homme investi d'une haute science et d'une haute vertu un reflet splendide de la ,divinit4 ,christ6 un temps viendra o l'on t'lvera de nouveaux autels1 plus dignes de toi1 en te restituant ta vritable grandeur1 celle d'avoir t vraiment le fils de la femme et le sauveur1 c'est--dire l'ami de l'humanit1 le prophte de l'idal4 --,et le successeur de ,platon1 ajoutai-je4 --,comme ,platon fut celui des autres rvlateurs que nous vnrons1 et dont nous sommes les disciples4 ,oui1 poursuivit ,alexis aprs une pause1 comme pour me donner le temps de peser ses paroles1 nous sommes les disciples de ces rvlateurs1 mais nous sommes leurs libres disciples4 ,nous avons le droit de les examiner1 de les commenter1 de les discuter1 de les redresser mme2 car1 s'ils participent par leur gnie de l'infaillibilit de ,dieu1 ils participent par leur nature de l'impuissance de la raison humaine4 ,il est donc non-seulement dans notre privilge1 mais dans notre devoir comme dans notre destine1 de les expliquer et d'aider la continuation de leurs travaux4 --,nous1 mon pre6 m'criai-je avec effroi2 mais quel est donc notre mandat8 --,c'est d'tre venus aprs eux4 ,dieu veut que nous marchions2 et1 s'il fait lever des prophtes au milieu du cours des ges1 c'est pour pousser les gnrations devant eux1 comme il convient des hommes1 et non pour les enchaner leur suite1 comme il appartient de vils troupeaux4 ,quand ,jsus gurit le paralytique1 il ne lui dit pas3 ,prosterne-toi1 et suis-moi4 ,il lui dit3 ,lve-toi1 et marche4 --,mais o irons-nous1 mon pre8 --,nous irons vers l'avenir2 nous irons1 pleins du pass et remplissant nos jours prsents par l'tude1 la mditation et un continuel effort vers la perfection4 ,avec du courage et de l'humilit1 en puisant dans la contemplation de l'idal la volont et la force1 en cherchant dans la prire l'enthousiasme et la confiance1 nous obtiendrons que ,dieu nous claire et nous aide instruire les hommes1 chacun de nous selon ses forces444 ,les miennes sont puises1 mon enfant4 ,je n'ai pas fait ce que j'aurais pu faire si je n'eusse pas t lev dans le catholicisme4 ,je t'ai racont ce qu'il m'a fallu de temps et de peines pour arriver proclamer sur le bord de ma tombe ce seul mot3 ,je suis libre6 --,mais ce mot en dit beaucoup1 mon pre6 m'criai-je4 ,dans votre bouche il est tout puissant sur moi1 et c'est de votre bouche seule que j'ai pu l'entendre sans mfiance et sans trouble4 ,peut-tre1 sans ce mot de vous1 toute ma vie et t livre l'erreur4 ,que j'eusse continu mes jours dans ce clotre1 il est probable que j'y eusse vcu courb et abruti sous le joug du fanatisme4 ,que j'eusse vcu dans le tumulte du monde1 il est possible que je me fusse laiss garer par les passions humaines et les maximes de l'impit4 ,grce vous1 j'attends mon sort de pied ferme4 ,il me semble que je ne peux plus succomber aux dangers de l'athisme1 et je sens que j'ai secou pour toujours les liens de la superstition4 --,et si ce mot de ma bouche1 dit ,alexis1 profondment mu1 est le seul bien que j'aie pu faire en ce monde1 ces mots de la tienne sont une rcompense suffisante4 ,je ne mourrai donc pas sans avoir vcu1 car le but de la vie est de transmettre la vie4 ,j'ai toujours pens que le clibat tait un tat sublime1 mais tout fait exceptionnel1 parce qu'il entranait des devoirs immenses4 ,je pense encore que celui qui se refuse donner la vie physique des tres de son espce doit donner en revanche1 par ses travaux et ses lumires1 la vie intellectuelle au grand nombre de ses semblables4 ,c'est pour cela que je rvre la fconde virginit du ,christ4 ,mais1 lorsque1 aprs avoir nourri dans ma jeunesse des esprances orgueilleuses de science et de vertu1 je me suis vu courb sous les annes et les mains vides de grandes uvres1 je me suis afflig et repenti d'avoir embrass un tat la hauteur duquel je n'avais pas su m'lever4 ,aujourd'hui je vois que je ne tomberai pas de l'arbre comme un fruit strile4 ,la semence de vie a fcond ton me4 ,j'ai un fils1 un enfant plus prcieux qu'un fruit de mes entrailles2 j'ai un fils de mon intelligence4 --,et de ton cur1 lui dis-je en pliant les deux genoux devant lui2 car tu as un grand cur1 pre ,alexis6 un cur plus grand encore que ton intelligence6 ,et quand tu t'cries3 ,je suis libre6 cette parole puissante implique celle-ci3 ,j'aime et je crois4 --,j'aime1 je crois et j'espre1 tu l'as dit6 rpondit-il avec attendrissement2 s'il en tait autrement1 je ne serais pas libre4 ,la brute1 au fond des forts1 ne connat point de lois1 et pourtant elle est esclave2 car elle ne sait ni le prix1 ni la dignit1 ni l'usage de sa libert4 ,l'homme priv d'idal est l'esclave de lui-mme1 de ses instincts matriels1 de ses passions farouches1 tyrans plus absolus1 matres plus fantasques que tous ceux qu'il a renverss avant de tomber sous l'empire de la fatalit4 ,nous causmes ainsi longtemps encore4 ,il m'entretint des grands mystres de la foi pythagoricienne1 platonicienne et chrtienne1 qu'il disait tre un mme dogme continu et modifi1 et dont l'essence lui semblait le fond de la vrit ternelle2 vrit progressive1 disait-il1 en ce sens qu'elle tait enveloppe encore de nuages pais1 et qu'il appartenait l'intelligence humaine de dchirer ces voiles un un1 jusqu'au dernier4 ,il s'effora de rassembler tous les lments sur lesquels il basait sa foi en un ,dieu-,perfection3 c'est ainsi qu'il l'appelait4 ,il disait3 #a que la grandeur et la beaut de l'univers accessible aux calculs et aux observations de la science