,,la ,,sagesse ,,et ,,la ,,destin,e ,,maurice ,,maeterlinck #aijh ,,madame ,,georgette ,,leblanc ,je vous ddie ce livre1 qui est pour ainsi dire votre oeuvre4 ,il y a une collaboration plus haute et plus relle que celle de la plume2 c'est celle de la pense et de l'exemple4 ,il ne m'a pas fallu pniblement imaginer les rsolutions et les actions d'un sage idal1 ou tirer de mon coeur la morale d'un beau rve forcment un peu vague4 ,il a suffi que j'coutasse vos paroles4 ,il a suffi que mes yeux vous suivissent attentivement dans la vie2 ils y suivaient ainsi les mouvements1 les gestes1 les habitudes de la sagesse mme4 ,,maeterlinck4 ,i ,en ce livre1 on parlera souvent de sagesse1 de fatalit1 de justice1 de bonheur et d'amour4 ,il semble qu'il y ait quelque ironie voquer ainsi un bonheur peu visible1 au milieu de malheurs trs rels1 une justice peut-tre idale1 au sein d'une injustice1 hlas6 trop matrielle1 et un amour assez malaisment saisissable dans de la haine ou de l'indiffrence bien manifeste4 ,il semble qu'il ne soit gure opportun d'aller chercher1 loisir1 en des replis cachs au fond du coeur de l'humanit1 quelques motifs de confiance ou de srnit1 quelques occasions de sourire1 de s'panouir et d'aimer1 quelques raisons de remercier et d'admirer1 quand la plus grande partie de cette humanit1 au nom de laquelle on se permet d'lever la voix1 loin de pouvoir s'attarder aux jouissances intrieures et aux consolations profondes1 mais si pniblement atteintes1 que le penseur satisfait prconise1 n'a mme pas l'assurance ni le temps de goter jusqu'au bout les misres et les dsolations de la vie4 ,on a reproch ainsi aux moralistes1 ,epictte entre autres1 de ne jamais s'occuper que du sage4 ,il y a du vrai dans ce reproche1 comme il y a du vrai dans presque tous les reproches qu'on peut faire4 ,au fond1 si l'on avait le courage de n'couter que la voix la plus simple1 la plus proche1 la plus pressante de sa conscience1 le seul devoir indubitable serait de soulager autour de soi1 dans un cercle aussi tendu que possible1 le plus de souffrances qu'on pourrait4 ,il faudrait se faire infirmier1 visiteur des pauvres1 consolateur des affligs1 fondateur d'usines modles1 mdecin1 laboureur1 que sais-je1 ou tout au moins ne s'appliquer1 comme le savant de laboratoire1 qu' arracher la nature ses secrets matriels les plus indispensables4 ,seulement1 un monde o il n'y aurait plus1 un moment donn1 que des gens se secourant les uns les autres ne persisterait pas longtemps dans cette oeuvre charitable si personne n'usurpait le loisir ncessaire pour se proccuper d'autre chose4 ,c'est grce quelques hommes qui paraissent inutiles qu'il y aura toujours un certain nombre d'hommes incontestablement utiles4 ,la meilleure partie du bien qu'on fait autour de nous1 cette heure1 est ne d'abord dans l'esprit de l'un de ceux qui ngligrent peut-tre plus d'un devoir immdiat et urgent pour rflchir1 pour rentrer en eux-mmes1 pour parler4 ,est-ce dire qu'ils aient fait ce qu'il y avait de mieux faire8 ,qui oserait rpondre cette question8 ,ce qu'il y a de mieux faire semble toujours1 aux yeux de l'me humblement honnte qu'il faut s'efforcer d'tre1 le devoir le plus simple et le plus proche1 mais il n'en serait pas moins regrettable que tout le monde s'en ft toujours tenu au devoir le plus proche4 toutes les poques1 il y eut des tres qui purent s'imaginer loyalement qu'ils remplissaient tous les devoirs de l'heure prsente en songeant aux devoirs de l'heure qui allait suivre4 ,la plupart des penseurs affirment volontiers que ces tres ne se tromprent point4 ,il est bon que le penseur affirme quelque chose4 ,il est vrai1 pour le dire en passant1 que la sagesse se trouve parfois dans le contraire de ce que le plus sage affirme4 ,qu'importe8 on ne l'y et pas aperue sans cette affirmation2 et le sage a fait son devoir4 ,,ii ,aujourd'hui1 la misre est une maladie de l'humanit comme la maladie est une misre de l'homme4 ,il y a des mdecins pour la maladie1 comme il faudrait des mdecins pour la misre humaine4 ,mais1 de ce que l'tat de maladie est malheureusement trs commun1 s'ensuit-il qu'on ne doive jamais s'occuper de la sant1 et que celui qui enseigne l'anatomie1 par exemple1 qui est la science physique correspondant le plus exactement la morale1 ait uniquement tenir compte des dformations qu'une dchance plus ou moins gnrale inflige au corps de l'homme8 ,il importe qu'il parte d'un corps sain et bien constitu1 comme il importe que le moraliste qui s'efforce de regarder par del l'heure prsente1 parte d'une me heureuse1 ou qui du moins a ce qu'il faut pour l'tre1 hormis la conscience suffisante4 ,nous vivons au sein d'une grande injustice1 mais il n'y a1 je pense1 ni indiffrence ni cruaut1 parler parfois comme si cette injustice n'tait plus1 sans quoi l'on ne sortirait jamais de son cercle4 ,il faut bien que quelques-uns se permettent de penser1 de parler et d'agir comme si tous taient heureux2 sinon1 quel bonheur1 quelle justice1 quel amour1 quelle beaut1 trouveraient tous les autres le jour o le destin leur ouvrira les jardins publics de la terre promise8 ,on peut dire1 il est vrai1 qu'il conviendrait d'aller d'abord au plus press4 ,mais aller au plus press n'est pas toujours le parti le plus sage4 ,mieux vaut souvent aller tout de suite au plus haut4 ,si les eaux envahissent la demeure du paysan hollandais1 la mer ou la rivire voisine ayant perc la digue qui dfend la campagne1 le plus press1 pour lui1 sera de sauver ses bestiaux1 ses fourrages et ses meubles1 mais le plus sage1 d'aller lutter contre les flots1 au sommet de la digue1 et d'y appeler tous ceux qui vivent sous la protection des terres branles4 ,l'humanit a t jusqu'ici comme une malade qui se tourne et se retourne sur son lit pour trouver le repos1 mais cela n'empche pas que les seules paroles vritablement consolantes qui lui aient t dites1 l'ont t par ceux qui lui parlaient comme si elle n'et jamais t malade4 ,c'est que l'humanit est faite pour tre heureuse1 comme l'homme est fait pour tre bien portant1 et quand on lui parle de sa misre1 au sein mme de la misre la plus universelle et la plus permanente1 on a l'air de ne lui dire que des paroles accidentelles et provisoires4 ,il n'y a rien de dplac s'adresser elle comme si elle se trouvait toujours la veille d'un grand bonheur ou d'une grande certitude4 ,en ralit elle s'y trouve par son instinct1 dt-elle ne jamais atteindre le lendemain4 ,il est bon de croire qu'un peu plus de pense1 un peu plus de courage1 un peu plus d'amour1 un peu plus de curiosit1 un peu plus d'ardeur vivre suffira quelque jour nous ouvrir les portes de la joie et de la vrit4 ,cela n'est pas tout fait improbable4 ,on peut esprer qu'un jour tout le monde sera heureux et sage2 et si ce jour ne vient jamais1 il n'est pas criminel de l'avoir espr4 ,en tout cas1 il est utile de parler du bonheur aux malheureux1 pour leur apprendre le connatre4 ,ils s'imaginent si volontiers que le bonheur est une chose extraordinaire et presque inaccessible6 ,mais si tous ceux qui peuvent se croire heureux disaient bien simplement les motifs de leur satisfaction1 on verrait qu'il n'y a jamais1 de la tristesse la joie1 que la diffrence d'une acceptation un peu plus souriante1 un peu plus claire1 un asservissement hostile et assombri2 d'une interprtation troite et obstine une interprtation harmonieuse et largie4 ,ils s'crieraient alors3 ,n'est-ce donc que cela8 ,mais nous aussi nous possdons dans notre coeur les lments de ce bonheur4 ,en effet vous les y possdez4 moins de grands malheurs physiques1 tout le monde les possde4 ,mais ne parlez pas de ce bonheur avec mpris4 ,il n'y en a point d'autre4 ,le plus heureux des hommes est celui qui connat le mieux son bonheur2 et celui qui le connat le mieux est celui qui sait le plus profondment que le bonheur n'est spar de la dtresse que par une ide haute1 infatigable1 humaine et courageuse4 ,c'est de cette ide qu'il est salutaire de parler le plus souvent possible2 non pas pour imposer celle que l'on possde1 mais pour faire natre peu peu dans le coeur de ceux qui nous coutent le dsir d'en possder une leur tour4 ,cette ide est diffrente pour chacun de nous4 ,la vtre ne me convient point2 vous aurez beau me la rpter avec loquence1 elle n'atteindra pas les organes cachs de ma vie4 ,il faut que j'acquire la mienne en moi-mme1 par moi-mme4 ,mais tout en ne parlant que de la vtre1 vous m'aiderez sans le savoir acqurir la mienne4 ,il arrivera que ce qui vous attriste me rconfortera1 que ce qui vous console m'affligera peut-tre1 peu importe2 ce qu'il y a de beau dans votre vision consolante entrera dans mon affliction1 et ce qu'il y a de grand dans votre tristesse passera dans ma joie1 si ma joie est digne de votre tristesse4 ,ce qu'il faut1 avant tout1 c'est prparer la surface de notre me une certaine hauteur pour y recevoir cette ide1 comme les prtres d'anciennes religions dnudaient et dbarrassaient de ses pines et de ses ronces le sommet d'une montagne pour y recevoir le feu du ciel4 ,il n'est pas impossible que1 demain1 on nous envoie du fond de la plante ,mars1 dans la vrit dfinitive sur la constitution et sur le but de l'univers1 la formule infaillible du bonheur4 ,elle ne changera1 n'amliorera quelque chose1 en notre vie morale1 qu'autant que nous vivions depuis longtemps dans l'attente et le dsir de l'amlioration4 ,chacun de nous profitera et jouira des bienfaits de cette formule1 cependant invariable1 en proportion de l'espace dsintress1 purifi1 attentif et dj clair que cette formule trouvera dans son me4 ,toute la morale1 toute la science de la justice et du bonheur1 ne devrait tre qu'une attente1 une prparation aussi vaste1 aussi exprimente1 aussi accueillante que possible4 ,certes1 il est dsirable entre tous1 le jour o nous vivrons enfin dans la certitude1 dans la vrit scientifique1 totale1 inbranlable2 mais en attendant1 il nous est donn de vivre dans une vrit plus importante encore1 la vrit de notre me et de notre caractre2 et quelques sages nous ont prouv que cette vie tait possible au sein mme des plus grandes erreurs matrielles4 ,,iii ,est-il vain de parler de morale1 de justice1 de bonheur et de tout ce qui s'y rapporte1 avant l'heure dfinitive de la science qui peut tout bouleverser8 ,peut-tre sommes nous dans des tnbres provisoires1 et bien des choses ne se font pas de la mme faon dans les tnbres qu' la clart du jour4 ,nanmoins1 les vnements essentiels de notre vie physique et de notre vie morale ont lieu dans l'ombre1 aussi ncessairement1 aussi compltement qu' la lumire4 ,il nous faut vivre1 en attendant le mot de l'nigme1 et c'est en vivant le plus heureusement1 le plus noblement que l'on peut1 qu'on vivra le plus puissamment et qu'on aura le plus de courage1 le plus d'indpendance1 le plus de clairvoyance1 pour le dsir et la recherche de la vrit4 ,et puis1 quoi qu'il arrive1 le temps consacr l'tude de nous-mme ne sera pas perdu4 ,quelle que soit la manire dont nous ayons un jour envisager ce monde dont nous faisons partie1 il y aura toujours bien plus de sentiments1 de passions1 de secrets inaltrs1 inaltrables en l'me humaine1 qu'il n'y aura d'toiles relies la terre1 ou de mystres claircis par la science4 ,au sein de la vrit la plus irrcusable et la plus pntrante1 l'homme s'lvera sans doute1 mais il s'lvera selon la direction invariable de l'me humaine2 et l'on peut affirmer que plus l'universelle certitude sera forte et consolante1 plus les problmes de la justice1 de la morale1 du bonheur et de l'amour prendront1 aux yeux de tous1 l'aspect dominateur et passionnant1 sous lequel ils se sont toujours prsents aux regards du penseur4 ,il importe de vivre comme si l'on se trouvait toujours la veille de la grande dcouverte et de se prparer l'accueillir1 le plus totalement1 le plus intimement1 le plus ardemment qu'on pourra4 ,et la meilleure manire de l'accueillir un jour1 sous quelque forme qu'elle se doive rvler1 c'est de l'esprer ds aujourd'hui1 aussi haute1 aussi vaste1 aussi parfaite1 aussi ennoblissante1 qu'il nous est donn de nous l'imaginer4 ,nous ne saurions lui prter trop d'ampleur1 trop de beaut1 ni trop de majest4 ,il est certain qu'elle sera meilleure que nos meilleurs espoirs1 car si elle en diffre1 si elle va jusqu' les contredire1 par le fait mme qu'elle nous apportera la vrit1 elle nous apportera quelque chose de plus grand1 de plus haut1 de plus conforme la nature humaine que ce que nous avions attendu4 ,pour l'homme1 dt-il y perdre tout ce qu'il admirait1 l'admirable par excellence ce sera la vrit intime de l'univers4 ,en supposant qu'au jour o elle sera manifeste1 les plus humbles cendres de nos esprances soient disperses1 il nous restera en tout cas notre prparation l'admirable1 et l'admirable entrera dans notre me flots plus ou moins abondants1 selon la largeur1 selon la profondeur du lit que notre attente aura creus4 ,,iv ,est-il ncessaire de se croire meilleur que l'univers8 ,nous aurons beau raisonner1 toute notre raison ne sera jamais qu'un bien faible rayon de la nature1 une infime partie de ce tout qu'elle s'arroge le droit de juger1 et faut-il qu'un rayon1 pour qu'il fasse son devoir1 souhaite de modifier la lampe dont il mane8 ,le sommet de notre tre1 du haut duquel nous entendons absoudre ou condamner la totalit de la vie1 n'est videmment qu'une ingalit que notre oeil seul remarque sur la sphre sans limite de la vie4 ,il est sage de penser et d'agir comme si tout ce qui arrive l'humanit tait indispensable4 ,il n'y a pas longtemps1 pour ne citer qu'un seul de ces problmes que l'instinct de notre plante est appel rsoudre1 il n'y a pas longtemps1 on eut1 parat-il1 l'intention de demander aux penseurs de l',europe s'il faudrait considrer comme un bonheur ou un malheur qu'une race nergique1 opinitre et puissante1 mais qui nous semble1 nous autres ,aryens1 en vertu de prjugs trop aveuglment accepts1 infrieure par l'me ou par le coeur1 la race juive en un mot1 dispart ou devnt prpondrante4 ,je suis persuad que le sage peut rpondre1 sans qu'il y ait dans sa rponse ni rsignation ni indiffrence rprhensibles3 ,ce qui aura lieu sera le bonheur4 ,souvent1 ce qui a lieu nous parat avoir tort1 mais qu'a donc fait de plus utile jusqu'ici toute la raison humaine que de trouver une raison suprieure aux torts de la nature8 ,tout ce qui nous soutient1 tout ce qui nous assiste1 dans la vie physique comme dans la vie morale1 vient d'une sorte de justification lente et graduelle de la force inconnue qui nous parut d'abord impitoyable4 ,si une race absolument conforme notre idal disparat1 c'est que notre idal n'est pas absolument conforme l'idal par excellence1 qui est1 comme je l'ai dit1 la vrit intime de l'univers4 ,dj1 nous avons su tirer de notre exprience1 dj nous avons vu confirmer par la ralit d'admirables rves1 d'admirables dsirs1 de grandes ides et de grands sentiments d'amour1 de beaut1 de justice4 ,s'il en est dans notre imagination1 de plus vastes et de plus consolants1 mais qui ne supporteraient pas l'preuve de la ralit1 c'est--dire de la puissance anonyme et mystrieuse de la vie1 c'est qu'il faut qu'ils soient autres1 mais non qu'ils soient moins beaux1 moins vastes1 ni moins consolants4 ,en attendant que la ralit se manifeste1 il est peut-tre salutaire d'entretenir un idal qu'on s'imagine plus beau que la ralit2 mais aprs que celle-ci s'est enfin rvle1 il devient ncessaire que la flamme idale que nous avons nourrie de nos meilleurs dsirs1 ne serve plus qu' clairer loyalement les beauts moins fragiles et moins complaisantes de la masse imposante qui crase ces dsirs4 ,je ne crois pas qu'il y ait en tout ceci acceptation servile1 fatalisme endormi1 optimisme passif4 ,il est possible que le sage perde en mainte occasion une partie de l'ardeur obstine1 exclusive et aveugle1 qui fit raliser par quelques-uns des choses pour ainsi dire surhumaines1 par cela mme qu'ils ne possdaient pas la plnitude de la raison humaine4 ,mais il n'en est pas moins certain qu'il n'est permis aucune me honnte d'aller chercher de l'nergie1 de la bonne volont1 des illusions ou de l'aveuglement dans une rgion infrieure celle des penses de ses meilleures heures4 ,on ne fait vraiment son devoir dans la vie intrieure qu'en le faisant toujours au plus haut de son me1 au plus haut de sa vrit propre4 ,et si1 dans l'existence pratique et quotidienne1 il est parfois licite de composer avec les circonstances1 s'il n'y est pas toujours opportun d'aller jusqu'au bout de soi-mme1 comme ,saint-,just1 par exemple1 qui1 voulant1 avec une ardeur admirable1 la justice1 la paix et le bonheur universels1 envoyait de bonne foi l'chafaud des milliers de victimes1 dans la vie de la pense1 le devoir est d'aller1 en tout cas jusqu' l'extrmit de sa pense4 ,au reste1 savoir que l'on n'agit qu'en attendant la vrit n'empchera d'agir que ceux qui n'eussent pas davantage agi dans l'ignorance4 ,la pense qui s'lve encourage ce qu'elle dcourage4 ,il semble naturel ceux qui regardent de haut et admirent d'avance ce qui dtruira leur action1 de faire tout ce qu'ils peuvent pour amliorer ce qu'il n'est pas interdit d'appeler la raison1 la justice1 la beaut de la terre1 l'instinct de la plante4 ,ils savent qu'amliorer1 ici1 ce n'est1 au fond1 que dcouvrir1 comprendre1 respecter4 ,avant tout1 ils ont confiance dans l'ide de l'univers4 ,ils sont persuads que tout effort vers le mieux les rapproche de la volont secrte de la vie1 mais ils apprennent en mme temps tirer de l'chec de leurs plus gnreux efforts et de la rsistance de ce grand monde1 un aliment nouveau pour leur admiration1 pour leur ardeur1 pour leur espoir4 ,si vous gravissez vers le soir une haute montagne1 vous voyez diminuer peu peu1 se perdre enfin dans l'ombre envahissante de la valle1 les arbres1 les maisons1 le clocher1 les prs1 les vergers1 la route et la rivire mme4 ,mais les petits points lumineux que l'on trouve1 au fond des plus obscures nuits1 dans les lieux habits par les hommes ne s'affaibliront pas mesure que vous vous lverez4 ,au contraire1 chaque pas que vous ferez vers la hauteur1 vous dcouvrirez un plus grand nombre de lumires dans les villages endormis sous vos pieds4 ,la lumire1 si fragile qu'elle soit1 est peut-tre la seule chose qui ne perde presque rien de sa valeur en face de l'immensit4 ,il en est de mme de nos lumires morales quand nous regardons la vie d'un peu haut4 ,il est bon que la contemplation nous apprenne nous dsintresser de toutes nos passions infrieures1 mais il ne faut pas qu'elle affaiblisse ou dcourage le plus humble de nos dsirs de vrit1 de justice et d'amour4 ,d'o vient-elle1 cette rgle que je formule ainsi8 je n'en sais rien moi-mme4 ,elle me parat humaine et ncessaire1 voil tout2 et je n'en saurais donner d'autres raisons que des raisons sentimentales4 ,mais les raisons sentimentales sont parfois les moins mprisables4 ,et si j'atteignais un sommet d'o cette loi ne me paratrait plus utile1 j'couterais l'instinct secret qui me dirait de ne pas m'arrter1 de m'lever encore1 jusqu' ce que j'aperoive de nouveau toute son utilit4 ,v ,aprs cette introduction gnrale1 parlons plus particulirement de l'influence que la sagesse peut avoir sur notre destine4 ,et puisque l'occasion s'en prsente1 il est peut-tre utile de faire observer1 ds l'abord1 qu'on chercherait en vain une mthode bien rigoureuse dans ce livre4 ,il n'est compos que de mditations interrompues1 qui s'enroulent avec plus ou moins d'ordre autour de deux ou trois objets4 ,il ne prtend persuader personne1 il n'entend rien prouver4 ,au demeurant1 les livres n'ont gure1 dans la vie1 l'importance que la plupart des hommes qui les crivent ou qui les lisent veulent bien leur accorder4 ,il suffirait de les couter dans l'esprit o l'un de mes amis1 qui est un grand sage1 coutait un jour le rcit des derniers instants de l'empereur ,antonin le ,pieux4 ,antonin le ,pieux qui1 plus juste titre encore que ,marc-,aurle1 peut tre considr comme l'homme le meilleur et le plus parfait que la terre ait port1 car toute la sagesse1 toute la profondeur1 toute la bont1 toutes les vertus de son fils adoptif1 il joignait je ne sais quoi de plus viril1 de plus nergique1 de plus pratique1 de plus simplement heureux et de plus spontan1 qui le rapprochait davantage de la vrit quotidienne1 ,antonin le ,pieux1 tendu sur son lit1 attendait la mort1 les yeux voils de larmes involontaires et les membres baigns des ples sueurs de l'agonie4 ce moment1 le chef des gardes du palais entra dans sa chambre1 pour lui demander1 selon l'usage1 le mot d'ordre4 quanimitas1 galit d'me1 rpondit-il en tournant la tte du ct de l'ombre ternelle4 ,il est beau d'aimer et d'admirer cette parole1 disait mon ami4 ,il est plus beau encore1 ajoutait-il1 de savoir sacrifier sans que personne le remarque1 sans que soi-mme on songe s'en apercevoir1 le temps que le hasard nous accorde pour l'admirer1 la premire venue des petites oeuvres utiles et simplement vivantes que le mme hasard offre sans cesse la bonne volont de notre coeur4 ,,vi ,leur destine voulait sans doute qu'ils fussent opprims par les hommes ou par les vnements partout o ils se planteraient4 dit un auteur en parlant des hros de son livre4 ,il en est ainsi de la plupart des hommes4 ,il en est ainsi de tous ceux qui n'ont pas appris sparer leur destine extrieure de leur destine morale4 ,ils sont semblables au petit ruisseau aveugle que je contemplais un matin1 du haut d'une colline4 ,ttonnant1 se dbattant1 trbuchant et chancelant sans cesse au fond d'une valle obscure1 il cherchait sa route vers le grand lac qui dormait de l'autre ct de la fort1 dans la paix de l'aurore4 ,ici1 c'tait un quartier de basalte qui l'obligeait quatre longs dtours1 l-bas1 les racines d'un vieil arbre1 plus loin encore1 le simple souvenir d'un obstacle jamais disparu le faisait remonter vers sa source en bouillonnant en vain1 et l'loignait indfiniment de son but et de son bonheur4 ,mais1 dans une autre direction1 et presque perpendiculairement au ruisseau affol1 malheureux1 inutile1 une force suprieure aux forces instinctives avait trac travers la campagne1 travers les pierres croules1 travers la fort obissante1 une sorte de long canal1 ferme1 verdoyant1 insoucieux1 pacifique1 allant sans hsiter1 de son pas calme et clair1 des profondeurs d'une autre source cache l'horizon1 vers le mme lac lumineux et tranquille4 ,et j'avais mes pieds l'image des deux grandes destines qui sont offertes l'homme4 ,,vii ct de ceux qui sont opprims par les hommes et par les vnements1 il y a en effet d'autres tres en qui se trouve une sorte de force intrieure laquelle se soumettent non seulement les hommes1 mais mme les vnements1 qui les entourent4 ,ils ont conscience de cette force2 et cette force n'est d'ailleurs autre chose qu'un sentiment de soi-mme qui a su s'tendre au del des bornes de la conscience habituelle aux hommes4 ,on n'est chez soi1 on n'est l'abri des caprices du hasard1 on n'est heureux et fort que dans l'enceinte de sa conscience4 ,au reste1 ces choses ont t dites trop souvent pour que nous nous y arrtions1 si ce n'est pour fixer notre point de dpart4 ,un tre ne grandit que dans la mesure o il augmente sa conscience1 et sa conscience augmente mesure qu'il grandit4 ,il y a ici d'admirables changes2 et de mme que l'amour est insatiable d'amour1 toute conscience est insatiable d'extension1 d'lvation morale1 et toute lvation morale est insatiable de conscience4 ,,viii ,mais ce sentiment de soi-mme1 tel qu'on le comprend d'habitude1 se limite trop volontiers la connaissance de nos dfauts et de nos qualits4 ,il peut s'tendre des mystres infiniment plus secourables4 ,se connatre soi-mme1 ce n'est pas seulement se connatre au repos ou se connatre plus ou moins dans le prsent et le pass4 ,les tres dont je parle n'ont en eux cette force que parce qu'ils se connaissent aussi dans l'avenir4 ,avoir conscience de soi-mme1 pour les hommes les plus grands1 c'est avoir conscience1 jusqu' un certain point1 de son toile ou de sa destine4 ,ils connaissent une partie de leur avenir parce qu'ils sont dj une partie de cet avenir mme4 ,ils ont confiance en eux parce qu'ils savent ds aujourd'hui ce que les vnements deviendront dans leur me4 ,l'vnement en soi1 c'est l'eau pure que nous verse la fortune et il n'a d'ordinaire par lui mme ni saveur1 ni couleur1 ni parfum4 ,il devient beau ou triste1 doux ou amer1 mortel ou vivifiant1 selon la qualit de l'me qui le recueille4 ,il arrive sans cesse ceux qui nous entourent mille et mille aventures qui semblent toutes charges de germes d'hrosme1 et rien d'hroque ne s'lve aprs que l'aventure s'est dissipe4 ,mais ,jsus-,christ rencontre sur sa route une troupe d'enfants1 une femme adultre ou la ,samaritaine1 et l'humanit monte trois fois de suite la hauteur de ,dieu4 ,,ix ,on devrait pouvoir dire qu'il n'arrive aux hommes que ce qu'ils veulent qu'il leur arrive4 ,nous n'avons1 il est vrai1 qu'une influence affaiblie sur un certain nombre d'vnements extrieurs2 mais nous avons une action toute puissante sur ce que ces vnements deviennent en nous-mmes1 c'est--dire sur la partie spirituelle qui est la partie lumineuse et immortelle de tout vnement4 ,il est des milliers d'tres en qui cette partie spirituelle qui demande natre de tout amour1 de tout malheur ou de toute rencontre n'a pu vivre un instant1 et ceux-l passent comme des paves sur un fleuve4 ,il en est quelques autres en qui cette part immortelle absorbe tout2 et ceux-l sont comme des les sur la mer1 car ils ont trouv un point fixe d'o ils commandent aux destines intimes2 et la destine vritable est une destine intime4 ,pour la plupart des hommes1 c'est ce qui leur arrive qui assombrit ou claire leur vie2 mais la vie intrieure de ceux dont je parle claire seule tout ce qui leur arrive4 ,si vous aimez1 ce n'est pas cet amour qui fait partie de votre destine2 c'est la conscience de vous-mme que vous aurez trouve au fond de cet amour qui modifiera votre vie4 ,si l'on vous a trahi1 ce n'est pas la trahison qui importe2 c'est le pardon qu'elle a fait natre dans votre me1 et la nature plus ou moins gnrale1 plus ou moins leve1 plus ou moins rflchie de ce pardon1 qui tournera votre existence vers le ct paisible et plus clair du destin o vous vous verrez mieux que si l'on vous tait rest fidle4 ,mais si la trahison n'a pas accru la simplicit1 la confiance plus haute1 l'tendue de l'amour1 on vous aura trahi bien inutilement1 et vous pourrez vous dire qu'il n'est rien arriv4 ,x ,n'oublions pas que rien ne nous arrive qui ne soit de la mme nature que nous-mmes4 ,toute aventure qui se prsente1 se prsente notre me sous la forme de nos penses habituelles1 et aucune occasion hroque ne s'est jamais offerte celui qui n'tait pas un hros silencieux et obscur depuis un grand nombre d'annes4 ,gravissez la montagne ou descendez dans le village1 allez au bout du monde ou bien promenez-vous autour de la maison1 vous ne rencontrerez que vous-mme sur les routes du hasard4 ,si ,judas sort ce soir1 il ira vers ,judas et aura l'occasion de trahir1 mais si ,socrate ouvre sa porte1 il trouvera ,socrate endormi sur le seuil et aura l'occasion d'tre sage4 ,nos aventures errent autour de nous comme les abeilles sur le point d'essaimer errent autour de la ruche4 ,elles attendent que l'ide-mre sorte enfin de notre me2 et quand elle est sortie1 elles s'agglomrent autour d'elle4 ,mentez1 et les mensonges accourront2 aimez1 et la grappe d'aventures frissonnera d'amour4 ,il semble que tout n'attende qu'un signal intrieur1 et si notre me devient plus sage vers le soir1 le malheur apost par elle-mme le matin devient plus sage aussi4 ,,xi ,il n'arrive jamais de grands vnements intrieurs ceux qui n'ont rien fait pour les appeler eux2 et cependant le moindre accident de la vie porte en lui la semence d'un grand vnement intrieur4 ,mais ces vnements sont les esclaves de la justice1 et chaque homme a la part de butin qu'il mrite4 ,nous devenons exactement ce que nous dcouvrons dans les bonheurs et les malheurs qui nous adviennent2 et les caprices les plus inattendus de la fortune s'accoutument prendre la forme mme de nos penses4 ,les vtements1 les armes et les parures du destin se trouvent dans notre vie intrieure4 ,si ,socrate et ,thersite perdent leur fils unique le mme jour1 le malheur de ,socrate ne sera pas pareil au malheur de ,thersite4 ,la mort mme1 que l'on croit invariable1 a d'autres habitudes1 d'autres gestes1 d'autres larmes dans la maison des bons que dans celle des mchants4 ,on dirait que le malheur ou le bonheur se purifie avant de frapper la porte du sage2 et qu'il baisse la tte pour entrer dans une me mdiocre4 ,,xii mesure que nous devenons sages1 nous chappons quelques-unes de nos destines instinctives4 ,il y a dans tout tre un certain dsir de sagesse1 qui pourrait transformer en conscience la plupart des hasards de la vie4 ,et ce qui a t transform en conscience n'appartient plus aux puissances ennemies4 ,une souffrance que votre me a change en douceur1 en indulgence ou en sourires patients1 est une souffrance qui ne reviendra plus sans ornements spirituels2 et une faute et un dfaut que vous avez regards face face est une faute et un dfaut qui ne peuvent plus vous nuire1 et qui ne peuvent plus nuire aux autres4 ,il existe des rapports incessants entre l'instinct et le destin1 ils se soutiennent l'un l'autre1 et ils rdent la main dans la main autour de l'homme inattentif4 ,mais tout tre qui sait diminuer en lui la force aveugle de l'instinct1 diminue tout autour de lui la force du destin4 ,il semble qu'il cre une sorte de lieu d'asile1 inviolable en proportion de sa sagesse1 et ceux qui passent par hasard dans la zone claire de sa conscience acquise n'ont rien craindre du hasard tant qu'ils s'attardent en cette zone4 ,placez ,socrate et ,jsus-,christ au milieu des ,atrides1 et l',orestie n'aura pas lieu aussi longtemps qu'ils se trouveront dans le palais d',agamemnon2 et s'ils se fussent assis sur le seuil des demeures de ,jocaste1 ,o,edipe n'et pas song se crever les yeux4 ,il y a des malheurs que la fatalit n'ose entreprendre en prsence d'une me qui l'a vaincue plus d'une fois1 et le sage qui passe interrompt mille drames4 ,,xiii ,il est si vrai que la prsence du sage paralyse le destin1 qu'il n'existe peut-tre pas un seul drame o paraisse un vritable sage1 et s'il y en parat un1 l'vnement s'arrte de lui-mme avant les larmes et le sang4 ,non seulement1 il n'y a jamais de drame entre les sages1 mais il y a trs rarement un drame autour du sage4 ,il n'est gure possible d'imaginer qu'un vnement tragique se dveloppe entre des tres qui ont fait srieusement le tour de leur conscience1 et les hros des grandes tragdies ont des mes qu'ils n'interrogent jamais profondment4 ,c'est pourquoi le pote tragique ne saurait nous montrer qu'une beaut plus ou moins enchane1 car ds que ses hros s'lvent aussi haut que de vritables hros doivent monter1 ils laissent tomber leurs armes1 et le drame n'est plus que le repos dans la lumire4 ,le seul drame du sage se trouve dans le ,phdon1 dans ,promthe1 dans la passion du ,christ1 dans le meurtre d',orphe ou le sacrifice d',antigone4 ,mais ce drame mis part1 qui est le drame unique de la sagesse1 observons que les potes tragiques osent trs rarement permettre au sage de paratre un moment sur la scne4 ,ils craignent une me haute parce que les vnements la craignent1 et qu'un meurtre commis en prsence du sage n'a pas le mme aspect que le meurtre commis en prsence de ceux dont l'me s'ignore encore4 ,si ,oedipe avait possd quelques-unes de ces certitudes que tout penseur peut acqurir1 s'il avait eu en lui ce refuge toujours ouvert que ,marc-,aurle1 par exemple1 avait su difier en lui-mme1 qu'aurait fait le destin1 et qu'aurait-il pris ses piges1 si ce n'est la pure lumire que rpand une grande me en devenant plus belle dans l'infortune8 ,o se trouve le sage dans ,o,edipe8 ,est-ce ,tirsias8 ,il connat l'avenir1 mais il ignore que la bont et le pardon dominent l'avenir4 ,il sait la vrit sacre1 mais il ignore la vrit humaine4 ,il ignore la sagesse qui prend le malheur dans ses bras pour lui communiquer sa force4 ,ceux qui savent ne savent rien s'ils ne possdent pas la force de l'amour1 car le vritable sage n'est pas celui qui voit1 mais celui qui1 voyant le plus loin1 aime le plus profondment les hommes4 ,voir sans aimer1 c'est regarder dans les tnbres4 ,,xiv ,on nous affirme que toutes les grandes tragdies ne nous offrent pas d'autre spectacle que la lutte de l'homme contre la fatalit4 ,je crois1 au contraire1 qu'il n'existe pas une seule tragdie o la fatalit rgne rellement4 ,j'ai beau les parcourir1 je n'en trouve pas une o le hros combatte le destin pur et simple4 ,au fond1 ce n'est jamais le destin1 c'est toujours la sagesse qu'il attaque4 ,il n'y a de fatalit vritable qu'en certains malheurs extrieurs1 tels que les maladies1 les accidents1 la mort inopine de personnes aimes1 etc41 mais il n'existe pas de fatalit intrieure4 ,la volont de la sagesse a le pouvoir de rectifier tout ce qui n'atteint par mortellement notre corps4 ,souvent mme elle parvient s'introduire dans le domaine troit des fatalits extrieures4 ,il est vrai qu'il faut accumuler en soi1 un lourd1 un patient trsor1 pour que cette volont trouve1 au moment solennel1 les forces ncessaires4 ,,xv ,la statue du destin projette une ombre norme sur la valle qu'elle semble inonder de tnbres2 mais cette ombre a des contours trs nets pour ceux qui la regardent des flancs de la montagne4 ,nous naissons en elle1 il est vrai2 mais1 il est permis beaucoup d'hommes d'en sortir2 et si notre faiblesse ou nos infirmits nous attachent jusqu' la mort aux rgions assombries1 c'est dj quelque chose que de s'en loigner parfois par le dsir et la pense4 ,il est possible que le destin rgne plus rigoureusement sur l'un ou l'autre d'entre nous1 en vertu de l'hrdit1 en vertu de l'instinct1 en vertu d'autres lois plus inexorables encore1 plus profondes et plus inconnues1 mais alors mme qu'il nous accable de malheurs immrits et tonnants1 alors mme qu'il nous oblige de faire ce que nous n'aurions jamais fait s'il n'avait pas violent nos mains1 le malheur advenu1 l'acte accompli1 il dpend de nous qu'il n'ait plus aucune influence sur ce qui va se passer dans notre me4 ,il ne peut empcher1 quand il frappe un coeur de bonne volont1 que le malheur subi ou l'erreur reconnue n'ouvrent en ce coeur une source de clart4 ,il ne peut empcher qu'une me ne transforme chacune de ses preuves en penses1 en sentiments1 en biens inviolables4 ,quelle que soit sa puissance au dehors1 il s'arrte toujours quand il trouve sur le seuil l'un des gardiens silencieux d'une vie intrieure4 ,et si on lui permet alors l'accs de la demeure cache1 il n'y peut pntrer qu'en hte bienfaisant1 pour ranimer l'atmosphre engourdie1 renouveler la paix1 augmenter la lumire1 tendre la srnit1 clairer l'horizon4 ,,xvi ,encore une fois1 qu'aurait fait le destin1 s'il s'tait tromp d'me et qu'il et tendu picure1 ,marc-,aurle ou ,antonin-le-pieux les piges qu'il tendit ,o,edipe8 ,je consens mme supposer qu'il et pu entraner ,antonin1 par exemple1 massacrer son pre et profaner dans la mme ignorance1 la couche de sa mre4 ,qu'aurait-il branl dans l'me du noble souverain8 ,la fin de tout ceci n'et-elle pas t conforme au dnouement de tous les drames qui s'attaquent au sage1 c'est--dire une grande douleur1 il est vrai1 mais aussi une grande lumire ne de cette douleur mme et dj victorieuse demi de son ombre8 ,antonin et pleur comme tous les hommes pleurent2 mais les plus larges pleurs n'teignent aucun rayon dans une me qui n'a pas de rayons emprunts4 ,il y a pour le sage1 de la douleur au dsespoir1 un long chemin que la sagesse n'a jamais parcouru4 la hauteur morale o la vie d',antonin nous montre qu'il tait parvenu1 les penses qui grandissent1 les sentiments qui s'ennoblissent clairent toutes les larmes4 ,il aurait accueilli le malheur dans la partie la plus vaste et la plus pure de son me1 et le malheur pouse1 comme l'eau1 toutes les formes du vase dans lequel on l'enferme4 ,antonin se serait rsign1 disons-nous4 ,oui1 mais encore faut-il remarquer que ce mot nous cache trop souvent ce qui a lieu dans un grand coeur4 ,il est facile la premire me venue de s'imaginer qu'elle aussi se rsigne4 ,hlas6 ce n'est pas la rsignation qui nous console1 nous purifie et nous lve1 mais les penses et les vertus au nom desquelles on se rsigne1 et c'est ici que la sagesse rcompense ses fidles en proportion de leurs mrites4 ,il existe des ides qu'aucune catastrophe ne peut atteindre4 ,il suffit d'ordinaire qu'une ide s'lve au-dessus de la vanit1 de l'indiffrence et de l'gosme quotidiens pour que celui qui la nourrit ne soit plus aussi vulnrable4 ,et c'est pourquoi1 qu'il y ait bonheur ou malheur1 l'homme le plus heureux sera toujours celui dans lequel la