humaine1 nous montraient dans le ,crateur l'ordre1 la sagesse et la science omnipotente2 #b que le besoin qu'prouvent les hommes de se former en socit et d'tablir entre eux des rapports de sympathie1 de religion commune et de protection mutuelle1 prouvait1 dans le lgislateur universel1 l'esprit de souveraine justice2 #c que les lans continuels du cur de l'homme vers l'idal prouvaient l'amour infini du pre des hommes rpandu grands flots sur la grande famille humaine1 et manifest chaque me en particulier dans le sanctuaire de sa conscience4 ,de l il concluait pour l'homme trois sortes de devoirs4 ,le premier1 appliqu la nature extrieure3 devoir de s'instruire dans les sciences1 afin de modifier et de perfectionner autour de lui le monde physique4 ,le second1 appliqu la vie sociale3 devoir de respecter ou d'tablir des institutions librement acceptes par la famille humaine et favorables son dveloppement4 ,le troisime1 applicable la vie intrieure de l'individu3 devoir de se perfectionner soi-mme en vue de la perfection divine1 et de chercher sans cesse pour soi et pour les autres les voies de la vrit1 de la sagesse et de la vertu4 ,ces entretiens et ces enseignements furent au moins aussi longs que le rcit qui les avait amens4 ,ils durrent plusieurs jours1 et nous absorbrent tellement l'un et l'autre que nous prenions peine le temps de dormir4 ,mon matre semblait avoir recouvr1 pour m'instruire1 une force virile4 ,il ne songeait plus ses souffrances et me les faisait oublier moi-mme2 il me lisait son livre et me l'expliquait mesure4 ,c'tait un livre trange1 plein d'une grandeur et d'une simplicit sublimes4 ,il n'avait pas affect une forme mthodique2 il avouait n'avoir pas eu le temps de se rsumer1 et avoir plutt crit1 comme ,montaigne1 au jour le jour1 une suite d'essais1 o il avait exprim navement tantt les lans religieux1 tantt les accs de tristesse et de dcouragement sous l'empire desquels il s'tait trouv4 ,j'ai senti1 me disait-il1 que je n'tais plus capable d'crire un grand ouvrage pour mes contemporains1 tel que je l'avais rv dans mes jours de noble1 mais aveugle ambition4 ,alors1 conformant ma manire l'humilit de ma position1 et mes esprances la faiblesse de mon tre1 j'ai song rpandre mon cur tout entier sur ces pages intimes1 afin de former un disciple qui1 ayant bien compris les dsirs et les besoins de l'me humaine1 consacrt son intelligence chercher le soulagement et la satisfaction de ses dsirs et de ses besoins1 dont tt ou tard1 aprs les agitations politiques1 tous les hommes sentiront l'importance4 ,expression plaintive de la triste poque o le sort m'a jet1 je ne puis qu'lever un cri de dtresse afin qu'on me rende ce qu'on m'a t3 une foi1 un dogme et un culte4 ,je sens bien que nul encore ne peut me rpondre et que je vais mourir hors du temple1 plein de trouble et de frayeur1 n'emportant pour tout mrite1 aux pieds du juge suprme1 que le combat opinitre de mes sentiments religieux contre l'action dissolvante d'un sicle sans religion4 ,mais j'espre1 et mon dsespoir mme enfante chez moi des esprances nouvelles2 car1 plus je souffre de mon ignorance1 plus j'ai horreur du nant1 et plus je sens que mon me a des droits sacrs sur cet hritage cleste dont elle a l'insatiable ,dsir444 ,illustration ,c'tait la troisime nuit de cet entretien1 et1 malgr l'intrt puissant qui m'y enchanait1 je fus tout coup saisi d'un tel accablement1 que je m'assoupis auprs du lit de mon matre tandis qu'il parlait encore1 d'une voix affaiblie1 au milieu des tnbres2 car toute l'huile de la lampe tait consume1 et le jour ne paraissait point encore4 ,au bout de quelques instants1 je m'veillai2 ,alexis faisait entendre encore des sons inarticuls et semblait se parler lui-mme4 ,je fis d'incroyables efforts pour l'couter et pour rsister au sommeil2 ses paroles taient inintelligibles1 et1 la fatigue l'emportant1 je m'endormis de nouveau1 la tte appuye sur le bord de son lit4 ,alors1 dans mon sommeil1 j'entendis une voix pleine de douceur et d'harmonie qui semblait continuer les discours de mon matre1 et je l'coutais sans m'veiller et sans la comprendre4 ,enfin1 je sentis comme un souffle rafrachissant qui courait dans mes cheveux1 et la voix me dit3 ,angel1 ,angel1 l'heure est venue4 ,je m'imaginai que mon matre expirait1 et1 faisant un grand effort1 je m'veillai et j'tendis les mains vers lui4 ,ses mains taient tides1 et sa respiration rgulire annonait un paisible repos4 ,je me levai alors pour rallumer la lampe2 mais je crus sentir le frlement d'un tre d'une nature indfinissable qui se plaait devant moi et qui s'opposait mes mouvements4 ,je n'eus point peur et je lui dis avec assurance3 ,qui es-tu1 et que veux-tu8 es-tu celui que nous aimons8 as-tu quelque-chose m'ordonner8 --,angel1 dit la voix1 le manuscrit est sous la pierre1 et le cur de ton matre sera tourment tant qu'il n'aura pas accompli la volont de celui444 ,illustration ,ici la voix se perdit2 je n'entendis plus aucun autre bruit dans la chambre que la respiration gale et faible d',alexis4 ,j'allumai la lampe1 je m'assurai qu'il dormait1 que nous tions seuls1 que toutes les portes taient fermes2 je m'assis1 incertain et agit4 ,puis1 au bout de peu d'instants1 je pris mon parti1 je sortis de la cellule1 sans bruit1 tenant d'une main ma lampe1 de l'autre une barre d'acier que j'enlevai une des machines de l'observatoire1 et je me rendis l'glise4 ,comment1 moi1 si jeune1 si timide et si superstitieux jusqu' ce jour1 