plus grande ide vit avec la plus grande ardeur4 ,si la fatalit l'et voulu1 ,antonin le ,pieux et t incestueux et parricide peut-tre1 mais sa vie intrieure1 loin de s'anantir comme la vie d',o,edipe1 et t raffermie par ses dsastres mmes1 et le destin et pris la fuite1 en abandonnant1 tout autour du palais de l'empereur1 ses rseaux et ses armes brises1 car de mme que le triomphe des consuls et des dictateurs ne pouvait avoir lieu que dans ,rome1 le vritable triomphe du destin ne saurait avoir lieu que dans l'me4 ,,xvii ,o se trouve la fatalit dans ,hamlet1 le ,roi ,lear et ,macbeth8 ,son trne n'est-il pas assis au centre mme de la draison du vieux roi1 sur les marches infrieures de l'imagination du jeune prince et sur la cime des dsirs maladifs du thane de ,cawdor8 ,ne parlons pas de celui-ci1 ni du pre de ,cordlia1 dont l'inconscience trop manifeste ne sera conteste par personne1 mais ,hamlet1 le penseur1 est-il sage8 ,voit-il les crimes d',elseneur d'assez haut8 ,il les aperoit1 semble-t-il1 des sommets de l'intelligence1 mais les sommets de certains sentiments1 les sommets de la bont1 de la confiance1 de l'indulgence et de l'amour1 dans la lumineuse chane de montagnes de la sagesse1 ne dominent-ils pas ceux de l'intelligence8 ,que serait-il advenu s'il avait contempl les forfaits d',elseneur des hauteurs d'o ,marc-,aurle et ,fnelon1 par exemple1 les eussent contempls8 ,et d'abord1 n'arrive-t-il pas souvent qu'un crime qui sent peser sur lui le regard d'une me plus puissante1 suspende sa marche dans les tnbres1 de mme que les abeilles suspendent leur travail quand un rayon de jour pntre dans la ruche8 ,en tout cas1 le destin vritable auquel ,claudius et ,gertrude s'taient abandonns1--car on ne se livre au destin que lorsqu'on fait le mal1--le destin vritable1 qui est le destin intrieur1 aurait suivi sa voie dans l'me des coupables1 mais aurait-il pu en sortir1 aurait-il os franchir la barrire clatante et accusatrice que la simple prsence d'un de ces sages et mise en permanence devant les portes du palais8 ,si les destines de ceux qui sont moins sages participent malgr elles aux destines du sage qu'elles rencontrent1 les destins du sage sont rarement atteintes par des destines infrieures4 ,dans les domaines de la fatalit1 non plus que sur la terre1 les fleuves ne remontent vers leurs sources4 ,mais pour en revenir la premire ide1 vous imaginez-vous une me puissante et souveraine1 comme celle de ,jsus la place d',hamlet1 dans ,elseneur1 et que la tragdie suive son cours jusqu'aux quatre morts de la fin8 ,cela vous parat-il possible8 ,est-ce que le crime le plus habile1 en prsence d'une sagesse profonde1 ne ressemble pas un peu ces spectacles que l'on offre le soir aux tout petits enfants et dont un rayon de soleil rvlerait la pauvret et le mensonge8 ,voyez-vous ,jsus-,christ1 ou simplement le sage que vous avez peut-tre rencontr1 au milieu des tnbres volontaires d',elseneur8 ,qu'est-ce qui mne ,hamlet1 sinon une pense aveugle qui lui dit que la vengeance est l'unique devoir8 ,mais fallait-il vraiment un effort surhumain pour reconnatre que la vengeance n'est jamais un devoir8 ,je le rpte1 ,hamlet pense beaucoup1 mais il n'est gure sage4 ,il ne parat pas souponner o se trouve le dfaut de la cuirasse du destin4 ,il ne suffit pas toujours de s'armer de penses hautes pour le vaincre1 car le destin sait opposer aux penses hautes des penses plus hautes encore2 mais quel destin a jamais rsist des penses douces1 simples1 bonnes et loyales8 ,la seule manire d'asservir le destin1 c'est de faire le contraire du mal qu'il voudrait nous faire faire4 ,il n'y a pas de drame invitable4 ,les catastrophes d',elseneur n'ont lieu que parce que toutes les mes se refusent voir2 mais une me vivante contraint toutes les autres entr'ouvrir les yeux4 ,o tait-il crit que ,larte1 ,ophlie1 ,gertrude1 ,hamlet et ,claudius dussent mourir1 si ce n'est dans l'aveuglement misrable d',hamlet8 ,mais qu'y avait-il donc d'invitable en cet aveuglement8 ,ne faisons pas intervenir le destin l o une pense peut dsarmer encore les puissances meurtrires4 ,il lui reste une part assez belle4 ,le destin1 je retrouve son empire dans un mur qui me tombe sur la tte1 dans la tempte qui ventre un navire et dans l'pidmie qui atteint ceux que j'aime4 ,mais il n'entre jamais dans l'me d'un homme qui ne l'appelle pas4 ,hamlet est malheureux parce qu'il marche dans des tnbres inhumaines1 et c'est son ignorance qui fixe son malheur4 ,il n'y a rien au monde qui obisse plus longtemps que la fatalit tous ceux qui osent lui donner des ordres4 ,horatio lui-mme et pu lui en donner jusqu'au dernier moment1 mais il n'a pas eu l'nergie ncessaire pour sortir de l'ombre de son matre4 ,il et suffi qu'une me et eu l'audace de crier la vrit dans ,elseneur1 pour que l'histoire d',elseneur ne se ft pas croule tout entire dans des larmes de haine et d'horreur4 ,mais le mauvais hasard1 aux doigts de la sagesse1 est souple comme un jonc que l'on vient de couper et devient une barre d'airain meurtrirement inflexible aux mains de l'inconscience4 ,une fois de plus1 tout dpendait ici1 non du destin1 mais de la sagesse du plus sage1 car ,hamlet tait le plus sage1 et c'est pourquoi il devenait1 par sa seule prsence1 le centre mme du drame d',elseneur--et la sagesse d',hamlet ne dpendait que de lui-mme4 ,,xviii ,si vous vous dfiez des tragdies imaginaires1 pntrez dans l'un ou l'autre des grands drames de l'histoire authentique2 vous verrez que la destine et l'homme y ont les mmes rapports1 les mmes habitudes1 les mmes impatiences1 les mmes soumissions et les mmes rvoltes4 ,vous verrez que l aussi la partie la plus active de ce que nous nous plaisons nommer fatalit est une force cre par les hommes4 ,elle est norme1 il est vrai1 mais rarement irrsistible4 ,elle ne sort pas1 un moment donn1 d'un abme inexorable1 inaccessible et insondable4 ,elle est forme de l'nergie1 des dsirs1 des penses1 des souffrances1 des passions de nos frres1 et nous devrions connatre ces passions puisqu'elles sont pareilles aux ntres4 ,mme dans les moments les plus tranges1 dans les malheurs les plus mystrieux et les plus imprvus1 nous n'avons presque jamais lutter contre un ennemi invisible ou totalement inconnu4 ,n'tendons pas plaisir le domaine de l'inluctable4 ,les hommes vraiment forts n'ignorent point qu'ils ne connaissent pas toutes les forces qui s'opposent leurs projets1 mais ils combattent contre celles qu'ils connaissent aussi courageusement que s'il n'y en avait pas d'autres1 et triomphent souvent4 ,nous aurons singulirement affermi notre scurit1 notre paix et notre bonheur1 le jour o notre ignorance et notre indolence auront cess d'appeler fatal tout ce que notre nergie et notre intelligence auraient d appeler naturel et humain4 ,,xix ,voyez une mmorable victime du destin3 ,louis ,,xvi4 ,jamais1 semble-t-il1 la fatalit ne voulut plus implacablement le malheur d'un pauvre homme1 honnte1 bon1 doux1 vertueux4 ,mais si on regarde l'histoire de plus prs1 de quoi est fait tout le venin de cette fatalit sinon des faiblesses1 des hsitations1 des petites duplicits1 des inconsquences1 de la vanit et de l'aveuglement de la victime8 ,s'il est vrai qu'une sorte de prdestination domine toutes les circonstances d'une vie1 cette prdestination ne saurait se trouver que dans notre caractre2 et le caractre1 n'est-ce pas ce qui devrait se modifier le plus facilement dans un homme de bonne volont8 ,n'est-ce pas1 en fait1 ce qui se modifie toujours dans la plupart des existences8 ,avez-vous1 trente ans1 le caractre que vous aviez vingt8 ,il est meilleur ou pire selon que vous avez vu triompher le mensonge et la haine1 la dloyaut et la mchancet1 ou bien la vrit1 l'amour et la bont4 ,et vous avez cru voir triompher la haine ou l'amour1 la vrit ou le mensonge d'aprs l'ide plus ou moins leve que vous vous tes faite peu peu du bonheur et du but de la vie4 ,c'est ce qui proccupe notre secret dsir qui semble naturellement l'emporter4 ,si vous tournez les yeux du ct du mal1 le mal est partout victorieux2 mais si vous avez appris vos regards s'attacher la simplicit1 la sincrit et la vrit1 vous ne verrez au fond de toute chose que la victoire puissante et silencieuse de ce que vous aimez4 ,,xx ,toutefois1 n'allons pas juger ,louis ,,xvi du point de vue o nous sommes4 ,mettons-nous sa place1 au milieu de ses incertitudes1 de son tonnement1 de ses difficults1 de ses obscurits4 ,il est trop facile de prvoir ce qu'il et fallu faire aprs que l'on sait tout ce qui a t fait4 ,nous aussi1 dans nos troubles1 dans nos hsitations1 dans notre ignorance du devoir1 on devra nous juger en cherchant retrouver la trace de nos derniers pas sur le sable de la petite minence d'o nous nous efforcions de dcouvrir l'avenir4 ,savons-nous mieux que ,louis ,,xvi ce qu'il convient de faire en ce moment8 ,ce qu'il faut abandonner et ce qu'il faut dfendre8 ,flotterons-nous plus sagement que lui entre les droits de la raison humaine et ceux des circonstances8 ,l'hsitation consciencieuse n'a-t-elle pas souvent tous les caractres d'un devoir8 ,l'exemple du malheureux roi peut cependant nous enseigner une chose importante3 c'est que dans un grand et noble doute1 il faut toujours aller courageusement1 directement et infiniment au del de ce qui nous parat raisonnable1 ralisable et juste4 ,l'ide que nous nous faisons du devoir1 de la justice et de la vrit1 si claire1 si avance1 si indpendante qu'elle nous paraisse1 ne l'est jamais autant qu'elle le sera tout naturellement quelques annes1 quelques sicles plus tard4 ,il est donc sage d'aller du moins aussi promptement que possible la pointe extrme de ce que nous voyons1 de ce que nous esprons4 ,si ,louis ,,xvi avait fait ce que nous aurions fait sa place1 maintenant que nous savons ce qu'il et fallu faire1 c'est--dire abdiquer franchement toutes les folies du prjug royal1 accepter loyalement la vrit nouvelle et la justice suprieure qu'on offrait ses yeux1 nous admirerions son gnie4 ,or1 il est probable que ,louis ,,xvi1 qui n'tait ni un mchant homme ni un imbcile1 a pu voir1 ne ft-ce qu'une minute1 sa situation1 du mme oeil que l'et vue un philosophe dsintress4 ,en tout cas1 cela n'est pas1 historiquement ou psychologiquement1 impossible4 ,nous savons bien souvent1 dans nos doutes solennels1 o se trouve le point fixe1 le sommet inaltrable du devoir1 mais il nous semble qu'il y a1 du devoir actuel ce sommet trop solitaire et trop tincelant1 une distance qu'il ne serait pas prudent de franchir tout de suite4 ,et pourtant1 toute l'histoire de l'humanit1 toute l'exprience de notre propre vie ne nous prouvent-elles pas que c'est toujours le plus haut sommet qui a raison1 qu'il faut toujours finir par y monter de force1 aprs avoir perdu un temps prcieux sur la plupart des minences intermdiaires8 ,qu'est-ce qu'un sage1 un hros1 un grand homme1 sinon celui qui est all tout seul1 avant les autres1 sur le plateau dsert que tous apercevaient plus ou moins clairement8 ,,xxi ,nous ne prtendons pas qu'il et fallu que ,louis ,,xvi et t un homme de ce genre1 un homme de gnie1 bien que ce soit presque un devoir d'avoir du gnie quand on tient dans ses mains la destine d'un grand nombre de ses frres4 ,nous ne prtendons pas davantage que les meilleurs de nous eussent vit ses erreurs et par consquent ses malheurs4 ,non2 mais une chose est certaine1 c'est qu'aucun de ces malheurs n'avait une origine surhumaine1 n'tait surnaturellement ou trop mystrieusement invitable4 ,ils ne descendaient pas d'un autre monde2 ils n'taient pas envoys par un ,dieu monstrueux1 incomprhensible et capricieux4 ,ils taient ns d'une ide de justice mconnue1 d'une ide de justice qui s'tait reveille en sursaut dans la vie1 mais qui n'avait jamais dormi dans la raison de l'homme4 ,et qu'y a-t-il au monde de plus rassurant1 de plus prs de nous1 de plus profondment humain qu'une ide de justice8 ,il tait regrettable1 au point de vue de la tranquillit de ,louis ,,xvi1 que cette ide se ft prcisment rveille sous son rgne2 c'est peu prs tout ce qu'il pouvait reprocher au destin2 et la plupart des reproches que nous lui faisons d'ordinaire ont la mme valeur4 ,pour le reste1 il est trs lgitimement permis de supposer qu'un seul acte d'nergie1 de loyaut totale1 de sagesse dsintresse et noblement clairvoyante et pu changer le cours des vnements4 ,si la fuite ,varennes1 qui tait cependant un acte de duplicit et de faiblesse coupable1 avait t organise d'une manire un peu moins purile1 un peu moins absurde1 comme aurait pu l'organiser tout homme habitu la vie relle1 il n'est pas douteux que ,louis ,,xvi ne serait pas mort sur l'chafaud4 ,etait-ce un dieu ou son aveugle complaisance pour ,marie-,antoinette qui le poussait confier au sot1 vaniteux et maladroit de ,fersen les prparatifs et la direction du dsastreux voyage8 ,etait-ce une force pleine de grands mystres ou sa lgret1 son insouciance1 son inconscience1 je ne sais quel abandon apathique et en mme temps provocateur son toile1 comme les nonchalants et les faibles en ont souvent dans les dangers1 qui l'obligeait de mettre1 chaque relais1 la tte la portire de la berline1 de faon tre reconnu trois ou quatre fois8 ,et dans le moment dcisif1 dans cette sinistre et haletante nuit de ,varennes1 qui est une de ces nuits de l'histoire o la fatalit et d rgner l'horizon comme une inbranlable montagne1 ne la voit-on pas chanceler chaque pas1 cette fatalit1 telle qu'un enfant qui marche pour la premire fois et qui ne sait si c'est ce caillou blanc ou cette touffe d'herbe qui le fera choir droite ou gauche dans le sentier8 l'arrt tragique de la berline1 dans la nuit noire1 au cri terrible pouss par un adolescent1 le jeune ,drouet3 ,au nom de la nation6444 un ordre du roi dans la voiture1 un coup de fouet1 un coup de collier1 et vous et moi1 nous ne serions probablement pas ns1 car l'histoire du monde n'et pas t la mme4 ,et puis devant le maire1 respectueux1 dconcert1 hsitant1 et qui n'attend qu'un mot imprieux pour ouvrir toutes les portes1 et l'auberge1 et dans la boutique de ,m4 ,sauce1 le brave picier du village1 enfin l'arrive de ,goguelat et de ,choiseul1 entours des hussards qui apportent le salut1 vingt reprises1 tout n'a-t-il pas dpendu d'un oui ou d'un non1 d'un pas1 d'un geste1 d'un regard8 ,mettez dix hommes que vous connaissez assez intimement dans la situation du roi de ,france1 et vous prvoirez coup sr l'issue de leurs dix nuits4 ,ah6 c'est bien l la nuit honteuse1 la nuit rvlatrice de la fatalit6 ,vit-on jamais plus clairement la dpendance1 la misre familire et effare de cette grande force mystrieuse qui dans nos heures trop rsignes semble peser sur notre vie8 ,la vit-on jamais1 plus compltement dpouille de ses vtements emprunts1 imposants et trompeurs1 aller et venir1 cent fois de suite et tout en larmes1 de la mort la vie1 de la vie la mort1 et se jeter enfin1 comme une femme pouvante1 dans les bras d'un malheureux homme un peu moins inexistant1 un peu moins indcis qu'elle-mme1 pour implorer jusqu'au matin une dcision1 une existence qu'elle ne trouve jamais qu'au fond d'une intelligence1 d'une volont humaine8 ,,xxii ,pourtant1 ce n'est pas l toute la vrit4 ,il est salutaire d'envisager les choses de cette faon1 de diminuer ainsi le rle de la fatalit1 de la traiter comme une femme hsitante et gare qu'il convient de recueillir et de guider4 ,cela nous donne1 en attendant notre heure dangereuse1 une confiance1 une initiative1 un courage sans lesquels on ne ferait rien d'utile3 mais cela ne veut pas dire qu'il n'y ait pas autre chose1 qu'il ne faille jamais compter qu'avec sa volont et son intelligence4 ,l'intelligence et la volont1 comme des soldats victorieux1 doivent s'habituer vivre aux dpens de tout ce qui leur fait la guerre4 ,elles doivent apprendre se nourrir de l'inconnu qui les domine4 ,on ne sort du bonheur trop troit des hommes sans mission1 on ne sort des actes ordinaires1 qu'en marchant avec une certitude volontaire dans le sentier que l'on connat1 tout en ne cessant pas de songer l'espace inexplor travers lequel ce sentier se droule4 ,accoutumons-nous agir comme si tout nous tait soumis2 mais en entretenant dans notre me une pense charge de se soumettre noblement aux grandes forces que nous rencontrerons4 ,il est ncessaire que la main croie que l'on a tout prvu2 mais qu'une ide secrte1 inviolable1 incorruptible1 n'oublie jamais que tout ce qui est grand est presque toujours imprvu4 ,c'est l'imprvu1 c'est l'inconnu qui excutent ce que nous n'aurions pas os tenter2 mais ils ne viennent notre aide que s'ils trouvent au fond de notre coeur un autel qui leur soit ddi4 ,voyez la part que1 dans leurs actes extraordinaires1 les hommes les plus dous de volont1 comme ,napolon1 savent rserver la fortune4 ,ceux qui n'ont aucune esprance gnreuse emprisonnent le hasard1 comme un enfant chtif2 les autres lui livrent toutes grandes les plaines sans limites que l'tre humain n'a pas encore la force de parcourir1 mais ne l'y perdent pas de vue4 ,,xxiii ,il en est de ces heures convulsives de l'histoire comme des temptes sur la mer4 ,on vient du fond des plaines1 on accourt sur la plage1 on regarde du haut des falaises1 on attend quelque chose1 on interroge les vagues normes avec je ne sais quelle curiosit purilement passionne4 ,en voici une trois fois plus haute et plus furieuse que les autres4 ,elle s'avance comme un monstre aux muscles transparents4 ,elle se droule en hte du bout de l'horizon1 porteuse1 semble-t-il1 d'une rvlation urgente et dcisive4 ,elle creuse derrire elle un sillon si profond qu'il va livrer sans doute l'un des secrets de l',ocan2 et de mme qu'entre les plus indolentes petites vagues des jours sans souffle et sans nuage1 des flots limpides et insondables1 roulent sur d'autres flots limpides et insondables4 ,pas un tre vivant1 pas une herbe1 pas une pierre ne surgit4 ,si quelque chose pouvait dcourager le sage1 qui n'est point sage tant qu'un motif inattendu de dcouragement n'illumine pas son tonnement et n'lve pas sa curiosit1 on trouverait dans cette mme ,rvolution franaise1 plus d'une destine infiniment plus sombre1 plus crasante et plus inexplicable que celle de ,louis ,,xvi4 ,je songe aux ,girondins1 je songe surtout l'admirable ,vergniaud4 ,mme aujourd'hui que nous savons tout ce que l'avenir lui cachait1 et que nous devinons peu prs o voulait en venir l'ide instinctive d'un sicle exceptionnel1 il nous serait probablement impossible d'agir plus sagement1 plus noblement que lui4 ,il serait1 en tout cas1 difficile tout homme1 jet par le hasard dans le brasier d'un drame qui n'avait plus de bornes1 d'unir un plus grand esprit un plus grand caractre4 ,le beau fantme sans souillure1 le bel tre sans crainte1 sans arrire-penses1 sans erreurs1 sans faiblesses1 que parfois nous formons au fond de notre coeur1 de toutes nos forces les plus pures1 de toute notre sagesse et de tout notre amour1 voudrait aller s'asseoir non loin de lui1 sur ces bancs dj dserts de la ,convention o semblait planer l'ombre de la mort pour penser1 pour parler1 pour agir comme il fit4 ,il aperut ce qu'il y avait d'ternel et d'infaillible de l'autre ct du moment tragique1 il sut rester fidle l'humanit et l'indulgence durant des jours terribles o l'humanit et l'indulgence semblaient les pires ennemis d'un idal de justice auquel il avait tout sacrifi2 et1 dans un grand et noble doute1 il alla courageusement1 directement et infiniment au del de ce qui paraissait raisonnable1 ralisable et juste4 ,la mort1 violente mais attendue1 vint sa rencontre avant qu'il et fait la moiti du chemin1 pour nous apprendre que bien souvent1 dans ces tranges luttes de l'homme et du destin1 il ne s'agit pas de sauver la vie de notre corps1 mais celle de nos sentiments les plus beaux et de nos meilleures penses4 ,qu'importent mes meilleures penses si je n'existe plus8 disent les uns2 que reste-t-il de moi1 si pour conserver ma vie1 tout ce que j'aime doit prir dans mon coeur et dans mon esprit8 leur rpondent les autres4 ,et n'est-ce pas ce choix-l que se rduit presque toujours toute la morale1 toute la vertu1 tout l'hrosme humain8 ,,xxiv ,mais qu'est-ce enfin que cette sagesse dont nous parlons ainsi8 ,n'essayons pas de la dfinir trop strictement1 car ce serait l'emprisonner4 ,tous ceux qui le tentrent font songer un homme qui teindrait d'abord une lumire afin d'tudier la nature mme de la lumire4 ,il ne trouvera jamais qu'une mche noircie et des cendres4 ,le mot sage1 observe ,joubert1 le mot sage dit un enfant est un mot qu'il comprend toujours et qu'on ne lui explique jamais4 ,acceptons-le comme l'accepte l'enfant1 afin qu'il grandisse en mme temps que nous4 ,disons de la sagesse ce que soeur ,hadewijck1 l'ennemie mystrieuse de ,ruijsbroeck l'admirable1 dit de l',amour3 ,son plus profond abme est sa plus belle forme4 ,il ne faut pas que la sagesse ait une forme2 il faut que sa beaut soit aussi variable que la beaut des flammes4 ,ce n'est pas une desse immobile1 ternellement assise sur son trne4 ,c'est ,minerve qui nous accompagne1 qui monte et qui descend1 qui pleure et qui joue avec nous4 ,vous n'tes vraiment sage que si votre sagesse se transforme sans cesse de votre enfance votre mort4 ,plus le sens que vous attachez au mot sage devient beau et profond1 plus vous devenez sage2 et chaque degr que l'on gravit en s'levant vers la sagesse augmente aux yeux de l'me l'tendue que la sagesse ne pourra jamais parcourir4 ,,xxv tre sage1 c'est avoir conscience de soi-mme2 mais quand on a acquis une conscience assez vaste de son tre1 on s'aperoit que la vritable sagesse est une chose bien plus profonde encore que la conscience4 ,l'agrandissement de la conscience ne doit tre dsir que pour l'inconscience de plus en plus haute qu'elle dvoile2 et c'est sur les hauteurs de cette inconscience nouvelle que se trouvent les sources de la sagesse la plus pure4 ,tous les hommes ont le mme hritage d'inconscience2 mais une partie de ce domaine est situe en de1 et une autre au del de la conscience normale4 ,la plupart ne sortent pas de la premire zone2 mais ceux qui aiment la sagesse n'ont de repos qu'ils n'aient ouvert des voies nouvelles vers la seconde4 ,si j'aime1 et que j'aie acquis de mon amour la conscience la plus complte que l'homme puisse acqurir1 cet amour sera clair par une inconscience d'une tout autre nature que l'inconscience qui assombrit les amours ordinaires4 ,la dernire n'entoure que l'animal2 la premire environne le ,dieu4 ,mais elle ne l'environne sensiblement que lorsqu'il a perdu le sentiment de la premire4 ,nous ne sortons jamais de l'inconscience1 mais nous pouvons amliorer sans cesse la qualit de l'inconscience qui nous baigne4 ,,xxvi tre sage1 ce n'est pas adorer sa raison seule1 et ce n'est pas seulement avoir accoutum cette raison triompher sans peine de l'instinct infrieur4 ,ce seraient l des triomphes trs striles s'ils n'enseignaient la raison une soumission plus grande un instinct d'un autre genre1 qui est l'instinct de l'me4 ,ces triomphes quotidiens ne doivent tre poursuivis que parce qu'ils permettent un instinct de plus en plus divin de se manifester de plus en plus librement4 ,leur but ne se trouve pas en eux-mmes4 ,ils ne servent qu' dbarrasser la route de la destine de notre me qui est toujours une destine de purification et de lumire4 ,,xxvii ,la raison ouvre la porte la sagesse1 mais la sagesse la plus vivante ne se trouve pas dans la raison4 ,la raison ferme la porte aux destines mauvaises1 mais c'est notre sagesse qui ouvre l'horizon une autre porte aux destines propices4 ,la raison se dfend1 interdit1 recule1 limine1 dtruit2 la sagesse attaque1 ordonne1 avance1 ajoute1 augmente et cre4 ,la sagesse est bien plutt un certain apptit de ntre me qu'un produit de notre raison4 ,elle vit au-dessus de la raison2 aussi le propre de la vritable sagesse est-il de faire mille choses que la raison n'approuve pas1 ou n'approuve qu' la longue4 ,c'est ainsi que la sagesse a dit un jour la raison qu'il fallait rendre le bien pour le mal et aimer ses ennemis4 ,la raison1 s'levant ce jour-l sur ce qu'il y a de plus haut dans son empire1 a fini par l'admettre4 ,mais la sagesse n'est pas encore satisfaite2 et toute seule elle cherche bien plus loin4 ,,xxviii ,si la sagesse n'obissait qu' la raison1 et s'il suffisait qu'elle triompht exactement des conseils de l'instinct1 elle serait toujours pareille elle-mme4 ,il n'y aurait qu'une seule sagesse2 et l'homme en aurait fait le tour1 parce que la raison a dj fait plus d'une fois le tour de son domaine4 ,or1 s'il y a plusieurs points fixes dans la sagesse1 rien n'est cependant plus diffrent que l'atmosphre qui l'enveloppe dans ,socrate et dans ,jsus-,christ1 dans ,aristide et dans ,marc-,aurle1 dans ,fnelon et dans ,jean-,paul4 ,rien ne se transformerait plus compltement qu'un vnement pareil qui tomberait le mme jour dans les eaux vives de la sagesse de ces hommes1 au lieu que s'il tombait dans l'eau stagnante de leur raison il y demeurerait exactement semblable ce qu'il est en soi4 ,imaginez que ,jsus-,christ et ,socrate rencontrent la femme adultre2 leur raison dira peu prs les mmes choses1 mais leur sagesse1 par del leurs paroles1 par del leurs penses1 aura des mouvements qui n'appartiendront pas aux mmes mondes4 ,c'est la vie mme de la sagesse qui veut ces diffrences4 ,les sages partent tous du mme point1 qui est le seuil de la raison4 ,mais ils commencent s'loigner les uns des autres compter du moment o les triomphes de la raison n'hsitent plus2 c'est--dire compter du moment o ils pntrent librement dans la rgion de l'inconscience suprieure4 ,,xxix ,il y a une grande diffrence entre dire3 ,ceci est raisonnable1 et dire3 ,ceci est sage4 ,ce qui est raisonnable n'est pas ncessairement sage1 et ce qui est trs sage n'est presque jamais raisonnable aux yeux de la raison trop froide4 ,la raison1 par exemple1 enfante la justice2 et la sagesse enfante la bont1 laquelle1 remarque le vieux ,plutarque1 s'tend beaucoup plus loin que la justice4 ,est-ce de la raison ou bien de la sagesse que dpend l'hrosme8 ,on pourrait dire que la sagesse n'est que le sentiment de l'infini appliqu notre vie morale4 ,la raison a aussi1 il est vrai1 le sentiment de l'infini1 mais en elle ce sentiment n'est qu'une constatation inanime4 ,elle se doit presque elle-mme de n'en tenir aucun compte dans la vie2 au lieu que la sagesse est sage proportion de la prdominance active que l'infini acquiert sur tout ce qu'elle fait faire4 ,il n'y a pas d'amour dans la raison2 il y en a beaucoup dans la sagesse2 et la sagesse la plus haute ne se discerne gure d'avec ce qu'il y a de plus pur dans l'amour4 ,or1 l'amour est la forme la plus divine de l'infini2 et en mme temps1 sans doute parce qu'elle est la plus divine1 la plus profondment humaine4 ,ne pourrait-on pas dire que la sagesse est la victoire de la raison divine sur la raison humaine8 ,,xxx ,on ne saurait tre trop raisonnable2 mais seule la sagesse a droit de faire appel la raison4 ,il n'est pas sage celui dont la raison n'a pas appris obir au premier signe de l'amour4 ,qu'aurait fait ,jsus-,christ1 qu'auraient fait les hros si leur raison ne se ft pas soumise8 ,est-ce qu'un acte hroque ne dpasse pas toujours les bornes de la raison8 et cependant qui donc oserait dire que le hros n'est pas plus sage que ceux qui ne bougent pas parce qu'ils n'coutent que leur raison8 ,il faut le rpter encore2 ce n'est pas la raison1 c'est l'amour qui doit tre le vase dans lequel on cultive la sagesse vritable4 ,il est vrai que la raison se trouve la racine de la sagesse2 mais la sagesse n'est pas la fleur de la raison4 ,car il ne s'agit pas ici1 pour employer une autre mtaphore1 de la sagesse logique1 qui est sa petite-fille1 mais d'une autre sagesse1 qui est la soeur prfre de l'amour4 ,la raison et l'amour luttent d'abord violemment dans une me qui s'lve1 mais la sagesse nat de la paix qui finit par se faire entre l'amour et la raison4 ,et cette paix est d'autant plus profonde que la raison a cd plus de droits l'amour4 ,,xxxi ,la sagesse est la lumire de l'amour1 et l'amour est l'aliment de la lumire4 ,plus l'amour est profond1 plus l'amour devient sage2 et plus la sagesse s'lve1 plus elle s'approche de l'amour4 ,aimez et vous deviendrez sage2 devenez sage et vous devrez aimer4 ,on n'aime vritablement qu'en devenant meilleur2 et devenir meilleur c'est devenir plus sage4 ,il n'y a pas d'tre au monde qui n'amliore quelque chose en son me ds qu'il aime un autre tre1 lors mme qu'il ne s'agit que d'un amour vulgaire2 et ceux qui ne cessent pas d'aimer1 ne continuent d'aimer que parce qu'ils ne cessent pas de devenir meilleurs4 ,l'amour alimente la sagesse1 et la sagesse alimente l'amour2 et c'est un cercle de lumire au centre duquel ceux qui aiment embrassent ceux qui sont sages4 ,la sagesse et l'amour ne se peuvent sparer2 et dans le paradis de ,swedenborg1 l'pouse n'est que l'amour de la sagesse du sage4 ,,xxxii ,notre raison1 dit ,fnelon1 ne consiste que dans nos ides claires4 ,mais notre sagesse1 pourrions-nous ajouter1 c'est--dire ce qu'il y a de meilleur dans notre me et dans notre caractre1 se trouve surtout dans nos ides qui ne sont pas encore tout fait claires4 ,si l'on ne se laissait guider dans la vie que par ses ides claires1 on ne tarderait pas devenir un homme digne de peu d'amour1 digne de peu d'estime4 ,au fond1 rien n'est moins clair que les raisons par lesquelles nous nous persuadons qu'il convient d'tre bon1 juste1 gnreux et d'avoir en toute chose les sentiments et les penses les plus nobles que nous puissions atteindre4 ,heureusement1 plus on a d'ides claires1 plus on apprend respecter celles qui ne sont pas encore claires4 ,il faut tcher d'avoir le plus grand nombre possible d'ides aussi claires que possible afin d'veiller en son me un plus grand nombre d'ides qui soient encore obscures4 ,les ides claires semblent guider parfois notre vie extrieure1 mais il est incontestable que les autres se trouvent la tte de notre vie intime1 et la vie que l'on voit finit toujours par obir celle qu'on ne voit pas4 ,or1 du nombre1 de la qualit et de la puissance de nos ides claires1 dpendent le nombre1 la qualit et la puissance de nos ides obscures2 et il est extrmement probable que la plupart des vrits dfinitives que nous cherchons avec tant d'ardeur1 attendent patiemment leur heure au milieu de la foule de nos ides obscures4 ,il importe d'abrger leur attente4 ,une belle ide claire que nous veillons en nous1 ne manquera jamais d'aller veiller son tour une belle ide obscure1 et quand l'ide obscure sera devenue claire en vieillissant1--car la clart parfaite n'est-elle pas d'ordinaire le signe de la lassitude des ides8--elle ira1 elle aussi1 tirer de son sommeil une autre ide obscure1 plus belle et plus haute qu'elle n'tait elle-mme en son ombre1 et peut-tre qu'en ttonnant ainsi1 successivement1 sans se dcourager1 le long des lignes endormies1 l'une d'elles posera quelque jour1 par hasard1 sa petite main presque invisible encore sur l'paule d'une grande vrit4 ,,xxxiii ,ides claires1 ides obscures1 coeur1 intelligence1 volont1 raison1 me2 au fond1 voil des mots qui dsignent peu prs la mme chose1 savoir1 la richesse spirituelle d'un tre4 ,l'me n'est sans doute que le plus beau dsir de notre intelligence1 et ,dieu n'est peut-tre son tour que le plus beau des dsirs de notre me4 ,il y a tant d'obscurit en tout ceci que l'on peut tout au mieux tenter de diviser l'obscurit l'aide de grosses lignes1 souvent plus noires encore que les plans qu'elles coupent4 ,se connatre soi-mme est peut-tre le seul idal acceptable qui nous reste1 mais cette connaissance1 qui semble1 au premier abord1 dpendre de notre raison seule1 jusqu' quel point en dpend-elle8 ,l'homme le meilleur1 le plus juste1 le plus vrai1 le plus moral en un mot1 ne devrait-il pas tre celui qui se serait le plus exactement rendu compte de sa situation dans l'univers8 ,mais qui peut croire de bonne foi qu'il s'en soit rendu compte2 et la morale la plus positive n'tend-elle pas toutes ses racines dans une sorte d'inconscience mystique8 ,le plus beau dsir de notre intelligence ne fait gure que passer par notre intelligence2 et nous croyons tort que la moisson1 parce qu'elle passe sur la route1 a t rcolte sur la route4 ,la raison la plus nette1 alors mme qu'elle explore son domaine1 sort chaque pas de ce domaine4 ,cependant1 c'est par l'intelligence que nous commenons d'embellir ce dsir1 le reste ne dpend pas entirement de nous2 mais ce reste ne se met en mouvement que si l'intelligence lui a donn le branle4 ,la raison1 qui est la fille ane de notre intelligence1 doit s'asseoir sur le seuil de notre vie morale1 aprs avoir ouvert les portes souterraines derrire lesquelles sommeillent prisonnires les forces vives et instinctives de notre tre4 ,elle attend1 sa lampe la main2 et sa seule prsence rend ce seuil inabordable tout ce qui n'est pas encore conforme la nature de la lumire4 ,plus avant1 dans les rgions o ses rayons ne pntrent pas1 la vie obscure continue4 ,elle ne s'en inquite point1 elle s'en rjouit au contraire4 ,elle sait qu'aux yeux du ,dieu qu'elle dsire1 tout ce qui n'a pas franchi l'arcade lumineuse1 songe1 pense1 acte mme1 ne peut rien ajouter1 ne peut rien enlever l'tre idal qu'elle forme4 ,le devoir de sa flamme est d'tre aussi claire1 aussi tendue que possible1 et de ne pas abandonner son poste4 ,elle n'hsite pas tant qu'il n'y a qu'une agitation d'instincts infrieurs et de tnbres4 ,mais il arrive que parmi les captives qui s'veillent1 des forces plus clatantes qu'elle-mme s'approchent de l'entre4 ,elles rpandent une lumire plus immatrielle1 plus diffuse1 plus incomprhensible que celle de la flamme nette et ferme que protge sa main4 ,ce sont les puissances de l'amour1 du bien inexplicable1 d'autres plus mystrieuses1 plus infinies encore qui demandent passer4 ,que faire8 ,si elle s'est assise sur le seuil1 alors qu'elle n'avait pas acquis le droit de s'y asseoir1 parce qu'elle n'avait pas encore eu le courage d'apprendre qu'elle n'tait pas seule au monde1 elle se trouble1 elle a peur1 elle referme les portes2 et si jamais elle se rsout les rouvrir1 elle ne retrouve qu'une poigne de cendres lgres au bas des marches sombres4 ,mais si sa force ne tremble pas1 parce que tout ce qu'elle n'a pu apprendre lui a du moins appris qu'aucune lumire n'est dangereuse2 que dans la vie de la raison on peut risquer la raison mme dans une clart plus grande1 d'ineffables changes auront lieu1 de lampe lampe1 sur le seuil4 ,des gouttes d'une huile inconnue se mleront avec l'huile de la sagesse humaine2 et quand les blanches trangres seront passes1 la flamme de sa lampe1 jamais transforme1 s'lvera plus haute1 plus puissante et plus pure entre les colonnes du porche agrandi4 ,,xxxiv ,abandonnons ici la sagesse isole pour revenir celle qui marche vers la tombe parmi le grand troupeau des destines humaines4 ,est-il permis de dire que le destin du sage ne se mle jamais au destin du mchant ou celui de l'me folle8 ,au contraire1 toutes les existences s'entrecroisent sans cesse2 et les fils d'or s'enroulent autour des fils de chanvre dans le tissu de la plupart des aventures4 ,il y a des malheurs plus lents et d'un aspect moins effrayant que ceux d',o,edipe ou du prince d',elseneur1 et qui ne baissent pas les yeux sous les regards de la justice1 de l'amour ou de la vrit4 ,ceux qui parlent des avantages de la sagesse ne sont jamais plus sages que lorsqu'ils reconnaissent de bonne foi1 sans amertume comme sans orgueil1 que la sagesse n'accorde presque rien ses fidles que ne puissent ddaigner les ignorants ou les mchants4 ,il arrive maintes fois que l'approche du sage ne change pas grand'chose ce que les hommes aperoivent1 soit qu'il vienne trop tard1 soit qu'il passe trop vite et qu'il n'y ait pas eu de contact vritable1 soit qu'il ait lutter contre des forces accumules par un trop grand nombre d'tres depuis un trop grand nombre de jours4 ,il ne fait pas de miracles extrieurs1 il ne sauve jamais que ce qui peut encore tre sauv selon les lois ordinaires de la vie1 et lui-mme1 il se peut qu'il soit pris dans un grand tourbillon inexorable4 ,mais alors mme qu'il prit1 il peut se dire qu'il prit sans avoir t1 comme il arrive presque toujours1 bien des semaines1 bien des annes peut-tre avant la catastrophe1 le tmoin impuissant et dsespr de la ruine de son me4 ,et puis1 entendons-nous1 sauver quelqu'un selon la vie qui contient les deux vies1 ce n'est pas ncessairement l'arracher la mort ou aux dsastres du dehors2 mais c'est certainement le rendre plus heureux en le rendant un peu meilleur4 ,sauver moralement c'est tout1 et cela semble1 en somme1 comme tout ce qui a lieu sur les sommets de l'tre1 une bien petite chose4 ,est-ce que le bon larron n'a pas t sauv1 non seulement au sens chrtien1 