j'eus tout coup la volont et le courage d'entreprendre seul une telle chose1 c'est ce que je n'expliquerai pas4 ,je sais seulement que mon esprit tait lev sa plus haute puissance en cet instant1 soit que je fusse sous l'empire d'une exaltation trange1 soit qu'un pouvoir suprieur moi agt en moi mon insu4 ,ce qu'il y a de certain1 c'est que j'attaquai sans trembler la pierre du ,hic est1 et que je l'enlevai sans peine4 ,je descendis dans le caveau1 et je trouvai le cercueil de plomb dans sa niche de marbre noir4 ,m'aidant du levier et de mon couteau1 j'en dessoudai sans peine une partie2 je trouvai1 l'endroit de la poitrine o j'avais dirig mes recherches1 des lambeaux de vtement que je soulevai et qui se roulrent autour de mes doigts comme des toiles d'araigne4 ,puis1 glissant ma main jusqu' la place o ce noble cur avait battu1 je sentis sans horreur le froid de ses ossements4 ,le paquet de parchemin n'tant plus retenu par les plis du vtement1 roula dans le fond du cercueil2 je l'en retirai1 et1 refermant le spulcre la hte1 je retournai auprs d',alexis et dposai le manuscrit sur ses genoux4 ,alors1 un vertige me saisit1 et je faillis perdre connaissance2 mais ma volont l'emporta encore3 car ,alexis dpliait le manuscrit d'une main ferme et empresse4 ,hic est veritas6 s'cria-t-il en jetant les yeux sur la devise favorite de ,spiridion1 qui servait d'pigraphe cet crit4 ,angel1 que vois-je8 en croirai-je mes yeux8 ,tiens1 regarde toi-mme1 il me semble que je suis en proie une hallucination4 ,je regardai avec lui2 c'tait un de ces beaux manuscrits du treizime sicle tracs sur parchemin avec une nettet et une lgance dont l'imprimerie n'approche point2 travail manuel1 humble et patient1 de quelque moine inconnu2 et ce manuscrit1 quelle fut ma surprise1 quelle fut la consternation de mon matre ,alexis1 en voyant que ce n'tait pas autre chose que le livre des vangiles selon l'aptre saint ,jean8 ,nous sommes tromps6 dit ,alexis4 ,il y a eu l une substitution4 ,fulgence aura laiss djouer sa vigilance pendant les funrailles de son matre1 ou bien ,donatien a surpris le secret de nos entretiens2 il a enlev le livre et mis la place la parole du ,christ sans appel et sans commentaire4 --,attendez1 mon pre1 m'criai-je aprs avoir examin attentivement le manuscrit2 ceci est un monument bien rare et bien prcieux4 ,il est de la propre main du clbre abb ,joachim de ,flore1 moine cistercien de la ,calabre444 ,sa signature l'atteste4 --,oui1 dit ,alexis en reprenant le manuscrit et en le regardant avec soin1 celui qu'on appelait l'homme vtu de lin1 celui qu'on regardait comme un inspir1 comme un prophte1 le messie du nouvel vangile au commencement du treizime sicle6 ,je ne sais quelle motion profonde remue mes entrailles la vue de ces caractres4 chercheur de vrit1 j'ai souvent aperu la trace de tes pas sur mon propre chemin6 ,mais1 regarde1 ,angel1 rien ici ne doit chapper notre attention2 car ce n'est certes pas sans dessein que ce prcieux exemplaire a servi de linceul au cur d',hbronius2 vois-tu ces caractres tracs en plus grosses lettres et avec plus d'lgance que le reste du texte8 --,ils sont aussi marqus d'une couleur particulire1 et ce ne sont pas les seuls peut-tre4 ,voyons1 mon pre6 ,nous feuilletmes l'vangile de saint ,jean1 et nous trouvmes dans ce chef-d'uvre calligraphique de l'abb ,joachim1 trois passages crits en caractres plus gros1 plus orns1 et d'une autre encre que le reste1 comme si le copiste et voulu arrter la mditation du commentateur sur ces passages dcisifs4 ,le premier1 crit en lettres d'azur1 tait celui qui ouvre si magnifiquement l'vangile de saint ,jean4 ,,la ,,parole ,,tait ,,au ,,commencement1 ,,la ,,parole ,,tait ,,avec ,,dieu1 ,,et ,,cette ,,parole ,,tait ,,dieu4 ,,toutes ,,choses ,,ont ,t ,,faites ,,par ,,elle2 ,,et ,,rien ,,de ,,ce ,,qui ,a ,t ,,fait ,n',a ,t ,,fait ,,sans ,,elle4 ,c',,est ,,en ,,elle ,,qu',,tait ,,la ,,vie1 ,,et ,,la ,,vie ,,tait ,,la ,,lumi,,re ,,des ,,hommes4 ,,et ,,la ,,lumi,,re ,,luit ,,dans ,,les ,t,n,,bres1 ,,et ,,les ,t,n,,bres ,,ne ,l',,ont ,,point ,,re,,ue4 ,c',,tait ,,la ,v,,ritable ,,lumi,,re ,,qui ,,claire ,,tout ,,homme ,,venant ,,en ,,ce ,,monde4 ,le second passage tait crit en lettres de pourpre4 ,c'tait celui-ci3 ,l',,heure ,,vient ,,que ,,vous ,n',,adorerez ,,le ,p,,re ,,ni ,,sur ,,cette ,,montagne ,,ni ,j,,rusalem4 ,l',,heure ,,vient ,,que ,,les ,,vrais ,,adorateurs ,,adoreront ,,le ,p,,re ,,en ,,esprit ,,et ,,en ,v,,rit4 ,et le troisime1 crit en lettres d'or1 tait celui-ci3 ,c',,est ,,ici ,,la ,,vie ,,ternelle ,,de ,,te ,,conna,,tre1 ,,toi ,,le ,,seul ,,vrai ,,dieu1 ,,et ,,celui ,,que ,,tu ,,as ,,envoy1 ,j,,sus ,,le ,,christ4 ,un quatrime passage tait encore signal l'attention1 mais uniquement par la grosseur des caractres2 c'tait celui-ci du chapitre ,x3 ,j,,sus ,,leur ,r,,pondit3 ,j',,ai ,,fait ,,devant ,,vous ,,plusieurs ,,bonnes ,,uvres ,,de ,,la ,,part ,,de ,,mon ,p,,re2 ,,pour ,,laquelle ,,me ,,lapidez-,,vous8--,,les ,,juifs ,,lui ,r,,pondirent3 ,,ce ,n',,est ,,point ,,pour ,,une ,,bonne ,,uvre ,,que ,,nous ,,te ,,lapidons1 ,,mais ,c',,est ,,cause ,,de ,,ton ,,blasph,,me1 ,c',,est ,,cause ,,que1 ,,tant ,,homme1 ,,tu ,,te ,,fais ,,dieu4 ,j,,sus ,,leur ,r,,pondit3 ,n',,est-,,il ,,pas ,,crit ,,dans ,,votre ,,loi3 ,i,j',,ai ,,dit3 ,,vous ,,tes ,,tous ,,des ,,dieux4 ,,si ,,elle ,a ,,appel ,,dieux ,,ceux ,,qui ,,la ,,parole ,,de ,,dieu ,,tait ,,adress,e1 ,,et ,,si ,l',,criture ,,ne ,,peut ,,tre ,,rejet,e1 ,,dites-,,vous ,,que ,,je ,,blasph,,me1 ,,moi ,,que ,,le ,p,,re ,a ,,sanctifi1 ,,et ,,qu',,il ,a ,,envoy ,,dans ,,le ,,monde1 ,,parce ,,que ,j',,ai ,,dit3 ,,je ,,suis ,,le ,,fils ,,de ,,dieu8 ,angel6 s'cria ,alexis1 comment ce passage n'a-t-il pas frapp les chrtiens lorsqu'ils ont conu l'ide idoltrique de faire de ,jsus-,christ un ,dieu ,tout-,puissant1 un membre de la ,trinit divine8 ,ne s'est-il pas expliqu lui-mme sur cette prtendue divinit8 n'en a-t-il pas repouss l'ide comme un blasphme8 ,oh6 oui1 il nous l'a dit1 cet homme divin6 nous sommes tous des dieux1 nous sommes tous les enfants de ,dieu1 dans le sens o saint ,jean l'entendait en exposant le dogme au dbut de son vangile444 tous ceux qui ont reu la parole 7le logos divin7 il a donn le droit d'tre faits enfants de ,dieu4 ,oui1 la parole est ,dieu2 la rvlation1 c'est ,dieu1 c'est la vrit divine manifeste1 et l'homme est ,dieu aussi1 en ce sens qu'il est le fils de ,dieu1 et une manifestation de la ,divinit3 mais il est une manifestation finie1 et ,dieu seul est la ,trinit infinie4 ,dieu tait en ,jsus1 le ,verbe parlait par ,jsus1 mais ,jsus n'tait pas le ,verbe4 ,mais nous avons d'autres trsors examiner et commenter1 ,angel2 car voici trois manuscrits au lieu d'un4 ,modre l'ardeur de ta curiosit1 comme je dompte la mienne4 ,procdons avec ordre1 et passons au second ayant de regarder le troisime4 ,l'ordre dans lequel ,spiridion a plac ces trois manuscrits sous une mme enveloppe doit tre sacr pour nous1 et signifie incontestablement le progrs1 le dveloppement et le complment de sa pense4 ,nous droulmes le second manuscrit4 ,il n'tait ni moins prcieux ni moins curieux que le premier4 ,c'tait ce livre perdu durant des sicles1 inconnu aux gnrations qui nous sparent de son apparition dans le monde2 ce livre poursuivi par l',universit de ,paris1 tolr d'abord et puis condamn1 et livr aux flammes par le saint-sige en #abfj3 c'tait la fameuse ,introduction l'vangile ternel1 crite de la propre main de l'auteur1 le clbre ,jean de ,parme1 gnral des ,franciscains et disciple de ,joachim de ,flore4 ,en voyant sous nos yeux ce monument de l'hrsie1 nous fmes saisis1 ,alexis et moi1 d'un frisson involontaire4 ,cet exemplaire1 probablement unique dans le monde1 tait dans nos mains2 et par lui qu'allions-nous apprendre8 avec quel tonnement nous en lmes le sommaire1 crit la premire page3 ,la religion a trois poques comme le rgne des trois personnes de la ,trinit4 ,le rgne du ,pre a dur pendant la loi mosaque4 ,le rgne du ,fils1 c'est--dire la religion chrtienne1 ne doit pas durer toujours4 ,les crmonies et les sacrements dans lesquels cette religion s'enveloppe1 ne doivent pas tre ternels4 ,il doit venir un temps o ces mystres cesseront1 et alors doit commencer la religion du ,saint-,esprit1 dans laquelle les hommes n'auront plus besoin de sacrements1 et rendront l'tre suprme un culte purement spirituel4 ,le rgne du ,saint-,esprit a t prdit par saint ,jean1 et c'est ce rgne qui va succder la religion chrtienne1 comme la religion chrtienne a succd la loi mosaque4 ,quoi6 s'cria ,alexis1 est-ce ainsi qu'il faut entendre le dveloppement des paroles de ,jsus la ,samaritaine3 ,l'heure vient que vous n'adorerez plus le ,pre ni ,jrusalem ni sur cette montagne1 mais que vous l'adorerez en ,esprit et en ,vrit8 ,oui la doctrine de l'vangile-ternel6 cette doctrine de libert1 d'galit et de fraternit qui spare ,grgoire ,,vii de ,luther1 l'a entendu ainsi4 ,or1 cette poque est bien grande3 c'est elle qui1 aprs avoir rempli le monde1 fconde encore la pense de tous les grands hrsiarques1 de toutes les sectes perscutes jusqu' nos jours4 ,condamn1 dtruit1 cet uvre vit et se dveloppe dans tous les penseurs qui nous ont produits2 et des cendres de son bcher1 l'vangile ternel projette une flamme qui embrase la suite des gnrations4 ,wiclef1 ,jean ,huss1 ,jrme de ,prague1 ,luther6 vous tes sortis de ce bcher1 vous avez t couvs sous cette cendre glorieuse2 et toi-mme ,bossuet1 protestant mal dguis1 le dernier vque1 et toi aussi ,spiridion1 le dernier aptre1 et nous aussi les derniers moines6 ,mais quelle tait donc la pense suprieure de ,spiridion par rapport cette rvlation du treizime sicle8 ,le disciple de ,luther et de ,bossuet s'tait-il retourn vers le pass pour embrasser la doctrine d',amaury1 de ,joachim de ,flore et de ,jean de ,parme8 --,ouvrez le troisime manuscrit1 mon pre4 ,sans doute1 il sera la clef des deux autres4 ,le troisime manuscrit tait en effet l'uvre de l'abb ,spiridion1 et ,alexis1 qui avait vu souvent des textes sacrs1 copis de sa main1 et rests entre celles de ,fulgence1 reconnut aussitt l'authenticit de cet crit4 ,il tait fort court et se rsumait dans ce peu de lignes3 ,jsus 7vision adorable7 m'est apparu et m'a dit3 ,des quatre vangiles1 le plus divin1 le moins entach des formes passagres de l'humanit au moment o j'ai accompli ma mission1 est l'vangile de ,jean1 de celui sur le sein duquel je me suis appuy durant la passion1 de celui qui je recommandai ma mre en mourant4 ,tu ne garderas que cet vangile4 ,les trois autres1 crits en vue de la terre pour le temps o ils ont t crits1 pleins de menaces et d'anathmes1 ou de rserves sacerdotales dans le sens de l'antique mosaque1 seront pour toi comme s'ils n'taient pas4 ,rponds2 m'obiras-tu8 ,et moi1 ,spiridion1 serviteur de ,dieu1 j'ai rpondu3 ,j'obirai4 ,jsus alors m'a dit3 ,dans ton pass chrtien1 tu seras donc de l'cole de ,jean1 tu seras ,joannite4 ,et quand ,jsus m'eut dit ces paroles1 je sentis en moi comme une sparation qui se faisait dans tout mon tre4 ,je me sentis mourir4 ,je n'tais plus chrtien2 mais bientt je me sentis renatre1 et j'tais plus chrtien que jamais4 ,car le christianisme m'tait rvl1 et j'entendis une voix qui disait mes oreilles ce verset du dix-septime chapitre de l'unique vangile3 ,c'est ici la vie ternelle de te connatre1 toi1 le seul vrai ,dieu1 et celui que tu as envoy1 ,jsus le ,christ4 ,alors ,jsus me dit3 ,tu recueilleras travers les sicles la tradition de ton cole4 ,et je pensai tout ce que j'avais lu autrefois sur l'cole de saint ,jean1 et ceux que j'avais si souvent appels des hrtiques m'apparurent comme de vrais vivants4 ,jsus ajouta3 ,mais tu effaceras et tu ratureras avec soin les erreurs de l'esprit prophtique1 pour ne garder que la prophtie4 ,la vision avait disparu2 mais je la sentais1 pour ainsi dire1 qui se continuait secrtement en moi4 ,je courus mes livres1 et le premier ouvrage qui me tomba sous la main fut un manuscrit de l'vangile de saint ,jean1 de la main de ,joachim de ,flore4 ,le second fut l',introduction l'vangile ternel1 de ,jean de ,parme4 ,je relus l'vangile de saint ,jean en adorant4 ,et je lus l',introduction l'vangile ternel en souffrant et en gmissant4 ,quand j'eus fini de le lire1 tout ce qui m'en resta fut cette phrase3 ,la religion a trois poques1 comme les rgnes des trois personnes de la ,trinit4 ,tout le reste avait disparu et tait ratur de mon esprit4 ,mais cette phrase brillait devant les yeux de mon intelligence1 comme un phare clatant et qui ne doit pas s'teindre4 ,alors ,jsus m'apparut de nouveau1 et me dit3 ,la religion a trois poques1 comme les rgnes des trois personnes de la ,trinit4 ,je rpondis3 ainsi soit-il6 ,jsus reprit3 ,le christianisme a eu trois poques1 et les trois poques sont accomplies4 ,et il disparut4 ,et je vis passer successivement devant moi 7vision adorable7 saint ,pierre1 saint ,jean et saint ,paul4 ,derrire saint ,pierre tait le grand pape ,grgoire ,,vii4 ,derrire saint ,jean1 ,joachim de ,flore1 le saint ,jean du treizime sicle4 ,derrire saint ,paul tait ,luther4 ,je m'vanouis4 ,plus loin1 aprs un intervalle1 tait crit de la mme main3 ,le christianisme devait avoir trois poques1 et les trois poques sont accomplies4 ,comme la ,trinit divine a trois faces1 la conception que l'esprit humain a eue de la ,trinit dans le christianisme devait avoir trois faces successives4 ,la premire1 qui rpond saint ,pierre1 embrasse la priode de la cration et du dveloppement hirarchique et militant de l'glise jusqu' ,hildebrand1 le saint ,pierre du onzime sicle2 la seconde1 qui rpond saint ,jean1 embrasse la priode depuis ,abeilard jusqu' ,luther2 la troisime1 qui rpond saint ,paul1 commence ,luther et finit ,bossuet4 ,c'est le rgne du libre examen1 de la connaissance1 comme la priode antrieure est celle de l'amour et du sentiment1 comme celle qui avait prcd est la priode de la sensation et de l'activit4 ,l finit le christianisme1 et l commence l're d'une nouvelle religion4 ,ne cherchons donc plus la vrit absolue dans l'application littrale des vangiles1 mais dans le dveloppement des rvlations de toute l'humanit antrieure nous4 ,le dogme de la ,trinit est la religion ternelle2 la vritable comprhension de ce dogme est ternellement progressive4 ,nous repasserons ternellement peut-tre par ces trois phases de manifestations de l'activit1 de l'amour et de la science1 qui sont les trois principes de notre essence mme1 puisque ce sont les trois principes divins que reoit chaque homme venant dans le monde1 titre de fils de ,dieu4 ,et plus nous arriverons nous manifester simultanment sous ces trois faces de notre humanit1 plus nous approcherons de la perfection divine4 ,hommes de l'avenir1 c'est vous qu'il est rserv de raliser cette prophtie1 si ,dieu est en vous4 ,ce sera l'uvre d'une nouvelle rvlation1 d'une nouvelle religion1 d'une nouvelle socit1 d'une nouvelle humanit4 ,cette religion n'abjurera pas l'esprit du ,christianisme1 mais elle en dpouillera les formes4 ,elle sera au ,christianisme ce que la fille est la mre1 lorsque l'une penche vers la tombe et que l'autre est en plein dans la vie4 ,cette religion1 fille de l'vangile1 ne reniera point sa mre1 mais elle continuera son uvre2 et ce que sa mre n'aura pas compris1 elle l'expliquera2 ce que sa mre n'aura pas os1 elle l'osera2 ce que sa mre n'aura fait qu'entreprendre1 elle l'achvera4 ,ceci est la vritable prophtie qui est apparue sous un voile de deuil au grand ,bossuet1 son heure dernire4 ,trinit divine1 reois et reprends l'tre de celui que tu as clair de ta lumire1 embras de ton amour1 et cr de la substance mme1 ton serviteur ,spiridion4 ,alexis replia le manuscrit1 le plaa sur sa poitrine1 croisa ses mains dessus1 et resta plong dans une mditation profonde4 ,une grande srnit rgnait sur son front4 ,je restai ses cts immobile1 attentif1 piant tous ses mouvements1 et cherchant dans l'expression de sa physionomie comprendre les penses qui remuaient son me4 ,tout coup je vis de grosses larmes rouler de ses yeux et inonder son visage fltri1 comme une pluie bienfaisante sur la terre altre4 ,je suis bien heureux6 me dit-il en se jetant dans mon sein4 ma vie6 ma triste vie6 ce n'tait pas trop de tes douleurs et de tes fatigues pour acheter cet ineffable instant de lumire1 de certitude et de charit6 ,charit divine1 je te comprends enfin6 ,logique suprme1 tu ne pouvais faillir6 ,ami ,spiridion1 