mais encore au sens plus parfait de ce mot8 ,cependant il devait mourir dans l'heure mme1 mais il mourait ternellement heureux parce qu'il avait t aim au tout dernier moment2 et qu'un tre infiniment sage avait su lui montrer que son me n'tait pas inutile1 qu'elle avait t bonne elle aussi et n'tait pas passe inaperue sur cette terre4444 ,,xxxv mesure qu'on descend les degrs de la vie1 on descend en mme temps dans le secret d'un plus grand nombre de tristesses et d'impuissances4 ,on voit alors que bien des mes vgtent autour de nous parce qu'elles se croient inutiles1 qu'elles s'imaginent que personne ne les a jamais regardes1 et qu'elles n'ont rien en elles qui puisse les faire aimer4 ,mais une heure ne finit-elle pas par sonner pour le sage1 o il regarde1 approuve1 et aime toute me qui existe1 rien que parce qu'elle possde le don mystrieux d'exister8 ,une heure ne finit-elle pas par sonner1 o il voit toutes les forces1 toutes les vrits et toutes les vertus au fond de toutes les faiblesses1 de tous les vices et de tous les mensonges8 ,heure claire et bnie o la mchancet n'est plus que la bont qui a perdu son guide1 o la trahison n'est que la loyaut qui ne retrouve plus le chemin du bonheur1 o la haine n'est plus que l'amour1 qui ouvre avec angoisse la porte de son tombeau4 ,c'est alors que l'histoire du bon larron devient1 sans qu'on s'en doute1 l'histoire de tous ceux qui entourent l'homme juste2 et dans le plus humble des tres qu'un regard1 qu'une parole1 qu'un silence a sauv de la sorte1 le bonheur vritable que le destin ne peut atteindre1 oubliera1 jusqu' la venue de la nuit1 comme en l'me de ,socrate1 que la coupe mortelle a t bue avant le coucher du soleil4 ,,xxxvi ,au reste1 la vie intrieure n'est peut-tre pas ce qu'on pense4 ,il y a autant de genres de vies intrieures qu'il y en a d'extrieures4 ,les plus petits pntrent en ces domaines calmes aussi bien que les grands2 et ce n'est pas toujours par les portes de l'intelligence qu'on y entre4 ,il arrive bien souvent que celui qui sait tout frappe vainement ces portes1 et que celui qui ne sait rien lui rpond du dedans4 ,certes1 la vie intrieure la plus sre1 la plus belle et la plus durable est celle que la conscience difie lentement en elle-mme1 l'aide des lments les plus limpides de notre me4 ,il est sage1 celui qui apprend entretenir cette vie avec tout ce que le hasard lui apporte chaque jour4 ,il est sage1 celui en qui une dception ou une trahison ne descendent que pour purifier la sagesse davantage4 ,il est sage1 celui en qui le mal lui-mme est oblig d'alimenter le bcher de l'amour4 ,il est sage celui qui a pris l'habitude de ne plus voir en sa souffrance que la lumire qu'elle rpand en son coeur et qui ne regarde jamais l'ombre qu'elle tend sur ceux qui l'ont fait natre4 ,il est plus sage encore celui en qui les joies et les douleurs n'augmentent pas seulement la conscience1 mais font voir en mme temps qu'il y a quelque chose de suprieur la conscience mme4 ,c'est ici qu'on atteint les sommets de la vie intrieure1 sommets d'o l'on domine enfin les flammes qui l'clairent4 ,mais c'est la part du petit nombre1 et l'on peut vivre heureux dans les valles moins ardentes o s'agitent les racines assombries de ces flammes4 ,il est des existences plus obscures qui connaissent aussi leurs refuges4 ,il y a des vies intrieures instinctives4 ,il y a des mes sans initiative ou sans intelligence qui ne trouveront jamais le sentier qui descend en elles-mmes1 qui ne verront jamais ce qu'elles possdent dans cette retraite1 et qui y agissent nanmoins de la mme faon que celles dont l'intelligence en a pes tous les trsors4 ,il existe des tres qui1 tout en ignorant qu'il est la seule toile fixe de la conscience la plus haute1 ne veulent que le bien1 sans qu'ils sachent pourquoi ils le veulent4 ,or1 toute vie intrieure commence moins au moment o l'intelligence se dveloppe qu'au moment o l'me devient bonne4 ,il est assez trange qu'il ne soit pas possible d'acqurir une vie intrieure dans le mal4 ,tout tre qui ne possde pas quelque noblesse d'me n'a pas de vie intrieure4 ,il aura beau se connatre1 peut-tre saura-t-il pourquoi il n'est pas bon1 mais il n'aura ni cette force1 ni ce refuge1 ni ce trsor de satisfactions invisibles que possde tout homme qui peut rentrer sans crainte dans son coeur4 ,la vie intrieure n'est faite que d'un certain bonheur de l'me1 et l'me n'est heureuse que lorsqu'elle peut aimer en elle quelque chose de pur4 ,il arrive qu'elle se trompe dans son choix3 mais alors mme qu'elle se trompe1 elle sera plus heureuse que l'me qui n'a pas eu l'occasion de choisir4 ,,xxxvii ,aussi est-ce dj sauver quelqu'un que de faire qu'il aime le mal un peu moins qu'il ne l'aimait1 car c'est l'aider entreprendre tout au fond de son me l'dification du refuge contre lequel la destine viendra briser ses armes4 ,ce refuge est le monument de la conscience ou de l'amour1 peu importe1 car l'amour est la conscience qui se cherche encore obscurment1 tandis que la conscience vritable est l'amour qui se retrouve enfin dans la clart4 ,or1 c'est au plus profond de ce refuge que l'me allume le feu intime de sa joie4 ,la joie de l'me qui carte la tristesse que laissent derrire elles les destines mauvaises1 de mme que le feu matriel carte l'influence des maladies qui rgnent sur la terre1 la joie de l'me n'est pas semblable aux autres joies4 ,elle ne vient ni d'un bonheur extrieur1 ni d'une satisfaction de l'amour-propre4 ,car sous la joie de l'amour-propre qui diminue mesure que l'me s'amliore1 il y a la joie de l'amour pur qui s'accrot mesure que l'me s'ennoblit4 ,non1 cette joie ne nat point de l'orgueil2 et ce n'est pas parce qu'elle peut sourire sa beaut que l'me se sent heureuse4 ,une me qui a acquis quelque conscience d'elle-mme a le droit de savoir qu'elle est belle2 mais tout ce qu'elle ajoute trop volontairement la conscience de sa beaut1 elle l'enlve peut-tre l'inconscience de l'amour4 ,et le premier devoir de la conscience qui se dcouvre est de nous enseigner le respect de l'inconscience1 qui ne veut pas encore se dvoiler4 ,mais la joie dont je parle n'te pas l'amour ce qu'elle ajoute la conscience4 ,au contraire1 c'est en elle1 ce qui n'a lieu nulle autre part1 que la conscience se nourrit de l'amour1 cependant que l'amour s'augmente de la conscience4 ,un esprit qui s'lve a des bonheurs que ne connat jamais un corps qui est heureux2 mais une me qui s'amliore a des joies que ne connatra pas toujours un esprit qui s'lve4 ,il est vrai que l'esprit qui s'lve et l'me qui s'amliore ont coutume de travailler ensemble affermir l'difice intrieur4 ,mais il arrive aussi qu'ils travaillent sparment et que rien ne relie les deux enceintes qu'ils construisent4 ,s'il en tait ainsi1 et que l'tre que j'aime le plus au monde vnt me demander quel choix il lui faut faire1 et quel est le refuge le plus profond1 le plus inattaquable et le plus doux1 je lui dirais d'abriter sa destine dans le refuge de l'me qui s'amliore4 ,,xxxviii ,le sage ne souffrira jamais8 ,aucun orage n'assombrira le ciel de sa demeure8 ,personne ne lui tendra de pige8 ,sa femme et ses amis ne le trahiront point8 ,ce qu'il avait cru noble ne deviendra pas vil8 ,ni son pre1 ni sa mre1 ni ses fils1 ni ses frres ne mourront comme les autres8 ,toutes les voies par lesquelles la douleur entre en nous seront donc dfendues par des anges8 ,et ,jsus-,christ n'a pas pleur devant le tombeau de ,lazare8 ,et ,marc-,aurle n'a pas souffert entre son fils ,commode1 en qui le monstre apparaissait dj1 et sa femme ,faustine1 qu'il aimait et qui ne l'aima point8 ,et ,paul-mile1 aussi sage que ,timolon1 n'a pas gmi sous la main du destin quand l'an de ses fils mourut cinq jours avant son triomphe dans ,rome et le second trois jours aprs8 ,est-ce donc l l'abri que la sagesse offre au bonheur8 ,nous faut-il effacer ce que nous avons dit1 et inscrire la sagesse au nombre de ces illusions par lesquelles l'me humaine tente de justifier aux yeux de la raison des dsirs que l'exprience dclare presque toujours draisonnables8 ,,xxxix ,en vrit1 le sage souffre aussi4 ,il souffre1 si la souffrance est l'un des lments de la sagesse4 ,il souffre peut-tre plus qu'un autre homme1 parce qu'il est un homme plus complet4 ,il souffre davantage1 parce que moins on est seul1 plus on souffre1 et que plus l'homme est sage1 moins il lui semble qu'il est seul4 ,il souffrira dans sa chair1 dans son coeur et dans son esprit1 parce qu'il y a des parties de la chair1 du coeur et de l'esprit qu'aucune sagesse de ce monde ne peut disputer au destin4 ,aussi1 n'est-ce pas la souffrance qu'il s'agit d'viter1 mais le dcouragement et les chanes qu'elle apporte celui qui l'accueille comme un matre et non comme le messager du personnage plus important1 qu'un dtour du chemin drobe encore notre vue4 ,certes1 le sage1 tout comme son voisin1 sera rveill en sursaut par les coups dont le messager importun branlera les murs de sa demeure4 ,il faudra qu'il descende1 il faudra qu'il lui parle4 ,mais1 tout en lui parlant1 il regardera plus d'une fois par-dessus l'paule du malheur matinal1 pour interroger1 dans la poussire de l'horizon1 la grande ide qu'il prcde peut-tre4 ,au fond1 quand on y songe au milieu du bonheur1 le mal dont le destin peut nous faire la surprise nous semble bien petit4 ,je reconnais que le mal advenu1 les proportions seront changes1 mais il n'en est pas moins certain que s'il voulait teindre en nous le foyer permanent du courage1 il faudrait qu'il russt avilir dfinitivement au fond de notre coeur tout ce que nous aimons1 tout ce que nous admirons1 tout ce que nous adorons4 ,et quelle puissance trangre parvient avilir un sentiment et une ide1 si nous ne les dtrnons pas nous-mmes8 ,hormis les souffrances physiques1 existe-t-il une douleur qui puisse nous atteindre autrement que par nos penses8 ,et qui donc fournit nos penses les armes l'aide desquelles elles nous attaquent ou nous dfendent8 ,on souffre peu de sa souffrance mme1 on souffre normment de la manire dont on l'accepte4 ,il fut malheureux par sa faute1 dit ,anatole ,france1 en parlant de l'un de ceux qui ne regardent jamais par-dessus l'paule du messager brutal1 il fut malheureux par sa faute1 car toutes les misres vritables sont intrieures et causes par nous-mmes4 ,nous croyons faussement qu'elles viennent du dehors4 ,mais nous les formons au dedans de nous1 de notre propre substance4 ,,xl ,la force active d'un vnement ne se trouve que dans la manire dont on envisage cet vnement4 ,runissez dix hommes qui comme ,paul-,emile perdent leurs deux fils dans l'heure la plus douce de leur vie3 vous aurez dix douleurs qui ne se ressembleront nullement4 ,le malheur vient en nous1 mais il n'y fait que ce qu'on lui ordonne de faire4 ,il sme1 il ravage1 il moissonne1 selon l'ordre qu'il a trouv inscrit sur notre seuil4 ,si les deux fils de mon voisin1 qui est un homme mdiocre1 prissent dans l'instant mme o la fortune de leur pre a ralis ses dsirs1 tout s'en ira dans les tnbres1 aucune tincelle ne jaillira1 et le malheur1 presque ennuy lui-mme1 ne laissera derrire lui que quelques cendres incolores4 ,je n'ai pas besoin de revoir mon voisin4 ,je sais d'avance les petites choses que la douleur lui a donnes1 car la douleur ne fait jamais que nous restituer ce que notre me lui a prt durant les jours heureux4 ,,xli ,mais le mme malheur a frapp ,paul-,emile4 ,rome effraye attend1 retentissante encore de la marche du triomphe4 ,que va-t-il arriver8 ,les dieux bravent-ils le sage1 et de quelle faon le sage va-t-il rpondre aux dieux8 ,qu'est-ce que ce hros a fait de la douleur1 ou qu'est-ce que la douleur a fait de ce hros8 ,c'est en de tels moments que l'humanit semble avoir conscience que le destin prouve une fois de plus la force de son bras2 que quelque chose sera chang pour elle1 si ce bras ne peut pas branler ce qu'il a attaqu4 ,aussi1 voyez avec quelle inquitude elle cherche en ces occasions-l1 dans les yeux de ses chefs1 le mot d'ordre contre l'invisible4 ,mais ,paul-,emile s'avance au milieu du peuple romain qu'il a convoqu4 ,il est grave1 et il parle ainsi3 ,je n'ai jamais craint rien de ce qui vient des hommes1 mais entre les choses divines1 ce que j'ai toujours redout1 c'est l'extrme inconstance de la fortune1 et l'inpuisable varit de ses coups2 surtout durant cette guerre o elle favorisait1 comme un vent propice1 toutes mes entreprises4 ,sans cesse1 en effet1 je m'attendais la voir renverser mon bonheur1 et soulever quelque tempte4 ,oui1 en un seul jour j'ai travers la mer ,ionienne1 de ,brindes ,corcyre1 et1 de ,corcyre1 je suis arriv en cinq jours ,delphes1 o j'ai sacrifi ,apollon4 ,cinq jours encore1 et nous touchions1 l'arme et moi1 la ,macdoine1 et je purifiais l'arme avec les crmonies d'usage4 l'instant mme1 je commenai mes oprations militaires1 et quinze jours aprs j'avais termin cette guerre1 par la plus glorieuse victoire4--,ce cours rapide de prosprit m'inspirait une juste dfiance de la fortune4 ,bien en repos sur les ennemis et n'ayant aucun danger craindre1 c'est pour la traverse du retour que je redoutais l'inconstance de la desse1 alors que je ramenais une telle arme1 si heureusement victorieuse1 et des dpouilles immenses et des rois captifs4 ,arriv sans aucun accident auprs de vous1 et voyant la ville dans la joie1 dans les ftes et les sacrifices1 je ne m'en suis pas moins dfi du sort2 car je savais qu'il n'est pas une de ses faveurs qui soit pour nous sans mlange1 et que l'envie accompagne toujours les grands succs4 ,mon me1 pleine de cette douloureuse inquitude1 et tremblante sur ce que l'avenir rservait ,rome1 n'a t dlivre de ses craintes qu' l'instant o j'ai vu ma maison prir en ce terrible naufrage1 o il m'a fallu1 dans des jours sacrs1 ensevelir de mes mains1 coup sur coup1 deux fils de si belle esprance1 les seuls que je me fusse rservs pour mes hritiers4 ,me voici maintenant l'abri des grands dangers1 et j'ai une ferme confiance que votre prosprit rsistera1 solide et durable4 ,la fortune est assez venge de mes succs par les maux qu'elle a verss sur moi4 ,elle a fait voir1 dans le triomphateur autant que dans le captif tran en triomphe1 un frappant exemple de la fragilit humaine2 avec cette diffrence pourtant que ,perse1 vaincu1 a toujours ses enfants1 et que ,paul-,emile1 vainqueur1 a perdu les siens4 ,,xlii ,voil la manire romaine d'accueillir la plus grande douleur qui puisse atteindre un homme dans le moment o il est le plus sensible la douleur1 c'est--dire dans le moment de son plus grand bonheur4 ,en est-il d'autres8 ,oui1 car il y a autant de manires de l'accueillir qu'il y a d'ides ou de sentiments gnreux sur cette terre1 et chacun de ces sentiments1 chacune de ces ides tient la baguette magique qui change sur le seuil les vtements et le visage de la souffrance4 ,job nous et dit3 ,dieu a donn1 ,dieu a repris1 que son saint nom soit bni1 et ,marc-,aurle peut-tre3 ,s'il ne m'est plus permis d'aimer ceux que j'aimais par-dessus tout1 c'est sans doute pour m'apprendre aimer ceux que je n'aimais pas encore4 ,,xliii ,et ne croyons pas qu'ils se consolent ainsi l'aide de mots vides et que toutes ces paroles cachent mal une blessure d'autant plus douloureuse qu'ils la voudraient cacher4 ,d'abord1 mieux vaut encore se consoler l'aide de mots vides que de ne pas se consoler du tout4 ,et puis1 s'il faut admettre que tout cela ne soit qu'illusion1 il est juste d'admettre1 en mme temps1 que l'illusion est la seule chose que puisse possder une me1 et au nom de quelle autre illusion nous arrogerions-nous le droit de ddaigner une illusion8 ,certes1 lorsque les grands sages dont je viens de parler rentreront vers le soir dans leur maison dserte1 et chercheront leur foyer les siges o leurs enfants ne viendront plus s'asseoir1 ils connatront une partie de la souffrance que connaissent entirement ceux en qui cette souffrance n'apporte pas une seule pense noble4 ,car c'est faire tort une belle pense1 un beau sentiment que de leur attribuer une vertu qu'ils n'ont pas4 ,il y a des larmes extrieures qu'ils ne peuvent essuyer et des heures sacres o la sagesse ne console pas encore4 ,mais1 disons-le une dernire fois1 ce n'est pas la souffrance qu'il s'agit d'viter1 puisqu'elle sera toujours invitable4 ,il s'agit de choisir ce que la souffrance nous apporte4 ,prtendra-t-on que ce choix que l'oeil ne saurait voir est en ralit une bien petite chose1 qui ne peut effacer une douleur dont la cause est sans cesse sous les yeux8 ,toutes nos joies morales1 qui sont bien plus profondes que toutes nos joies physiques ou intellectuelles1 ne sont-elles pas faites de petites choses de ce genre8 ,si nous le traduisons par des mots1 le sentiment qui pousse le hros bien faire semble peu de chose1 en effet4 ,c'tait une petite chose aussi que l'ide que ,caton le ,jeune s'tait faite du devoir1 si nous la comparons au trouble immense d'un empire et la mort sanglante qu'elle entrana2 et cependant1 n'est-elle pas plus grande que ces troubles1 et ne domine-t-elle pas cette mort mme qu'elle a cause8 ,aujourd'hui encore1 n'est-ce pas ,caton qui a raison2 et quelle vie1 grce cette ide1 que la raison humaine ne peut peser en ses balances1 tant elle semble trangre la raison1 quelle vie fut plus intimement1 plus noblement heureuse que celle de ,caton8 ,tout ce qui ennoblit notre existence2 tout ce que nous respectons en nous-mmes1 les motifs de notre vertu1 et ces bornes sentimentales que tout homme impose ses vices et ses crimes mmes1 semblent peu de chose en effet1 lorsque notre raison nous en demande compte4 ,pourtant1 c'est l que se trouvent les lois de la vie de chaque tre4--,et quel homme pourrait vivre sans se soumettre plusieurs de ces vrits qui ne sont pas soumises la raison8 ,jusqu'aux plus misrables obissent l'une d'elles1 et plus le nombre est grand de celles auxquelles il obit1 moins l'homme est misrable4 ,celui qui a assassin vous dira3 ,j'assassine il est vrai1 mais je ne vole pas4 ,celui qui a vol1 vole1 mais ne trahit point2 et celui qui trahit1 ne trahit pas son frre4 ,ainsi1 chacun se rfugie dans la dernire beaut morale qui lui reste4 ,le plus dchu des hommes a toujours une sorte de lieu sacr1 une sorte de retraite dans son me1 o il retrouve un peu d'eau pure1 et o il va puiser la force ncessaire pour continuer de vivre4 ,ici1 non plus qu'ailleurs1 ce n'est gure la raison qui console1 et elle doit s'arrter au seuil de la dernire retraite du voleur ou du tratre1 comme elle s'arrte au seuil du sacrifice d',antigone1 de la rsignation de ,job et de l'amour de ,marc-,aurle4 ,elle s'arrte1 elle ne se rend plus compte1 elle n'approuve gure1 et nanmoins1 elle sent que si elle se rvoltait1 elle se rvolterait contre la lumire dont elle n'est que l'ombre visible1 car elle est au milieu de ces choses comme un homme qui se tiendrait en plein soleil4 ,il voit son ombre qui s'tend ses pieds1 il peut la faire avancer ou reculer1 et en modifier les contours selon qu'il se baisse ou se relve1 mais cette ombre est la seule chose qu'il domine1 qu'il possde et laquelle il puisse commander dans la lumire blouissante qui l'entoure4 ,notre raison s'agite ainsi dans une lumire suprieure2 et l'ombre qu'elle y forme n'a pas d'action sur cette splendeur immobile4 ,si loin que se trouvent l'un de l'autre ,marc-,aurle et le tratre1 ils puisent la mme source l'eau mystique qui fait vivre leur me2 et cette source n'est pas dans leur intelligence4 ,il est assez trange que toute notre vie morale soit situe ailleurs que dans notre raison2 car celui qui ne vivrait que selon cette raison serait le plus misrable des tres4 ,il n'est pas une vertu1 pas un acte de bont1 pas une pense noble1 dont presque toutes les racines ne plongent ct de ce qu'on peut comprendre et expliquer4 ,pourtant1 ne serait-ce pas l'orgueil de l'homme de trouver toute vertu1 toute vie intrieure1 toute joie1 dans la seule chose qu'il possde vritablement1 dans la seule chose en quoi il puisse avoir confiance3 c'est--dire sa raison8 ,mais il aura beau faire1 le moindre vnement lui montrera bientt que ce n'est jamais l qu'il faut se rfugier1 tant il est vrai que nous sommes autre chose que des tres simplement raisonnables4 ,,xliv ,mais si notre raison ne choisit pas ce que la souffrance nous apporte1 qu'est-ce donc qui choisit8 ,notre vie antrieure1 qui a form notre me8 ,on ne rcolte pas du jour au lendemain les fruits de la sagesse4 ,si je n'ai pas vcu comme ,paul-,emile1 pas une seule des penses qui le consolrent ne me consolera1 alors mme que tous les sages de ce monde s'uniraient pour me les rpter sans cesse4 ,les anges qui viennent essuyer nos larmes prennent exactement la forme et le visage de ce que nous avons dit1 de ce que nous avons pens1 et surtout de ce que nous avons fait1 avant l'heure de la douleur4 ,lorsque ,thomas ,carlyle1 qui fut un sage1 mais un sage maladif1 perdit1 aprs plus de quarante annes de vie commune1 sa femme ,jeannie ,welsh1 l'tre qu'il aima le plus profondment1 sa peine1 elle aussi1 prit avec une exactitude incroyable la forme de la vie antrieure de leur amour4 ,et c'est pourquoi elle fut auguste1 vaste1 torturante et consolatrice la fois1 dans la grandeur de ses reproches1 de ses tendresses et de ses regrets1 comme une prire ou une contemplation au bord d'une mer assombrie4 ,c'est1 en quelque faon1 l'image synthtique de tous nos jours qui ne sont plus1 qui se reproduit avec une fidlit affectueuse ou malveillante dans la souffrance de notre coeur4 ,si je n'ai dans ma vie que des souvenirs sans gnrosit et sans lumire1 quand viendra le moment1 qui arrive toujours1 o les souvenirs se transforment en larmes1 ces larmes seront sans gnrosit et sans lumire aussi4 ,nos larmes n'ont pas de couleur par elles-mmes1 afin qu'elles puissent reflter le pass de notre me2 et ce qu'elles refltent est notre chtiment ou notre rcompense4 ,il n'y a qu'une chose qui ne se transforme jamais en souffrance1 c'est le bien que nous avons fait4 ,quand nous perdons un tre aim1 ce qui nous fait pleurer les larmes qui ne soulagent point1 c'est le souvenir des moments o nous ne l'avons pas assez aim4 ,si nous avions toujours souri l'tre qui n'est plus1 nous ignorerions tout ce qu'il y a d'amoindrissant dans la douleur1 et nous pleurerions des larmes telles1 qu'il leur resterait un peu de la douceur des caresses et des vertus dont elles se souviennent4 ,car les souvenirs de l'amour vritable1 qui est l'acte de vertu qui contient tous les autres1 arrachent nos yeux les mmes larmes bienfaisantes que les plus belles heures dont ces souvenirs sont issus4 ,rien n'est plus juste que la douleur1 et toute notre vie attend que son heure sonne1 comme le moule attend le bronze en fusion1 pour nous payer notre salaire4 ,,xlv ,ici encore1 o se trouve cependant le pilier le plus lourd de son trne1 nous voyons quel point la puissance du destin se limite en tous ceux qui deviennent meilleurs que le destin lui-mme4 ,le destin est demeur barbare2 et il n'est pas la hauteur de tous les hommes4 ,il puise toutes ses armes dans la vie ordinaire2 et ses armes retardent4 ,il nous attaque encore extrieurement comme il nous attaquait au temps d',o,edipe4 ,il tire droit devant lui1 comme un archer aveugle1 mais quand ses flches doivent s'lever un peu pour atteindre leur but1 elles retombent sans force4 ,souffrances1 regrets1 larmes1 douleurs et tout le reste2 voil des noms semblables qui dsignent des choses qui ne se ressemblent jamais4 ,si nous allions jusqu' l'me de ces mots1 nous reconnatrions que nous n'appelons ainsi que la trace de nos fautes1 et l o nos fautes furent nobles1--car il y a de nobles fautes1 comme il y a de petites vertus1--notre malheur sera plus prs du bonheur vritable que le bonheur de ceux qui sont heureux sans avoir agrandi leur conscience4 ,croyez-vous que ,carlyle et voulu changer son malheur qui s'panouissait comme une fleur immense et tendre dans son me1 contre le bonheur conjugal1 sans horizon et sans lumire du plus heureux de ses voisins d ,chelsea8 ,et la douleur d',ernest ,renan1 lorsqu'il perdit sa soeur ,henriette1 n'est-elle pas meilleure l'me que l'absence de douleur chez mille autres qui n'ont pas su aimer leur soeur8 ,faut-il plaindre celui qui pleure certains soirs1 au bord d'une mer infinie1 ou celui qui sourit1 sans raison1 toute sa vie1 au fond d'une petite chambre8 ,bonheur1 malheur2 si nous pouvions sortir un instant de nous-mmes1 et goter le malheur du hros1 combien de nous reviendraient sans regrets leur bonheur troit8 ,il est donc vrai que le bonheur ou le malheur1 lors mme qu'il arrive du dehors1 n'existe qu'en nous-mmes8 ,tout ce qui nous entoure devient ange ou dmon selon l'tat de notre coeur4 ,jeanne d',arc entend les saintes et ,macbeth les sorcires1 et c'est toujours la mme voix4 ,le destin1 dont nous aimons tant nous plaindre1 n'est peut-tre pas ce que nous pensions tout l'heure4 ,il n'a d'autres armes que celles que nous lui tendons4 ,il n'est ni juste1 ni injuste2 il ne rend jamais de sentence4 ,ce que nous prenons pour un ,dieu n'est qu'un messager dguis4 ,il nous avertit simplement1 certains jours de notre vie1 que l'heure vient de sonner o nous avons nous juger nous-mmes4 ,,xlvi ,il est vrai que les tres de second ordre ne se jugent pas eux-mmes4 ,aussi1 est-ce prcisment parce qu'ils refusent de se juger1 qu'ils sont jugs par le hasard4 ,ils sont soumis un destin presque invariable2 car le destin ne peut se transformer qu'aprs le jugement que l'homme a rendu sur lui-mme4 ,au lieu de transformer l'vnement qu'ils rencontrent1 ils se transforment eux-mmes1 moralement1 au premier contact de tout ce qu'ils rencontrent4 ,ils prennent immdiatement la forme mme du malheur qu'ils dplorent1 et n'en prennent que la forme la plus pauvre et la plus usite4 ,tout ce qui leur arrive a l'odeur du destin4 ,pour celui-ci1 c'est la profession qu'il embrasse1 pour celui-l1 c'est une amiti qui l'accueille1 pour un troisime1 c'est la matresse qu'il rencontre4 leur gard1 hasard et destin sont deux termes identiques2 et le hasard est rarement un destin favorable4 ,tout ce qui en nous-mmes n'est pas occup par la puissance de notre me1 est immdiatement occup par une puissance ennemie4 ,tout vide dans le coeur ou dans l'intelligence devient le rservoir d'influences fatales4 ,l',ophlie de ,shakespeare et la ,marguerite de ,goethe sont soumises au destin parce qu'elles sont si frles1 qu'on ne peut faire un geste1 en leur prsence1 qui ne devienne le geste mme du destin4 ,mais si ,marguerite et ,ophlie eussent possd une parcelle de la force qui anime l',antigone de ,sophocle1 n'eussent-elles pas chang1 non seulement leurs propres destines1 mais encore celles d',hamlet et de ,faust8 ,et si le ,more de ,venise1 au lieu d'pouser ,desdmone1 et pris pour femme la ,pauline de ,corneille1 croyez-vous que dans des circonstances identiques la destine de ,desdmone et os rder un instant autour de l'amour clair de ,pauline8 ,etait-ce dans leur corps ou dans leur me que se dissimulait la ,fatalit noire8 ,et1 s'il est vrai1 parfois1 que le corps ne puisse acqurir plus de force1 l'me ne peut-elle en acqurir toujours8 ,prenons-y garde3 pour la plupart des hommes on ne saurait imaginer qu'un destin vritable2 ce serait celui qui dirait3 partir de ce jour1 ton me ne peut plus s'affermir et ne grandira plus4 ,mais est-il un destin qui ait le droit de nous parler ainsi8 ,,xlvii ,cependant la vertu est bien souvent punie1 et la force mme d'une me prcipite parfois son malheur4 ,plus on aime1 plus on offre de surface de nobles douleurs2 mais le sage se plat agrandir cette surface qui est belle4 ,oui1 reconnaissons-le1 le destin ne reste pas toujours au fond de ses tnbres2 il lui faut1 certaines heures1 des victimes plus pures1 qu'il saisit en agitant ses grandes mains glaces dans la lumire4 ,j'ai prononc tantt le nom tragique d',antigone1 et l'on dira sans doute3 ,voil1 malgr sa force d'me1 la victime du destin que vous cherchiez en vain4444 ,on ne peut le nier2 ,antigone est la proie du dieu froid1 parce que son me a trois fois plus de force que l'me d'une autre femme4 ,elle prit1 parce que le destin l'a mise dans une situation telle1 qu'elle est oblige de choisir entre la mort et ce qu'elle considre comme le plus imprieux de ses devoirs de soeur4 ,elle se voit prise tout coup entre la mort et l'amour2 et l'amour le plus pur et le plus dsintress1 puisqu'il s'agit de l'amour pour une ombre qu'elle ne verra jamais sur cette terre4 ,et pourquoi le destin a-t-il pu l'acculer ainsi l'angle meurtrier que forment derrire elle la mort et le devoir8 ,uniquement parce que son me1 plus haute que les autres1 a vu cette paroi infranchissable du devoir1 qu',ismne1 sa pauvre soeur1 n'aperoit pas1 mme lorsqu'on la lui montre4 ,dans le mme moment1 tandis qu'elles se trouvent toutes deux sur le seuil du palais1 les mmes voix s'lvent autour d'elles4 ,antigone n'entend que celle qui vient d'en haut2 et c'est pourquoi elle meurt2 ,ismne ne se doute gure qu'il en existe une autre que celle qui vient d'en bas2 et c'est pourquoi elle ne meurt pas4 ,mettez dans l'me d',antigone un peu de l'impuissance qui se trouve dans celle d',ophlie ou de ,marguerite1 et le destin et jug inutile de faire signe la mort dans l'instant o la fille d',o,edipe apparaissait sous le porche du palais de ,cron4 ,c'est donc uniquement parce que son me est forte que le destin a pu s'en rendre matre4 ,il est vrai2 et c'est la consolation du juste1 du hros et du sage4 ,le destin n'a d'empire sur eux que par le bien qu'il les oblige de faire4 ,les autres hommes sont comme des villes aux cent portes ouvertes par lesquelles il pntre2 mais le juste est une ville ferme qui n'a qu'une porte de lumire2 et le destin ne peut l'ouvrir que lorsqu'il parvient contraindre l'amour frapper cette porte4 ,il fait faire ce qu'il veut aux autres hommes2 et le destin1 lorsqu'il est libre1 ne veut gure que le mal2 mais s'il songe rgner sur le juste1 il faut aussi qu'il songe faire le bien4 ,ce n'est plus l'aide de tnbres qu'il attaque4 ,le juste est l'abri dans sa lumire2 et seule une lumire plus forte peut le vaincre4 ,il faut alors que le destin devienne plus beau que sa victime4 ,il place les hommes ordinaires entre une douleur et le malheur des autres2 mais il ne peut saisir le hros et le sage qu'entre une souffrance personnelle et le bonheur d'autrui4 ,il assaille les premiers l'aide de tout ce qui est laid2 il ne peut assaillir les derniers qu' l'aide de ce qu'il y a de plus beau sur la terre4 ,il a des milliers d'armes contre les uns1 et les pierres mmes du chemin se transforment en armes2 il n'a qu'un glaive irrsistible pour attaquer les autres2 et c'est le glaive ardent du sacrifice et du devoir4 ,l'histoire d',antigone puise toute l'histoire de l'empire du destin sur le sage4 ,jsus qui meurt pour nous1 ,curtius qui se jette dans le gouffre1 ,socrate qui refuse de se taire1 la soeur de charit qui s'teint au chevet du malade1 et l'humble passant qui prit pour sauver le passant qui prit1 ont t obligs de choisir1 et portent la mme place la blessure glorieuse d',antigone4 ,certes1 il y a de beaux prils aussi dans la lumire1 et il est dangereux d'tre sage pour ceux qui craignent de se sacrifier2 mais ceux qui craignent de se sacrifier1 lorsque l'heure gnreuse est sonne1 ne sont peut-tre pas bien sages4444 ,,xlviii ,quand nous prononons le mot ,destin1 il n'est personne qui ne se reprsente quelque chose de sombre1 d'affreux et de mortel4 ,au fond de la pense des hommes1 il n'est que le chemin qui conduit la mort4 ,mme1 la plupart du temps1 il n'est autre chose que le nom que l'on donne la mort qui n'est pas encore arrive4 ,il est la mort envisage dans l'avenir et l'ombre de la mort sur la vie4 ,nul homme n'chappe son destin1 disons-nous1 par exemple1 en songeant la mort qui attend le voyageur au dtour de la route4 ,mais si le voyageur rencontre le bonheur1 nous ne parlons plus du destin1 ou nous n'en parlons plus comme du mme dieu4 ,et cependant1 ne peut-il advenir que celui qui chemine par la vie rencontre un bonheur plus grand que le malheur et plus important que la mort8 ,ne peut-il advenir qu'il rencontre un bonheur que nous ne voyons pas1 et de sa nature le bonheur n'est-il pas moins manifeste que le malheur1 et ne devient-il pas moins visible mesure qu'il s'lve8 ,mais nous n'en tenons aucun compte4 ,si c'est une aventure misrable1 tout le village1 toute la ville accourt2 mais si c'est un baiser1 un rayon de beaut qui vient frapper notre oeil1 ou un rayon d'amour qui vient clairer notre coeur1 personne n'y prend garde4 ,et pourtant un baiser peut tre aussi important la joie qu'une blessure est importante la douleur4 ,nous ne sommes pas justes2 nous ne mlons presque jamais le destin au bonheur2 et si nous ne le joignons pas la mort1 c'est pour le joindre un malheur plus grand que la mort mme4 ,,xlix ,si je vous parle du destin d',o,edipe1 de ,jeanne d',arc et d',agamemnon1 vous n'apercevrez pas la vie de ces trois tres1 vous ne verrez que les derniers sentiers qui les menrent leur fin4 ,vous vous direz que leur destin n'a pas t heureux1 puisque leur mort n'a pas t heureuse4 ,mais vous oubliez que la mort n'est jamais heureuse aux yeux de ceux qui ne meurent pas encore1 et pourtant c'est ainsi que nous jugeons la vie4 ,il semble que la mort absorbe tout2 et si trente annes de flicit aboutissent une mort accidentelle1 les trente annes nous paratront perdues dans les tnbres d'une heure douloureuse4 ,l ,nous avons tort de relier ainsi le destin la mort ou au malheur4 ,quand donc quitterons-nous cette ide que la mort est plus importante que la vie1 et le malheur plus grand que le bonheur8 ,pourquoi ne regarder que du ct des larmes1 quand nous jugeons de la destine d'un tre1 et jamais du ct des sourires8 ,qui nous a dit qu'il fallt valuer la vie l'aide de la mort et non pas la mort l'aide de la vie8 ,nous plaignons la destine de ,socrate1 de ,duncan1 d',antigone1 de ,jeanne d',arc et de tant d'autres justes1 parce que leur fin fut inattendue ou cruelle1 et nous nous disons que la sagesse ou la vertu ne dsarme pas le malheur4 ,mais d'abord1 vous n'tes ni sage ni juste si vous cherchez dans la sagesse et la justice autre chose que la sagesse et la justice mmes4 ,et puis1 de quel droit tassons-nous ainsi une existence tout entire dans l'instant de la mort8 ,pourquoi me dites-vous que la sagesse ou la vertu d',antigone et de ,socrate les rendit malheureux parce que leur fin fut malheureuse8 ,la mort occupe-t-elle dans la vie un point plus vaste que la naissance8 ,et cependant vous ne tenez pas compte de la naissance quand vous pesez la destine du sage4 ,ce qui nous rend heureux ou malheureux1 c'est ce que nous faisons entre la naissance et la mort2 ce n'est pas dans sa mort1 mais dans les jours et les annes qui la prcdent que se trouve le bonheur ou le malheur d'un tre et son vritable destin4 ,nous raisonnons un peu comme si le sage dont l'histoire nous a appris la mort affreuse et pass son existence prvoir la fin douloureuse que sa sagesse lui prparait4 ,mais en ralit le sage est bien moins inquit que le mchant par l'ide de la mort4 ,socrate n'a pas craindre comme ,macbeth que tout finisse mal4 ,et si tout finit mal1 c'est contre toute attente1 et il n'a pas us sa vie la mourir d'avance comme le ,thane de ,cawdor4 ,mais trop souvent au fond de nos penses il semble qu'une blessure qui saigne quelques heures anantisse la paix d'une existence entire4 ,,li ,je ne dis pas que le destin soit juste1 qu'il rcompense les bons et punisse les mchants4 ,quelle me pourrait encore se dire bonne si la rcompense tait sre8 ,mais nous sommes bien plus injustes que le destin lui-mme lorsque nous le jugeons4 ,nous ne voyons que le malheur du sage1 car nous savons tous ce que c'est que le malheur2 mais nous ne voyons pas son bonheur1 car il faut tre exactement aussi sage que le sage et aussi juste que le juste dont on pse le destin pour connatre leur bonheur4 ,lorsqu'un homme l'me basse tente de mesurer le bonheur d'un grand sage1 ce bonheur fuit comme l'eau entre ses doigts2 mais dans la main d'un autre sage1 il devient aussi ferme1 aussi brillant que l'or4 ,on n'a que le bonheur qu'on peut comprendre4 ,il arrive souvent que le malheur du sage ressemble au malheur d'un autre homme1 mais son bonheur n'a aucun rapport avec ce qu'appelle bonheur celui qui n'est pas sage4 ,il y a bien plus de terres inconnues dans le bonheur qu'il n'y a en a dans le malheur4 ,le malheur a toujours la mme voix1 mais le bonheur fait moins de bruit mesure qu'il devient plus profond4 ,quand nous mettons le malheur dans un plateau de la balance1 chacun de nous dpose dans l'autre l'ide qu'il se fait du bonheur4 ,le sauvage y mettra de l'alcool1 de la poudre et des plumes2 l'homme civilis un peu d'or et quelques jours d'ivresse2 mais le sage y dposera mille choses que nous ne voyons pas1 toute son me peut-tre1 et le malheur mme qu'il aura purifi4 ,,lii ,il n'est rien de plus juste que le bonheur1 rien qui prenne plus fidlement la forme de notre me1 rien qui remplisse plus exactement les lieux que la sagesse lui a ouverts4 ,mais il n'est rien qui manque encore de voix autant que lui4 ,l'ange de la douleur parle toutes les langues et connat tous les mots1 mais l'ange du bonheur n'ouvre la bouche que lorsqu'il peut parler d'un bonheur que le sauvage est mme de comprendre4 ,le malheur est sorti de l'enfance depuis des centaines de sicles1 mais on dirait que le bonheur dort encore dans les langes4 ,quelques hommes ont appris tre heureux1 mais o sont-ils ceux qui dans leur flicit songrent prter leur voix l',archange muet qui clairait leur me8 ,d'o vient cet injuste silence8 ,parler du bonheur1 n'est-ce pas un peu l'enseigner8 ,prononcer son nom chaque jour1 n'est-ce pas l'appeler8 ,et l'un des beaux devoirs de ceux qui sont heureux1 n'est-ce pas d'apprendre aux autres tre heureux8 ,il est certain que l'on apprend tre heureux2 et rien ne s'enseigne plus aisment que le bonheur4 ,si vous vivez parmi des gens qui bnissent leur vie1 vous ne tarderez pas bnir votre vie4 ,le sourire est aussi contagieux que les larmes2 et les poques que l'on appelle heureuses ne sont souvent que des poques o quelques hommes surent se dire heureux4 ,d'ordinaire1 ce n'est pas le bonheur qui nous manque1 c'est la science du bonheur4 ,il ne sert de rien d'tre aussi heureux que possible si on ignore qu'on est heureux1 et la conscience du plus petit bonheur importe bien plus notre flicit que le plus grand bonheur que notre me ne regarde pas attentivement4 ,trop d'tres s'imaginent que le bonheur est autre chose que ce qu'ils ont1 et c'est pourquoi ceux qui ont le bonheur doivent nous montrer qu'ils ne possdent rien que ne possdent tous les hommes dans leur coeur4 tre heureux1 c'est avoir dpass l'inquitude du bonheur4 ,il serait ncessaire1 de temps autre1 qu'un homme favoris par le destin d'une flicit clatante1 envie1 surhumaine1 vnt nous dire simplement3 j'ai reu tout ce que vos dsirs appellent chaque jour1 j'ai la richesse1 la sant1 la jeunesse1 la gloire1 la puissance et l'amour4 ,aujourd'hui1 je puis me dire heureux2 non pas cause des dons que la fortune a daign m'accorder1 mais parce que ces dons m'ont appris regarder plus haut que le bonheur4 ,si j'ai trouv dans mes voyages merveilleux1 dans mes victoires1 dans ma force et dans mon amour1 la paix et la flicit que je cherchais1 c'est qu'ils m'ont appris que ce n'est pas en eux que se trouvent la flicit et la paix vritables4 ,avant tous ces triomphes1 elles n'existaient qu'en moi2 aprs tous ces triomphes1 elles s'y trouvent toujours1 et je n'ignore pas qu'avec un peu plus de sagesse j'aurais pu possder tout ce que je possde1 sans qu'il et t ncessaire de possder tant de bonheur4 ,je sais que je suis plus heureux aujourd'hui que je ne l'tais hier1 parce que je sais enfin que je n'ai plus besoin du bonheur pour dlivrer mon me1 apaiser ma pense et clairer mon coeur4 ,,liii ,le sage sait cela sans qu'il soit ncessaire qu'un bonheur surhumain le lui vienne enseigner4 ,le juste le sait aussi1 lors mme qu'il est moins sage que le sage et que sa conscience semble moins dveloppe1 car il est remarquable qu'un acte de justice ou de bont apporte avec soi une certaine conscience inarticule1 souvent plus efficace1 plus dvoue1 plus maternelle1 que celle qui nat d'une pense profonde4 ,il apporte notamment une sorte de conscience spciale du bonheur4 ,on a beau faire1 les penses les plus hautes sont presque toujours incertaines et variables2 au lieu que la lumire d'un acte bienfaisant est permanente et stable4 ,une pense profonde1 c'est quelquefois de la conscience ornementale1 mais une oeuvre de charit1 l'accomplissement d'un devoir hroque1 c'est de la conscience1 c'est--dire1 du bonheur en action4 ,marc-,aurle qui pardonne une mortelle offense2 ,washington qui abdique au moment o sa gloire allait devenir une source d'erreur pour son peuple2 et l'tre haineux et vil1 qui1 dans une hypothse d'ailleurs invraisemblable1 aurait dcouvert par hasard la grande loi de la gravitation1 ne seront pas heureux de la mme faon4 ,il y a un long chemin1 bord des seules joies qui ne redoutent pas l'hiver1 d'une intelligence satisfaite un coeur satisfait4 ,le bonheur est une plante de la vie morale bien plus qu'une plante de la vie intellectuelle4 ,ce n'est pas dans l'intelligence que la conscience en gnral1 et surtout la conscience du bonheur1 cache ce qu'elle a de plus prcieux4 ,mme1 on dirait parfois que les parties les plus hautes et les plus consolantes de l'intelligence ne se transforment pas en conscience si elles n'ont point pass par un acte de vertu4 ,il ne suffit pas de dcouvrir une vrit nouvelle dans le monde des ides ou des faits4 ,une vrit n'est vivante pour nous qu' partir du moment o elle a modifi1 purifi1 adouci quelque chose dans notre me4 ,ce qui constitue vritablement la conscience1 ce qui est son acte essentiel1 c'est la conscience d'une amlioration morale4 ,il y a des tres trs intelligents qui n'appliquent jamais leur intelligence la recherche d'une faute ou l'encouragement d'un sentiment de charit4 ,le cas est frquent chez les femmes1 par exemple4 ,d'un homme et d'une femme d'gale puissance intellectuelle1 la femme emploiera toujours une bien moindre part de cette puissance se connatre moralement4 ,or1 il semble que l'intelligence qui ne va pas vers la conscience s'agite dans le vide4 ,toute force de notre cerveau qui n'est pas immdiatement recueillie dans les vases les plus purs de notre coeur1 risque fort de se corrompre et de se perdre4 ,en tout cas1 elle demeure trangre au bonheur2 par contre1 elle entre facilement en rapport avec le malheur4 ,on peut avoir une intelligence trs puissante et trs haute1 et ne s'tre jamais approch du bonheur4 ,mais on ne peut avoir une me douce1 pure et bonne et ne pas connatre autre chose que le malheur4 ,il est vrai que les frontires de l'intelligence et de la conscience ne sont pas toujours aussi nettement spares qu'on a l'air de le dire ici2 et qu'une belle pense est souvent une bonne oeuvre4 ,mais il arrive nanmoins qu'une belle pense qui n'est pas ne d'une bonne action ou qui n'en fait pas natre une1 ajoute peu de chose notre flicit1 au lieu qu'une bonne action1 lors mme qu'aucune pense ne prend naissance en elle1 avivera toujours1 comme une pluie bienfaisante1 notre conscience du bonheur4 ,,liv ,qu'il faut avoir dit adieu au bonheur1 s'crie ,renan1 parlant du renoncement de ,marc-,aurle1 qu'il faut avoir dit adieu au bonheur pour arriver de tels excs6 ,on ne comprendra jamais tout ce que souffrit ce pauvre coeur fltri1 ce qu'il y eut d'amertume dissimule par ce front ple1 toujours calme et presque souriant4 ,il est vrai que l'adieu au bonheur est le commencement de la sagesse et le moyen le plus sr de trouver le bonheur4 ,il n'y a rien de doux comme le retour de joie qui suit le renoncement la joie1 rien de vif1 de profond1 de charmant1 comme l'enchantement du dsenchant4 ,c'est ainsi qu'un sage dcrit le bonheur d'un sage1 et pourtant1 le bonheur de ,renan1 aussi bien que celui de ,marc-,aurle se trouvent-ils uniquement dans le retour de joie qui suit le renoncement la joie et dans l'enchantement du dsenchant8 ,s'il en tait ainsi1 mieux vaudrait encore tre moins sage pour tre moins dsenchant4 ,mais que voulait-elle1 la sagesse qui se dclare dsenchante8 ,que cherchait-elle si elle ne cherchait pas la vrit1 et quelle est donc la vrit qui puisse dtruire ainsi au fond d'un coeur sincre l'amour mme de la vrit8 ,si la vrit vous apprend que l'homme est mauvais1 la nature sans justice1 la justice inutile et l'amour sans puissance1 dites-vous qu'elle ne vous apprend rien1 si elle ne vous apprend en mme temps une vrit plus grande1 qui enveloppe toutes ces dsillusions d'une lumire plus clatante et moins vite puise que les mille lumires phmres qu'elle vient d'teindre autour de vous4 ,il n'y a pas de limites la vrit1 et c'est pourquoi la sagesse n'a jamais le droit de dplier ainsi1 au premier carrefour de l'orgueil1 la pauvre petite tente du dsenchantement ou du renoncement4 ,car il y a un incroyable et bien fragile orgueil se dclarer satisfait de ce que rien ne nous peut satisfaire4 ,une satisfaction de ce genre n'est qu'un mcontentement qui n'a mme plus la force de se lever2 et tre mcontent1 au fond1 c'est ne plus essayer de comprendre4 ,tant que l'homme s'imagine qu'il est de son devoir de renoncer au bonheur1 ne renonce-t-il pas une chose qui n'est pas encore le bonheur8 ,et puis1 quels bonheurs faut-il dire cet adieu1 qui manque de simplicit8 ,certes1 il est juste d'carter de nous tout bonheur qui fait du mal aux autres1 mais le bonheur qui fait du mal aux autres demeure-t-il longtemps un bonheur pour le sage8 ,et lorsque sa sagesse connat enfin d'autres satisfactions1 sait-elle encore qu'elle renonce aux premires8 ,dfions-nous toujours de la sagesse et du bonheur qui sont fonds sur le mpris de quelque chose4 ,le mpris et le renoncement1 qui est le fils infirme du mpris1 ne nous ouvrent gure que l'asile des vieillards et des faibles4 ,nous n'aurions le droit de mpriser une joie que lorsqu'il ne nous serait mme plus possible de savoir que nous la mprisons4 ,mais tant que le mpris ou le renoncement doit prendre la parole ou agiter une pense amre au fond de notre coeur1 c'est que la joie dont nous ne voulons plus nous est encore ncessaire4 ,evitons d'introduire dans notre me certains parasites des vertus4 ,et le renoncement n'est bien souvent qu'un parasite4 ,alors mme qu'il ne l'affaiblit point1 il inquite notre vie intrieure4 ,quand un animal tranger pntre dans une ruche1 toutes les abeilles suspendent leur travail2 et de mme1 quand le mpris ou le renoncement est entr dans notre me1 toutes ses puissances et toutes ses vertus abandonnent leur tche pour se runir autour de l'hte singulier que l'orgueil leur amne4 ,car tant que l'homme sait qu'il renonce1 le bonheur de son renoncement nat surtout de l'orgueil4 ,or1 si l'on tient renoncer quelque chose1 il convient qu'on renonce avant tout aux bonheurs de l'orgueil1 qui sont les plus trompeurs et les plus vides4 ,,lv ,qu'il est commode1 en somme1 et dpourvu de toute audace et de toute nergie cet enchantement du dsenchant6 ,mais quel nom donner celui qui renonce un bonheur qui le rendait heureux1 et aime mieux le perdre srement aujourd'hui1 de peur de le perdre demain si le hasard le veut8 ,la seule mission de la sagesse est-elle d'couter ainsi1 dans un avenir incertain1 les pas d'une souffrance qui ne viendra peut-tre point1 et de fermer l'oreille au bruit d'ailes d'un bonheur qui remplit l'espace de sa prsence8 ,cherchons notre bonheur dans le renoncement quand il n'est plus possible de le trouver ailleurs4 ,il est facile d'tre sage lorsqu'on se contente du bonheur que l'on trouve dans l'absence du bonheur4 ,mais le sage n'est pas fait pour tre malheureux2 et il est plus glorieux et plus humain aussi de ne pas cesser d'tre sage en demeurant heureux4 ,le but suprme de la sagesse est tout juste de trouver le point fixe du bonheur dans la vie2 mais chercher ce point fixe dans le renoncement et l'adieu la joie1 c'est l'aller chercher assez sottement dans la mort4 ,il est ais de se croire sage lorsqu'on ne bouge plus4 ,mais l'homme a-t-il t cr pour ne jamais bouger8 ,il faut choisir2 la sagesse est l'pouse respecte de nos passions et de nos sentiments1 de toutes nos penses et de tous nos dsirs1 ou la mlancolique fiance de la mort4 ,qu'il y ait une sagesse immobile pour la tombe1 mais qu'il y en ait une aussi pour la maison o l'tre fume encore4 ,,lvi ,ce n'est pas en renonant des bonheurs qui nous entourent que nous deviendrons sages2 c'est en devenant sages que nous renoncerons sans le savoir aux bonheurs qui ne s'lvent plus jusqu' nous4 ,ainsi1 l'enfant1 en grandissant1 abandonne1 sans qu'il s'en aperoive1 les jeux qui ne l'amusent plus4 ,et de mme que l'enfant apprend plus de choses en jouant qu'il n'en apprend dans le travail qu'on lui impose1 la sagesse marche plus vite dans le bonheur qu'elle ne l'et fait dans le malheur4 ,les leons du malheur n'clairent qu'une partie de la morale2 et l'homme qui est sage pour avoir t malheureux1 ressemble l'homme qui a aim sans qu'on l'aimt4 ,il ignorera toujours dans la sagesse ce que l'autre ignorera dans un amour auquel l'amour n'a jamais rpondu4 ,y a-t-il vraiment dans le bonheur autant de bonheur qu'on le dit8 demandait un jour1 deux mes heureuses1 un philosophe qu'une longue injustice avait un peu trop attrist4 ,non1 le bonheur est la fois plus et moins enviable qu'on ne pense1 parce qu'il est tout autre chose que ce que pensent ceux qui n'ont pas t compltement heureux4 ,etre gai1 ce n'est pas tre heureux1 et tre heureux1 ce n'est pas toujours tre gai4 ,il n'y a que les petits bonheurs d'un instant qui sourient et qui ferment les yeux dans le temps qu'ils sourient4 ,mais1 arriv une certaine hauteur1 le bonheur permanent est aussi grave qu'une noble tristesse4 ,des sages nous ont appris qu'il ne fallait pas tre heureux1 afin de pouvoir dsirer le bonheur4 ,mais1 si le sage n'a pas t heureux1 comment peut-il savoir que la sagesse est l'unique chose qui ne s'attriste ni ne se lasse dans le bonheur8 ,les penseurs qui connurent le bonheur ont appris aimer la sagesse bien plus intimement que ceux qui furent malheureux4 ,il y a une grande diffrence entre la sagesse qui crot dans le malheur et celle qui se dveloppe dans la flicit4 ,la premire console en parlant du bonheur1 mais la seconde ne parle plus que d'elle-mme4 ,au bout de la sagesse du malheureux1 il y a l'espoir du bonheur2 au bout de celle de l'homme heureux1 il n'y a plus que la sagesse4 ,si le but de la sagesse est de trouver le bonheur1 ce n'est qu' force d'tre heureux qu'on finit par savoir que ce but ne se trouve qu'en elle4 ,,lvii ,la premire me venue ne peut pas porter le bonheur4 ,il y a le courage du bonheur1 comme il y a le courage du malheur4 ,peut-tre faut-il plus de force pour continuer d'tre heureux que pour continuer tre malheureux2 car l'attente de ce qu'il n'a pas encore donne plus de joie au coeur qui n'est pas sage que la pleine possession de tout ce qu'il a dsir4 ,c'est du sommet d'un bonheur permanent qu'on voit le mieux les dsirs de ce coeur qui semble ne pouvoir se nourrir que de crainte ou d'espoir1 et qui a tant de mal se nourrir de ce qu'il a1 alors mme qu'il a tout4 ,on voit souvent des tres forts et pleins de prudence morale1 vaincus par le bonheur4 ,n'y trouvant pas tout ce qu'ils y cherchaient1 ils ne le dfendent ni ne le retiennent avec l'nergie qu'il faudrait toujours dployer dans la vie4 ,ah6 qu'il faut tre sage1 pour ne plus s'tonner que le bonheur apporte aussi de la tristesse1 et pour que cette tristesse ne nous incline pas croire que nous ne possdons pas encore le bonheur vritable6 ,ce qu'on trouve de meilleur dans le bonheur1 c'est la certitude qu'il n'est pas une chose qui enivre1 mais qui fait rflchir4 ,il est plus accessible et il devient moins rare1 une fois qu'on a appris que le seul don qu'il laisse l'me qui sait en profiter2 c'est un largissement de conscience qu'elle n'aurait point trouv ailleurs4 ,il est plus important pour l'me humaine de savoir la valeur d'un bonheur que d'en jouir4 ,il est ncessaire de savoir bien des choses pour aimer longtemps le bonheur2 il est indispensable d'en savoir bien davantage pour reconnatre qu'au sein d'un bonheur sans orage la partie fixe et stable de toute flicit se trouve uniquement dans cette force1 qui1 tout au fond de notre conscience1 pourrait nous rendre heureux au sein du malheur mme4 ,vous ne pouvez vous dire heureux que lorsque le bonheur vous a aid gravir des hauteurs d'o vous pouvez le perdre de vue1 sans perdre en mme temps votre dsir de vivre4 ,,lviii ,on trouve des penseurs profonds et pleins du sentiment auguste de l'infini1 de l'ternel et de l'universel2 on trouve des penseurs comme ,pascal1 ,hello1 ,schopenhauer1 qui ne paraissent gure heureux4 ,mais on se tromperait trangement si l'on s'imaginait que l'expression d'une dtresse gnrale suppose toujours un grand dsespoir personnel4 ,l'horizon du malheur1 contempl du haut d'une pense qui n'est plus instinctive1 goste1 mdiocre1 ne diffre pas sensiblement de l'horizon du bonheur1 contempl du haut d'une pense de la mme nature1 mais d'une autre origine4 ,peu importe1 aprs tout1 que les nuages qui s'agitent l-bas1 aux confins de la plaine1 soient tragiques ou charmants2 ce qui apaise le voyageur1 c'est d'avoir atteint un endroit lev1 d'o il dcouvre enfin un espace sans limites4 ,il n'est pas indispensable que des voiles blanches passent sans cesse sur la mer1 pour que la mer nous semble mystrieuse et admirable2 et une tempte1 pas plus qu'une belle journe calme1 n'affaiblit la vie de notre me4 ,ce qui l'affaiblit1 c'est de rester jour et nuit dans la chambre de nos petites penses sans gnrosit1 sans ardeur1 sans gravit1 alors que l'ocan illumine le ciel tout autour de notre demeure4 ,mais il y a peut-tre une diffrence entre le penseur et le sage4 ,il arrive que le penseur s'attriste simplement sur les sommets qu'il a gravis1 mais le sage tche d'y sourire de bonne foi et d'une faon si naturelle et si humaine1 que le plus humble de ses frres peut recueillir et comprendre ce sourire qui tombe comme une fleur au pied de la montagne4 ,le penseur ouvre la route qui va de ce qu'on voit ce qu'on ne voit pas1 mais le sage ouvre la voie qui mne de ce qu'on aime ce qu'on aimera1 et les sentiers qui montent de ce qui ne nous console plus ce qui peut nous consoler longtemps encore4 ,il est ncessaire1 mais il ne suffit pas1 d'avoir sur l'homme1 sur ,dieu1 sur la nature1 des penses vivantes et audacieuses4 ,qu'est-ce qu'une pense profonde qui n'apporte aucun rconfort8 ,n'est-ce pas1 comme celle qui ne parvient pas imprgner notre vie de tous les jours1 une pense que le penseur ne possde pas encore tout entire8 ,il est plus facile de s'affliger et de demeurer dans son affliction1 que de faire sur-le-champ1 le pas que le temps finit toujours par nous faire faire au del de cette affliction4 ,il est plus facile de paratre profond dans la mfiance et les tnbres1 que dans la confiance et l'honnte clart o les hommes doivent vivre4 ,est-on sr d'avoir fait tout l'effort qu'on peut faire1 en mditant ainsi1 au nom de tous ses frres1 sur la dtresse de la vie1 si1 pour ne pas amoindrir le grand tableau de cette dtresse1 on leur cache les raisons1 dcisives aprs tout1 pour lesquelles on l'accepte1 puisque l'on continue de vivre8 ,est-ce aller jusqu'au bout de sa pense que de penser pour ne pas consoler8 ,il est plus facile de me dire pourquoi vous vous plaignez1 que de m'apprendre avec simplicit les motifs plus puissants et plus profonds pour lesquels votre instinct ne rejette pas cette vie dont vous vous plaignez de la sorte4 ,qui de nous ne trouve1 sans les chercher1 mille et mille raisons de n'tre pas heureux8 ,sans doute1 il est utile que le sage nous indique les plus hautes1 car les raisons trs hautes pour n'tre pas heureux1 sont bien prs de se transformer en raison d'tre heureux4 ,mais toutes celles qui ne portent pas en elles ces germes de grandeur et de bonheur 7il y a en effet dans la vie morale une foule d'espaces dcouverts o grandeur et bonheur se confondent71 ne mritent pas qu'on les numre4 ,il faut tre heureux pour rendre heureux2 et il faut rendre heureux pour demeurer heureux4 ,essayons d'abord de sourire pour que nos frres apprennent sourire1 et puis nous sourirons bien plus rellement en les voyant sourire4 ,il ne me convient pas que je me chagrine moi-mme1 moi qui jamais n'ai volontairement chagrin personne1 dit ,marc-,aurle1 en une de ses plus belles lignes4 ,mais n'est-ce pas se chagriner soi-mme et apprendre en mme temps chagriner les autres1 que de n'apprendre pas tre aussi heureux que l'on peut l'tre8 ,,lix ,une petite pense qui relie un regard satisfait1 un acte de bont quotidienne ou la plus tranquille1 la plus modeste des minutes heureuses1 quelque chose de beau1 de stable et d'ternel1 est plus mritoire1 et il est infiniment plus difficile de l'arracher aux mystres de la vie qu'une grande et sombre mditation qui rattache une douleur1 un amour1 un dsespoir1 la mort1 au destin ou aux puissances indiffrentes qui environnent notre existence4 ,ne nous laissons pas tromper par des apparences4 ,hamlet qui se lamente au bord du gouffre1 nous semble plus profond et plus passionnant qu',antonin le ,pieux1 qui regarde tranquillement les mmes forces1 les accepte et les interroge avec calme1 au lieu de les maudire et d'y chercher des sujets d'pouvante4 ,tout ce qu'on fait durant le jour1 parat moins auguste que le moindre geste qu'on bauche alors que la nuit tombe1 mais l'homme est n pour travailler durant le jour1 et non pour s'agiter dans les tnbres4 ,,lx ,il y a en outre1 dans la moindre pense consolante1 une force qu'on ne trouve jamais dans la plus vaste plainte1 dans la plus belle ide mlancolique4 ,une grande ide profonde et attriste1 c'est de l'nergie qui claire les murs de sa prison en consumant ses ailes dans les tnbres2 mais la plus timide pense de confiance1 d'abandon enjou aux lois invitables1 c'est dj une action qui cherche un point d'appui pour prendre enfin son vol dans l'existence4 ,il n'est pas mauvais de se l'avouer quelquefois3 une pense tendue et dsintresse1 c'est chose excellente1 mais la ralit ne commence qu' l'action4 ,ce qui constitue proprement parler toute notre destine1 ce sont celles de nos penses qui1 presses par la foule des penses incompltes1 obscures1 presque indistinctes encore1 ont eu la force1 ou ont enfin cd la ncessit de se transformer en faits1 en gestes1 en sentiments1 en habitudes4 ,ce n'est pas affirmer qu'il faille ngliger les autres4 ,nos penses1 autour de notre vie relle1 on dirait d'une arme qui assige une ville4 ,il est probable que la plupart des soldats1 quand la ville sera prise1 n'entreront pas dans son enceinte4 ,on cartera notamment les auxiliaires1 les barbares1 toutes les bandes informes en un mot1 qui cderaient trop facilement l'ivresse du pillage1 des flammes et du sang4 ,il est probable aussi que les deux tiers des troupes ne prendront aucune part au combat dcisif4 ,mais on a bien souvent besoin des forces inutiles2 et il est vident que la ville n'aurait pas trembl1 n'aurait jamais ouvert ses portes1 si l'arme n'avait pas t innombrable au fond des plaines et bien discipline au pied des murs4 ,il en va de mme dans notre vie morale4 ,les penses qui ne sont pas entres dans la ralit n'ont pas t tout fait vaines2 elles ont pouss ou soutenu les autres1 mais celles-ci sont les seules qui aient accompli leur mission jusqu'au bout4 ,et c'est pourquoi ayons toujours sous nos ordres1 devant les rangs pais de nos ides confuses et attristes1 un groupe de penses plus confiantes1 plus humaines1 plus simples et prtes pntrer hardiment dans la vie4 ,,lxi ,on a beau vouloir s'lever au-dessus des ralits dans un dsir trs pur du bien immatriel1 mille intentions ne valent pas un geste2 non que les intentions n'aient aucune valeur1 mais le moindre geste de bont1 de courage1 de justice1 exige plus d'un millier de bonnes intentions4 ,les chiromanciens prtendent que toute notre vie se grave dans notre main1 et ce qu'ils appellent notre vie1 c'est un certain nombre d'actions qui inscrivent dans notre chair1 soit avant1 soit aprs leur accomplissement1 des marques indlbiles4 ,nos penses et nos intentions n'y laissent pour ainsi dire aucune trace4 ,si j'ai nourri durant de longs jours des projets de meurtre1 de trahison1 d'hrosme ou de sacrifice1 il se peut que ma main n'en dise rien2 mais si j'ai tu1 par hasard1 peut-tre par erreur1 au dtour d'une rue1 quelqu'un qui paraissait me menacer2 ou si1 passant par la mme rue1 je dois arracher quelque jour1 un nouveau-n aux flammes qui l'envelopperont1 ma main portera toute ma vie l'irrcusable signe du meurtre ou de l'amour4 ,que les chiromanciens s'illusionnent ou non1 peu importe1 il y a une grande vrit morale au fond de cette distinction4 ,une pense peut me laisser jusqu' ma mort la mme place dans l'univers2 mais une action me fera presque toujours avancer ou reculer d'un rang dans la hirarchie des tres4 ,une pense1 c'est une force isole1 errante et passagre1 qui s'avance aujourd'hui et que je ne reverrai peut-tre pas demain2 mais une action suppose une arme permanente d'ides et de dsirs1 qui a su conqurir1 aprs de longs efforts1 un point d'appui dans la ralit4 ,,lxii ,mais nous voici bien loin de la noble ,antigone et de l'ternel problme de la vertu infructueuse4 ,il est certain que le destin1 entendu au sens ordinaire de ce mot1 c'est--dire dsignant uniquement le chemin qui conduit la mort1 ne respecte gure la vertu4 ,arriv au bord de cet abme1 qui est comme la cuve centrale o les morales viennent se purifier ou se troubler dfinitivement1 on nous force choisir entre la justification1 et la condamnation du hasard4 ,la plupart des sacrifices du devoir peuvent se ramener au type du sacrifice d',antigone4 ,qui de nous n'a vu autour de soi plus d'un exemple d'hrosme chti8 ,un ami1 du fond du lit qu'il ne devait quitter que pour un autre lit qu'on n'abandonne plus1 me faisait un jour suivre du doigt1 pour ainsi dire1 tous les dtours dont se servit le sort pour l'amener boire1 dans une ville trangre1 la gorge d'eau empoisonne qui devait lui donner la mort4 ,rien n'tait plus visible que les fils innombrables tisss par le destin autour de cette vie1 et le moindre incident semblait dou d'une prvoyance et d'une malice incomparables4 ,et pourtant1 mon ami n'tait all l-bas que pour y remplir un de ces devoirs que les sages1 les hros ou les saints discernent seuls l'horizon de la conscience4 ,que faut-il rpondre8 ,taisons-nous encore sur ce point2 nous y reviendrons tout l'heure4 ,mon ami1 s'il avait survcu1 serait reparti le lendemain pour une autre ville1 o un autre devoir l'et appel1 sans mme se demander s'il rpondait encore l'appel d'un devoir4 ,il y a des tres qui obissent ainsi tous les ordres chuchots par leur coeur4 ,ils n'ont nul souci de l'injustice de la fortune ou de l'ingratitude de la vertu2 ils ne s'occupent que de l'injustice des hommes et semblent se dire que les autres injustices ne les regardent pas encore4 ,est-il vrai qu'il ne faille jamais hsiter et qu'on ne fasse tout son devoir qu'autant qu'on ne se doute mme pas qu'on le fait8 ,est-il indispensable qu'on s'lve un point d'o le devoir n'apparaisse plus comme un choix de nos sentiments les plus nobles1 mais comme une silencieuse ncessit de toute notre nature8 ,,lxiii ,il en est qui attendent1 s'interrogent1 jugent1 psent1 et se dcident enfin4 ,ils ont raison aussi4 ,qu'importe que l'accomplissement d'un devoir soit le rsultat de l'instinct ou de l'intelligence8 ,les gestes de l'instinct1 comme les gestes de l'enfant1 ont ordinairement une beaut un peu vague1 nave1 inattendue1 qui nous touche davantage1 mais ceux de la bonne volont rflchie ne possdent-ils pas une beaut plus srieuse et plus ferme8 ,il est donn peu de coeurs d'tre navement admirables2 et l'on aurait tort d'aller chercher en eux toutes les lois de nos devoirs4 ,au reste1 la bonne volont rflchie1 alors mme qu'elle n'a plus d'illusions1 aperoit un grand nombre de devoirs moins sduisants1 que l'instinct ne voit pas2 et la valeur morale d'un tre ne s'estime-t-elle point au nombre des devoirs qu'il aperoit et qu'il a l'intention d'accomplir4 ,il est bon que la plupart suivent sans s'interroger trop attentivement 7car il faut s'interroger bien longtemps pour que les rponses de la conscience deviennent enfin semblables aux rponses de l'instinct72 il est bon que la plupart suivent en attendant l'instinct du sacrifice dans le devoir4 ,ils suivent ainsi1 les yeux ferms1 une lumire que les meilleurs de leurs anctres invisibles portent devant eux4 ,mais enfin1 ce n'est pas l l'idal2 et celui qui abandonne la moindre chose au profit de son frre1 sachant ce qu'il abandonne et pourquoi il le fait1 occupe dans la vie morale une situation plus haute que celui qui offre sa vie mme sans avoir jet un regard en arrire4 ,,lxiv ,le monde est plein d'tres faibles et nobles qui s'imaginent que le dernier mot du devoir se trouve dans le sacrifice4 ,le monde est plein de belles mes qui1 ne sachant que faire1 cherchent sacrifier leur vie2 et cela est regard comme la vertu suprme4 ,non1 la vertu suprme est de savoir que faire1 et d'apprendre choisir quoi l'on peut donner sa vie4 ,ce n'est que provisoirement que le devoir pour chacun de nous est ce qu'il croit tre son devoir4 ,le premier de tous nos devoirs est d'clairer notre ide du devoir4 ,le mot devoir contient souvent bien plus d'erreurs et de nonchalance morale qu'il ne renferme de vertus1 ,clytemnestre dvoue sa vie venger sur ,agamemnon la mort d',iphignie1 et ,oreste sacrifie la sienne venger sur ,clytemnestre la mort d',agamemnon4 ,mais il a suffi qu'un sage passt en disant3 ,pardonnez vos ennemis1 pour que tous les devoirs de la vengeance fussent effacs de la conscience humaine4 ,il suffira peut-tre qu'un autre sage passe un jour1 pour que la plupart des devoirs du sacrifice en soient galement bannis4 ,en attendant1 certaines ides sur le renoncement1 la rsignation et le sacrifice puisent plus profondment que de grands vices et que des crimes mme1 les plus belles forces morales de l'humanit4 ,,lxv ,oui1 la rsignation est bonne et ncessaire devant les faits gnraux et invitables de la vie1 mais sur tous les points o la lutte est possible1 la rsignation n'est que de l'ignorance1 de l'impuissance ou de la paresse dguises4 ,il en est de mme du sacrifice1 qui n'est trop souvent que le bras affaibli que la rsignation agite encore dans le vide4 ,il est beau de savoir se sacrifier simplement1 lorsque le sacrifice vient au-devant de nous et qu'il apporte un bonheur vritable aux autres hommes2 mais il n'est ni sage ni utile de consacrer sa vie la recherche du sacrifice1 et de regarder cette recherche comme le plus beau triomphe de l'esprit sur la chair4 7,pour le dire en passant1 on attache d'ordinaire une importance infiniment trop grande aux triomphes de l'esprit sur la chair2 et ces prtendus triomphes ne sont le plus souvent que des dfaites totales de la vie47 ,le sacrifice peut tre une fleur que la vertu cueille en passant1 mais ce n'est pas pour la cueillir qu'elle s'est mise en route4 ,c'est une grave erreur de croire que la beaut d'une me se trouve dans son avidit du sacrifice2 sa beaut fconde rside dans sa conscience et dans l'lvation et la puissance de sa vie4 ,il est vrai qu'il y a des mes qui ne se sentent vivre que dans le sacrifice2 mais il est vrai aussi que ce sont des mes qui n'ont pas le courage ou la force d'aller la recherche d'une autre vie morale4 ,il est en gnral beaucoup plus facile de se sacrifier1 c'est--dire d'abandonner sa vie morale1 au profit de qui veut bien la prendre1 que d'accomplir sa destine morale et de remplir jusqu'au bout la tche pour laquelle la nature nous avait crs4 ,il est1 en gnral1 beaucoup plus facile de mourir moralement et mme physiquement pour les autres1 que d'apprendre vivre pour eux4 ,trop d'tres endorment ainsi toute initiative1 toute existence personnelle dans l'ide qu'ils sont toujours prts se sacrifier4 ,une conscience qui ne va pas au del de l'ide du sacrifice et qui se croit en rgle avec soi1 parce qu'elle cherche sans cesse l'occasion de donner ce qu'elle a1 est une conscience qui a ferm les yeux et qui s'est assoupie au pied de la montagne4 ,il est beau de se donner1 et c'est d'ailleurs force de se donner qu'on finit par se possder quelque peu2 mais c'est se prparer donner peu de chose que de n'avoir donner ses frres que le dsir de se donner4 ,avant donc que de donner1 essayons d'acqurir2 et ne croyons pas qu'en donnant nous soyons dispenss du devoir d'acqurir4 ,attendons l'heure du sacrifice en travaillant autre chose4 ,elle finit toujours par sonner2 mais ne perdons pas notre temps la chercher sans cesse au cadran de la vie4 ,,lxvi ,il y a sacrifice et sacrifice2 et je ne parle pas ici du sacrifice des forts qui savent1 comme ,antigone1 renoncer eux-mmes1 quand le destin1 prenant la forme du bonheur vident de leurs frres1 leur ordonne d'abandonner leur bonheur et leur vie4 ,je parle ici du sacrifice des faibles1 du sacrifice qui se replie sur son inanit avec une satisfaction purile1 du sacrifice qui se contente de nous bercer1 comme une nourrice aveugle1 dans les bras amaigris du renoncement et de la souffrance gratuite4 coutons ce que nous dit ce sujet un penseur excellent de ce temps1 ,john ,ruskin3 ,la volont de ,dieu est que nous vivions par le bonheur et la vie de nos frres et non par leur misre et par leur mort4 ,il se peut qu'un enfant doive mourir pour ses parents1 mais le dessein du ciel est qu'il vive pour eux4 ,ce n'est pas par le sacrifice1 mais par sa force1 sa joie1 la puissance de sa vie1 qu'il leur sera un renouvellement de vigueur et comme la flche dans la main du gant4 ,il en est de mme dans toutes les autres relations vritables4 ,les hommes s'entr'aident par leurs joies et non par leurs tristesses4 ,ils ne sont pas crs afin de se tuer l'un pour l'autre1 mais afin de se fortifier l'un par l'autre4 ,et parmi maintes choses trs belles1 qu'un usage erron a rendues trs mauvaises1 je ne sais si certain esprit de sacrifice inconscient et trop doux ne doit tre compt parmi les plus fatales4 ,on a si bien appris quelques mes qu'il y a une vertu dans la souffrance comme telle1 qu'elles acceptent la peine et la dtresse comme si c'tait leur part invitable1 ne comprenant point que leur dfaite n'en est pas moins dplorable1 parce qu'elle est plus fatale leurs ennemis qu' elles-mmes4 ,,lxvii ,on nous dit3 ,aimez votre prochain comme vous-mme1 mais si vous vous aimez d'une manire troite1 purile et craintive1 vous aimerez votre prochain de la mme faon4 ,apprenez donc vous aimer largement1 sainement1 sagement et compltement4 ,c'est chose moins facile qu'on ne croit4 ,l'gosme d'une me clairvoyante et forte est plus efficacement charitable que tout le dvouement d'une me aveugle et faible4 ,avant d'exister pour les autres1 il importe que vous existiez pour vous-mme2 avant de vous donner1 il faut vous acqurir4 ,soyez certain que l'acquisition d'une parcelle de votre conscience importe mille fois plus1 au bout du compte1 que le don de votre inconscience tout entire4 ,presque toutes les grandes choses de ce monde ont t faites par des tres qui ne songeaient nullement se sacrifier4 ,platon n'abandonne pas sa pense pour mler ses larmes aux larmes de ceux qui pleurent dans ,athnes2 ,newton ne quitte pas ses spculations pour sortir la recherche de sujets de piti ou de tristesse2 et surtout ,marc-,aurle 7car il s'agit ici du sacrifice moral le plus frquent et le plus dangereux71 ,marc-,aurle n'teint pas la clart de son me pour rendre plus heureuse l'me infrieure de ,faustine4 ,or1 ce qui est juste dans l'existence de ,platon1 de ,newton ou de ,marc-,aurle1 est galement juste dans l'existence de toute me4 ,car toute me dans sa sphre a les mmes devoirs envers soi que l'me des plus grands4 ,convainquons-nous une fois pour toutes1 que le devoir capital de notre me est d'tre aussi complte1 aussi heureuse1 aussi indpendante1 aussi grande que possible4 ,il ne s'agit pas ici d'gosme ou d'orgueil4 ,on ne devient efficacement gnreux1 on ne devient vritablement humble que quand on a un sentiment de soi clair1 confiant et pacifique4 ,on peut sacrifier ce but la passion mme du sacrifice2 car le sacrifice ne doit pas tre un moyen de s'ennoblir1 mais le signe d'un ennoblissement4 ,,lxviii ,sachons offrir1 quand il le faut1 nos frres malheureux1 nos richesses1 notre temps1 notre vie2 c'est l le don exceptionnel de quelques heures exceptionnelles1 mais le sage n'est pas tenu de ngliger son bonheur et tout ce qui entoure son existence1 pour se prparer uniquement traverser1 avec plus ou moins d'hrosme1 une ou deux heures exceptionnelles4 ,en morale1 il faut avant tout s'attacher aux devoirs qui reviennent tous les jours1 aux actes fraternels qui ne s'puisent pas4 ce point de vue1 dans la marche ordinaire de la vie1 la seule chose dont nous puissions offrir une part sans cesse renaissante aux mes heureuses ou malheureuses de ceux qui s'avancent nos cts le long des mmes routes1 c'est la force1 la confiance1 l'indpendance apaise de notre me4 ,c'est pourquoi le plus humble des hommes est oblig d'entretenir et d'agrandir son me1 comme s'il savait qu'un jour elle dt tre appele consoler ou rjouir un ,dieu4 ,quand il s'agit de prparer une me1 il faut toujours la prparer pour une mission divine4 ,en ce domaine seul1 