tu le savais bien quand tu me disais3 ,aime et tu comprendras6 ma science frivole6 mon rudition strile6 vous ne m'avez pas clair sur le vritable sens des critures6 ,c'est depuis que j'ai compris l'amiti1 et par elle la charit1 et par la charit l'enthousiasme de la fraternit humaine1 que je suis devenu capable de comprendre la parole de ,dieu4 ,angel1 laisse-moi ces manuscrits pendant le peu d'heures que j'ai encore passer prs de toi2 et1 quand je ne serai plus1 ne les ensevelis point avec moi4 ,le temps est venu o la vrit ne doit plus dormir dans les spulcres1 mais agir la lumire du soleil et remuer le cur des hommes de bonne volont4 ,tu reliras ces vangiles1 mon enfant1 et en les commentant1 tu rapprendras l'histoire2 ton cerveau1 que j'ai rempli de faits1 de textes et de formules1 est comme un livre qui porte en soi la vie1 et qui n'en a pas conscience4 ,c'est ainsi que1 durant trente ans1 j'avais fait de ma propre intelligence un parchemin4 ,celui qui a tout lu1 tout examin sans rien comprendre est le pire des ignorants2 et celui qui1 sans savoir lire1 a compris la sagesse divine1 est le plus grand savant de la terre4 ,maintenant1 reois mes adieux1 mon enfant1 et apprte-toi quitter le clotre et rentrer dans la vie4 --,que dites-vous8 m'criai-je2 vous quitter8 retourner au monde8 ,est-ce l votre amiti8 sont-ce l vos conseils8 --,tu vois bien1 dit-il1 que c'en est fait de nous4 ,nous sommes une race unie1 et ,spiridion a t1 vrai dire1 le dernier moine4 matre infortun1 ajouta-t-il en levant les yeux au ciel1 toi aussi tu as bien souffert1 et ta souffrance a t ignore des hommes4 ,mais ,dieu t'a reu en expiation de tes erreurs sublimes1 et il t'a envoy1 tes derniers instants1 l'instinct prophtique qui t'a consol2 car ton grand cur a d oublier sa propre souffrance en apercevant l'avenir de la race humaine tourn vers l'idal4 ,ainsi donc je suis arriv au mme rsultat que toi4 ,quoique ta vie ait t consacre seulement aux tudes thologiques1 et que la mienne ait embrass un plus large cercle de connaissances1 nous avons trouv la mme conclusion2 c'est que le pass est fini et ne doit point entraver l'avenir1 c'est que notre chute est aussi ncessaire que l'a t notre existence2 c'est que nous ne devons ni renier l'une1 ni maudire l'autre4 ,eh bien1 ,spiridion1 dans l'ombre de ton clotre et dans le secret de tes mditations1 tu as t plus grand que ton matre3 car celui-ci est mort en jetant un cri de dsespoir et on croyant que le monde s'croulait sur lui2 et toi tu t'es endormi dans la paix du ,seigneur1 rempli d'un divin espoir pour la race humaine4 ,oh6 oui1 je t'aime mieux que ,bossuet2 car tu n'as pas maudit ton sicle1 et tu as noblement abjur une longue suite d'illusions1 incertitudes respectables1 efforts sublimes d'une me ardemment prise de la perfection4 ,sois bni1 sois glorifi3 le royaume des cieux appartient ceux dont l'esprit est vaste et dont le cur est simple4 ,quand il eut parl ainsi1 il m'imposa les mains et me donna sa bndiction2 puis1 se mettant en devoir de se lever3 ,allons1 dit-il1 tu sais que l'heure est venue4 --,quelle heure donc1 lui dis-je1 et que voulez-vous faire8 ,ces paroles ont dj frapp mon oreille cette nuit1 et je croyais avoir t le seul les entendre4 ,dites1 matre1 que signifient-elles8 --,ces paroles1 je les ai entendues1 me rpondit-il2 car1 pendant que tu descendais dans le tombeau de notre matre1 j'avais ici un long entretien avec lui4 --,vous l'avez vu8 lui dis-je4 --,je ne l'ai jamais vu la nuit1 mais seulement le jour1 la clart du soleil4 ,je ne l'ai jamais vu et entendu en mme temps3 c'est la nuit qu'il me parle1 c'est le jour qu'il m'apparat3 ,cette nuit1 il m'a expliqu ce que nous venons de lire et plus encore2 et1 s'il t'a ordonn d'exhumer le manuscrit1 c'est afin que jamais le doute n'entrt dans ton me au sujet de ce que les hommes de ce sicle appelleraient nos visions et nos dlires4 --,dlires clestes1 m'criai-je1 et qui me feraient har la raison1 si la raison pouvait en anantir l'effet6 ,mais ne le craignez pas1 mon pre2 je porterai jamais dans mon cur la mmoire sacre de ces jours d'enthousiasme4 --,maintenant1 viens6 dit ,alexis en se mettant marcher dans sa cellule d'un pas assur1 et en redressant son corps bris1 avec la noblesse et l'aisance d'un jeune homme4 --,eh quoi6 ,vous marchez6 ,vous tes donc guri6 lui dis-je2 ceci est un prodige nouveau4 --,la volont est seule un prodige1 rpondit-il1 et c'est la puissance divine qui l'accomplit en nous4 ,suis-moi1 je veux revoir le soleil1 les palmiers1 les murs de ce monastre1 la tombe de ,spiridion et de ,fulgence2 je me sens possd d'une joie d'enfant2 mon me dborde4 ,il faut que j'embrasse cette terre de douleurs et d'esprances o les larmes sont fcondes1 et que nos genoux fatigus de prires n'ont pas creuse en vain4 ,nous descendmes pour nous rendre au jardin2 mais en passant devant le rfectoire o les moines taient rassembls1 il s'arrta un instant1 et jeta sur eux un regard de compassion4 ,en voyant debout devant eux cet ,alexis qu'ils croyaient mourant1 ils furent saisis d'pouvante1 et un des convers qui les servait et qui se trouvait prs de la porte1 murmura ces mots3 ,les morts ressuscitent1 c'est le prsage de quelque malheur4 --,oui1 sans doute1 rpondit ,alexis en entrant dans le rfectoire par l'effet d'une subite rsolution1 un grand malheur vous menace4 ,et parlant haute voix1 avec un visage anim de l'nergie de la jeunesse1 et les yeux tincelants du feu de l'inspiration3 ,frres1 dit-il1 quittez la table1 n'achevez pas votre pain1 dchirez vos robes1 abandonnez ces murs que la foudre branle dj1 ou bien prparez-vous mourir6 ,les moines1 effrays et consterns1 se levrent tumultueusement1 comme s'ils se fussent attendus quelque prodige4 ,le ,prieur leur commanda de se rasseoir4 ,ne voyez-vous pas1 leur dit-il1 que ce vieillard est en proie un accs de dlire8 ,angel1 reconduisez-le son lit1 et ne le laissez plus sortir de sa cellule2 je vous le commande4 --,frre1 tu n'as plus rien commander ici1 reprit ,alexis avec le calme de la force4 ,tu n'es plus chef1 tu n'es plus moine1 tu n'es plus rien4 ,il faut fuir1 te dis-je2 ton heure et la ntre tous est venue4 ,les religieux s'agitrent encore4 ,donatien les contint de nouveau1 et craignant quelque scne violente3 ,tenez-vous tranquilles1 leur dit-il1 et laissez-le parler2 vous allez voir que ses ides sont troubles par la fivre4 -- moines6 dit ,alexis en soupirant1 c'est vous dont la fivre a troubl l'entendement2 vous1 race jadis sublime1 aujourd'hui abjecte2 vous qui avez engendr par l'esprit tant de docteurs et de prophtes que l'glise a perscuts et condamns aux flammes6 vous qui avez compris l'vangile et qui avez tent courageusement de le pratiquer4 vous1 disciples de l'vangile ternel1 pres spirituels du grand ,amaury1 de ,david de ,dinant1 de ,pierre ,valdo1 de ,sgarel1 de ,dulcin1 d',eon de l'toile1 de ,pierre de ,bruys1 de ,lollard1 de ,wiclef1 de ,jean ,huss1 de ,jrme de ,prague1 et enfin de ,luther6 moines qui avez compris l'galit1 la fraternit1 la communaut1 la charit et la libert6 moines qui avez proclam les ternelles vrits que l'avenir doit expliquer et mettre en pratique1 et qui maintenant ne produisez plus rien1 et ne pouvez plus rien comprendre6 ,c'est assez longtemps vous cacher sous les plis du manteau de saint ,pierre1 ,pierre ne peut plus vous protger2 c'est en vain que vous avez fait votre paix avec les pontifes et votre soumission aux puissants de la terre3 les puissants ne peuvent plus rien pour vous4 ,le rgne de l'vangile ternel arrive1 et vous n'tes plus ses disciples2 et au lieu de marcher la tte des peuples rvolts pour craser les tyrannies1 vous allez tre abattus et foudroys comme les suppts de la tyrannie4 ,fuyez1 vous dis-je1 il vous reste une heure1 moins d'une heure6 ,dchirez vos robes et cachez-vous dans l'paisseur des bois1 dans les cavernes de la montagne2 la bannire du vrai ,christ est dplie1 et son ombre vous enveloppe dj4 --,il prophtise6 s'crirent quelques moines ples et tremblants4 --,il blasphme1 il apostasie6 s'crirent quelques autres indigns4 --,qu'on l'emmne1 qu'on l'enferme6 s'cria le ,prieur boulevers et frmissant de rage4 ,nul n'osa cependant porter la main sur ,alexis4 ,il semblait protg par un ange invisible4 ,il prit mon bras1 car il trouvait que je ne marchais pas assez vite1 et1 sortant du rfectoire1 il m'entrana sous les palmiers4 ,il contempla quelque temps la mer et les montagnes avec dlices2 puis1 se retournant vers le nord1 il me dit3 ,ils viennent6 ils viennent avec la rapidit de la foudre4 --,qui donc1 mon pre8 --,les vengeurs terribles de la libert outrage4 ,peut-tre les reprsailles sont-elles insenses4 ,qui peut se sentir investi d'une telle mission1 et garder le calme de la justice8 ,les temps sont mrs2 il faut que le fruit tombe2 qu'import quelques brins d'herbe crass8 ,illustration --,parlez-vous des ennemis de notre pays8 --,je parle de glaives tincelants dans la main du ,dieu des armes4 ,ils approchent1 l',esprit me l'a rvl1 et ce jour est le dernier de mes jours1 comme disent les hommes4 ,mais je ne meurs pas1 je ne te quitte pas1 ,angel1 tu le sais4 --,vous allez mourir8 m'criai-je en m'attachant son bras avec un effroi insurmontable2 oh6 ne dites pas que vous allez mourir6 ,il me semble que je commence vivre d'aujourd'hui4 --,telle est la loi providentielle de la succession des tres et des choses1 rpondit-il4 mon fils1 adorons le ,dieu de l'infini6 ,spiridion6 je ne te demande pas de m'apparatre en ce jour2 les yeux de mon me s'ouvrent sur un monde o ta forme humaine n'est pas ncessaire ma certitude2 tu es avec moi1 tu es en moi4 ,il n'est plus ncessaire que le sable crie sous tes pieds pour que je sache retrouver ton empreinte sur mon chemin4 ,non6 plus de visions1 plus de prestiges1 plus de songes extatiques6 ,angel1 les morts ne quittent pas le sanctuaire de la tombe pour venir1 sous une forme sensible1 nous instruire ou nous reprendre3 mais ils vivent en nous1 comme ,spiridion le disait ,fulgence1 et notre imagination exalte les ressuscite et les met aux prises avec notre conscience1 quand notre conscience incertaine et notre sagesse incomplte rejettent la lumire que nous eussions d trouver en eux444 ,en ce moment1 un bruit lointain vint tonner comme un cho affaibli sur la croupe des montagnes1 et la mer le rpta au loin d'une voix plus faible encore4 ,qu'est ceci1 mon pre8 demandai-je ,alexis qui coutait en souriant4 --,c'est le canon1 rpondit-il1 c'est le vol de la conqute qui se dirige sur nous4 ,puis il prta l'oreille1 et le canon se faisait entendre rgulirement4 ,ce n'est pas un combat1 dit-il1 c'est un hymne de victoire4 ,nous sommes conquis1 mon enfant2 il n'y a plus d',italie4 ,que ton cur ne se dchire pas l'ide d'une patrie perdue4 ,ce n'est pas d'aujourd'hui que l',italie n'existe plus2 et ce qui achve de crouler aujourd'hui1 c'est l'glise des papes4 ,ne prions pas pour les vaincus3 ,dieu sait ce