et cette condition1 se fait le vritable don de l'homme et s'accomplit le sacrifice par excellence4 ,et quand son heure sonne1 croyez-vous que ce que donne alors ,socrate ou ,marc-,aurle1 qui vcut mille vies1 ayant fait mille fois le tour de sa vie1 ne vaille pas mille fois tout ce que peut donner celui qui n'a pas fait un pas dans sa conscience2 et que s'il est un ,dieu1 il pse seulement le sacrifice au poids du sang de notre corps1 et que le sang de l'me1 qui est sa vertu1 son sentiment d'elle-mme1 toute sa vie morale1 et toute la force qu'elle a accumule durant bien des annes1 n'ait aucune valeur8 ,,lxix ,ce n'est pas en se sacrifiant que l'me devient plus grande2 mais c'est en devenant plus grande qu'elle perd de vue le sacrifice1 comme le voyageur qui s'lve perd de vue les fleurs du ravin4 ,le sacrifice est un beau signe d'inquitude1 mais il ne faut pas cultiver l'inquitude pour elle-mme4 ,tout est sacrifice aux mes qui s'veillent2 bien peu de choses portent encore le nom de sacrifice pour une me qui a su trouver une vie dont le dvouement1 la piti et l'abngation ne sont plus les racines indispensables mais les fleurs invisibles4 ,en vrit1 trop d'tres prouvent le besoin de dtruire1 mme inutilement1 un bonheur1 un amour1 un espoir qui leur appartient1 pour s'apercevoir la clart des flammes de l'holocauste4 ,on dirait qu'ils portent une lampe dont ils ne savent pas l'usage2 et lorsque la nuit tombe1 et qu'ils sont avides de lumire1 ils en rpandent la substance sur un feu tranger4 vitons d'agir comme ce gardien du phare de la lgende1 qui distribuait aux pauvres des cabanes voisines l'huile des grandes lanternes qui devaient clairer l'ocan4 ,toute me1 dans son milieu1 est gardienne d'un phare plus ou moins ncessaire4 ,la mre la plus humble qui se laisse attrister1 absorber1 anantir tout entire par les plus troits de ses devoirs de mre1 donne son huile aux pauvres1 et ses enfants souffriront toute leur vie que l'me de leur mre n'ait pas t aussi claire qu'elle et pu l'tre4 ,la force immatrielle qui luit dans notre coeur doit luire avant tout pour elle-mme4 ,ce n'est qu' ce prix-l qu'elle luira pour les autres4 ,si petite que soit votre lampe1 ne donnez jamais l'huile qui l'alimente1 mais la flamme qui la couronne4 ,,lxx ,il est certain que l'altruisme demeurera toujours le centre de gravit des mes nobles1 mais les mes faibles se perdent dans les autres1 tandis que les mes fortes s'y retrouvent4 ,voil la grande diffrence4 ,ce qui vaut mieux qu'aimer son prochain comme soi-mme1 c'est de s'aimer soi-mme en lui4 ,il y a une bont qui prcde certains tres1 il y en a une qui suit certains autres4 ,il y a une bont qui puise1 et une autre bont qui nourrit4 ,n'oublions pas que1 dans le commerce des mes1 ce ne sont point celles qui croient donner toujours qui sont les gnreuses4 ,une me forte prend sans cesse1 mme aux plus pauvres1 une me faible donne toujours1 mme aux plus riches2 mais il y a une faon de donner qui n'est que de l'avidit qui a perdu courage1 et si un ,dieu venait faire le compte1 peut-tre verrions-nous que c'est en prenant que l'on donne et en donnant que l'on enlve4 ,il arrive souvent qu'une me mdiocre ne commence grandir que du jour o elle a rencontr une me qui l'puise4 ,,lxxi ,pourquoi ne pas s'avouer que le devoir par excellence ce n'est pas de pleurer avec tous ceux qui pleurent1 de souffrir avec tous ceux qui souffrent et de tendre son coeur ceux qui passent pour qu'ils le meurtrissent ou pour qu'ils le caressent8 ,les pleurs1 les souffrances1 les blessures ne nous sont salutaires qu'autant qu'ils ne dcouragent pas notre vie4 ,ne l'oublions jamais3 quelle que soit notre mission sur cette terre1 quel que soit le but de nos efforts et de nos esprances1 le rsultat de nos douleurs et de nos joies1 nous sommes avant tout les dpositaires aveugles de la vie4 ,voil l'unique chose absolument certaine1 voil le seul point fixe de la morale humaine4 ,on nous a donn la vie1 nous ne savons pourquoi1 mais il semble vident que ce n'est pas pour l'affaiblir ou pour la perdre4 ,nous reprsentons mme une forme toute spciale de la vie sur cette plante3 la vie de la pense1 la vie des sentiments2 et c'est pourquoi tout ce qui est propre diminuer l'ardeur de la pense1 l'ardeur des sentiments est probablement immoral4 ,tchons donc d'activer1 d'embellir1 d'amplifier cette ardeur2 avant tout1 augmentons notre confiance dans la grandeur1 dans la puissance et dans la destine de l'homme4 ,il est vrai que je pourrais dire tout aussi bien3 sa petitesse1 sa faiblesse et sa misre4 ,il est aussi passionnant d'tre grandement misrable que d'tre grandement heureux4 ,peu importe1 aprs tout1 que ce soit l'homme ou l'univers qui nous paraisse admirable1 pourvu que quelque chose nous paraisse admirable et que nous exaltions notre conscience de l'infini4 ,une toile qu'on dcouvre ajoute plus d'un rayon aux penses1 aux passions1 au courage de l'homme4 ,tout ce que nous voyons de beau dans ce qui nous entoure est dj beau dans notre coeur1 tout ce que nous trouvons d'adorable et de grand en nous-mme1 nous le trouvons en mme temps dans les autres4 ,si mon me1 en s'veillant ce matin1 a rencontr dans les penses de son amour une ide qui la rapprocha un peu d'un ,dieu qui n'est sans doute1 comme on l'a dit plus haut1 que le plus beau de ses dsirs1 je vois trembler cette mme ide dans le pauvre qui passe l'instant d'aprs sous mes fentres1 et je l'aime davantage pour le connatre mieux4 ,ne croyons pas qu'il soit inutile d'aimer ainsi2 ce sera grce quelques-uns qui aimeront ainsi de plus en plus profondment1 que l'homme saura un jour ce qu'il lui faudra faire4 ,la morale vritable doit natre de l'amour conscient et infini4 ,la grande charit1 c'est l'ennoblissement4 ,mais je ne puis vous ennoblir si je ne me suis pas ennobli le premier1 je ne puis vous admirer si je n'ai rien trouv d'admirable en moi-mme4 ,lorsque j'ai fait un acte noble1 la meilleure rcompense que m'accorde cet acte1 c'est la certitude de plus en plus naturelle1 de plus en plus invincible que vous pouvez en faire autant4 ,toute pense qui augmente mon coeur1 augmente en moi l'amour et le respect pour l'homme4 mesure que je monte1 vous montez avec moi4 ,mais si1 pour vous aimer1 parce que votre amour n'a pas encore d'ailes1 je coupe les ailes mon amour1 il y aura deux fois plus de larmes et de plaintes inutiles au fond de la valle1 mais l'amour ne fera pas un pas vers la montagne4 ,aimons toujours du plus haut point que nous puissions atteindre4 ,n'aimons pas par piti lorsqu'on peut aimer par amour2 ne pardonnons pas par bont lorsqu'on peut pardonner par justice2 n'apprenons pas consoler lorsque l'on peut apprendre respecter4 ,ah6 soyons attentifs amliorer sans relche la qualit de l'amour que nous donnons aux hommes6 ,une coupe de cet amour prise sur les sommets en vaut cent que l'on puise aux citernes stagnantes de la charit ordinaire4 ,et si celui que vous n'aimez plus par piti ou simplement parce qu'il pleure1 doit ignorer1 jusqu' la fin1 que vous l'aimez en ce moment pour l'avoir ennobli en mme temps que vous-mme1 qu'importe aprs tout8 ,vous avez fait ce que vous conceviez comme le meilleur1 encore que le meilleur puisse n'tre pas utile4 ,ne faut-il pas toujours agir en cette vie comme si le ,dieu que dsire le plus haut dsir de notre coeur nous contemplait sans cesse8 ,,lxxii ,mais revenons aux grandes lois incohrentes4 ,il n'y a pas longtemps1 dans une catastrophe affreuse#a1 le destin manifesta une fois de plus et d'une manire plus clatante que jamais1 ce que les hommes appellent son injustice1 son aveuglement ou son indpendance4 ,il parut y punir expressment la seule des vertus extrieures que la raison nous ait laisse1 je veux dire l'amour du prochain4 ,il est probable qu'il y avait quelques justes imparfaits dans l'enceinte o la fatalit descendit ce jour-l4 ,il parat mme certain qu'il s'y trouvait au moins un juste vritable et dsintress4 ,c'est la prsence presque certaine de ce juste qui pose dans toute sa puret la question terrible que nous ne pouvons nous empcher de faire4 ,s'il n'avait pas t l1 nous pourrions nous dire que nous ne savons pas de quelle somme de justice souveraine est faite une injustice qui nous parat norme4 ,nous pourrions nous dire que ce qu'on appelait l-bas charit n'tait peut-tre que la fleur trop audacieuse d'une injustice permanente4 ,l'homme ne peut se dcider croire qu'en tout ce qui est extrieur il n'ait lutter et compter qu'avec des faits et des forces aveugles3 l'eau1 le feu1 l'air1 les lois de la pesanteur et quelques autres4 ,nous avons besoin d'excuser le hasard2 et quand nous l'accusons formellement1 n'est-ce pas comme si nous l'excusions dans le pass et l'avenir1 avec l'tonnement pnible que nous prouvons en apprenant qu'un homme de bien a commis un acte bas et vil8 ,nous nous plaisons crer un hasard idal plus juste que nous-mmes1 et lorsqu'il vient de commettre une injustice irrcusable1 notre stupeur passe1 tout au fond de notre coeur1 nous lui rendons notre confiance1 en nous disant que nous ne savons pas tout ce qu'il sait1 et qu'il doit avoir obi des lois que nous ne pouvons pntrer4 ,le monde nous semblerait trop noir si le hasard n'tait pas moral4 ,qu'il n'y ait pas une justice ou une morale gardienne de la ntre1 cela nous paratrait la ngation mme de toute morale et de toute justice4 ,nous ne voulons plus de la basse et troite morale des chtiments et des rcompenses que nous offrent les religions positives1 mais nous oublions que si le hasard tait dou du moindre sentiment de justice1 la morale haute et dsintresse que nous rvons ne serait plus possible4 ,si nous ne sommes pas convaincus que le hasard est absolument sans justice1 nous n'avons plus aucun mrite tre justes4 ,nous refusons l'idal des saints1 et nous sommes persuads que faire son devoir dans l'espoir d'une rcompense quelconque1 ne serait-ce que la satisfaction du devoir accompli1 doit avoir1 aux yeux d'un ,dieu sage1 peu prs la mme valeur que faire le mal parce qu'il nous profite4 ,nous nous disons volontiers que si ,dieu est aussi haut que l'ide la plus haute qu'il a mise dans l'me des meilleurs d'entre nous1 il devrait carter tous les hommes qui ont voulu lui plaire1 c'est--dire qui n'ont pas fait le bien comme s'il n'existait pas1 et qui n'ont pas aim la vertu plus que ,dieu mme4 ,mais1 en ralit1 et devant le moindre vnement1 nous nous apercevons que nous sortons peine des traits de ,morale en action de l'enfance1 dans lesquels tous les crimes sont punis4 ,il nous faudrait1 au contraire1 des recueils de vertus chties4 ,ils seraient plus utiles aux vritables mes et entretiendraient davantage la fiert et l'nergie du bien4 ,ne perdons pas de vue que c'est de l'immoralit mme du hasard que doit natre une morale plus belle4 ,ici1 comme partout plus l'homme se sent abandonn1 plus il retrouve la force propre de l'homme4 ,ce qui nous inquite dans ces grandes injustices1 c'est la ngation d'une haute loi morale2 mais de cette ngation mme nat immdiatement une loi morale suprieure4 ,avec la suppression du chtiment et de la rcompense nat la ncessit de faire le bien pour le bien4 ,ne nous troublons jamais lorsqu'une loi morale nous semble disparatre2 il y en a toujours une plus grande en rserve4 ,tout ce que nous ajoutons la moralit du destin1 nous l'enlevons notre idal moral le plus pur4 ,au contraire1 plus nous sommes convaincus que le destin n'est pas juste1 plus nous largissons et purifions devant nous les champs d'une morale meilleure4 ,ne nous imaginons pas que les bases de la vertu s'effondrent parce que ,dieu nous semble injuste4 ,ce serait dans l'injustice vidente de son ,dieu que la vertu humaine trouverait enfin des fondements inbranlables4 ,note #a3 ,l'incendie du ,bazar de la ,charit ,paris 7#d mai #ahig7 ,,lxxiii ,rsignons-nous l'indiffrence de la nature envers le sage4 ,cette indiffrence ne nous semble trange que parce que nous ne sommes pas assez sages2 car l'un des devoirs de la sagesse est de se rendre un compte aussi exact et aussi humble que possible de la place que l'tre humain occupe dans l'univers4 ,l'tre humain parat grand dans sa sphre comme l'abeille parat grande sur la cellule de son rayon de miel2 mais il serait absurde d'esprer qu'une fleur de plus s'ouvrira dans les champs parce que la reine des abeilles a t hroque dans sa ruche4 ,ne croyons pas nous diminuer en agrandissant l'univers4 ,que ce soit nous-mmes ou le monde entier qui nous paraisse grand1 le sentiment de l'infini1 qui est le sang de toute vertu1 circulera de la mme faon dans notre me4 ,qu'est-ce qu'un acte de vertu pour en attendre ainsi des rcompenses extraordinaires8 ,ce n'est pas dans les lois de la gravitation mais en nous qu'il faut trouver ces rcompenses4 ,il n'y a que ceux qui ne savent pas ce que c'est que le bien qui demandent un salaire pour le bien4 ,surtout n'oublions pas qu'un acte de vertu est toujours un acte de bonheur4 ,il est toujours la fleur d'une longue vie intrieure heureuse et satisfaite4 ,il suppose toujours des heures et de longues journes de repos sur les montagnes les plus paisibles de notre me4 ,aucune rcompense postrieure ne vaudrait la calme rcompense qui l'a prcd4 ,le juste qui prit dans la catastrophe dont je viens de parler1 n'tait l que parce que son me avait trouv dans le bien une certitude1 une paix1 que nul bonheur1 nulle gloire1 nul amour n'aurait pu lui donner4 ,si les flammes s'ouvraient1 si les eaux reculaient1 si la mort hsitait parfois devant de tels tres1 que seraient dsormais les hros et les justes8 ,o serait le bonheur d'une vertu qui n'est compltement heureuse que parce qu'elle est noble et pure1 et qui n'est noble et pure que parce qu'elle n'attend aucune rcompense8 ,il y a une joie humaine faire le bien en poursuivant un but2 il y a une joie divine faire le bien et n'esprer rien4 ,on sait en gnral pourquoi l'on fait le mal2 mais moins on sait exactement pourquoi l'on fait le bien1 plus est pur le bien que l'on fait4 ,pour apprendre ce que vaut un juste1 demandons-lui pourquoi il est juste3 il est probable que celui qui aura le moins rpondre sera le juste le plus parfait4 ,il se peut qu' mesure que l'intelligence s'tend1 le nombre des raisons qui poussent une me l'hrosme semblent diminuer1 mais en mme temps l'intelligence s'aperoit qu'elle n'a plus d'autre idal qu'un hrosme de plus en plus secret et dsintress4 ,quoi qu'il en soit1 celui qui prouve le besoin d'agrandir la vertu en y ajoutant l'approbation du destin et du monde1 n'a pas encore le sentiment de la vertu4 ,on n'agit vraiment bien que lorsqu'on agit bien pour soi seul1 sans autre attente que de savoir de mieux en mieux ce que c'est que le bien4 ,sans autre tmoin que son coeur1 dit ,saint-,just4 ,il y a1 j'imagine1 aux yeux de ,dieu1 une diffrence notable entre l'me d'un homme qui est persuad que les rayons d'un acte de vertu n'ont pas de limites1 et l'me de celui qui se dit que ces rayons ne sont probablement pas faits pour sortir de l'enceinte de son coeur4 ,une vrit trop ambitieuse1 pour n'tre pas douteuse1 peut donner un moment une force plus grande1 mais une vrit plus humble et plus humaine donne toujours une force plus patiente et plus grave4 ,faut-il tre le soldat convaincu que chacun de ses coups dtermine la victoire1 ou celui qui sait la petite chose qu'il est dans la mle et combat nanmoins d'un courage aussi ferme8 ,l'homme de bien se ferait scrupule de tromper son prochain1 mais n'est que trop port accepter la pense que se tromper un peu soi-mme est un acte d'idal4 ,mais revenons aux dceptions du juste4 ,je crois que les meilleurs d'entre nous chercheraient un autre bonheur si la vertu tait utile1 et ,dieu leur terait leur grande raison de vivre s'il les rcompensait souvent4 ,il est probable que rien n'est ncessaire1 que rien n'est indispensable1 et que si l'me n'avait plus cette joie de faire le bien parce qu'il est le bien1 elle en trouverait une autre plus pure encore2 mais en attendant1 c'est la plus belle qu'elle possde1 n'y touchons pas sans motif4 ,ne touchons pas trop aux malheurs de la vertu1 de peur de toucher en mme temps l'essence la plus limpide de son bonheur4 ,les mes qui gotent rellement ce bonheur seraient aussi tonnes qu'on songet les rcompenser1 que les autres seraient tonnes qu'on songet punir le malheur4 ,il n'y a que ceux qui ne vivent pas dans la justice qui s'en plaignent toujours4 ,,lxxiv ,la sagesse hindoue a raison quand elle dit3 ,travaille1 comme travaillent ceux-l qui sont ambitieux4 ,respecte la vie1 comme le font ceux qui la dsirent4 ,sois heureux comme le sont ceux qui vivent pour le bonheur de vivre4 ,et c'est encore le point central de la sagesse humaine4 ,agir comme si tout acte portait un fruit extraordinaire et ternel1 et cependant savoir combien c'est peu de chose qu'un acte juste en face de l'univers4 ,avoir le sentiment de la disproportion et marcher nanmoins comme si les proportions taient humaines4 ,ne pas perdre de vue la grande sphre1 et se mouvoir dans la petite avec autant de confiance1 autant de gravit1 de conviction et de satisfaction1 que si elle contenait la grande4 ,avons-nous besoin d'illusions pour entretenir notre dsir du bien8 ,s'il en tait ainsi1 il faudrait s'avouer que ce dsir n'est pas conforme la nature humaine4 ,il n'est pas prudent de s'imaginer que le coeur croit longtemps des choses auxquelles la raison ne croit plus4 ,mais la raison peut croire des choses qui se trouvent dans le coeur4 ,elle finit mme par s'y rfugier de plus en plus simplement1 chaque fois que la nuit tombe sur son domaine4 ,car la raison est l'gard du coeur comme une fille clairvoyante1 mais trop jeune1 qui a souvent besoin des conseils de sa mre1 souriante et aveugle4 ,il arrive un moment dans la vie o la beaut morale semble plus ncessaire que la beaut intellectuelle4 ,il arrive un moment o toutes les acquisitions de l'esprit doivent se dverser dans la grandeur de l'me sous peine de mourir misrablement dans la plaine comme un fleuve qui ne trouve pas la mer4 ,,lxxv ,mais n'exagrons rien quand il s'agit de la sagesse1 ft-ce la sagesse mme4 ,si les forces du dehors ne s'arrtent pas toujours devant l'homme de bien1 la plupart des puissances intrieures lui sont soumises2 et presque tous les bonheurs et les malheurs des hommes proviennent des puissances intrieures4 ,nous avons dit ailleurs que le sage qui passe interrompt mille drames4 ,il interrompt1 en effet1 par sa seule prsence1 la plupart des drames qui naissent de l'erreur ou du mal4 ,il les interrompt en lui-mme et les empche de natre autour de lui4 ,des gens qui auraient fait mille choses folles ou mauvaises1 ne les font pas1 parce qu'ils ont rencontr un tre dou d'une sagesse simple et vivante1 car dans la vie1 la plupart des caractres sont des caractres accessoires1 et suivant le hasard1 s'attachent un sillage de souffrance ou de paix4 ,autour de ,jean-,jacques ,rousseau1 par exemple1 tout gmit1 tout trahit1 tout est plein de dtours et d'arrire-penses1 tout parat dlirer2 autour de ,jean-,paul1 tout est loyal1 tout semble noble et clair1 tout s'apaise et tout aime4 ,ce que nous dominons en nous1 nous le dominons en mme temps dans tous ceux qui s'approchent de nous4 ,il se forme autour du juste un grand cercle paisible o les flches du mal perdent peu peu l'habitude de passer4 ,les souffrances morales qui l'atteignent ne dpendent plus des hommes4 ,il est vrai1 au pied de la lettre1 que leur malice ne peut nous faire pleurer que dans les rgions o nous n'avons pas encore perdu le dsir de faire pleurer nos ennemis4 ,si les traits de l'envie nous font saigner encore1 c'est que nous aurions pu lancer ces mmes traits1 et si une trahison nous arrache des larmes1 c'est que nous avons toujours en nous la puissance de trahir4 ,on ne peut blesser l'me qu'avec les armes offensives qu'elle n'a pas encore jetes sur le grand bcher de l'amour4 ,,lxxvi ,quant aux drames du bien1 ils se jouent sur une scne qui demeure mystrieuse au sage comme aux autres hommes4 ,nous n'en apercevons que le dnouement1 mais nous ignorons dans quelle ombre ou dans quelle lumire ce dnouement fut prpar4 ,le juste ne peut se promettre qu'une chose1 c'est que son destin l'atteindra dans un acte de charit ou de justice4 ,il ne sera jamais frapp qu'en tat de grce1 selon l'expression des chrtiens1 c'est--dire en tat de bonheur intrieur4 ,et c'est dj fermer toutes les portes aux mauvaises destines intrieures1 et la plupart des portes aux hasards du dehors4 mesure que s'lve notre ide du devoir et du bonheur1 l'empire de la souffrance morale se purifie2 et n'est-ce pas l'empire le plus tyrannique du destin8 ,notre bonheur dpend1 en somme1 de notre libert intrieure4 ,cette libert grandit quand nous faisons le bien1 et diminue quand nous faisons le mal4 ,ce n'est pas mtaphoriquement1 mais trs rellement que ,marc-,aurle se dlivre chaque fois qu'il trouve une vrit nouvelle dans l'indulgence1 chaque fois qu'il pardonne ou qu'il pense4 ,c'est moins mtaphoriquement encore que ,macbeth s'enchane chacun de ses crimes4 ,et tout ce qui est vrai d'un grand crime sur une scne royale1 et d'une grande vertu dans une vie hroque1 est pareillement vrai des plus humbles fautes et de toutes les vertus inconnues d'une vie ordinaire4 ,il y a tout autour de nous des ,marc-,aurles enfants1 et des ,macbeths qui ne sortent pas de leur chambre4 ,si imparfaite que soit notre ide du bien1 ds que nous l'abandonnons un instant1 nous nous livrons aux forces malveillantes du dehors4 ,un simple mensonge envers moi-mme1 enseveli dans le silence de mon coeur1 peut porter ma libert intrieure une atteinte aussi funeste qu'une trahison sur la place publique4 ,et sitt que ma libert intrieure est atteinte1 le destin s'approche de ma libert extrieure1 comme un fauve s'approche pas lents d'une proie qu'il a longtemps guette4 ,,lxxvii ,existe-t-il un drame o un tre parfaitement beau et parfaitement sage souffre aussi profondment que le mchant8 ,il semble exact que dans ce monde le mal entrane son chtiment plus srement que la vertu ne voit sa rcompense4 ,il est vrai que le crime a l'habitude de se punir lui-mme au milieu de grands cris1 tandis que la vertu se rcompense dans le silence1 qui est le jardin clos de son bonheur4 ,le mal enfin amne des catastrophes clatantes1 mais un acte de vertu n'est qu'un sacrifice muet aux lois les plus profondes de l'existence humaine4 ,et c'est pourquoi1 sans doute1 la balance de la grande justice nous parat pencher plus volontiers du ct de l'ombre que de celui de la lumire4 ,mais s'il est peu probable qu'existe rellement le bonheur dans le crime1 le malheur dans la vertu existe-t-il plus frquemment8 liminons d'abord les souffrances physiques1 celles du moins dont la source est cache dans les forts les plus obscures du hasard4 ,il va sans dire qu'une troupe de bourreaux et pu tendre ,spinoza sur un lit de tortures1 et que rien n'empche les maladies les plus douloureuses d'assaillir ,antonin le ,pieux aussi bien que ,rgane ou ,goneril4 ,ceci n'est pas la part humaine1 mais animale de la douleur4 ,observons cependant que la sagesse envoie la science1 la plus jeune de ses soeurs1 limiter chaque jour1 dans les domaines du destin1 la zone mme de la douleur physique4 ,mais1 malgr tout1 il y aura toujours dans ces domaines un coin inabordable o la malaventure rgnera4 ,il y aura toujours quelques victimes d'une injustice irrductible1 et si celle-ci nous attriste1 du moins nous apprend-elle ajouter une sagesse plus relle1 plus humaine et plus fire1 ce que nous enlevons une sagesse trop mystique4 ,nous ne devenons vritablement justes que du jour o nous sommes rduits chercher en nous seuls le modle de la justice4 ,au reste1 l'injustice du destin remet l'homme sa place dans la nature4 ,il n'est pas salutaire qu'il regarde sans cesse autour de soi1 comme un enfant qui cherche encore sa mre4 ,ne croyons pas que le dcouragement moral doive natre de ces dceptions4 ,une vrit1 si dcourageante qu'elle paraisse1 transforme le courage de ceux qui savent l'accepter4 ,en tout cas1 une vrit dcourageante1 par cela seul qu'elle est une vrit1 vaut toujours mieux que le plus beau mensonge qui encourage4 ,mais il n'est pas de vrit dcourageante1 il y a par contre des courages qui ne sont pas vritables4 ,ce qui branle les faibles1 est ce qui raffermit les forts3 ,je pense au jour de notre amour1 crivait une femme1 o par une large fentre qui s'ouvrait sur la mer1 nous regardions venir l'horizon une multitude de barques blanches1 qui toutes venaient docilement s'attacher au port que nous dominions 444 ,ah6 comme je revois ce jour6444 ,te rappelles-tu qu'une seule barque portait une voile presque noire1 et que ce fut la dernire qui rentra au port8 ,te rappelles-tu aussi qu'il tait l'heure de partir1 cela nous tait pnible1 et nous avions pris comme signal du dpart l'arrive de la dernire barque8 ,dans ce hasard qui faisait la dernire barque sombre nous aurions pu trouver une cause de mlancolie4 ,mais comme des amants qui ont admis la vie1 nous l'avons constat en souriant et une fois de plus nous nous sommes reconnus4 ,oui1 c'est ainsi qu'il faudrait faire dans l'existence4 ,il n'est pas toujours facile de sourire l'arrive des barques sombres1 mais il est possible de trouver dans la vie quelque chose qui nous domine sans nous attrister1 comme l'amour dominait sans l'attrister la femme qui parlait de la sorte4 mesure que la pense et le coeur s'largissent1 ils parlent moins souvent d'injustice4 ,il est bon de se dire que dans ce monde tout est pour le mieux par rapport nous1 puisque nous sommes les fruits de ce monde4 ,une loi de l'univers qui nous semble cruelle doit tre cependant plus conforme notre tre que toutes les lois meilleures que nous pourrions imaginer4 ,les temps sont probablement venus o l'homme doit apprendre placer ailleurs qu'en lui-mme le centre de son orgueil et de ses joies4 ,tandis que nos yeux s'ouvrent1 nous nous sentons domins par une force de plus en plus norme1 mais nous acqurons en mme temps la certitude de plus en plus intime de faire partie de cette force2 et mme quand elle nous frappe1 nous pouvons l'admirer comme ,tlmaque enfant admirait la force du bras paternel4 ,accoutumons-nous peu peu considrer l'inconscience de la nature avec la mme curiosit et le mme tonnement satisfaits et attendris que nous avons parfois quand nous considrons les mouvements irrsistibles de notre propre inconscience4 ,qu'importe que nous promenions le petit flambeau de notre raison dans ce que nous appelons l'inconscience de l'univers ou la ntre8 ,l'une nous appartient aussi intimement que l'autre4 ,aprs la conscience de notre pouvoir1 dit ,guyau un des plus hauts privilges de l'homme1 c'est de prendre conscience de son impuissance1 du moins comme individu4 ,de la disproportion mme entre l'infini qui nous tue et ce rien que nous sommes1 nat le sentiment d'une certaine grandeur en nous3 nous aimons mieux tre fracasss par une montagne que par un caillou2 la guerre1 nous prfrons succomber dans une lutte contre mille que contre un4 ,l'intelligence1 en nous montrant pour ainsi dire l'immensit de notre impuissance1 nous te le regret de notre dfaite4 ,qui sait8 il y a dj des moments o ce qui nous dfait parat nous toucher de plus prs que la part de nous-mme qui succombe4 ,rien ne change plus aisment de foyer que l'amour-propre1 car un instinct nous avertit que rien ne nous appartient moins4 ,l'amour-propre des courtisans qui entourent un roi trs puissant1 ne tarde pas chercher un refuge plus splendide dans la toute-puissance de ce roi1 et une humiliation qui descend sur leur tte du haut d'un trne redout1 brise en eux d'autant moins d'orgueil qu'elle tombe de plus haut4 ,la nature1 en devenant moins indiffrente1 ne nous paratrait plus assez vaste4 ,notre sentiment de l'infini a besoin de tout son infini1 de toute son indiffrence1 pour se mouvoir l'aise1 et quelque chose dans notre me aimera toujours mieux pleurer parfois dans un monde sans limite1 que d'tre constamment heureux dans un monde born4 ,si le destin tait invariablement juste envers le sage1 ce serait sans doute parfait par le fait mme que cela serait2 mais puisqu'il est indiffrent1 c'est mieux encore et peut-tre plus grand2 et en tout cas1 cela restitue l'univers l'importance que cela enlve aux actes de notre me4 ,nous n'y perdons rien1 puisque aucune grandeur1 qu'elle soit dans la nature ou au fond de son coeur1 ne se perd pour le sage4 ,pourquoi nous inquiter ainsi de la situation de l'infini8 ,tout ce qui peut en appartenir un tre n'appartiendra jamais qu' celui qui l'admire4 ,,lxxviii ,vous souvenez-vous du roman de ,balzac intitul3 ,pierrette dans la srie des ,clibataires8 ,ce n'est pas un des chefs-d'oeuvre de ,balzac1 il s'en faut2 aussi n'est-ce pas ce point de vue que j'en parle4 ,on y voit une douce et innocente orpheline bretonne que sa mauvaise toile arrache un jour son grand-pre et sa grand'mre qui l'adorent1 pour l'ensevelir au fond d'une ville de province dans la triste maison d'un oncle et d'une tante1 ,m4 ,rogron1 et sa soeur1 ,mlle ,sylvie1 merciers retirs des affaires1 bourgeois ternes et durs1 sottement vaniteux et avares1 clibataires inquiets1 mornes et instinctivement haineux4 peine arrive1 le martyre de l'inoffensive et aimante ,pierrette commence4 ,il s'y mle de terribles questions d'argent3 conomies raliser1 mariages viter1 ambitions satisfaire1 successions dtourner1 etc4 ,les voisins1 les amis des ,rogron1 assistent paisiblement au long et lent supplice de la victime1 et leur instinct sourit naturellement au succs des plus forts4 ,tout finit par la mort pitoyable de ,pierrette1 le triomphe des ,rogron1 de l'abominable avocat ,vinet et de tous ceux qui les aidrent4 ,plus rien ne vient troubler le bonheur des bourreaux4 ,le hasard mme a l'air de les bnir1 et ,balzac1 emport malgr lui par la ralit des choses1 termine1 comme regret1 son rcit1 par cette phrase3 ,convenons entre nous que la lgalit serait pour les friponneries sociales une belle chose1 si ,dieu n'existait pas4 ,il n'est pas ncessaire d'aller chercher dans les romans des drames de ce genre4 ,ils ont lieu tous les jours dans un grand nombre de demeures4 ,aussi n'ai-je emprunt cet exemple ,balzac que parce que l'histoire quotidienne du triomphe de l'injustice s'y trouvait toute faite4 ,il n'est rien de plus moral que de pareils exemples1 et peut-tre la plupart des moralistes ont-ils tort d'en affaiblir le grand enseignement en essayant d'excuser comme ils peuvent les iniquits du destin4 ,les uns s'en remettent ,dieu du soin de rcompenser l'innocence4 ,les autres nous diront que dans cette aventure ce n'est pas la victime qu'il faut plaindre le plus4 ,ils ont raison1 sans doute1 plus d'un point de vue4 ,la petite ,pierrette perscute et malheureuse a des bonheurs que ne connaissent pas ses bourreaux4 ,elle demeure aimante1 tendre et douce dans ses larmes2 et cela rend plus heureux que d'tre dur1 goste et haineux dans ses sourires4 ,il est triste d'aimer sans tre aim2 mais il est bien plus triste encore de ne pas aimer du tout4 ,et comment comparer les satisfactions informes1 les petits espoirs bas et troits des ,rogron1 la grande esprance de l'enfant qui attend dans son me la fin de l'injustice8 ,rien ne nous dit que la ple ,pierrette soit plus intelligente que ceux qui l'environnent1 mais celui qui souffre injustement se cre dans la souffrance un horizon qui s'tend1 jusqu' toucher par certains points aux jouissances d'un esprit suprieur1 comme l'horizon de la terre1 alors mme qu'on ne se trouve pas au sommet d'une montagne1 semble parfois toucher les pieds du ciel4 ,l'injustice que nous commettons ne tarde pas nous rduire aux petits plaisirs matriels1 et mesure que nous jouissons de ceux-ci1 nous envions notre victime la facult de jouir de plus en plus vivement de tout ce que nous ne pouvons lui enlever1 de tout ce que nous ne pouvons atteindre1 de tout ce qui ne touche pas directement la matire4 ,un acte d'injustice ouvre toute grande la victime la porte mme que le bourreau referme sur son me lui2 et l'homme qui souffre alors respire un air plus pur que l'homme qui fait souffrir4 ,il fait cent fois plus clair au fond du coeur de ceux qui sont perscuts qu'au fond du coeur de ceux qui perscutent4 ,et toute la sant du bonheur ne dpend-elle pas d'une certaine clart que nous avons en nous8--,l'tre humain qui apporte la douleur teint en lui plus de bonheur qu'il n'en peut teindre en celui qu'il accable4 ,qui de nous--s'il nous fallait choisir--n'aimerait mieux se trouver la place de ,pierrette qu' la place des ,rogron8 ,notre instinct du bonheur n'ignore pas qu'il est impossible que celui qui a raison moralement ne soit pas plus heureux que celui qui a tort1 alors mme qu'il aurait tort du haut d'un trne4 ,il est vrai que les ,rogron ne savent peut-tre pas leur injustice4 ,peu importe1 on ne respire pas plus largement dans l'inconscience que dans la conscience du mal4 ,au contraire3 celui qui sait qu'il fait le mal a parfois le dsir de s'vader de sa prison2 l'autre y meurt1 sans mme avoir joui par la pense de tout ce qui entoure les murs qui lui cachent tristement la vritable destine de l'homme4 ,,lxxix quoi bon chercher la justice o elle ne peut tre8 ,existe-t-elle ailleurs que dans notre me8 ,la langue qu'elle parle semble la langue naturelle de l'esprit humain2 mais du moment que celui-ci veut voyager dans l'univers1 il faut qu'il apprenne d'autres mots4 ,il n'y a pas d'ide laquelle l'univers songe moins qu' celle de la justice4 ,il ne s'occupe que d'quilibre1 et ce que nous appelons justice n'est qu'une transformation humaine des lois de l'quilibre1 de mme que le miel n'est qu'une transformation des sucs qui se trouvent dans les fleurs4 ,hors de l'homme il n'y a pas de justice2 mais dans l'homme il ne se commet jamais d'injustice4 ,le corps peut jouir de plaisirs mal acquis1 mais l'me ne connat d'autres satisfactions que celles que sa vertu a mrites4 ,notre bonheur intrieur est pes par un juge que rien ne peut corrompre2 car essayer de le corrompre1 c'est encore enlever quelque chose aux derniers bonheurs vritables qu'il allait dposer dans le plateau lumineux de la balance4 ,il est videmment navrant que l'on puisse opprimer1 comme le firent les ,rogron1 un tre inoffensif1 et qu'il soit possible d'assombrir ainsi les quelques annes d'existence que le hasard des mondes lui dpartit sur cette terre4 ,mais il ne faudrait parler d'injustice que si l'acte des ,rogron leur procurait une flicit intrieure1 une paix1 une lvation de pense et d'habitude1 analogues celles que la vertu1 la mditation et l'amour procurrent ,spinoza ou bien ,marc-,aurle4 ,on peut prouver1 il est vrai1 une certaine satisfaction intellectuelle faire le mal4 ,mais le mal que l'on fait restreint ncessairement la pense et la borne des choses personnelles et phmres4 ,en commettant une action injuste nous montrons que nous n'avons pas encore atteint le bonheur que l'homme peut atteindre4 ,dans le mal mme1 c'est1 en dernire analyse1 une certaine paix1 un certain panouissement de son tre que le mchant recherche4 ,il peut se croire heureux dans l'panouissement qu'il y trouve2 mais ,marc-,aurle1 qui a connu l'autre panouissement1 l'autre tranquillit1 y serait-il heureux8 ,un enfant qui n'a pas vu la mer3 on le mne sur la rive d'un grand lac2 il s'imagine voir la mer1 il bat des mains1 il n'en demande pas davantage2 mais la mer vritable en existe-t-elle moins8 ,a-t-il aux yeux de ceux qui virent autre chose1 un bonheur qu'il ne mrite pas1 celui dont le bonheur dpend des mille petites victoires que l'envie1 la vanit1 l'indiffrence doivent remporter chaque jour8 ,dsirez-vous sa conscience de vivre1 la religion qui suffit son me1 l'ide de l'univers que supposent ces soucis8 ,pourtant1 n'est-ce point tout cela qui forme le lit plus ou moins large et plus ou moins profond o coule le bonheur8 ,il croit peut-tre les mmes choses que le sage3 qu'il y a un ,dieu1 ou qu'il n'y en a pas1 que tout finit cette vie ou que tout se prolonge dans l'autre1 qu'il n'y a que la matire1 qu'il n'y a que l'esprit2 mais pensez-vous qu'il les croie de la mme faon8 ,le bonheur que nous puisons en ce que nous croyons1 c'est--dire1 la certitude de la vie1 la paix et la confiance de l'existence intrieure1 l'assentiment non pas rsign1 mais actif1 interrogateur et filial aux lois de la nature1 ne dpend-il pas plus de la manire dont on croit que de ce que l'on croit8 ,je puis croire d'une manire religieuse et infinie qu'il n'y a pas de ,dieu1 que mon apparition n'a pas de but hors d'elle-mme1 que l'existence de mon me n'est pas plus ncessaire l'conomie de ce monde sans limites que les nuances phmres d'une fleur2 vous pouvez croire petitement qu'un ,dieu unique et tout-puissant vous aime et vous protge2 je serai plus heureux et plus calme que vous1 si mon incertitude est plus grande1 plus grave et plus noble que votre foi1 si elle a interrog plus intimement mon me1 si elle a fait le tour d'un horizon plus tendu1 si elle a aim plus de choses4 ,le ,dieu auquel je ne crois pas deviendra plus puissant et plus consolateur que celui auquel vous croyez1 si j'ai mrit que mon doute repose sur des penses et sur des sentiments plus vastes et plus purs que ceux qui animent votre certitude4 ,encore une fois1 croire1 ne pas croire1 cela n'a gure d'importance2 ce qui en a1 c'est la loyaut1 l'tendue1 le dsintressement et la profondeur des raisons pour lesquelles on croit ou pour lesquelles on ne croit point4 ,,lxxx ,on ne choisit pas ces raisons1 on les mrite comme des rcompenses4 ,celles que nous choisissons ne sont que des esclaves achetes par hasard1 elles semblent vivre peine1 ne s'attachent rien1 n'attendent qu'une occasion de fuir4 ,mais celles que nous avons mrites encouragent nos pas comme des ,antigones pensives et fidles4 ,on ne fait point entrer ces raisons dans une me2 il faut qu'elles y aient vcu bien longtemps1 il faut qu'elles y aient pass leur enfance1 qu'elles s'y soient nourries de toutes nos penses1 de toutes nos actions1 il faut qu'elles y retrouvent les mille souvenirs d'une vie de sincrit et d'amour4 mesure que grandissent ces raisons1 mesure que s'tend l'horizon de notre me1 s'tend pareillement l'horizon du bonheur2 car l'espace qu'occupent nos sentiments et nos penses est le seul dans lequel puisse se mouvoir notre bonheur4 ,notre bonheur n'a gure besoin d'espace matriel1 mais l'tendue morale qui s'ouvre devant lui n'est jamais assez grande4 ,il faut toujours tcher l'agrandir1 jusqu' ce qu'arrive le moment o notre bonheur ne demande plus d'autre nourriture que l'espace mme qu'il dcouvre en s'levant4 ,alors l'homme commence tre heureux dans la partie vraiment humaine et inexpugnable de son tre1 et tous les autres bonheurs ne sont1 au fond1 que des fragments encore inconscients de ce bonheur qui mdite1 regarde et n'aperoit plus de limite en soi-mme1 ni dans ce qui l'entoure4 ,,lxxxi ,cet espace se restreint tous les jours dans le mal1 parce que forcment les penses et les sentiments s'y restreignent4 ,mais l'homme qui s'est lev quelque peu ne fait plus le mal1 parce qu'il n'est aucun mal qui ne naisse1 en dernire analyse1 d'une pense troite ou d'un sentiment mdiocre4 ,il ne fait plus le mal parce que ses penses sont devenues plus hautes et plus pures et ses penses deviennent plus pures encore de ce qu'il ne peut plus faire le mal4 ,ainsi1 nos actions et nos penses1 en conqurant le ciel paisible o la vie de notre me peut s'tendre sans trouble1 sont aussi insparables que les deux ailes de l'oiseau2 et ce qui pour l'oiseau n'est encore qu'une loi de l'quilibre1 devient ici une loi de la justice4 ,,lxxxii ,qui nous dira si la sorte de satisfaction misrable que le mchant semble trouver1 par moment1 dans le mal1 devient sensible l'me avant qu'il ne s'y mle un dsir faible et vague1 une promesse ou une possibilit lointaine de bont ou de misricorde8 ,peut-tre le mchant qui vient de rduire merci sa victime n'aperoit-il un ct moins sombre et moins inutile dans sa joie qu' l'instant o il songe qu'il pourrait pardonner4 ,on dirait que la mchancet doit emprunter parfois un rayon de lumire la bont afin d'clairer son triomphe4 ,est-il possible l'homme de sourire dans la haine sans chercher son sourire dans l'amour8 ,mais ce sourire sera bien phmre4 ,ici1 pas plus qu'ailleurs1 il n'y a d'injustice intrieure4 ,on peut dire qu'il n'y a pas une me o l'chelle du bonheur ne porte exactement les mmes marques que celles de la justice ou de la charit4 ,je confonds ici les deux mots1 car la charit ou l'amour est la justice qui n'a plus compter que des pierres prcieuses4 ,l'homme qui va glaner son bonheur dans le mal affirme par l mme qu'il n'est pas aussi heureux que celui qui lui voit faire le mal et qui le dsapprouve4 ,il a cependant le mme but que le juste4 ,il cherche le bonheur1 je ne sais quelle paix ou quelle certitude4 quoi bon le punir8 ,on n'en veut pas au pauvre qui n'habite pas un palais2 il est assez malheureux de n'avoir qu'une cabane pour demeure4 ,aux yeux d'un tre qui verrait l'invisible1 l'me de l'homme le plus injuste aurait toujours les attributs1 les vtements immaculs et l'activit sainte de la ,justice4 ,il la verrait peser la paix1 l'amour1 la conscience de vivre1 les sourires de la terre ou du ciel1 et ce qui les annule1 les rabaisse ou les empoisonne1 avec le mme soin qu'y apporte l'me du saint1 du hros1 du penseur4 ,peut-tre n'avons-nous pas tort de nous proccuper de justice au sein d'un univers qui ne s'en proccupe point1 pas plus que l'abeille n'a tort de faire du miel au sein d'un monde qui n'en produit pas par lui-mme4 ,mais nous avons tort de vouloir une justice extrieure puisqu'il n'y en a point4 ,celle qui est en nous doit nous suffire4 ,tout se pse et se juge sans cesse en notre tre4 ,nous nous jugeons nous-mmes2 ou plutt notre bonheur nous juge4 ,,lxxxiii ,on dira peut-tre que le bien a ses dfaites et ses dceptions1 comme le mal2 mais les dfaites et les dceptions du bien1 au lieu d'assombrir et de chagriner la pense1 l'clairent et la tranquillisent4 ,un acte de vertu peut tomber dans le vide2 mais c'est surtout alors qu'il nous apprend mesurer les profondeurs de l'me et de la vie4 ,il y tombe souvent comme une pierre plus lumineuse que nos penses4 ,quand une combinaison mchante de ,mme ,rogron choue devant l'innocence de ,pierrette1 son me se rtrcit encore davantage2 mais quand une des bonts de ,titus descend sur un ingrat1 l'inutilit du pardon1 l'inutilit de l'amour1 lui apprend porter ses regards au del du pardon1 au del de l'amour4 ,il n'est pas dsirable que l'homme s'enferme en quelque chose1 ft-ce dans le bien mme4 ,que le dernier geste de la vertu soit toujours le geste d'un ange qui entr'ouvre une porte4 ,il faudrait bnir ces dfaites4 ,si le hasard voulait qu' chaque fois que nous pardonnons1 notre ennemi devnt notre frre1 nous mourrions sans savoir ce qu'claire en nous une clmence imprudente qu'on ne regrette pas4 ,nous mourrions sans avoir eu l'occasion de mesurer les forces qui entourent notre vie1 l'aide de la force la plus grande qui se trouve dans notre me4 ,l'inutilit d'un acte de bont1 l'inefficacit apparente d'une pense leve ou simplement loyale1 jette sur une foule de choses un rayon d'une autre nature que celui qu'y pourrait projeter toute l'utilit du bien4 ,certes1 il y aurait une grande joie constater le triomphe invariable de l'amour2 mais il y a une joie plus grande encore aller au travers de cette illusion jusqu' la vrit4 ,l'homme1 a dit un penseur que la mort nous enleva trop tt1 l'homme a trop souvent1 tout le long de l'histoire1 plac sa dignit dans les erreurs1 et la vrit lui a paru d'abord une diminution de lui-mme4 ,la vrit ne vaut pas toujours le rve1 mais elle a cela pour elle qu'elle est vraie4 ,dans le domaine de la pense il n'y a rien de plus moral que la vrit4 ,et cette vrit n'a rien d'amer1 aucune vrit n'est amre pour le sage4 ,il a pu dsirer lui aussi que la vertu transportt des montagnes et qu'un acte d'amour adouct jamais l'me de tous ses frres4 ,mais aujourd'hui1 il apprend prfrer qu'il n'en soit pas ainsi4 ,et ce n'est pas pour les satisfactions qu'y cueille son orgueil4 ,il ne se juge pas meilleur que l'univers1 mais il s'y croit moins important4 ,il ne cultive plus la passion de justice qu'il trouve dans son me pour les fruits spirituels qu'elle rapporte1 mais par respect pour tout ce qui existe1 et pour les fleurs inattendues qu'elle fait natre en son intelligence4 ,il ne maudit pas l'ingrat1 il ne maudit mme pas l'ingratitude2 il ne se dit pas3 ,je suis meilleur que cet homme1 ou ,je ne tomberai pas dans ce vice4 ,mais l'ingratitude lui apprend qu'il y a dans le bienfait des joies plus spacieuses1 moins personnelles et plus conformes la vie gnrale que celles qu'il attendait de la reconnaissance4 ,il aime mieux essayer de comprendre ce qui est1 que de s'efforcer de croire ce qu'il dsire4 ,il a vcu longtemps comme le pauvre transport brusquement du fond de sa cabane dans un palais immense4 son rveil1 il cherchait avec inquitude1 dans les salles trop vastes1 les misrables souvenirs de son troite chambre4 ,o donc taient l'tre et le lit1 la table1 l'cuelle et l'escabeau8 ,il retrouva1 tremblant encore ses cts1 l'humble flambeau de ses veilles1 mais sa lueur n'atteignait pas les hautes votes2 et seul1 le pilier le plus proche semblait chanceler par moments dans les battements impuissants des petites ailes de la lumire4 ,mais peu peu ses yeux s'accoutumrent la nouvelle demeure4 ,il parcourut les salles innombrables1 et il se rjouit de tout ce que le flambeau n'clairait point1 aussi profondment que de tout ce qu'il clairait4 ,il et voulu d'abord des portes un peu plus basses1 des escaliers moins larges1 des galeries o ne se perdissent pas les regards4 ,mais mesure qu'il marchait1 il comprenait la beaut et la grandeur de ce qui n'tait pas d'accord avec ses rves4 ,il fut heureux de constater que tout ne tournait pas1 comme dans sa cabane1 autour de la table et du lit4 ,il se flicita que le palais n'et pas t bti la taille des mdiocres habitudes de sa misre4 ,il sut admirer ce qui contredisait son dsir1 en largissant sa vision4 ,tout ce qui existe console et raffermit le sage1 car la sagesse consiste rechercher et admettre tout ce qui existe4 ,,lxxxiv ,elle admet mme les ,rogron4 ,elle s'intresse la vie plus encore qu' la justice ou la vertu1 et s'il arrive qu'une grande vertu trop abstraite se trouve en prsence d'une vie qui ne s'agite qu'entre d'troites murailles1 elle aimera mieux pencher son attention sur la petite vie que sur la grande vertu immobile1 orgueilleuse et solitaire4 ,surtout1 elle ne mprise rien2 il n'y a qu'une chose au monde qui est tout fait mprisable et c'est le mpris mme4 ,trop souvent ceux qui pensent sont enclins mpriser ceux qui passent dans la vie sans penser4 ,certes1 la pense a une grande importance1 et il faut tcher avant tout de penser autant que possible et du mieux possible2 mais il y a quelque exagration croire qu'un peu plus ou un peu moins d'aptitude manier un certain nombre d'ides gnrales mette une barrire dfinitive entre deux hommes4 tout prendre1 entre le plus grand des penseurs et le petit bourgeois de province1 il n'y a bien souvent que la diffrence d'une vrit qui trouve par moment sa formule1 une vrit qui ne se formule jamais d'une manire apprciable4 ,c'est beaucoup2 c'est un foss profond1 ce n'est pas un abme4 ,plus la pense s'lve1 plus lui parat arbitraire et fugitive la limite entre ce qui ne pense pas encore et ce qui pense toujours4 ,le petit bourgeois est plein de prjugs1 de passions qui semblent ridicules1 d'ides troites1 mesquines et souvent assez basses2 cependant1 mettez-le ct du sage dans les circonstances essentielles de la vie2 devant la douleur1 devant la mort1 devant l'amour1 devant l'hrosme rel1 il arrivera plus d'une fois que le sage se tournera vers son humble compagnon1 comme vers le dpositaire d'une vrit aussi humaine1 aussi sre que la sienne4 ,il y a des moments o le sage reconnat la vanit de ses trsors spirituels2 o il s'aperoit que quelques habitudes1 quelques mots1 peine le sparent des autres hommes1 et o il doute de la valeur de ces mots4 ,ce sont les moments les plus fconds de la sagesse4 ,penser1 c'est souvent se tromper1 et le penseur qui s'gare a frquemment besoin1 pour retrouver sa route1 de revenir au lieu o sont rests fidlement assis1 autour d'une vrit silencieuse mais ncessaire1 ceux qui ne pensent gure4 ,ils gardent le foyer de la tribu2 les autres en promnent les torches1 et quand la torche se met vaciller dans un air rarfi1 il est prudent de se rapprocher du foyer4 ,on croirait qu'il ne change pas de place1 ce foyer1 c'est qu'il avance en mme temps que les mondes1 et sa petite flamme marque l'heure relle de l'humanit4 ,on sait exactement ce que la force inerte doit au penseur1 mais on ne tient pas compte de ce que le penseur doit la force d'inertie4 ,un monde o il n'y aurait que des penseurs perdrait peut-tre la notion de plus d'une vrit indispensable4 ,en ralit1 le penseur ne continue de penser juste que s'il ne perd jamais contact avec ceux qui ne pensent pas4 ,il est facile de ddaigner2 il est moins ais de comprendre2 et pourtant1 pour le sage vritable1 il n'est pas un ddain qui ne finisse tt ou tard par se changer en comprhension4 ,toute pense qui passe avec ddain au-dessus du grand groupe muet1 toute pense qui ne reconnat pas mille soeurs1 mille frres endormis dans ce groupe1 n'est trop souvent qu'un rve nfaste ou strile4 ,il est bon de se rappeler parfois que dans l'atmosphre spirituelle1 comme dans l'atmosphre extrieure1 il faut1 sans doute1 bien plus d'azote que d'oxygne pour qu'elle demeure respirable4 ,,lxxxv ,je comprends que des penseurs comme ,balzac se soient plus dcrire des petites vies de ce genre4 ,rien n'est plus ternellement semblable elles-mmes que ces petites vies2 et1 cependant1 de sicle en sicle1 rien ne change plus profondment que l'atmosphre o elles baignent4 ,gestes identiques sous des cieux diffrents1 mais cieux qu'on ne verrait pas diffrents si les gestes n'taient pas identiques4 ,un grand acte hroque absorbe notre regard en l'acte mme2 mais des paroles et des mouvements insignifiants appellent notre attention sur l'horizon qui les entoure1 et le point lumineux de la sagesse humaine ne se trouve-t-il pas toujours l'horizon8 voir les choses selon le sentiment et la raison de la nature1 la mdiocrit gnrale de ces vies ne saurait tre vraiment mdiocre1 par cela mme qu'elle est si gnrale4 ,au reste1 il est bien inutile d'insister sur ceci3 on ne connat jamais une me que jusqu' la hauteur o l'on est arriv connatre la sienne2 et il n'est pas un tre1 si petit qu'il paraisse d'abord1 qui n'merge de l'ombre1 mesure que l'ombre o nous sommes diminue4 ,ce n'est pas ce qu'on voit qu'il est ncessaire d'agrandir pour l'aimer2 c est ce qu'on n'aime pas qu'il est ncessaire d'clairer en levant la flamme jusqu' ce qu'elle parvienne au niveau de l'amour4 ,qu'un rayon sorte chaque jour de notre me1 c'est tout ce que nous devons souhaiter4 ,il ira se poser n'importe o4 ,il n'est pas un objet sur lequel viennent s'abattre un regard1 une pense1 qui ne contienne plus de trsors qu'ils n'en pourront illuminer2 il n'est si petite chose en ce monde qui ne soit bien plus vaste que toute la clart qu'une me peut lui prter4 ,,lxxxvi ,n'est-ce pas dans les destines ordinaires que se trouve1 dgag d'une foule de dtails qui nervent l'attention1 l'essentiel des destines humaines8 ,une grande lutte morale sur les hauteurs1 c'est un trs beau spectacle2 un observateur attentif admirera longtemps un arbre prodigieux sur un plateau dsert1 mais au bout de sa contemplation1 il rentrera dans la fort o les arbres ne sont pas merveilleux mais innombrables4 ,il est probable que l'immense fort n'est faite que de troncs et de branches mdiocres1 mais n'est-elle pas profonde1 et n'a-t-elle pas raison1 puisqu'elle est la fort8 ,le dernier mot n appartiendra jamais l'exceptionnel1 et ce qu'on appelle le sublime ne devrait tre qu'une conscience plus lucide et plus pntrante de ce qu'il y a de plus normal4 ,il est salutaire de regarder souvent ceux qui combattent sur les sommets2 mais il est ncessaire aussi de ne pas oublier ceux qui semblent dormir dans la plaine4 ,en voyant ce qui arrive ceux qui sommeillent ainsi1 en voyant combien il faut avoir lutt soi-mme pour distinguer leur bonheur plus troit du bonheur de ceux qui combattent l'cart1 on attache peut-tre un peu moins d'importance la lutte1 mais on l'aime davantage4 ,plus la rcompense est discrte1 plus elle est dsirable2 non qu'on aime jouir en secret1 comme un courtisan peu loyal1 des faveurs du bonheur1 mais les joies qu'il nous accorde ainsi1 sans l'annoncer aux autres1 sont peut-tre les seules qu'il n'ait pas drobes la part de nos frres4 ,alors on ne regarde plus ces derniers pour se dire3 ,combien je suis loin de ces hommes mais on peut s'avouer enfin avec simplicit3 mesure que je m'lve1 il me semble que je m'loigne moins de mes compagnons les plus nombreux et les plus humbles1 et je compte les pas que je fais vers un idal incertain1 aux pas qui me rapprochent de ceux que j'avais mpriss1 dans l'ignorance et dans la vanit des premiers jours4 ,,lxxxvii ,au fond1 qu'est-ce qu'une petite vie8 ,nous appelons ainsi une vie qui s'ignore1 une vie qui s'puise sur place entre quatre ou cinq personnages1 une vie dont les sentiments1 les penses1 les passions1 les dsirs s'attachent des objets insignifiants4 ,mais pour celui qui la regarde1 par le fait mme qu'il la regarde1 toute vie devient grande4 ,une vie n'est ni grande ni petite en elle-mme1 elle est regarde plus ou moins grandement1 voil tout2 et une existence qui semble haute et vaste tous les hommes est une existence qui a pris l'habitude de jeter sur elle-mme un regard tendu4 ,si vous ne vous regardez jamais vivre1 vous vivrez ncessairement l'troit2 mais celui qui vous regarde vivre ainsi1 trouvera1 dans la mdiocrit mme de l'angle o vous vous agitez1 une sorte d'lment d'horizon1 un point d'appui plus ferme1 d'o sa pense s'lvera avec une force plus humaine et plus sre4 ,on croit au premier abord1 qu'il n'y a tout autour de nous qu'existences engourdies1 fermes et monotones1 et que rien ne relie notre me1 un sentiment permanent1 un intrt ternel1 une humanit inpuisable1 la vie d'une vieille fille1 d'un magistrat l'intelligence rtrcie1 d'un avare prisonnier de son or4 ,mais que quelqu'un s'avance au milieu d'elles1 l'oeil ouvert et l'oreille tendue1 comme ,balzac par exemple1 et le sentiment n dans un pauvre salon de province s'tendra aussi loin1 agitera toute la vie humaine jusqu'en des sources aussi profondes1 aussi puissantes1 que l'auguste passion qui dans l'histoire d'un grand roi rayonne du haut d'un trne4 ,il y a telles petites temptes1 dit ce propos ,balzac1 dans la plus admirable de ses histoires des humbles1 le ,cur de ,tours1 il y a telles petites temptes qui dveloppent dans les mes autant de passions qu'il en aurait fallu pour diriger les plus grands intrts sociaux4 ,n'est-ce pas une erreur de croire que le temps ne soit rapide que pour les coeurs en proie aux vastes projets qui troublent la vie et la font bouillonner8 ,les heures de l'abb ,troubert coulaient aussi animes1 s'enfuyaient charges de penses aussi soucieuses1 taient rides par des esprances et des dsespoirs aussi profonds que pouvaient l'tre les heures cruelles de l'ambitieux1 du joueur et de l'amant4 ,dieu seul est dans le secret de l'nergie que nous cotent les triomphes actuellement remports sur les hommes1 sur les choses1 et sur nous-mmes4 ,si nous ne savons pas toujours o nous allons1 nous connaissons bien les fatigues du voyage4 ,seulement1 s'il est permis l'historien de quitter le drame qu'il raconte pour prendre pendant un moment le rle des critiques1 s'il vous convie jeter un coup d'oeil sur les existences de ces vieilles filles et des deux abbs1 afin d'y chercher la cause du malheur qui les viciait dans leur essence1 il vous sera peut-tre dmontr qu'il est ncessaire l'homme d'prouver certaines passions pour dvelopper en lui des qualits qui donnent sa vie de la noblesse1 en tendent le cercle1 et assoupissent l'gosme naturel toutes les cratures4 ,il dit vrai4 ,il ne faut pas toujours aimer la lumire pour elle-mme1 mais pour ce qu'elle claire4 ,un grand feu sur les cimes1 c'est parfait1 mais il y a peu d'hommes sur les cimes1 et une petite flamme au milieu d'une foule fera souvent besogne plus utile4 ,au reste1 c'est dans les petites vies que les grandes voient le mieux leur substance1 et c'est en regardant des sentiments troits qu'on finit par largir les siens4 ,non que les sentiments troits prennent un aspect rpugnant1 mais ils paraissent de moins en moins en harmonie avec la grandeur de la vrit qui nous pntre4 ,il est permis de rver une vie meilleure que la vie ordinaire1 mais il n'est pas permis1 je pense1 d'difier ce rve avec des lments qui ne se trouvent pas dans l'existence quotidienne4 ,on prtend qu'il est bon de regarder plus haut que la vie2 mais peut-tre est-il meilleur encore d'accoutumer son me regarder droit devant elle1 et ne compter1 pour y poser enfin ses dsirs et ses songes1 sur d'autres sommets que ceux qui se distinguent nettement des nuages qui illuminent l'horizon4 ,,lxxxviii ,tout ceci nous ramne au point que nous avons quitt depuis longtemps4 ,nous nous tions arrts au destin extrieur1 mais il est d'autres larmes que celles qu'arrachent nos yeux les douleurs du dehors4 ,le sage que nous aimons doit vivre au milieu de toutes les passions humaines2 car les passions de notre coeur sont les seuls aliments dont la sagesse puisse longtemps se nourrir sans danger4 ,nos passions1 ce sont les ouvriers que la nature nous envoie pour nous aider construire le palais de notre conscience1 c'est--dire de notre bonheur2 et l'homme qui n'admet pas ces ouvriers et croit pouvoir soulever seul toutes les pierres de l'existence n'aura jamais pour abriter son me qu'une cellule troite1 froide et nue4 tre sage1 ce n'est point n'avoir pas de passions2 mais c'est apprendre purifier celles qu'on a4 ,tout dpend de la position que l'on prend sur l'escalier des jours4 ,pour l'un1 les dfaillances et les infirmits morales sont des marches qu'on descend2 pour l'autre elles reprsentent des degrs que l'on monte4 ,il se peut que le sage fasse encore bien des choses que fait celui qui n'est pas sage2 mais les passions de celui-ci l'enfoncent davantage dans l'instinct2 au lieu que celles du sage finissent toujours par clairer un coin perdu de sa conscience4 ,il ne faut pas qu'il aime comme un fou1 par exemple2 mais s'il aime comme un fou1 il deviendra probablement plus sage que s'il n'et jamais aim que sagement4 ,ce n'est pas la sagesse1 mais l'orgueil sous sa forme la plus inutile qui prospre dans l'immobilit et dans le vide4 ,il ne suffit pas de savoir ce qu'il faut faire1 ou de prvoir avec certitude ce que les hros auraient fait4 ,cela peut s'apprendre extrieurement en quelques heures4 ,il ne suffit pas d'avoir l'intention de vivre noblement et de se retirer ensuite dans sa cellule pour y cultiver cette intention4 ,la sagesse que vous aurez acquise de la sorte ne sera pas plus capable de diriger ou d'embellir rellement votre me que les conseils d'autrui ne sont capables de la diriger ou de l'embellir4 ,il faut1 dit un proverbe hindou1 chercher la fleur qui doit s'panouir dans le silence qui suit l'orage1 pas avant4 ,,lxxxix ,plus on avance de bonne foi dans les sentiers de l'existence1 plus on croit la vrit1 la beaut et la profondeur des lois les plus humbles et les plus quotidiennes de la vie4 ,on apprend les admirer justement parce qu'elles sont si gnrales1 si uniformes1 si quotidiennes4 ,on cherche et on attend de moins en moins l'extraordinaire3 car on ne tarde pas reconnatre que ce qu'il y a de plus extraordinaire dans le vaste mouvement paisible et monotone de la nature1 ce sont les exigences enfantines de notre ignorance et de notre vanit4 ,on ne demande plus aux heures qui passent des vnements tranges et merveilleux1 car les vnements merveilleux n'arrivent qu' ceux qui n'ont pas encore confiance en eux-mmes ou dans la vie4 ,on n'attend plus1 les bras croiss1 l'occasion d'un acte surhumain1 car on sent qu'on existe dans tous les actes humains4 ,on ne demande plus que l'amour1 l'amiti et la mort se prsentent nous1 pars d'ornements imaginaires1 entours de concidences et de prsages prodigieux1 on sait les accueillir dans leur simplicit et dans leur nudit relles4 ,on se convainc enfin qu'on peut trouver l'quivalent de l'hrosme et de tout ce qui constitue aux yeux des faibles1 des inconscients et des inquiets1 le sublime et l'exceptionnel1 dans l'existence bravement et compltement accepte4 ,on ne se croit plus le fils unique et prfr de l'univers2 mais on augmente sa conscience1 on claire son sourire et sa srnit de tout ce qu'on enlve son orgueil4 ,quand nous sommes arrivs ce point1 les aventures miraculeuses d'une sainte ,thrse ou d'un ,jean de la ,croix1 l'extase des mystiques1 les incidents surnaturels des amours lgendaires1 l'toile d'un ,alexandre ou d'un ,napolon1 nous paraissent de bien puriles illusions1 compars la bonne et saine loyaut d'une sagesse humaine et sincre1 qui ne songe pas s'lever au-dessus des hommes pour prouver ce qu'ils n'prouvent pas1 mais sait trouver dans ce que tous prouveront toujours1 ce qui est ncessaire pour largir le coeur et la pense4 ,ce n'est pas en voulant tre autre chose qu'un homme qu'on devient un homme vritable4 ,que d'tres usent ainsi leur vie attendre l'apparition d'une comte invraisemblable1 qui ne songent jamais regarder les autres astres parce qu'ils sont vus de tous et qu'ils sont innombrables6 ,le dsir de l'extraordinaire est souvent le grand mal des mes ordinaires4 ,il faudrait se dire1 au contraire1 que plus ce qui nous arrive nous parat normal1 gnral1 uniforme1 plus nous parvenons discerner et aimer les profondeurs et les joies de la vie dans cette gnralit mme1 plus nous nous rapprochons de la tranquillit et de la vrit de la grande force qui nous anime4 ,il n'est rien de moins extraordinaire que l'ocan1 par exemple1 puisqu'il couvre les deux tiers de notre globe2 et pourtant il n'est rien de plus vaste4 ,il n'y a pas dans l'homme1 une pense1 un sentiment1 un acte de beaut ou de grandeur qui ne puisse s'affirmer dans la simplicit de l'existence la plus normale2 et tout ce qui n'y peut trouver place appartient encore aux mensonges de la paresse1 de l'ignorance ou de la vanit4 ,,xc ,est-ce dire que le sage ne doit attendre de la vie rien de plus que les autres hommes1 qu'il faut aimer la mdiocrit1 se contenter de peu1 limiter ses dsirs et borner son bonheur de peur de ne pas tre heureux8 ,au contraire1 la sagesse qui renonce trop facilement quelque espoir humain est maladive et boiteuse4 ,l'homme a plus d'un dsir lgitime qui se passe fort bien de l'approbation d'une raison trop svre4 ,mais il ne faut pas se croire malheureux tant qu'on ne possde qu'un bonheur qui ne semble pas extraordinaire ceux qui nous entourent4 ,plus on est sage1 moins on a de peine se persuader qu'on possde un bonheur4 ,il est bon de se convaincre que ce qu'il y a de plus enviable en un bonheur humain ce sont ses moments les plus simples4 ,le sage apprend animer et aimer la substance silencieuse de la vie4 ,il n'y a de joie fidle qu'en cette substance silencieuse1 et ce ne sont jamais les bonheurs extraordinaires qui osent accompagner nos pas jusqu'au tombeau4 ,il importe d'accueillir et d'embrasser aussi fraternellement que les autres le jour qui s'approche et s'loigne sans faire un geste inaccoutum de joie ou d'esprance4 ,il a parcouru1 pour venir jusqu' nous1 les mmes espaces et les mmes univers que le jour qui nous trouve sur un trne ou dans le lit d'un grand amour4 ,peut-tre cache-t-il sous son manteau des heures moins clatantes1 mais plus humblement dvoues4 ,on compte le mme nombre de minutes ternelles dans une semaine qui passe sans rien dire que dans celle qui s'avance en poussant de longs cris4 ,au fond1 tout ce qu'une heure semble nous dire1 c'est nous-mmes qui nous le disons4 ,l'heure est une voyageuse hsitante et timide1 qui se rjouit ou s'attriste selon le sourire ou l'oeil morne de l'hte qui l'accueille4 ,ce n'est pas elle qui doit nous apporter notre bonheur2 c'est nous qui sommes chargs de rendre heureuse l'heure qui vient chercher un refuge dans notre me4 ,il est sage celui qui a toujours quelque chose de paisible lui dire sur le seuil4 ,il faut accumuler en soi les causes de bonheur les plus simples4 ,c'est pourquoi1 ne ngligeons aucune occasion d'tre heureux4 ,tchons d'prouver d'abord le bonheur selon les hommes1 pour lui prfrer ensuite1 en connaissance de cause1 le bonheur selon nous-mmes4 ,il en est de ceci comme de l'amour4 ,il faut avoir aim profondment pour savoir de quelle manire il faudrait qu'on aimt alors qu'on n'aime plus4 ,il est bon d'tre heureux par moments d'une manire visible1 pour apprendre tre heureux d'une manire invisible2 et peut-tre n'est-il ncessaire de prter l'oreille aux heures qui parlent haut dans leur ivresse1 que pour apprendre peu peu le langage de celles qui ne parlent jamais qu' voix basse4 ,elles seules sont nombreuses1 inpuisables1 incapables de trahir ou de fuir cause de leur nombre1 et le sage ne devrait compter que sur elles4 tre heureux1 c'est s'exercer voir le sourire cach et les ornements mystrieux des heures incalculables et anonymes1 et ces ornements ne se trouvent qu'en nous4 ,,xci ,mais rien ne serait plus oppos la sagesse dont nous parlons ici qu'une prudence basse1 et mieux vaudrait encore s'agiter inutilement autour d'un bonheur quelconque1 que d'attendre en dormant au coin du feu un bonheur idal qui ne viendra jamais4 ,sur le toit de celui qui ne sort pas de sa maison1 ne descendent d'habitude que les joies dont personne n'a voulu4 ,aussi1 n'appelons-nous pas sage celui qui1 dans le domaine des sentiments1 par exemple1 ne va pas infiniment au del de ce que la raison lui permet1 ou de ce que l'exprience lui conseille d'attendre4 ,aussi1 n'appelons-nous pas sage l'ami qui ne se livre point son ami parce qu'il prvoit la fin de l'amiti1 ou l'amant qui ne se donne pas tout entier1 de peur de s'anantir dans l'amour4 ,il faut se dire qu'ici1 vingt aventures malheureuses n'enlvent que les parties prissables de notre nergie du bonheur1 et l'on peut s'avouer que toute sagesse n'est1 en somme1 qu'une sorte d'nergie purifie du bonheur4 tre sage1 c'est avant tout apprendre tre heureux1 pour apprendre en mme temps attacher une importance de moins en moins grande ce que le bonheur est en soi4 ,il importe que l'homme soit1 aussi longtemps que possible1 aussi heureux que possible2 car ceux qui sortent enfin d'eux-mmes par la porte du bonheur sont mille fois plus libres que ceux qui sortent par celle de la tristesse4 ,la joie du sage claire en mme temps son coeur et toute son me1 au lieu que la tristesse n'claire bien souvent que le coeur4 ,l'homme qui n'a pas t heureux ressemble un peu au voyageur qui n'aurait jamais voyag que de nuit4 ,et puis1 on trouve dans le bonheur une humilit plus profonde et plus noble1 plus pure et bien plus tendue que celle qu'on trouve dans le malheur4 ,il y a une humilit que l'on doit mettre au nombre des vertus parasites1 avec l'abngation strile1 la pudeur1 la chastet arbitraire1 le renoncement aveugle1 la soumission obscure1 l'esprit de pnitence et tant d'autres1 qui dtournrent si longtemps au profit d'un tang endormi1 autour duquel tous nos souvenirs errent encore1 les eaux vives de la morale humaine4 ,je ne parle pas d'une humilit basse1 qui n'est trop souvent qu'un calcul1 ou1 prendre les choses au mieux1 une timidit de l'orgueil et une sorte de prt usuraire que la vanit d'aujourd'hui consent la vanit de demain4 ,mais le sage lui-mme s'imagine parfois qu'il est salutaire de se diminuer un peu ses propres yeux1 et de ne pas s'avouer les mrites qu'il a souvent le droit de se reconnatre lorsqu'il se compare d'autres hommes4 ,une telle humilit1 bien qu'elle soit sincre1 enlve notre loyaut intime1 qu'il faut toujours respecter par-dessus tout1 ce qu'elle peut ajouter la douceur de notre attitude dans la vie4 ,en tout cas1 elle dcle une certaine timidit de conscience1 et la conscience du sage ne doit avoir aucune pudeur1 aucune timidit4 ,mais1 ct de cette humilit trop personnelle1 existe une humilit gnrale1 une humilit haute et ferme qui se nourrit de tout ce qu'apprennent notre esprit1 notre me et notre coeur4 ,une humilit qui nous montre exactement ce que l'homme peut attendre et esprer1 une humilit qui ne nous diminue que pour rendre plus grand tout ce que nous voyons1 une humilit qui nous enseigne que l'importance de l'homme ne se trouve pas dans ce qu'il est1 mais dans ce qu'il peut apercevoir1 dans ce qu'il tche d'admettre et de comprendre4 ,il est vrai que la douleur nous ouvre aussi le domaine de cette humilit1 mais elle ne le fait gure que pour nous conduire trop directement je ne sais quelle porte d'esprance1 sur le seuil de laquelle nous perdons bien des jours2 au lieu que le bonheur1 n'ayant pas autre chose faire au bout de quelques heures1 nous en fait parcourir en silence les sentiers les plus inaccessibles4 ,c'est quand le sage est aussi heureux que possible1 qu'il devient aussi peu exigeant1 aussi peu orgueilleux qu'on peut l'tre4 ,c'est lorsqu'il sait qu'il possde enfin tout ce qu'il est permis l'homme de possder1 qu'il commence comprendre que ce qui fait la valeur de tout ce qu'il possde ne se trouve que dans la manire dont il envisage ce que l'homme ne pourra jamais possder4 ,aussi n'est-ce gure qu'au sein d'un bonheur prolong qu'on acquiert une vue indpendante de la vie4 ,il ne faut pas tre heureux pour tre heureux1 mais pour apprendre voir distinctement ce que nous cacherait toujours l'attente vaine et trop passive du bonheur4 ,,xcii ,mais1 laissons ce sujet pour nous rapprocher de ce que nous disions tout l'heure4 ,dans le royaume de notre coeur qui est1 pour presque tous les hommes1 le royaume o se rcolte la substance mme de la vie1 il n'y a pas d'conomies inutiles4 ,il serait prfrable de n'y rien faire que de n'y faire les choses qu' demi1 et c'est toujours ce qu'on n'a pas os risquer que l'on perd srement4 ,une passion ne nous enlve vritablement que ce que nous croyons lui drober1 et nous sommes toujours diminus de la part que nous pensons avoir retenue pour nous-mmes4 ,d'ailleurs1 il y a1 dans notre me1 certaines retraites si profondes1 que l'amour seul ose en descendre les degrs1 et c'est l'amour aussi qui en rapporte des joyaux imprvus1 dont nous n'apercevons l'clat que dans le bref moment o nos mains s'ouvrent pour les offrir des mains bien-aimes4 ,on dirait1 en effet1 que nos mains1 en s'ouvrant pour donner1 rpandent parfois une clart spciale1 qui perce des corps plus opaques que ne font les rayons mystrieux qu'on vient de dcouvrir4 ,,xciii quoi bon s'affliger longtemps de ses erreurs ou de ses pertes8 ,quoi qu'il arrive1 aux dernires minutes de l'heure la plus triste1 au bout de la semaine1 la fin de l'anne1 il y aura toujours lieu de sourire pour l'homme de bonne foi lorsqu'il rentrera en lui-mme4 ,il apprend peu peu regretter sans larmes4 ,il est le pre de famille qui1 vers le soir1 et le travail fini1 revient la maison4 ,il se peut que les enfants pleurent1 jouent des jeux dvastateurs ou dangereux1 aient drang les meubles1 bris un verre1 renvers une lampe2 ira-t-il se dsesprer8 ,certes1 il et t prfrable1 au point de vue de la morale thorique1 qu'ils se fussent tenus bien tranquilles1 qu'il eussent appris lire ou crire1 mais quel pre raisonnable1 au milieu des reproches les plus vifs1 pourra s'empcher de sourire en dtournant la tte8 ,il ne dplore pas ces manifestations un peu folles de la vie4 ,rien n'est perdu1 tant qu'il peut revenir1 tant qu'il porte sur lui la clef du logis protecteur4 ,les bienfaits de notre descente en nous-mmes se trouvent moins dans l'examen de ce que notre me1 notre esprit1 notre coeur1 ont entrepris ou achev durant notre absence1 que dans cette descente mme4 ,et si les heures sont passes sans dnouer sur notre seuil leurs ceintures mystrieuses1 si les salles sont vides comme au jour du dpart1 si nul de ceux qui devaient travailler n'a remu les mains1 la sonorit des pas du retour nous apprend1 en tout cas1 quelque chose sur l'tendue1 sur l'attente1 sur la fidlit de la demeure4 ,,xciv ,il n'y a de jours mdiocres qu'en nous-mmes1 mais il y aurait toujours place pour la destine la plus haute dans les jours les plus mdiocres1 car une telle destine se droule bien plus compltement en nous qu' la surface de l',europe4 ,le lieu d'une destine1 ce n'est pas l'tendue d'un empire1 mais l'tendue d'une me4 ,notre destine vritable se trouve dans notre conception de la vie1 dans l'quilibre qui finit par s'tablir entre les questions insolubles du ciel et les rponses incertaines de notre me4 mesure que ces questions s'tendent1 elles deviennent plus paisibles1 et tout ce qui arrive au sage agrandit ces questions et apaise ces rponses4 ,ne parlez pas de destine tant qu'un vnement vous rjouit ou vous attriste sans rien changer la manire dont vous admettez l'univers4 ,la seule chose qui nous reste aprs le passage de l'amour1 de la gloire1 de toutes les aventures1 de toutes les passions humaines1 c'est un sentiment de plus en plus profond de l'infini2 et si cela ne nous est pas rest1 il ne nous reste rien4 ,j'entends un sentiment1 et non pas seulement un ensemble de penses1 car les penses ne sont ici que les marches innombrables qui nous mnent