qu'il fait1 et les vainqueurs l'ignorent4 ,comme nous rentrions dans l'glise1 nous fmes abords brusquement par le ,prieur suivi de quelques moines4 ,la figure de ,donatien tait dcompose par la peur4 ,savez-vous ce qui se passe8 nous dit-il2 entendez-vous le canon8 on se bat6 --,on s'est battu1 rpondit tranquillement ,alexis4 --,d'o le savez vous8 s'cria-t-on de toutes parts2 avez-vous quelque nouvelle8 ,pouvez-vous nous apprendre quelque chose8 --,ce ne sont de ma part que des conjectures1 rpondit-il tranquillement2 mais je vous conseille de prendre la fuite1 ou d'apprter un grand repas pour les htes qui vous arrivent444 ,et aussitt1 sans se laisser interroger davantage1 il leur tourna le dos et entra dans l'glise4 peine y tions-nous que des cris confus se firent entendre au dehors4 ,c'tait comme des chants de triomphe et d'enthousiasme1 mls d'imprcations et de menaces4 ,aucun cri1 aucune menace ne rpondirent ces voix trangres4 ,tout ce que le pays avait d'habitants avait fui devant le vainqueur1 comme une vole d'oiseaux timides l'approche du vautour4 ,c'tait un dtachement de soldats franais envoys la maraude4 ,ils avaient1 en errant dans les montagnes1 dcouvert les dmes du couvent1 et1 fondant sur cette proie1 ils avaient travers les ravins et les torrents avec cette rapidit effrayante qu'on voit seulement dans les rves4 ,ils s'abattaient sur nous comme une nue d'orage4 ,en un instant1 les portes furent brises et les clotres inonds de soldats ivres qui faisaient retentir les votes d'un chant rauque et terrible dont ces mots vinrent1 entre autres1 frapper distinctement mon oreille3 p classpoem,libert1 libert chrie1 ,combats avec tes dfenseurs6444 ,j'ignore ce qui se passa dans le couvent4 ,j'entendis1 le long des murs extrieurs de l'glise1 des pas prcipits qui semblaient1 dans leur fuite pleine d'pouvante1 vouloir percer les marbres du pav4 ,sans doute1 il y eut un grand pillage1 des violences1 une orgie444 ,alexis1 genoux sur la pierre du ,hic est1 semblait sourd tous ces bruits4 ,absorb dans ses penses1 il avait l'air d'une statue sur un tombeau4 ,tout coup la porte de la sacristie s'ouvrit avec fracas2 un soldat s'avana avec mfiance2 puis1 se croyant seul1 il courut l'autel1 fora la serrure du tabernacle avec la pointe de sa baonnette1 et commena cacher prcipitamment dans son sac les ostensoirs et les calices d'or et d'argent4 ,alors ,alexis1 voyant que j'tais mu1 se tourna vers moi et me dit3 ,soumets-toi1 l'heure est arrive2 la ,providence1 qui me permet de mourir1 te commande de vivre4 ,en ce moment1 d'autres soldats entrrent et cherchrent querelle celui qui les avait devancs4 ,ils s'injurirent et se seraient battus si le temps ne leur et sembl prcieux pour drober d'autres objets1 avant l'arrive d'autres compagnons de pillage4 ,ils se htrent donc de remplir leurs sacs1 leurs shakos et leurs poches de tout ce qu'ils pouvaient emporter4 ,pour y mieux parvenir1 ils se mirent casser1 avec la crosse de leurs fusils1 les reliquaires1 les croix et les flambeaux4 ,au milieu de cette destruction qu',alexis contemplait d'un visage impassible1 le christ du matre-autel1 dtach de la croix1 tomba avec un grand bruit4 ,tiens6 s'cria l'un des soldats1 voil le sans-culotte ,jsus qui nous salue6 ,les autres clatrent de rire1 et1 courant aprs les morceaux de cette statue1 ils virent qu'elle tait seulement de bois dor4 ,alors ils l'crasrent sous leurs pieds avec une gaiet mprisante et brutale2 et l'un d'eux1 prenant la tte du crucifi1 la lana contre les colonnes qui nous protgeaient2 elle vint rouler nos pieds4 ,alexis se leva1 et plein de foi1 il dit3 ,christ6 on peut briser tes autels1 et traner ton image dans la poussire4 ,ce n'est pas toi1 ,fils de ,dieu1 que s'adressent ces outrages4 ,du sein de ton ,pre1 tu les vois sans colre et sans douleur4 ,tu sais que c'est l'tendard de ,rome1 l'insigne de l'imposture et de la cupidit1 que l'on renverse et que l'on dchire au nom de cette libert que tu eusses proclame aujourd'hui le premier1 si la volont cleste t'et rappel sur la terre4 -- mort6 mort ce fanatique qui nous injurie dans sa langue6 s'cria un soldat en s'lanant vers nous le fusil en avant4 --,croisez la baonnette sur le vieil inquisiteur6 rpondirent les autres en le suivant4 ,et l'un d'eux1 portant un coup de baonnette dans la poitrine d',alexis1 s'cria3 bas l'inquisition6 ,alexis se pencha et se retint sur un bras1 tandis qu'il tendait l'autre vers moi pour m'empcher de le dfendre4 ,hlas6 dj ces insenss s'taient empars de moi et me liaient les mains4 ,mon fils1 dit ,alexis avec la srnit d'un martyr1 nous-mmes nous ne sommes que des images qu'on brise1 parce qu'elles ne reprsentent plus les ides qui faisaient leur force et leur saintet4 ,ceci est l'uvre de la ,providence1 et la mission de nos bourreaux est sacre1 bien qu'ils ne la comprennent pas encore6 ,cependant1 ils l'ont dit1 tu l'as entendu3 c'est au nom du sans-culotte ,jsus qu'ils profanent le sanctuaire du l'glise4 ,ceci est le commencement du rgne de l'vangile ternel prophtis par nos pres4 ,puis il tomba la face contre terre1 et un autre soldat1 lui ayant port un coup sur la tte1 la pierre du ,hic est fut inonde de son sang4 ,spiridion6 dit-il d'une voix mourante1 ta tombe est purifie6 ,angel6 fais que cette trace de sang soit fconde6 ,dieu6 je t'aime1 fais que les hommes te connaissent6444 ,et il expira4 ,alors une figure rayonnante apparut auprs de lui1 je tombai vanoui4 ,,fin ,,de ,,spiridion4