peu peu au sentiment dont je parle4 ,il n'y a aucun bonheur dans le bonheur lui-mme1 tant qu'il ne nous aide pas songer autre chose2 tant qu'il ne nous aide pas comprendre en quelque sorte la joie mystrieuse que l'univers prouve exister4 ,arriv une certaine hauteur1 tout vnement apaisera le sage1 car l'vnement qui l'afflige d'abord selon les hommes1 finit aussi bien que les autres par ajouter son poids au grand sentiment de la vie4 ,il est bien difficile d'enlever une satisfaction celui qui a appris transformer toute chose en un sujet d'tonnement dsintress2 il est difficile de lui enlever une satisfaction1 sans que de l'ide mme qu'il peut se passer de cette satisfaction ne naisse immdiatement une pense plus haute qui l'enveloppe d'une lumire protectrice4 ,une belle destine est celle o pas une aventure1 heureuse ou malheureuse1 n'est passe sans nous faire rflchir1 sans largir la sphre o notre me se meut1 sans augmenter la tranquillit de notre adhsion la vie4 ,aussi pouvons-nous dire que notre destine se trouve bien plus rellement dans la faon dont nous sommes capables de regarder un soir le ciel et ses toiles indiffrentes1 les hommes qui nous entourent1 la femme qui nous aime et les mille penses qui s'agitent en nous1 que dans l'accident qui nous arrache notre amour1 nous prpare une entre triomphale ou nous lve sur un trne4 ,,xcv ,quelqu'un disait un jour une femme1 qui lui semblait l'tre le plus admirable1 le plus combl des dons les plus divers1 y compris la jeunesse et la beaut physique1 qu'il ft possible de trouver3 ,qu'allez-vous faire8 ,qui pourrez-vous aimer8 ,je ne vois pas d'issue2 il n'y a pas de destine qui soit la hauteur d'une me telle que la vtre4 ,qu'en savait-il8 ,ce n'est pas la destine1 mais l'me qui doit avoir de la hauteur4 ,sans doute1 qu'il songeait1 selon l'habitude des hommes1 un trne1 des triomphes1 des aventures merveilleuses4 ,mais celui pour qui ces choses reprsentent la destine d'un tre1 n'a pas la moindre ide de ce que c'est qu'une destine4 ,et d'abord1 pourquoi ddaigner aujourd'hui8 ,ddaigner aujourd'hui1 c'est prouver qu'on n'a pas compris hier4 ,ddaigner aujourd'hui1 c'est se dclarer tranger2 et qu'esprez-vous faire en ce monde si vous y passez comme un tranger8 ,aujourd'hui a sur hier qui n'est plus1 l'avantage d'exister et d'tre fait pour nous4 ,aujourd'hui1 quel qu'il soit1 en sait plus long qu'hier1 et1 par consquent1 est plus vaste et plus beau4 ,croyez-vous que la femme dont je parle et eu une destine plus belle ,venise1 ,florence1 ou ,rome8 ,elle y et assist des ftes clatantes1 et sa beaut s'y ft promene en des paysages parfaits4 ,elle y et vu1 peut-tre1 des princes1 des rois et une foule d'lite ses pieds2 et peut-tre et-elle pu1 par un de ses sourires1 augmenter le bonheur d'un grand peuple1 adoucir ou ennoblir la pense d'une poque4 ,aujourd'hui1 toute sa vie s'coulera probablement entre quatre ou cinq mes qui connaissent son me et qui l'aiment4 ,il se peut qu'elle ne sorte pas de sa maison1 et que son existence1 sa pense et sa force ne laissent aucune trace distincte et permanente parmi les hommes4 ,il se peut que toute sa beaut1 toute sa puissance1 toute son nergie morale demeurent ensevelies en elle-mme et dans le coeur de quelques-uns de ceux qui l'approchrent4 ,il est possible aussi que son me trouve une issue4 ,de nos jours1 les grandes portes qui donnent accs une vie utile et mmorable ne roulent plus sur leurs gonds avec le mme fracas qu'autrefois4 ,elles sont peut-tre moins monumentales1 mais leur nombre est plus grand et elles s'ouvrent sur des sentiers plus silencieux parce qu'ils mnent plus loin4 ,mais1 en supposant mme que tout demeure dans l'ombre1 aura-t-elle manqu sa destine parce qu'aucun rayon n'aura franchi le seuil de sa demeure8 ,une destine ne peut-elle tre belle et complte en elle-mme8 ,une me vraiment forte qui jette un regard en arrire s'arrtera-t-elle aux triomphes dont elle fut l'objet1 si ces triomphes n'ont pas servi la faire rflchir sur la vie1 augmenter en elle la noble humilit de l'existence humaine1 lui faire aimer davantage le silence et la mditation dans lesquelles on rcolte les fruits mris en quelques heures la chaleur des passions que la gloire1 l'amour1 l'enthousiasme font bouillonner8 la fin de ces ftes et de ces actions hroques1 bienfaisantes ou harmonieuses1 que lui restera-t-il1 hormis quelques penses1 quelques souvenirs1 quelque augmentation de conscience1 en un mot1 et un sentiment plus apais1 plus tendu aussi1 puisqu'il lui a fallu s'tendre plus de choses1 de la situation de l'homme sur cette terre8 ,au moment o les vtements clatants de l'amour1 de la puissance ou de la gloire tombent autour de nous pour l'heure du repos1--et cette heure ne sonne-t-elle pas chaque soir1 et chaque fois que nous nous trouvons seuls8--qu'emportons-nous dans la retraite1 o le bonheur de toute vie finit par se peser au poids de la pense1 au poids de la confiance acquise1 au poids de la conscience8 ,notre destine vritable se trouve-t-elle dans ce qui passe autour de nous ou dans ce qui demeure dans notre me8 ,quelque puissants que soient les rayonnements de la gloire ou du pouvoir dont jouit un homme1 dit un penseur1 son me a bientt fait justice des sentiments que lui procure toute action extrieure1 et il s'aperoit promptement de son nant rel1 en ne trouvant rien de chang1 rien de nouveau1 rien de plus grand dans l'exercice de ses facults physiques4 ,les rois1 eussent-ils la terre eux1 sont condamns1 comme les autres hommes1 vivre dans un petit cercle dont ils subissent les lois1 et leur bonheur dpend des impressions personnelles qu'ils y prouvent4 ,qu'ils y prouvent et dont ils se souviennent1 ajoutons-nous1 parce qu'elles les ont amliors1 car les mes dont nous nous occupons ici1 de toutes les aventures de leur vie1 ne retiennent jamais que celles qui les rendirent un peu plus grandes1 un peu meilleures4 ,est-il donc impossible de trouver n'importe o1 dans n'importe quel silence1 la seule matire inaltrable qui reste au fond du creuset de la plus noble existence extrieure1 et puisque nous ne possdons une chose qu'autant qu'elle nous accompagne dans l'obscurit et le silence1 sera-t-elle moins fidle au silence et l'obscurit parce qu'elle y est ne8 ,mais n'allons pas plus loin dans ces chemins qui pourraient nous conduire une sagesse trop thorique4 ,si une belle destine extrieure n'est pas indispensable1 il est nanmoins ncessaire de l'esprer et de faire ce qu'on peut pour l'obtenir1 comme si on y attachait la plus grande importance4 ,le grand devoir du sage est de frapper tous les temples1 toutes les demeures de la gloire1 de l'activit1 du bonheur1 de l'amour4 ,si rien ne s'ouvre aprs un grave effort1 aprs une longue attente1 peut-tre aura-t-il trouv dans l'effort et dans l'attente mmes l'quivalent de la clart et des motions qu'il cherchait4 ,agir1 dit quelque part ,barrs1 c'est annexer notre rflexion de plus vastes champs d'expriences4 ,agir1 pourrait-on ajouter1 c'est penser plus vite et plus compltement que la pense ne peut le faire4 ,agir1 ce n'est plus penser avec le cerveau seul1 c'est faire penser tout l'tre4 ,agir1 c'est fermer dans le rve1 pour les ouvrir dans la ralit1 les sources les plus profondes de la pense4 ,mais agir1 ce n'est pas ncessairement triompher4 ,agir1 c'est aussi essayer1 attendre1 patienter4 ,agir1 c'est aussi couter1 se recueillir1 se taire4 ,il y aurait eu1 il est vrai1 pour la femme1 dont nous parlons ici1 il y aurait eu ,athnes1 ,florence1 ou ,rome1 certains motifs d'exaltation et certaines occasions de beaut ou d'hrosme qu'elle ne retrouvera pas aujourd'hui4 ,il y aurait eu aussi1 pour elle1 l'effort et le souvenir de ses actions2 force vive et prcieuse1 car l'effort que nous faisons1 et le souvenir de ce que nous avons fait1 transforment souvent en nous plus de choses que la pense la plus haute1 qui moralement ou intellectuellement1 vaudrait mille de ces efforts ou de ces souvenirs4 ,oui1 et c'est cela seul qu'il faudrait envier une destine agite et brillante1 savoir qu'elle tend et veille un certain nombre de sentiments et d'nergies qui ne seraient jamais sortis de leur sommeil ou de l'enclos d'une existence trop paisible4 ,mais savoir ou souponner que ces sentiments ou ces nergies dorment en nous1 n'est-ce pas dj rveiller ce qu'ils ont de meilleur1 n'est-ce dj pas regarder un moment la belle destine extrieure des hauteurs o elle ne parviendra qu' la fin de ses jours1 et rcolter d'avance la fleur d'une moisson qu'elle ne pourra cueillir qu'aprs bien des orages8 ,,xcvi ,hier soir1 relisant ,saint-,simon1 o il semble que l'on voie1 du haut d'une tour1 s'agiter dans la plaine des centaines de destines humaines1 j'ai compris ce que l'instinct de l'homme appelle une belle destine4 ,peut-tre ,saint-,simon ignore-t-il lui-mme ce qu'il aime et ce qu'il admire en quelques-uns des hros qu'il entoure d'une sorte de respect rsign et inconscient4 ,mille vertus sont mortes qu'il vnrait1 et mille qualits qu'il prnait en ses grands hommes nous paraissent aujourd'hui bien petites4 ,mais sans qu'il s'en occupe spcialement1 et bien qu'il dsapprouve au fond l'ide qui les anime2 quatre ou cinq visages graves1 bienveillants et admirables1 passent1 son insu pour ainsi dire1 dans la foule clatante qui ruisselle autour du trne du grand roi4 ,c'est ,fnelon1 ce sont les ducs de ,chevreuse et de ,beauvilliers2 c'est ,monsieur le ,dauphin4 ,ils ne sont pas plus heureux que la plupart des hommes4 ,ils ne remportent aucun succs dfinitif1 aucune victoire retentissante4 ,ils vivent comme les autres1 dans le trouble et dans l'attente de ce qu'on n'appelle1 je pense1 le bonheur1 que parce qu'on l'attend4 ,fnelon encourt la disgrce de cet esprit assez mdiocre1 mais avis et perspicace1 orgueilleux1 ombrageux et solennel1 grand dans les petites choses et petit dans les grandes1 qu'tait ,louis ,,xiv4 ,il est condamn1 perscut1 exil4 ,les ducs de ,chevreuse et de ,beauvilliers1 malgr l'importance de leurs charges1 vivent la ,cour dans une sorte de retraite prudente et volontaire4 ,monsieur le ,dauphin ne jouit pas de la faveur royale4 ,il est en butte aux intrigues d'une cabale puissante et envieuse1 qui parvient briser sa jeune gloire militaire4 ,il est envelopp de disgrces1 de contretemps et de malheurs qui semblent irrparables cette ,cour vaniteuse et servile1 car les disgrces et les malheurs prennent les proportions que les moeurs du moment leur accordent4 ,il meurt enfin1 quelques jours aprs ,madame la ,dauphine1 qu'il avait uniquement et follement aime4 ,il meurt1 peut-tre empoisonn comme elle1 et tombe en quelque sorte foudroy1 l'heure mme o les premiers rayons d'une faveur que l'on n'esprait plus venaient dorer les marches de son palais4 ,voil donc les tristesses1 les mcomptes1 les dsappointements et les troubles que parcoururent ces existences4 ,et pourtant1 lorsque l'on considre leur petit groupe silencieux et uni1 au milieu de l'clat intermittent et capricieux des autres1 ces quatre destines semblent vraiment belles et enviables4 ,une lumire commune les accompagne en toutes leurs vicissitudes4 ,elle sort de la grande me de ,fnelon4 ,fnelon est fidle de hautes penses d'admiration1 de saintet1 de justice1 de douceur et d'amour2 et les trois autres sont fidles leur matre et leur ami4 ,qu'importe1 ici1 que les ides mystiques de ,fnelon ne soient plus les ntres8 ,qu'importe aussi que les penses que nous croyons les plus profondes et les meilleures et sur lesquelles nous tablissons notre bonheur moral et toutes les certitudes de notre vie1 tombent en ruine derrire nous1 et fassent sourire un jour ceux qui auront trouv des penses qu'ils s'imagineront plus humaines et plus dfinitives8 ,ce qui compte1 ce qui ennoblit et claire notre vie1 c'est bien moins nos penses que les sentiments qu'elles veillent en nous4 ,la pense est peut-tre le but2 mais il en est de ce but comme du but de bien des voyages3 c'est le trajet1 ce sont les tapes1 c'est ce qu'on rencontre sur la route1 c'est ce qui nous arrive par surcrot1 qui nous intresse le plus4 ,ce qui demeure ici1 comme en toutes choses1 c'est la sincrit d'un sentiment humain4 ,une pense1 nous ne savons jamais si elle ne nous trompe pas2 mais l'amour dont nous l'avons aime retombera sur nous1 sans qu'une seule goutte de sa clart ou de sa force se perde dans l'erreur4 ,ce qui constitue1 ce qui nourrit l'tre idal que chacun de nous s'efforce de former en lui-mme1 ce n'est pas tant l'ensemble des ides qui en dessinent le contour1 que la passion pure1 la loyaut1 le dsintressement dont nous enveloppons ces ides4 ,la manire dont nous aimons ce que nous croyons tre une vrit a plus d'importance que la vrit mme4 ,ne devient-on pas meilleur par l'amour que par la pense8 ,aimer loyalement une grande erreur vaut souvent mieux que de servir petitement une grande vrit4 ,cette passion1 cet amour peut d'ailleurs se trouver dans le doute comme dans la foi4 ,il y a des doutes aussi passionns1 aussi gnreux que les plus belles convictions4 ,ce qu'a de meilleur une pense qui nous parat trs haute1 trs pure ou profondment incertaine1 c'est qu'elle nous offre l'occasion d'aimer quelque chose sans rserve4 ,que je me donne un homme1 un ,dieu1 une patrie1 un univers1 une erreur1 le mtal prcieux qu'on trouvera un jour au fond des cendres de l'amour ne proviendra pas de l'objet de cet amour1 mais de l'amour lui-mme4 ,ce qui laisse une trace qui ne s'efface pas1 c'est la simplicit1 l'ardeur1 la fermet d'un attachement sincre4 ,tout passe1 se transforme1 se perd peut-tre1 hormis le rayonnement de cette profondeur1 de cette fermet1 de cette fcondit de notre coeur4 ,jamais homme ne possda son me en paix comme celui-l dit ,saint-,simon1 parlant de l'un d'eux environn d'intrigues1 de colres et de piges4 ,et plus loin1 c'est la sage tranquillit d'un autre1 et cette sage tranquillit pntre ce qu'il appelle tout le petit troupeau4 ,c'est1 en effet1 le petit troupeau de la fidlit aux meilleures penses1 le petit troupeau de l'amiti1 de la loyaut1 du respect de soi-mme et de la satisfaction intrieure1 qui passe dans une lumire simple et paisible au milieu des vanits1 des ambitions1 des mensonges1 et des trahisons de ,versailles4 ,ce ne sont pas des saints au sens trop ordinaire de ce mot4 ,ils ne se sont pas retirs au fond des dserts ou des forts1 ils n'ont pas cherch un goste abri en d'troites cellules4 ,ce sont des sages2 ils ne sortent pas de la vie2 ils demeurent dans la ralit4 ,ne croyons pas que leur pit les sauve1 et que le refuge de leur me ne se trouve qu'en ,dieu4 ,il ne suffit pas d'aimer ,dieu et de le servir du mieux que l'on peut1 pour que l'me humaine s'affermisse et se tranquillise4 ,on ne parvient aimer ,dieu qu'avec l'intelligence et les sentiments qu'on a acquis et dvelopps au contact des hommes4 ,l'me humaine reste profondment humaine malgr tout4 ,on peut lui apprendre aimer bien des choses invisibles1 mais une vertu1 un sentiment compltement et simplement humain1 la nourrira toujours plus efficacement que la passion ou la vertu la plus divine4 ,lorsque nous rencontrons une me vraiment tranquille et saine1 soyons srs qu'elle doit sa sant et sa tranquillit des vertus humaines4 ,s'il tait permis de lire dans le secret des coeurs qui ne sont plus1 peut-tre verrait-on que la source de paix o ,fnelon allait boire chaque soir en son exil1 se trouvait bien plus dans sa fidlit ,mme ,guyon malheureuse1 dans son amour pour le ,dauphin mconnu et perscut1 que dans l'attente d'une rcompense ternelle2 dans sa conscience humainement tendre1 humainement loyale1 humainement irrprochable en un mot1 que dans ses esprances de chrtien4 ,,xcviii ,admirable scurit du petit troupeau6 ,aucune vertu n'allume ici des feux blouissants sur la montagne1 toutes les flammes restent dans l'me et dans le coeur4 ,et pas d'autre hrosme que celui de la confiance1 de la sincrit et de l'amour qui se souviennent et qui patientent4 ,il est des tres dont la vertu sort certains moments avec un bruit de portes qu'on ouvre et qu'on referme4 ,il en est d'autres en qui elle demeure comme une servante silencieuse qui ne quitte pas la maison2 et ceux qui viennent du dehors et qui ont froid la trouvent toujours laborieuse et attentive au coin du feu4 ,peut-tre faut-il1 dans une belle vie1 moins d'heures hroques que de semaines graves1 uniformes et pures4 ,peut-tre une me droite et absolument juste est-elle plus prcieuse qu'une me tendre et dvoue4 ,si l'on doit en esprer un peu moins d'abandon1 un peu moins d'enthousiasme dans les aventures excessives de l'existence1 on peut se reposer sur elle avec plus de confiance et plus de certitude dans les circonstances ordinaires2 et quel homme1 tout prendre1 si trange1 si trouble1 si glorieuse que soit sa vie1 ne la passe presque tout entire dans des circonstances ordinaires8 ,que sont1 lorsqu'on y rflchit1 et surtout lorsqu'on y est ml1 les instants les plus dcisifs des vnements les plus resplendissants8 ,n'est-on pas tonn de voir voluer1 dans le grand tourbillon de l'heure la plus sublime1 toutes les habitudes et toutes les rflexions de l'heure la plus calme8 ,il faut toujours en revenir une vie normale3 l se trouve le sol ferme et le roc primitif4 ,on n'a pas m'arracher chaque jour la mort1 au dshonneur1 au dsespoir1 mais peut-tre est-il indispensable que je puisse me dire1 chaque heure attriste de chaque jour1 qu'une me qui s'est approche de mon me existe quelque part1 silencieuse1 fidle1 insensible tout ce qui ne lui semble pas conforme la vrit1 invariable1 inbranlable4 ,il est1 certes1 excellent de faire et l une action hroque ou extrmement gnreuse1 mais il est plus louable encore1 et cela demande une force plus constante1 de ne jamais se laisser tenter par une pense infrieure1 et de mener une vie moins hautaine1 mais plus galement sre4 ,mettons parfois1 dans nos mditations1 notre dsir de perfection morale au niveau de la vrit quotidienne1 pour reconnatre qu'il est plus facile de taire par moments un grand bien que de ne jamais faire le moindre mal1 de faire quelquefois sourire que de ne jamais faire pleurer4 ,,xcix ,ils avaient les uns dans les autres1 ils avaient surtout en eux-mmes1 leur refuge1 leur rocher ferme1 comme dit ,saint-,simon1 et la partie inbranlable de ce rocher avait exactement l'tendue de ce qui tait irrprochable dans leur coeur4 ,mille choses forment les assises du rocher ferme1 mais son plateau central n'est-il pas toujours l o se trouve ce qui nous semble irrprochable en nous8 ,il est vrai que ce got de l'irrprochable est souvent bien grossier1 et qu'il n'est pas de sclrat qui ne monte un instant chaque soir sur de misrables dbris qu'il croit irrprochables4 ,mais je parle ici d'une vertu un peu plus haute que la vertu strictement ncessaire1 et l'tre le plus ordinaire sait trs bien ce qu'est une vertu qui n'est pas ordinaire4 ,la beaut morale la plus imprvue a ceci de particulier1 que l'homme le plus born ne peut jamais sincrement prtendre qu'il ne la saisit pas1 et l'acte le plus sublime est aussi celui que l'on comprend le plus facilement4 ,il n'est peut-tre pas indispensable de s'lever la hauteur de ce qu'il nous est donn d'admirer1 mais il est ncessaire de ne s'endormir jamais dans les profondeurs de ce qu'on ne peut s'empcher de blmer4 ,mais revenons au refuge de nos sages4 ,dans la vie1 bien des bonheurs1 bien des malheurs ne sont dus qu'au hasard2 mais la paix intrieure ne dpend jamais du hasard4 ,je sais qu'il est des mes btisseuses1 qu'il en est d'autres amies des ruines1 et qu'il en est enfin qui errent toute leur vie d'abris en abris1 sous des toits trangers4 ,mais s'il est difficile de transformer l'instinct d'une me1 il n'est pas inutile que celles qui ne btissent pas sachent la joie que les autres prouvent remettre sans cesse les pierres sur les pierres4 ,penses1 attachements1 amours1 convictions1 dceptions1 doutes mme1 tout leur sert1 et ce que la tempte brise en l'arrachant devient plus commode manier pour reconstruire un peu plus loin un difice moins orgueilleux1 mais mieux appropri aux exigences de la vie4 ,quelles tristesses1 quels regrets1 ou quelles dsillusions peuvent encore branler la maison de celui qui n'a pas rejet ce qu'il y a de sage et de solide dans les tristesses1 les regrets1 et les dsillusions1 tandis qu'il choisissait les pierres de sa demeure8 ,et puis1 pour nous servir d'une autre image1 n'est-il pas vrai de dire qu'il en est des racines du bonheur intrieur comme de celles des grands arbres8 ,ce sont les chnes que la tempte tourmente le plus souvent qui finissent par avoir les plus puissantes et les plus nourricires attaches dans le sol ternel2 et le destin qui nous secoue injustement ne sait pas plus ce qui a lieu dans l'me1 que le vent ne se doute de ce qui passe sous terre4 ,c ,il est intressant de surprendre ici la puissance et l'attrait mystrieux du bonheur vritable4 ,quand l'un de ceux qui font partie du petit troupeau passe travers la foule heureuse et triomphante qui encombre d'intrigues1 de salutations1 de petites amours1 de petites victoires1 les escaliers de marbre et les appartements magnifiques de ,versailles1 il se fait parfois une sorte de silence dans le tumultueux rcit de ,saint-,simon4 ,sans qu'il ait besoin de le faire remarquer1 il semble qu'on mesure un moment ces maigres vanits1 ces satisfactions clatantes mais provisoires1 ces mensonges qui parlent haut mais qui tremblent dans l'ombre1 la hauteur normale d'une me tranquille et porte4 ,il arrive peu prs ce qui a lieu quand au milieu d'enfants qui jouent des jeux dfendus1 arrachent ou crasent des fleurs1 se prennent voler des fruits1 torturent sournoisement un animal inoffensif1 un prtre ou un vieillard s'avance qui ne songe cependant pas les gronder4 ,les jeux sont brusquement interrompus2 il y a un rveil de conscience effar2 et les regards gns s'arrtent malgr eux sur le devoir1 sur la ralit et sur la vrit4 ,mais les hommes1 d'habitude1 ne s'attardent pas plus longtemps que les enfants suivre des yeux le vieillard1 le prtre ou la rflexion qui s'loigne4 ,n'importe1 ils ont vu2 car l'me humaine1 en dpit des yeux qui se dtournent ou se ferment trop volontairement1 est plus noble que la plupart des hommes ne le dsirent pour leur tranquillit1 et entrevoit sans peine ce qui est suprieur l'instant inutile auquel on tche de l'intresser4 ,on a beau chuchoter le long de la route du sage qui disparat1 il a trac1 sans le savoir1 dans les erreurs et dans les vanits1 un sillon qui s'effacera moins vite qu'on ne croit4 ,il reverdira surtout l'heure inattendue des larmes4 ,une me un peu plus pure1 un peu plus vivante que les autres1 pleure bien rarement dans le rcit de ,saint-,simon1 sans qu'elle aille pleurer auprs de l'un de ceux qu'elle vit passer ainsi dans le silence un peu inquiet et l'tonnement presque malveillant qui accompagnent dans le monde les pas d'une vie irrprochable4 ,on ne s'interroge gure sur le bonheur durant les jours o l'on se croit heureux2 mais vienne l'instant de la souffrance1 et l'on n'a pas de peine se rappeler le lieu o se cache une paix qui ne dpend pas d'un rayon de soleil1 d'un baiser refus ou d'une improbation royale4 ,nous n'allons pas alors ceux qui sont heureux la manire dont nous le fmes1 nous savons enfin ce qui subsiste de ce bonheur aprs que le hasard a fait le moindre signe d'impatience4 ,si vous voulez apprendre o se cache la flicit la plus sre1 ne perdez pas de vue les dmarches des misrables en qute de consolations4 ,la douleur ressemble la baguette divinatoire dont se servaient jadis les chercheurs de trsors ou d'eaux vives2 elle indique celui qui la porte l'entre de la demeure o respire la paix la plus profonde4 ,et cela est si vrai1 que nous devrions nous demander1 parfois1 si nous pouvons avoir confiance en la qualit de notre quitude1 en la tranquillit1 en la sincrit de notre assentiment aux grandes lois de l'existence1 en la stabilit de notre joie1 tant que l'instinct des affligs ne les pousse pas frapper notre porte1 tant qu'ils ne semblent pas reconnatre1 endormi sur le seuil1 le beau rayon ferme et paisible de la lampe qui ne s'teint jamais4 ,oui1 ceux-l seuls ont le droit de se croire l'abri1 chez qui tous ceux qui pleurent voudraient venir pleurer4 ,il y a ainsi1 de par le monde1 des tres dont nous n'apercevons le sourire intrieur qu' partir du moment o les larmes qui lavent nos regards jusqu'en leurs plus mystrieuses sources1 nous ont appris discerner la prsence d'un bonheur qui ne nat pas de la bienveillance ou de l'clat d'une heure1 mais de l'acceptation agrandie de la vie4 ,ici1 comme en bien des choses1 c'est le dsir et la ncessit qui aiguisent nos sens4 ,l'abeille qui a faim trouve le miel cach aux plus profondes cavernes2 et l'me qui pleure dfinitivement aperoit la joie qui se dissimule dans la retraite ou le silence le plus impntrable4 ,,ci ,sitt que la conscience s'veille et se met vivre dans un tre1 c'est une destine qui commence4 ,il ne s'agit pas ici de la conscience appauvrie et passive de la plupart des mes1 mais de la conscience active qui accepte l'vnement1 quel qu'il soit1 comme une reine1 alors mme qu'on l'a jete dans une prison1 sait accepter un don4 ,s'il ne vous arrive rien1 votre conscience peut dj crer un trs grand vnement en constatant1 d'une certaine faon1 l'absence de tout vnement4 ,mais peut-tre n'y a-t-il pas un homme qui n'arrivent plus de choses qu'il n'en faut pour alimenter la conscience la plus avide1 la plus infatigable4 ,j'ai en ce moment sous les yeux la biographie d'une de ces mes puissantes et passionnes1 ct de laquelle toutes les aventures qui font le bonheur ou le malheur des hommes semblent avoir pass sans dtourner la tte4 ,il s'agit de la femme de gnie la plus trange1 la plus incontestable1 de la premire moiti de ce sicle1 ,emily ,bront4 ,elle ne nous a laiss qu'un livre1 un roman1 intitul3 ,wuthering ,heights1 titre bizarre que l'on pourrait traduire ainsi3 ,les sommets orageux4 ,emily tait la fille d'un clergyman anglais1 le rvrend ,patrick ,bront1 l'tre le plus nul1 le plus immobile1 le plus prtentieux1 le plus goste qu'on puisse imaginer4 ,deux choses lui semblaient importantes dans la vie3 la puret de son profil grec et la scurit de ses digestions4 ,quant la pauvre mre d',emily1 elle parut vivre tout entire dans l'admiration de ce profil et dans le respect de ces digestions conjugales4 ,au reste1 quoi bon rappeler ici son existence1 puisqu'elle mourut deux ans aprs la naissance d',emily8 ,ajoutons1 nanmoins1 ne ft-ce que pour prouver une fois de plus que dans la vie mdiocre1 la femme est presque toujours suprieure l'homme qu'elle a d accepter1 ajoutons que longtemps aprs la mort de l'pouse si soumise du vaniteux et vgtatif clergyman1 on trouva une liasse de lettres o celle qui s'tait toujours tue1 jugeait trs nettement l'indiffrence1 la fatuit et l'gosme de son mari4 ,il est vrai que pour apercevoir un dfaut dans les autres il ne faut pas en tre exempt1 tandis que pour dcouvrir une vertu il est peut-tre ncessaire d'en possder le germe4 ,tels taient les parents d',emily4 ,autour d'elle1 quatre soeurs et un frre regardaient couler gravement les mmes heures uniformes4 ,toute la famille vivait1 et toute l'existence d',emily se passa dans le sombre1 le dsol1 le solitaire1 misrable et strile petit village de ,haworth1 au milieu des bruyres du ,yorkshire4 ,il n'y eut jamais d'enfance ni de jeunesse plus abandonnes1 plus attristes1 plus monotones que celles d',emily et de ses quatre soeurs4 ,pas une de ces petites aventures heureuses ou quelque peu inattendues qui1 agrandies et embellies ensuite par les annes1 forment au fond de l'me le seul trsor inpuisable de la mmoire souriante de la vie4 ,depuis le premier jour jusqu'au dernier1 le lever1 les soins du mnage1 les leons1 le travail aux cts d'une vieille tante1 les repas1 les promenades1 la main dans la main1 et presque toujours silencieuses1 des graves petites filles sur la bruyre en fleurs ou couverte de neige4 ,au logis1 l'indiffrence absolue d'un pre qu'on ne voyait presque jamais1 qui prenait ses repas dans sa chambre1 et ne descendait que le soir pour lire haute voix1 dans la salle commune du presbytre1 les accablants dbats du ,parlement anglais4 ,au dehors1 le silence du cimetire qui entourait la maison1 le grand dsert sans arbres1 et les collines ravages du printemps l'hiver par le terrible vent du nord4 ,les hasards de la vie--car il n'est pas de vie o les hasards ne fassent quelque effort-arrachrent trois ou quatre fois ,emily ce dsert qu'elle avait appris aimer1 et considrer1 ainsi qu'il arrive ceux qui restent trop longtemps aux mmes lieux1 comme le seul endroit o le ciel1 la terre1 les plantes fussent rels et admirables4 ,mais au bout de quelques semaines d'absence elle languissait1 ses beaux yeux ardents s'teignaient1 et l'une ou l'autre de ses soeurs devait la ramener en hte la solitaire maison du pasteur4 ,en #ahdc1--;elle avait alors vingt-cinq ans1-elle y rentra pour ne plus la quitter qu' la mort4 ,aucun vnement1 aucun sourire1 aucun espoir d'amour dans toute son existence avant ce retour dfinitif4 ,pas mme le souvenir de l'un de ces malheurs1 de l'une de ces dceptions1 qui permettent tant d'tres trop faibles ou trop peu exigeants en face de la vie1 de s'imaginer que la fidlit passive ce qui s'est dtruit soi-mme est un acte de vertu1 que l'inaction dans les larmes est une excuse l'inaction1 et qu'on a fait tout ce qu'il y avait faire1 quand on a tir de sa souffrance toutes les tristesses et toutes les rsignations qu'on y pouvait trouver4 ,ici1 il n'y avait mme pas de quoi attacher aux parois vierges et lisses d'une me sans pass1 le souvenir ou la rsignation4 ,rien avant cette dernire tape1 rien aprs1 si ce n'est de pauvres et dsolantes aventures de garde-malade1 auprs d'un frre dont l'existence fut brise par la paresse et par une grande passion malheureuse1 d'un frre peu prs fou1 alcoolique incorrigible et mangeur d'opium4 ,puis1 comme elle allait accomplir sa vingt-neuvime anne1 par une aprs-midi de dcembre1 dans le parloir blanchi la chaux du petit presbytre et tandis qu'elle peignait ses longs cheveux noirs au coin du feu1 le peigne tomba dans les flammes1 elle n'eut pas la force de le ramasser1 et la mort1 plus silencieuse encore que sa vie1 vint l'enlever sans violence aux ples treintes des deux soeurs que le sort lui avait laisses4 ,,cii ,je n'aperois pour toi1 sur les grands genoux du destin1 ni un signe d'amour1 ni une tincelle de gloire1 ni une heure souriante6 s'crie1 dans un beau mouvement de tristesse ,miss ,mary ,robinson qui nous raconte cette existence4 ,en effet1 vue du dehors1 il n'y a pas de vie plus morne1 plus incolore1 plus vaine1 plus glace que celle d',emily ,bront4 ,mais de quel ct envisager la vie pour dcouvrir sa vrit1 pour la juger1 pour l'approuver et pour l'aimer8 ,si nous dtournons un instant les regards du petit presbytre isol dans la lande pour les reporter sur l'me de notre hrone1 nous voyons un autre spectacle4 ,il est rare que l'on puisse surprendre ainsi la vie d'une me dans un corps qui n'eut pas d'aventures1 mais il est moins rare qu'on ne pense qu'une me ait une vie personnelle peu prs indpendante des incidents de la semaine ou de l'anne4 ,il y a dans ,wuthering ,heights1 qui est le tableau des passions1 des dsirs1 des ralisations1 des rflexions1 et de l'idal de cette me1 sa vritable histoire en un mot1 plus d'nergie1 plus de passion1 plus d'aventures1 plus d'ardeur1 plus d'amour qu'il n'en faudrait pour animer et pour apaiser tour tour vingt existences hroques1 vingt destines heureuses ou malheureuses4 ,aucun vnement ne s'arrta jamais au seuil de sa demeure2 mais il n'est pas un vnement auquel elle avait droit qui n'ait eu lieu dans son coeur avec une force1 une beaut1 une prcision et une ampleur incomparables4 ,il ne lui arrive rien1 semble-t-il1 mais tout ne lui arrive-t-il pas plus personnellement et plus rellement qu' la plupart des tres1 puisque tout ce qui se produit autour d'elle1 tout ce qu'elle aperoit et tout ce qu'elle entend1 se transforme chez elle en penses1 en sentiments1 en amour indulgent1 en admiration1 en adoration pour la vie8 ,qu'importe qu'un vnement tombe sur notre toit ou sur le toit voisin8 ,l'eau que verse un nuage est qui la recueille1 et le bonheur1 la beaut1 l'inquitude salutaire ou la paix qui se trouvent dans un geste du hasard n'appartiennent qu' celui qui a appris rflchir4 ,elle n'eut jamais d'amour1 elle n'entendit pas une seule fois retentir sur la route les pas merveilleux de l'amant1 et cependant elle1 qui mourut vierge vingt-neuf ans1 a connu l'amour1 a parl de l'amour1 en a pntr les plus incroyables secrets1 au point que ceux qui ont le plus aim se demandent parfois quel nom donner encore leur passion quand ils apprennent d'elle les paroles1 les lans1 les mystres d'un amour ct duquel tout semble accidentel et ple4 ,o a-t-elle entendu1 si ce n'est dans son coeur1 ces paroles ingalables de l'amante qui parle sa nourrice de celui que tous autour d'elle perscutent et dtestent et qu'elle seule adore4 ,mes grandes misres en ce monde ont t ses misres4 ,toutes je les ai observes et les ai ressenties depuis le commencement4 ,ma pense1 quand je vis1 c'est lui-mme4 ,si tout le reste prissait et que lui seul demeurt1 je continuerais d'exister1 et si tout le reste demeurait et qu'il ft ananti1 l'univers ne serait plus pour moi qu'un immense tranger1 et je n'en ferais plus partie4 ,mon amour pour l'autre dont tu parles1 est comme le feuillage des forts2 le temps le changera comme l'hiver change les arbres1 mais mon amour pour lui ressemble aux rocs ternels et souterrains4 ,ils sont la source de peu de satisfactions visibles1 mais ils sont ncessaires4--,je suis lui-mme4 ,il est toujours1 toujours1 dans ma pense1 non pas comme un plaisir1 pas plus que je ne suis toujours un plaisir pour moi-mme4 ,je ne l'aime pas parce qu'il me semble beau1 mais parce qu'il est plus moi que tout moi-mme1 et de quelque matire que soient faites nos mes1 la sienne et la mienne ne sont que la mme me4444 ,elle tourne autour des ralits extrieures de l'amour avec une innocence qui peut nous faire sourire2 mais o a-t-elle appris ces ralits intrieures qui touchent tout ce que la passion a de plus profond1 de plus illogique1 de plus inattendu1 de plus invraisemblable et de plus ternellement vrai8 ,il semble qu'il et fallu vivre durant trente ans dans les chanes les plus ardentes des plus ardents baisers pour arriver savoir ce qu'elle sait1 pour oser nous montrer avec cette certitude1 avec cette exactitude infaillibles1 dans le dlire des deux amants prdestins de ,wuthering ,heights1 les mouvements les plus contradictoires de la douceur qui voudrait faire souffrir et de la cruaut qui voudrait rendre heureux1 de la batitude qui demande la mort et de la dtresse qui s'attache la vie1 de la rpulsion qui dsire1 et du dsir ivre de rpulsion1 de l'amour plein de haine1 et de la haine qui chancelle sous la poids de l'amour4444 ,,ciii ,et cependant1 nous le savons1 car rien n'est cach dans cette pauvre vie1 elle n'aima personne et personne ne l'aima4 ,il est donc vrai que le dernier mot d'une existence est un mot que le destin chuchote au plus secret de notre coeur8 ,il est donc vrai qu'il y a une vie intrieure1 aussi relle1 aussi exprimente1 aussi minutieuse que la vie du dehors8 ,il est donc vrai qu'on peut vivre sur place1 qu'on peut aimer1 qu'on peut har sans que l'on ait quelqu'un repousser ou quelqu'un attendre8 ,il est donc vrai que l'me suffit tout1 qu' une certaine hauteur c'est toujours elle qui dcide8 ,il est donc vrai que les circonstances ne sont tristes ou infcondes que pour ceux dont la conscience dort encore8 ,tout ce que nous cherchons par les chemins1 amour1 bonheur1 beaut1 aventures1 ne se donnait-il pas rendez-vous dans le coeur d',emily8 ,pas un jour ne lui apporta une de ces joies1 une de ces motions ou l'un de ces sourires que les yeux peuvent voir1 que les mains peuvent toucher1 et cependant elle eut une destine complte1 rien ne dormit en elle1 il y eut toujours de la clart1 de l'allgresse silencieuse1 de la confiance1 de la curiosit1 de l'animation et de l'esprance dans son coeur4 ,elle fut heureuse1 il n'est pas permis d'en douter4 ,en nous ouvrant son me1 elle peut nous montrer la mme rcolte imprissable que les meilleurs des hommes qui connurent les bonheurs les plus divers1 les plus longs1 les plus vifs et les plus parfaits4 ,si elle n'eut rien de ce qui passe dans l'amour1 dans la douleur1 dans l'angoisse1 dans la passion1 dans la joie1 elle eut tout ce qui reste des motions humaines aprs qu'elles ne sont plus4 ,lequel aura vritablement possd quelque chose1 de l'aveugle qui habite un palais ferique ou de celui qui n'est entr qu'une fois dans ce palais1 mais qui y est entr les yeux ouverts8 ,vivre1 ne pas vivre4 ,ne nous laissons pas garer par les mots4 ,il est parfaitement possible d'exister sans rflchir1 mais il n'est pas possible de rflchir sans vivre4 ,l'essence heureuse ou malheureuse d'un vnement se trouve dans l'ide qu'on en tire3 pour les forts1 dans l'ide qu'ils en tirent eux-mmes2 pour les faibles1 dans l'ide que les autres en tirent4 ,il se peut que mille vnements physiques viennent votre rencontre1 le long de votre route vers le tombeau1 et qu'aucun d'eux ne trouve en vous la force qu'il lui faudrait pour se transformer en vnement moral4 ,c'est seulement alors que l'homme doit se dire3 ,je n'ai peut-tre pas vcu4 ,,civ ,aussi est-il permis d'affirmer que le bonheur intime de notre hrone1 comme celui de tout tre1 est exactement reprsent par sa morale et par sa conception de l'univers4 ,voil la clairire qu'il faudrait toujours mesurer la fin d'une vie1 dans la fort des accidents1 pour estimer l'tendue d'un bonheur4 ,et qui pourrait encore verser les petites larmes des dceptions1 des inquitudes et des tristesses quotidiennes qui sont seules douloureuses1 puisque1 au lieu de rafrachir1 elles aigrissent les regards1 qui pourrait encore les verser sur les hauteurs de la comprhension et de l'apaisement o s'leva l'me d',emily ,bront8 ,on comprend alors qu'elle ne pleure pas comme la plupart des femmes qui errent toute leur vie de petites joies brises en petites joies brises4 ,une joie brise n'accable que lorsqu'on la promne sans raison1 comme le bcheron qui ne dposerait jamais son fardeau de bois mort4 ,mais le bois mort n'est pas fait pour tre promen sur nos paules1 il est fait pour tre allum et transform en flammes clatantes4 voir les flammes qui jaillissent dans l'me d',emily1 on ne songe pas plus longtemps qu'elle n'y songe elle-mme1 aux tristesses du bois mort4 ,il n'y a pas de malheur sans horizon1 il n'y a pas de tristesse sans remde1 pour celui qui1 tout en souffrant et tout en s'affligeant comme les autres1 apprend suivre1 au fond de la tristesse et au fond du malheur1 le grand geste de la nature1 qui est le seul geste rel4 ,le sage ne peut jamais absolument dire qu'il souffre1 parce qu'il domine sa vie1 crivait une femme admirable et qui avait souffert2 il la juge vol d'oiseau1 et s'il souffre aujourd'hui1 c'est qu'il a tourn sa pense vers la partie inacheve de son me4 ,emily agite sous nos yeux1 ct de l'amour1 de la bont et de la loyaut1 la mchancet1 la haine1 la vengeance la plus tenace et la plus prvoyante perfidie1 et n'a mme pas besoin de pardonner1 car pardonner ce n'est encore comprendre qu' demi4 ,elle regarde1 elle admet et elle aime4 ,elle admet et aime le bien comme le mal1 car le mal aprs tout c'est le bien qui se trompe4 ,elle nous apprend--non pas en d'arbitraires formules de moraliste1 mais la manire dont les annes et les hommes nous enseignent les vrits que nous avons qualit pour accueillir--l'impuissance finale de la mchancet devant la vie1 l'apaisement de tout dans la nature et dans la mort1 qui n'est que le triomphe de la vie sur une de ses formes particulires4 ,elle nous montre l'inutilit du mensonge le plus habile et le plus plein de force et de gnie1 devant la vrit la plus faible et la plus ignorante1 et les dceptions de la haine qui sme sans le savoir le bonheur et l'amour dans l'avenir qu'elle croyait dvaster4 ,la premire peut-tre1 elle nous parle de la grande loi de l'hrdit pour nous enseigner l'indulgence2 et quand1 la fin de son oeuvre1 elle va1 au cimetire du village1 visiter l'ternelle demeure de ses hros1 l'herbe est aussi verte sur la tombe des bourreaux que sur celle des martyrs1 et elle s'tonne que quelqu'un puisse s'imaginer qu'un songe malfaisant vienne troubler le repos de ceux qui dorment ainsi dans le sein de la terre indiffrente et pacifique4 ,,cv ,je sais bien qu'il s'agit d'un tre de gnie1 mais de tels tres ne font que nous montrer1 avec un peu plus d'clat1 ce qui peut avoir lieu1 ce qui a lieu dans tous les tres1 sinon ce n'est plus gnie1 mais extravagance ou folie4 ,plus on va1 mieux on voit qu'il n'y a gure de gnie dans l'extraordinaire et que la vritable supriorit est forme des lments que tous les jours offrent tous les hommes4 ,au reste1 il n'est pas question de littrature en ce moment4 ,ce n'est pas sa littrature1 mais sa vie intrieure qui console ,emily1 car il y a souvent une littrature trs blouissante sans qu'on y trouve la moindre activit morale4 ,emily se ft tue1 n'et jamais tenu une plume1 qu'il y et eu en elle la mme puissance1 la mme vitalit1 la mme abondance d'amour1 le mme sourire intrieur de l'tre qui a l'air de savoir o il va1 la mme certitude largie de l'me qui a su faire sa paix sur les hauteurs avec les grandes incertitudes et les grandes misres de ce monde4 ,nous l'aurions ignor1 voil tout4 ,elle nous enseigne plus d'une chose1 cette humble vie4 ,ce n'est pas qu'il la faille donner en exemple ceux qui sont enclins la rsignation2 ils pourraient s'y tromper4 ,il semble qu'elle s'coule tout entire dans l'attente1 et tout le monde n'a pas le droit d'attendre4 ,emily mourut vierge vingt-neuf ans1 et on a tort de mourir vierge4 ,le premier devoir de tout tre n'est-il pas d'offrir sa destine tout ce qu'on peut offrir une destine humaine8 ,mieux vaut une oeuvre inacheve qu'une vie incomplte4 ,il est bon de ngliger les satisfactions vaniteuses ou inutiles1 mais il n'est pas sage d'carter presque volontairement les principales chances d'un bonheur essentiel4 ,il n'est pas interdit l'me malheureuse de nourrir de nobles regrets4 ,avoir une vue quelque peu tendue de la tristesse de son existence1 c'est dj essayer dans l'ombre les ailes qui nous aideront un jour planer sur toute cette tristesse4 ,peut-tre manque-t-il un effort dans la vie d',emily4 ,elle avait toutes les audaces1 toutes les passions1 toutes les indpendances dans son me2 mais dans sa vie1 toutes les timidits1 tous les silences1 toutes les inactions1 toutes les restrictions1 toutes les abstentions et tous les prjugs qu'elle mprisait dans sa pense4 ,trop souvent1 c'est l'histoire des mes trop pensives4 ,il est bien difficile de juger une existence en soi1 et pour ,emily ,bront notamment1 il y aurait beaucoup dire sur le dvouement avec lequel elle sacrifia les meilleures annes de sa jeunesse un frre indigne1 mais malheureux4 ,on ne peut donc parler ici que d'une faon trs gnrale1 mais qu'il est long1 qu'il est troit chez presque tous les tres1 le chemin qui conduit de leur me leur vie6 ,il en est de nos penses d'audace1 de justice1 de loyaut et d'amour comme des glands du chne dans la fort3 mille et dix mille s'garent et pourrissent dans la mousse1 avant qu'un seul arbre ne naisse4 ,elle avait1 disait en parlant d'une autre femme la femme dont je citais tout l'heure une parole1 elle avait une belle me1 une belle intelligence1 un coeur sensible1 mais tout cela n'arrivait dans la vie qu'aprs avoir pass par un caractre trs troit4 ,je remarque presque toujours le mme dfaut de clairvoyance1 et surtout le mme manque de retour sur soi-mme4 ,quand un tre veut nous montrer sa vie1 il commence par nous dire sa manire de voir1 de comprendre1 de sentir2 on voit alors une noble nature d'me2 puis1 mesure qu'on pntre avec lui dans son existence1 il nous numre ses actes1 ses douleurs et ses joies1 et dans tout cela1 il n'y a plus trace de l'me qu'on avait aperue un instant travers les principes et les ides4 ,ds qu'il y a action1 les instincts interviennent1 le caractre s'impose1 et l'me1 c'est--dire la partie suprieure de l'tre1 nous semble anantie1 on dirait une princesse qui aime mieux vivre dans une misre sordide que d'endurcir ses mains des besognes ordinaires4 ,,cvi ,hlas6 rien n'est fait1 tant qu'on n'a pas appris endurcir ses mains1 tant qu'on n'a pas appris transformer l'or et l'argent de ses penses en une clef qui n'ouvre plus la porte d'ivoire de nos songes1 mais la porte mme de notre maison1 en une coupe qui ne tient pas seulement l'eau merveilleuse de nos rves1 mais qui ne laisse pas fuir l'eau trs relle qui tombe sur notre toit1 en une balance qui ne se contente pas de peser vaguement ce que nous allons faire dans l'avenir1 mais qui nous marque avec exactitude le poids de ce que nous avons fait aujourd'hui4 ,l'idal le plus haut n'est qu'un idal provisoire tant qu'il ne pntre pas familirement tous nos membres1 tant qu'il n'a pas trouv moyen de se glisser pour ainsi dire jusqu' l'extrmit de nos doigts4 ,il y a des tres en qui le retour sur soi ne profite qu' leur intelligence4 ,il en est d'autres en qui ce mme retour ajoute toujours quelque chose leur caractre4 ,les uns sont clairvoyants tant qu'il n'est pas question d'eux-mmes1 tant qu'il n'est pas question d'agir2 les yeux des autres s'illuminent surtout quand il s'agit d'entrer dans la ralit1 quand il s'agit d'un acte4 ,on dirait qu'il y a une conscience intellectuelle1 ternellement assise1 ternellement couche sur un trne immobile1 et qui ne communique avec la volont que par la voie d'ambassadeurs infidles ou tardifs1 et une conscience morale toujours debout sur ses deux pieds1 toujours prte marcher4 ,il est vrai que celle-ci dpend peut-tre de la premire1 n'est peut-tre que la premire1 qui1 fatigue d'un long repos1 ayant appris dans ce repos tout ce qu'elle peut apprendre1 se dcide se lever enfin1 descendre les marches inactives1 sortir dans la vie4 ,tout est bien1 pourvu qu'elle ne s'attarde point jusqu'au jour o ses membres refusent de la porter4 ,qui nous dira s'il n'est pas prfrable d'agir parfois contre sa pense que de n'oser jamais agir selon ses penses8 ,l'erreur active est rarement irrmdiable2 les choses et les hommes se chargent de la redresser tt1 mais que peuvent-ils contre l'erreur passive qui vite tout contact avec la ralit8 ,au demeurant1 tout ceci ne veut pas dire qu'il faille modrer notre conscience intellectuelle et craindre de la trop nourrir en attendant notre conscience morale4 ,n'ayons pas peur d'avoir un idal trop admirable pour qu'il puisse s'adapter la vie4 ,il faut un fleuve de bonne volont pour mettre en mouvement le moindre acte de justice ou d'amour4 ,il faut que nos ides soient dix fois suprieures notre conduite pour que notre conduite soit simplement honnte4 ,il faut vouloir normment le bien pour viter un peu le mal4 ,aucune force en ce monde n'est sujette dchet plus norme que l'ide qui doit descendre dans l'existence quotidienne2 c'est pourquoi il est ncessaire d'tre hroque dans ses penses pour tre tout au plus acceptable ou inoffensif dans ses actions4 ,,cvii ,approchons-nous une dernire fois des destines obscures4 ,elles nous apprennent que1 mme au sein de grands malheurs physiques1 il n'y a rien d'irrparable1 et que se plaindre du destin c'est presque toujours se plaindre de l'indigence de son me4 ,on raconte1 dans l'histoire romaine1 qu'un snateur gaulois1 ,julius ,sabinus1 s'tant rvolt contre l'empereur ,vespasien1 fut vaincu4 ,il lui et t facile de fuir chez les ,germains1 mais ne pouvant emmener sa jeune femme1 appele ponine1 il n'eut pas le coeur de l'abandonner4 ,il semble qu'aux jours d'angoisse et de malheur on reconnaisse enfin la valeur unique et vritable de la vie2 il ne renona donc pas la vie4 ,il possdait une villa sous laquelle s'tendaient de vastes souterrains connus de lui seul et de deux affranchis4 ,il fit incendier cette villa et le bruit se rpandit qu'il s'tait empoisonn et que son corps avait t dvor par les flammes4 ponine elle-mme y fut trompe1 dit ,plutarque1 dont je reprends ici le rcit tel qu'il est complt par l'historien des ,antonins1 le comte de ,champagny2 et quand ,martialis l'affranchi lui annona le suicide de son mari1 elle demeura trois jours et trois nuits prosterne contre terre et refusant toute nourriture4 ,sabinus1 instruit de cette douleur1 en eut piti1 et fit dire ponine qu'il vivait4 ,elle continua comme de raison porter le deuil de son mari et le pleurer le jour1 devant le public1 mais elle le visita de nuit dans sa retraite4 ,pendant sept mois1 elle descendit chaque nuit aux enfers pour y retrouver son mari4 ,elle essaya mme de l'en faire sortir1 lui rasa la barbe et les cheveux1 entoura sa tte de bandelettes1 le dguisa1 le fit emporter dans un paquet de vtements et le conduisit dans sa ville natale4 ,mais bientt ce sjour lui sembla trop dangereux1 elle ramena son mari dans le souterrain1 elle1 tantt habitant la campagne et passant ses nuits avec lui1 tantt retournant la ville et se faisant voir aux femmes ses amies4 ,elle devint grosse1 et1 grce un onguent dont elle s'oignit1 jamais femme1 mme aux bains qui se prenaient en commun1 ne s'aperut de sa grossesse4 ,quand le moment de l'enfantement fut venu1 elle descendit dans le souterrain1 et seule1 sans une sage-femme1 comme la lionne met bas dans sa tanire1 elle mit au monde deux jumeaux4 ,elle les nourrit de son lait1 elle les vit grandir2 elle soutint son mari pendant neuf ans dans cette retraite et dans ces tnbres4 ,sabinus fut dcouvert pourtant1 et amen ,rome4 ,il mritait certes la clmence de ,vespasien2 ponine1 prsentant l'empereur ses deux fils1 qu'elle avait levs sous terre3 ,je les ai mis au monde1 dit-elle1 et je les ai levs afin que nous fussions plus nombreux pour implorer ta grce4 ,les assistants pleuraient2 ,csar fut pourtant inflexible1 et la courageuse ,gauloise fut rduite demander mourir avec son poux4 ,j'ai vcu1 dit-elle1 plus heureuse avec lui dans les tnbres1 que tu ne l'as jamais t1 ,csar6 la face du soleil et au milieu des splendeurs de ton empire4 ,,cviii ,quel coeur oserait en douter1 quel coeur hsiterait aimer des tnbres illumines d'un tel amour8 ,sans doute plus d'une heure s'coula pour eux1 affreuse ou misrable1 au fond de leur repaire2 mais qui1 parmi ceux-l mmes qui n'estiment que les plus petites satisfactions de l'existence1 n'aimerait mieux aimer d'une pareille ardeur au fond d'une sorte de tombeau1 que de n'aimer jamais que froidement dans la chaleur et la lumire du soleil8 ,l'admirable cri d'ponine est le cri de tous ceux qui connurent l'amour et le cri de tous ceux dont l'me sut trouver un intrt1 une curiosit1 un espoir1 un devoir dans la vie4 ,la flamme qui l'animait au fond de ses tnbres est la flamme mme qui anime le sage au fond des heures uniformes4 ,l'amour est le soleil inconscient de notre me1 mais les rayons les plus purs1 les plus chauds1 les plus stables de ce soleil1 ressemblent tonnamment ceux qu'une me passionne de justice1 de grandeur1 de beaut et de vrit s'efforce de multiplier en elle4 ,le bonheur qui se trouvait l1 par hasard1 dans le coeur d',eponine1 ne peut-on l'introduire dans tout coeur de bonne volont8 ,tout ce qu'il y avait de plus consolant dans son amour1 l'oubli de soi1 la transfiguration des regrets en sourires1 des plaisirs auxquels on renonce en bonheurs que le coeur ternise1 l'intrt que l'on prend aux plus ples lueurs de chaque jour lorsqu'elles clairent une chose qu'on admire1 l'immersion dans une lumire et dans une allgresse que nous pouvons tendre volont1 puisqu'il nous suffit d'adorer davantage2 tout cela et mille forces aussi douces1 aussi secourables1 ne peut-il se trouver dans la vie plus ardente de notre coeur1 de notre me et de notre pense8 ,l'amour d'ponine tait-il autre chose qu'une sorte d'clair involontaire1 inattendu1 immrit de cette vie8 ,l'amour ne pense pas toujours2 bien souvent il n'a besoin d'aucune rflexion1 d'aucun retour sur lui-mme1 pour jouir de tout ce qu'il y a de meilleur dans la pense1 mais ce qu'il y a de meilleur dans l'amour n'en est pas moins semblable ce qu'il y a de meilleur dans la pense4 ponine1 parce qu'elle aimait1 ne voyait que le visage lumineux de ses souffrances2 mais rflchir1 mditer1 regarder plus loin que sa peine1 et agir plus joyeusement qu'il ne faudrait selon l'ordre apparent du destin1 n'est-ce pas faire volontairement et srement ce que l'amour ne fait qu' son insu par un hasard heureux8 ,chacune des souffrances d'ponine allumait une torche aux creux du souterrain1 et de mme pour l'me accoutume la retraite1 toute douleur qui la fait rentrer en elle-mme n'allume-t-elle pas de grandes consolations8 ,et puisque1 avec notre noble ponine1 nous sommes au temps des perscutions1 ne pourrait-on pas dire qu'une telle douleur est pareille au bourreau paen1 qui1 touch par l'admiration ou la grce1 au milieu des tortures qu'il inflige1 s'agenouille soudain aux pieds de sa victime1 l'encourage tendrement1 veut souffrir avec elle1 et lui demande enfin1 dans un baiser1 le chemin de son ciel8 ,,cix ,en quelque lieu que nous allions1 le fleuve de la vie coule avec abondance sous les votes clestes4 ,il passe entre les murs d'une prison1 bien que le soleil n'en claire pas les flots1 comme il passe au pied d'un palais de gloire et de bonheur4 ,pour nous1 ce qui importe1 ce n'est pas l'tendue1 la profondeur ou la violence du fleuve qui appartient tous et qui coule toujours1 mais la puret et la capacit de la coupe que nous y plongerons4 ,tout ce que nous pouvons absorber de la vie prend ncessairement la forme de cette coupe1 et cette coupe de son ct a t moule sur nos sentiments et sur nos penses1 en un mot1 sur le sein de notre destine intime1 comme la coupe du sculpteur d'autrefois fut moule sur le sein d'une desse4 ,on a la coupe qu'on s'est faite1 on a presque toujours celle qu'on apprit dsirer4 ,nous ne pourrions nous plaindre du destin que sous un seul rapport1 c'est qu'il ne nous et pas donn l'ide ou le dsir d'une coupe plus vaste1 plus parfaite4 ,oui1 il n'y a d'ingalit que dans le dsir1 mais cette ingalit-l ne nous devient sensible que dans le moment mme o elle commence s'effacer4 ,apprendre que notre dsir pourrait tre plus beau1 n'est-ce pas dj l'embellir8 n'est-ce pas soulever d'une aspiration nouvelle le sein de notre destine1 et1 par le fait mme1 largir les bords de la coupe idale et docile1 dont le mtal ne se fige dfinitivement qu' l'heure froide et inflexible de la mort8 ,il n'a pas se plaindre celui qui attend un sentiment plus ardent et plus gnreux4 ,il n'a pas se plaindre celui qui attend le dsir d'un peu plus de bonheur1 d'un peu plus de beaut1 d'un peu plus de justice4 ,il en est de ceci comme on dit qu'il en est de la flicit des lus4 ,chacun d'eux est vtu d'allgresse et a le vtement qui convient sa taille4 ,il ne peut dsirer une batitude plus tendue que celle qu'il possde1 car dans le dsir mme qui la dsirerait1 il la possderait4 ,si j'envie noblement le bonheur de ceux qui sont mme de plonger l'endroit le plus lumineux du grand fleuve1 un vase plus clatant et plus lourd que le mien1 j'ai1 sans que je le sache1 une part excellente tout ce qu'ils y puisent1 et mes lvres se posent ct de leurs lvres sur les bords de la coupe4 ,,cx ,qui pourrez-vous aimer8 disait-on1 avant ces digressions la femme dont vous vous souvenez peut-tre4 ,on et pu demander la mme chose ,emily ,bront1 bien d'autres2 et il y a1 de par le monde1 une foule d'mes de bonne volont qui perdent les meilleures annes de l'amour se poser1 au sujet de leur avenir sentimental1 des questions de ce genre4 ,au reste1 dans l'empire du destin1 c'est autour de l'image de l'amour que se pressent la plupart des plaintes1 des regrets1 des attentes oisives1 des craintes vaniteuses1 des esprances disproportionnes4 ,il y a beaucoup d'orgueil1 beaucoup de fausse posie et beaucoup de mensonges au fond de tout ceci4 ,en gnral1 c'est parmi les mes qui ont fait le moins d'efforts pour se comprendre que l'on trouve le plus d'mes incomprises4 ,en gnral1 c'est l'idal le plus dbile1 le plus troit et le plus arbitraire qui se nourrit le plus abondamment d'apprhensions1 de dceptions1 d'exigences et de petits mpris4 ,nous craignons surtout que l'on froisse ou que l'on mconnaisse les vertus1 les penses1 les qualits et les beauts morales que nous ne possdons encore qu'en imagination4 ,il en est des mrites de ce genre comme des biens matriels1 l'espoir s'attache le plus obstinment ceux qu'on n'aura probablement jamais la force d'acqurir4 ,ainsi1 le fourbe qui mdite de se corriger est assez tonn qu'on ne rende pas la loyaut qui s'veille un moment dans son coeur1 un hommage immdiat et extraordinaire4 ,mais quand nous sommes rellement purs1 dsintresss et sincres1 quand nos penses s'lvent habituellement et simplement au-dessus de la vanit ou de l'gosme instinctif1 nous nous soucions beaucoup moins que ceux qui sont autour de nous nous approuvent1 nous comprennent1 nous admirent4 pictte1 ,marc-,aurle1 ,antonin le ,pieux1 ne se sont jamais plaints de n'tre pas compris4 ,ils ne pensaient pas avoir en eux quelque chose d'inou ou d'incomprhensible4 ,au contraire1 ils croyaient que le meilleur de leur vertu se trouvait tout juste dans ce que tous pouvaient admettre sans effort4 ,ce que l'on mconnat1 non sans raison2 car il y a presque toujours une raison suprieure dans l'inertie gnrale d'un sentiment2 ce que l'on mconnat1 ce sont les vertus maladives auxquelles nous attachons trop d'importance1 et toute vertu est maladive laquelle nous attachons une grande importance et pour laquelle nous exigeons une attention respectueuse4 ,une vertu maladive est souvent plus funeste qu'un vice bien portant2 en tout cas1 elle s'loigne davantage de la vrit1 et il n'y a rien esprer loin de la vrit4 mesure que notre idal s'amliore1 il admet un plus grand nombre de ralits2 mesure que notre me grandit1 elle apprhende moins de ne pas rencontrer une autre me sa taille2 car une me qui grandit est une me qui se rapproche de la vrit1 et non loin de la vrit tout participe de la grandeur de la vrit mme4 ,au milieu des clestes lumires1 presque uniformes en leurs blouissements1 arriv la troisime sphre1 ,dante ne voyant rien bouger autour de lui1 se demande tout coup s'il demeure immobile ou s'il s'avance encore vers le sige de ,dieu4 ,il regarde alors ,batrice1 et comme elle lui parat plus belle1 il reconnat qu'il s'est rapproch de son but4 ,et nous aussi1 c'est l'augmentation de la curiosit1 de l'amour1 du respect et de l'admiration pour tout ce qui nous accompagne dans la vie que nous pouvons compter les pas que nous faisons sur la route de la vrit4 ,,cxi ,d'habitude1 l'homme sort de sa maison la recherche de la joie1 de la beaut1 de la vrit1 de l'amour1 et ne rentre entirement satisfait que s'il peut dire ses enfants qu'il n'a rien rencontr4 ,il y a bien de l'orgueil se dire mcontent2 et la plupart n'accusent la vie et l'amour que parce qu'ils s'imaginent que la vie et l'amour leur doivent quelque chose de plus que ce qu'ils peuvent leur accorder eux-mmes4 ,il est vrai qu'il faut pour l'amour comme pour tout le reste un idal aussi lev que possible1 mais tout idal qui ne rpond pas une forte ralit intrieure n'est qu'un mensonge oisif1 strile1 obsquieux4 ,il suffit de deux ou trois idals inaccessibles pour paralyser une vie4 ,c'est une erreur de croire que la hauteur d'une me se mesure celle de ses aspirations ou de ses rves4 ,les faibles ont1 en gnral1 des rves bien plus beaux1 bien plus nombreux que les forts1 car toute leur nergie1 toute leur activit s'vapore dans leurs songes4 ,la hauteur d'un rve habituel n'entre en ligne de compte1 quand il s'agit d'valuer notre hauteur morale1 qu'autant que ce rve soit l'ombre prolonge d'une vie antrieure et d'une volont dj trs fermes1 trs exprimentes et trs humaines4 ,alors il est permis de le planter un instant au milieu de la plaine inonde du soleil des ralits extrieures1 comme on plante un bton ct d'un clocher que l'on veut mesurer son ombre1 afin de dterminer le rapport entre l'ombre de l'heure et la tour ternelle4 ,,cxii ,il semble naturel qu'un noble coeur attende un grand amour1 mais il est bien plus nature encore qu'il aime en attendant1 et que pendant qu'il aime il ne croie pas attendre4 ,dans l'amour comme dans la vie1 il est presque toujours fort inutile d'attendre2 c'est en aimant qu'on apprend aimer1 et c'est avec les soi-disant dsillusions des petites amours1 qu'on nourrira le plus simplement et le plus srement la flamme inbranlable du grand amour qui viendra peut-tre clairer le reste de la vie4 ,on est souvent injuste envers les dsillusions4 ,on leur donne un visage chagrin1 ple1 dcourag2 elles sont1 au contraire1 les premiers sourires de la vrit4 ,vous tes un homme de bonne volont1 vous aspirez tre juste1 utile1 sage et heureux1 mais si une dsillusion vous attriste1 c'est donc que vous regrettez le mensonge dans lequel vous tiez8 ,aimez-vous mieux vivre dans le monde de vos erreurs et de vos rves1 que dans celui de la ralit8 ,les meilleures heures des meilleures volonts se perdent trop souvent autour de la lutte d'un beau songe contre une loi invitable1 dont elles n'aperoivent la beaut qu'aprs que le beau songe a puis leurs forces4 ,si l'amour1 par exemple1 vous a du1 pensez-vous qu'il vous et t salutaire de croire1 durant toute votre vie1 que l'amour est ce qu'il n'est pas1 ce qu'il ne peut pas tre8 ,croyez-vous qu'une illusion de ce genre ne fausse pas les plus importants de vos actes1 et ne voile pas longtemps une partie de la vrit que vous voulez atteindre8 ,et si vous esprez faire de grandes choses et que la dsillusion vous remette votre place parmi les choses du second ordre1 est-il juste de maudire jusqu' la fin de vos jours l'envoy de la vrit8 ,n'est-ce pas1 tout compte fait1 la vrit mme que votre illusion recherchait1 si elle tait sincre8 ,apprenons nous faire de nos dsillusions une troupe d'amies mystrieuses et fidles1 de conseillres incorruptibles4 ,si l'une d'elles1 plus cruelle que les autres1 nous abat un instant1 ne nous disons pas en sanglotant3 la vie n'est pas aussi belle que nos rves2 disons-nous3 il manquait quelque chose nos rves puisqu'ils n'ont pas t approuvs par la vie4 ,en somme1 toute la force tant vante des mes fortes n'est faite que de dsillusions qu'elles ont bien accueillies4 ,chaque dception1 chaque amour mconnu1 chaque espoir ananti1 ajoute un certain poids au poids de votre vrit1 et plus les illusions tombent autour de vous1 plus noblement1 plus srement apparat la grande ralit1 comme le soleil qu'on aperoit plus clairement entre les branches dpouilles de la fort d'hiver4 ,,cxiii ,si vous cherchez un grand amour1 croyez-vous qu'il soit possible de trouver une me aussi belle que vos rves si vos rves seuls sortent sa recherche8 ,est-il juste de n'offrir que des dsirs1 des souhaits et des songes sans forme1 et d'exiger en retour des paroles prcises et des actes dcisifs8 ,pourtant1 c'est ce que nous faisons presque tous4 ,et si un hasard1 trop heureux pour n'tre pas inespr1 nous mettait enfin en prsence de l'tre qui ralist exactement notre idal1 aurions-nous le droit de nous imaginer que nos aspirations paresseuses et confuses fussent restes longtemps d'accord avec sa ralit active et bien dtermine8 ,on n'a quelque chance de trouver son idal hors de soi qu'aprs l'avoir autant qu'il est possible accompli en soi-mme4 ,esprez-vous reconnatre et retenir une me loyale1 profonde1 aimante1 fidle1 inpuisable1 une me vaste1 vive1 spontane1 indpendante1 courageuse1 bienveillante et gnreuse1 si vous ne savez pas aussi bien qu'elle ce qu'est la loyaut1 l'amour1 la fidlit1 la pense1 la vie1 la spontanit1 l'indpendance1 le courage1 la bienveillance1 la gnrosit8 ,et comment le savoir si vous n'avez pas aim ces choses et vcu longtemps parmi elles1 comme elle les a aimes1 comme elle y a vcu8 ,il n'est rien de plus exigeant1 de plus maladroit1 de plus aveugle que la bont1 la beaut1 la perfection morale l'tat de dsir4 ,si vous voulez trouver l'me idale1 commencez par ressembler vous-mme l'idal que vous cherchez4 ,il n'y a pas d'autre moyen de l'obtenir4 mesure que vous vous rapprocherez rellement de cet idal1 vous verrez qu'il est juste et heureux qu'il soit presque toujours bien diffrent de ce que vos esprances indistinctes attendaient4 mesure que votre idal se ralisera au contact de la vie1 il s'tendra1 s'adoucira1 s'assouplira et s'amliorera4 ,alors vous dcouvrirez sans peine dans ce que vous aimez1 ce qui est vraiment beau1 ce qui est solidement bon1 ce qui est ternellement vrai en vous-mme1 car rien ne nous avertit du bien qui est autour de nous1 si ce n'est le bien qui est dans notre coeur4 ,alors1 enfin1 vous attacherez moins d'importance des imperfections qui ne blesseront plus en vous la vanit1 l'gosme ou l'ignorance1 c'est--dire des imperfections qui ne seront plus pareilles aux vtres1 car c'est le mal qui est en nous qui supporte avec le moins de patience le mal qui se trouve dans autrui4 ,,cxiv ,ayons confiance dans l'amour comme nous avons confiance dans la vie1 puisque nous sommes faits pour avoir confiance et que la pense la plus funeste en toutes choses est celle qui tend se dfier de la ralit4 ,j'ai vu plus d'une vie brise par l'amour1 mais si ce n'et t l'amour1 il est probable que l'amiti1 l'apathie1 l'incertitude1 l'hsitation1 l'indiffrence1 l'inaction eussent bris ces mmes vies4 ,l'amour ne brise dans un coeur que les objets fragiles1 et s'il y brise tout1 c'est que tout y tait trop fragile4 ,il n'est personne qui n'ait pu croire sa vie brise plus d'une fois1 mais ceux dont elle fut vraiment brise doivent souvent leur malheur je ne sais quelle vanit des ruines4 ,assurment il y a1 dans l'amour1 comme dans le reste de notre destine1 bien des hasards heureux ou malheureux4 ,il est possible qu' sa premire sortie dans l'existence1 un tre dont le coeur et l'esprit sont pleins de toutes les nergies1 de toutes les tendresses1 de toutes les bonnes aspirations humaines1 rencontre sans l'avoir cherche1 l'me qui ralise1 dans l'ivresse d'un bonheur permanent1 tous les voeux de l'amour1 les plus hauts comme les plus humbles1 les plus vastes en mme temps que les plus dlicats1 les plus ternels et les plus fugitifs1 les plus puissants et les plus doux4 ,il peut se faire qu'il trouve immdiatement le coeur auquel il pourra donner et qui recevra sans cesse le meilleur de lui-mme4 ,il peut arriver qu'il atteigne d'emble1 l'me peut-tre unique1 toujours pleine de dsirs1 qui saura recevoir jusqu'au tombeau mille fois plus que tout ce qu'on lui donne1 et qui rendra toujours mille fois plus que tout ce qu'elle aura reu4 ,car l'amour qui rsiste aux annes est fait de ces changes dlicieusement ingaux2 et c'est ce qu'on y donne que l'on possde enfin et ce qu'on y reoit qu'on n'est plus seul possder4 ,,cxv ,il est parfois des destines aussi parfaitement heureuses1 mais si tout homme a plus ou moins le droit d'en esprer une pareille1 il aurait tort d'emprisonner sa vie dans cet espoir4 ,il ne peut que se prparer tre digne un jour d'un amour de ce genre1 et mesure qu'il s'y prparera1 son attente deviendra plus patiente4 ,il et t galement possible que l'tre dont nous parlions tout l'heure passt et repasst1 de sa jeunesse sa vieillesse1 le long du mur derrire lequel son bonheur l'attendait dans un silence trop profond4 ,mais de ce que son bonheur se trouvait de ce ct-ci de la muraille1 s'ensuit-il qu'il n'y ait que malheur et dsespoir de l'autre8 ,n'est-ce pas un bonheur que d'avoir acquis le droit de passer ainsi ct du bonheur8 ,n'est-il pas prfrable de ne sentir1 entre soi et le grand amour qu'on espre1 qu'une sorte de hasard pour ainsi dire transparent et peut-tre fragile1 que d'en tre jamais spar par tout ce qui est inhumain1 inutile et indigne en nous-mmes8 ,il est heureux celui qui peut cueillir et emporter la fleur1 mais il n'est pas plaindre autant qu'on le suppose1 celui qui marche jusqu'au soir dans le noble parfum de la fleur invisible4 ,une vie est-elle manque1 a-t-elle perdu toute valeur et toute utilit parce qu'elle n'est pas aussi heureuse qu'elle et pu l'tre8 ,ce qu'il y aurait eu de meilleur dans l'amour que vous regrettez1 n'est-ce pas vous qui l'eussiez apport1 et si1 comme il est dit plus haut1 l'me ne possde enfin que ce qu'elle peut donner1 n'est-ce dj pas possder un peu que de guetter sans cesse l'occasion de donner8 ,oui1 il n'y a pas1 je pense1 sur cette terre1 de plus dsirable bonheur qu'un admirable et long amour1 mais si vous ne trouvez pas cet amour1 ce que vous avez fait afin de vous en rendre digne ne sera pas perdu pour la paix de votre coeur1 pour la tranquillit plus courageuse et plus pure du reste de votre vie4 ,,cxvi ,et puis1 on peut toujours aimer4 ,aimez admirablement de votre ct et vous aurez presque toutes les joies d'un amour admirable4 ,mme dans l'amour le plus parfait1 le bonheur des deux amants les plus unis n'est pas exactement le mme1 et c'est bien certainement le meilleur qui aime le mieux1 et celui qui aime le mieux qui est le plus heureux4 ,c'est moins pour le bonheur de l'autre1 que pour votre propre bonheur que vous devez vous rendre digne de l'amour4 ,ne vous imaginez point que dans les heures malheureuses d'un amour ingal1 ce soit le plus juste1 le plus sage1 le plus gnreux1 le plus noblement passionn qui souffre le plus4 ,le meilleur n'est presque jamais la victime qu'il faut plaindre4 ,on n'est compltement victime que lorsqu'on est victime de ses propres fautes1 de ses propres torts1 de ses propres injustices4 ,quelque imparfait que vous soyez1 vous pouvez suffire l'amour d'un tre merveilleux1 mais l'tre merveilleux ne suffira pas votre amour si vous n'tes point parfait4 ,il est souhaiter que la fortune introduise un jour dans votre demeure1 la femme pare de tous les dons de l'intelligence et du coeur1 que vous avez eu l'occasion d'admirer1 en passant1 dans l'histoire des grandes hrones de la gloire1 du bonheur et de l'amour2 mais vous n'en saurez rien si vous n'avez pas appris reconnatre et aimer ces dons dans la vie relle2 et la vie relle1 pour tout homme1 qu'est-ce donc1 aprs tout1 sinon sa propre vie8 ,c'est votre loyaut qui s'panouira dans la loyaut de l'amante2 c'est votre vrit qui s'apaisera dans sa vrit1 et c'est la force de votre caractre qui jouira seul de la force qui se trouve dans le sien4 ,mais une vertu de l'tre aim1 qui ne rencontre pas1 au seuil de notre coeur1 une vertu qui lui ressemble un peu1 ne sait quelles mains confier l'allgresse qu'elle apporte4 ,,cxvii ,et quel que soit votre destin sentimental1 ne perdez pas courage4 ,surtout n'allez pas croire que n'ayant pas connu le bonheur de l'amour1 vous ignorerez jusqu'au bout le grand bonheur de l'existence humaine4 ,que le bonheur prenne la forme d'un fleuve1 d'une rivire souterraine1 d'un torrent ou d'un lac1 il n'a qu'une seule et mme source aux lieux secrets de notre coeur1 et le plus malheureux des hommes peut se faire une ide du plus grand des bonheurs4 ,il y a dans l'amour1 il est vrai1 une ivresse qu'il ne connatra pas1 mais cette ivresse ne laisserait1 au fond d'un coeur grave et sincre1 qu'une grande mlancolie1 si l'on ne trouvait pas dans l'amour vritable1 quelque chose de plus sr1 de plus profond1 de plus inbranlable que l'ivresse2 et ce qu'il y a de plus sr1 de plus profond1 de plus inbranlable dans l'amour est aussi ce qu'il y a de plus sr1 de plus profond1 de plus inbranlable dans une noble vie4 ,il n'est pas donn tout homme d'tre hroque1 admirable1 victorieux1 gnial ou simplement heureux dans les choses extrieures2 mais le moins favoris parmi nous peut tre juste1 loyal1 doux1 fraternel1 gnreux2 le moins dou peut s'accoutumer regarder autour de soi sans malveillance1 sans envie1 sans rancune1 sans tristesse inutile2 le plus dshrit peut prendre je ne sais quelle silencieuse part1 qui n'est pas toujours la moins bonne1 la joie de ceux qui l'environnent1 le moins habile peut savoir jusqu' quel point il pardonne une offense1 excuse une erreur1 admire une parole et une action humaines2 et le moins aim peut aimer et respecter l'amour4 ,en agissant de la sorte1 il se penche sur la source o les heureux viennent se pencher aussi1 plus souvent qu'on ne croit1 aux heures ardentes du bonheur1 afin de s'assurer qu'ils sont vraiment heureux4 ,tout au fond des flicits de l'amour comme au fond de l'humble vie du juste auquel le hasard n'a pas voulu sourire1 il n'est d'inaltrable et d'immobile que la justice1 la confiance1 la bienveillance1 la sincrit1 la gnrosit4 ,l'amour donne un peu plus d'clat ces points lumineux2 et c'est pourquoi il faut chercher l'amour4 ,le plus grand avantage de l'amour1 c'est qu'il ouvre nos yeux certaines vrits pacifiques et douces4 ,le plus grand avantage de l'amour1 c'est qu'il nous donne l'occasion d'aimer et d'admirer1 dans un objet unique1 ce que nous n'aurions eu ni l'ide ni la force d'aimer et d'admirer en mille objets divers2 c'est qu'il nous largit ainsi le coeur pour l'avenir4 ,mais la base du plus merveilleux amour1 il n'y a jamais qu'une flicit trs simple1 une tendresse et une adoration trs comprhensibles1 une confiance1 une scurit et une sincrit trs accessibles1 une admiration et un abandon trs humains1 que la bonne volont malencontreuse pourrait connatre aussi dans sa vie attriste1 si elle avait un peu moins d'amertume1 un peu moins d'impatience1 un peu plus d'initiative1 un peu plus d'nergie4